‹ Le Roman d'un conventionnelChapitre 15 sur 37 · Fcller, Dictionnaire biogruphit/ue · texte numérisé non relu

Fcller, Dictionnaire biogruphit/ue

(lonl il laisail les honneurs à quelques invités. L'un d'eux, licUart, alors avocat au Parlement', nous a laissé un récit où l'on entend Hérault de Séchelles, entré déjà dans le camp de la Révolution, tenir des propos violents, cyniques et révoltants. 11 avait jeté le masque et se révélait tout entier :

« J'entendis des propositions à me faire dresser les cheveux sur la lèle, raconte Bellart. Dieu, les rehgions, jusqu'au respect dû à la paternité, tout fut mis en question, et avec un cynisme et une liberté d'expressions, qui me firent tâter plus d'une fois pour savoir si je ne rêvais pas et si j'étais bien véritablement chez un des premiers magistrats de France. Dans les discussions, le maître de la maison se reposait des impiétés avec des obscénités. »

Nous devons au même témoin cet autre trait qui complète la physionomie de Hérault de Séchelles nouvelle manière. Ayant assisté à la prise de la Bastille, il avait vu la tète de Berthier portée au bout d'une pique par ses assassins; Foulon, beau-père de Berthier, traîné dans un cabriolet par d'autres scélérats; et la

1. On sait (|iril lui prociirt'ur j;('ri('riil sous la Ucstaurnlioii. Los détails (jui suivent sont extraits de rintroduLliun placée en tôle de ses œuvres.

rencontre des deux sinistres cortèges qui voulurent, après s'être réunis, obliger le vivant à embrasser la tête du mort. Il racontait cette scène hideuse, plaisamment, comme si elle n'eût été que ridicule.

« Figurez-vous un peu cette scène, narrait-il en ricanant, et ce malotru présentant la tête au beau-père comme s'il eût dit au gendre : « Baise « papa,... baise papa ».

Bellart confesse qu'il en eut le frisson.

LA PEiNTE GLISSANTE

Lancé clans celte voie, Hérault de Séchelles ne devait plus s'arrêter. Les plus modérés et les plus prudents, s'ils ont le malheur d'y entrer, sont entraînés plus loin qu'ils ne veulent : à plus forte raison ceux qui ne possèdent — c'est le cas de notre personnage — ni la prudence ni la modération. Dans sa famille, son revirement faisait scandale. Sa mère et sa grand'mère en gémissaient. Les tragiques événements du mois de juillet 1789 les avaient trouvées en villégiature estivale au « Grand Berceau », leur résidence de Livry. Elles résolurent d'y rester et de ne pas rentrer à Paris. Le maréchal de Conlades, laissant à Paris, dans son hôtel de la rue d'Anjou, sa malheureuse femme qui n'était plus qu'une pauvre malade dont la raison s'aflaiblis-

60 LE IlOMAN d\iN conventionnel.

sait de plus en plus et à qui suffisaient des soins mercenaires, alla les rejoindre. Depuis cinq ans octogénaire, mais ayant conservé, quoique impotent, toutes ses facultés intellectuelles, il vivait à peu près séparé de sa famille, qui, d'ailleurs, ne tarda pas à émigrer. Il n'attachait plus de prix qu'au plaisir qu'il goûtait dans la société de son amie. Quel qu'eût été le caractère de leurs relations antérieures, son âge, celui de Mme Hérault de Séchelles, qui touchait à la cinquantaine, la présence auprès d'eux de la vénérable veuve de René Hérault, ne laissaient guère de place aux commentaires calomnieux ou malveillants.

Comme, d'autre part, il préférait au séjour de Montgeoffroy celui de Livry, il adopta définitivement cette résidence et s'installa chez ces dames, où il était assuré de recevoir les soins que réclamait son étal. La jouissance de sa propre maison, voisine de la leur, fut abandonnée à ses domestiques ; il ouvrit son parc à la population de Livry et, décidé à ne pas émigrer, il voulut donner une preuve de son adhésion aux doctrines nouvelles en autorisant la municipalité Il célébrer dans ses jardins les fêtes civiques, qui devenaient de plus en plus fréquenles.

