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LE SIÈGE DE BELFORT

Je n'avais pas choisi ma garnison au hasard. Aprës le désastre de Sedan, la France n'avait plus qu'une armée, celle de Bazaine. Elle était nombreuse, exercée, disciplinée, héroïque, commandée par des officiers admirables, et, pour tout dire en un mot, capable de délivrer notre pays. Malheureusement, elle était immobilisée autour de Metz par un blocus allemand et surtout par les ambitions ténébreuses et les détestables calculs de son chef. Je croyais encore à Bazaine, comme tous les bons Français; mais je ne me sentais pas de force à traverser les lignes prussiennes pour rejoindre ce futur sauveur. Strasbourg était assiégé comme Metz et serré de plus près, sans autres défenseurs que ses courageux citoyens et quelques soldats échappés à la défaite de ReichshofTen. Paris levait et exerçait une milice patriotique qui n'eût pas manqué de bien faire si on lui en avait donné l'occasion ; mais on n'entrait plus

dans Paris ; la place était strictement investie. Tous nos départements commençaient h fourmiller de soldats volontaires, mobiles, mobilisés, francs-tireure ; il y avait déjà plus de 200 000 hommes sur pied, mais sans armes, sans équipements, sans officiers exercés et surtout sans direction. M. Crémieux et M. Glais-Bizoin représentaient le gouvernement à Tours, dans notre voisinage. Je les connaissais de réputation, comme les plus honnêtes gens et les meilleure républicains du monde; mais ces deux bons vieillards pouvaient-ils organiser les forces nationales et les pousser à l'ennemi? Le patriote ardent, le citoyen résolu, le fou glorieux qui devait dans ces tristes jours sauver au moins l'honneur de la France, était ministre de l'intérieur à Paris.

La seule place de guerre oti un soldat de bonne volonté pût entrer sans passer sur le corps des Prussiens était Belfort. Cette petite ville avait trois mérites à mes yeux : c'était un avant-poste, un camp d'instruction militaire et la garnison de mon ami Jean. Basset trouva mes raisons excellentes, d'autant plus qu'il espérait se rendre utile aux ingénieurs comme auxiliaire civil, tandis que son âge et son poids auraient pu J' embarrasser quelquefois en rase campagne. Il m'avoua, chemin faisant, qu'il avait vu le feu d'assez près pendant la guerre de sécession : ses amis, les républicains du Nord, l'avaient fait malgré lui colonel du génie.

« Je sais bien, disait-il, qu'en prenant du service à l'étranger on s'expose à perdre la qualité de citoyen français ; mais la cause était bonne, l'Empire ne pouvait pas me proscrire deux fois, les princes

d'Orléans faisaient campagne en Amérique, et je ne m'attendais pas à revoir ce coquin de pays que j'adore. Depuis que je le vois malheureux, humilié, foulé aux pieds par ces tailleurs et ces cordonniers invincibles, il me semble, mon cher, que je ne l'ai jamais tant aimé. »

La locomotion devenant plus difficile de jour en jour, il nous fallut tout près d'une semaine pour atteindre Belfort. Il est vrai qu'on nous arrêta cinq ou six fois comme espions prussiens, grâce à l'accent yankee de Basset ; c'étaient les menus plaisirs du voyage. Deux individus, sans papiers, dont l'un portait une sacoche lestée de souverains anglais et l'autre une ceinture de marchand de bœufs chargée de deux cents louis en or et en papier, devaient être suspects au patriotisme effaré des commissaires de police.

Enfin le 26 septembre, à dix heures du matin, je tombai dans, les bras de mon beau-frère, place de l'Église, sur le seuil d'un café très propre où il allait déjeuner avec une vingtaine de camarades. Je le reconnus au premier coup d'œil et réciproquement, quoiqu'il eût engraissé beaucoup pendant que je vieillissais un peu ; mais je fus obligé de lui dire le nom de Basset. A l'accueil des officiers ses amis, je compris aisément qu'il avait été question de moi dans les causeries de la pension et du café. Basset fut reçu poliment, mais avec une certaine réserve, qu'il attribua par erreur à sa notoriété politique. La politique de parti était alors inconnue ou oubliée des officiers français : spus le drapeau national, les cœurs ne battaient que pour la patrie. Mais mon

vieil ami, grand parleur et incapable de cacher ses impressions ou ses projets, avait lâché deux ou trois jugements assez vifs sur l'état des défenses et les travaux à faire. On en conclut que sa visite à Belfort n'était pas désintéressée; or le militaire se défie instinctivement des entrepreneurs comme des fournisseurs. Basset n'eut qu'à se louer des convives, au point de vue de la politesse et de l'hospitalité (car nous étions chez eux); mais, lorsqu'il essaya de payer sa bienvenue en offrant le vin de Champagne, ce fut à qui prétexterait les nécessités du service pour nous laisser seuls avec Jean. Je ne hais pas cette délicatesse ombrageuse de nos officiers.

Le capitaine Bonafigue, arrivé à Belfort le 18 août avec son bataillon, connaissait toute la population et en était connu; il n'eut donc pas de peine à trouver un logement meublé et une vieille servante dont l'ancien député s'accommoda sans chercher mieux. Quant à moi, j'insistai pour entrer au régiment le jour même ; il fallait m'acclimater sans retard.

Quand je parle du régiment, c'est pour la foiiiie. Notre régiment s'appelait le 35® de marche, mais il n'existait que de nom. Il était composé de deux bataillons assez indépendants l'un de l'autre et qui gardèrent jusqu'à la fin du siège unç sorte d'indivi- I dualité. On nous a toujours désignés, môme dans I l'histoire du siège, sous les titres que nous avions I apportés à Belfort ; on disait et l'on dit : le bataillon ( du 45® et le bataillon du 84«.

1 Jean me présenta donc à son chef et au mien, le

commandant du 4* bataillon du 84% M. Chapelot. Je fus accueilli rondement par un petit homme brun, à rœil vif, aux cheveux frisés ; la taille était svelte, la poitrine cambrée, la tenue correcte sans prétention, la voix claire sans sécheresse et plus sympathique que je ne saurais dire. Lorsqu'on m'introduisit en sa présence, il fumait une petite pipe d'écume que je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans, et savez-vous pourquoi ? C'est parce que j'ai vu le commandant Chapelot, à Pérouse, pendant la formidable attaque des Prussiens, dans la nuit du 5îO au 21 janvier 1871, au miheu des maisons incendiées, sous une grêle d'obus et de schrepnells, fumer cette petite pipe aussi tranquillement que sur la place de Belfort.

Nos officiers ne sont pas phraseurs, nos soldats le sont encore moins, s'il est possible ; mais la langue de l'armée française, comme le turc qu'on parlait devant M. Jourdain , excelle à dire beaucoup de choses en peu de mots. Lorsque le commandant Chapelot parlait de ses soldats, il avait une telle façon de prononcer : mes hommes^ que vous auriez entendu : mes enfants. Et lorsque l'on disait de lui : le commandant, c'était avec ui tel mélange de respect, de confiance et do dévouement qu'on n'eût pas autrement parlé d'un père. Je n'ai pas lieu de m'inscrire en faux contre le 'proverbe qui dit : Les bons maris font les bonnes femmes. Au bataillon du 84«, j'en ai appris un autre, aussi vrai, pour le moins : c'est que les bons chefs font les bons soldats. Mais, pardon! je n'ai pas encore endossé l'uniforme.

Le commandant me tendit la tnaîn ^ ilous ât asseoir tous deux (nous avions laissé Basset à son installation) et me dit comme un homme du monde à un égal :

€ Ainsi, monsieur, vous avez quitté une belle et heureuse famille pour venir partager notre sort ? »

Je m'inclinai ; il poursuivit :

€ Je ne puis que vous approuver, et je voudrais que tous les Français de votre éducation fussent aussi bons patriotes. A ce prix, la levée en masse ne serait plus un rêve. Ce sont les cadres qui manquent. Non pas chez moi, j'ai des officiers et des sous-officiers au-dessus de tout éloge; mais chez ces malheureux mobiles et mobilisés. Tous gens de cœur et bons Français, résolus à se faire tuer, mais beaucoup moins bien organisés pour tuer les ennemis. Quelques bons officiers par-ci par-là, quelques sergents de valeur, mais pas de lien, ou pas de lien assez étroit entre ces unités estimables. Gomment cette agglomération de dévouements isolés se comportera-t-elle au feu? Quand je dis à mes hommes : Restez là jusqu'à nouvel ordre I je puis dormir sur les deux oreilles : je sais qu'ils y resteront, morts ou vifs. Mais c'est de la vieille troupe, monsieur ; on n'improvise pas la vieille troupe.

— Je ferai de mon mieux pour gagner mes chevrons en peu de Jours.

— Oh I je ne suis pas en peine de vous ; je pense à* d'autres. Vous savez tenir un fusil ?

— Je suis chasseur. De plus, j'ai appris l'exercice au collège, il y a longtemps.

— Il en reste toujours quelque chose. Et puis, le

moral y est. Le moral, voyez-vous, c'est la moitié d'un bon soldat. Ce qui m'ennuie un peu, c'est le métier que vous aurez à faire en attendant que l'ennemi nous honore de sa visite : la caserne, la casemate, le bivouac, la gamelle et tout ce qui s'ensuit. Une fois que la poudre a parlé, on se moque de ces petites misères ; mais jusque-là c'est assez dur. Il est vrai que rien ne vous force d'endosser le harnais hic et nunc.

— Pardon I J'ai fort à cœur de m'y mettre au plus tôt. Vous m'avez dit vous-même qu'on ne devient pas vieux soldat en un moment.

— C'est juste ; il faut frayer avec les camarades, s'habituer à sentir les coudes des voisins. Mais cela viendra promptement, surtout si vous entrez dans la compagnie de Bonafigue.

— J'en aimeraismieux une autre. Jean est presque mon frère ; il me ménagerait malgré lui, et, quand même il n'en ferait rien, il en aurait toujours un peu l'air.

— Ma foi I monsieur, vous avez raison. Il faudra, mon cher Bonafigue, que nous donnions votre beaufrère au capitaine Perrin. Vous le présenterez vousmême.

— C'est fait; j'ai eu l'honneur de déjeuner avec messieurs les officiers du bataillon.

— Eh bien ! vous dînerez avec les soldats, et, morbleu ! vous serez encore en bonne compagnie. »

Je ne revis Basset que le surlendemain, dans son modeste gîte. Il trônait sur ma grande malle, au milieu d'une demi-douzaine d'entrepreneurs civils, et dans son vêtement de voyage il leur parlait en

maître. Personne ne contestait son autorité; il avait tout l'aplomb et le ton de» commandement d'un colonel du génie; d'ailleurs il parlait de la place et des ouvrages extérieurs en homme qui les avait étudia à fond. Il connaissait aussi le prix courant de la main-d'œuvre et des matériaux ; la fin de conversation que j'entendis était bourrée de chiffres énormes; le nom du commandant Denfert, cité par tous avec respect, revint plus de dix fois à mon oreille.

