‹ Le roman d'un brave hommeChapitre 2 sur 15 · LIBRAIRIE HACHETTE ET O · texte numérisé non relu

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79, BOULEVARD SAINT- OERMAIK, 79

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L'auteur der notre forfune, Pierre Dumont, était fils unique du charpentier Pierre Dumont, dit Mes Semblables, et petit-fils de Pierre Dumont, dit La France, cultivateur au village de Launay. ^

Il faut que vous connaissiez ces deux hommes, dont le souvenir m'est plus cher et j^us respectable que tout. Mon aïeul paternel était un de ces prolétaires campagnards qui, sans posséder presque rien, pourraient vivre cent ans sans manquer de pain et élever par surcroit une nombreuse famille. Son patrimoine, la dot de ma grand'mère et les acquêts de la communauté formaient un total bien modeste, car la vente de ce domaine éparpillé sur tout le ban de la comnmne a produit une douzaine de mille francs, les frais payés. Il y avait une maison d'habitation, antique et délabrée, mais qui me semblait admirable, à cause du grand lierre et des moineaux nichés dans les trous; le jardin d'à côté, tout petit, mais commode, car le persil et les légumes y étaient à quatre pas de la cuisine; le jardin d'en bas, situé dans le voisinage du moulin et ravagé par 1^ escargots; le verger peuplé de vieux arbres sous lesquels mon père et mes oncles ont mené paître tour à tour l'unique vache de la femiile. Ajoutez à cela un petit carré de pommes de terre, le long d'un autre champ, clos de murs, où mes pauvres.chers vieux reposent aujourd'hui ; une vigne où l'on récoltait non seulement quelques barriques de vin aigrelet, mais des haricots mange-tout et des pèches enplein vent, vertes et veloutées, dont l'amertume délicieuse me fond la bouche en eau lorsque j'y pense; enfin, tout en haut du pays, une chènevière où je n'ai jamais vu pousser

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un brin de chanvre, mais où Ton admirait le roi des cerisiers, un arbre énorme et généreux dont les fruits mûrs à point et dévorés sur plaça me transportaient au septième ciel. Oh I les cerises de 1838! Jamais je n'en mangerai d'aussi bonnes, car je n'aurai plus jamais dix ans.

Pour expliquer comment cent vingt ares de teri^e, découpés en petits morceaux, ont pu nourrir cinq garçons et une fiUe, tous vivants, bien portants et honnêtement établis, j'aurais besoin de vous montrer mes grands-parents dans cette activité tranquille, mais incessante et réglée, qui distingue le petit cultivateur de nos pays. Du plus loin qu'il m'en solivienne, je vois mon grand-père et ma grand'mère levés avec le jour, bien lavés dans l'eau fraîche de leur puits, et cheminant, chacun de son côté, jamais ensemble, vers une besogne ou une autre. Je les vois, quoiqu'ils n'aient jamais eu d'autre montre que le clocher de leur village, réunis ponctuellement à midi autour d'un plat de légumes au lard^ flanqué de quelques friandises comme le radis noir en tranchés ou la salade de concombres. C'est grand'maman qui fait le pain et la cuisine depuis qu'on a marié ma tante Rosalie au maréchal ferrant de Grancey. Jamais serviteur ni servante n'a mis les pieds dans la maison; on s'est toujours servi les uns les autres. Il y a eu de rudes moments, paraît-il, quand les petits n'étaient encore bons à rien et qu'ils ouvraient des becs insatiables. Et c'est juste à ce moment-là que le pain s'est mis à coûter cinq et six 'francs la miche , après les guerres de l'Empire. Mais personne n'a trop pâti, et la

