‹ Le Roman d'un conventionnelChapitre 17 sur 37 · UouisUes d'ilozicr · texte numérisé non relu

UouisUes d'ilozicr

rencontrer et se reconnaître des membres de cette famille sur les champs de bataille où ils combattent dans des rangs opposés.

La .branche de Savoie était originaire de Montmélian, Elle portait « d'azur à un crancelin cometé d'or, mis en fasce à cinq flammes aussi d'or, posées en fasce à la pointe, au chef d'or chargé d'une aigle éployée de sable ». Jusqu'en 1470, elle n'est connue que sous le nom de Noyelli devenu Noyel ou Noël. A cette date, Jean Noyel prend celui de Bellegarde en souvenir peut-être du mot d'un duc de Savoie qui, mettant un Noyel en un poste périlleux, lui avait dit qu'il lui confiait « la plus belle garde » de ses États. Ce nom, il le lègue en 1513 à son fils François, l'acquéreur du château des Marches, seigneur de Mons et ministre plénipotentiaire du duc Charles de Savoie à la cour de Charles Quint. Pour honorer dans sa personne la maison de Bellegarde, l'illustre empereur ajoute un aigle aux armoiries de cet envoyé et le crée chevalier du saint Empire.

Le petit-fils de celui-ci, Jean de Bellegarde fut maître des Finances de Savoie. C'est au profit de Janus son héritier, grand chancelier de la cour ducale, qu'en 1682 Victor-Amédée II érige en marquisat le domaine des Marches et en comté

B\BUOTHECA

celui (rEulrcmont. Deux des cinq pctils-fils de ce Janus exercèrent des commandemenls dans l'armée Piémontaise. Deux autres entrèrent au service du prince électoral de Saxe.

Aux approches de la Révolution, cette famille était représentée en Savoie par François-Eugène- Robert, comte de Bellegarde, marquis des Marches et de Cursinge, né à Londres en 1720. Longtemps général au service des États-Généraux de Hollande, il avait épousé une d'Hervilly, sœur du comte d'Hcrvilly blessé mortellement à Ouiberon. Au décès de son père, il vint se fixer en Savoie pour y jouir des grands biens dont il héritait. De son mariage, étaient nées trois filles : Adélaïde-Victoire en 177:2 \ Césarine-Lucie en 1774, et, en 1776, Françoise-Aurore-Eléonore, dont la naissance coûta la vie à sa mère. La comtesse deBellegarde mourut à vingt-trois ans,

1. Je crois devoir donner son acte de naissance, extrait des registres paroissiaux de Saint-François de Chamhéry : « 24 juin 1772, est née et a été baptisée Adélaïde-Victoire, lillo (le Francois-nobert-Eupène de Belleparde, marquis des Marches et de Cursinge, général-major au service de leurs Hautes Puissances les Ktats-Généraux, et de Marie-Cliarlotte-Adélaïde d'ilervilly, manjuise de Bellegarde. I*arrain : le seigneur .lanus de liellegardc, comte d'EntremonI, général d'infanterie, gouverneur d'Alexandrie; marraine : dame Adélaïde-Victoire de Castiile d'Hervilly, aïeule mnlcrnelle. >■ Quatre ans plus tard, les parrain et marraine d'Aurore lurent le comte de Nangy, inspecteur général des troupes sardes, et dame Aurore, comtesse de Uellcgurde.

laissant à son mari désespéré, avec le souvenir de ses vertus, ces trois enfants à élever.

Le comte de Bellegarde se dévoua à cette tâche avec toute la sollicitude que pouvait lui suggérer sa tendresse paternelle. Elle lui fut facilitée par l'intérêt qu'inspiraient à ses parents et à ses amis domiciliés à Chambéry les petites orphelines. Le nom qu'elles portaient leur assurait des sympathies et des appuis dans la société aristocratique de Savoie, où leur mère n'avait brillé qu'un jour, mais assez pour y susciter de longs regrets.

Elle est singulièrement attrayante cette société savoyarde, telle qu'elle existait avant l'annexion de la Savoie à la France. La correspondance de Joseph de Maistre, les lumineuses études du marquis Costa de Beauregard et de M. François Descostes nous y ont fait pénétrer'. Nous savons par eux quels inappréciables trésors d'esprit, de droiture, de conscience et de vertus y avait accumulés le temps et tout ce qu'en ces heures troublées, qui allaient changer brusquement sa destinée, elle révéla de courage dans l'épreuve et de beaux caractères.

1. Un homme (Vautre fois, par le marquis Costa de Beauregard; Joseph de Maislre 'pendant la Révolution, par M. François Descostes.

Les orphelines trouvèrent donc là des exemples si propres à former leur âme qu'on ne s'explique guère, quand on les suit dans leur vie aventureuse, qu'elles en aient si peu profité. Bientôt, en effet, on les verra se transformer subitement, se livrer sans retenue à tous leurs caprices, oublier les traditions familiales et, sous couleur d'attachement à la France, devenir pour ceux qui les ont connues, un objet de scandale et de réprobation. On se demandera quelles influences mystérieuses se sont exercées sur elles, quelles circonstances les ont faites si différentes de ce qu'elles auraient dû logiquement devenir. Pour répondre à cette question, il faudra se rappeler qu'à leur éducation première a manqué cette sollicitude maternelle que rien ne remplace et à laquelle celle de leur père, si grande qu'elle fût, n'a pu qu'imparfaitement suppléer.