Lorsqu'on nous eut laissés en tête-à-tête, l'ancien député de Gourcy passa la revue de ma personne et décida que l'uniforme du 84® ne m'allait pas trop mal. Un peu de gaucherie dans ma démarche et dans mon geste ajoutait à l'illusion : j'étais un vrai conscrit de quarante-deux ans.

« Quant à moi, me dit-il, j'ai trouvé de l'occupation autant que j'en voulais. La place est bonne* pour travailler de mon état : il y a tout à faire.

— Je croyais cependant...

— Eh bien, tu croyais mal. L'Empire nous a trompés sur Belfort comme sur le reste. Les trois quarts des défenses sont illusoires ou insuffisantes, l'armement suranné; pas une batterie de campagne, presque pas de canons modernes; les trois quarts des projectiles datent de Vauban. Un brave homme d'intendant s'est mis en quatre, depuis un mois, pour amasser des vivres; c'est ce qui manque le moins. Il est vrai que la garnison n'est pas chère à nourrir : seize mille hommes en tout, dont 13 000 soldats improvisés, la plupart en blouse de toile, pantalons de civils et chaussures de pacotille, avec des fusilji à piston.

— Gomme tu en sais long, pour un nouveau venu I

410 LE ROMAN d'un BRAVE âOMJHË

— Je me suis promené partout, j'ai fait usagé de mes yeux et de mes oreilles.

— Et tu n'as vu ni entendu que des choses désolantes?

— Peu s'en faut. C'est ici la terre promise du découragement, et je le dis sans blâmer personne. D y avait une fois, au début de cette chienne de guerre, un septième corps d'armée, composé de trois divisions, qui devaient se réunir à Belfort. La première arrivée reçoit l'ordre de marcher sur Reichshoffen; elle y court, elle s'y fait prendre, sous les auspices de ce grand innocent héroïque qui s'appelle Mac- Mahon : n'en parlons plus. La deuxième, qui était à Mulhouse, est revenue ici le 8 août, si précipitamment et dans un tel désarroi que tous les habitants des campagnes, rien que pour l'avoir vue passer, resteront effarés toute leur vie et incapables de repousser quatre uhlans. La troisième, qui s'était formée à Lyon, avait à peine rejoint la seconde qu'on les a dirigées ensemble sur le camp de Châlons et de là sur Sedan, par étapes si savamment calculées que les Allemands ont tout pris. Belfort possède donc une armée in partibus infidelium; elle est làbas, bien loin, dans les châteaux du roi Guillaume. La République, prise de court, l'a suppléée comme elle a pu, 13000 conscrits et 3000 hommes de vieilles troupes pour défendre un point cardinal de la France ! Qu'en dis- tu?

— Mais alors...

— Mais alors il ne faut pas jeter le manche après la cognée. Car enfin rien ne prouve que nous serons attaqués, et j'ai même quelques raisons de craindre^

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OU d'espérer qu'on nous laissera bien tranquilles.

— Oh I la trouée de Belfort !

— Cher ami, on n'a pas besoin de passer par un trou lorsque les portes sont ouvertes, et c'est le cas de nos chers Allemands. Ils ont passé le Rhin chez eux; nos imbéciles de généraux n'ont pas su les arrêter dans les Vosges ni même faire sauter les tunnels du chemin de fer. Strasbourg et Metz, qui se défendent encore, n'ont pas empêché l'ennemi d'arriver en nombre et en force sous les murs de Paris. A quoi seiTons-nous donc, défenseurs de Belfort? A troubler le sommeil du conquérant, à préoccuper ceux qui occupent notre territoire. A leur couper la retraite sur un point important, s'ils étaient battus; à rassembler et à instruire dans notre camp retranché une armée qui pourrait au besoin reprendre la ligne des Vosges et même envahir le grand-duché de Bade, où sont les Vosges des Allemands. A l'heure où je te parle, nous ne sommes plus défensifs pour un liard, mais nous sommes encore offensifs, et nous le serons aussi longtemps que le château restera debout sur son rocher. C'est un fait de notoriété militaire; M. de Moltke le sait au moins aussi bien que Trochu.

— Donc, nous serons assiégés.

— Oui, quand les Allemands n'auront rien de plus pressé, lorsqu'ils tiendront Metz et Strasbourg. Et, si nous sommes assiégés, nous serons pris.

— Jamais I

— Tu verras bien. Nous autres Américains..., je veux dire nous qui avons fait la guerre en Amérique, nous savons qu'une ville assiégée est une ville prise.

Au bout d'un temps déterminé, je te l'accorde, et sous réserve de l'intervention d'une armée de secours. Mais les armées qu'on improvise dans notre malheureux pays arriveront-elles à point? J'en doute.

— Faisons notre devoir, advienne que pourra I

— Tu parles, mon garçon, comme les sept sages de la Grèce. Faisons notre devoir, et d'abord allons manger la soupe, car c'est un axiome militaire qu'un homme bien nourri en vaut deux. »

Le lendemain, on apprit par le télégraphe la capitulation de Strasbourg. La nouvelle n'était que trop vraie; cependant personne n'y crut. A Belfort, aussi bien qu'à Paris, on se faisait d'étranges illusions sur le génie du bonhomme Uhrich, ancien général de la garde.

Le patriotisme local s'exaltait plusieurs fois par semaine au récit des assauts repoussés, des sorties écrasantes et de maint autre exploit attribué, je ne sais par qui, aux héroïques, mais impuissants défenseurs de la capitale alsacienne. Un des pires fléaux de cette guerre fut la diffusion incessante des fausses nouvelles et surtout de ces bonnes nouvelles qui vous transportent au septième ciel. On n'en descend pas, on en tombe, et l'on se casse bras et jambes.

L'événement du 28 septembre, en hbérant une partie des forces allemandes et en hvrant un beau matériel de guerre à leurs chefs, alluma la guerre dans les Vosges et nous priva des services du général Gambriels. Il partit pour une campagne difficile et médiocrement heureuse et céda le commandement de la place au général de Ghargère, qui fut bientôt remplacé lui-même par le général d'artil-

lerie Crouzat. M. Crouzat, nommé le 7 octobre, fut remplacé le 49 par le commandant Denfert-Rochereau, promu au grade de colonel de génie. C'est avec un profond respect, une sincère admiration et (pourquoi ne pas le dire?) avec une véritable amitié, que je nomme ce savant héros, ce patriote stoïque, ce fier républicain qui fut l'âme de la défense et l'immortel soldat de Belfort.

Un simple soldat est myope, quand même il aurait de bons yeux ; il ne voit guère au delà des officiers de sa compagnie. Mais le siège nous a tellement rapprochés, le feu de ce bombardement nous a si bien fondus ensemble que j'ai presque le droit de traiter en ami le commandant Chapelet et le colonel Denfert; le colonel est mort; notre commandant, éprouvé par l'injustice des hommes autant et plus que par les douleurs de la vie militaire, jouit de sa retraite, si c'est jouir, dans \M, modeste logement de Batignolles ! Honneur aux braves ! Notre pays n'est pas un ingrat; il payera ses dettes tôt ou tard.

Ce mois d'octobre 1870 fut assez dur pour la garnison de Belfort et surtout pour les simples soldats dont j'étais. Une sorte d'instinct, à défaut de toute information précise, nous annonçait l'approche de l'ennemi. Les lourdes bottes du soldat prussien foulaient avec un bruit croissant le sol cher et sacré de notre Alsace. Schlestadt et Neuf-Brisach , deux places difficiles à défendre, ne s'étaient pas assez défendues. A Colmar, à Mulhouse, sur le terrain des Jean DoUfus, des Bartholdi, des Kœchlin-Schwartz et de tant d'autres patriotes, les masses populaires avaient opposé une certaine mollesse »^ l'entrai-

nement généreux des savants, des artistes, des riches. Il semblait, chose étrange I que le dévoue* ment au pays fût refoulé par l'invasion dans le coin des bourgeois millionnaires. De l'aristocratie locale, il n'était pas question. Un simple professeur du collège d'Altkirch, mon caporal, disait à ce propos : « La noblesse alsacienne, messieurs, est à cheval sur le Rhin! 3>

Jusqu'à la veille de l'investissement^ c'est-à-dire jusqu'au commencement de novembre, j*eiis la consolation de correspondre assez régulièrement avec ma femme. Nous nous écrivions tous les jours, et les lettres arrivaient comme elles pouvaient, deux par deux, trois par trois; il s'en égara quelquesunes. J'ai conservé celles de Barbe, elle a gardé les miennes; nous en avons fait un volume que nos enfants ne jetteront pas au feu, j'en suis bien sûr : c'est le meilleur de leur pattjiDioine.

Voici ce que ma chère petite m'écrivait à la date du 28 octobre :

« Ta femme et tes enfants se portent bien, mon adoré, et il n'y a pas péril en la demeure. Si tu apprends un jour que Courcy est envahi ou seulement menacé par ces abominables Bavarois, ne te mets pas en peine. Sois sûr que j'aurai décampé en temps utile avec notre chère marmaille et gagné les Martigues, où nos lits sont tout faits. Mais nous n'en sommes pas là, bien au contraire. Depuis que l'ennemi est en possession d'Orléans, il a poussé quelques reconnaissances aux environs, mais c'est tout. J'ai lieu d espérer qu'avant peu c'est lui qui recevra

de nos nouvelles. On forme ici deux grands corps d'armée, le 15* et le 46" (où sont les quatorze autres ?) , sous le commandement des généraux d'Aurelle et Pourcet. Les défenseurs de la .patrie arrivent de tous côtés; il est même venu d'Afrique un malheureux 2* de zouaves qui ne doit pas avoir trop chaud; les hommes sont à moitié nus. D'ailleurs la blouse et le pantalon de toile sont à la mode dans la plupart des nouveaux régiments, en attendant mieux; mais personne ne se plaint.

« La discipline est encore un peu fantaisiste, au dire des généraux, mais je ne sais pas si eux-mêmes sont bien disciplinés, car ils déblatèrent tout haut contre le ministre de la guerre, M. Gambetta, et son bras droit M. de Freycinet. Les gros bonnets (à poil) n'obéissent qu'en rechignant à deux pékins, et ils s'étonnent de n'être pas obéis aveuglément par leurs soldats, pékins di^Ia veille. M'est avis qu'en présence de l'ennemi un peu de confiance réciproque et beaucoup de cordialité feraient merveille, comme le chassepot. A propos, je ne suis pas sûre que nous ayons des chassepots pour tout le monde. Mais nous avons des hommes en veux-tu en voilà. Tours, Blois, Bourges, Vierzon, fourmillent de fantassins et de cavaliers. Il y a un camp à Salbris. Et pariout le désir de bien faire, le dévouement au pays, l'esprit de sacrifice, Timpatience de donner ce grand coup de collier qui délivrera Orléans d'abord et, aussitôt après, Paris!

