‹ Le roman d'un baleinierChapitre 5 sur 42 · Voir la note 1, à la fin du volume · texte numérisé non relu

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Il se nommait Gognère.

Le chirurgien, ex-officier de santé rouennais, petit bonhomme chauve qui aurait pu passer, sans se baisser; entre les jambes du capitaine, s'était embarqué pour examiner la Patagonie où il rêvait de fonder une république à la tête d'émigrants de divers pays : nature naïve et bienveillante.

Le maître d'hôtel, ex-laquais de bonne maison, parlait sans cesse d'Opéra, de Comédie-Française, des Bouffes-Italiens, chantait des airs d'opéras en vogue, discourait sur le monde qu'il avait fréquenté. •

Le maître charpentier était un ancien calfat.

Le maître tonnelier représentait le type du vieux cheniqueur de l'Océan.

Le premier harponneur, beau garçon, fils de famille, d'abord gabier de grand' hune sur une frégate de l'Etat, s'était engagé pour vivre, après avoir payé, avec sa part d'héritage, une dette de jeu de son frère aîné, dette pour laquelle celui-ci s'était brûlé la cervelle.

Le second harponnefur, jadis gabier de misaine dans la marine militaire, faisait son quatrième voyage de pêche.

Le troisième harponneur, un Nantais, trapu et fort comme un hercule, cumulait la place de forgeron.

Le quatrième harponneur, enfant de Morlaix,

superstitieux, rude matelot, n'avait que vingtquatre ans sur lesquels il en comptait seize de navigation.

On voit, par ces silhouettes, que les baleiniers ne sont pas toujours des marins de profession, excepté cependant les harponneurs qui ont besoin d'être rompus h leur métier.

Le cuisinier, grand diable de six pieds, n'aurait pas rendu des points au fameux chef du prince de Gonti ; mais comme il faisait bien le pain, on lui pardonnait ses sauces.

Parmi les six matelots, trois étaient Bas-Bretons et ne comprenaient guère que leur patois ; le quatrième avait vu le jour à la Martinique ; le cinquième était Malouin, on le surnommait le mar-^ quis; le sixième, citoyen d'Yvetot, avait déjà fait quatre voyages au long cours, dont deux comme pilotin et deux comme lieutenant. Reçu capitaine une année avant, il s'était engagé sur la Bartavelle^ uniquement pour allert à la pêche. C'était le type de Vantant de la mer.

Quelques novices méritent une mention particulière.

L'un arrivait de Bolbec; il venait d'achever son apprentissage de coiffeur; un autre sortait d'un magasin de nouveautés de Reims où il s'était distingué comme chef de rayon ; un troisième, Bourguignon, avait fait partie d'une musique de

régiment en qualité de petite flûte ; un quatrième était un joyeux cabotin, un Melchior Zapata insoucieux et aventureux qu'une faillite intempestive avait lancé des planches du théâtre sur les planches d'un navire.

Les provisions de la Bartavelle se composaient de biscuit, de farine, de lard, de bœuf salé, de conserves, de légumes secs, d'une douzaine de porcs vivants, de trente ou quarante poules dans des cages, de houblon pour fabriquer de la bière, de café, de thé, de mélasse.

Les baleiniers ont leurs repas ainsi distribués :

Le matin, à huit heures, du café noir sucré et du biscuit à discrétion.

A midi, la soupe, 250 grammes de lard ou de bœuf, des légumes secs et du biscuit à discrétion, ainsi que de la bière que le cuisinier a mission de fabriquer au fur et à mesure des besoins, et dont la barrique reste sur lé pont, à la disposition de tous ;

A cinq heures, la soupe, 230 grammes de viande, haricots, pois, fèves ou lentilles, fromage, bière à volonté et un demi-litre de thé sucré.

A neuf heures du soir, on soupe des restes des deux repas du jour.

Le jeudi et le dimanche, pain frais, fabriqué par le cuisinier ; chaque homme reçoit une miche d'un kilogramme environ.

Tous les matins, à quatre heures, la bordée de quart a une ration de cognac.

Le dimanche, le maître d'hôtel fait à Téquipage une distribution de vin.

Pendant la pêche, cette distribution est quotidienne.

On donne môme alors aux hommes, cinq ou six fois par jour, du cognac ou du rhum, suivant le travail et la * température ; mais toujours du café, du thé sucrés à discrétion.

En quittant le port d'attache, on tue, deux fois par semaine, lin des porcs embarqués, jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus.