Elles grandirent sans jamais quitter l'agreste pays de Savoie, l'hiver dans le vieil hùtel que possédait à Chambéry, dans la rue Croix-d'or, le comte de Bellegarde, et durant la belle saison, sous les ombrages des Marches. Les documents faisant défaut sur cette période de leur existence, il est plus aisé de se la figurer que de la décrire. Mais, on doit supposer (luelle porta l'empreinte

de l'incurable mélancolie qui, dans le cœur du père, survivait au trépas prématuré de sa femme. Du reste, et comme les filles étaient de riches héritières, on les élevait en vue d'un brillant avenir. Elles furent pourvues de tous les agréments qu'ajoute l'éducation à ceux que donne la nature.

En 1787, l'aînée d'entre elles, Adélaïde- Victoire — Adèle comme on l'appelait, — était un prodige de grâce et de beauté. Quoiqu'elle atteignît à peine sa quinzième année, elle donnait l'impression d'une plante superbe, poussée librement au grand air. Mince, admirablement faite, brune de peau avec de longs cheveux noirs et des yeux révélateurs d'une âme ardente et passionnée, dans l'enfant qu'elle était encore s'annonçait déjà la créature délicieuse qui, dix ans plus tard, amenée par son amie Mme de Noailles dans l'atelier du peintre David, au moment où il achevait son fameux Enlèvement des Saôines, l'impressionnait à ce point, qu'il lui demandait de poser pour l'une des figures de son tableau et qu'il retouchait d'après elle la tête de la femme qu'on voit agenouillée au milieu des ravisseurs *.

1. Voir le livre de Delécluze sur Loiiix David. Il raconte la visite des dames de Bellegarde dans l'atelier du peintre. 11

i04 LE ROMAN n UN CONVENTIONNEL.

En (U'piL de son jeune âge, son père songeait à la marier. Quoique convaincu que, belle et largement dotée, les prétendants ne lui manqueraient pas, il avait choisi l'homme qu'il lui donnerait pour époux. Il l'avait choisi dans sa propre famille. C'était le (ils d'un de ses frères.

Celui-ci, Jean-François de Bellegarde, général d'infanterie dans le royaume de Saxe et ministre delà Guerre, avait épousé à Dresde Antonia de Hardick, décédée depuis et avant lui. Il en avait eu deux fds devenus orphelins par sa mort, en 1769, au moment où l'aîné, Frédéric, entrait dans sa dix-septième année, le cadet, Henri, dans sa quinzième. On leur avait donné pour tuteur un ami de leur père, le général de Farell. Ils étaient déjà dans l'armée saxonne au titre honoraire. Frédéric, appelé le premier à l'activité, était promplement parvenu au grade de capitaine et même fortune semblait promise à son frère passé au service de l'Autriche-. En 1774, lui-même, abandonnant la Saxe, s'était engagé en Pié-

ne dit pas qui est la Mme de Noailles, leur amie, qui les y conduisit. li y avait alors à Paris trois dames de Noailles, l'une née Lecouloulx, l'autre née de Sainte-Afri<iue, la troisième née d'Hallencourt de Dromesnil. Je n'ai pu découvrir à laquelle des trois Deléduze a fait allusion.

2. C'est lui qui devint feld-niaréihal et prit part à toutes les guerres contre la France et s'y couvrit de gloire.

mont, appelé sans doute à cette résolution par le désir de se rapprocher des Bellegarde fixés en Savoie,

En 1786, on le trouve établi à Chambéry, comme chef de bataillon dans la légion dite des campements. Il possédait dans la ville assez de notoriété pour s'être fait élire membre du Conseil municipal. Il frayait avec les plus nobles familles; il était le commensal de celle de son oncle, le comte de Bellegarde dont, à Chambéry comme aux Marches, la maison lui restait toujours ouverte.

Il avait vu grandir Adèle, sa jeune beauté revêtir peu à peu plus d'éclat, et depuis longtemps, il nourrissait le projet d'en faire sa femme. II ne se laissa effrayer ni par cette beauté ni par la différence d'âge qui existait entre eux. Qu'il eût vingt ans de plus qu'elle et qu'il fût menacé d'être un vieillard avant qu'elle eût perdu tous les attraits de la jeunesse; qu'il s'exposât à ne jouir que d'un bonheur rapide et fragile, ce sont là des raisons dont on ne tenait guère compte dans les unions de ce temps-là. Ce qui les primait et les voilait à ses yeux, c'est qu'une alliance avec sa cousine fixerait la fortune qu'elle devait posséder un jour dans la famille de Bellegarde.

Esl-ce celte considéralion qui décida le père? Se détormina-il, n'ayant pas de lils, par Tespérancc de voir, en s'en donnant un, se perpétuer tout naturellement son nom? Se laissa-l-il convaincre par l'éloquence des prières de Frédéric? Nous en sommes réduits aux conjectures. Ce qui est certain, c'est qu'il donna son contentement, et qu'en fdle docile et peut-être aussi désireuse de s'émanciper, Adèle donna le sien.

