UNE DEMANDE EN MARIAGE
Dans une mansarde. — Demanchol et Beauficel. — Cécilo. — Une répétition. — L'hôtel du potier. — La demande. — Le prétendant chassé. — Une sortie douloureuse.
Voici ce qui se passait au troisième étage d'une maison de la rue Beauverger, au Havre, le premier dimanche de septembre de Fan de grâce 1821.
Il pouvait ôtre huit heures du matin ; le temps était clair comme aux plus beaux jours, et le soleil frappait en maître sur la (cnûtre à tabatière d'une mansarde où Beauficel, jeune homme de dix-huit ans, allait et venait avec agitation, tout en achevant sa toilette.
A ses yeux brillants, à ses poses, h ses gestes,
on Teût pris pour un fou, et, de fait, son cœur avait un peu dérangé son esprit, car, au moment où nous le trouvons, il songeait à aller demander la main de la fille du potier Demanchot.
Demanchot était un des riches industriels du Havre ; outre sa fabrique, sans rivale dans le département, il spéculait habilement à la bourse, sur le marché.
On parlait de son gros ventre, de ses trois menions, do son air arrogant, de ses manières de parvenu présomptueux;- on parlait aussi de sa fille, une ravissante personne, et Ton en disait beaucoup de bien. ^
La fabrique du potier était située à Ingouville ,
son hôtel occupait un bel emplacement dans la rue
' de Paris, ses magasins se trouvaient dans la rue
des Drapiers, entre la rue de THôpital, et le quai
Videcoq.
Demanchot passait enfin pour un des gros bonnets de la ville.
De son eôté, Beauficel, ou simplement Ficel, , comme on l'appelait vulgairement et par abréviation, était sculpteur sur bois et travaillait à la décoration des navires.
Orphelin dès l'âge de douze ans, il avait d'abord vécu, à la grâce de Dieu, portant les paquets des voyageurs dans les hôtels ou sur les paquebots.
Un jour, un des entrepreneurs des chantiers de
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constructions Favait placé chez un de ses sculpteurs, où il était devenu en peu de temps assez habile pour concourir au chef-d'œuvre, que Ton exigeait, à cette époque, dans le compagnonnage, malgré Tabolition des maîtrises.
Ce chef-d'œuvre, jugé digne de figurer au Musée maritime avait été acheté cinq cents livres par la chambre de commerce.
Ficel était un garçon soigneux, rangé, qu'une seule chose troublait : son amour pour la fille du potîpr.
Gomment cet amour lui était-il venu ? Il n'en savait rien.
L'atelier de son patron se trouvait en face de rhôtel Demanchot ; souvent il avait eu occasion de voir la jeune fille lorsqu'elle sortait, ou lorsqu'il allait, lui, réparer les boiseries des appartements du potier; quoi qu'il en soit, depuis un an, il ne songeait qu'à épouser M"° Demanchot.
Projet insensé ; mais la passion est aussi folle qu'aveugle.
Cécile, — ainsi se nommait l'enchanteresse, — était une jolie personne de dix-sept ans, habituée dès son enfance à voir tout ce qui l'entourait ployer sous ses ordres. Sa figure de chérubin reflétait la morgue de son père, et son cœur, assurait-on, était un petit caillou.
Cette dernière appréciation, colportée par les
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jalouses et les prétendants refusés, n'avait rien de bien certain ; on ne peut pas aimer tout le monde ; d'ailleurs, on découvrait souvent à travers la froideur calculée de Cécile, un petit bout de Toreille de sa bonne nature.
Quoique le sculpteur n'eût point poussé la témérité jusqu'à lui parler de sa passion, M"** Demanchet connaissait celle-ci, — les femmes ont le don de la double vue pour les finesses du cœur, — et, chose étrange, loin de se fâcher, loin de rire des sentiments du pauvret, elle en était gênée.
Ficel n'avait jamais pensé aux obstacles qui le séparaient de l'objet de ses rôves.
Formuler sa demande, là était pour lui toute la difficulté.
Cependant, comme il jugeait qu'un peu d'argent no ferait pas mal pour entrer en ménage, il avait amassé sou à sou cinq cents livres, qui, jointes au prix de son chef-d'œuvre, complétaient une somme de mille livres, — une richesse.
Dès qu'il vit ce trésor étalé sur sa table, il se sentit assez fort pour affronter la colère du potier.
Voilà pourquoi nous le trouvons en train de revêtir ses habits neufs, un dimanche matin, dans sa mansarde.
Son pantalon de nankin, ses bas blancs, son gilet jaune , ses manchettes plissées , son jabot semblaient sortir des mains de la repasseuse;
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son chapeau n'avait pas vu le jour, et ses souliers reluisaient superbement.
Pour cette circonstance solennelle, il avait acheté un mouchoir blanc, un flacon d'eau de Cologne avec lequel il s'était aspergé, et de la pommade à la rose.
— Comment vais-je m'y prendre? se dit-il, encore en bras de chemise, et en marchant avec agitation.
A cette question, il s'arrêta, effrayé. « Parbleu! continua- t-il, cherchant à s'enhardir, il ne me mangera pas ; le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être
refusé refusé! je crois que j'en mourrais!
Penh! nous n'y sommes pas. Je suis riche aussi moi! »
Et ce disant, il remua son argent.
Afin d'être plus sûr de lui, il imagina de figurer son entrevue avec le potier, plaça une chaise au milieu de la chambre pour représenter ce dernier, prit son chapeau et commença la répétition.
« Il sera là, je suppose, fit-il ; je m'avancerai résolument et le saluerai avec le plus profond respect, comme cela ; puis je me redresserai et lui dirai :
« M. Demanchot, j'aime mademoiselle votre fille « et j'ai l'honneur de vous demander sa main ! »
« Ça sera peut-être un peu brusque ; mais comme je pourrais m'embrouiller, il vaut vieux aller droit au but. »