UN HOMME A LA MER
La terre des Patagons et le chirurgien. — Une dispute dangereuse. — Intervention do Lussan. — Un soufile. — Le cachalot. — La chasse. — Retour au trois-mâts. — I^ haine de Gognère. — L*ouragan. — Le coup de vent. — TenLalive de sauvetage. — Le doublage du cap Horn.
Le matin qui suivit la scène rapportée plus haut, la Bartavelle, poussée par une brise favorable, arriva en vue de la terre des Patagons.
Le petit chirurgien qui rêvait, on le sait, de fonder une république dans cette contrée, s'établit à tribord avec une lunette d'approche. Il se tirait les yeux, pour découvrir les splendeurs qu'il soupçonnait à ce pays fortuné, quand on signala le détroit de Magellan.
Le détroit de Magellan, — ainsi nommé du nom du célèbre navigateur qui le découvrit en 1S20, — fut, longtemps après la découverte du cap Horn, la
route adoptée par ceux qui se rendaient dans la mer du Sud, parce qu'il abrégeait la distance; mais sa largeur inégale, les nombreux récifs dont il est parsemé, la violence de ses courants, la hauteur de ses marées, les tempêtes qui l'agitent, engagèrent les marins à l'abandonner pour le détroit de Lemaire et le Gap, la Terre de Feu offrant plusieurs relâches où Ton peut s'abriter, faire de l'eau , du bois et chasser des oiseaux, tels que les albatros, les pingouins, les oies, les canards, et des troupes innombrables de phoques.
Les Espagnols y ont môme jeté des bœufs et des vaches qui s'y sont reproduits à l'infini.
Les baleiniers ont un autre motif pour préférer cette voie : c'est qu'elle est souvent peuplée de cétacés.
Le sous-lieutenant n'avait pas oublié le baptême de la ligne ; il s'était juré de s'en venger sur le sculpteur, particulièrement depuis le récit du corsaire Zaghara, dans lequel il avait cru se reconnaître, et il n'attendait qu'une occasion pour cela.
Voici quel était son plan :
Reprocher insolemment au jeune homme d'avoir voulu le désigner sous les traits du forban de rhistoire des rats ; si notre héros répondait d'un ton trop ferme, lui tomber dessus à coups de poing ; lui demander réparation par les armes, si on l'empêchait de l'assommer.
En exécution de ce plan, le 28 novembre, Gognère ordonna à Ficel de larguer un bas ris, et comme Ficel s'y prenait mal :
— Imbécile! lui dit-il grossièrement^ vous auriez mieux fait de rester à découper vos bonshommes de bois.
Le sculpteur pâlit.
— Je ne sais pourquoi vous m'apostrophez de la sorte, répondit-il ; si je n'ai pas largué mon bas ris plus rapidement, c'est que cela m'a été impossible.
— On sait que vous êtes un beau parleur, un artiste; mais vous n'en imposerez pas à de vieux marins comme nous.
— Je n'ai l'intention d'en imposer à personne, repartit Ficel; si je ne réussis pas à gagner l'affection de ceux qui m'entourent, je n'ai rien à me reprocher.
— Qu'entendez-vous par là?
— J'entends que depuis notre départ vous nourrissez contre moi une inimitié qui me peine autant qu'elle m'étonne*
— Moi?
— • Vous, lieutenant!
A ce moment, le petit chirurgien qui était à Tarrière avec sa lunette braquée sur la Patagonie, se retourna sans se montrer.
-^ C'est-à-dire que je suis injuste et méchant?
— Je ne prétends point cela; mais il me semble que nous pourrions vivre en meilleure intelligence.
— Faudrait-il pas me mettre à vos pieds?
— Vous me comprenez mal.
— Au surplus, poursuivit Gognère^ d'un ton provoquant, je ne suis pas le seul que vos petits airs assomment : tout l'équipage se plaint de vous.
— De moi?
— Oui, de vous. On sait que vous vous autorisez de la faveur du capitaine pour éviter les corvées communes.
— J'ai fait mes preuves, cela vaut mieux que des discours.
— Vous avez fait vos preuves ! De quelle façon ? Est-ce en racontant le soir, au gaillard d'arrière, vos stupides histoires de rats?
— Lieutenant!... exclama Ficel qui, lui aussi, sentait la colère l'envahir.