Le contrat fut passé, le 3 novembre 1787, pardevant M" (jigon, notaire à Chambéry. Mlle de Bellegarde recevait en dot le château et la terre des Marches ainsi qu'une partie de l'hôtel de Chambéry, pour en jouir après le décès de son père. Celui-ci s'engageait à héberger les époux et à les défrayer de tout, à charge par lui de leur servir une pension annuelle de deux mille francs si la vie commune venait h cesser.

Ouarante-huil heures après la signature du contrat, le 5 novembre, la cérémonie religieuse fut célébrée dans l'église de Saint-Léger. C'est l'évèque qui donna la bénédiction nuptiale, en présence de toute l'aristocratie de Savoie. Au commencement de l'année suivante, le mari était nommé lieutenant-colonel.

Les premiers temps du mariage semblent avoir été heureux. Deux enfants, une fille et un fils, qui vinrent au monde de 1789 à 1791 peuvent être considérés comme un témoignage du bonheur qui régnait à ce foyer. La jeune femme était douée du plus heureux caractère, aimable, enjouée, facile à vivre. Il n'apparaît pas qu'elle eût encore regardé au delà du cadre un peu étroit dans lequel se déroulaient ses journées. En se mariant, elle n'avait pas eu à se séparer des êtres qu'elle chérissait. Elle habitait sous le même toit que son père. Ses sœurs qu'elle adorait y vivaient auprès d'elle, et les deux nouveau-nés dont s'augmenta successivement la famille eurent pour veiller sur leur berceau trois « petites mamans » au lieu d'une. C'était assez

pour emplir la maison de gaieté, pour lui donner toutes les apparences d'un séjour fortuné, pour empêcher d*y peser trop lourdement les graves préoccupations ([ue comnien(^^aient à engendrer en Savoie les événements de France.

A rimproviste, la foudre éclata sur ce bonheur familial et le détruisit, en frappant le chef de la maison, le vieux marquis des Marches et de Cursinge. Il mourut au commencement de 1790. Deux ans plus tard, au mois de mai 179:2, la mort, de nouveau, entra au château des Marches; elle faucha, cette fois, une belle fleur de jeunesse, la cadette des filles du défunt, Césarine-Lucie, alors âgée de dix-huit ans. De son trépas date, à coup sûr, la transformation morale de ses sœurs, Adèle et Aurore.

En les privant des conseils et des exemples qui leur étaient encore nécessaires pour se diriger, la disparition de leur père avait eu pour effet d'accroître l'isolement en lequel elles vivaient depuis le mariage de l'aînée, si vite suivi de deux grossesses. La mort de Césarine- Lucie assombrit plus encore cet isolement, rendit plus exclusive et plus vive leur tendresse réciproque, les accoutuma à ne compter (jue sur elles-mêmes, à s'inspirer uniquement Tune de l'autre dans toutes leurs actions, à n'attacher

jMi:i)A1i.i,()ns d ai'kouk, d aui-.i.i-: i. t di-: i.ucu-: dh ui-.i.LKGAKDh Dans les frises de la salle des l'êtes du château des Marches.

de prix qu'à ce qu'elles sentaient, concevaient et décidaient ensemble.

Adèle étant mariée, peut-être s'étonnera-t-on qu'elle n'ait pas alors subi plus volontiers l'iniluence de son mari que celle d'Aurore; que son désir de plaire au père de ses enfants n'ait pas amoindri son désir de plaire à sa sœur et qu'elle ait eu surtout le souci de demeurer toujours en bon accord avec elle. Mais, en ces heures de troubles et d'inquiétudes, à la veille d'une guerre que les événements concouraient à rendre inévitable, le comte de Bellegarde, lieutenantcolonel dans l'armée sarde, accablé de préoccupations et de responsabilités, était obligé à des absences fréquentes et longues, auxquelles sa femme s'accoutumait d'autant mieux que ses radieux vingt ans la disposaient à voir dans son mari, qui en comptait alors quarante, plus encore un maître qu'un amant.

Les convenances les avaient unis, non l'amour, et peut-être la jeune femme en se rappelant les circonstances de son mariage, était-elle tentée de croire qu'on avait profité de sa jeunesse pour lui imposer un choix contre lequel, avec une plus grande connaissance de la vie et des choses du cœur, elle eùl protesté.

Ceci n'est qu'une hypothèse; mais, ce qui la

rend vraisemblable, c'est qu'à travers les rares souvenirs que nous avons réunis sur le mari d'Adèle, on cherche vainement quelque trace de ces dons de séduction et de ce charme personnel sans lesquels l'époux, quel que soit son dévouement à ses devoirs, n'apparaît à l'épouse si elle est jeune, passionnée, avide de tendresse, que comme un foyer sans flamme, d'où nulle chaleur ne peut lui venir et où bientôt elle n'en cherchera plus. Il n'est que trop certain qu'en dépit de sa probité conjugale, le colonel de Bellcgarde ne possédait rien de ce qui eût pu combler, entre sa femme et lui, cette différence des âges, qui s'accusait plus vivement de jour en jour.