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preuve, c'est qu'on est là, au grand complet. Depuis que les enfants gagnent leur vie à part,- les vieux Dumont sont quelquefois tentés de dire qu'il y a trop à la maison pour eux seuls. Leurs forces n^ont pas diminué sensiblement, et ilsbont toujours ausdî peu de besoins que lorsqu'ils nourrissaient un petit peuple. La vache donne plus de beurre et de fromage qu'ils n'en peuvent consommer. Le marché de Courcy, où grand'maman va deux -fois par sen^ maine, à pied, son panier sur la tête, paye le farinier et l'épicier. Quant au boucher, un juif ambulant qui colporte les morceaux d'une vache trop vieille ou d'un veau trop enfant, les Dumont n'oht affaire à lui que dans les occasions solennelles. Je ne parle ni du tailleur ni de la coutudère, car les habits du père étaient indestructibles, et la mère s'habillait elle-même, de pied en cap, à la vieille mode de Touraine. Elle fikit, cousait, tricotait, lavait et repassait avec la dextérité d'une fée; et il faut croire que le bonhomme n'était pas maladroit non plus, car pour fabriquer une échelle, réparer une tonne ou un cuveau, ajuster une vitre, emmancher un outil, il ne s'adressait qu'à lui-même. Ce n'est ni le docteur ni le pharmacien qui pouvait déranger l'équilibre de leur budget, car ils ont vécu vieux ans sans savoir ce que c'est que d'être malade. Ils étaient donc à l'aise sans argent, chose commune dans nos campagnes : leur superflu s'écoulait chez mes oncles et chez mon père en paniers de fruits, en rayons de miel ou en fromages salés, et jamais un mendiant ne frappait à leur porte sans recevoir des mains demagrand'mère une tranche de son p^n bis.

Je voudrais vous laisser leur portrait plus vivant que le mauvais daguerréotype aux trois quarts e(£%cé qui les montre assis côte à côte sur un banc dotant la maison. L'ardeur du soleil, la longueur de la pose, la maladresse -de l'artiste forain, tout a concouru, ce me semble, à les défigurer. Mon grandpère, quand je l'ai connu, c'est-à-dire quand j'ai commencé à me connaître moi-môme, était un grand vieillard, légèrement voûté, mais solide et nerveux. Ses cheveux blonds, qui ne se sont jamais décidés à blailchir, tombaient en boucles sur le cou et encadraielït un visage très iier, aux yeux bleus, aux dents puissantes, au menton carré. Sur sa face toujours rasée, Ife hâle qui noircit les bruns avait étendu une patine rougeâtre comme celle des bronzes florentins. Son col rabattu et ouvert en toute saison, sans cravate, montrait les veines, les muscles et les tendons d'un cou noueux; on devinait à cet échantillon un corps parfaitement sec et sain, allégé de tout embonpoint paf le perpétuel entraînement du travail. Greuze a connu ce type, et il l'a peint plus d'une fois, mais en l'amollissant beaucoup. Ma grand'mère avait été, disait-on, la plus jolie fille du village. Elle-même s'admirait quelquefois, par habitude, dans une vieille gravure coloriée que jfrand-papa avait achetée au colporteur « pour la ressemblance » et qui s'intitulait : la Petite Futée. Hélas I la petite futée était devenue une bonne grosse mèpe, et les fossettes de ses joues se noyaient un peu dans les rides. Mais l'œil était toujours vif, les pommettes fraîches, les dents blanches, la voix jeune et mordante. D'ailleurs, c'était ma grand'roa-

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tïian, je l'aimais telle que l'âge, le travail et la maternité l'avaient faite, et je ne l'aurais pas échangée contre une autre. Le vieux Dumont était sans doute du même avis, car il l'aima jusqu'à sîf.mort, en la querellant tous les jours.

