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LA FAMILLE

M. Cazal, mon médecin, devenu mon ami, m'avait dit quelquefois dans les premiers temps de mon mariage : « Je ne vous souhaite pas d'être père trop tôt. » Peut-être craignait-il que le goût de Targent, surexcité par l'esprit de famille, étouffât peu à peu mes sentiments d'humanité et me rendît aussi dur que M. Simonnot et tant d'autres riches patrons. Le tait est que mon stage, infiniment trop long à mon gré, ne fut pas perdu pour tout le monde. Un homme sain d'esprit épargnera sans doute pour lui-même, mais il ne liardera jamais qu'au profit de ses héritiers directs.

De 1855 à 1860, n'ayant que des collatéraux à pourvoir, je m'occupai pour ainsi dire exclusivement de ma grande famille ouvrière. J'-organisai une société de secours mutuels et je la dotai ; je savais que dans le prolétariat c'est le premier argent qui coûte. La Caisse d'épargne de Ciourcy

n'avait pas grand succès avec ses quatre pour cent d'intérêt; elle ne servait guère qu'à receler les profits illicites des cuisinières. Je lui fis concurrence en empruntant les économies de nos ouvriers à un taux que la loi n'a prévu que pour l'interdire. Ces braves gens devinrent tous des usuriers sans le savoir, car ils prêtèrent à dix pour cent. Peu m'importait de payer l'argent cher, puisque mon capital produisait au moins dix; d'ailleurs l'essentiel était de rendre Fépargne attrayante : une fois le pli pris, le petit capital ébauché, on peut laisser le prolétaire à lui-même ; il a le cœur bourgeois. Tous les chefs de famille que j'occupais chez moi assurèrent leur vie; il m'en coûta une légère subvention, mais j'y gagnais encore, puisque les orphelins ne furent plus à la charge de la fabrique. Mon personnel largement payé, nourri et vêtu à bon compte, ne s'aperçut pas du renchérissement général. Ce fléau du second Empire, attiré par la dépréciation de l'or et de l'argent, par l'achèvement des chemins de fer, par les grèves, passa près d'eux sans les toucher. Mais j'eus à lutter vaillamment contre le mal de l'agiotage, contre les placements aléatoires, contre ces abominables loteries à 25 centimes qui ont volé de& millions aux pauvres et aux ignorants.

Pour donner une satisfaction légitime à ce goût de Yalea, cet amour de l'éventuel qu'on trouve au fond du cœur de tous les hommes, j'instituai les gratifications d'inventaire. C'était le partage inégal, mais équitable, d'un tantième de mes bénéfices entre mes collaborateurs. Les éléments essentiels de ce travail étaient la prospérité de l'usine et le

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mérite des parties prenantes; toutefois on faisait entrer en ligne de complo la silualioii personnelle du travailleur et particulièrement ses charges de famille J'associais ainsi la main-d'œuvre et Je cipital, le travail roulant et le travail consolidé; mais je le faisais à titre purement gracieux, sans permettre à qui que ce fût de s*ingérer dans mes affaires et sans reconnaître aucun droit sur le gain à ceux qui n'avaient pas risqué la perte.

Tout cela marchait à merveille^ et Basset^ mon grand conseiller, m'applaudissait de loin comme le modèle des patrons, lorsque j^eus enfin le bonheur d'être père.

Pierre est né le 12 mai 18G0, à huit heures du matin, par une pluie battante. Je me vois encore, nu-tète, en pantoufles, courant comme un fou sous l'averse, de la maison aux bureaux, des bureaux aux magasins, des magasins aux ateliers, des ateliers aux fours, et criant à qui voulait l'entendre : a Messieurs! mes amis! mes enfants! j'ai un fils! Oncle Joseph, vous avez un petit-neveu ! Charles, tu as un petit-cousin ! Victor, j'ai un fils! Venez tous, que je vous montre mon fils I »

Les employés me félicitèrent, la famille m'embrassa, les ouvriers poussèrent des vivats à n'en plus finir : « Vive M. Dumont ! vive madame Dumont ! vive le petit Dumont I » Un des plus vieux me dit en me serrapt la main : « Ma foi ! patron, vous avez assez fait pour les autres : il était temps de penser à vous. »

J'allai, je vins, je courus ainsi pendant une heure, jetant à tous ces braves gens le trop-plein de ma

joie, mais revenant sans cesse à la maison, pour m'assurer que Barbe se portait bien et que l'enfant était toujours là. Pomponné par les mains de Catherine, il dormait sur- mon oreiller tout près de sa chère maman, qui ne me parut jamais plus jolie. Elle était rose, elle était fraîche, ses yeux brillaient; la voix seule semblait un peu languissante lorsqu'elle me disait :

- c Papa , tu n'es pas raisonnable de courir ainsi sous la pluie. Tu veux donc enrhumer le père de mon enfant ? >

Catherine me forçait de me changer, le docteur me faisait asseoir, mais je ne tenais pas en place. J'aurais voulu être partout, et cependant je n'étais bien que là, au pied du lit.

Nous trouvions tous que Pierre était énorme et qu'il devait, peser très lourd. M. Cazal hochait la tête : c C'est un enfant comme les autres, ni gros ni petit, ni fort ni faible, mais bien bâti : on peut s'en contenter tel qu'il est.

— Il ressemble à son père, disait Barbe.

— Non, répondais-je ; c'est tout ton portrait. Voyons, docteur 1

— Vous n'y entendez rien ni l'un ni l'autre, mes amis. Cet illustre héritier ressemble pour le moment à tous les jeunes messieurs de son âge ; il est sensiblement moins beau qu'un chat ou un chien nouveau-né, et il a l'air d'une cerise à l'eau-de-vie.

— Fi! l'horreur 1

— les illusions I tant paternelles que maternelles I »

Ma chérie, qui pensait à tout, me dit :

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c Fais atteler le coupé ; il faut que tu ailles à Launay embrasser maman La France et nous ramener si tu peux. Tu passeras par la. mairie pour déclarer ton ills, et tu annonceras la nouvelle à l'oncle Bernard. Entre au télégraphe et envoie une demidouzaine de dépêches à nos autres parents ; je sais que tu n'oublieras ni Jean, ni les bons vieux des Martigues. Ce soir, tu écriras à Basset et à tous les amis. A propos I L'ancien maire, qui t'a adopté au nom de la ville, M. Morand, a droit à une visite. Le pauvre hqmme est cloué dans son fauteuil depuis bien des années : raison de plus pour l'aller voir. »

Quelle femme ! elle ne songeait qu'aux devoirs et aux bienséances. Au lieu de se dorloter comme tant d'autres et de prendre un repos qu'elle avait bien gagné, elle travaillait, travaillait dans son in&tigable petite tête.

