EN MARIAGE
pour ne pas manquer de respect au père de celle que j'aime; mais s'il m'arrive malheur, ne vous en prenez qu'à vous !
— Hé! je me moque pas mal de toi! Laissemoi tranquille et va-t-en au diable !
Ficel sortit.
Dans le couloir, il se trouva en présence de Cécile.
D'un geste, il comprit qu'elle savait tout.
Il voulut lui parler; mais, honteuse d'avoir été surprise, celle-ci détourna la tête, pénétra dans la salle à manger, et Ficel entendit aussitôt Demanchot raconter, en se moquant, la demande qui venait de lui être faite.
C'était le coup de grâce !
Le pauvre diable eut une sueur froide; son cœur se serra, de grosses larmes roulèrent dans ses yeux, et il s'esquiva.
BESESPOIR
Dans rùgliso. — Une première lettre. — Sur la jetée. — Donleur. — i.e capitaine Lussan. — Conlidoncc. — Proposition inattendue. — Un billot de M'* Demanchot. — Ri''ponse. — Un brusque changement.
Après avoir marché à Taventure pendant une demi-heure, il arriva devant Notre-Dame.
On commençait la grand'messe; l'encens montait en tourbillons sous Tabside.
Il entra.
La fraîcheur des hauies voûtes, la sainteté du lieu, la solermité de TofOce calmèrent son cerveau en ébuUition.
Il s'arrôta derrière un pilier et pleura.
Quand il se redressa, la foule se pressait à la porte principale.
11 se rangea contre le bénitier et attendit.
Tout à ctup, son cœur battit à fendre sa poi-
trine, ses regards se voilèrent, son corps trembla.
Cécile sortait de l'église, suivie de sa femme de chambre.
Il plongea vivement ses doigts dans l'eau bénite et les tendit à la fille du potier.
Peine perdue : Cécile reçut l'eau d'une main étrangère et passa sans lever les yeux.
« Elle ne m'aime pas, murmura-t-il ; il faut en finir. »
Alors il s'élança du côté de la rue Beauverger, gravit quatre à quatre l'escalier qui conduisait à sa mansarde, jeta brusquement son chapeau dans un coin, s'assit devant sa petite table boiteuse et écrivit d'un trait la lettre suivante :
<c Mademoiselle,
« J'avais mis en vous tout mon espoir; vous épouser eût été pour moi le paradis ; on me dit bon et honnête ouvrier, je croyais cela suffisant pour prétendre à votre main ; mais ma demande a paru si exagérée à monsieur votre père qu'il s'est mis à me rire au nez, puis m'a chassé. Pardonnez-moi, mademoiselle , mais je ne saurais vivre sans vous. Vous me haïssez, je l'ai vu. Il
m'est impossible de supporter celte pensée. D'ailleurs, quel serait mon avenir maintenant? J'étais
un fou de songer à aussi vais-je expier
ma faute. Ma dernière pensée sera pour vous. »
Il cacheta sa missive , reprit son chapeau, descendit dans la rue et se dirigea du côté de Thôtel Demanchot.
Le hasard voulut que la femme de chambre sortit à ce moment.
Il l'appela, lui confia la lettre, accompagnée d'un écu, et la conjura de la donner à sa maîtresse.
Ficel avait l'air bien malheureux, paraît-il, car la domestique, la vraie douleur touche toujours, mit, sans se faire prier, l'écu dans sa bourse, la lettre dans son corsage, et rentra, tandis que le sculpteur se dirigeait vers la jetée.
Trois heures sonnaient quand il arriva devant la tourelle où se trouve le phare.
La marée était basse, le soleil éclatant, la brise belle.
Des barques de pécheurs sortaient du port, d'autres se perdaient dans les vapeurs de l'horizon, quelques navires marchands attendaient en rade, la marée à la faveur de laquelle ils devaient rentrer.
Les bourgeois, les ouvriers endimanchés, les jeunes filles, les collégiens, les bonnes d'enfants, les promeneurs oisifs encombraient les quais;
les cabaréls regorgeaient de buveurs; la grève de baigneurs, de baigneuses, se jouant dans Teau, attendant la lame.
Le long de la retenue de la Floride et au pied de Testacade de la jetée du Nord, des nuées de gamins et des femmes du peuple ramassaient des étrilles.
Rien n'est plus gai qu'un port de mer, quand il est gai.
La physionomie du Havre était charmante ce jour-là; et voyez comme les gens qui souffrent sont égoïstes et injustes : Ficel prétendit que cette joie du dimanche, pétillant autour de lui, insultait à son malheur.