Livrée à lui-même, après avoir perdu deux êtres chéris, elle ne trouvait dans le vide de son cœur aucun remède qui pût être efficacement opposé à sa douleur et à la détresse morale qui s'ensuivit. Ce remède elle eût pu le demander à ses enfants. Mais, outre qu'ils étaient au berceau, hors d'état de l'entendre, de la comprendre, de la réconforter, la facilité avec laquelle, bientôt après, elle se résigna à vivre loin d'eux })rouve avec évidence qu'encore à cette heure, le sentiment maternel ne s'était pas développé en elle et ne pouvait lui être d'aucun secours contre les suggestions mauvaises, contre les tentations

que la destinée allait faire éclore sous ses pas. Elle ne sera mère, véritablement mère, que plus tard, beaucoup plus tard, et ce sera, non au profit de ses enfants légitimes dont elle va bientôt se séparer et pour toujours, mais au profit dun fils naturel, fruit d'une liaison contractée au hasard de sa vie aventureuse et désordonnée.

C'est ainsi que dans l'isolement matériel et moral dont j'ai essayé de décrire les effets et les causes, son afTection pour sa sœur Aurore puîsa l'aliment le plus nutritif, le mieux fait pour le fortifier et créer entre cette jeune femme de vingt ans et cette jeune fille de seize un lien qui devait durer autant qu'elles-mêmes, les tenir associées jusqu'à la mort et leur rendre communes leurs erreurs et leurs fautes, dont il semble que toutes deux aient voulu porter également la responsabilité, sans permettre qu'on put distinguer ce qui, dans leurs défaillances, était personnel à l'une ou à l'autre.

Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que de cette union naquit la perversité qui les caractérise. On dirait que loin de les rendre meilleures, la permanence de leur contact les a gâtées, qu'elles se sont perverties réciproquement. Il n'est d'ailleurs guère possible de préciser laquelle a commencé, si c'est l'influence

d'Adèle qui s'est exercée d'abord sur Aurore ou celle d'Aurore sur Adèle.

Le fait même que celle-ci est l'aînée ne constitue à cet ég-ard ni une preuve ni un éclaircissement. A étudier les deux sœurs dans la suite de leur existence, on arrive à cette conviction que si la cadette n'égalait pas l'aînée en beauté et en charme, elle possédait, tant au point de vue de l'esprit qu'au point de vue du cœur, une valeur plus grande. Peut-être non moins facile à entraîner sans se laisser arrêter, quand ses passions sont en jeu, par les considérations morales, elle révèle cependant un sens plus pratique de la vie, une promptitude de décision et, ajoutons-le aussi, une générosité de sentiments que la conduite d'Adèle envers ses enfants ne permet pas de lui accorder.

Et il est non moins vrai que, dans leurs rapports quotidiens, c'est Aurore qui prodigue le plus de dévouement; elle aussi qui méritera que sa sœur en rédigeant, le 12 décembre 182G, ses dispositions testamentaires alors qu'elle avait depuis longtemps renoncé à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, lui exprime sa reconnaissance en ces termes :

« Jamais je ne pourrai rendre à ma sœur ce que je lui dois en ce monde. Dieu la récompen-

sera de tout le bien que son indulgente amitié m'a fait, de toute sa générosité à mon égard, de sa patience, de sa bonté. J'ajoute à cette reconnaissance le don de tout ce dont je puis disposer. »

Tel était l'état d'âme des habitantes du château des Marches, au moment où la présence des émigrés en Savoie et la conduite imprudente de la cour de Turin attisaient contre le Piémont les colères de l'Assemblée législative de France.

On voit alors, dans le conflit qui se prépare, les deux sœurs prendre parti, non pour la maison de Savoie menacée dans cette province, mais pour ces Français qui allaient prononcer la déchéance de leur souverain, l'emprisonner avec sa famille, et proclamer la République.

L'éducation monarchique de ces jeunes femmes et les préjugés de caste qu'on doit leur supposer ne les empêchent pas de souhaiter le succès des doctrines nouvelles auxquelles une active propagande et de fougueux écrits ont ouvert déjà la Savoie en attendant que la fortune des armes les y fasse triompher. Sous leur enveloppe de Savoyardes, une âme française se révèle, celle peut-être des aïeux français que leur ont donnés des alliances de famille. Elles

applaudissent aux conquêtes successives do la Révolution, sans se laisser effrayer par les crimes qu'elle a commis, ni par ceux qu'il y a lieu de redouter encore.

L'idée que la Savoie deviendra française les enthousiasme non moins que l'esprit nouveau qui souffle sur le monde. Entre cet esprit auquel l'avenir est promis et l'ancien régime dont les émigrés qui s'agitent et intriguent sous leurs yeux sont la représentation vivante, leur choix est fait. Si elles l'osaient, elles crieraient : Vive la France! Vive la République une et indivisible ! Elles se taisent encore. Ce qu'elles pensent, elles ne se le disent qu'entre elles. Mais d'ardents espoirs gonflent leur cœur, entretenus par les tentatives jacobines dont la ville de Chambéry est à tout instant le théâtre et par les papiers publics que le voisinage de Grenoble leur permet de recevoir.

Elles apprennent, dès le mois d'août, que le général de Montesquiou n'attend plus pour pousser sa pointe en Savoie que d'avoir organisé son armée, déjoué les basses manœuvres de ses adversaires qui s'efforcent à Paris de le rendre suspect afin de le dépouiller de son commandement, et reçu l'ordre d'avancer.