J'exécutai tous ses commandements de point en point, et je suivis l'itinéraire qu'elle m'avait tracé, mais ce ne fut pas sans faire bien des crochets. La pluie avait cessé, on voyait quelques passants dans les rues de Gourcy, et j'étais incapable de saluer tout simplement les visages de connaissance. Bon gré mal gré, il me fallait arrêter la voiture, sauter sur le pavé, raconter la nouvelle, embourser des compliments, échanger des poignées de main.

L'homme heureux ne connaît pas d'indifférents, il ne rencontre que des amis.

La maman Dusommier, papetière, qui vendait des jouets d'enfants, me salua du seuil de sa boutique. Je m'arrêtai et je descendis : la bonne dame avait beaucoup connu ma mère, et elle m'embrassa

comme autrefois lorsque je passais devant chez elle avec mes prix.

En regardant du coin de Tceil les jc^ujoux de toutes couleurs qui emplissaient son étroite maison, j'eus une idée.

« Chère madame, lui dis-je, faites-moi le plaisir d'envoyer tout ce stock aux écoles primaires : moitié pour les garçons, moitié pour les filles. C'est Pierre, le petit, qui paye ainsi sa bienvenue à ses futurs concitoyens. Mon caissier réglera la facture sans marchander. >

Le secrétaire de la mairie se chargea de transmettre au bureau de bienfaisance une somme très ronde pour les pauvres inscrits, et le brave M. Morand en accepta une autre, un peu plus forte, pour les pauvres honteux , qu'il assistait toujours secrètement; en souvenir de sa longue magistrature. Je donnai à l'hôpital, à l'hospice des vieillards, aux détenus de la prison de ville : j'aurais voulu donner aux mauvais riches et aux avares, pour que lout le monde fût content.

Avant de partir pour Launay, je pris la route à gauche et je me fis arrêter devant le cimetière. La porte était fermée et le fossoyeur absent, mais peu m'importait, ce jour-là : j'avais des ailes. Je franchis la muraille, je courus à la tombe où mon père et ma mère dorment ensemble du grand sommeil, et je m'entretins longuement avec eux. Je promis à celui qui avait sauvé ma chère Barbe, et à celle qui était morte pour moi, d'élever leur petit-fils dans le culte de leur mémoire, dans le respect de leurs idées et la pratique de leurs vertus.

Maman La France, informée de révènement par la rumeur publique, n'avait eu garde de m'attendra au gîte. Je la rencontrai à mi-chemin, au bas de la côte, juchée sur une botte de paille dans la charrette de Laurent du moulin, Thomme à l'écrevisse, mon ancien camarade de Launay. Ce bon grand diable arrêta ses chevaux, enleva ma grand'mère à bout de bras et la porta dans ma voiture. Il ne voulut pas accepter le prix de son service. « C'est d'amitié, ditil; et d'ailleurs on n'a pas tous les jours l'occasion d'embrasser un homme heureux. »

Oui, j'étais bien heureux ! Heureux jusqu'à l'afifadissement, au malaise, à la pâmoison. En revoyant la vieille mère de nous tous, je fus comme assailli par une multitude confuse de souvenirs joyeux et tristes; je pensai surtout iç tous ceux qui manquaient à la fête après avoir tant peiné, tant lutté pour me faire ce que j'étais. Et les misères, les angoisses, les- douleurs du passé contrastaient tellement avec la félicité présente que je me sentis défaillir. Maman La France devina ce que j'éprouvais, et elle n'imagina rien de mieux que de m'allonger un grand coup de fouet dans le côté le plus sensible : c Or çà, dit-elle, en route! il me tarde de voir Dumont. »

Au fait, ce petit Pierre, avec sa tête grosse comme une orange d'un sou dans un bonnet de toile de Hollande, était l'aîné de ma maison, 1 héritier du vieux nom plébéien, le chef d'une nouvelle famille. Je n'y avais, ma foil pas songé; c'était la première fois qu'on me disait en un mot tant de choses sur son compte; et il me tardait de le voir sous son

aspect nouveau. Fouette cocher I Allons voir si Dumont a passé une bonne journée I

Je le trouvai éveillé sur les genoux de sa nourrice sèche, qui le gorgeait d'eau sucrée. Catherine fusillait de ses regards cette pauvre étrangère qui lui avait volé le petit. Mais il fallut que ma vieille bonne se fit une raison. Je ne plaisantais pas sur l'éducation; je voulais que mon fils fût élevé par une Anglaise et qu'il apprît l'anglais en même temps que sa langue maternelle; car je savais par mon expérience et par celle de l'ami Basset que, dans l'ancien et le nouveau monde, un homme qui parle anglais en vaut deux.

Maman La France était un peu scandalisée des libertés que la bonne anglaise octroyait à son arrièrepetit-fils. Abandonner ce corps frôle à lui-même! L'affranchir du maillot traditionnel! C'était vouloir sa mort... a Ton père, ta tante, tes oncles ont été ficelés, pendant au moins six mois, comme de vraies andouilles. Dis-moi si leur santé en a soùfifert ou si leur caractère s'en est jamais ressenti! » Lorsqu'on promenait Tenfant au grand air dans le jardin de la fabrique, elle nous demandait si nous prenions à tâche de l'enrhumer. La digne femme poussait les hauts cris en voyant les repas de Barbe, et les bouillons, les verres de vin de Bordeaux, les biscuits qu'elle absorbait sans relâche entre le déjeuner et le dîner. « Grand'maman, répondait ma chérie, le premier devoir d'une nourrice est de se nourrir elle-même : c'est pourquoi je bois à ma soif et je mange à mon appétit. » Au bout de quinze jours de ce régime la petite mère trottait comme une

souris dans la chambre et l'enfant éclatait de usante. Alors maman La France, sans avouer que sa méthode n'était pas la meilleure, fut rassurée sur l'avenir de la famille et reprit le chemin de Launay « pour voir si ses poules avaient bien pondu ». Je la reconduisis moi-même, et je m'assurai par mes yeux qu'elle était comme un coq en pâte dans sa vieille moitié de maison. Nous étions partis à une heure au sortir de table, et mes chevaux avaient brûlé la route en vingt minutes. Cependant elle me dit avant de prendre place dans sa bergère : « Qu'estce que je vais t'offrir? » L'hospitalité des campagnes I

