‹ Le roman d'un brave hommeChapitre 3 sur 15 · MES SEMBLABLES · texte numérisé non relu

MES SEMBLABLES

Les cinq fils du père La France, n'étant ni paresseux ni manchots, savaient à quatorze ans tout ce que le paysan de chez nous apprend sans maître : monter un cheval à poil, conduire une charrette, tracer un sillon, bêcher un carré de jardin, faucher un pré, tailler la vigne. Mais comme on n'avait ni domaine à leur laisser, ni capitaux à engager pour eux dans quelque ferme, et comme ils répugnaient au métier de garçon de charrue, qui est dur et ingrat entre tous, on les mit en apprentissage selon le goût et l'aptitude de chacun. Le plus jeune, Louis, voulut être cordier; le quatrième, Joseph, se fit charron; le troisième, Bernard, fut cordonnier; Auguste, dit Cadet, .apprenait le métier de tisserand lorsqu'il tomba au sort. Il fut soldat six ans, assista à la prise d'Alger, obtint son congé à Lyon, y trouva de Touvrage dans la soierie, épousa une honnête et jolie oiirdisseuse et ne revint plus. Les pauvres gens

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ont beau faire tous les efforts et tous les sacrifices pour garder leurs enfants auprès d'eux ; la famille la mieux unie est vouée à la dispersion. Maman Dumont se lamentait souvent à l'idée que ses enfants, nourris de son lait^ étroitement liés ensemble et dévoués à leurs parents, ne se retrouveraient pas au complet autour de sa table. Ils revenaient au gîte, un jour l'un, tantôt l'autre, jamais tous à la fois. L'oncle Joseph était le seul qui habitât Launay, et il n'y gagnait pas facilement sa vie. Ma tante Rosalie avait trouvé son -établissement dans un village distant de deux lieues environ ; mais son mari, bon ouvrier, ne faisait pas fortune, et sa maison était pleine d'enfants. Aussi ne la voyait-on guère.

Mon père était le plus heureux de tous, et naturellement le plus utile aux autres. Il habitait Courcy, le chef-lieu d'arrondissement situé à quatre kilomètres au plus de son village natal. C'est là qu'il avait fait son apprentissage chez maître Housset, le charpentier ; c'est là qu'il était venu se fixer après son tour de France, maître à son tour, auteur d'un chef'd'ceuvre que j'ai gardé pieusement, et successeur de son vieux patron, dont il avait épousé la fille. J'ai peu connu mon grand-père Housset : il était veuf depuis longtemps et cassé par les rhumatismes. Je sais qu'il vivait chez nous, bien soigné, dînant à la place d'honneur, avec ma mère à sa droite et mon père à sa gauche, et qu'il passait presque toutes ses journées dans une chambre pleine d'outils et de bois découpés, à la recherche du mouvement perpétuel. Il mourut sans l'avoir trouvé, à ma {Mremière année d'école.

La maison où je suis né a disparu depuis longtemps, avec neuf ou dix autres, pour faire place à la gare du chemin de fer. Elle était au bord du canal, sur le chemin de halage. Sa petite façade blanche, tapissée de vigne, se cachait au fond d'un vaste enclos toujours encombré de troncs d'arbres, de madriers, de planches, de bois du Nord taillés uniformément et mis en pile. Sur la porte de ce chantier, on lisait notre enseigne : « Dumont aîné, charpentier, » et un peu plus bas, sur la droite, une plaque de tôle vernie portait les mots : Sapeur-pompier, Cinq ou six.bambins de mon âge venaient, entre les classes, prendre leurs ébats avec moi sur ce terrain fertile en récréations de tout genre, plein de cachettes incomparables, et merveilleusemelht disposé pour le jeu de bascule, dont nous raffolions tous. Ma mère poussait les hauts cris quand elle me voyait à cheval au bout d'une poutre en équilibre instable qui montait et descendait to.ur à tour. Mais papa lui disait : « Laisse-le faire I Les enfants ne profitent que de leur propre expérience. Une chute rinsti'uira mieux que vingt leçons... » La méthode avait du bon, car, sans autre professeur de gymnas- ^ tique que la gaminerie de mon âge et l'instinct de conservation personnelle, je devins agile et prudent. Quelques années plus tard, quand je commençai à me servir de mes yeux comme de mes bras et de mes jambes, j'appris sur le même terrain l'estime et le respect de mon père. Les charpentiers sont presque les seuls ouvriers que la division du travail, si bienfaisante et si funeste en même temps, ne peut pas transformer en machines. Ils sont et doivent