C'est de Livry que ses hôtes et lui assistèrent

LA PENTE GLISSANTE. Cl

aux malheurs publics sans en trop souffrir personnellement, mais affligés à l'excès de voir figurer le dernier des Séchelles au premier rang des ennemis de la royauté. Cependant, la demeure maternelle ne lui fut pas fermée. 11 venait souvent au Grand Berceau. S'il était condamné à y entendre des reproches, il y rencontrait toujours une tendresse ardente et sincère, que ne parvenaient pas à décourager ses propos. Jusqu'au jour où il devint pour ses propres complices l'objet de la suspicion qui lui coûta la vie, le prestige de son nom et sa popularité protégèrent tout ce qui lui était allié.

La population de Livry elle-même en profita; elle ne subit qu'accidentellement le contre-coup de la tourmente. Quelques nobles familles qui s'étaient réfugiées dans cette petite commune — les Bésigny, les Berny, les Jarjayes — furent laissées en repos tant que Hérault de Séchelles conserva son influence*.

Quant à lui, il poursuivait sa carrière, en homme que rien n'intimide et ne paralyse. Il avait cherché la popularité ; elle lui arrivait avec

1. Au commencement de 1793, on eut à Livry le spectacle alors bien étonnant d'un mariage célébré publiquement à l'église : celui de Mlle de Jarjayes, lille de l'homme courageux qui avait entrepris de sauver Marie-Antoinette, avec M. de Berny. — Noies manuscrites de l'abbé Esnot.

un corlègo de salisfactions et de faveurs. En 1790, lorsque les électeurs furent appelés à désigner des juges, les suffrages de ceux de Paris se portèrent sur Hérault de Séchelles, Le moment des violences n'était pas encore venu. Bien que les actes eussent pour effet de briser toutes les institutions du passé, les paroles restaient modérées. On en trouve la preuve dans le langage que tint le nouveau magistrat à ceux qui l'avaient élu.

« Le choix de mes concitoyens a surpassé mon attente. Mais, au moment que vos suffrages m'ont fait remonter au rang des juges, je n'ai dû écouter que les voix de la patrie et je me suis empressé de lire mon devoir dans une bienveillance qui m'honore. Ainsi, au milieu d'une révolution qui a tout changé, je vous devrai, messieurs, de me retrouver encore le même en continuant à consacrer ma vie au maintien de la justice et aux intérêts de l'humanité. »

Cette modération ne trompait pas tout le monde. La grand'mère Hérault, qui considérait l'élection des magistrats comme un attentat à l'autorité du roi, reprocha à son petit-fils de s'être laissé nommer par une assemblée électorale. Mais il était habile à .se faire pardonner. L'événement n'enleva rien à l'intimité des rela-

lions de famille. Hérault continua à se partager entre Paris où le retenaient ses fonctions et ses espoirs d'avenir, Livry où l'appelaient les nobles femmes qui l'avaient élevé, et sa terre d'Epone où il aimait à aller se délasser de ses travaux.

Au commencement de l'année suivante, il fut envoyé en Alsace, comme commissaire du roi, avec Mathieu Dumas, alors colonel du régiment de Languedoc-Infanterie, et le président Foisset, du tribunal de Nancy. Il s'agissait de rétablir l'ordre dans cette province, où la Révolution avait pris, dès ses débuts, un caractère de guerre civile. Il ne fallait, pour réussir dans une telle mission, que de la fermeté et un sincère désir de conciliation. Secondé par ses deux collègues, Hérault de Séchelles donna tout ce qu'on attendait de lui. Mais ce fut sa dernière manifestation modérée. Nommé, dès son retour à Paris, commissaire du roi au Tribunal de cassation, il ne fît qu'y passer. Au mois de septembre suivant, les électeurs de la Seine l'envoyèrent à l'Assemblée législative. 11 avait alors trente et un ans.

Un portrait de lui que j'ai sous les yeux date de cette époque. Il y est représenté vêtu d'un habit couleur de noisette à collet rabattu, les revers du gilet blanc étalés sur ceux de l'habit,

une ample cravatte blanche formant jabot, les cheveux poudrés, bouclés aux extrémités. La figure est douce, grave, l'œil mélancolique avec une expression de bonté. Rien n'y révèle le railleur cynique que nous a dépeint Bellart, ni l'insurgé qui a marché contre la Bastille. Sous celte physionomie d'aristocrate, il est difficile de deviner le terroriste de demain, le député qui va se ranger parmi les plus menaçants et que ses propos audacieux porteront à la présidence de l'Assemblée dans laquelle il vient d'entrer, et plus tard à celle de la Convention où il siégera comme député de Seine-et-Oise.