Il s'assit sur le parapet et regarda la mer.
Quelque athée que Ton soit, lorsqu'on embrasse du regard et de l'esprit cette immensité fascînatrice, qui va, vient, bondit, écume, gronde, envahit, brise, cette masse vivante, toute puissante, infinie, il est impossible de ne pas avoir une idée profonde de l'éternité.
Ficel tint longtemps ses regards attachés sur le gouffre qui allait l'engloutir.
Un moment il lui sembla qu'il l'attirait.
Il ferma les yeux et se cramponna au granit du garde- fou.
La baie de Seine était animée, radieuse : des mvriades de méduses montraient leurs ombelles
bleues parmi les esturgeons, les dauphins qui cabriolaient au milieu des régiments de pessons dont pullulait Fespace compris entre le banc d'Amfard et le banc du Ratier.
Les pouliers apparaissaient tapissés d'algues, d'astéries; de distance en distance, des pêcheurs^ armés de bêches , cherchaient, dans la vase, le sable des équilles.
Le fleuve portait sur tes côtes du Calvados ses eaux chargées d'alluvions ; le soleil, [cet universel ami, égayait tout cela.
Se donner la mort volontairement est une action qui exige un singulier courage.
Il fautj pour l'accomplir, ou une entière défaillance dans la bataille de la vie, ou une grande douleur.
Ficel n'était pas plus faible qu'un autre ; mais il souffrait comme on souff*re à dix-huit ans.
A cet âge, la douleur brûle; plus tard, elle mine lentement.
Si le pauvre désespéré avait eu un père, une mère, un frère, une sœur, un ami, quelqu'un enfin qui lui eût fait honte, lui eût montré un but plus noble que celui qu'il s'était proposé jusqu'alors, certes , il se serait relevé ; malheureusement , il était seul !
Pourtant, quand, après un instant d'éblouissement, il rouvrit les yeux, ce ne fut plus la fasci-
nation terrible du moment précédent, mais une émotion indéfinissable qui attacha ses regards sur rOcéan, et de là sur la voûte derrière laquelle se dérobent les célestes mystères.
Plusieurs capitaines de navire étaient venus successivement consulter la météorologie du phare des signaux et le bulletin du port : les entrées, les sorties, les navires sur rade.
— Caraos! s'écria tout à coup, avec Taccent basque, un des capitaines dont nous venons de parler; voilà là-bas mon vieux marsouin de Fouilleuse ; je pourrai serrer sa main tannée par le diable avant mon départ.
Ficel se retourna et reconnut le capitaine Lussan, patron du trois-mâts la Bartavelle, lancé depuis deux mois, et dont notre héros avait sculpté la proue représentant un oiseau ouvrant ses ailes.
La Bartavelle y équipée pour la pêche de la baleine, était sur le point de sa partance.
— C'est toi, petit? fit le capitaine en s'approchant. Que fais-tu là?
— Rien.
— Qu'as-tu? poursuivit-il, remarquante figure bouleversée du sculpteur. On dirait que tu déralingues et qu'il vente en foudre.
Ficel détourna la tête et fixa de nouveau la mer, d'un air sombre.
— Ho ! ho ! reprit Lussan examinant le jeune homme, est-ce que tu voudrais mettre le cap sur la terre de Belzébuth ?
Ficel fît un mouvement vers le parapet.
— Hé ! doucement, doucement, caraos ! exclama le capitaine, en le retenant, on n'avale pas sa gaffe les uns sans les autres.
Le sculpteur s'assit sur le banc de la jetée, et mît sa tête dans ses mains pour cacher les larmes qui roulaient le long de ses joues,
Lussan connaissait toutes les affaires du jeune homme, avec lequel il s'était souvent entretenu quand celui-ci travaillait à la décoration de son navire. L'excellent naturel, le caractère franc, honnête, l'intelligence du sculpteur l'avaient gagné.
— Caraos! fit-il en s'asseyant auprès de lui, il t'a donc refusé sa fille, ce fabricant de poteries?
— Oui, répondit Ficel d'une voix altérée,
— Diable!... Hé bien,sandis! puisqu'il ne veut pas de toi pour gendre, il faut prendre un autre beau-père !
— Oh!... exclama le sculpteur, comme si le capitaine eut blasphémé.
— Gela vaut mieux que de chercher à boire un coup sans trinquer.
— Ah! capitaine, je suis bien malheureux!
reprit Ficel, en serrant la main du marin.