— Quoi?... Je sais que vous avez voulu me désigner.
— Je vous jure...
— J'ai dévoré l'affront en silence, mais je suis las de subir la loi d'un morveux comme vous !
— Vous êtes mon supérieur, répliqua Fjoel, blanc comme neige, je ne peux vous répondre, mais j'en parlerai à qui de droit.
A LA MER i09
— A votre capitaine, sans doute; je me f... de lui comme de vous ; rendez-moi raison de vos injures ou sinon !....
— Sinon? dit le jeune homme relevant le front.
— Sinon, je vous brise comme verre, acheva Gognère en levant son poing formidable sur la tête du sculpteur.
— Caraos! s'écria Lussan, arrêtant le bras de son sous-lieutenant.
— Capitaine ! balbutia Ficel ému.
— Tais-toi; cette affaire ne te regarde plus. La dispute des deux hommes avait eu lieu à voix
contenue, et assez loin des matelots de quart pour que ceux-ci n'y prissent pas garde ; mais le chirurgien, plus rapproché, l'entendit; connaissant le sous-lieutenant, dont il supportait souvent les injustices, dès les premiers mots, il se glissa rapidement dans l'entrepont, et instruisit le capitaine de ce qui se passait.
— Va-t'en, dit Lussan au jeune homme.
Ficel s'éloigna; le chirurgien resta à sa place.
— Lieutenant, reprit Lussan d'un ton d'autorité, je veux bien oublier pour ma part les injures que vous vomissiez tout à l'heure à mon intention ; mais si jamais vous touchez à ce brave enfant, je vous fais sauter par-dessus bord !
Le sous-lieutenant trembla, ses yeux s'injectè-
no UN HOMME
rent de sang, déjà la menace sortait de sa bouche, quand la vigie signala un cachalot.
— Aux pirogues ! cria le second en appelant Gognère qui profita de cette occasion pour quitter la partie sans trop d'humiliation.
— Ah ! capitaine, vous avez bien fait, dit en se frottant les mains le petit chirurgien ; moi, je n'aurais pas osé, parce qu'il m'aurait poché les yeux ou donné du pied au derrière, comme il a eu l'audace de m'en menacer, le bandit, car il ne respecte rien; mais vous, ah! dame!.... vous lui avez fermé la bouche.
Il était sept heures du matin.
Lussan reconnut l'animal et. la façon dont il louvoyait, donna ordre d'amener les deux premières pirogues, embarqua sur l'une avec un novice (le capitaine au long cours qui avait réclamé l'honneur d'être de la première affaire), deux matelots et deux harponneurs.
Le second et le sous-lieutenant se jetèrent dans l'autre embarcation avec le même nombre d'hommes, et la chasse commença.
Nous avons dit que les baleiniers se rendant au Kamtschatka par la mer du Sud , passent plus volontiers par le cap Horn que par le détroit de Magellan, quoique les tempêtes soient à peu près aussi dangereuses dans l'un que dans l'autre endroit; cette préférence vient de ce qu'ils rencon*
trent, à rextrémité de la Terre do Feu, des cachalots.
La pêche de ce monstre, quoique plus périlleuse que celJe de la baleine, est très-suivie, en raison des avantages qu'elle procure.
Le cachalot, atteint souvent vingt-cinq mètres de longueur sur dix de circonférence ; sa tête, large et presque quadrangulaire, forme à peu près le tiers de son corps, elle n'est pas pourvue de fanons comme celle de la baleine, et sa mâchoire inférieure est garnie de fortes dents qui se logent, quand la bouche se referme, dans des cavités ossifiées de la mâchoire supérieure.
La baleine n'a pas de dents.
Les cachalots se réunissent ordinairement par bandes nombreuses ; on en a rencontré des troupes de trois cents, rangés en une longue file, l'un derrière l'autre, plongeant en même temps, lançant tous à la fois leurs jets d'eau, et replongeant ensemble, comme des soldats à l'exercice.
Un mâle, le plus gros, guide la colonne et donne le signal de l'attaque ou de la fuite.
Des navigateurs affirment que quand les cachalots ne trouvent pas d'ennemis à combattre, ils se ruent les uns sur les autres, se saisissent par la mâchoire inférieure en poussant des cris com parables au bruit des cloches, et luttent avec tant d'acharnement que la mer autour d'eux n'est qu'une
nappe de sang à quatre ou cinq lieues à la ronde.