Mais, ne nous méprenons pas : ce masque est menteur! Les pensées qu'il nous cache ne tarderont pas à surgir, à éclater, à se traduire dans les actes et les paroles, qui nous montreront l'homme à nu, alors que, loin de se contenir, il aura tout intérêt à se montrer tel qu'il est. Il va maintenant brûler ses dieux d'antan, attaquer les souverains dont la bienveillance a tant contribué à satisfaire ses ambitions.

Royaliste de naissance, il tiendra à honneur de voter la mort du roi; catholique d'éducation, il détruira les sanctuaires, brisera les autels : « La nature doit être le Dieu des Français, comme l'univers est son temple. Il faut rem-

placer les rêveries du paganisme et les folies de l'Église par la Raison et la Vérité, les religions mensongères par l'étude de la nature. » Aristocrate de naissance, il souhaitera : « F..., entre nous que l'aristocratie s'en aille, par en haut et par en bas ».

A la Législative, il prélude à ce qu'il fera et écrira par la suite, en s'associant à toutes les mesures inquisitoriales et arbitraires; en en prenant parfois l'initiative, comme, par exemple, lorsqu'il propose à ses collègues qui l'approuvent, l'établissement du tribunal criminel que remplacera bientôt le tribunal révolutionnaire de sinistre mémoire. A la Convention, il fait mieux encore. Il provoque et approuve toutes les spoliations, toutes les violences. Il vote la déchéance de la royauté, l'emprisonnement de la famille royale et la mort de Louis XVI.

C'est en 1793, alors que sa métamorphose est complète et publique, qu'au jour anniversaire du 10 août en rentrant chez lui, après avoir présidé la solennité commémorative de cette journée, il trouve sur son bureau une lettre anonyme, saisie plus tard parmi ses papiers, qui lui apporte le témoignage insultant du mépris et des haines que d'honnêtes gens lui ont voués :

« Que de vils factieux, d'infâmes scélérats

sortis de la fange inventent et exécutent tous les crimes présumables pour se maintenir dans l'autorité qu'ils ont usurpée, c'est ce qui ne surprendra pas ceux qui connaissent la canaille et sa férocité. Mais qu'un gentilhomme français, promu aux plus hautes dignités, un magistrat chargé de maintenir les lois, un Hérault de Séchelles en un mot, s'associe et préside cette horde elïrénée, trahisse son corps, assassine son roi, c'est le comble de la scélératesse et de l'abomination. »

Ces propos ne sont pas pour l'émouvoir, ni pour le ramener en arrière. Il est probable qu'il y répond, en haussant les épaules, ce qu'il a déjà répondu à l'illustre Lavater qu'indignait sa conduite et qui s'en étonnait.

« Ces gens-là ne comprennent rien à notre situation ! »

Peut-être, d'ailleurs, à côté de celte lettre vengeresse, en a-t-il trouvé d'autres d'un ton très difl'érent, propres à la lui faire oublier, quelque billet doux de sa maîtresse du moment, d'autant plus appliquée à le flatter et à lui plaire qu'il devient chaque jour plus puissant. Rien n'étant indillérent dans l'existence d'un homme tel que celui-ci, on ne saurait passer sous silence les traits qui démontrent que les préoccupations

et les soucis de sa vie publique n'apportaient pas d'entraves à sa vie de plaisirs. Il continuait à mener de front Tune et l'autre.

Ici se pose une question qu'en dépit de nos démarches, il nous a été impossible d'élucider : la question de savoir si Hérault de Séchelles a été marié. Un de ses biographes ' nous dit qu'il avait épousé Mlle Desmaries. Mais, outre qu'il est seul à le dire, nous n'avons trouvé nulle part trace de ce mariage. Dans les innombrables documents qui ont passé par nos mains, il n'y est fait aucune allusion.

Par contre, il existe aujourd'hui plusieurs personnes qui, se fondant uniquement sur la tradition, prétendent descendre directement et légitimement du célèbre conventionnel. A les en croire, il a eu deux fils. L'un s'établit à Nantes, où son souvenir, — ceci résulte de nos recherches — n'a pas été conservé; l'autre, après des aventures que nous ignorons, se fit comédien et resta longtemps pensionnaire du théâtre Michel à Saint-Pétersbourg. Son héritier embrassa la carrière littéraire, publia quelques romans et mourut, en 1883, membre de la Société des Gens de lettres. C'est de lui que

1. Dictionnaire des Parlementaires, par Robert de Bourloton et Cougny.

sont issus les braves gens qui, dans la plus humble condition, continuent à porter le nom cpi'il a porté lui-même avec, assurément, la cerlude qu'il y avait droit