— Oui, oui, je sais; mais, caraos! ce n'est pas une raison pour déraper sournoisement sans faire signe à ses amis ; il y a des moyens de se mettre au veyit de sa bouée,
— Lesquels?
— Dame!... je ne sais pas... mais il doit y en avoir.
— Voyons, reprit-il, après un instant, tu veux te tuer, je le vois, et c'est l'acte d'un fou. On a bien assez d'occasions de péter son lof involontairement. Tu veux te tuer, pourquoi? pour ne plus voir ni le Havre, ni ta belle, ni rien qui te rappelle son souvenir? Il t'est facile d'atteindre ce résultat sans passer l'arme à gauche. Si tu désires voyager, je me charge de toi.
— Comment?
— Voici, je pars demain ou après-demain au plus tard pour la pêche de la baleine; ce sera la première fois que j'embarquerai comme capitaine. J'ai le droit de choisir mon équipage ; il me manque un homme , un matelot ; celui qu'on m'a présenté ce matin ne me convient pas; c'est un ivrogne dont je ne tirerais rien de bon. Je te connais et je t'aime, caraos ! tu possèdes aussi bien la navigation que le premier marin du bord ; si tu veux, je t'emmène avec moi, non pas comme novice, mais comme matelot, avec la part du deux-centième.
(Ce qui veut dire un baril sur deux cents.)
— M'en aller ! s'écria Ficel avec effroi.
— Hé! sandis! tu veux bien te tuer.
— Capitaine!...
— Allons! ça va-t-il? fît brusquement ce dernier, prenant la main du sculpteur avec une réelle affection.
A ce moment on signala, du phare, un nouveau navire sur rade; Tun des gardiens appela Lussan.
— Attends-moi, reprit le capitaine, et ne bouge pas, sinon gare à ma garce tte !
Et, après avoir fait un geste qui amena presque un sourire sur les lèvres de Ficel, il courut à l'observatoire, où quelque chose l'intéressait.
A peine était-il entré dans la tourelle, que le sculpteur vit [arriver à grands pas la femme de chambre de Cécile, qui, en l'apercevant, poussa un cri de satisfaction.
— Ah! vous pouvez vous vanter de nous avoir fait une belle peur, dit-elle, en s'essuyant la figure d'une main, tandis que, de l'autre, elle tendait une lettre.
— Lisez, lisez , ajouta-t-elle , voyant que Ficel hésitait; c'est de mademoiselle.
Un éclair traversa les regards du sculpteur; il rompit le cachet et lut ce qui suit :
« Monsieur, je vous défends de la façon la plus solennelle de vous tuer, je vous le défends, vous
m'entendez. Je ne VOUS hais pas, et si vous possédiez quelque fortune, non pour moi, grand Dieu! mais pour mon pore, qui Texige, je vous verrais peut-être sans colère. Au lieu de penser à vous détruire^ ce qui est mal, ce qui est un crime, travaillez, cherchez, et, rien ne presse, nous verrons plus tard. »
Ficel dévora cette lettre, et la joie qu'elle lui causa fut si grande qu'il eut un étourdissement.
La femme de chambre l'examinait en dessous d'un air narquois ; il l'aurait embrassée, s'il eût osé.
Cécile, cette riche héritière, cet ange de ses rêves, cette altière personne, lui avait écrit, lui disait de vivre, lui disait d'espérer!
Il serra la lettre, prit tout l'argent qu'il avait dans ses poches, et le vida dans le tablier de la camériste.
— Que faudra-t-il répondre à mademoiselle?
demanda cette dernière d'un ton satisfait, en empochant la monnaie.
Ficel prit son carnet, en déchira un feuillet, traça ces mots au crayon : « J'obéirai, Mademoiselle; puisque vous daignez me dire d'espérer, je vais tâcher de me rendre digne de vous, » et donna ce billet à la femme de chambre, qui s'éloigna en lui disant au revoir, en souriant.
Quoique Cécile eût été élevée dans des habitudes de luxe, d'adulations, quoique son caractère
fût légèrement dédaigneux , la passion du sculpleur l'avait touchée.
Depuis sa rencontre à l'église avec celui-ci, elle s'était renfermée chez elle, et n'avait voulu recevoir personne.
M"** Demanchot aimait-elle?
Non.
D'ailleurs sa petite fierté lui eût empêché de se l'avouer.
Seulement la lettre désespérée de Ficel , la crainte de voir le pauvre fou accomplir son funèbre dessein, la compassion, avaient dicté sa réponse.
Mais cela c'était déjà quelque chose.