Si l'amour, comme on Ta souvent imprimé, vit de contrastes, il avait de quoi se nourrir dans cet honnête petit ménagé. Les deux vieillards ne se resr semblaient pas plus au moral qu'au physique. L'un était hardi, entreprenant, aventureux à l'excès; l'autre, sage, prudente et routinière au delà de toute mesure. Le bonhomme avait accompli, dans son temps, des choses extravagantes; la bonne femme piétinait à petits pas dans les chemins battus. Il y avait en lui quelque chose de la généreuse folie de don Quichotte, et chez elle un atome du bon sens pratique et railleur de Sancho Pança. S'il eût été maître absolu de sa personne et de ses affaires, il aurait fait peut-être une grosse fortune, car il avait l'esprit ouvert à tous les vents, et les bonnes idées ne chômaient pas dans son cerveau. C'est lui qui découvrit, en 1799, la riche marnière de Launay, et qui fit voir à notre agent-voyer, sur le tracé de la nouvelle route, en 1817, le banc d'argile réfractaire. Mais grand'maman ne lui permit jamais d'aborder une affaire aléatoire, pas plus qu'elle ne toléra sur les petits lopins de la communauté l'expérience des cultures industrielles, comme le houblon, la garance, la betterave à sucre, qui ont enrichi bien des gens. Les deux ou trois essais qu'il se permit à rinsu de sa femme, sans argent et sans appui moral, réussirent inoins bien. Elle en prit avantage sur lui ;

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il en garda un. peu d'aigreur contre elle, et ce fut la matière de discussions sans fin où ils n'avaient tort en bonne foi ni l'un ni l'autre.

Mais leurs querelles elles-mêmes étaient d'un bon exemple pour leurs enfants, car le plus grand malotru de la terre, au bruit toujours discret de ces débats, aurait appris à vivre. Jamais les deux vieillards ne se sont tutoyés; ils n'avaient pourtant pas hanté la cour de Louis XV, quoiqu'ils fussent nés tous les deux sous le règne du Bien-Aimé. Les paysans tourangeaux de leur' âge et de leur voisinage étaient polis comme eux, et, comme eux, sans avoir appris la grammaire, parlaient un doux Langagi;, aussi harmonieux, limpide et coulant que l'eau du Cher dans le parc de Chenonceau.

« Père, reprendrez- vous de la salade?

— Grand merci, mère ; gardez pour vous. :s> Voilà le ton de leur conversation lorsque la paix

régnait au logis. En temps de guerre, voici les plus gros mots que j'aie eu l'occasion d'entendre :

« Père Dumont, m'est avis que vous vous trompez tout à fait I

— N'ayez crainte, mère Dumont, je sais encore ce que je dis. »

En fin de compte, après maintes querelles aussi terribles que celle-là, ils s'étaient partagé, vers 1800, la direction des affaires. Il avait été convenu que maman Dumont, jeune alors et fort entendue, aurait les clefe de tout, depuis la cave jusqu'au grenier, et qu'en revanche l'éducation des enfants nés et à naître appartiendrait sans réserve au père. Partage inégal, qui livrait à une femmelette de vingt-sçpt ans

les finances, ragriculturej le commerce, tous les ministères, sauf un; mais les femmes, qui vâlest cent fois mieux que nous, nous sont surtout supérieures en économie domestique. L'épargne française est leur ouvrage; ce sont elles qui ont créé nos milliards à lorce de cacher de petits sous dans de grands bas. Ma grand'mère, depuis le premier jour jusqu'au dernier, fut une ménagère incomparable, dure à elle-même, sévère aux enfants, sans pitié pour les fantaisies du père Dumont.

« Si je n'étais pas là, lui disait-elle, vous n'auriez ni une pièce de toile dans l'armoire ni un tonneau de vin dans la cave, et vous vous sei^iez mis vous-même à la broche pour mieux régaler vos amis. »

Dame! elle ne les aimait pas beaucoup, les amis. Mais c'est en leur fermant parfois la porte au nez qu'elle épargna de quoi leur rendre de vrais services, après avoir aidé mes oncles et mes tantes, qui n'avaient pas tous réussi.