A rencontre de leurs dires, la vérité nous oblige à allirmer que cette certitude, quelque respectable qu'elle soit, repose sur une erreur d'origine. Nous en avons pour preuve l'acte de partage de la succession de Hérault de Séchelles, de sa mère et de son grand-père Magon de la Lande. Dans cet acte, dressé le 19 juillet 1808, « par-devant M" Drugeon et son collègue, notaires à Paris», ne figurent que des collatéraux. Il y est dit, en outre « que la dame de Séchelles (la mère du conventionnel) était héritière pour le dernier tiers de feu Nicolas-Augusle Rlagon de la Lande, son père, et est décédée sans avoir pris de qualité dans la succession de M. Jean-Marie Hérault de Séchelles, son fils, dont elle était seule présomptive héritière, ce dernier étant décédé sans postérité, ni frère, ni sœur, ni descendant de frère et sœur, le quatorze germinal an II ».

Cette pièce est décisive. Elle oblige à conclure que si Hérault de Séchelles a été marié, sa femme est morte jeune et qu'il l'avait ptM'due lorsqu'il fut guillotiné ; que si des enfants sont

nés de son mariage, ils n'ont pas vécu et qu'il n'a pas laissé de descendance légitime. On sait d'ailleurs par ce que nous avons précédemment raconté de lui, que son existence l'ut, jusqu'à la fin, celle d'un célibataire, d'un homme libre de liens conjugaux.

Sa liaison avec Mme de Saint-Amaranlhe, veuve d'un honorable officier, dégringolée dans les bas-fonds de la galanterie jusqu'à devenir tenancière d'une maison de jeux au Palais- Royal', avait déjà fait quelque bruit. Des personnalités politiques fréquentaient les salons de cette femme. Hérault de Séchelles s'y était trouvé avec beaucoup d'autres et avait eu part à ses faveurs. Sa jalousie, sa mobilité, et plus encore la lassitude avaient brisé cette chaîne fragile. Il était alors tombé dans les mains d'une sirène qui ne valait pas mieux : Barbe-Suzanne

1. On sait qu'elle fut envoyée à la guillotine peu de temps avant le 9 thermidor, avec sa fille, son fils et son gendre Sartines, dans la fameuse fournée dite des « Cliemises rouges ».

Giroux, épouse Quinquet ', plus connue sous le nom de Mme de Morency, maîtresse attitrée du député Quinette, jeune et jolie créature, extravagante et détraquée. On lui doit, outre quelques romans publiés sous le Consulat et l'Empire, cette profession de foi qui la juge et la classe : « La connaissance que j'ai des hommes m'a appris à traiter l'amour cavalièrement ». Elle traita de la sorte son mari, Quinette, Fabre d'Églantine, Biron, Dumouriez et une infinité d'autres. Dans un de ses romans qu'elle prétend être l'histoire de sa vie, histoire en tout cas très scandaleuse, elle a raconté sa liaison avec eux et surtout avec le « délicieux Séchelles ». Elle y a même inséré quelques lettres de lui -.

Sur beaucoup de points, ses dires sont suspects, l'inexactitude en est grossière. Quant aux

1. C'est sous ce nom — Quinquet-Moroncy — qu'elle comparut comme témoin dans l'instruction ouverte contre l'espion et ag;ioleur Uietrichsen qui fut exécuté avec les Dantonistes et qu'elle signa son interrog;atoire.

2. llUp'ine ou les Écueils de l'inexpérience. Paris, 1800. MM. Charles Monselet, dans ses Oubliés el Dédaignés; Jules Claretie, dans son Camille Desmoulins; Aulard, dans ses Orateurs de la Convention, ne mettent pas en doute l'autlienticilé des lettres de Hérault qui s'y trouvent. Charles Nodier, dans ses Souvenirs de la Hévolulioîi, affirme même en avoir lu plusieurs en autofiraphes. Une lecture attentive m'a convaincu toutefois que le texte original en a été dénaturé en plus d'un point.

lettres qu'elle attribue à son amant, et parmi lesquelles il en est sans doute dont elle a eu communication sans en avoir été la destinataire, il est visible qu'elle les a modifiées pour les mettre d'accord avec son récit et que, profitant de ce qu'elles ne portent pas de date, elle en a interverti Tordre chronologique, en vue de nous faire croire, ce que démentent les faits, que la liaison durait encore lorsque Hérault fut condamné.