La femme de chambre avait été envoyée à la recherche de l'amoureux, avec ordre de le trouver coûte que coûte.
Cécile, il faut lui rendre cette justice, attendit le retour de sa cair.ériste avec anxiété; lorsqu'elle entendit celle-ci raconter le succès de sa mission, elle se mit à chanter étourdiment et annonça qu'elle irait le soir à la Comédie, où tout d'abord elle avait refusé de se rendre avec son pèrel
Le cerveau de la femme, dit un vieu^ proverbe , est faict de cresme de singe et de fromage de renard.
Retournons sur la jetée.
Lorsque le capitaine revint auprès de Ficel, ce dernier relisait pour la dixième fois l'épître de
M}^° Demanchot, et sa physionomie était tellement changée que le marin s'arrêta étonné,
— Hé! hé! qu'és-à-quo?
— Tenez, dit le sculpteur triomphant en tendant la lettre à Lussan.
— Bravo ! exclama joyeusement le marin après avoir lu, voilà une fille qui est meilleur pilote que toi; j'espère que tu la suivras beaupré sur poupe?
— Oui, capitaine.
— Tu ne songes plus à virer de hovd, je pense?
— Non^ capitaine.
— A la bonne heure!
— Je songe à faire fortune.
— Déjà.
— Puisque c'est le premier moyen d'obtenir sa main !
— On ne fait pas fortune en vingt-quatre heures.
— Si elle m'attend?...
— Tu as raison, mon enfant, il ne faut jamais désespérer; et puisque tu veux arriver à la fortune... viens avec moi, nous allons causer de cela.
— Et le capitaine, prenant Fidel sous le bras, l'entraîna vers le grand quai dans des dispositions d'esprit différentes de celles qui l'avaient torturé toute la matinée.
A table. — La fortune. — Entre amis. — Projets d'opérations commerciales. — Calculs fantastiques. — Bénéfices de la poche de la baleine. — L'ongagoment. — Chez l'armateur. — Une nouvelle aubaine. — Autre épître. — - Adieu. — Le dé est jeté.
Le capitaine Lussan, marin expérimenté, courageux, avait déjà fait quatre voyages à la poche de la baleine : d'abord commenovice, puis comme harponneur, puis comme second. Pour accomplir son cinquième voyage, un des premiers armateurs du Havre venait de lui confier un navire tout neuf, tout battant neuf, il le répétait avec un légitime orgueil.
Ce navire, pendant la construction duquel il s'était lié d'amitié avec le sculpteur, il brûlait de le commander; il en avait surveillé le gréage avec une sollicitude spéciale, et le jour où nous le rencontrons, d'après les dernières nou-
vclles du mouvement maritime, il espérait pouvoir mettre à la voile le lendemain à la pleine mer.
La fojijle devenait plus compacte sur la jetée ; le soleil était moins incommodant, la brise plus fraîche; les matelots chantaient en arrosant le pont de leur navire ou fumaient leur pipe en se promenant de long en large ; quelques-uns buvaient à tire-larigot, du cidre, de l'eau-de-vie, attablés devant les cabarets.
Lussan se dirigea vers son hôtel, un des meilleurs du quai, — c'était l'heure du dîner, — fit asseoir Ficel et se plaça en face de lui, à table.
— Ainsi, tu veux faire fortune? dit-il après le potage et quand la première bouteille se trouva à marée basse.
— Oui,, capitaine.
— Comment vas-tu t'y prendre?
— Je n'en sais rien.
— Ma propuoltion ne te sourit donc pas?
— C'est qu'il faudrait m'éloigner pour trois ans.
— Environ.
— C'est dur.
— Ça passe vite. A ta santé!
-— A la vôtre! Si elle allait en épouser un autre, pendant mon absence?
— On lui fait promettre de t'attendre.
— Crayez-vous qu'elle le veuille?
— Si elip t'aime. •
— Ah ! ne prononcez pas ce mot-là^ capitaine, il me met sens dessus dessous.
— Allons donc! vas-tu pas tomber en pagaye, comme un paquet de bitord? J*ai confiance en elle, moi. Je serais à ta place que je m'en irais sans crainte; et je reviendrais dans trois ans dire à son potier de père: «C'est moi, Ficel: j'arrive de pays que vous ne verrez jamais ; je suis cousu d'or; j'aime votre Bile, et je vous la demande une seconde fois pour femme ; topez là et signons le contrat sans nous amuser, comme jadis, aux bagatelles de la porte, ou le diable m'élingue si je ne reste ici en panne, jusqu'«T. ce que vous commandiez lîi manœuvre du ménage ! »
Le sculpteur sourit.