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être complets, et, dans ce temps où pas un horloger sur mille n'est capable de fabriquer une montre de toutes pièces, ils savent leur métier depuis  jusqu'à Z. Quand je voyais mon père, avec ses outils primitifs, débiter une pièce de bois et la finir si correctement que le rabot n'y eût rien trouvé à reprendre, et quand le xùéme jour il ajustait devant moi, sur le sol," les innombrables pièces d'une charpente aussi coiftpliquée que la couverture de l'abattoir neuf ou celle du marché aux grains, je me sentais tout fier d'être son fils, et j'éprouvais autant d'admiration que de reconnaissance pour ce travail manuel dont nous vivions.

Nous en vivions fort bien, ma foi 1 et nous étions heureux, sans être riches. Le salon, où l'on n'entrait guère, était meublé d'acajou poli et décoré de belles gravures bien encadrées. On y voyait un tapis neuf devant la cheminée et un petit carreau de moquette au pied de chaque chaise. Dans la salie à manger, toute en noyer, papa, maman, les compagnons, les apprentis et moi, nous nous réunissions trois fois par jour, le matin pour manger la soupe, à midi pour expédier un gros morceau de viande et un énorme plat de légumes, le soir enfin pour partager une pièce de lard ou de bœuf froid, un chaudron de pommes de terre bouillies, une salade et un fromage du pays. La grosse Catherine, notre servante, ne cuisinait pas mal du tout ; le pain était blanc et tendre, et chacun se versait du vin à sa soif Quand ma grand'mère s'invitait sans façon, après le marché, ou quand papa La France nous* apportait un panier de ses poires, ma mère descendait elle-même à la

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cave, et elle reparaissait sivec deux bouteilleâ de vin oacbeté^, une dans chaque main*

Le jardinet, que nous cultivionâ en jouant, le canal voisin, la rivière, les bois, la plaine étaient mis à contribution pour varier notre ordinaire. Mon p^re était grand pêcheur à la ligne : il lançait l'épervier; il n'était pas malheureux à la chasse. Lorsqu'il avait affaire dans un village des environs, il prenait son fusil, sifflait son chien d'arrêt, Ynon vieil ami Pluton , gUssait son grand compas et son crayon carré dans, une poche du carnier et faisait route à travers choux. J'étais libre de l'accompagner quand l'école chômait pour une raison ou pour une autre, et- ces courses m'ont laissé des souvenirs chers et charmants.

D'abord, mon père était le plus bel homme qui fût au monde, et j'admirais naïvement en lui le chefd'œuvre ^e la nature. Son grand corps svelte et droite fiie& yeux noirs ombragés de sourcils touffus, sa figure pâle, allongée par un bouquet de barbe brune, ses cheveux ras, son cou brûlé par le soleil, ses mains puissantes, ses mollets saillants, et jus* qu'à ses grands pieds logés tout à leur aise dans leurs souliers de cwir écru, représentaient, au hioins pour moi, un type accompli. Je l'aimais sur* tout dans sa veste de drap ou de coutil, suivant la saison, et sous sa casquette américaine à visière droite. Le dimanche, en redingote noire et en chapeau de soie, il avait l'air emprunté, et c'est à peine si je le reconnaissais à la parade des pompiers sous l'uniforme lourd. et bi*illant qui faisait Torgueil de ma mère.