Mais, ces réserves faites, il faut reconnaître que les extraits qu'elle cite ont une valeur documentaire qui permet de les considérer comme des pièces historiques. Ils nous révèlent sous son vrai jour le libertin qu'il y avait dans Hérault de Séchelles, le jouisseur effréné, mitigé d'un sentimental parfois un peu candide, jaloux et en môme temps incapable de se fixer, dominé jusque dans ses plaisirs par le pressentiment d'une fin prochaine, l'homme enfin qui, dans les bras de sa maîtresse, s'écriait :

« Je veux me hàler de vivre. Lorsqu'ils m'arracheront la vie, ils croiront tuer un homme de trente-deux ans. J'en aurai quatre-vingts, car je veux vivre en un jour dix années. »

Quand la Morency le connut, elle attendait avec impatience la loi sur le divorce, de|)iiis longtemps annoncée, et qui devait lui rendre

Irgalement la liberté dont elle jouissait de fait après avoir abandonné son mari. Elle séduisit Hérault en l'intéressant à son sort. Soucieux de plaire, il se fit l'ardent partisan du divorce et hâta la présentation de la loi,

A propos d'une pétition que la jeune femme avait adressée au Corps législatif dans la même intention, il lui écrivait :

" Cette lettre en forme de pétition est pleine d'esprit et de raisonnement juste. J'ai pris le parti de la lire à l'Assemblée; elle a été applaudie généralement K Comme beaucoup de mécontents ont fait de même que vous et ont réclamé la protection de l'Assemblée pour la dissolution de leurs liens, je ne doute pas que, d'ici à trois mois, le divorce ne soit décrété. Si vous en profitez, que m'en reviendra-il? Prendrez-vous de nouveaux liens avec votre ami, ou resterez- vous libre? »

Le divorce fut décrété ; la belle en profita et, son mariage annulé, ne garda plus aucune mesure dans ses débordements. Elle eut de nombreux complices, et, durant quelques mois, Hérault put se croire le préféré.

La société dans laquelle il vivait alors se com-

1. .le n'ai pas trouvé Iraco de celte lecture dans le comi>te rendu des débats sur le divorce.

posait surtout de spéculateurs véreux, qui trouvaient avantage à fréquenter les hommes au pouvoir et dont ceux-ci utilisaient les relations et le crédit, soit pour se procurer des ressources, soit pour être informés de ce qui se passait à Tétranger, soit enfin pour y faire savoir ce qu'ils voulaient qu'on y sût.

Dans cette bande d'aigrefins, produit spontané des démocraties naissantes, brillaient un défroqué, l'abbé d'Espagnac, l'ancien factotum de Galonné, accoutumé à spéculer sur les fonds publics, devenu sous la République fournisseur de l'armée et créancier de l'État, rallié en apparence à la Révolution, mais qu'on soupçonnait de jouer double jeu pour se faire bien voir de tous les partis, de servir les républicains en trahissant les royalistes et les royalistes en trahissant les républicains; Pereyra, qui avait ouvert rue Saint-Denis, avec cette enseigne : « Au bonnet de la Liberté », un débit de cigares de la Havane et de la Martinique, lequel n'était qu'un prétexte à de louches opérations financières; Proly, sujet autrichien, bâtard du prince de Kaunitz, assurait-on, qui s'était insinué dans les régions politiques afin probablement d'alimcnler les rapports qu'on l'accusa plus tard d'envoyer à l'étranger et qui se vantait d'écrire les discours

de Hérault; Dubuisson, homme de lettres mêlé à tout et bon à tout ; les deux juifs Frey dont la sœur avait épousé l'ex-capucin Chabot, un Danois nommé Dielrichsen, un Espagnol nommé Gusman, le fameux baron de Batz grand chef de cette clique d'agioteurs et d'espions.

Ce monde interlope, familier des couloirs de l'Assemblée, à tu et à toi avec les membres du Comité de Salut public, faisait fortune sur le dos de la République, grâce à la complicité de députés besogneux dont il payait l'inilucnce en pots-devin et en parts de bénéfices. Alors que les Français, déjà victimes de lois arbitraires, préludaient à la terreur prochaine par la misère que créait l'arrêt progressif de tout commerce et de toute industrie, ces accapareurs se récréaient, godaillaient, menaient joyeuse vie, associaient à leurs débauches des personnages politiques tels que Danton, Hérault de Séchelles, Delaunay, Chabot, Bazire, Fabre d'Eglantine, et de jolies femmes faciles et vénales, telles que la Sainte-Amaranthe, la Morency, les citoyennes Villars, de Lignères et une jolie Vénitienne, la Salvi, mariée à un conducteur d'artillerie.