— Oh! ce n'est pas ainsi, répliqua-t-il, que l'on réussirait auprès de M. Demanchot.
— Hé bien! on lui parlerait autrement; mais on lui parlerait! Voîs-tu, petit, quand on a les poches garnies, on peut forcer de toile.
— Aurais-je vraiment assez d'or?
— Assurément, plus qu'en restant ici; car ce n'est pas, je suppose, avec tes quatre livres dix sous par jour que tu amasseras cinq mille livres de rente en trois ans?
— Non.
— Alors, il faut tenter les hasards de la fortune, non-seulement sur mon navire, où je t'ofTre
une bonne place, mais encore avec le commerce.
— Gomment?
— Tu as quelques économies?
— Mille livres.
— Combien peux-tu tirer de la vente de ton mobilier?
— Oh! ça n'est pas considérable; cependant mes meubles, mes outils et mes bijoux me donneraient au moins trois cents livres; de plus, je possède à Sainte-Adresse un lopin de terre, qui me vient de ma grand'mère maternelle, et dont un crésus anglais m'a offert sept cents livres, sous le prétexte qu'il gêne sa propriété.
— Or, si je sais compter, poursuivit LUssan remplissant le verre du jeune homme, cela te fait deux mille livres?
— Oui, dit-Ficel, étonné de se voir si riche.
— Si tu t'embarques avec moi, je te donnerai mille livres d'avance, quoique d'habitude on ne donne que la moitié de cette somme. Deux mille livres et mille livres font trois mille livres, je crois?
— Oui, oui.
— Sais-tu ce que tu feras de cela?
— Non.
— En raison de la longueur du voyage, de la difficulté des relations avec les naturels des pays que nous devons visiter, je puis emporter une
demi-douzaine de tonneaux de marchandises. J'ai fait bénéficier de cette aubaine plusieurs de mes hommes; il me reste de la place pour toi, si tu veux en profiter. Je connais une partie avantageuse de toiles de Flandre et de soieries de Lyon ; il y en a pour sept ou huit mille livres; en donnant la moitié de la. facture, on te livrera les ballots, pourvu que tu tiennes compte de Tintérôt de la somme redue, ce qui n'est pas une lourde charge, car ces marchandises peuvent te faire réaliser soixante à quatre-vingt mille livres.
— Quatre-vingt mille livres ! exclama Ficel ^
— Tout autant. J'emporte pour dix raille livres de pacotille, moi, et je suis certain de revenir avec cent mille livres, si je reviens.
— On reste donc en route?
— Quelquefois ; sans cela les avantages ne seraient pas aussi brillants.
— Hum!
— As-tu peur?
— Non ; seulement je serais si heureux de !'(}pouser !
— Je comprends ça. Moi aussi, à mon retour,
1. Il est défendu aux baleiniers de se livrer au commerce, cela pourrait entraver leurs opérations; cependant, en 1821, cette défense n'était pas aussi formelle que do nos jours. Le besofn d'encourager la pêche faisait fermer les yeux sur bien des infractions aux règlements.
je dois naviguer de conserve avec une payse, une goëlette numéro un, qui est en train de se dessécher à Bayonne, ma ville natale; mais je n'en suis pas moins solidement amarré sur mon gaillard cravant.
— Oh ! ce n'est pas la môme chose.
— Gomment, ça n'est pas la môme chose?
— Je veux dire que vous ôtes certain d'épouser, parce que vous ôtes riche et que vous vous sentez aimé.
— On n'est jamais certain de ces choses-là, pitioun, la femme étant toujours meilleure Tannée qui vient.
— Et les bénéfices de la poche, à combien s'élèveront-ils? reprit Ficel avec un intérêt croissant.
— Ils ne seront pas aussi gros que ceux du commerce, répondit Lussan, allumant un cigare et faisant servir le café. Voici comment sont organisés les navires baleiniers. D'abord, tout le monde est à la part, personne ne reçoit d'appointements fixes. Les novices touchent un trois-centième ou un baril
•• sur trois cents; les matelots, un deux-centième; le chirurgien, le sous-lieutenant^ les maîtres de service, un centième; le lieutenant, le second et le capitaine, une part plus forte, comme tu le comprends. Plus la poche est bonne, plus les bénéfices sont grands, plus l'équipage est rétribué. Un navire comme le mien, par exemple, rapportant ses
six cents tonneaux en huile et fanons, peut réaliser une vente de six cent mille livres. L'armement, la prime d'assurance, Tintérôt à cinq pour cent do Taisent avancé, le dépérissement probable du navire pendant le voyage, sont évalués ensemble à cent mille livres.