A rheure où j'écris ces mémoires, Pierre mon fils aâné est à l'École polytechnique. Je ne voudrais pas l'exposer aux risées de ses camarades en détaillant les souvenirs très chers que sa première enfance nous a laissés. Un sergent (car il Test, et mon cœur paternel se gonfle à cette idée), un sergent de l'École par excellence est presque un personnage. Ce serait peut-être entamer son prestige, écorner son auréole, dédorer son galon que de raconter sa vie intime d'un an à cinq, les bosses qu'elle se fit au front sur le tapis de la nursery^ malgré un bourrelet qui avait un faux air de couronne royale; l'escargot qu'il cueillit sur une haie et dévora tout vif, au grand effroi de la bonne anglaise, et le coup de bec qu'il reçut tout près de l'œil droit, en voulant dénicher des œufs de dinde blanche. Tirons un voile sur ces événements I Oublions qu'il eut la rougeole avec son frère Jean, saint-cyrien de la dernière promotion, et qu'il me donna la coqueluche eYi dépit de

Catherine, qui répétait obstinément : « C'est impossible; tu Tas eue en 1832 ! y>

Contentez-vous de savoir qu'en dix ans ma femme me donna deux fils et deux filles, qu'elle les nourrit tous d'un lait riche et généreux et que ce petit monde vint à bien. Les garçons, après avoir hésité quelque temps, prirent parti de me ressembler; les filles se modelèrent d'emblée sur. le type fantasque et charmant de leur mère. Elles étaient petites et brunettes, mais nullement ébourifl'ées; ils étaient blonds, robustes et très grands pour leur âge. Tout ce petit monde s'aimait et nous aimait; on faisait de belles parties le matin en chemises longues, sur mon grand lit, que le docteur Cazal appelait leur champ de manœuvre. Je. leur fis au second étage une grande salle d'étude tendue de cartes géographiques, de dessins d'animaux^ de tableaux instructifs, et meublée de grandes armoires en chêne clair où ils avaient sous la main leurs collections d'histoire naturelle, leurs pièces d'aiiatomie élémentaire, leur microscope et quelques autres instruments de physique, enfin les meilleurs livres des librairies Hachette et Hetzel. Leur gymnase était dans mon jardin. Quant à leur salle de récréation , c'était la fabrique.

Lorsque les deux bonnes anglaises et la Fraulein hanbvrienne ne suffirent plus à la tâche, je fis venir comme renfort une ancienne maîtresse de pension, Mme Santeuil, et un jeune professeur de collège, M. Evrard; mais je n'abdiquai jamais mon droit de contrôle. Comme vieux lauréat et surtout comme instituteur émérite laissé pour mort au champ

d'honneur, j'avais voix au chapitre; le maître et la maîtresse m'écoutaient avec plus de déférence qu'un père de famille ordinaire, servi pour son argent. Je leur rendais leur politesse en égards et en prévenances, mais j'avais l'œil ouvert; je proscrivais impitoyablement les légendes les plus accréditées, les hypothèses les plus commodes et les mensonges historiques les plus ofidciels. Le mot d'ordre de la petite classe était : ne rien enseigner aux enfants qu'on ne puisse prouver ou expliquer.

Persuadé que le travail assis est jusqu'à un certain âge un supplice inutile, je l'avais limité, même pour les garçons, à deux séances d'une demi-heure au maximum; mais ils étudiaient toute la journée en regardant, en écoutant, en questionnant, et, lorsqu'ils cessaient d'occuper leur esprit, c'était pour exercer leur corps. Pierre et Jean galopaient sur deux jolis poneys des Landes. Ils tombaient quelquefois, mais adroitement, bien en dehors de leurs montures, sans s'exposer aux coups de pied.

Leur éducation morale était exclusivement réservée à la mère et à moi. Nous avions tout lieu d'espérer qu'ils ne seraient pas méchants, étant issus de nous, ni malhonnêtes, puisqu'ils ne manqueraient de rien. Mais je craignais la sotte vanité, si commune chez les enfants riches, le mépris des inférieurs, l'insolence qui fleurit en pleine terre autour des parvenus. Je ne me serais jamais consolé si mes garçons avaient été ce qu'on appelle des fils de famille. On ne pouvait pourtant pas leur crever les yeux pour leur cacher l'aisance de la maison, le luxe qui les entourait, l'autorité que nous exercions

sur le peuple de la fabrique. Mais j'eus soin d'écarter tout ce qui rassemblait à de l'ostentation. Mes cbevaux étaient bons, mais l'écurie n'était pas somptueuse ; nous avions des voitures simples, des bornais modestes, des serviteurs en petit nombre et sans livrée. Jamais on ne parlait d*argent en présence des enfants, et lorsqu'ils en parlaient, lorsqu'ils lançaient une question indiscrète, on répondait invariablement : « Papa travaille du matin au soir pour gagner sa vie et la vôtre. »

Un jour que Pierre avait traité un domestique avec hauteur, je lui fis observer que moi, son père, je témoignais toujours la plus respectueuse amitié à Catherine.

a Bah I reprit-il, Catherine n*est pas domestique chez nous.

— Eh bieni qu'est-ce qu'un domestique? »

Il se gratta la tête et finit par répondre :

a Dis-le-moi I

— Un domestique est un ouvrier qu'on paye au mois ou à l'année pour faire dans la maison cinq ou six métiers très difficiles, dont tu ne sais pas un seul. Essaye seulement ce soir, à dîner, de changer une fois les assiettes. »

Il essaya, fit maladresse sur maladresse, cassa un peu, salit beaucoup, et finit par demander grâce. . . € Juge un peu, lui dis-je, si tu étais forcé de faire un lit, de frotter un parquet, de cirer les souliers, de brosser les habits, d'épousseter les meubles, de nettoyer les glaces et les carreaux, de passer les couteaux à la planche et l'argenterie à la peau, de laver la vaisselle et de faire la cuisine! Il y a pour-

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fant neuf maisons bourgeoises sur dix où ces diverses industries sont exercées par une seule personne qui s'appelle bonne à tout faire. Justement Catherine était bonne à tout faire chez mes parents; elle sa\'ait même soigner les malades au péril de sa vie, et c'est pourquoi je la respecte et l'aime de tout mon cœur» »

Mais les défauts des enfants ne se corrigent pas d'un seul coup ; c'est un travail qui se fait par mille et mille retouches. A quelque temps de l(i, mon polisson me demanda à brûle-pourpoint, devant plusieurs personnes :

« Papa, les ouvriers, avec qui ça se marie- t-il?