Pour l'honneur de la mémoire de Hérault, on voudrait qu'il n'eût pas vécu dans ce milieu taré. Mais la vérité oblige à dire qu'il y figurait, s'y

livrait aux pires excès, et était devenu l'ami, le protecteur, peut-être l'associé des hommes d'argent qu'il y rencontrait. Quoique le luxe commençât à être proscrit, il n'avait rien changé à sou train d'existence. Il était toujours le délicieux, le brillant Séchelles, l'habitué des restaurants à la mode, le boute-en-train des voluptueuses soirées et des parties fines en lesquelles quelques-uns des nouveaux maîtres de la France célébraient leur victoire et se délassaient des travaux du jour.

« Je ne pourrai aller souper ce soir avec toi, comme je te l'avais promis, mandait-il à la Morency. Mais, demain, à midi, mon cabriolet et moi, nous serons à ta porte; nous irons ensemble dînera la Porte Maillot.... En revenant de dîner, je t'installerai chez toi et j'inaugurerai ton nouvel appartement. »

Il l'avait meublé pour elle et, jaloux de payer généreusement ses faveurs, il se mit en tête de lui faire obtenir un bureau de loterie. « Attendsmoi chez toi ; j'irai te prendre dans mon cabriolet à quatre heures et demie pour te mener dîner chez M. M.... Cet homme a de l'influence à l'administration. Je ne doute pas qu'il ne fasse avancer ton tour en possession. Mets ton joli petit chapeau jaune, il te sied si bien, ta jupe

bleue, la rédingolc blanche; de celte manière tu es à croquer. On me tiraille de quatre côtés à la fois, on me tourmente de toutes parts. Je n'en pense pas moins à toi et au ministre d'E.... 11 m'a promis sa voix pour toi; ainsi, joint à M. M..., je ne doute pas que tu ne gères bientôt sous ton propre nom. »

Elle eut son bureau moyennant quelques milliers de francs que Hérault déboursa. Ce fut le dénouement de leur brève liaison, au cours de laquelle ils ne s'étaient ni l'un ni l'autre piqués de fidélité. Elle prit fin sans les brouiller, au moment où Hérault élait envoyé en mission dans le département du IMont-Blanc avec Grégoire, Jagotet Philibert Simond! « C'est du Comité de Salut public, les chevaux mis aux voitures, que je t'écris. Je pars à l'instant pour le Mont-Blanc où j'ai une mission secrète et importante'. Ce voyage durera trois mois au moins. Ainsi, nous voilà séparés pour longtemps. Nous ne pourrons môme pas correspondre, car où pourrais-je l'adresser mes lettres? » Et, pour finir, il la renvoyait à un autre amant en lui souhaitant d'èlre heureuse avec lui.

Oue le lecteur ne sélonne pas que nous ayons

1. La Ini^sion n'avait lioii ilo socrot. Les débats de la Conv(.'ntion eu précisent Tubjet, et ils étaient publics.

un moment retenu son attention sur cet épisode frivole et en somme assez banal de la vie de Hérault de Séchelles. Pour nous contraindre à excuser les crimes des grands terroristes, on nous a tant vanté leur patriotisme, la gravité de leurs pensées, la correction de leur conduite privée, qu'on ne saurait trop montrer ce que cachaient souvent les dehors austères de leur personnage public.

Vus de loin, ils sont des géants farouches, exclusivement préoccupés du bien de l'État et qui n'ont répandu tant de sang innocent que parce qu'à leurs yeux, le salut de la patrie exigeait des hécatombes. Vus de près, leur grandeur diminue, leurs vertus s'effacent. Ils nous apparaissent affamés de domination, avec un cortège de vices, d'ambitions, de préoccupations personnelles ! ils ne seraient que des politiciens vulgaires, n'étaient leurs forfaits et le caractère tragique des châtiments dont la plupart d'entre eux ont été frappés.

Si sévère que puisse paraître un tel jugement, Hérault de Séchelles ne le mérite pas moins que ses complices. Il semble même que son éducation, ses tradition de famille, son passé, les principes qu'il a cyniquement reniés alors qu'il îiurait dû y trouver une protection contre de

funestes entraînements, obligent à le lui appliquer avec plus de rigueur. On s'en rendra mieux complc en lisant le récit de son séjour en Savoie où l'envoyait la Convention et où nous allons le devancer.

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