Le grand-père, de son côté, fut un instituteur comme on n'en voyait guère en ce temps-là, ni même aujourd'hui. Il n'était pas grand clerc, je v*us l'ai dit ; il savait lire couramment, écrire avec un peu d'effort et compter assez mal, au dire de sa femme; sa bibliothèque, formée de quinze volumes d'histoire et d'autant d'almanachs, garnissait mal une planchette enfumée entre l'horloge à gaine et le vieux baromètre. Mais Pierre Dumont, dit La France, n'avait pas son pareil au monde pour commenter éloquemment deux mots qu'on lit sur les drapeaux et qui sont : Honneur et Patrie.

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Comme sa familla était vieille, établie à Launav de temps immaérnorial, et estimée de tout le pays dans un rayon de trois ou quatre lieues, il portait fièrement un nom qui représentait, à ses yeux, plusieurs siècles de travail et de bonne conduite. Ce nom, modeste et banal entre tous, il ne Teùt pas échangé contre ceux de Turenne et Condé réunis; il gardait une profonde reconnaissance aux braves gens qui le lui avaient transmis d'âge en âge, si net et si pur; il se faisait un devoir sacré de le garder exempt de blâme, et il voulait que ses enfants en prissent bon soin comme lui. Il s'expliquait là-dessus, en famille, avec un peu d'emphase, mais d'un tcm si loyal que personne ne pouvait l'entendre sans partager sa conviction. Sa morale se formulait en axiomes bizarres, mais respectables, dont mon père et mes oncles ne s'avisèrent jamais de rire :

« Un Dumont ne ment pas. Les Dumont n'ont jamais emprunté un sou sans le rendre. Il n'y a pas de place pour le bien d'autrui dans la maison Dumont. Un Dumont ne frappe pas plus faible que lui. Si tu manquais de respect à une femme, tu ne serais f^às un Dumont. Les Dumont, de tout temps, ont été les serviteurs de leurs amis-. »

Cet ehseignement, secondé, selon toute apparence, par le bon naturel des auditeurs, eut pour effet de maintenir à un niveau assez élevé les sentiments de toute la famille. Il était impossible que de jeunes paysanSj à peine dégrossis par un magister de village et livrés, dès l'enfance, au travail manuel, devinssent des hommes supérieurs; mais j'ai pu constater que mon père et mes oncles, et tante RosaUe aussi,

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exerçaient avec dignité les professions les plus humbles, et que pas un enfant du grand-papa La France n'oublia le reâpect de son nom.

Le moment est venu d'expliquer le surnom ou le sobriquet du bonhomme.- Nos Tourangeaux sont des railleurs impitoyables, prompts à trouver le défaut de la cuirasse et à larder les gens d'un seul mot, comme si l'esprit de Rabelais soufflait encore à travers champs. Or mon grand-père, il faut bien Pavouer, prêtait le flanc à la plaisanterie par un patriotisme trop ardent pour n'être pas démodé.

Il avait été volontaire en 1792, dans sa vingtdeuxième année, et, n'en déplaise au savant académicien qui démolit pieusement la plus noble de nos légendes, il n'avait pas couru à la frontière de Wissembourg comme un chien qu'on fouette, mais comme un bon soldat et un bon citoyen, enflammé de l'amour du pays. Ce n'est pas pour cueillir des lauriers qu'il prit le sac et le fusil, mais pour repousser ce fléau et cette honte abominable qui s'appelle l'invasion. Gomme il ne se vantait de rien, sinon d'avoir fait son devoir, et comme il revint se marier sans avoir gagné ou accepté aucun grade, je suis mieux informé de ses dangers et de ses misères que de ses coups d'éclat, s'il en a fait. Mais je crois fermement, sur sa parole, que les armées de la Meuse et du Rhin ont fourni de belles marches sans souliers, et livré de rudes combats le ventre creux. Il racontait avec un mâle plaish' ces actions classiques où la valeur personnelle de l'homme jouait le rôle principal et où les plus savantes com- J)inaisor)s d'un général eii chef étaient bouleversées