— Avec qui, mon garçon? Mais par exemple avec ta grand'mère. »

Il ne comprenait pas. Je poursuivis :

« Oui, mon père étdt ouvrier comme ceux que tu vois là-bas^ lorsqu'il demanda et obtint la main de ma regrettée mère.

— Et elle a bien voulu...?

— Serais-tu là, nigaud, si elle avait dit non? Heureusement pour toi et pour moi, elle a répondu oui, et d'autant plus volontiers qu'elle-même était fille d'un ouvrier. Mais moi aussi j'ai travaillé de mes mains. Il n'y a pas un atelier dans la fabrique où je n'aie retroussé mes manches comme apprenti d'abord, ensuite comme ouvrier et enfin comme contre-maître.

— Tu n'étais donc pas au collège ?

^ J'y avais été. »

Il ne répliqua plus, mais je vis bien qu'il lui restait un doute. Aussi, Je lendemain matin, à huit

heures, je revêtis la blouse blanche et je Tinvîtai à me suivre. Il me fit observer que c'était l'heure de sa première leçon.

« Tu n'y perdras rien, lui dis-je ; c'est aussi une leçon que je vais te donner. »

Je le menai tout droit à un des ateliers de tour- . nage, et je m'arrêtai avec lui devant un de nos plus vieux ouvriers, le père Garnet.

< Mon cher Garnet, dis-je au bonhomme, je vous présente mon fils Pierre.

— Oh ! je le connais bien, monsieur Dumont.

— Peut-être un jour serez-vous son professeur, comme vous avez été le mien.

— C'est pourtant vrai, monsieur Dumont, que je vous ai mis la main à la pâte. »

Tout en causant, il adaptait l'anse à un vase de l'usage le plus intime et le plus familier.

« Parbleu ! lui dis-je, donnez-moi votre place et passez-moi une boulette. Je veux faire mes preuves devant ce petit monsieur et lui offrir un spécimen de mes talents. De cette façon, mon ami, tu ne te ' mettras pas au lit sans penser au métier de ton père. »

J'exécutai la pièce en maître, et je l'envoyai au séchoir après l'avoir marquée de mon cachet. Deux joura après, le petit Pierre assista à la mise au four. Quand le biscuit fut refroidi, je le décorai de peintures, je remaillai moi-même et j'en fis quelque chose de trèa soigné. Nos Tourangeaux s'amusaient fort de cette fantaisie rabelaisienne, mais Pierrot riait un peu jaune. Il eut son vase, il le garda, il s'habitua à répondre sans morgue et sans colère aux

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ouvriers qui lui demandaient en passant si le pot n'était pas cassé.

En octobre 1869, il entra comme externe au collège. L'enseignement y était des plus médiocres; mais la camaraderie était bonne, comme dans toutes les écoles de l'État. Le petit homme se frotta, s'assouplit, émoussa peu à peu les angles de son caractère, et totit fut pour le mieux. Mais ma grand'mère, un jour que nous étions allés tous à Launay, le trouva pâle. Elle étendit sa critique à Jean et aux fillettes. (( Tes enfants, me dit-elle, ne font pas de bonne viande ; on voit qu'ils sont des citadins, je dis plus : des nourrissons de manufacture. Tu leur fais prendre de l'exercice, c'est bien, mais ce n'est pas assez. L'ombre de tes bâtisses énormes pèse sur eux. Il manque à leur régime le bon air et surtout le grand air. Je te conseillerais de les laisser à Launay, si j'avais dix années de moins. Mais pourquoi n'achètes-tu pas, près de la ville, un petit bien de campagne? L'argent est peu de chose en comparaison de la force et de la santé. C'est ici que tu as fait provision de vigueur, et tu y as acquis pai--dessus le marché la science des champs, qui en vaut bien une autre. A toi de réfléchir et d'aviser! »

Elle avait raison, ma grand'mère. Raison, toujours raison 1 comme dit Figaro, ce drôle très humain. Barbe s'émut de son diagnostic; elle opina qu'il fallait acheter ou louer n'importe quoi, une chaumière ou un château, mais plus tôt ^ue plus tard.

Ce fut un château qui s'offrit ; car, dans ce siècle très pratique, sur cent propriétés de luxe, il y en a

toujours cinquante à vendre. Mon notaire, qui n'était pas M. Pichenot (car Theureux époux de Caroline Baron avait levé le pied sans sa femme et ses deux enfants), mon honnête notaire, M. Lavaur, me parla de Larcy, l'ancien domaine des Foulard. On avait tout vendu après la fuite du fameux député ; les fermes étaient morcelées et donnaient de bon blé à six douzaines de paysans; mais le château, le parc et un bout de réserve, en tout soixante hectares clos de murs, avaient souvent changé de mains sans trouver un propriétaire définitif. Le premier avait fait argent du mobilier et vendu les plus beaux arbres du parc ; le second avait exploité une carrière, et il y avait perdu de l'argent ; le troisième avait habité bourgeoisement, mais il s'était bientôt aperçu que l'entretien des toitures, la réparation du mur d'enceinte, le ratissage des allées et l'impôt des portes et fenêtres absorbaient les trois quai1;s de son * modeste revenu. Bref, ce pauvre Larcy était à vendre pour la quatrième fois depuis vingt ans, et dans le plus piteux état, le château délabré, les communs lézardés, les sauts de loup comblés, vingt brèches dans les murs, les pelouses envahies par la mousse, l'herbe à faucher dans les allées, la réserve en friche : elle n'avait pas vu en cinq ans une voiture de fumier. Aussi le dernier acquéreur était-il résigné à donner le tout pour un morceau de pain : deux mille francs l'hectare, les bâtiments compris.