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Lorsqu'il avait sa veste et son caniier, moi ma blouse grise et mes guêtres, et qu'an heureux destin nous donnait à tous deux la clef des champs , je lui disais avec un accent de joie et de tendresse inexprimable : Papa, nous sommes nous. Alors il haussait les épaules, In'embrassait sur le front et répondait en grossissant sa voix : En route, mauvaise troupe ! Et, partant 'du pied gauche, il m'enseignait le pas des compagnons du tour de France : « Une, deux! une, deux! la pointe en bas, le jarret tendu! Voilà comme on arpente un kilomètre en dix minutes. »

Je m'essoufflais bientôt; il enrayait sa marche, et nous causions. CertesJ, j'ai eu l'occasion de rencontrer dans ma vie déjà longue beaucoup de vrais savants, diplômés par les facultés et contrôlés par les académies; mais je persiste à croire que mon père, simple artisan de petite ville, est un des hommes les plus complets que j'aie connus. Il ne savait pas tout, la chose est sûre, mais il savait un peu de tout, et ce peu, il le savait bien, l'ayant appris et presque deviné par lui-même. Son tour de France avait duré trois ans, et il avait mis le temps à profit. Il s'était promené du nord au sud et de l'est à l'ouest, et, tout en travaillant de ses bras pour gagner le pain quotidien, il s'était servi de ses yeux et de ses oreilles. « Mon secret est bien simple, disait-il : je n'ai jamais traversé un champ sans regarder les plantes qui y poussaient, les bêtes qui â'y noHrrissaient, et sans échanger quelques mots dé bonne amitié avec l'homme qui y travaillait. Jamais non plus je ne suis sorti d'une ville, petite

OU grande, sans avoir observé de mon mieux ce qu'on y fabriquait. Ouvrier, j'ai trouvé partout des ouvriers qui savaient peu ou prou leur affaire, et leurs leçons ne m'ont jamais coûté qu'une poignée de main. » D'ailleurs, n'avait-il pas lui-même touché à jtout, mis son petit talent aii service de cent industries, construit des fermes, des filatures, des abattoirs, des moulins, des pressoirs, des brasseries, des distilleries, des bateaux pour la mer? Avant d'amorcer les goujons au bord de notre petitç rivière, il avait vu pêcher le hareng sur la côte normande, la sardine en Bretagne et lé thon dans la Méditerranée. Ah! que le tour de France est une bonne chose, et qu'on ferait bien d'y pousser les jeunes gens de toute condition !

La lecture est assurément une excellente chose, et mon père ne s'en privait pas depuis qu'il avait un peu de loisir et d'aisance. Il s'était procuré, petit à petit, cinq ou six cents volumes bien choisis; il feuilletait constamment l'Encyclopédie des connaissances utiles et les manuels Roret; il était même abonné avec trois ou quatre voisins à une feuille libérale de Paris; mais il-prisait par-dessus tout les connaissances qu'il avait acquises tout seul. Moi aussi, il m'accoutumait doucement, patiemment, à voir et à penser par moi-même, au lieu de m'imposer ses idées, que mon humeur docile et soumise eût aveuglément acceptées. Plus son autorité sur moi était irrésistible, plus il lui répugnait d'en tirer avantage pour me pétrir l'esprit à son gré. Jamais je n'ai vu professeur plus modeste et moins dogmatique. Il n'affirmait pour ainsi dire rien et se con-

tentait d'attirer mon attention sur les choses, sans dire ce qu'il en savait.

Quand nou§ entrions dans un bois, par exemple, il me donnait une leçon à chaque pas, et je ne me sentais point à l'école. J'avais pris insensiblement l'habitude d'étudier les couches du terrain chaque fois qu'un talus coupé les mettait en lumière. Je nommais les animaux et les plantas par leur^ noms, je les classais en tâtonnant un peu, et il me laissait taire, sauf à me ramener d'un mot ou d'un sourire lorsque je m'égarais. A.u fond, il n'était pas beaucoup plus fort en histoire naturelle que grand-papa La France et le vieil instituteur de Launay, mais il avait le don de tout envisager au point de vue pratique : il distinguait soigneusement les. animaux utiles des animaux nuisibles, et j'appris de bonne heure à respecter la taupe, le crapaud, la chauvesouris, la couleuvre, les oiseaux insectivores et tous nos amis méconnus. Je désignais exactement, grâce à lui, les diverses essences de bois, leurs qualités, leurs prix; on ne m^eût pas ti'ompé de beaucoup sur l'âge d'un chêne, et quand j'étais resté sur mes petites jambes pendant une minute ou deux devant un vétéran de la foret, j'étais capable de vous dire à peu de chose près combien de stères il pouvait donner, tant en bois d'œuvre qu'en bois de chauffage. Au bout de ces petites classes en plein air, il y avait toujours une récompense. Je ne rentrais jamais à la maison sans rapporter un bouquet de violettes, une botte de digitales ou un fagot de bruyères roses pour maman, selon que nous étions au printemps, en été ou en automne. Au temps de