€ Nous avons eu hier la visite d'un bataillon du 8^ mobiles; ce sont des jeunes gens de la Charente- Inférieure, très gentils, l'air bien décidé; ils se

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rendaient à Villevieille. On leur a fait former les faisceaux sur la place de Navarre. J'y ai couru avec les enfants; d'ailleurs toute la ville était là. Comme les pauvres gens manquaient de bien des choses, mais surtout de tricots et de souliers, j'ai mis l'oncle Bernard au pillage et dévalisé la mercière et le marchand de nouveautés. Tes fils ont voulu à tout prix faire une distribution de cigares, et comme il n'y en avait plus que de mauvais, d'un ou deux sous, dans les débits, j'ai dû remonter en voiture et courir à la maison. Mon pauvre chien, la moitié de . ta provision y a passé, mais tant pis! tu en feras venir d'autres. Nous ne sommes pas encore ruinés.

« Le travail à l'usine marche tout doucement, mais l'expédition devient plus difficile chaque jour; les chemins de fer ne transportent pour ainsi dire que des troupes et des munitions de guerre. Je ne le leur reproche pas, mais nos magasins sont encombrés de commissions tout emballées qui voudraient bien partir. Le personnel de la fabrique se conduit admirablement; je suis obéie comme toi et presque mieux, car ils m entourent de mille prévenances. Tu n'imagines pas ce qu'ils sont pour la pauvre petite patronne abandonnée de son mari et seule au monde dans tbn auguste cabinet.

« Quant aux enfants, je n'ai pas encore eu l'occasion de les gronder une fois. Pierre a été premier cette semaine en orthographe. Il n'avait que trois fautes dans une dictée si difficile qu'elle en est bête. Geneviève apprend à lire pour te faire une surprise à ton retour. Les deux fillettes dorment toujours avec moi dans le grand lit; je les ai l'une

à droite, Tautre à gauche; elles m'enlacent, elles me couvent. Chacune a pris possession d'une moitié de sa maman; Pauline jette les hauts cris lorsque sa sœur étend la main pour toucher mon bras droit. Les garçons viennent tous les soirs nous embrasser, pieds nus, dans leurs longues chemises. Nous nous plaçons en ligne devant ton portrait, que j'ai fait monter dans ma chambre; nous t'envoyons nos cinq baisers, et nous disons tous ensemble : Bonsoir, papal Vive la FranceT

« Je me suis procuré un plan de Belfort et des ouvrages extérieurs ; je connais le Château , la Miotte,,la Justice, Iç fort des Barres. Quel bonheur de penser que tout cela est bien bâti, solide, à l'épreuve du canon! Et puis j'ai confiance d^s notre ami Basset : dis-lui bien que j^approuve infiniment son système de blindages. Un journal annonçait hier que vous alliez être attaqués, je n'en ai rien cru. Si pourtant cela arrivait, je ne te demande pas de fuir le danger; tu as couru le chercher; mais promets-moi de ne pas t'exposer inutilement. Pense à cette maison, cette chère maison où tu es le maître, le mari; le père, le tout !

« Mille et*mille baisers, moa cher soldat.

« Barbe Dumont. »

Nous ne nous étions pas donné le mot, et pourtant j'avaii^ moi aussi, l'habitude de leur adresser cinq baisers tous les soirs avant de me jeter sur mon lit. Leurs portraits, serrés dans un petit portefeuille, ne m'ont jamais quitté; jamais je ne me suis endormi, même sur la paille,' même san3 paille, au fond d'un

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tn)u humide et glacial, sans envoyer cette bénédio lion paternelle et conjugale à travers les lignes prussiennes : c Bonsoir, Pierre! bonsoir, JeanI bon^ soir, Geneviève I bonsoir, Pauline I bonsoir, li maman des quatre 1 »

Le 31 octobre, on apprit la capitulation de Metz et l'on y crut; un mois plus tôt, nous avions refusé de croire à la reddition de Strasbourg. Grâce à M. Bazaîne , Tennemi se trouvait en possession d'une armée disponible; il songea aussitôt à nous. Non certes que le siège de Belfort oflQrlt alors aucun intérêt stratégique; on pouvait achever la campagne de France par la réduction de Paris sans nous tirer un coup de canon. Mais la politique allefnande avait d'autres visées; elle voulait que Belfort fût pris avant la paix, parce qu'elle aspirait à le garder.

Donc le l*' novembre, l'armée -du général de Treskow, passant à travers les francs-tireurs de M. Keller, marcha sur nous.

Le colonel Denfert-Rochereau , qui ne prenait conseil que de- lui-môme pour éviter les indiscrétions, avait un plan. Après avoir fortifié la place autant qu'il l'avait pu, il n'eut garde d'y cloîtrer la garnison et de laisser Je champ libre aux approches de l'ennemi. Ce jeu, le plus prudent et le plus sûi* en apparence, faisait prendre la ville en deux mois. Le plan du colonel, qui consistait à tenir tête aux ennemis depuis le premier jour jusqu'au dernier, à leur disputer le terrain pied à pied, à les harceler sans relâche, à refouler leur ligne d'investissement loin de* la place, à retarder autant que possible l'installation de leurs batteries et, par suite, le

iombardôuient, fut le salut de Belfort. Un homme a conservé cette ville à la FranoB.

vLes Allemands nous investirent en trois jours^\ mais à distance respectueuse, et on leur fit com*prendre dès le premier moment qu'ils n'avancé* raient pas sans combattre. Notre petite armée, peu" aguerrie encore, mais pleine de bon vouloir, occupa tous les villages de la circonférence et s'y î^trancha de son mieux sous la protection des forts qui dispersaient à coups de canon les colonnes prussiennes.

Notre compagnie) la première du bataillon, était de grand'garde, le 3, lorsqu'elle reçut le baptême du feu. Trois coups de canon Vinrent fouiller autour de nous le bois de la Miotte. On salua naturellement^ puis on rit. Le capitaine fut content de nous.

C'était un fameux homme, ce capitaine Perrin; le type du' sergent qui a enlevé tous ses grades à la baïonnette. Petit, trapUj grêlé, le nez en pied de marmite et la visière retroussée à l'avenant; Un peu colère, un peu brutal à 4'occasion, et bon avec cela comme une mère. Il tutoyait tous ses soldats. A un homme qui se plaignait de la faim, il répondait : « Tu n'as pas de pain? Tu as jeté ton biscuit, animal? Eh bien, claque du bec, comme les cigognes de Médéahl » Deux minutes après, le pauvre diable si rudement secoué voyait tomber du ciel un gros morceau de pain bourré de jambon, presque tout le déjeuner du capitaine! A Un jeune officier de mobiles qui avait eu un peu de mal à entraîner ses hommes, U disait : c S'ils ne marchent pas, on leur brûle la cervdle et l'on dit qu'ils sont venus au

monde comme ça. » En revanche, au combat de Bessoncourt, quand notre sous-lieutenant, un tout jeune homme blond, à peine sorti de Saint-Cyr, courut jusqu'à la droite de notre ligne pour porter Tordre de touqier le village, le capitaine avait une larme au coin de l'œil. C'était un étrange spectacle que cette course d'un officier de vingt ans à travers choux, sous une grêle de balles. Il tomba, et j'entendis deux ou trois de mes camarades dire en même temps : Il y est! Mais il rebondit aussitôt, repartit de plus belle, donna Tordre et revint haletant, fourbu et crotté, sans une égratignure. Le capitaine l'embrassa et lui dit : « Mon brave enfouit 1 -j'ai cru que je vous avais fait tuer; je ne me le serais pardonné de la vie. Cinq cents mètres sous un tel feu I » Nous aimions tous le capitaine.

La nuit du 3 au 4 novembre fut assez dure, au moins pour moi. Couché à la belle étoile dans un fossé humide, je m'éveillai raide de froid. La vue d'un uniforme prussien me ragaillardit aussitôt. « Mon garçon, pensais-je en glissant une cartouche dans mon fusil, je vais me réchauffer à tes fr^is. » Je vise et je manque, heureusement. En vrai conscrit, j'avais tiré sur un parlementaire. On lui fit des excuses, on lui banda les yeux, et il alla porter au commandant supérieur la sommation si polie et si insolente du général de Treskow. Le colonel Denfert lui répondit sur le même ton, de main de maître. Quant à moi, je fut tancé d'importance par le capitaine Perrin.

Ma compagnie fut encore de grand'garde dans la nuit du 7 au 8. Comme le temps était clair et le froid sec, je ne souffris pas trop; il me sembla que

je m'acclimatais. Sans un coup de canon qui nous éveilla désagréablement, à minuit, en passant audessus de nos têtes, nous aurions presque bien dormi. Mais le 12 (3« grand'garde), je fus rudement éprouvé par la pluie, la neige fondue et la boue, malgré la bonne peau de mouton que Basset m'avait dénichée je ne sais où. Mes pauvres camarades moisissaient sur pied, dans leurs godillots et leurs guêtres de toile. Les dames de Mulhouse, qu'on ne saurait trop bénir, envoyèrent plus tard, en contrebande, des bas dé laine et des guêtres de drap.-

Le 14, on nous annonça, pour la première fois, une bonne nouvelle : victoire près d'Orléans I Je pensai à Courcy, à ces braves mobiles de la Charente-Inférieure qui s'étaient arrêtés sur la place, et je ne regrettai pas mes cigares de la Havane. EnlBin, le 15, à une heure du matin, nous eûmes l'espérance de vaincre à notre tour. Une dépêche de. la place nous envoyait en reconnaissance offensive à Bessoncourt, sous les ordres du brave commandant Qiapelot.

Bessoncourt est à l'est de la place, en avant de Pérouse, au sud de Denney, au nord de Chèvremont.. Denney, Bessoncourt, Chèvremont, placés en éventail du nord-est au sud-est, et reliés à Belfort par trois routes, étaient occupés par l'ennemi; mais nous ne savions pas s'il y était en force ou s'il n'y avait que des avant-postes. Pour s'en assurer, le colonel Denfert organisa trois colonnes, dont l'une devait faire une fausse attaque sur Denney, l'autre marcher sur Chèvi*emont et la troisième attaquer

de front les retranchements de Bessonoourt. Notre bataillon compoeait' la troisième colonne avec les mobiles de la flaute-SaÔne,* commandés par un admirable officier, M. Lanoin On nous fit prendre position à droite et à gauche de la roi:^te, entre Pérouse et Bessoncourt, en avant d'un bois qui cachait notre ambulance. L'artillerie qui devait nous seconder était en batterie au milieu du 84«; elle se composait en tout de deux canons de 4 et d'un canon rayé de 42 1 Je crois vous 'avoir dit que les généraux de passage à Belfort avaient oublié d'y laisser une artillerie de campagne. La cavalerie attachée à notre colonne était forte de quatre hommes et d'un maréchal des logis; elle fit de son mieux et rendit de vrais services en portant les ordres du CQmman«> dant.

A la pointe du jour, vers six heures, M. Chapelet, calculant que les colonnes de droite et de gauche avaient eu le temps d'arriver à leur destination, jugea opportun de dessiner l'attaque sur Bessoncourt : il fit marcher les mobiles.