Nous ignorons jusqu'à quel point ces renseignements sont exacts ; mais ce que nous savons, c'est que le cachalot se sert, contre ses ennemis, aussi bien de sa denture que de sa queue ; qu'il attaque fréquemment, et qu'on en a vu saisir, avec leur gueule, les embarcations qui les serraient de près, les retourner comme des assiettes, et dévorer les matelots qui les montaient.
On cite des navires assaillis au passage et coulés par des cachalots.
Ainsi, un sloop anglais chargé de fruits, le Waterloo, fut coulé en 1819, dans la mer du nord, par un de ces animaux. L'année suivante,* un brick américain, VAlexander, eut un sort ana^ logue dans l'Atlantique; un trois-mats-barque. également américain, le Cook, ne se dégagea, en 1820, d'une bande de cachalots qui le poursuivait aux environs de la Terre de Feu, qu'en lui envoyant plusieurs charges de mitraille avec ses canons de signaux ; un autre trois-mâts, VEssex^ fut attaqué, au cap Horn, par un cachalot de 22 à 23 mètres qui fondit sur lui à plusieurs reprises, tête baissée, à la façon des taureaux, enfonça sa proue et le fît sombrer.
Les cachalots ne sont pas toujours aussi féroces ; leurs rages ne les prennent guèreque pendant la saison du rut.
La femelle met bas un petit par portée, quelquefois deux, et montre pour sa progéniture une grande tendresse. Elle a deux mamelles près de Tombilic.
Le cachalot peut faire deux lieues à l'heure en temps ordinaire ; lorsqu'il est poursuivi, cette vitesse double, et il nage parfois une demi-heure au fond de la mer sans remonter à la surface pour respirer.
Sa course offre un curieux spectacle.
A l'aide de sa puissante queue, il se dresse sur l'eau et s'élance en avant, si bien qu'il semble plutôt bondir que nager.
On le rencontre généralement vers les régions antarctiques dans les endroits les plus profonds, près des côtes escarpées, loin des plages en pente douce où il craint d'échouer. .
Sa graisse donne de l'huile comme celle de hi baleine, en moins grande quantité, mais de qualité supérieure ; ses dents, dont le nombre varie do trente-neuf à cinquante, ont presque la valeur de rivoire; il fournit de l'ambre gris très-recherché, qu'on ' vend douze francs l'once, et du blanc de baleine, ou sperma ccti, avec lequel on fait dès bougies diaphanes, des produits pharmaceutiques et des pommades cosmétiques.
Ce dernier produit dédommage amplement les pêcheurs de l'absence des fanons.
Ce sont là les principales raisons qui poussent les baleiniers vers le cap Horn.
Tous ne se hasardent pas sur cette route tourmentée ; une bonne partie de ceux qui se rendent sur les côtes de la Tartarie Russienne double la pointe de l'Afrique et passe par l'Archipel indien.
La raison de cela, c'est qu'on a ordinairement vent contraire quand on passe de l'Atlantique dans le Pacifique, en doublant le cap Hom, et qu'on a vent arrière quand on passe par le cap de Bonne-Espérance; de sorte que, malgré la différence do la distance, on devrait toujours doubler la pointe d'Afrique pour se rendre de l'Atlantique dans les mers du Sud, et toujours doubler la pointe de l'Amérique pour passer des mers du Sud dans l'Atlantique.
Revenons au cachalot signalé par la vigie.
Il était seul, isoléj dans ce cas, le danger est moindre.
A huit heures, l'un des harponneurs de la pirogue de Lussan lui jeta son arme et 1^ blessa au côté ; il plongea.
Lussan manœuvra de façon à le cerner.
Deux heures après, le harponneur de la seconde pirogue lui enfonça son fer dans le dos.
L'animal disparut comme la première fois, courant à l'opposé de la Bartavelle, et emportant
les lignes qu'on lui avait allongées les unes au bout des autres.
Samasse de lard était si épaisse, que les harpons n'avaient pas pénétré jusqu'à ses chairs.
Il fallut songer a le prendre d'une autre manière, en lui coupant la queue et les nageoires, pour ralentir sa fuite.