Comme 1^ station de Larcy n'est qu'à dix-sept minutes de la ville par les trains-omnibus, il ne me fut pas malaisé d'étudier l'affaire sur place, et je m'assurai par mes yeux que le mal était plus apparent

que réel. Le château, d'un bon style, construit sous Louis XVI en matériaux de premier choix, pouvait se restaurer à bon compte. Les communs, bâtis en léger, étaient plus malades, mais réparés légèrement, comme on les avait faits, ils donneraient, sans grande dépense, une écurie de dix chevaux, une remise de dix voilures, les chambres de dix domestiques, c'est-à-dire deux ou trois fois plus de couvert qu'il ne nous en fallait. Quelques journées de terrassiers et de maçons rétabliraient la clôture, dont les grilles étaient solides et splendides; la herse et le guano remettraient les pelouses en bon état ; une brouette-sarcloir et quelques tombereaux de gravier feraient reparaître les allées ; quant à la ferme, il suffirait de dix bœufs et de deux cents moutons pour réveiller sa fécondité endormie. Au demeurant, la cognée des Vandales avait oublié de beaux chênes dans les massifs; les taillis avaient repoussé, les pièces d'eau restaient parfaitement étanches dans leur béton bordé de pierre; la petite rivière courait, fraîche et limpide, entre deux rangées d'iris jaunes, sur les cailloux argentés. Le potager manquait de fruits, de fleurs et de légumes, c'est-à-dire de tout; l'orangerie était déserte, et les deux serres, la chaude et la tempérée, avaient cela de commun qu'elles étaient également vides ; mais j'estimai en père de famille qu'une trentaine de mille francs, sagement employés, raccommoderaient tout. Là-dessus, je repris le train, je passai chez maître Lavaur, je l'invitai à payer au plus tôt 120 000 francs avec les frais, et je rentrai en disant à ma femme : « Embrasse le nouveau seigneur de Larcy I »

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Savez- VOUS ce qu'elle me répondit?

« Je t'adore 1 »

Il n'y a cependant aucune corrélation entre l'achat d'un domaine rural et les sentiments légitimes d'une femme pour son mari I

Barbe vint avec moi prendre possession de ses 4erres; elle me donna des conseils et dirigea les premiers travaux, car nous nous étions empressés de mettre l'entrepreneur en campagne.

Je tombai, de fortune, sur un gaillard actif. Il ne possédait pas un sou vaillant et subsistait au jour le jour sur mes avances; mais il avait le diable au coi'ps : aussi est-il devenu presque riche en moins de dix ans.

Aussitôt après les grands froids, qui ne sont jamais bien t&rribles dans nos pays, il jeta du monde partout, dans le château, dans les communs, dans les allées, dans la petite ferme, à la clôture. Larcy ne fut qu'un immense chantier; les terrassiers et les maçons couchaient littéralement sur la brèche. Les couvreurs arrivèrent bientôt; les peintres, vitriers et colleurs de papier emboîtèrent le pas. Bref, nous étions chez nous le 1" juin. Petitement meublés, car le tapissier de Ville vieille ne m'avait pas tenu parole, mais campés à la bonne franquette dans des appartements où l'on se perdait quelquefois.

Tous les matins, à sept heures et demie, je prenais le train avec Pierre ; il allait au collège et moi à la fabrique. Nous déjeunions ensemble, en garçons, servis par Catherine, qui s'était, elle-même, constituée gardienne du logis. La journée faite, l'enfant me retrouvait à la gare. Barbe, Jean, Geneviève et

Pauline nous attendaient à la station ou à la principale grille du parc. On s'embrassait à la ronde et on allait dîner au grand £^ir si le temps était beau, tantôt ici, tantôt là, selon le caprice de ma femme. Elle variait nos plaisirs et donnait à chacun de nos repas le charme et l'imprévu d'une partie de campagne. Pauline était toujours de la fête, quoiqu'elle eût à peine dix-huit mois. Tous nos enfants ont diné à table dès qu'ils ont pu se tenir sur une chaise haute. Cette coutume entraine un supplément de blanchissage, mais la santé et l'éducation rachètent bien ce qu'il en peut coûter.

Un beau soir de juillet 1870, Pierre, qui venait de composer pour les prix, me dit en montant en wagon :

a Papa, est-ce vrai ce que l'on raconte au collège? Nous allons déclarer la guerre aux Prussiens? ]»

Je confessai sans aucune honte que je n'en savais rien, n'ayant pas ouvert un journal depuis quinze jours ou un mois. La politique était ma bête noire : comment aurais-je pu lui pardonner la mort ou l'exil de mes plus chers amis? La souveraineté nationale, confisquée violemment par un homme et stupidement abdiquée par les trois quarts des électeurs, n'était plus qu'un mot vide de sens. Aussi m'étais-je toujours abstenu de faire acte de citoyen. Pourquoi voter, lorsque le candidat officiel était élu d'avance? Je ne savais pas si les urnes étaient de marbre, de bronze ou de bois. Aux élections de 1869, lorsque l'esprit pubhc commença à se réveiller, l'union libérale du département voulut opposer ma candidature à celle du gros Taillemont. Je répondis au président :

« Cher monsieur, je fais de la faïence et non de la politique ; je ne suis pas citoyen de Courcy, mais de Faënza. »

J'avais tort, et grand tort. Que celui qui ne s'est jamais trompé sur ses devoirs de Français me jette la première pierre!

J'avouerai, pendant que j'y suis, que le» questions de guerre et de paix me laissaient généralement calme. J'avais suivi avec un intérêt assez vif la campagne d'Italie, parce que, si la France est notre mère, l'Italie est la grand'maman. Encore avais-je été déçu et écœuré par. le traité de Yillafranca. Mais que l'on fît tuer nos soldats en Grimée pour les Turcs, en Chine pour les Anglais, au Mexique pour un banquier suisse ou pour un archiduc d'Autriche, voilà ce qui ne faisait pas vibrer en moi la fibre patriotique! Et cette sempiternelle campagne d'Algérie! Cette pluie d'or et de sang tombée sans interruption depuis quarante ans sur une terre où nous n'avons jamais récolté que de la graine d'épinards!. C'est ainsi que j'envisageais les aventures militaires du gouvernement impérial. Je n'y voyais qu'un jeu brillant, joué par une ambition dynastique qui engageait la partie en notre nom, la gagnait pour notre compte et nous forçait ensuite à payer.