Tout alla bien d'abord; le commandant Lanoir avait l'air de mener ses hommes au bal. Malheureusement, un coup de fusil tiré par une vedette prussienne alluma le feu des mobiles. Ces jeunes gens, sans mesurer le kilomètre qui les séparait de l'ennemi, se mirent à décharger leurs armfes. Il n'en fallait pas davantage pour éveiller l'attention des Allemands. Ils répondirent sur un ton qui prouva que nous avions affaire à forte partie. Un peu d'hésitation s'ensuivit dans les premiers rangs.

« Appuyez-moi ces gaillards-là, dit M. Chapelet

LE ROMAN d'uK 1RÂv|: ^ÔBlftlE 423

à nos chefs de compagnie^. La^'-M®, ^n. avant I »

Et nous voilà partis, sana brûler yne cartouche, et si calmes sous le feu des Prussiens qu'un certain nombre de mobiles, éparpillés par ïa première émotion, vinrent spontanément se ranger avec nous. J'ai vu; par leur exemple et par le mien, combien la confiance des vieux soldats est communicative et comme on s'c^uerrit au contact des bons durs à cuire. Lorsque nous fûmes à 300 mètres des iPrussiens, le capitaine Perrin nous cria :

« Maintenant, amusez-vous I » ^

Je ne sais pas combien de temps je demeurai accroupi dans un champ de betteraves ni combien de cartouches je brûlai, mais cela me parut long. Le coup d'œil était magnifique ; les Prussiens, abrités par un haut et solide retranchement, avaient l'air de tirer un feu d'artifice; nous répondions de notre mieux; Tartillerie du lieutenant Verchère envoyait ses obus par-dessus nos têtes dans le tas des Prussiens. Pour un petit combat, c'était une belle musique. Les canons ennemis faisaient rage, et ils étaient plus nombreux que les nôtres. Heureusement, le fort de la Justice se mit de la partie ; il en démonta quelques-uns.

Mais les renforts accouraient là-bas, il en venait de tous côtés, tandis que la colonne de Denney continuait à briller par son absence. Quatre compagnies des mobiles du Rbône^ formées de soldats jeunes, mais pleins de feu, nous auraient fait grand bien par une diversion sur la gauche. Elles n'arrivèrent pas.

Égarées par un guide (ô la topographie!), elles

424 LE ROMAN D*tIN BRAVE HOMME

avaient manqué leur mouvement, laissé à rennemi le temps de réunir des forces supérieures, et, en désespoir de cause, la première colonne secondaire s'était repliée sur Pérouse. La deuxième secondaire avait l'ordi^ d'attendre devant Ghèvremont que Bessoncourt fût enlevé;, elle- attendit : rien à lui dire.

Lorsqu'il fut avéré que notre reconnaissance offensive ne pouvait plus nuire qu'à nous, le commandant de la sortie, M. Chapelet, Toyant que sa petite artillerie manquait de munitions, que le chef de bataillon des mobiles, M. Lanoir, s'était fait tuer Âveo deux capitaines à la tête de ses hommes, nous donna l'ordre de la retraite. C'est notre bataillon qui la couvrit; nos compagnies s'échelonnèrent en tirailleurs jusqu'à l'entière rebonstitution de la colonne, et il y eut quelque mérite à la chose, car l'ennemi rêvait de nous garder. Un fourrier de ma compagnie, nommé Planson, fut assailli par vingt Allemands, comme il emportait un blessé. Il les chargea à la baïonnette, mais il eut la figure coupée d'un coup de sabre et disparut. Un sous-lieutenant du 84^, Rossignol, officier de la veille, ancien sergent des zouaves en Grimée, type admirable du soldat, a le bras fracassé par un obus ; il conduisait une section de la 4'' compagnie. Il va au commandant, demande à être remplacé, et gagne tranquillement l'ambulance. Notre major, le docteur Desbrousses, voulait lui couder le bras sur le champ de bataille; un boulet les couvrit de terre.

« Décidément, dit Rossignol, nous serions dérangés ici ; j'irai bien jusqu'à l'hôpital. »

En rentrant à Belfort, le capitaine Perrin s'est approché de moi et m'a dit :

« Dumont ! Es-tu ambitieux?

— Moi, capitaine? Pas du tout.

— C'est dommage. Je t'aurais proposé pour caporal. Tu ne sens pas combien ça serait drôle, un caporal millionnaire ? Sérieusement, je t'ai vu ; tu n'es plus un conscrit, mais un soldat.

— Je vous remercie, capitaine^ C'est pour l'instant le plus beau titre du monde.

— Eh bien, avant huit jours, bon gré ipal gré, je t'en ferai avoir un autre, qui t'ira.

— Lequel donc? ^ .

— Éclaireur.

— Ah I Vous m'en direz tant ! d

Il y avait déjà quelques jours qu'on parlait de former dans chaque régiment une compagnie destinée au service le plus difficile, le plus pénible, ^e plus ingrat, mais le plus actif et le plus intéressait : éclairer les grand'gardes, les secourir lorsqu'elles étaient attaquées, arrêter les incursions des Prussiens, leur tendre des embuscades, enlever leurs postes. Ces compagnies devaient en outre combiner leurs efforts pour une action commune,' ce qui n'arriva pas souvent, je le confesse en toute sincérité.

Mais aussi, à partir du 20 novembre, jour de notre organisation, je n'eus pas le temps de m'ennuyer. Une nuit sur deux pour le moinu, je courais les bois dans la neige, ou je restais à grelotter derrière une haie avec une douzaine de camarades, baïonnette au canon, le mouchoir entre les dents pour étouffer la toux : défense de tirer avant d'avoir

ifc*

usé de la fourchette. Jamais le destin n'a permis qu'une patrouille d'Allemands nous tombât sous la main, mais que de fois un souffle de vent, un oiseau de nuit, un mulot nous a donné des émotions poignantes I Attendre Tennemi comme nous l'attendions est une tout autre affaire que de courir sur lui. Si je relis les notes que je griflbnnais en rentrant, je trouve bien souvent la mention mélancolique : € R. de N. » (rien de nouveau) ! Je me rappelle aussi les interrogations ironiques des camarades du régiment quand je rentrais en ville :

c Eh bien, Dumont, quoi de hfXkPl ^

— Rien.

— Comme toujours, alors. »

Ces gaillards-là avaient couché dans leurs lits, et ils se moquaient de moi parnlessus le marché! N'importe I ma conscience ne me disait pas que mon métier fût un métier de dupe. Quelques afRsdres sérieuses, comme Vôtrigne, Andelnans et Pérouse, arrivèrent toujours à point pour arrêter le découragement. J'éprouvais d'ailleurs une joie un peu amère, mais orgueilleuse, à cette idée que l'ennemi supérieur en nombre, supérieur en force et en moyens d'action, toujours vainqueur, tous les jours un peu plus rapproché de Belfort que la veille, nous trouvait partout devant lui et n'avançait d'un pas qu'en nous marchant sur le corps.

Le 2 décembre, après une expédition concertée avec soin, mais que les camarades nous avaient laissés faire tout seuls, j'eus la consolation d'apprendre une grande victoire de Trochu. Hélas 1 en avons-nous appris de ces grandes victoires ! Les

Prussiens nous en régalaient à satiété, spéculant sur les effets presque immanquables de la déception. Le lendemain, ils commencèrent à nous bombarder. La ville, le fort des BaiTes, le château, l'arsenal se partagèrent les premiers projectiles; il y en eut pour tout le monde. Ce n'était pas encore ce projectile monstrueux, l'obus de 78 kilogrammes, que 'nous avons appelé successivement le mouton, le veau, l'enfant de troupe. Non, c'était du 24 ray^ modèle français, pris à Metz. Les bienfaits de M. Bazaine arrivaient ainsi jusqu'à nous. On enterra quelques victimes. . Notre préfet, M. Grosjean, adressa une magnifique proclamation aux citoyens de la ville, qui d^ailieurs n'avaient pas besoin d'être encouragés. Ces pauvres gens ont été tous hé^ roïques, et s'ils sont encore Français, ils ne l'ont pas volé. • . , .

Le 4, en revenant d'une pronienade matinale qui avait été égayée par les obus, je trouvai basset à la porte de notre casemate.

« Arrange-toi pour être libre ce soir, me dit-il. Nous dînons chez moi à cinq heures avec Jean, le bon SchuUer et quelques autres officiers. Ton capitaine ne peut pas te refuser la permission ; il est des nôtres. Je me suis procuré des nourritures invraisemblables : un plat de truites, un cuissot de chevreuil, des écrevisses de la Savoureuse.

— Et à quelle occasion ce festin*?

— D'abord on n'a pas tous les jours une victoire à célébrer. Et puis. . . et puis, tu verras bien. A tantôt ! »

Le capitaine Perrin me prit, ou plutôt m'eihpoigna vers cinq heures moins un quart, et nous

428 LE ROBfAN d'un BRAVE HOMME

étions chez Basset à l'heure dite, militairement. Un obus nous avait précédés, mais la maison louée par mon vieil ami était un vrai chef-d'œuvre de blindage, et le projectile allemand avait ouvert un cône renversé dans le sable sans émouvoir les poutres qui le poi^ipnt. Nous pouvions nous croire à l'abri pour toute la soirée, en vertu d^J'axiome : Non bis in idem, et l'on se mit gaiement à table. Schuller avait sa place marquée, une place d*honneur,.*en face de l'amphitryon.

C'est que Schuller, simple sous-lieutenant d'artillerie, était déjà coté comme un héros du siège. D'abord il avait la stature, la force et la beauté d'un combattant de V Iliade; ensuite il était Alsacien, et le plus enragé patriote de sa noble et malheureuse province ; et puis oh le savait ambitieux dans mon genre. Au début de la campagne , en septembre, lorsqu'on fit les premières propositions d'avancement, son capitaine lui avait dit : «c Mon bon marche f, dressez l'état, et portez- vous en tête. » Le brigand s'oublia lui-môme. On lui renvoya le papier avec ordre formel d'y inscrire son nom. Il n'en fit rien, et force fut au capitaine de lui infliger Tépaulette à son corps défendant. Officier, il ne tarda pas à se faire remarquer de toute la garnison, malgré sa chienne de modestie. Il vivait sur le parapet, voyant tout, observant l'ennemi nuit et jour, s'ingéniant à l'atteindre partout, à des distances invraisemblables. Il avait pour lui le courage, la patience, la volonté, l'intelligence et, ce qui vaut encore mieux que tout, la haine, une haine de Mohican pour les envahisseurs de l'Alsace.

Le seul jour où j'aie eu Thonneur de dîner avec lui, il était bien content de sa besogne. Nos ennemis, paraît-il, avaient fait une lourde sottise en établissant leurs batteries au sud-est de la place, entre Essert et Bavilliers. Schuller disait, avec son bon accent des bords du Rhin : « C!est trop bête d'attaquer le taureau par les cornes, et à trois kilomètres de distance. Est-ce qu'ils ont la prétention de démolir le roc qui porte le Château? Veulent-ils ouvrir la tranchée contre Bellevu^, et puis contre les Barres, et puis contre tous nos travaux de la gare et des faubourgs'? Jamais Belfort ne sera pris par là. » Mon beau-frère, Jean Bonafigue, répondait : .

a: Ces gens-là sont la prudence même ; ils attaquent les points que nous n'avons pas défendus, parce que nous les jugions imprenables.