Ci, cent mille livres!
Le fret du navire et la nourriture de Téquipago, aller et retour, peuvent aussi compter pour cent mille livres.
Ci, cent mille livres!
Comme Tarmateur court les risques les plus sérieux, il est naturel que ses bénéfices soient les plus considérables : mettons encore cent mille livres pour lui, ce qui fait trois cent mille livres.
Il reste donc trois cent mille livres à partager entre les trente ou trente-trois hommes qui com« posent l'équipage, chacun selon son grade, bien entendu.
— Je comprends, je comprends, dit Ficel trèsattentif.
— Tu vois que je n'avais pas exagéré le chiffre tout à l'heure et qu'il peut monter à douze mille livres au lieu de six mille ; cela dépend des accidents de la traversée, de l'abondance de la poche et du prix qu'atteignent les produits sur les marchés du port h leur arrivée.
— Continuez, continuez, capitaine.
— Puis, poursuivit Lussan faisant un brûlot de son cognac, crois-tu que cela ne vaut pas quelque chose de bourlinguer sur les mers, do relâcher dans les plus belles contrées de la terre, d'être spectateur des luttes formidables de TOcéan, de voir les peuples, d'étudier leurs mœurs, de découvrir les secrets de la nature dans les zones ou rhomme n'a pas encore posé le pied?
— Certes!
— Le voyage, à lui seul, a plus de prix que toutes les fabriques des potiers de France et de Navarre, et si tu brasses à ctcler, si tu rejettes ma proposition, tu es un N. D. D. de crabe et je ne te reverrai de ma vie.
— Non, capitaine, je sens tout ce que votre brave cœur veut faire pour moi, et dès ce moment je vous appartiens!
— Allons donc! s'écria Lussan, voilà comme je te voulais ! filons de ce pas chez mon armateur pour y signer ton engagement ; demain, dans la matinée , nous terminerons tes affaires , et demain soir, à la pleine mer : attrape à mettre à Veau le youxjou !
Comme les deux amis avaient achevé leur dîner, ils allumèrent chacun un nouveau cigare et sortirent pour se rendre chez l'armateur, qui demeurait au coin de la rue des Gallions.
l's le trouvèrent à son bureau.
L'engagement fut signé, séance tenante, et quand Ficel sortit avec le capitaine, il tenait les mille livres promises.
— Va te coucher maintenant, lui dit Lussan en le laissant devant sa porte, et dors bien, tandis que je vais essayer d'en faire autant de mon côté.
Puis il le pressa contre sa poitrine, le laissa regagner sa mansarde, et reprit en sifflant le chemin de son hôtel.
En rentrant chez lui , Ficel trouva sous sa porte une lettre du propriétaire de Sainte- Adresse, dans laquelle celui-ci lui offrait mille livres de plus de son morceau de terrain, le menaçant, s'il n'acceptait, dé le faire exproprier pour cause d'utilité publique.
Ficel pouvait aller toucher chez un notaire désigné.
— Parbleu ! exclama-t-il gaiement, si tout marche de la sorte jusqu'à mon retour, je suis sauvé !...
Il se mit à table et écrivit à M'*° Demanchot pour lui annoncer son départ.
« Mademoiselle, termina- t-il, je vais essayer de gagner la fortune sous la conduite d'un généreux ami ; je partirais moins malheureux, si vous me disiez d'espérer ! »
Cette dernière épître fut soigneusement cachetée, et le sculpteur, après avoir soufflé sa chandelle, s'endormit la tôle pleine dcrôves d'avenir.
Le lendemain, de bonne heure, il était sur pied et vendait à un brocanteur ses meubles, ses outils, ses bardes pour une somme de cent soixantequinze livres, et ses bijoux, consistant en quelques bagues, épingles, boucles de souliers, et une vieille montre en or, meuble de famille, ce second lot pour cent vingt-cinq livres, ce qui complétait les trois cents livres qu'il avait dit pouvoir tirer de son ménage.
Ces détails terminés, il courut chez le notaire signer un acte de vente et toucher les dix-sept cents livres offertes, confia sa lettre en passant au messager intelligent de la veille, promettant un louis pour la réponse, et à neuf heures se retrouva auprès du capitaine.
— Bravo ! fit ce dernier, quand Ficel lui eut raconté le succès de ses opérations, tu n'as plus besoin de personne.