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la sève montante, papa me fabriquait des flûtes de Pan ou des sifflets taillés dans Técorce du saule, et des canons en bois de sureau. Nous faisions des récoites de fraises en juin, de framboises en juillet, de mûres à la fin d'août, et mon père les logeait danâ dé jolies bottes rouges ou blanches, aux dépens d'un merisier ou d'un bouleau qu'il écorçait. En septembre, nous ravagions les noisetiers; les châtaigniers, les alisiers et les sorbiers avaient leur tour en octobre. Depuis le mois d'avril jusqu'aux premières gelées, nous ramassions des champignons de toutes les couleurs, morilles, chanterelles, cocherelles, oronges, bolets. Mon père estimait que lès hommes sont fous de rejeter par crainte un aliment exquis, presque aussi nourrissant que la viande de boucherie, quand un enfant de dix ans peut apprendre en une saison à distinguer les bons champignons des mauvais. J'étais absolument de cet avis, mais ma mère ïie se montra jamais bien rassurée; Elle tremblait un peu devant nos larges platées de cèpes, et elle ne manquait jamais d'en prendre une bouchée ou deux, pour mourir avec nous si nous étions empoisonnés.

Mon père professait et pratiquait une philosophie un peu courte, mais saine et solide; toute en morale, sans ombre de métaphysique. Elle avait pour principes une assez haute conception de la dignité personnelle et un vif sentiment de la solidarité humaine.- Il faisait le bien pour le bien, pour avoir, disait-il, le plaisir de raser chaque matin les joues d'un brave homme; et il fuyait les excès en tout genre, parce qu'il ne voulait à aucun prix se dé-

gi'ader. Je ne sais pas à quelle école il avait appris ce stoïcisme modeste et pratique. Certains emblèmes trouvés au fond d'une armoire m'avaient faft supposer quelque initiation maçonnique, mais ma mère m'assura que, dans l'état de charpentier, on portait quelquefois des insignes professionnels. Ce qui n'est pas douteux, c'est que longtemps après sa mort j'ai rencontré quelques-unes des ses maximes familières dans les Pensées de Marc-Aurèle, Comme le philosophe couronné, il était quelque peu citoyen du monde; c'est-à-dire que le patriotisme de grand- / papa La France lui semblait trop étroit. Les frontières n'étaient à ses yeux que des lignes de fantaisie, puisque les peuples, unis par l'amitié plus encore que par l'intérêt, ne formaient qu'une, grande famille.

a Non 1 disait-il, nous ne reverrons plus la guerre. Les hommes, en se connaissant, ont appris à s'estimer. D'ailleurs, le monde entier mettrait au ban de l'opinion celui qui traiterait ses semblables en ennemis. >

Voici à quel propos on l'avait surnommé : Mes Semblables. A l'âge de vingt-deux ans, en allant de Nevers à Moulins, il avait eu le bonheur de sauver au péril de sa vie un homme et un cheval qui se noyaient dans la Loire. L'événement s'était passé bien près de la petite ville de Decize, où il se proposait de coucher. Il se sécha, soupa avec ses camarades, et il allait se mettre au lit quand la gendarmerie envahit leur modeste auberge et conduisit tous les charpentiers par-devant monsieur le maire. Ce personnage était un hobereau fort guindé et prodi-

gieusemént haut sur cravate, le vrai maire de 1819. Il fit ranger les compagnons sur une ligne et dit au greffier d'entendre le cocher Jean Soubirat. Mon père vit entrer son homme de la Loire, qui le reconnut aussitôt et lui sauta au cou en criant :

^ Le voilà, le héros bienfaisant et modeste ! »

Le héros n'était pas content. Sa mauvaise humeur redoubla lorsque monsieur le maire le fit sortir du rang, lui demanda ses nom et prénoms, toujours sous Tgeil de la gendarmerie, puis l'interpella noblement en ces termes :

« Sais-tu que c'est très bien, ce que tu as fait là? »

Lui qui n'aimait point à s'entendre tutoyer de haut en bas, répondit d'un ton un peu sec :

« Monsieur, si c'était mal, je ne l'aurais pas fait.