par une charge à la baïonnette. Mon imagination d'enfant s'allumait aux récits de la délivrance nationale. J'étais bien trop timide et trop respectueux pour aller dire, de but en blanc : Grand-papa, racontez-moi donc la guerre ! Mais lorsque par bonheur j'obtenais la permission de passer quelques jours de congé à Launay, on me couchait après souper dans un coin du grand lit à colonnes torses, on tirait sur moi les rideaux de toile de Jouy ; la lampe s'allumait; ma grand'mère mettait son rouet en mouvement; mon oncle Joseph, le charron, arrivait, suivi de sa femme ; une demi-douzaine de voisins et autant de voisines entraient successivement, les femmes avec leur tricot, les hommes avec leurs grands bras pendants et leurs mains lasses ; tout le monde s'asseyait sur les chaises de paille ou sur les bancs de bois poli, et la conversation s'engageait. Après les inévitables propos sur la pluie et le beau temps, choses qui sont d'un intérêt majeur à la campagne, et les mercuriales du marché, et les petits événements de la ville voisine, on abordait des questions plus hautes et d'un intérêt plus général, comme la suppression de la Loterie, l'invention des allumettes allemandes, qui devaient remplacer le briquet phosphorique , le retrait des anciennes monnaies, l'obligation du système métrique, la création des chemins de fer, souhaitée par ceux-ci, redoutée par ceux-là, mise en doute par le plus grand nombre. Quelquefois le père Antoine, épicier et cantonnier, tirait de sa poche un journal de la semaine dernière, emprunté à l'unique cabaret du village, et la politique entrait

en jeu. Mais soit par un chemin, soit par un autre, mon grand-père aiTivait toujours à son thème favori, la glorification de là France et l'exécration de l'étran^ ger. L'étranger, pour Iui,,se divisait en trois sections également haïssables : l'Allemand, l'Anglais et le Russe. « Tous ces gens-là, disait-il, veulent avoir la France, parce qu'ils ne trouvent chez eux que du sable, de la boue, de la neige et du brouillard, et que la France est le plus beau pays du monde, le plus doux à habiter, le meilleur à cultiver, le plus varié dans ses aspects, le plus riche en produits ^e toute sorte, et, pour tout dire en un mot, l'enflB^t gâté de la nature. C'est pourquoi le premier devoir du Français est d'avoir l'œil sur la frontière et de se tenir toujours prêt à défendre le patrimoine national... » Il exprimait avec une émotion poignante ce qu'il avait senti de honte et de colère en apprenant que l'étranger foulait le sol sacré de notre France, et le mouvement spontané qui l'avait fait soldat avec un million de Français, tous patriotes comme lui. Le monde n'a rien connu de plus généreux, de plus désintéressé, de plus grand que cette guerre défensive, telle que je la vois encore à travers mes impressions d'enfant et ses souvenirs de vieillard. J'en rêve encore quelquefois, à mon âge. Mon esprit est hanté de visions à la fois sombres et radieuses, où les soldats français, coude à coude, én^hataillon carré, déchirent leurs cartouches avec les dents et repoussent à coups de baïonnette les charges de l'ennemi. Le canon fait un trou, cinq ou six hommes tombent : l'officier, impassible sous ses épaulettes de laine, crie aux autres : Serrez les

rangs! £t le drapeau, ce clocher du régiment, resplendit au milieu de la fumée sous là garde de quelques vieux sous-officiers, résolus à mourir plutôt que de le rendre. Au bout d'une heure ou deux, ronnemi, repousié, décimé, découragé, se débandé; on le charge, on le sabre, on le disperse ^aux cris de : Vive la nation I vive la République !

Lorsque Pierre Dumont frappait un ennemi de sa main, il ne se privait pas de l'interpeller à la mode des héros d'Homère :

« Beau capkaine> allez voir là->bas si j'y suis I »

Ou bien : .