Lorsque Pierre me raconta les bruits qui circulaient dans la cour du collège, l'outrage fait par le roi de Prusse à notre ambassadeur, l'indignation soulevée au Corps législatif et l'imminence d'une nouvelle campagne, je haussai les épaules en homme que cela n'émeut guère, et je dis à l'enfant :

« C'est bien simple. L'armée française est invinci-

ble : elle battra les Prussiens, elle ira à Berlin; on signera la paix, et notre dette s'augmentera d'un milliard, dont nous aurons la rente à payer, moi d'abord, foi ensuite, et tous nos descendants jusqu'à la fin des siècles, i^

Il fallait être un grand génie, avoir le coup d'œil de M. Thiprs pour risquer une autre hypothèse. Les hommes de simple bon sens, comme moi, croyaient aveuglément à la supériorité de nos généraux, de nos soldats, de nos canons, de nos fusils, de nos mitrailleuses. Mon beau-frère, Jean Bonafigue, qui n'était pas un sot, prétendait que rien ne résiste à la furie française. « Placez-moi, disait-il, avec ma compagnie devant une batterie de canons aussi perfectionnés qu'on voudra. Je n'aurai que trois mots à dire : A la fourchette! Ils s'élancent au pas gymnastique, baïonnelte en avant, embrochent les servants sur leurs pièces, enclouent les canons ou les retournent contre l'ennemi, et le tour est joué. Pas plus difficile que ça ! »

Pauvre garçon ! Il le disait parce qu'il le croyait, et il le croyait parce qu'il l'avait vu de ses yeux, plutôt deux fois qu'une. Sa confiance était partagée par toute la famille. Barbe doutait si peu de la victoire qu'en écoutant les nouvelles que nous lui apportions, elle b^tit des mains et s'écria :

« Quel bonheur! il y aura peut-être enfin de l'avancement pour mon pauvre frère 1 »

Il venait seulement de passer capitaine, à quarante ans.

Les leçons de mon père, ce citoyen du monde, et surtout mon voyage autour de l'Europe, avaient tué

en moi le patriotisme exclusif du grand papa La France. Vennemi était à mes yeux un être de raison , un pur fantôme; on pouvait en médire à satiété : je souriais, je n'y croyais plus. Les Anglais, que j'avais pratiqués dans leur île riante et largement hospitalière, avaient mon estime et ma sympathie; je gardais le plus tendre souvenir aux loyaux Scandinaves de la Suède et du Danemark ; les Russes étaient charmants, les Autrichiens pleins d'esprit et de bonne grâce, les Magyars admirables dans leur noblesse et leur fierté; les Roumains, de vrais Français égarés sur le Danube. Je pardonnais aux Turcs un peu de fanatisme, racheté par beaucoup de courage et d'honneur; j'aimais les Grecs pour leur ambition peut-être folle, mais sublime; les Italiens pour ce prodigieux bon sens qui s'élève chez eux à la hauteur du génie, les Espagnols pour la grandeur des sentiments, la magnificence du langage et l'esprit subtil qui pétille en bons mots da^ lejurs discours familiers. J'avais trouvé en Portugal un grand peuple logé à l'étroit ; la bonhomie solide et cordiale des Hollandais m'avait pris par le cœur; je goûtais fort l'ingénieuse activité de nos frères belges et ce courant d'idées libérales qui circule en tous sens à travers leur riche pays. Pour ce qui est des Allemands du Nord, ils m'avaient quelquefois éprouvé par de grosses faillites, mais je ne les estimais que plus. Leur seul défaut, à mon avis, était une candeur maladive, je ne sais quel excès de tendresse et de confiance, la culture de la petite fleur bleue poussée un peu trop loin. J'avais bien entendu parler du comte de Bismarck, qui n'avait pas précisément les

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aJlures d'un berger d'Arcadie ; mais, à l'annonce de cette guerre, ce n'est pas le terrible homme d'État, le diplomate cuirassé qui me préoccupait; je pensais surtout à sa petite sœur allemande, à la blonde, à la chaste, à la timide et rougissante Gretchen. Pauvre enfant I Que deviendrait-elle entre les mains victorieuses de nos zouaves et de nos turcos? J'avais la mémoire hantée par certains souvenirs historiques; la campagne de Turenne dans le Palatinat me donnait de vrais cauchemars. Je me représentais une petite villa de ma connaissance, envahie par les soldats d'Afrique, noîts ou tannés. La digne mère est à son bas, qu'elle tricote, le respectable père à sa bière, qu'il sirote, et l'ange du foyer à son piano, qu'il tapote. Que vont-ils devenir, ces innocents, ces malheureux?

Le 5 août, les dépêches de Wissembourg détournèrent le cours de mes idées : je pensai pour la première fois aux maisons de l'Alsace française , violées par le soudard Allemand.

C'était la même chose, à peu près; seulement c'était le contraire, et ce qui me semblait regrettable vingt-quatre heures plus tôt me paraissait indigne, infâme, odieux, intolérable! La face et le revers de la médaille sont deux, quoique frappés dans le même disque de métal.

Nos désastres se succédèrent pendant tout le mois d'août comme des coups de foudre dans une nuit d'orage. Il y en eut de bien glorieux, par exemple la bataille de Gravelotte, mais la gloire n'est pas le salut. On ne pouvait plus guère ignorer que notre armée était vaincue, et, s'il était encore permis de

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compter sur un retour de la fortune, je n'avais pas le droit de me dissimuler à moi-même le fait certain, cruel, humiliant : l'invasion. L'ennemi commandait en maître dans nos départements de l'Est; des armées allemandes foulaient insolemment le sol sacré que mon grand-père avait défendu les armes à la main et arrosé de son sang. Le triste jour cent fois prédit par le vieux patriote était venu : n'avais-je rien à faire? Je repassais dans mon esprit les exhortations du vieillard, ses volontés dernières, mes promesses formelles, l'engagement qu'il avait pris en mon nom et qui restait gravé sur sa tombe.

Il est vrai que je n'étais plus un jeune homme; j'avais quarante-quatre ans. Mais mon grand-père en avait quarante-deux lorsqu'il partit en 1814 pour combattre les alliés. D'ailleurs j'étais encore svelte et aussi robuste que jamais. Pas une infirmité à alléguer, aucun cas de réforme. Ma qualité de j^e de famille était-elle un cas d'exemption? Oui, ans doute, aux yeux de la loi, mais non pas au gré du brave homme qui s'était enfui de Launay en laissant six enfants à la maison et deux écus de cinq francs dans l'armoire. Quoi qu'il advînt de moi, j'étais sûr que mon petit monde serait à l'abri du besoin.