-^ Sans doute, mon garçon. Mais, en te précipitant au sein des ondes, prévoyais-tu qu'un administrateur vigilant signalerait ta noble conduite à Son E«ceillence monsieur le ministre de l'intérieur?

— Il ne faut pas tant de raisons pour poser un paquet et ôter une veste.

— C'est vrai; mais si, un jour, rentré dans tes foyers, tu recevais une belle médaille d'or ou d'argent avec un grand diplôme signé du roi! Eh! mon gaillard?

— Le roi n'a pas besoin de savoir si les pauvres gens s'aident entre eux ; c'est leur affaire.

— Je n'y songeais pas I Tu es pauvre, et quelques louis te feraient plus de profit qu'une récompense honorifique.

— On n'a besoin de rien quand on travaille

comme mes compagnons et moi. Et l'on ne reçoit pas l'aumône, monsieur le maire : on la fait. »

Le maire, qui commençait à s'échauffer, haussa le ton :

« Ainsi, mon brave, tu ne veu x rien, ni prime ni médaille! Eh bieni tu es servi. Il ne faut pas être, comme on dit, plus royaliste que le roi.

— Je suis assez payé par le bonheur d'avoir secouru mes semblables.

— Tes semblables? Ah çà, le cheval de Soubirat est donc ton semblable aussi? Au fait, il est un peu rétif. 3>

Et de rire. Mon père se fâcha tout à fait.

t< Monsieur, dit-il, j'ai dit une sottise, et j'en avais le droit, car je ne suis qu'un paysan mal équarri; mais vous, qui représentez l'autorité, vous n'avez pas le droit de rendre un honnête homme ridicule. »

C'était assez bien répondu, mais nous sommes citoyens d'un pays où ni les bonnes raisons ni les bonnes actions ne désarment la raillerie. Compagnons et gendarmes avaient ri de mon père ; le sobriquet de Mes Semblables lui resta. Il le portait d'ailleurs avec une parfaite sérénité, et c'est lui-même qui m'a conté cet épisode de sa jeunesse.

Le mépris des honneurs et Findifférence en matière d'argent étaient chez lui deux qualités héréditaires : il les tenait de papa La France et les poussait jusqu'à l'extrême, comme lui. Jamais ma mère, qu'il aimait tendrement et qu'il consultait sur toutes choses, ne put le décider à entrer au conseil municipal ou à accepter un grade dans la compagnie de pompiers. Il estimait que le conseil

marchait fort bien sans lui, que les hommes capables n'y manquaient pas, et qu'en général il vaut mieux confier les intérêts de la commune aux hommes de loisir qui ont montré quelque sagesse et quelque capacité dans la conduite de leur maison. Quand j'aurai fait mes preuves et cédé mon fonds, disait-il, on pourra voir/ Son obstination à pester simple pompier n'était pas seulement affairé de modestie; il y entrait beaucoup de dévouement. « Je n'ai pas l'habitude de commander, disait-il, et rien ne prouve que je m'en acquitterais mieux ou même aussi bien qu'un autre. En revanche, j'ai l'œil bon, le bras fort et le pied solide; pas un seul de mes camarades ne m'attraperait à la course sur le toit d'une maison à quati'e étages; pas un ne couperait une pouti>e enflammée aussi vite que moi. Ce n'est pas pour parader devant Igi sous-préfecture ou la mairie, mai§ pour sauver à Foccasion les personnes et les propriétés, quottous les ouvriers du bâtiment s'enrôlent dans la compagnie : ma place est là oii je serai le plus utile au jotrr du danger. Glorieuse ou modeste, il importe peu : c'est ma place. »