' « Noble étranger, à l'ombre des bosquets paisibles! »

S'il lardait un simple soldat, c'était en style familier :

c Eh I garçon, cela t'apprendra. Rien de tel ne te fClt arrivé si tu avais planté tes choux. »

Cette éloquence était dans l'esprit de l'époque, mais quelquefois peut-être ralentissait-elle l'action. Mon grand-père s'en aperçut un jour qu'il croyait bien pourfendre je ne sais quel émigré de l'armée de Condé.

a Parricide! lui criait-il, ton dard ne déchirera pas le sein de notre commune mère I »

Le parricide, un joli freluquet, tout galonné d'or4 brandissait une petite épée de cour : il en porta un coup terrible entre les deux poumons de l'orateur, qui resta six mois sur le flanc. Lorsqu'il sortit de l'hôpital, encore mal en point, on lui offrit son congé définitif, qu'il accepta sans se faire prier. La paix de Bàle était signée et le territoire français

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évacué depuis un bout de temps. Jamais Pierre Dumont n'avait demandé autre chose, et il se souciait fort peu de promener son sac et son fusil à travers les capitales de TEurope. Chacun chez soi, telle était sa devise ; ni conquérants ni conquis. Aux camarades qui commençaient à parler de palmes et de gloire, il répondait :

« Que voulez-vous? je suis un volontaire que trois ans de campagnes n'ont pas rendu troupier. Prouvez-moi donc qu'il est superbe et glorieux d'aller faire chez le voisin ce que nous jugeo» tous abominable quand le voisin le fait chez nous I »

Il rentra au village, épousa Claudine Minot, une amie d'enfance à qui il avait dit : Attends-moi ! et gagna lestement ses chevrons de père de famille, sans retourner la tète vers ses anciens camarades de lit, qui passaient maréchaux, princes ou rois sous Bonaparte. Mais au commencement de Tannée 1814, quand il sut que les étrangers, si longtemps molestés chez eux, revenaient à la charge et envahissaient la France par tous les bouts, le volontaire de 92 se réveilla plus jeune et plus acharné que jamais. Si j'interprète bien ses demi-mots et les reproches discrets de ma grand'mère, il s'échappa la nuit, comme un voleur, laissant sa femme et ses enfants, courut à pied jusqu'au fin fond de la Champagne et s'engagea dans un régiment où on le fit sergent d'emblée, bien malgré lui, tant les bons sous-officiers étaient devenus rares 1 Lui-même n'a jamais compris par quel miracle ou quelle fatalité, après avoir reçu le 27 janvier le galon simple i\ Saint-Dizieir, il se retrouvait dans la même ville

le 25 mars avec les épaulettes de capitaine. Il faut dire que dans Tintervalle il avait vu Champaubert, Montmirail et Montereau, pris part à vingt combats et assisté à une grande bataille.

Chaque fois que papa Dumont racontait la campagne de France, il y avait toujours un moment où il baissait la voix comme pour raconter des choses mystérieuses. L'auditoire se serrait autour de lui, et moi, dans le grand lit où je faisais le mort, je tendais tous les ressorts de mon être pour saisir le secret plein d'horrevjf . Et j'accrochais des lambeaux d'histoire où il était question de villageois à l'affût derrière les haies, de coups de fusil tirés à la brune sur les traînards et les isolés, de cadavres enfouis dans les jardins ou jetés dans les puits.' Le digne homme parlait avec effroi de cette campagne sinistre, dont les exploits ressemblent terriblement à des crimes.

« Quant à moi, disait-il, je n'ai fait, commandé ou permis rien de tel ; les Dumont ne confondent pas la guerre avec l'assassinat ; mais il faut passer quelque chose au patriotisme exaspéré, et je ne juge personne. »

Le lendemain de ces veillées, je m'échappais furtivement de la chambrette où Ton m'avait porté tout endormi, et l'on me surprenait quelquefois penché sur la margelle d'un puits, cherchant à démêler au fond de l'eau le profil d'un cosaque ou la silhouette d'un pandour. '

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