Le vent fraîchissait, la mer grondait au loin, annonçant l'orage; le monstre, bondissant comme un lion, gagnait de l'avance, poussant des. cris rauques et lançant par son évent des jets d'eau qui retombaient en pluie sur son dos K
Les matelots épuisés par six heures de chasse pendant lesquelles les avirons n'avaient pas quitté leurs mains, perdirent l'animal de vue, et Lussan dut donner l'ordre de la retraite.
Les VÉigues s'entre-choquaient violemment, le ciel s'assombrissait, le tonnerre grondait derrière les nuages, des éclairs précipités illuminaient à chaque instant l'espace.
La situation des deux pirogues devenait critique ; heureusement, ceux qui les montaient les dirigeaient avec tant d'habileté qu'elles glissaient conune des flèches, de lame en lame, et qu'elles
1. Les évents sont, on le sait, des trous s'ouvrant sur la tête do la baleine ; c'est par là que l'animal respire et "rejette l'eau qui le gêne. Le cachalot n'a qu'un évent dont la fonction est la même.
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atteignirent le troîs-mâts au moment où la nuit tombait.
La poursuite du cétacé n'avait point modifié la résolution haineuse du sous-lieutenant qui, au retour, chercha de nouveau les moyens de nuire au sculpteur.
Les orages qui s'abattent aux environs de la Terre de Feu étant toujours violents et celui qui menaçait d'éclater semblant devoir être carabiné, rien n'était plus facile, suivant Gognère, que de faire tomber Ficel à la mer, la nuit, pendant un de ces moments graves où tout le monde travaillé sur le pont, où le danger commun ne permet pas de veiller particulièrement sur chaque homme.
Une garcette coupée à temps, une voile inopinément serrée tandis que le jeune homme irait en se paiimoyant sur la trame du gréement, et tout était dit : il perdait l'équilibre, se brisait la tête sur le pont ou disparaissait dans les vagues.
Ces accidents sont communs ; chaque tempête prélève sa dîme de victimes ; Gognère pouvait donc présumer que personne ne le soupçonnerait.
Après mûres réflexions, il s'arrêta à ce dessein, le jugeant d'une exécution peu dangereuse, et se jetant sur son lit, il s'endormit aux sourds grondements du tonnerre.
Le 30, la pluie commença à tomber avec intensité.
ALAMER il7
Le 1" décembre, elle cessa pour faire place à un vent glacé du nord-ouest qui drossa le navire pendant quatre jours et le rejeta vers le détroit de Lemaire, où il faillit se perdre.
Le 6 au matin, le vent ayant doublé de furie, le grand hunier fut emporté.
Les vagues déferlaient en masses énormes.
La Bartavelle, blanche d'écume, craquait de la carène à la pointe des mâts ; parfois elle disparaissait sous les montagnes d'eau qui mugissaient autour d'elle; mais comme elle était aussi solide que bonne marcheuse, après avoir ployé comme un roseau, elle se redressait hautaine comme un chêne.
Le 7, la cuisine fut emportée par un paquet de mer.
Le 8, on dut mettre à la cape, c'est-à-dire serrer toutes les voiles et amarrer le gouvernail.
Le 9, le navire ne gouvernait plus, le courant le drossait sur les côtes de la Patagonie ; à huit heures du matui, l'ouragan devint même si formidable que Lussan, éperdu, cria d'une voix de Stentor : «Tout le monde sur le pont! » en ajoutant, désespéré :
— Caraos! je n'ai jamais vu un pareil temps!
C'était aussi l'avis des matelots, apparemment, car la plupart tremblaient.
Le petit chirurgien fut émerveillé de ITiorrîble splendeur du tableau que présentait la mer ; et comme le navire retournait vers le pays de ses rêves, il crut Tinstant bien choisi pour tirer sa longue-vue et chercher à découvrir un coin de cetEden désiré.
— Par mon patron ! exclama le second, en faisant sauter sa lunette par-dessus sa tête vous rêvez, je crois ; à la manœuvre, sacré mille bombes!
La pluie tombant obliquement, poussée par un vent déchaîné, venait frapper au visage les matelots qui ne parvenaient à se maintenir sur le pont qu'en se cramponnant aux mâts, aux cordages, à tout ce qu'ils pouvaient saisir ; les lames balayaient le navire ; les bourrasques devenaient irrésistibles.