— Oui, répondit Schuller, mais nous avons déjà retourné nos batteries, et ils ont dû s'en apercevoir. »

Le fait est que nos artilleurs, sous l'inspiration de M. de La Laurencie, capitaine, avaient trouvé moyen de braquer sur l'ennemi un certain nombre de pièces masquées par le Château ou par la tour des Bourgeois. En abaissant la vis de pointage et en établissant des points de repère sur les toits, on arrivait à tirer avec justesse par-dessus nos bâtiments. Les Allemands étaient foudroyés par des canons invisibles qu'ils ne purent jamais démonter. « Ça va, ça val disait le bon Schuller ; j'ai vérifié tous les coups, la journée est bonne, nous en avons démoli pas mal. Je n'ai jamais fêté la Sainte-Barbe aussi gaiement. Vive la République I

On fit chorus, et Basset - se leva, le verre en main :

« Oui) messieurs, dit-il, c'est «ujourd'hui la Sainte- Barbe, la fôte des artilleurs, et je vous remerde d'avoir bien voulu la célébrer avec moi. Mais c'est aussi la fête../ Allons, Pierre I lève le nezl la feïence de mes assiettes n'est pas digne (}e captiver ton attention. C'est la fête, messieurs, d'une petite Française qui a autant de patriotisme et de courage à elle seule que nous tous ensemble, sans excepter le bon Schuller. Elle est la sœur du capitaine Bonafigue, elle est la femme de ce grand éclaireur qui se mouche pour ne pas pleurer ; elle est mère de quatre enfants dont deux seront un jour des hommes. Pierre, te souviens-tu du temps où tu ne voulais pas l'épouser parce qu'elle s'appelle Barbe et que ce nom te semblait ridicule? Je suis sûr que tu n'en riras plus désormais. Allons, messieurs, buvons ensemble et saluons les sœurs, les femmes et les mères françaises dans la personne de Mme Barbe Dumont. j>

Il y a des fibres du cœur humain qu'on ne devrait pas mettre en jeu dans une ville assiégée. Nous n'avions pas vidé trois bouteilles entre nous tous, et voilà que nous nous levons pour nous embrasser pêle-mêle, à tort et à travers, comme des ivro^^nes ou des fous.

ce Basset ! Il avait fait son chemin à Belfort, sans toutefois monter en grade. Son premier soin fut d'appeler, avant l'apparition des Prussiens cent mille francs qui sommeillaient en compte courant chez son banquier de Londres. Il employa le tout

aux ouvi^ages de la défense^ ians accepter même un bout de papier en édi^tlge.

« Ma peau vaut plus que mon argent^ répondit-il au colonel Denfert ; si vous acceptez Tune, je ne vois pas pourquoi vous refuseriez l'autre^ D'ailleurs, je suis représentant du peuple, car mân mandat à là Législative n'est pas périmé; j'ai donc le droit de servir le pays à ma guise. Kst-ôe vous, vieux repu* blicain, qui m'en donneriez le démenti? »

M. Denfert-Rochereau lui tendit la main pour toute réponse^ et dès ce jour mon vieil ami fut accepté par le Génie comme auxiliaire civil. Son incontestable talent lui fit autant d'amis que son patriotisme ; et c'est pourquoi vous voyez les meilleurs ofQcieils de la place fêter la Samte-'-Barbe chez lui.

Le repas fut plantureux ; rien ne manquait encore dans la ville à qui pouvait payer. L'ennemi bombai^ dait nos forts sans leur faire aucun mal; nos forts répondaient sagement, comme des forts qui n'ont pas de boulets à perdre ôt qui ménagent les provisions accumulées par Vauban ; quant à nous, nous nous donnions le luxe d'oublier pendant quelques heures les dangers de la veille et du lendemain.

On ne se sépara qu'à minuit. SchuUer avait fait ma conquête; je le reconduisis au'bhâteau où il était logé. Tout en piétinant dans la neige, il me parlait de l'Alsace, il m'invitait à venir chasser le chevreuil avec lui, autour de son village natale quand nous serions débarrassés de ces a animaux-là » ; il me faisait une description magnifique de la cave, où. papa Schuller avait encore en fût le bon vin de 1834.

€ En attendant, mo dit-il, je leur prépare pour

demain un coup de canon qui leur fera fumer la barbe. J'en causerai avec Catherine dès ce soir. >

Catherine était une pièce de vingt-quatre rayée, presque aussi populaire dans la ville et dans la garnison que SchuUer lui-même. Il me quitta en m'embrassant ; nous nous tutoyions comme deux frères.

Pauvre Schullerl II lui restait exactement vingt* sept jours à vivre. Le 31 décembre 1870, sa belle tête fiit brisée par un éclat d'obus. La place perdit en lui un de ses plus vaillants défenseurs, l'armée un de ses officiers les plus capables, la France un de ses plus nobles enfants.

Que vous raconterai-je de plus? Je ne suis pas rhistorien de cet épouvantable siège qui a duré cent quatre jours, dont soixantê-treize'de bombardement continu, et que le général de Treskow poussait encore, avec une sérénité admirable, trois semaines après la capitulation de Paris. Des témoins mieux placés que moi pour tout voir ont consigné nos gloires et nos douleurs dans une demi-douzaine de volumes que mes enfants savent par cœur.

Quand je relis ces livres, quand je repasse dans ma mémoire, encore assez fidèle, ce que j'ai vu feit et souffert, je ne puis pas garder rancune au général de Treskow. Il aVait ordre de prendre la ville à tout prix, ce galant homme; il y a employé tour à tour et simultanément la ruse et la force. Il avait fait apprendre à ses clairons nos sonneries de retraite, afin de troubler les mobiles sans expérience et quelquefois un peu naïfs. Plusieurs soldats prussiens, choisis sans doute parmi les protestants de la révocation de redit de Nantes, profitaient de la nuit pour crier,

sans aucun accent : « A nous, mobiles! Vive la France! » Ils nous faisaient ainsi des prisonniers. On nous communiquait tous les huit jours une grande victoire des armées nationales pour exalter notre espérance, mais on ne maaquait pas de démentir le fait dans les vingt-quatre heures, avec preuves à Tappui, pour nous démoraliser. La mort môme de nos officiers et de nos soldats était savamment exploitée par cet ingénieux ennemi, et, s'il nous rendait un cadavre, c'était avec une mise en scène qui devait nous navrer. Voilà pour la ruse .

Quant à la force, oh! c'est bien simple! M. le général Treskow en usa dans la plus large .mesure et nous fit tout le mal qu'il put. Il mit deux cents pièces de canon en batterie contre Belfort et nous gratifia de 5 à 6000 projectiles par jour, en moyfenne : quel autre homme de guerre eût fait mieux? Il tua par le fer et le feu non seulement les soldats qui défendaient la place, mais les bourgeois qui l'habitaient, les vieillards, les femmes, les enfants ; il n'épargna pas même les prisonniers prussiens, ses anciens compagnons d'armes, que nous avions abrités de notre mieux.

Il avait commencé par une faute en installant ses batteries de siège entre Essert et Bavilliers. Mais il reconnut son erreur et la répara vite. Il nous prit Danjoutin, mal gardé; il enleva de haute lutte le village de Pérouse, où mon capitaine gagna cent fois pour une ses galons de commandant ; enfin il s'établit aux Perches et s'y trouva en mesure, comme il a bien voulu l'écrire lui-môme, « de réduire Belfort en un monceau de ruines et d'ensevelir les habitants

s^usle? dôbris de leurs maisons ». Et il Teût fait comme il le disait, n'en doutez pas, si le gouvernement français n'eût relevé le colonel Denfert de sa faction héroïque. Pauvre gouvernement de la défense! Les partis ne lui ont ménagé ni l'outrage ni la calomnie; mais son seul crime est d'avoir trop compté sur lé patriotisme et la résolution des Français.

C'est égal ; nous lui avons dû à Belfort quelques bonnes journées. Depuis le 45 janvier jusqu'au 18, une armée de secours recrutée et organisée par ces vaillants hommes d'État qui voulaient espérer contre toute espérance , s'est approchée de nous. Nous l'avons entendue, quelques-uns même Se flattent de l'avoir vue. Elle était commandée, nous disait-on, par le général Bourbaki, un rude honaime. Ah! \îomme il nous tardait dé 1^ rejoindre! Avec quel entrain nous aurions harcelé l'ennemi, qui craignit un moment, paraît-il, d'être pris entre deux feux ! Lorsque le bruit du canon se rapprochait, nous étions sûrs de la victoire ; chaque fois qu'il semblait s'éloigner, nous disions : C'est le vent, c'est le dégel^ c'est la pluie qui nous trompent.

A la date du 19, je lis sur mon carnet de notes cette exclamation stupide, mais sincère : « O chère canonnade ! On ne t'entend plus. »

L'homme est un étrange animal. Croiriez-vous qu'à la fin du siège, le 18 février, lorsque notre colonne, après toutes les autres, quitta Belfort sous le commandement du colonel Denfert, j'étais moins sensible à la joie de revoir ma famille, mes amis, mon pays natal, qu'au regret de quitter ce monceau de ruines où j'avais lutté et souffert?

RBLEYONS-NOUS I

Le départ fut navrant, au moins pour^moi; quel' ques-uns de mes camarades laissaient percer un contentement qui redoublait ma tristesse. Je plaignais du fond de mon cœur ces pauvres habitants de Belfort, qui après tant de sacrifices n'étaient pas sûrs de rester Français. Ils nous firent des adieux Ikchànts à la porte de France. Le maire, un homme antique, qui s'était prodigué nuit et jour, allait et venait dans nos rangs, serrant les mains de celui-ci, embrassant celui-là, et retenant ses larmes avec peine. Nous comptions tous quelques amis dans la population civile ; ils se serrèrent autour de nous jusqu'à midi, l'heure fatale. Une pauvre vieille affolée, qui avait perdu tous les siens par le feu, la variole et la fièvre typhoïde, vint se camper devant moi et me demanda à plusieurs reprises : « Après vous? Après vous? Après vous? »

La réponse était malheureusement trop facile : Après nous, l'ennemi.

Jean, mon beâu-frère, nommé commaOidUuit depuis dix jours, passa son bras sous le mien, me tourna vers la ville et me dit : « Regarde et souviens-toi. C'est une grande école que nous avons là sous les yeux. Désormais le nom de Belfort, en langage militaire, est synonyme d'effort continu, de défense offensive. Le galon coûtait cher ici, mais je suis bien heureux d'en emporter un petit bout. »

Basset n'était plus avec nous. Notre département l'avait spontanément élu le 8 février, tandis que le Haut-Rhin nommait MM. Denfert Rochef^au et Grosjean. Le colonel ne songea pas un moment à quitter son poste; M. Grosjean, préfet saiis préfecture, et Basset, entrepreneur sans ouvrage, prirent le chemin de Bordeaux; là encore, après nous tous, ils défendirent Belfort.