Cependant, j'hésitais encore; je demeurai longtemps indécis. Comme la plupart des Français sous l'Empire, je m'étais désintéressé peu à peu de la chose publique. L'homme qui disposait en maître absolu de nos droits, de nos ressources et de nos forces, et qui garantissait en échange notre repos et notre prospérité, était le seul auteur de cette guerre : ne devait-il pas la mener à bonne fin, sous sa respon-

sabilité personpelle, avec Tarmée qu'il avait organisée à sa guise et les moyens d'action que nous ne lui avions pas marchandés? Je ne vous donne pas ce raisonnement pour très bon ni surtout pour très héroïque; mais, hélas 1 des millions de Français valides l'ont fait en même temps que moi. Que d'hommes en état de porter les armes se sont dit, entre le 15 juillet et le i^^ septembre 1870 : € C'est la querelle de Guillaume et de Napoléon ; qu'ils la vident ensemble I »

L'irréparable catastrophe de Sedan et la chute piteuse de l'Empire ont dissipé les incertitudes et mis les mauvaises raisons à néant. Il n'est resté que deux nations en présence, mais deux nations dont l'une avait déjà malheureusement un avantage marqué sur l'autre. Le 4 septembre, au matin, en ^prenant la funeste nouvelle, je pris mon parti. Le 5, le 6 et le 7, les habitants de Courcy firent leur petite révolution , à l'exemple de Paris, et j'eus trop d'affaires chez moi pour songer à quitter U place.

Il nous tomba du ciel un sous-préfet inespéré dans la personne de mon ancien camarade Auguste Foulard. Après le licenciement de la garde mobile, il avait été soldat en Afrique, journaliste au quartier latin, secrétaire d'un écrivain poussif, le savant M. Carbeuzières, et, de temps en temps, maître d'étude. La destinée capricieuse l'avait nourri de truffes quelquefois, fréquemment de pommes de terre frites, en le faisant jeûner plus souvent qu'à son tour.

Au milieu de ces vicissitudes, il était resté gai, franc du collier et scrupuleusement honnête, fuyant

la bohème comme le feu et craignant d'emprunter deux sous pour son tabac, « attendu, disait-il, que c'est assez d'un insolvable par famille. » Sous le ministère Ollivier, il avait publié, avec l'argent d'un jeune Valaque, un journal littéraire où l'on ne faisait que de la politique; et sa petite campagne contre le plébiscite du 8 mai n'avait manqué ni d'esprit ni de courage. C'est* pourquoi , dans la soirée du 4 septembre, un ancien ami du club des conspirateui^, parvenu à un poste secondaire, mais important, au ministère de la place Beauvau, le fit prepdre dans son galetas,* lui offrit la sous-préfecture, l'envoya se vêtir de neuf et lui glissa dans une poignée de main un billet de mille francs qui ne sortait pas du Trésor.

Le bon Auguste, un peu vieilli par les secousses de la vie, mais encore solide et décidé à bien faire, nous arriva comme un sauveur. On cassait des carreaux, on décrochait des enseignes, les jeunes fous rossaient le guet sous l'uniforme de quatre malheureux agents de police, et les ouvriers de la fabrique avaient la prétention de m'installer à la mairie malgré moi. Ce qui était plus grave, on cherchait Martin-Sec , notre affreux commissaire , pour lui faire expier ses méfaits de décembre 1851, et l'on finit par le trouver au fond d'une alcôve chez Mme Mousse. Hélas 1 oui, chez la vieille modiste hospitalière dont j'avais fréquenté la maison, du temps que j'étais jeune et badouillartl Mon nouveau sous-préfet paya de sa personne. Il n'avait aucune raison de s'intéresser à ce drôle, m^is il ne devait pas tolérer le désordre et la violence. Il ât

prendre les armes à la garde nationale, releva le moral des agents, prit le commissaire au collet en lui disant à Toreille : « Laisse-toi faire, animal ! je te sauve la vie. » Et il le mit en sûreté dans la prison de ville, sous la garde de quatre citoyens résolus. Malheureusement le Martin était tellement effaré qu'il se fit justice Jui-même. En lui apportant à dîner, on le trouva pendu à un baiTeau par sa cravate et ses bretelles. A part cet accident, qui fit couler fort peu de larmes, tout alla bien désormais dans notre chère petite ville, et Auguste Foulard put se livrer sans distraction à la levée des mobilisés, selon le vœu du gouvernement de la Défense nationale.

Quoique l'élément civil, découragé par les défaites successives de nos soldats, eût besoin d'être galvanisé, les Tourangeaux s'en allaient au dépôt ou au camp d'instruction sans se faire tirer l'oreille. Des hommes mûrs et des adolescents imberbes s'engageaient pour la durée de la guerre. Tous les célibataires de la famille Dumont, mes cousins, mes neveux à la mode de Bretagne, étaient sous les armes ; déjà même le pauvre Victor venait d'arriver à Goblentz : parti avant nous tous, il avait été pris avec 80 000 autres dans la souricière de Sedan.

Au risque d'aller le rejoindre, je faisais mes paquets en grand mystère ; j'avais choisi ma garnison : c'était Belfort, où mon beau-frère Jean commandait une compagnie du ¥ bataillon au 84« de ligne. Mes voyages quotidiens à Gourcy rendaient la fraude assez facile ; Barbe ne savait rien de mes projets.

rien de mes arra*igements. Je comptais lui brûler la politesse et partir à l'anglaise, le 20 septembre, par le train express de midi, en jetant une lettre d'adieu à la poste.

Tout marcha bien jusqu'au jour que j'avais fixé. Mais lorsque je sortis du lit à six heures et demie. Barbe, qfti d'habitude se levait après moi, sauta dans ses pantoufles et me dit : « A nous deux ! J'espère que tu n'as pas la prétention de me cacher tes pas et démarches? Ce serait la première fois. Mon ami, je sais où tu vas. Les bons maris, et tu en es un, n'ont pas de secrets pour leurs femmes, quand même ils ne leur disent rien. Depuis un mois, je suis la confidente de tes aspirations, de tes incertitudes, de ta résolution définitive. Tu n'as jamais rêvé tout haut, mais nous dormons assez près l'un de l'autre, mon bien-aimé, pour que je lise à livre ouvert dans le fond de ton cœur. Vous vous imaginez, vous autres, qu'en fermant la bouche et les yeux vous passez à l'état de coflTres-forts : que vous êtes donc jeunes I Mais, rien qu'à la façon dont tu as embrassé nos enfants hier soir, j'ai deviné que c'était pour aujourd'hui. N'essaye pas de mentir; à quoi bon? Tu n'en es pas capable, mon Pierrot ; je t'assure que tu es transparent, au moins pour moi, comme un homme de verre. Je sais ce qui te pousse et ce qui te retient ; j'ai noté la minute où un argument décisif a fait pencher la balance. Veuxtu que je te dise non seulement ce que tu vas faire, mais encore où tu vas? Tu vas rejoindre mon frère au fort des Barres, sous Belfort. Est-ce vrai? >