Lussan et les plus vieux de la cale travaillaient avec courage ; les autres hommes faisaient de leur mieux.
C'est au milieu de ce tumulte que Gognôre saisit Foccasion qu'il attendait.
On avait largué un peu de toile le matin dans un moment favorable ; mais un suroi ^ prolongé
t. Les marins ont une façon particulière de prononcer les noms des vents-, pour eux, nord-est se dit : nordé; sud-est, sudé ; nord-ouest, noroi ; sud-ouest, suroi ; ainsi des autres combinaisons.
obligea Lussan de faire serrer le petit hunier, après lequel il mit les trois quarts de ses hommes.
Ficel était monté le premier sur la vergue, quoique la fureur de l'ouragan rendit des plus périlleuses la manœuvre dans la mâture, car il devançait toujours les autres aux mauvais postes, et l'on devait lui rendre cette justice qu'il ne se ménageait pas.
Le sous-lieutenant vit avec une joie secrète son empressement à monter sur le petit hunier, et se dit à part lui :
« La mouche se jette elle-même dans la toile de l'araignée. «
— Tiens-toi bien, caraos ! cria Lussan à son ami en sentant arriver un coup de vent plus fort que les précédents ; il va en fusiller dans le suroi.
Cette recommandation n'était pas superflue, car Picel, ne voyant pas le danger, négligeait toute précaution.
Le sous-lieutenant, aidant comme tout le monde à serrer le hunier, était monté sur le plat-bord pour saisir la drisse qui pendait à cet endroit; il avait le sculpteur juste au-dessus de lui.
En tirant brusquement cette drisse, au passage de la bourrasque, il était à peu près certain de faire perdre Téquilibre à ce dernier, qui, se trouvant à l'extrémité de la vergue et en dehors du platbord, devait immanquablement tomber à la mer.
Quant à lui, il feindrait d'avoir failli : être emporté, et s'affaisserait sur le pont, tandis que le jeune homme se noierait.
Le coup de vent arriva comme un foudre.
Les matelots étaient ployés en deux pour le recevoir.
Le sous-lieutenant serrait la corde d'une main couvulsive.
— Tenez bien ! recommanda Lussan à ses hommes.
Tout à coup un cri perça la tourmente ; le hunier, décroché par une main invisible, tomba avec fracas sur le plat-bord, fut soulevé par le vent et lancé dans la mer, ensevelissant dans ses plis un homme qu'on ne put tout d'abord distinguer.
— Un homme à la mer ! exclama le second.
Lussan leva les veux.
— Dieu soit loué ! soupira-t-il soulagé en apercevant Ficel enlaçant le gréement, le dos tourné contre le vent qui aidait à le maintenir en équilibre.
— Mais alors, qui donc est tombé? demanda-t-il en se dirigeant rapidement vers l'arrière.
— C'est le sous-lieutenant, répondit le second jetant une bouée au naufragé.
C'était Gognère, en effet.
Ficel, sentant venir la bourrasque et prévoyant
qu'il ne pourrait lui résister sur la vergue, s'était jeté, par instinct de conservation, sur lesgalhau" bans qui se trouvaient à sa portée et il les étreignaientdes bras et des jambes.
Gognère, n'ayant pas eu le temps de s'apercevoir de ce mouvement spontané, avait, l'instant venu, tiré la drisse pour précipiter le sculpteur ; mais le cordage s'était cassé, le ton de la vergue s'était brisé, la voile était tombée sur lui, et le vent, soulevant le tout, avait emporté l'homme et la voile dans la mer.
La grosseur des lames empêcha le sous-lieutenant de saisir la bouée que venait de lui lancer le second; trois fois il disparut sous les vagues et trois fois il remonta, luttant avec une force que centuplait le désespoir.
Soudain, Ficel sauta sur le plat-bord, une gaffe à la main; il s'était attaché une corde sous' les bras ; il pria les plus solides matelots de le suspendre en dehors du bâtiment.
— Caraos! ditLussan épouvanté, reste ici, malheureux, laisse-moi descendre à ta place.
— N'ayez pas peur, repartit le sculpteur; aidezmoi seulement à me soutenir, je me charge du
reste.
Et il se laissa glisser le long du bord.
Gognère était à quelques pas de lui, le regardant avec des yeux étranges et usant le reste de ses