Mon vieil ami m'avait promis de passer par Courcy et de me donner des nouvelles. Il in^écri\it en effet, mais trop tôt; le siège n'était pas levé, les Prussiens gardèrent sa lettre, et, s'ils Font lue, je crois que leur orgueil n'a pas dû en être flatté. J'avais écrit à Barbe, deux fois par nos ballons dont un seul tomba bien, et vingt fois par les contrebandiers suspects qui traversaient trop commodément les lignes prussiennes, mais pas un seul mot de réponse n'était arrivé jusqu'à moi. Je ne savais donc rien de ma famille, rien de mes intérêts, rien de ce cher pays de Touraine, que j'avais laissé si beau et que les Allemands avaient peut-être saccagé. En ce temps-là, une moitié de la France ignorait l'autre.

Ce n'est qu'au bout de dix-sept jours, après bien

des étapes, bien des fatiguer, bien des angoisses, que je reçus le 6 mars, à Grenoble, la dépêche suivante :

« Grenoble de Courcy^ 6. 3. 71. 8. 25.

« Cendres déblayées, cœurs fermes, santé parfaite. Mille tendresses de tous. A quand?

« Barbe Dumont. »

De quelles cendres parlait-elle? La fabrique avait donc brûlé une seconde fois? J'avais pourtant eu soin de la construire en brique et en fer, avec aussi peu de bois que possible ; et des réservoirs sur les toits, et des prises d'eau partout. Un incendie chez moi ne pouvait s'expliquer que par le crime ou par les fatalités de la guerre.

. Je lus et je relus la feuille sibylline avec une anxiété croissante, et je finis par la porter à mon nouveau capitaine, le saint-cyrien blond qui avait gagné ses éperons à Belfort.

Ce jeune homme plein de cœur fronça le sourcil : « Mon pauvre monsieur Dumont, me dit-il, voilà qui sent le Prussien ou le Bavarois. Vous êtes de Courcy; je crois bien avoir lu dans quelque vieux paquet de journaux que l'ennemi est allé jusque-là. Le général Pourcet l'en a chassé; mais on peut faire beaucoup de mal en peu de temps. La poste nous apportera bientôt le mot de cette énigme. Mais pourquoi donc n'iriez-vous pas le chercher vous-même? Je ne vous renvoie pas I Lorsqu'on a le très grand honneur de commander à des soldats tels que vous, on voudrait les garder toute la vie. Mais l'amî qpii

nous fait part de ses chagrins nous autorise à chercher des consolations. Monsieur Dumont, vous avez contracté un engagement limité à la durée de la gueiTe. Or les préliminaires de paix ont été signés à Versailles le 27 février; Paris est délivré du voisinage des Allemands depuis le 3 mars : vous êtes donc moralement libre; il ne reste que certaines formalités à remplir. Dès aujourd'hui, je suis certain que notre lieutenant-colonel, chef du corps, signera la permission d'un mois que je vais de ce pas lui' demander pour vous. Vous pourrez partir ce soir môme et attendre paisiblement à Courcy votre congé définitif. Avertissez votre famille, prenez congé du commandant Bonafigue et bouclez votre sac : le reste me regarde, cher monsieur; j'en fais mon affaire. »

Je remerciai chaudement cet aimable et digne officier, et je courus au télégraphe : « A demain, chèr.e femme; je pars ! » J'embrassai mon vieil ami Jean; je pris congé des camarades; je m'équipai en civil chez la Belle-Jardinière de la place Grenette, car mes malles avaient suivi Basset, et l'étalage de mon pauvre uniforme en lambeaux dans les rues de Courcy m'eût semblé prétentieux et ridicule.

Mais l'armée est une machine savante et compliquée où rien ne marche vite, au moins en temps de paix. Mon capitaine mit un jour à trouver le lieutenant-colonel, qui avait ses détachements éparpillés autour de Grenoble. Le grand chef, M. Marty, était un homme un peu méticuleux; il l'avait bien prouvé en nous faisant passer à la deuxième étape, Audincourt, une revue de détail. Ma permission ne me parvint que le 8 après le départ du dernier

train. Je partis pour Lyon le 9, et, comme- le ôervice des chemins de fer n'était encore qu'à moitié organisé depuis la guerre, mon voyage de Lyon à Moulins, de Moulins à Bourges, de Bourges à Gourcy» fut arrêté ou ralenti si fréquemment qu'il ne dura pas moins de quarante-huit heures.

Un gros marchand de moutons, entré dans mon wagon à la gsxe de Bourges api^ un dîner sérieux, me raconta en fumant sa pipe que les Bavarois avaient pillé ma ville natale, rasé l'admirable fabrique de M. Dumont et emmené M. Dumont lui-même en Allemagne avec le sous^préfet Foulard. Ce dernier trait me rassura un peu, en me prouvant qu'il y avait à prendre et à laisser dans la légende.

Enfin je descendis à Gourcy sur les neuf heures^ avec deux heures et demie de retard. La gare était déserte et à peine éclairée; il n'y avait qu'un employé, à qui je donnai mon billet. Pas ime voiture à la porte, pas même l'omnibus jaune de la Couronne. Personne ne m'attendlait, naturellement : on m'avait attendu quatre jours. Je pris tout seul le chemin de la fabrique entre deux rangs de becs dd gaz dont les trois quarts n'étaient pas allumés et le reste ne brillait guère. Mon portier, vieux soldat de Grimée et d'Italie, toujours fidèle au poste, ne s'éveilla qu'à la dixième sommation et n'ouvrit pas sans défiance. Lorsqu'il me reconnut, il poussa de vrais cris : < Àh I patron ! Ah ! patron I Madame vous croyait mort une fois de plus. Elle est encore allée au train de sept heures avec les enfants. C'est elle qui sera contente! Elle et nous tous, employés, ouvriers, la ville entière. Ah I patron ! cher patron !»

Quoique la nuit fût assez noire, j'avais vu du premier coup d'œil que la fabrique n'était pas rasée; et, après avoir serré la main du fidèle serviteur, je m'élançais vers mon cher nid, lorsqu'il me retint par le bras.

a Patron, dit-il, laissez-moi vous conduire. Depuis qu'ils ont brûlé la maison, madame et les enfants ont pris l'appartement de M. Charles, où monsieur a logé dans les temps, après M. et madame Bonafigue. »

Je le suivis machinalement, en lui demandant des nouvelles de tous les miens, un à un. Le reste me semblait non pas indiflêrent, mais secondaire. J'avais d'ailleurs le temps d'apprendre tous nos malheurs.

Il n'eut pas besoin de sonner. Catherine, avertie par son instinct plus que maternel, avait déjà ouvert la porte et noué ses gros bras autour de mon cou : « C'est toil c'est toil C'est lui, madame! Les enfants donnent, mais tant pis! madame, revoilà Monsieur! »

J'entrai. Mes pauvres êtres s'étaient tous endormis dans la salle à manger, autour de la table où mon couvert était mis. Barbe s'éveilla la première ^t se leva un peu péniblement, soit parce qu'elle avait grossi en mon absence, soit parce qu'elle portait notre petite Pauline dans ses bras. « Je t'ai donc enfin ! me dit-elle; tout le reste n'est rien, mon bienaimé! »

Paftiline se secoua au bruit de nos baisers; elle ouvrit de grands yeux, saisit ma barbe à pleines mains et cria : « Papa n'est pas mort ! » en versant un fleuve de larmes.

LE ROMAN d'un BRAVÇ: HOMME 441

Les autres se dégourdirent lestement, d'autant plus qu'à part le potage ils n'avaient pas dîné. Pierre et Jean chevauchaient sur mes genoux; l'un me trouvait très beau, l'autre très laid, a Tu m'apprendras la guerre! » disait l'ainé. Le cadet se hissa sur mon épaule et me glissa ces mots à l'oreille : « Si les . Prussiens nous avaient tué notre père, nous aurions tué les enfants des Prussiens. »

Geneviève sommeillait encore un peu; mais, lorsqu'elle eut soupe avec moi, qui mourais de faim, elle refusa énergiquement d'aller au lit. « J'aime mieux papa que dormir I » disait-elle en s'accrochant à mes haJDits.

Ma femme et Catherine triomphèrent doucement (Je ces mignonnes résistances. Les chers garçons mirent un point d'honneur à me montrer comment deux hommes se couchent. Je pris plaisir à déshabiller pièce à pièce les deux fillettes, qui avaient grandi et embelli. Elles fermèrent leurs yeux l'une après l'autre, dans mes bras, et lorsque tout ce petit monde eut émigré au pays des rêves, je dis, sotto voce^ comme à Belfort :

« Bonsoir, Pierre! Bonsoir, Jean! Bonsoir, Geneviève I Bonsoir, Pauline I Bonsoir, la maman 4^ quatre I

— J'espère bien, dit Barbe, qu'avant trois mois je serai la maman des cinq. Et il faudra que la cinquième soit une fille, car j'ai déjà choisi son nom. Elle s'appellera France, en mémoire de ton grandpère, et pour l'amour de la patrie, notre mère à

touâr >> Cette jolie petite tète, plus jolie que jamais, me

détailla sur rorôiller, longtemps après minuit, tout le mal que les Allemands nous avaient fait.

<K Je ne les ai pas attendus, me dit-elle. Dès qu'ils ont menacé Yillevieille, j'ai fait un paquet d^ enfants et emporté le tout aux Martigues, où papa et maman nous ont gâtés : ils t'adorent, ces pauvres vieux 1 Je voulais emporter nos valeurs, mais ton oncle Joseph m'a fait observer que les routes n'étaient pas sûres et qu'un million de papiers, presque tous au porteur, courait grand risque entre mes mains. Il se chargeait de tout mettre en sûreté^^et j'ai foi dans la malice. des paysans, grands cachotiers de leur nature. Cependant j'ai pris note des numéros, à t(Jut événement. Un vague instinct de conservation m'a fait aussi recommander à ce digne homme notre collection de planches gravées. Nous en avions, tu sais, pour une centaine de mille francs, et ces cuivres, il faudrait cinq ou six ans pour les refaire. Or le consommateur n'admet plus que la faïence décorée. L'oncle a compris, il n'est pas bête; en une nuit, avec ton jeune cousin Paul, deux charrettes et six chevaux, il a transporté nos dessins dans une clairière du bois du Lézard et enterré le tout sous un gazon épais, doublé de neige. Quant aux valeurs de portefeuille, il n'a pas pu se décider à les loger si loin de lui, mais il les a serrées dans un coflfre de . fer qu'il a caché au fond du magasin u9 5, sous 40000 kilos de terre glaise. C'était fait, et bien fait, quand j'ai quitté la ville.