Et il le conduisit, sans perdre de temps, chez le négociant dont il lui avait parlé.
La facture des marchandises disponibles se montait à huit mille cinq cents livres.
Ficel donna les quatre mille livres qu'il possédait, Lussan répondit pour le reste, et l'on conduisit les ballots sur le navire.
Le capitaine, enchanté de cette opération qu'il considérait comme magnifique, entraîna son ami h déjeuner.
LE D É P A n T 35
Son projet était de Tétourdir dans le but de lui adoucir le chagrin du départ.
Le repas fut copieux; pourtant le sculpteur mangea peu, but à peine, et resta triste en dépit de la gaieté bruyante du marin.
— Tenez, capitaine, dit-il en se levant, je n'y tiens plus; j'ai besoin de me promener encore par le Havre. Permettez-moi de m'absenter; je vous rejoindrai à bord.
— Va, pastou malhttrous, repartit Lussan en se renversant sur sa chaise et en fumant, je sais ce que c'est. Ne mange pas le quart, surtout !
Et après lui avoir serré la nyiin, il le laissa sortir, prenant de son côté son temps pour quitter la table.
Ficel se dirigea vers la maison du poliur, espérant rencontrer la femme de chambre et recevoir la réponse à sa seconde lettre ; mais il eut beau se promener de long eu largo devant Thôlcl, il ne vit rien venir.
Au bout d'une heure il s'éloigna, alla dire adieu à ses camarades, à son maître d'apprentissage, à ses voisins, et monta une dernière lois ses trois étages.
En revoyant sa chambre lambrissée qui avait reçu ses premières confidences, sa poitrine se gonfla.
Il embrassa d'un regard humide les vieux murs
charbonnés de la chère mansarde, et descjendit pour se rendre à Téglise où il avait vu Cécile le jour précédent.
Ensuite il sortit de la ville, atteignit le cimetière, et s*agenouilla sur une modeste tombe, celie de sa mcre.
Il y resta longtemps, muet, immobile; on eût dit qu'il prenait conseil.
Enfin il cueillit quelques fleurs autour de la croix noire, regagna le trois-mâts qui se balançait sous le flux, et se promena fiévreusement à tribord.
Le navire devait lever Tancre à six heures.
A six heures, effectivement, le signal du départ sonna, le pont volant fut retiré, les sabords fermés et la Bai'taveUc s'ébranla sous les efforts des remorqueurs.
C'en était fait!
Ficel sentit son cœur se briser !
Tout à coup , du quai , une invisible main lança un petit paquet qui vint tomber à ses pieds.
Ce paquet renfermait un billet portant ces mots :
« Partez, travaillez, espérez! » plus une médaille en or de Notre-Dame-de-Grâce.
Le sculpteur baisa le tout avec ferveur.
Quand le baleinier passa devant la tour des signaux, on remarquait parmi les promeneurs ac-
courus pour assister à sa sortie, le potier Demanchot et sa fille, au milieu des armateurs dont ils étaient les amis.
Chacun souhaita bon voyage au trois-mâts, de la voix et du geste ; Cécile fit comme tous ; mais les agitations de son mouchoir de batiste s'adressaient moins au navire qu'à un garçon de notre connaissance penché à Tarrière.
La sortie du Havre. — Le navii'e baleinier. -— Vêtements ut literie. — L'équipage. — Officiers, harponneurs, matelots, novices. — Un curieux assemblage. — La vie à bord. — Le travail. — Les bordées.
Quand la Bartavelle sortit du port, elle avait vent arrière.
Tous ses pavillons étaient déployés ; son nom, inscrit en lettres d'or, brillait sur une oriflamme rouge flottant à la pomme de son grand mât ; le drapeau français étalait ses draperies blanches et ses fleurs de lys à la canne de la brigantine, le guidon de Tarmateur aux initiales J. G. et G^% (Justin Gony et Compagnie) couronnait le mât d'artimon.
Avec la pleine mer, la nuit était ventre.
Les côtes semblaient de grandes ombres ; le vent sifflait dans la mâture et faisait battre les huniers ;
On prit des ris (on diminua de voiles), tandis que la mer houleuse donnait le salut au nouveau navire en embarquant, de temps à autre, ses lames agitées.
La Bartavelle avait à son bord un pilote qui devait la conduire hors de la Manche.
Le vent ayant tourné à l'ouest, ce pilote fit border les huniers, amarrer les basses voiles, et hisser le grand foc.
Le trois-mâts disparut entièrement à l'horizon.