J'étais si bien cloué par la stupéfaction que je

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trouvai à peine assez d'esprit pour lui répondre : « Eh bieni soit! c'est la vérité. Mais si tu voyais tout, et si tu ne m'as pas arrêté à moitié chemin, tu m'approuves, ou du moins tu me pardonnes? » Elle m'attira vers elle, me fit asseoir au pied de notre lit, prit mes mains dans les siennes, fixa ses beaux yeux sur les miens, et me parla avec une tendresse grave, presque solennelle :

« Mon cher mari, je ne suis qu'une femme, mais je suis une Française. J'ai appris à aimer la patHe en t'aimant; ton pauvre grand-père m*a fait comprendre qu'elle devait m'étre aussi chère, et, s'il se peut, plus chère encore que toi. Tu n'as jamais oublié ces leçons d'un vrai citoyen, ni moi non plus. Pierre I on ne pardonne pas à l'homme qui fait son devoir, on ne le félicite même pas ; on lui dit : Tu as pris le bon chemin ; marche I Si j'essayais de te persuader, au moment d'une telle séparation, que je suis contente ou tranquille, tu ne me croirais pas, et tu aurais raison. J'ai peur, comme tu auras peur la première fois que les obus allemands éclateront autour de toi, mais je fais ce que tu feras alors, mon bien-aimé : je tiens bon. Notre cause est juste, elle est sainte, elle est de celles pour lesquelles il serait également beau de vaincre ou de mourir. Sers-la donc de tout ton courage. Si tu reviens, comme j'en ai le ferme espoir, je t'aimerai plus qu'autrefois, ce qui sera un joli tour de force. Si tu ne reviens pas, je ferai quelque chose de plus fort et de plus méritoire : je vivrai pour élever nos enfants dans l'admiration de leur père, dans l'amour du pays et le culte de la liberté. Sommes-nous d'ac-

cord? Oui. Alors va -t'en; éï)argnons-nous l'un à l'autre les attendrissements qui cassent bras et jambes. Tu as besoin de toutes tes forces, mon grand soldat, et moi aussi. Je jure de ne pas verser une larme avant midi cinq. »

Elle assista sans sourciller à ma toilette, vint avec moi embrasser nos filles dans leur chambre, tira les oreilles des garçons qui cueillaient des champignons sous les chênes du parc, et me conduisit au chemin de fer en me donnant de vive voix quelques petites commissions pour son frère. A la dernière minute, elle fut bien tentée de me suivre plus loin et de pousser jusqu'à Courcy. Mais elle ne se sentit pas assez sûre d'elle, ou peut-être de moi, et, après m'avoir appliqué sur les joues deux bons gros baisers de nourrice, elle s'enfuit et disparut.

A la fabrique, je mandai tous les chefs de service, l'un après l'autre, et, sans leur faire mes confidences, je parlai d'un voyage assez long, d'une régence possible, des pleins pouvoirs que la patronne prendrait en main, le cas échéant. Le travail marchait assez bien, quoique la guerre nous eût enlevé les hommes les plus valides. Notre population ouvrière était presque réduite aux vieillards, aux femmes et aux enfants, mais les commandes venaient toujours, les matières premières ne manquaient pas, le bassin de l'Allier nous donnait du charbon en abondance ; les transports seuls n'étaient plus ni très réguliers ni très sûrs.

Catherine me servit à déjeuner la côtelette inévitable après les œufs brouillés de rigueur. Je lui annonçai le retour de la femille et je lui recom-

mandai mes enfants, ce qui la faisait toujoui-s rire, car mes enfants étaient à elle autant et plus qu'à moi. Mes malles m'avaient précédé à la gare, je m'y rendis en promeneur, je pris mon billet pour Lyon (Paris était bloqué depuis la veille), et je me promenai sur le quai en attendant le train, qui avait trois quarts d'heure de retard.

Cet express avait un faux air de train de marchandises ; il transportait plus de munitions et d'approvisionnements militaires que de voyageurs. A l'appel des employés : « Courcyl cinq minutes d'arrêt! » un seul wagon s'ouvrit, et j'en vis sauter un gros homme de soixante-dix ans, tout blanc de barbe et de cheveux, mais joliment ingambe pour son âge et son oMibonpoint. Il tenait son billet à la main et s'élangait vers la sortie avec tant d'impétuosité qu'il me heurta au passage. Je le pris par l'épaule en l'appelant brutal. Il me sauta au cou en m'appelant : Pierre! Cher Pierre! et je l'embrassai en pleurant : c'était Basset.

« Où vas-tu'/ me demanda-t-il.

— A la frontière. Et toi?

— Moi aussi, mais après t'avoir vu. Et, puisque je te tiens, je ne te quitte pas. En route!

— Mais ton billet?

— Je payerai en arrivant.

— Et tes bagages?

— Je n'en ai pas. Nous autres Américains, nous voyageons les mains dans nos poches. »

Il monta en wagon avec moi, et j'eus le temps de l'examiner des pieds à la tête. L'âge ne l'avait pas visiblement fatigué. Sa personne un peu épaissie.

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mais solide et compacte, semblait faite d'os et de muscles. L'œil scintillait sous le sourcil blanc, les dents brillaient sous la moustache de neige ; le teint uniformément coloré indiquait un tempérament sanguin bronzé par la vie au grand air. Les cheveux coupés ras formaient une brosse touffue ; la barbe courte et claire sur les joues se terminait en longue pointe comme celle d'un bouc. Une casquette de drap gris à visière de cuir verni, un vêtement complet, couleur de poussière, des souliers lacés de cuir jaune, à semelles épaisses et larges, une chemise de flanelle et un faux col de percale composaient tout son accoutrement ; une sacoche de maroquin noir lui tenait lieu de bagage. ^

« Nous autres Américains, disait-il, nous jetons notre linge quand il est sale, et nous le remplaçons par du neuf : c'est une économie de blanchissage.

— Ah ! çà, décidément, tu l'es donc, citoyen d'Amérique?

— Non, mon cher. Impossible I Je n'avais qu'un papier à signer, la chose était faite. J'ai essayé dix fois, vingt fois, cent fois : la plume m'est toujours tombée des mains. Tu n'imagines pas à quel point „ cette bêtise ou plutôt cette infirmité m'exaspérait ; j'étais furieux contre moi-même. Maintenant...

— Maintenant?

— Eh bien I oui, maintenant, j'aime autant ça. S'il est écrit que MM. les Allemands me casseront les os, les morceaux en seront français. »

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