Elles assistent de même aux mesures de

défense, que prend sur sa frontière le gouvernement piémontais. Aux onze régiments d'infanterie nationale dont il dispose, à ses quatre régiments étrangers, à sa légion des campements, à sa division de dragons, il ajoute des effectifs considérables, en mobilisant ses quatorze régiments provinciaux, composés d'anciens officiers et soldats. La maison du roi, quatre bataillons d'artillerie, deux bataillons du génie, grossissent cette armée, la portent à quarante-cinq mille hommes dont une partie est envoyée en Savoie sous les ordres du général de Lazari et du marquis de Gordon. Les nobles de Savoie y ont pour la plupart des commandements. Le mari de Victoire y commande la légion des campements'.

En ce môme mois d'août, six mille hommes occupent Montmélian et les environs; il y en a aussi à Pont-de-Beauvoisin, à Carouge, à Rurailly; les passages du Rhône, de l'Isère et du Guiers sont gardés. La garnison de Chambéry a été renforcée. Le donjon de Bellegarde, le château d'Apremont, la chapelle érigée sous le

1. Ces détails sont empruntés aux Archives de la Guerre, à l'aide des(juell(!s le couunandant Krehs et M. Henri Morris ont raconté les Cavipa'jnes dans les Alpes pendant la Hévolulion. Paris, 1891.

vocable de Noire-Dame de Myans, sont transformés en redoutes.

Enfin, les habitantes des Marches voient arriver un jour un nombre respectable de canons, qu'on dresse en batterie sur la grande terrasse et dont les feux croisés avec ceux d'Apremont et de Bellegarde barreront la route qui va de Chapareillan à Chambéry.

Mais, ces dispositions militaires ne sauraient décourager les espérances qu'elles cachent dans leur cœur. Elles n'ignorent pas que la bourgeoisie de Savoie ainsi que les avocats, de plus en plus irrités par les vexations des fonctionnaires et officiers piémontais , qui traitent comme « des êtres vils et dégradés » les Savoyards roturiers, sont prêts à se prononcer pour la France. Elles savent que les habitants des campagnes, en dépit des efforts du clergé et des émigrés, céderont à l'irrésistible mouvement qui pousse vers elle la grande majorité des citoyens des villes. Elles restent donc convaincues que les vœux qu'elles forment seront exaucés et qu'avant peu, la République sera proclamée dans la Savoie devenue française.

Peut-être même se réjouissent-elles d'être placées aux premières loges pour bien voir et ne rien perdre de ce qui va s'accomplir. Mais, à

rimproviste, elles sont contraintes de renoncer à la joie qu'elles se promettaient du spectacle qui se prépare.

Dans le courant de septembre, le colonel de Bellegarde, venu au château des Marches pour quelques heures, leur signifie qu'elles n'y peuvent rester et qu'il faut partir. Les Marches sont devenues une place forte. Il est à craindre qu'elles ne soient le théâtre de sanglants combats. Il ne veut pas exposer sa femme et sa belle-sœur aux outrages de ces Français, desquels, victorieux ou vaincus, on peut appréhender toutes les violences et tous les excès.

Du reste, au même moment, les émigrés qu'hier encore on voyait, impertinents et arrogants, fouler en maîtres les pavés de Chambéry, quittent en masse cette ville. Sur la route tracée au pied de la chaîne des Bauges, on peut suivre la longue file des voitures qui emportent les uns vers la Suisse, les autres vers le Piémont. Ils entraînent avec eux la presque totalité des nobles familles savoyardes.

Tout ce qui n'est pas retenu par le devoir militaire, les vieillards, les femmes, les enfants, imite leur exemple, sous les yeux irrités et railleurs des nombreux partisans de la France qui, dans cet exode, et malgré les préparatifs de défense

auxquels se livrent fiévreusement les autorités piémontaises, voient le présage de sa prochaine victoire.

Mme et Mlle de Bellegarde quittent les Marches, à regret. Après un rapide séjour à Chambéry, elles se remettent en chemin, après avoir reçu les adieux du colonel, pour chercher un refuge en Piémont.

Au commencement de septembre, le général de Montesquieu était prêt pour une action décisive. De l'armée qu'il commandait, il avait formé trois corps. Le premier occupait le département de l'Ain sous les ordres du général d'Oraison et gardait le cours du Rhône; le second, commandé par le général d'Ornac, occupait la partie du département de l'Isère qui touche à la Savoie et les bords du Guiers; le troisième établi dans la vallée du Graisivaudan, avec le général Rossi pour chef, s'étendait sur la frontière depuis AUevard jusqu'à la Grande-Chartreuse. Une légion formée à Grenoble et dite des Allobroges devait appuyer la manœuvre de ces troupes ainsi disposées.

Retardé durant plusieurs jours par les accusa-

lions aussi injustes qu'intéressées dont était l'objet à Paris le général de Montesquiou, l'ordre de se mettre en mouvement ne lui arriva que le 10 septembre. La nécessité d'assurer la communication de ces corps entre eux l'obligea à en retarder l'exécution.

Après d'insignifiants engagements d'avantgarde, celui seulement le ^1 septembre, à minuit, que de Chapareillan où se trouvait le maréchal de camp Larocque avec quelques compagnies de grenadiers, de chasseurs à pied et de dragons, après s'être fait précéder d'une proclamation destinée à rassurer les habitants de la Savoie el avoir exigé de ses troupes le serment de respecter les citoyens désarmés et les propriétés, Montesquiou ordonna la marche en avant. Elle avait pour objectif immédiat d'enlever les redoutes dressées à Montmélian et dans la vallée de Chambéry et de couper la retraite à leurs défenseurs. Dans l'obscurité et sous un violent orage, les troupes commencèrent à avancer.