« Les Allemands arrivent. On leur résiste un peu, pas assez pour leur faire rebrousser chemin, assez pour leur donner le droit de nous traiter en ville

prise. Ils peuplent la fabrique de leurs soldats, de leurs chevaux, de leurs canons, de leurs fourgons et de charrettes réquisitionnées un peu partout. L'économat, la cave, nos provisions sont pillées dès le premier jour. Le lendemain, on s'occupe activement de tout déménager, meubles et marchandises. Des centaines de commissions emballées depuis longtemps, les faïences en magasin, la collection de nos modèles, ton musée céramique, notre linge, nos lits, nos voitures, nos tapis, nos rideaux, nos pendules, trois trains de choses volées chez nous s'en vont en Allemagne, à moins qu'on ait vendu le

' tout en route aux corbeaux qui suivent l'armée. « L'oncle Joseph assistait à ce pillage sans sourciller. Il disait aw chef des bandits : « Vos coups de « main ressemblent à des coups de commerce. On € pourrait ouvrir boutique à Berlin et monter une a manufacture à Mmiich avec ce que vous nous avez

. « pris. » L'autre répondait d'un air rogue en fumant un de tes cigares : « C'est la guerre! » Et le vieux paysan répliquait : « Alors, monsieur, la guerre est « une affaire. » C'était tellement une affaire pour ces gens-là qu'un beau jour ils ont eu Taplomb de réclamer nos planches gravées. Le lieutenant qui se chargea de l'ambassade est un de nos anciens ouvriers, nommé Merckel. Tu ne te rappelles pas ce soi-disant Alsacien qui faisait des parties de campagne et dessinait un album des environs de Courcy? Il a été espion chez nous pendant dix-huit mois, et c'est lui qui a eu l'idée de nous voler les cuivres, pour nous faire chômer indéfiniment. Ton oncle a soutenu mordicus qu'il n'y entendait rien, qu'il

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n'avait jamais vu de cuivre qu'à la cuisine, où Ton s'était emparé de nos casseroles, et que d'ailleurs le cuivre était un métal inutile aux Allemands, qui se servaient de canons d'acier. Pour se venger de sa résistance, ils l'ont expédié au fin fond de leur affreux pays, dans le grand-duché de Posen, et il y est encore, mais il m'annonce son retour. Les planches gravées par M. Doussot, par toi, par Bergeron sont retrouvées, grâce à ton cousin, qui savait la cachette et qui ne l'a pas perdue de vue un seul jour. Malheureusement, la cassette de fer où l'on avait enfermé nos valeurs est partie dans les fourgons de l'ennemi. Je ne sais si c'est par malice ou par .trahison que les brigands ont pu la déterrer sous cette montagne d'argile. Gomme •j'avais gardé les numéros, j'ai mis opposition à la vente des titres sur tous les marchés de l'Europe, mais je ne me fais pas d'illusions : c'est un million perdu.

« Les malfaiteurs en armes qui nous ont dépouillés ont voulu effacer par le feu la trace de leurs crimes. Le jour de leur départ, dix incendies ont éclaté à la fois sur divers points de la fabrique. Notre pauvre maison d'amour, qui n'était plus bien neuve, puisqu'elle datait de la jeunesse de M. Simonnot, a flambé comme une allumette; il n'en reste plus même les quatre murs. Les braves pompiers de Gourcy, exaltés par le souvenir de ton père, ont fait des efforts surhumains pour sauver le reste. Le mal est grand, mais il est réparable. Sauf la chambre des machines et les fours où ils avaient placé des cartouches de dynamite, l'outillage pourra servir.

« Et dire que nous ne sommes pas les plus mal-

heureux de la ville I Notre voisia, le fabricant de briques réfractaires, a coupé les fils télégraphiques qui faisaient communiquer les soudards avec leur état-major cantonné dans notre pauvre Lai'cy. Dénoncé par une coquine, jugé par trois Allemands, et fusillé en une heure I « Je ne regrette qu'une chose, « a-t-il dit en mourant, c'est de ne vous avoir pas « fait assez de mal. Vive la France I »

« Tu n'iras pas voir Larcy, je t'en prie. Je l'ai vu, moi, et c'est assez. Catherine y tenait garnisdn pour défendre notre bien, elle a fait une résistance admirable. Ils lui ont arraché la peau des mains avec nos clefs. Us ont empaqueté devant elle jusqu'aux lambrequins des rideaux avec les patères et les cordons de tirage, et, ce qu'ils n'ont pas pris, ils l'ont sali. Les glaces, les dessus de porte, les tableaux leur servaient de cibles; les jalousies, les volets, les boiseries sculptées, les arbres rares, déodoras, wellingtonias, araucarias, camellias, rhododendrons, magnolias, sans compter les trésors de l'orangerie, leur servaient de bois de chauffage. Ils fendaient les bûches sur la mosaïque du vestibule et découpaient la viande de nos moutons southdown et de nos pauvres petites vaches bretonnes sur ton billard. A table, ils se versaient notre vin de Champagne comme de l'eau de Seltz dans notre vin de Château-Laffltte. Le parc est plein de trous qu'ils ont faits pour chercher des trésors; la glacière est éventrée, les murs crénelés de trois en trois mètres, les pavillons démohs, la faisanderie et les serres effondrées ; dans toute la propriété, j'ai compté trois carreaux intacts, par oubli. Pas un livre de ta

bibliothèque, pas une gravure de ton cabinet qui n'ait subi les plus abominables outrages. Et ils ne sont restés que huit jours I Et l'Europe lorjgnait d'un œil très sympathique cette œuvre de civilisation! J'espère qu'ils feront au moins une visite de politesse à tous ceux qui les ont approuvés ! >

Lorsque raa chère femme eut soulagé son cœur par ces imprécations un peu trop v^émentes, mais assurément légitimes, je lui proposai de dormir. Elle se garda bien d'y contredire; je passai mon bras gauche sous sa jolie petite tête, je l'embrassai sur les deux yeux et j'oubliai en moins de cinq minutes que j'étais un homme ruiné.

Mais au bout de quelques heures le souci fût plus fort que la fatigue ; je m'évmllai et je gagnai à pas de loup la chambre voisine, dont les fenêtres sans volets ni tentures donnaient sur les ruines de mon ancienne habitation. Les ruines elles-mêmes avaient péri, comme dit le poète romain ; les murs, rasés jusqu'au niveau du sol, faisaient Teffet d'un plan tracé au tire-lignes sur la planche de l'arcliitecte. Barbe, qui avait toujours le sommeil léger d'une souris, me surprit au milieu de cette contemplation mélancolique. « Tu cherches ce qui n'est plus, me dit-elle ; viens donc voir plutôt ce qui est ! » Bon gré, mal gré, elle me promena en pantoufles dans l'appartement aux trois quarts démeublé, et elle me força d'admirer nos enfants, Tun après l'autre, dans leurs lits. « Vois comme ils dorment bien I Sont-ils beaux ! et brillants de santé I Et solides I N'est-ce pas un plaisir de travailler pour eux? d'assurer l'avenir de ces amours-là ? »

Oui, sans doute, c'était un plaisir; c'était même un devoir. Mais je ne me sentais plus capable de rien; la lassitude et le découragement m'avaient anéanti.

Recommencer une fortune, rebâtir une maison, re£sdre un mobilier, une bibliothèque, une cave et le reste, c'était trop pour un homme qui gardait soixante-treize jours de bombarderaient dans les oreilles et seize étapes dans lés jarrets. Je n'avais plus d'autre ambition que celle du repos. Vivre à Launay, dans la maison de mon grand-père, avec six mille francs de rente !

« Eh bien, s'éoriait Barbe, que faisons-nous de la loi du progrès? Crois-tu qu'il serait fier de toi, ton grand-père, s'il voyait sa postérité tourner sur elleiftôme, au lieu d'aller de l'avant? Tu veux 6 000 ft^ncs de rente ? J'en ai refusé 25 000 avant ton retour. Le parc de Larcy, tout perdu et déshonoré qu'il est, vaut 400 000 francs à vendre en détail comme terre de labour. Et Bonnard, tu sais bien, le gros Bonnard, ton ancien employé, mon ancien prétendant, est venu en personne m'ofltrir 400,000 francs des bâtiments de la febrique. Il est très riche, ce garçon, quoiqu'il n'ait pas encore hérité de son oncle. Il a fait à l'armée des fournitures de souliers belges, américains ou suisses dont les semelles n'étaient peut-être pas en cuir. On parle d'un procès, il l'attend de pied ferme et dit : « Si les soldats « n'ont pas marché, c'est leur faute ; mes affaires « marchaient très bien I » Je l'ai moins bien reçu, car la fabrique vaudra toujours son prix lorsque nous aurons dépensé quelques centaines de mille francs pour la réparer;

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T- Mais cet argent, où le prendrons-nous ?

— Cela, je n'en sais rien. J'ai consulté M« Lavaur, ton notaire. Il prétend que le prêt -sur Hypothèque est passé à l'état de fiction et que ïe Crédit foncier, ayant vu seé obligations tomber au-dessous du pair, s'est mis en grève. Qu'importe? Nous somiaes connus et estimés partout, aimés dans le pays : ce serait grand miracle si nous ne trouvions pas à emprunter le nécessaire. D'ailleurs, on nous doit çà et là ; nous ferons bien quelques rentrées.

— Ahl conclue j'abandonnerais tout, et de bon cœur, s'il ne tenait qu'à moi !

— Soitj mais as-tu le droit d'abandonner ces quatre innocents qui dorment en toute confiance et qui ne doutent plus de l'avenir, depuis que lew papa est revenu ? Peux-tu laisser dans la misère cette population d'ouvriers, d'employés, d'artistes, qui compte obstinément sur toi ? Ils se sont bien conduits, du haut en bas de l'échelle. M. Lambert a été blessé au combat de Beaune -la-Rolande, et décoré. M. Bergeron a gagné la médaille militaire à Bapaume, sous les ordres du général Faidherbe. Ce pauvre Thomassin, coupé en deux par un obus au plateau d'Avron, laisse une femme et un enfant qui n'auront pas besoin de nous : la famille est à son

. aise ; mais nous avons sept ouvriers blessés, trois morts, dont les veuves et les enfants sont dignes d'intérêt, tu l'avoueras! Et les autres? Cinq ou six cents malheureux de tout âge, qui chôment à leur grand* désespoir depuis l'invasion des Allemands, et qui ne trouvent ni le pain, ni le vin, ni la viande à crédit. Les fournisseurs leur disent d'un air nar-

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quois : « Adressez- vous à M. Dumont4 La fakrique vous nourrira. Il faut manger à la cantine. » Ceuxlà sont plus à plaindre que nous, car, enfin, avec le peu d'argent que j'ai rapporté des Maj-tigues et les bijoux que tu m'as donnés autrefois, nous avons du pain sur la planche. Écoute, mon Pierrot : nous sommes nés, toi et moi, de pauvres genà qui gagnaient péniblement leur vie. Le bien nous est venu trop vite et comme par enchantement. Je n'ai jamais compris, entre autres choses, comment le père Simonnot, cet homme sec, t'avait donné pour rien la moitié de son usine. Mais la fortune n'a pas eu le temps de nous gâter à fond; elle nous a un peu amollis, c'est tout. Eh bieni voici l'occasion de. nous retremper dans le travail, dans les privations, dans le souci des échéances, dans l'incertitude du lendemain. Si nous ne trouvons pas assez d'argent pour rétablir la fabrique en six mois, nous marcherons pas à pas, comme un jeune ménage parti de rien. On achète ou l'on répare une machine, on monte un atelier, puis deux; on reconstruit un four. La femme reste à la maison pour diriger les opérations qu'elle connaît; le mari fait quelques voyages, visite la clientèle, renoue les relations. Chacun de son côté s'ingénie à trouver des procédés économiques, à créer des produits nouveaux ; on risque de temps à autre un effort audacieux ; sans abandonner les assiettes à bas prix, on vise à l'œuvre d'art, au plat de mille écus. Pour travailler ainsi, on n'a pas besoin d'habiter un hôtel ; le plus modeste appartement, celui-ci, par exemple, est assez bon et assez beau«* Un château et un parc, en été, ne sont pas choses

indispensables ; on fait comme les trois quarts des bourgeois, on reste en ville, et quand le temps est beau on va promener les enfants au bois du Lézard ou sur les bsrges du canal. Faisons cela, veux-tu? Nous ne nous en aimerons pas moins, au contraire. Il me manquait d'avoir partagé avec toi un bon plat de misère, et j'y mordrais bien volontiers de mes trente-deux dents, cher ami ! >

Le réveil des enfants interrompit cet entretien, et, jusqu'au déjeuner, on dépensa le temps en caresses. Mais le bruit de mon arrivée s'était déjà répandu dans la ville : je vis accourir nos parents, nos amis, nos ouvriers surtout ; il en vint plus de cent, hommes, femmes, garçons et filles. Ces bonnes gens me regardaient comme un sauveur.

