‹ Le roman d'un baleinierChapitre 3 sur 42 · UNE DEMANDE · texte numérisé non relu

UNE DEMANDE

A ce moment, neuf heures sonnèrent.

Ficel passa son habit noisette, se mira une dernière fois dans un morceau de glace accroché contre le mur, prit son chapeau, et descendit lestement son escalier tout en mettant ses gants de fîloselle.

Les voisines, devant lesquelles il passa fièrement, se demandèrent où il pouvait aller ainsi paré, et pendant toute la matinée il fat le sujet de leurs conversations.

Ficel arriva devant Thôtel du potier sans avoir voulu réfléchir en route ; il franchit le seuil de la porte avec intrépidité, dit au domestique qu'une affaire importante Famenaît, et pénétra, sans attendre, jusqu'à la salle à manger où le fabricant, enveloppé dans une magnifique robe de chambre et assis sur un fauteuil doré, dégustait, après son déjeuner, une tasse de café au lait.

Le potier leva des yeux étonnés quand le sculpteur entra et attendit, sans se déranger, que celuici expliquât le motif de sa visite.

— Monsieur, commença Ficel, la voix tintée d'émotion, mon apprentissage est terminé depuis vingt jours ; la ville m'a acheté mon chef-d'œuvre cinq cents livres ; mes économies se montent à peu près au même chiffre; j'ai donc mille livres qui ne doivent rien à personne; mes dix-huit ans sont sonnés depuis la Saint-Fiacre ; je suis vacciné,

sain de corps et le travail ne m'a jamais épouvanté ; je ne vous parlerai pas de mes petites qualités, monsieur, si ce n'était que j'aime mademoiselle votre fille et que je viens vous demander sa main. Demanchot reposa vivement la tasse qu'il portait à ses lèvres, examina le sculpteur avec stupéfaction et finit par lui dire :

— Ça, que me chantes-tu là?

— Je ne chante rien, répondit Ficel en rougissant; j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille.

Cette fois le potier no put contenir un bruyant éclat de rire qui fit trembler son gros ventre et ses trois mentons ; puis il tira de la poche de son gilet une tabatière en or et aspira bruyamment une volumineuse prise, dont il laissa tomber les trois quarts sur son jabot de dentelle.

Ficel, ne sachant, du premier coup, quelle contenance garder, tourna et retourna son chapeau dans ses doigts.

— Et quel douaire apportes-tu en ménage? reprit Demanchot, se renversant en arrière.

— Je possède mille livres, repartit le jeune homme ; je suis sculpteur et la plus petite de mes journées me vaudra toujours quatre livres dix sous.

— Quatre livres dix sous, répéta le potier riant à gorge déployée ; c'est superbe, et il vous dit cela avec un sérieux... ha ! ha ! ha!

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— Ma foi, monsieur, je vous le dis, comme cela est, répondit Ficel piqué.

— Mais..., rep artit Demanchot, cherchant à reprendre son sérieux, sais-tu, monsieur Tépouseur, que ma fille aura des millions un jour?

— Non, monsieur, je l'ignorais.

— Hé bieti ! je te l'apprends. De plus, mademoiselle De Manchot, — et il appuya sur le de, — ne peut épouser qu'un noble comme elle et ne s'appellera jamais M"° Ficel.

— Bciiuficcl, interrompit quasi aigrement le sculpteur.

— Ha! ha! ha! M"**' Ficel. répéta le potier en riant de nouveau à perdre haleine. M™° Ficel... Beauficel, ce serait adorable!

— Monsieur , riposta l'amoureux relevant son front cramoisi, tout le monde sait, à n'en pas douter, que vous n'ôtes pas plus noble que moi, et, sans vous offenser, M""® Beauficel vaudrait bien Mlle Demanchot,

— Qu'est-ce que c'est, drôle? Tu te permets de m'insulter à présent?

— Je ne vous insulte pas...

— Sors d'ici, coquin, poursuivit le potier cherchant sa canne des yeux, ou je te bâtonnerai d'importance.

— Je sors, dit le sculpteur, passant tour à tour du blanc de neige au carmin le plus vif; je sors

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