On voudrait pouvoir célébrer ici l'héroïsme piémonlais et, à travers les péripéties de la brève campagne qui nous livra la Savoie, trouver à citer quelques-uns de ces glorieux faits d'armes d'où a tiré son immurlidité le nom des vaillants qui, ailleurs el eu d'autres temps, ont vendu

leur vie en disputant le sol natal aux envahisseurs. Mais, rien de pareil ne peut être rappelé dans l'histoire que nous résumons.

Comme s'ils eussent reconnu que la Savoie était conquise d'avance, les généraux chargés de la défendre ne la détendirent pas. A la première attaque, ils lâchèrent pied, se laissant déloger, par quelques coups de feu, des redoutes qu'abordaient les Français. Successivement ceux-ci s'en emparèrent et les détruisirent.

A sept heures du matin, le drapeau tricolore flottait sur Apremont, sur Notre-Dame de Myans et sur Bellegarde d'où le général de Lazari, qui y avait couché, s'était enfui précipitamment en donnant à toutes ses forces l'ordre de se replier sur le Piémont. Le drapeau français flottait aussi sur le château des Marches qui n'avait pas été plus disputé que les autres.

Le même jour, Montesquiou reçu, en l'absence des maîtres, par le régisseur, y établissait son quartier général en ayant soin de faire camper en avant du château deux brigades d'infanterie appuyées par vingt canons, qui rendirent définitive celte facile victoire en coupant en deux tronçons l'armée piémontaise débandée.

11 s'attendait à un retour otlensif de l'ennemi. Il n'en fut rien. Le général de Lazari ne tenta

aucun oflbrt pour reconquérir les positions qu'il avait perdues. Après avoir commis la faute de se laisser surprendre, il battait en retraite, poussé par ses troupes saisies de panique, faisant sauter ponts et poudrières, abandonnant derrière lui ses équipages, ceux de ses officiers, une partie de son artillerie et de ses fusils, cent mille cartouches, trois mille sacs de grains, et désertant si bien le pays, qu'à la date du 4 octobre, il ne se trouvait plus un .soldat piémontais en Savoie. A ce moment, tout fut dit. La Savoie était conquise et on peut dire qu'elle l'était sans combat.

Quelques jours après, le marquis Henry Costa, acteur et témoin de cette déroute, écrivait à sa femme : « La guerre, de la part de la Savoie, si follement entreprise et si lâchement soutenue, perdra les rois dans l'esprit des peuples et notre misérable breloque de Savoie dédaignée, abandonnée par tout le monde, restera en proie aux malins esprits comme une masure envahie par les spectres ».

Par malheur pour le pays du vaillant gentilhomme dont la colère et le désespoir s'exhalaient en ces termes, ce n'étaient pas des spectres qui venaient d'en prendre possession, mais des êtres vivants, des êtres en chair et en os, soldats prestigieux en lesquels les Savoyards saluaient

(les amis, n'attendant que des bienfaits de la nation dont ces conquérants portaient le drapeau, mais derrière qui allait bientôt apparaître le terrorisme dans la personne de ses plus farouches représentants.

Cet avenir de persécutions, de vexations, de misères de toutes sortes, quelques esprits supérieurs et prévoyants l'avaient entrevu. Le plus éloquent d'entre eux, Joseph de Maistre, parti naguère de Chambéry, entraîné par la fuite générale, le prédisait déjà, et d'autres plus obscurs, sans posséder son génie ni sa puissance de vision, exprimaient dans des lettres familières les mêmes appréhensions que lui. Mais ces prophètes de malheur étaient tenus en défiance; ils appartenaient au parti vaincu, à celui que la Révolution dépouillait de ses privilèges. On ne croyait pas à la sincérité de leur langage, et leurs prophéties n'étaient considérées que comme l'expression de leurs dépits et de leurs regrets.

Et puis, à cette heure encore, la présence à la tête de l'armée conquérante d'un gentilhomme ancien serviteur de la monarchie française contribuait à cacher au peuple savoyard les périls de l'annexion à la France, déjà faite dans les esprits avant d'être consacrée par le vote populaire.

En entrant en Savoie, le général de Monlcsquiou avait lancé une première proclamation exposant les causes de la guerre et propre à rassurer les esprits les plus timorés. Les propos tenus en son nom, dés le 2^ septembre, par les émissaires qu'il avait envoyés à Cliambéry n'étaient pas moins rassurants. lisse résumaient en cette phrase que le surlendemain, après être entré dans la ville, il y fit afficher : « Au nom de la nation française, guerre aux despotes; paix et liberté aux peuples »,

Lorsque, dans la matinée du 24, il quitta le château des Marches et se dirigea vers Chambéry, escorté par deux mille hommes, fantassins et cavaliers, tous les fonctionnaires piémontais avaient pris la fuite. La veille, la légion des campements, sous les ordres du colonel de Bellegarde, était sortie se rendant en Piémont. Le Sénat, le conseil municipal, l'évêque et son clergé restaient seuls pour faire accueil au général français h qui, sur le dernier avis du gouverneur fugitif, fut envoyée une députation. Il la reçut aux Marches, au moment de se mettre en route pour Chambéry, l'assura de ses intentions pacifiques et lui promit que la Savoie « resterait maîtresse de ses destinées ».

