‹ Le Roman d'un conventionnelChapitre 14 sur 37 · Annotations inédites · texte numérisé non relu

Annotations inédites

intérêt personnel. Il était bon de le constater, car rien n'explique mieux la métamorphose prochaine vers laquelle les événements vont le faire marcher à grands pas.

A cette heure, gentilhomme à la mode , magistrat d'avenir, châtelain accueillant et heureux d'avoir nombreuse compagnie, durant Tété, dans sa terre d'Épone, sise sur les hauteurs qui dominent la vallée de la Seine, il n'était encore qu'un homme affamé de renommée, aux manières engageantes, aux formes douces, désireux de plaire, flattant son monde, les jeunes avocats surtout, par des prévenances et des politesses, persuadé que leurs suffrages l'aideraient à réaliser ses ambitions vivement surexcitées par son élévation au poste d'avocat général, alors qu'il avait à peine vingt-cinq ans.

Cette élévation, il la devait au maréchal de Contades, qui vantait en toute occasion ses mérites, et surtout à sa cousine, la duchesse de Polignac. Elle l'avait présenté à Marie-Antoinelte. La reine s'était intéressée à ce jeune magistrat, chez qui les grâces de l'esprit égalaient celles du visage et qui, partout où il se montrait, brillait au premier rang par les unes cl par les autres. Le jour ofi, grâce à elle, il avait été nommé avocat général au Parlemcnl, elle

UN MAGISTRAT NOUVELLE COUCHE. b3

lui avait offert, brodée de sa main, la ceinture dont les magistrats ceignaient leur robe.

La vie alors semble n'avoir pour lui que des sourires et ne lui réserver que des faveurs. Toutes les portes s'ouvrent à son approche. Il est la coqueluche des femmes; il le sait, il en use et en abuse, sans perdre de vue ce que lui commande sa carrière : roué discret et ambitieux contenu, qui attend son heure et l'occasion, et se livre, en attendant, sous des dehors de tenue correcte et de sage réserve, à tous les agréments que dans le rang qu'il occupe, et sa fortune aidant, il lui est aisé de goûter. Il est entièrement à sa place dans ces temps précurseurs de mémorables cataclysmes et dont Talleyrand a dit qu'il faut y avoir vécu, pour connaître la douceur de vivre.

Sous la parure intellectuelle et matérielle qui le rend alors si séduisant, rien encore n'annonce le révolutionnaire fougueux qui couve en lui. II assiste, sans que rien le révèle, aux préludes de la Révolution, toujours en apparence du côté de l'autorité royale, qui semble n'avoir pas de. serviteur plus respectueux. Mais, vient le 14 juillet 1789 : alors, il éclate et se dévoile. L'insurgé perce brutalement sous le magistrat. Il se joint aux bandes qui marchent contre la Bastille.

Bientôt après, en se vantant d'avoir figuré, ce jour-là, dans les rangs de la populace, il rappellera, pour s'en faire un titre aux suiïrages des électeurs, que deux combattants ont été tués à son côté. Ce n'est donc pas en curieux qu'il assiste à ce spectacle, mais en acteur, et si sa présence au milieu de l'émeute qu'encouragent ses propos et ses exemples, est véritablement extraordinaire, elle l'est moins pourtant que l'impunité assurée à la .scandaleuse violation de ses devoirs de magistrat. Au lendemain de l'événement, il occupe en efl'et son siège sans qu'aucune voix s'élève pour flétrir sa conduite et demander justice, preuve douloureuse de l'impuissance dans laquelle est tombée l'autorité royale en ce jour de fureurs sanglantes.

Dès ce moment, en dépit de ses fonctions qu'il conserve, en dépit des adjurations de sa mère, de sa grand'mère, de son grand-père Magon delà Lande, de ses grands-oncles Magon de la Balue et Magon de la Blinaye, et probablement du vieux maréchal de Conlades, il va briser le cercle des traditions familiales, dans lequel il a grandi ; il abdiquera le royalisme qu'il a toujours professé et sera à jamais enrôlé dans le parli des démolisseurs. La métamorphose est complète autant que soudaine. Beaucoup d'au-

très de qui l'on n'attendait guère pareil revirement ont fait comme lui, — dans le Parlement même, on peut citer LepelletierdeSaint-Fargeau, — mais aucun avec la même violence, ni avec la même fougue.

S'est-il jeté dans le parti de la Révolution, comme le dit un de ses biographes *, parce que son collègue Dambray lui portail ombrage et faisait obstacle à son avancement? C'est attribuer à un grand effet une cause par trop minime. Il était assez bien en cour pour avoir raison de ses concurrents les plus redoutables, et, à son âge, déjà parvenu si haut, il pouvait se flatter de poursuivre sa carrière avec un égal bonheur si l'ancien régime eût duré. Mais il le sentait perdu, voyait venir le nouveau et, dépourvu de conviction, de discipline morale, possédé « d'un goût déterminé pour la métaphysique et d'un désir eflVéné de renommée », il se donna au parti qui lui parut devoir le mieux réaliser les visées de son âme ambitieuse. En tout cas, sa défection fut définitive et sans retour.

Durant l'automne qui suivit la prise de la Bastille, il se trouvait en son château d'Epone,

Page 1