Durant les relâches, on mange quotidiennement de la viande fraîche, des légumes frais, de la volaille, voire des fruits. Ces provisions sont faites pour une partie seulement de l'équipage, car, à ce moment, il n'y a guère que la bordée de quart qui se nourrisse à bord ; l'autre festoie à terre.

En somme, la nourriture est copieuse, et c'est une nécessité en raison des fatigues que causent les manœuvres et les opérations de pêche sous un froid trèa-vif.

Le travail est divisé de cette façon :

Corvées : le maître d'hôtel est chargé de la chambre du capitaine et du carré des officiers; les matelots et les novices se servent entre eux.

chacun à tour de rôle; ils nomment pour cela

un semainier.

L'office du semainier est d'aller chercher les rations à la cuisine et de nettoyer les logements.

Service : chaque bordée est de quart de quatre heures en quatre heures.

Rarement le timonier gouverne plus d'une heure de suite.

Les hommes qui ne sont pas' utiles pour les manœuvres tiennent la barre ou veillent successivement au bossoir.

Le temps est piqué sur la cloche de bord, comme sur les navires bien tenus.

Lorsque la pêche est commencée, quand on file à la voile, il y a toujours un matelot sur Tune ou l'autre hune pour signaler les baleines ; quand on est à l'ancre, en mer, on place, dans le môme but, des vigies sur la hune de misaine, sur la hune du grand mât et sur la hune d'artimon.

Ces dispositions sont les mômes à bord des baleiniers américains ou brômois.

Ordinairement, pendant le trajet du point de partance au lieu de poche, on s'occupe à préparer les ustensiles, les engins, les outils dont on se servira : les tonneliers visitent minutieusement les barriques à huile; les harponneurs perfectionnent leurs harpons, leurs lances ; les matelots,

les novices apprêtent les instruments à dépecer, les pirogues, les lignes, les avirons, les tolets, etc.

Tous les matins, à l'aube, la bordée de quart fait la toilette du navire, balaye de Tarrière à l'avant, lave, frotte, essuie, examine les voiles de rechange que Thumidité et les rats abîment souvent et qu'il faut faire sécher ou raccommoder, donne un coup d'œil aux voiles en vergues et au gréement.

Tous les quinze jours, les haubans, les cordages sont inspectés particulièrement, les brins des mâts sont graissés, le navire entier est paré, astiqué avec soin.

Cette besogne est également répartie : ainsi chaque homme est spécialement chargé d'une voile quelconque, d'une partie quelconque du gréement.

Les pirogues ont chacune leur gabier. A la pêche, celui-ci doit veiller à ce que son embarcation soit toujours prête à être mise à l'eau au premier signal, à ce que ses lignes, ses avirons, ses tolets, ses apparaux, enfin, restent en bon état. ^

Quand les hommes de quart ont achevé leur ouvrage et que rien ne menace dans l'air, ils vont et viennent sur le pont, en fumant leur pipe, jusqu'à l'instantoù ils sont relevés.

Alors ils se reposent pendant quatre heures, à moins qu'un grain ne survienne.

Dans ce cas, tout l'équipage est requis.

On ne dérange cependant la bordée couchée que quand la violence de la tempête ne permet pas à la bordée de quart de suffire aux manœuvres.

Ce terme de bordée a besoin de quelques mots d'explication pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas familiarisés avec le vocabulaire des marins.

Au départ, le capitaine réunit ses hommes autour de lui et les partage en deux groupes : Tun est nommé bordée de tribord, Tautre prend le nom de bordée de bâbord.

Tribord est le côté droit du bâtiment, quand placé à Tarrière on regarde l'avant ; bâbord est le côté gauche.

Le capitaine et le lieutenant commandent habituellement la bordée de tribord; le second et le sous-lieutenant ont sous leurs ordres la bordée de bâbord.

Les tribordais sont logés à tribord, les bâbordais à bâbord.

C'est la bordée de tribord qui plrend, en premier, le quart à la mer, et la bordée de bâbord qui le prend en premier quand le navire est à l'ancre. C'est ce qui fait dire aux matetots : Tribord à la voile, bâbord à l'anale.

Ajoutons aux détails qui précèdent que le chirurgien, le maître d'hôtel, le cuisinier sont obligés de répondre à l'appel lorsque le commandant crie : Tout le monde sur le pont ! et que le charpentier et les tonneliers sont aussi engagés comme matelots.

Sur un baleinier, l'équipage entier, sans distinction de rang ou d'emploi, du plus petit au plus grand, doit prendre part aux manœuvres lorsque les circonstances l'exigent.

Maintenant revenons à nos m.outons.

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