Nous donnerons succinctement ici le tableau détaillé d'un navire baleinier et de son personnel, tout en analysant l'équipage de la Bartavelle.
La Bartavelle^ avait trois mâts et jaugeait six cents tonneaux.
Sa coque peinte en n oir, à l'extérieur, lui donnait, avec ses grandes voiles blanches, des airs de l'oiseau dont elle portait le nom.
La cabine du capitaine était située à l'arrière, dans l'entre-pont ; le carré des officiers occupait, comme dans les avisos de l'Etat, le centre du bateau.
Les logements des harponneurs, du maître tonnelier, du charpentier, du maître d'hôtel et cuisinier, se trouvaient, toujours dans l'entrepont, à l'avant du grand' mât ; ceux des matelots et des novices venaient ensuite près du mât de misaine.
Les baleiniers n'embarquent pas de mousses.
n faut môme, pour être admis comme novice sur ces navires, avoir dix-huit ans sonnés, et présenter le consentement de ses parents ou un passeport en règle si Ton est orphelin ; ce n'est qu'à ces conditions qu'on est autorisé à signer un engagement que le bureau de la marine doit ratifier le jour de l'inscription sur- le rôle de l'équipage.
A tribord de la cabine du capitaine était la cambuse, lieu où l'on resserre les conserves, les liqueurs, le vin.
Les logements des harponneurs, des matelots, des novices consistaient en cases superposées, larges de trois pieds, longues de six, et semblables à celles affectées aux passagers de seconde classe dans les paquebots ordinaires.
Les armateurs ne donnent aux baleiniers ni draps, ni matelas, ni couvertures ; si ces derniers ne veulent pas dormir sur la planche, » ils sont forcés d'acheter une literie avant le départ.
Il est également utile qu'ils se munissent de vêtements de pèche, qui consistent en bas, chemises, bonnets de laine, pantalons de grosse toile, casaques cirées, grandes bottes de gros cuir huilé, etc. Quand ils négligent de faire ces achats, ils sont obligés d'avoir recours, plus tard, au magasin d'équipement de leur capitaine, ce qui n'est pas une économie pour eux.
La cuisine occupait sa place ordinaire, entre le grand mât et le mât de misaine.
Dans la cale étaient arrimées, les unes contre autres, les barriques destinées à recevoir Thuileles des cétacés. Pendant Taller, le dernier rang de ces barriques est rempli d*eau douce ; cela constitue le lest.
En haut et à tribord on avait amarré contre les bastingues, à des palans (cordages) deux pirogues; trois étaient maintenues de môme à bâbord, et cinq autres, renversées sur les chaudières à fondre le lard, étaient reléguées aux endroits les moins utiles du pont.
Les chaudières dont il est question, se placent, d'habitude, à l'arrière du mât de misaine, et sont abritées d'une façon ou d'une autre durant la traversée.
Nous nous réservons de décrire les instruments de pêche et les appareils à dépecer quand nous chasserons le premier cétacé.
L'équipage de la Bartavelle se composait de trente-trois hommes :.Je capitaine, le second, le lieutenant, le sous-lieutenant, le chirurgien, le maître d'hôtel, le cuisinier, le maître charpentier et son second, le maître tonnelier et son second, quatre harponneurs dont un faisant fonction de forgeron, six matelots et douze novices.
Un baleinier est plus qu'un homme, a dit Jacques
Arago ; or, comme les hommes^ dans la bonne acception du mot, sont assez rares, on peut estimer qu^i n'est pas très-facile de réunir une compagnie de gens individuellement supérieure à ce qu'on appelle communément un homme.
Aussi les capitaines de baleiniers recrutent-ils un peu partout leurs matelots ; aussi leurs équipages sont-ils, pour la plupart, composés d'individus de tous les états.
L'équipage de la Bartavelle est une preuve de ce que nous avançons, car il se composait de vieux loups de mer, d'étudiants, de clercs d'huissier, de commis, d'artistes, etc.
Nous connaissons déjà le capitaine et notre héros ; voici la liste de leurs compagnons de voyage : ^
Le second était un Havrais, de taille moyenne, un peu voûté , habile marin , un mangeur d'écoutes^ un bougre à trois poils, comme on dit.
Le lieutenant était un Normand fieffé, matois, finaud, rondelet, rougeaud, habituellement content de lui, toujours la chique à la bouche, la chique, ce bétel, ce haschih du marin.
Le sous-lieutenant était un Landais d'une quarantaine d'années , baleinier di cartello , mais querelleur, mauvais, un vrai caïman.