Jusqu'à Chambéry, ce ne fut pour lui et ses

troupes qu'une longue ovation. Des paysans surgissaient à tout instant sur la route, encocardés aux couleurs tricolores, chantant des airs patriotiques, saluant de leurs acclamations ces Français qu'ils considéraient « comme des frères et des libérateurs ». Aux portes de la ville, un homme de la garde bourgeoise cria : Qui vive? La troupe répondit : Citoyens français, hommes libres.

Là, se trouvait une délégation du Conseil municipal. Elle présenta à Montesquiou les clés (le la cité sur un plateau d'argent. Celui de ses membres qui parlait au nom de tous, déclara « qu'ils étaient pleins de confiance dans les décrets et les promesses d'une grande nation. Ils ne se regardaient pas comme un peuple conquis, mais comme les premiers à porter le témoignage de la générosité de la France. Ils invoquaient avec sécurité sa protection sur la propriété et la sûreté des habitants sans distinction ».

A l'Hôtel de ville, où le général s'était rendu avant d'aller établir son quartier général à l'hôtel d'AUinges, se présentèrent toutes les autorités, des députations de diverses villes de Savoie, les notabilités du pays. 11 les retrouva le même jour au banquet qui lui fut offert, tandis

que les maisons s'illuminaient et que par dos chants et des danses, la population manifestait l'enthousiasme avec lequel elle se donnait à la France. Le lendemain, le Sénat était confirmé dans ses pouvoirs et autorisé à rendre la justice suivant les lois du pays « jusqu'à ce que le peuple souverain ait déclaré sous quelles lois il veut vivre ».

Ainsi, tout s'était passé de manière à donner confiance au peuple conquis. Mais, dès ce moment, le pays va s'ouvrir aux mœurs révolutionnaires. Des mains entre lesquelles étaient restées jusque-là les influences locales, elles passeront rapidement dans celles d'hommes imbus de l'esprit jacobin.

Une société populaire est organisée sur le modèle de celles qui existent dans la plupart des communes de France. Elle ne tarde pas à devenir l'émule du club des Jacobins de Paris. Sur la place Saint-Léger, transformée en place ÛG la Liberté, un corps de garde qui s'y trouvait est démoli par la foule. Elle voit dans sa démolition un symbole de celle de la Bastille. On plante un arbre de la Liberté là où il s'élevait; les portraits du roi de Sardaigne, des princes et princesses de sa famille sont bri'ilés au bruit des applaudissemer^ts et des cris patriotiques. Des

citoyens se montrent vêtus de la carmagnole et coifles du bonnet rouge. Le Ça ira retentit dans les rues. Le régime des assignats est établi; en attendant qu'on en déclare le cours forcé, les gens sont invités à les recevoir au même titre que la monnaie d'or et d'argent.

Ces événements, qui se déroulent avant que les Savoyards aient été appelés à voter pour faire connaître leurs intentions, permettent de prévoir que les meneurs se savent maîtres du vote. Déjà les Jacobins, chaque jour plus nombreux, annoncent le prochain triomphe des doctrines qu'ils professent, la confiscation des biens des émigrés, l'établissement de la constitution civile du clergé.

A Paris, la nouvelle de l'entrée des Français en Savoie, arrivée dans les derniers jours de septembre, au moment où la Convention nationale tenait ses premières séances, y provoqua une joie qui tenait du délire. Dans les nuages si g^ros de périls, amoncelés sur la patrie : l'insurrection vendéenne, la marche des armées étrangères vers Paris, la prise de Longwy, l'investissement de Verdun, épisodes douloureux d'une histoire tragique, dramatisée encore par les massacres des prisons, par l'envoi de la t'amille royale au Temple et par l'abolition de la royauté, dans ces nuages, celte nouvelle ouvrait une éclaircie.

A la Convention, un débat s'engagea aussitôt sur la question de savoir si la Savoie serait

immédialemcnt anncxéo cl formerait un quatrevingt-quatrième département ou si la faculté de choisir leur régime futur serait laissée aux habitants du pays. Cette dernière solution prévalut. Il fut décidé que trois des commisaires délégués à l'armée des Alpes : Dubois-Grancé, Lacombe-Saint-Michel etGasparin se rendraient à Chambéry pour y procéder à une consultation nationale.

Comme le décret qui les désignait venait d'être voté, un député du Bas-Rhin, encore inconnu, nommé Philibert Simond, parut à la ti'ibune. 11 y étail monté la veille pour la première fois afin de demander le rapport du décret de destitution, antérieurement prononcé contre Monlesquiou et dont l'exécution avait été suspendue jusqu'à la fin des opérations de ce général en Savoie. Il y remontait ce jour-là pour solliciter un congé.