S'il manquait d'ambition pour lui-même, il en ^ avait beaucoup pour moi. On l'eût sérieusement affligé et humilié en lui disant que je n'irais jamais à l'École polytechnique. Selon lui, le progrès ne pouvait s'accomplir dans la société que par un travail ascendant des générations dans chaque famille, n disait quelquefois : i^ion père en sait plus long que le sien n'en a jamais su; je suis non pas meilleur assurément, mais plus savant que lui : il faut que Pierrot me dépasse; autrement, ce serait le

numde renversé. Fils, tu me monteras 3ur la tête, ou je. te renierai pour mon fils! » ,

Le jour où je sortis de l'école primaire pour entrer comme externe au collège communal, il me conduisit par la main jusqu'au cabinet de notre vieux principal, M. Dor, et j'entends encore les conseils de forme bizarre qu'il me donnait chemin fsdsant :

< Tu étais le premier dans la classe du père Ar* choux.: oublie-le, ce n'est rien, c'est une chose finie, enterrée, à recommencer sur nouveaux frais. Il s'agit maintenant de passer sur le corps de cent cinquante petits bonshommes que tu ne connais pas, avec quî tu ne t'es jamais mesuré, et qui se défendront, sois-en sûr. Si tu en viens à bout, tu iras faire ta rhétorique et tout ce qui s'ensuit au collège royal, et là encore il faut être premier, sous peine de manquer l'École polytechnique. Et à l'École polytechnique, si tu n'es pas premier, tu n'auras pas le choix de ta carrière; tu voudras être ingénieur des mines ou des ponts et chaussées, et on te nommera sous-lieutenant, attaché à la personne d'un canon. Joli métier, dans un siècle de paix et de** fraternité, où le canon a dit son dernier mot depuis longtemps! Sois donc premier partout où tu ira^ I Jusqu'à l'âge dé vingt-cinq ans, un garçon ne dbit song^ qu'à une chose : être premier 1 fitmainte-*nant, veux-tu^ savoir pourquoi? C'est que le banquet de la vie est une tabler d'hôte, comme j'en ai traversé beaucoup, où il n'y a pas de quoi pour tout le monde. Les premiers arrivés sont bien servis; les derniers ne trouvent souvent que le torchon au fond

du pot. Sois donc premier, mon cher enfant, ne iûtr ce que pour avoir le plaisir de donner la moitié de ta part à quelque autre I »

Ce langage m'étonna beaucoup, et je ne pus l'entendi*e sans un serrement de cœur. 11 contrastait étrangement avec la philosophie de mon père, si douce, si humaine, si désintéressée. Le monde m'apparut tout à coup sous un aspect nouveau ; le but de la vie se déplaça sans transition comme s'il eût sauté d'un pôle à l'autre. Ainsi donc il ne s'agissait plus d'étudier parce que la science est bonne, de rechercher la vérité pour elle-même, de faire le bien pour le bien, d'aimeï l'humanité comme une plus large famille, mais de courir à travere la foule en jouant des coudes, culbutant celui-ci, écrasant celui-là, pour arriver à table avant les autres et manger le meilleur morceau I A cette idée, les larmes me vinrent aux yeux, et j'aurais éclaté en sanglots si je n'avais retrouvé dans les derniers mots de mon père le bon cœur et la générosité que j'aimais tant en lui.

Il devina mon émotion; s'arrêta court au milieu de la rue et se baissa pour ni?embrasser cinq ou six fois. <( Pauvre petit! pardonne-moi de te montrer sitôt le côté sombre de la vie. J'oubliais que tu n'as pas douze ans et qu'à ton âge on voit tout en beau. Je suis nerveux, j'ai mal dormi, je ne pense, depuis plusieurs jours, qu'au grand pas, au pas décisif que tu vas faire. Le collège où tu entres aujourd'hui, c'est le chemin des carrières libérales, qui toutes sont de vrais champs de bataille, à ce qu'on dit. Aucun Dumont n'a encore passé par là; tu ne nous

auras pas toujours auprès de toi pour te conduire; il faut bien que je t'ouvre les yeux sur les rivalités de.ce monde, où Ton n'a rien sans l'avoir conquis et disputé. Je ne te prêche pas l'égoïsme, qui est odieux, ni l'orgueil, qui est toujours doublé de sottise ; mais j'avais à cœur de t'apprendre aujourd'hui qu'il faut être premier en quelque chose pour servir ses parents, ses amis, ses concitoyens et notre grande patrie, l'humanité. >

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