Aucun d'eux ne mettait en doute la reprise immédiate ou très prochaine du travail. Abandonner la fabrique ou m'asseoir sur ses ruines comme Marius à Carthage eût été une banqueroute morale, ni plus ni moins. J'avais beau répéter à qui voulait l'entendre : « Mes amis, je n'ai pas le sou I d Ils étaient tellement accoutumés à mes splendeurs que cette plaisanterie les faisait rire.

Je ne pris point d'engagement, mais le Français est esclave de sa réputation presque autant que de sa parole. C'est pourquoi je vendi« mon pauvre Larcy, le jour même, à un marchand de biens.

Barbe, de son côté, faisait passer ses diamants à un de nos correspondants de Londres, qui en tira deux mille livres sterling. Notre agent de Paris vint m'apportcr en personne le peu qui restait dans sa caisse, une dizaine de mille francs. Cette somme,

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ajoutée au prix des diamants, fut à peu près tout notre capital jusqu'à la iin de la Commune. L'acquéreur de Larcy ne devait payer que par termes, en dix-huit mois. J'avais encore une ressource : c'était d'emprunter à Basset; mais sa fortune, dont il ne disait mot, était placée en Amérique. D'ailleurs, il m'eût coûté de recourir à lui après ce qu'il avait fait pour nous et l'envoi des fameuses dragées. Il me sembla plus naturel et plus honorable de puiser dans la bourse de mon ancien patron. Il était riche, nul ne connaissait mieux que lui la valeur de son usine, et j'étais sûr qu'il ne me prêterait pas ses chers écus sans intérêt. Je partis donc pour Villevieille, et j'allai trouver le bonhomme chez son gendre, l'ingénieur en chef.

La maîtresse de la maison me reçut avec sa grâce sèche et sincère; elle me montra son portrait, mon chef-d'œuvre, encadré richement et placé à la cimaise dans un grand salon blanc et or; toutefois, elle m'avertit qua je trouverais son père un peu changé : le contre-coup des derniers événements l'avait frappé au cerveau. Il était toujours excellent pour les siens, très doux avec les enfants, poli avec les étrangers; mais il fallait lui pardonner quelques absences et lui épargner les émotions.

Elle m'introduisit elle-même chez le vieillard et prit soin de lui dire mon nom. M. Simonnot me serra la main avec force en s'écriant : « Bonjour, monsieur Basset! »

Sa fille le reprit doucement :

« Papa, c'est M. Dumont.

— Oui, dit-il, reçu de Basset et porté au compte

de Dumont (Pierre). Remercie-le bien, mon enfant, il a payé ta dot : 420 000 francs I Monsieur Basset, vouô êtes un digne homme. Vous m'avez délivré de Foulard, qui m'exploitait. Vous avez rebâti la fabrique à vos frais; ma fortune est votre œuvre. Pourquoi donc avez- vous donné votre moitié à ce grand nigaud de Dumont?

— Papal M. Dumont n'est pas un nigaud.

— Si, ma file! Car iJ a cru que je lui offrais en pur don la moitié de l'affaire. Moi, jeter mon argent par la fenêtre I As-tu vu ça? Monsieur Basset, je suis un homme juste, mais pratique. Dès l'école primaire, mes petits camarades disaient : « Simonnot tient aux noyaux. »

Je m'éloignai de ce pauvre homme à travers les politesses et les excuses de sa fille, fort affligé de l'avoir vu dans un tel état, mais satisfait de connaître enfin par son bavardage inconscient le secret de mon avancement trop rapide. Plus de doute I Je devais tout à l'ancien ouvrier de mon père, au fidèle et respectueux admirateur de la pauvre martyre, à celui dont j'avais repoussé l'adoption avec une sorte de fureur. Et ce digne Basset, dans son exquise délicatesse, avait eu soin de me fair'e gagner, du moins en apparence, ses épargnes qu'il me donnait.

En rentrant à la fabrique, je ne fus pas médiocrement étonné d'entendre un froufrou de machines qui annonçait la résurrection du travail. Ma femme était venue me chercher à la gare avec nos deux fillettes; elle jouit délicieusement de ma surprise. « C'est moi, dit-elle, qui t'ai joué ce mauvais tour. Les Allemands, en faisant sauter nos machines à

vapeur, ont oublié la force hydraulique; ou du moins le mal qu'ils ont fait à nos turbines était facile à réparer. Viens voir où nous en sommes ! »

Je ne me fis pas prier pour la suivre, et elle me montra un atelier de tournage où vingt personnes travaillaient avec un visible plaisir. Dix autres réparaient le moins endommagé de nos fours; un homme de confiance rangeait soigneusement les cuivres gravés dans leur grande armoire de chêne. Une petite fabrique était éclose dans les ruines de la grande.

« Vois-tu, mon pauvre chien,, me dit la chère petite femme, créer est beau, mais refaire ce qu'on a fait est peut-être plus méritoire. Il faut savoir recommencer un livre comme un tableau, une fortune comme un livre, et l'on n'est homme qu'à ce prix.

— Alors, lui répondis-je en l'embrassant, c'est vous, madame, qui êtes l'homme, et demain je me commanderai des jupes chez mon tailleur. »

Notre usine se releva peu à peu, malgré le trouble profond que les abominables folies dô la Commune avaient jeté jusque dans ma province. Il fallut vivre petitement, mais les privations partagées nous semblaient douces et nous les dégustions comme des friandises. Tandis que Barbe allaitait notre troisième fille, France Dumont, qui naquit le 10 juin 1871, je refis connaissance avec tous nos clients dans un voyage beaucoup moins gai que les premiers, mais sensiblement plus rapide. L'oncle Joseph et mes deux cousins étaient revenus de leur captivité; le jeune Victor se montrait aussi diligent que capable. Nos artistes, nos employés, nos ou-.

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vriers se remirent à la besogne ; ils obtinrent pour la première fois un succès de faïence artistique en '' 1873 à l'Exposition de Vienne. C'est l'année qui vit naître mes deux gentils petits jumeaux, Camille et Maurice, et mourir à soixante-treize ans mon ami et mon second père, le vieux républicain Basset. Il fut frappé d'apoplexie à Paris, dans la matinée du 25 mai, et rendit le dernier soupir en faisant le geste d'étrangler quelqu'un. Son testament nous laissa très riches, mais nous nous suffisions déjà, et nous nous serions bien passés de cette triste aubaine, ainsi que de nos titres volés dont on retrouva les trois quarts en 1875 à Bruxelles, chez un changeur innocent.

Mon camarade Auguste Foulard a suivi la carrière administrative; c'est dire qu'on l'a révoqué et replacé tour à tour, selon les temps. Grâce à un bon ministre qui le connaît et qui l'estime, il. est préfet de troisième classe, mais indigent de première classe, car il n'aura jamais fini de payer les dommages-intérêts qu'il doit à la famille de Martin-Sec. Le tribunal de Courcy, tout en reconnaissant que la séquestration arbitraire de l'affreux policier pouvait avoir eu pour principe un sentiment d'humanité, a déclaré Foulard coupable de n'avoir point protégé le prisonnier contre lui-même. Et c'est un crime qui vaut cher.

Si J'étais député, je sais bien quelle loi je proposerais sur la magistrature française; mais je ne suis ni député, ni conseiller général, ni même conseiller municipal. Je vote de mon mieux, et je ne ménage pas mon influence à la veille des scrutins, ayant

compris par la réflexion qu'on ne se désintéresse pas des suaires publiques sans manquer au premier devoir du citoyen, mais je n'accepterai aucun mandat et je mourrai comme mon père sans avoir rien été. Mes amis politiques me disent : « Vous changerez d'avis quand vous serez retiré des affaires. » Je leur réponds : « Jamais je ne me retirerai des affaires. »

Pourquoi donc en sortir? La fabrique marche toute seule; nous produisons avec une égale facilité . et un invariable succès les assiettes de deux sous et les plats de cinq mille francs. Si quelque chose ou quelqu'un se dérange dans la maison, je redresse tout d'un coup d'œil. J'ai rebâti depuis longtemps ma maison de Courcy, qu'on vient voir par curiosité, car elle est toute en céramique,, comme la tour défunte de Nankin; mais je passe l'été dans notre terre de Taillemont, où je fais un peu de culture. Nous l'avons eue à bon marché après la déconfiture du chambellan, et nous nous y sommes tellement acoquinés que nous ne la céderions à.aucun prix.

Je ne suis plus un jeune homme, il s'en faut; mes cheveux ont blanchi et ma barbe grisonne; mais ma femme et mes enfants me trouvent bien ainsi, et c'est le principal. Les chers petits ne m'ont encore donné que de la joie et de Torgueil; peut-être un jour écrirai-je à l'usage des autres pères de famille l'éducation de ce petit monde et les Iracas qu'entraîne le choix d'une carrière pour les garçons, le choix d'un mari pour les filles.

Ma chère femme n'a pas changé depuis le joui; de

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notre niariagê. Elle est toujours aussi jolie et aussi jeune, au moins à mes yeux. Je ne sais pas s'il en existe au monde une plus belle, car Tidée de la comparer à une autre ne m'est jamais entrée dans Pesprit. Ce que je puis vous assurer, c'est que je •l'aime aujourd'hui un peu plus qu'hier et un peu moins que demain.

Mais voici Barbe qui m'arrache la plume en me disant : c Assez I grand bêtè; tu leur racontes des affaires qui ne regardent que nous deux, »

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