« Je suis Savoisien, dit-il, j'ai été proscrit par le gouvernement piémontais; je demande que la Convention m'accorde un congé pour me rendre en Savoie où ma grand'mère, âgée de quatrevingts ans, et une sœur de vingt-deux ans me reverronl avec d'autant plus de plaisir qu'elles connaissent tout mon amour pour la liberté. Je ne doute pas que le plaisir qu'aura ma respec-

PniLIBERT SIMOND. 133

table grand'mère ne soit assez vif pour que la durée de ses jours en soit prolongée. Si je peux être aux Savoisiens de quelque utilité pour qu'ils puissent mettre à profit la liberté que nous venons de leur rendre, bien si'irement je m'y emploierai avec le zèle le plus ardent. »

Le congé fut accordé, et, puisque le citoyen Simond se rendait en Savoie, la Convention jugea bon de l'adjoindre aux trois commissaires élus déjà, en l'investissant des mêmes pouvoirs qu'eux.

Si grande qu'ait été la part de Philibert Simond dans les malheurs de la Savoie, sous la Révolution, un récit qui n'est pas destiné à les raconter et ne peut que les rappeler ne saurait lui faire une place aussi large que cette part, si sa destinée ne s'était trouvée liée un jour à celle des châtelaines des Marches. Mais, elles l'ont connu; son influence, si peu que ce soit, s'est exercée sur elles. Mêlé à leur vie, il a contribué à leurs égarements. Aussi, bien que son rôle dans leur histoire et surtout le peu qu'on en sait, doive le faire considérer comme un acteur de second plan, convient-il, sans attendre à plus tard, de profiter de l'occasion qui le met en scène pour reproduire ici sa physionomie telle qu'elle apparaît à travers les événements qui le conduisirent à l'échafaud.

i34 LE ROMAN d'un CONVENTIONNEL.

Né à Puimilly, en Savoie, en 1755 et destiné par sa famille à l'état ecclésiastique, il avait été ordonné prêtre en 1780. Nommé vicaire dans le diocèse d'Annecy, son évoque, au bout de quelques mois, dut le frapper d'interdiction pour cause d'inconduite. Un de ses oncles, curé de Gruffy, pris de pitié pour lui et croyant à son repentir, lui donna les moyens de se rendre à Paris, au séminaire de Saint-Sulpice, afin d'y suivre les cours de la Sorbonne.

Riche de la pension que lui servait cet oncle débonnaire, il se garda d'aller habiter chez les Sulpiciens, se logea dans un hôtel et, laissant là ses devoirs sacerdotaux, se lia avec quelques partisans de la Révolution, qui le détournèrent à ce point de ses études de théologie que, lorsqu'un peu plus tard, volontairement ou expulsé, il quitta l'université , il n'avait obtenu aucun grade. Il revint alors en Savoie.

Après un court séjour à Rumilly chez un aumônier du couvent de la Visitation, qui l'avait pris comme pensionnaire et ne voulut pas le garder, il vécut, en qualité de vicaire, dans la paroisse de Gruffy, auprès de son oncle i\m espérait, par ses conseils et ses exemples, le ramener au l)ien. Il le paya de sa sollicitude en lui dérobant, un jour, une très grosse somme

avec laquelle, assuré qu'il ne serait l'objet d'aucune plainte, il partit pour l'Alsace.

Professeur dans une maison d'éducation de Strasbourg, il y eut pour élève, de 1788 à 1791, le prince de Mettcrnich, alors adolescent, « C'est à Strasbourg que j'ai fait mes études, racontera plus tard le prince; j'étais là à seize et à dix-huit ans. Je passais des mains de mon gouverneur aux leçons d'un professeur nommé Simond, plus tard devenu célèbre terroriste et qui a péri en passant par le tribunal révolutionnaire. J'ai donc été élevé dans les clubs. Ma chambre était voisine de la chambre de Simond, qui était le rendez-vous des Jacobins de la ville. Les discours et toutes les paroles qui se proféraient dans cette chambre arrivaient jusqu'à moi. J'entendais tout et je compris ainsi toute l'horreur des doctrines révolutionnaires'. »

Le zèle que mettait à les propager Philibert Simond méritait une récompense. Elle ne lui fit [)as défaut. Déjà président du club des Jacobins (le Strasbourg, ayant prêté le serment prescrit parla Constitution civile du clergé, il fut nommé vicaire général du diocèse du Bas-Rhin, et, en

1. Propos tenus par Metternich au publiciste Poujoulat, îors d'une visite que celui-ci lui fit à Vienne eu 1852, cités par le cardinal Billiet.

1792, élu par ce déparlement député à la Convention nationale. C'était la voie ouverte à toutes ses ambitions et la quasi-certitude du plus brillant avenir. Voilà quel personnage la Convention restituait à la Savoie, tel un don de joyeux avènement.

Il était à Chambéry, le 6 octobre, avec ses collègues. Le môme jour, une proclamation des représentants du peuple invita toutes les communes à désigner chacune un délégué qui serait charg*^. d'exprimer leurs vœux. Du 8 au 14, les communes procédèrent au vote et sur six cent cinquante-cinq, plus de six cents se prononcèrent pour la réunion à la France.

Le 21, dans la cathédrale de Chambéry, les délégués se déclarèrent Assemblée nationale sous le nom d'assemblée des Allobroges *, et prêtèrent le serment « d'être fidèles à la nation, de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir en les défendant ». Le 24, toutes les autorités du pays vinrent, à la suite du Sénat, abdiquer leurs pouvoirs dans les mains des élus du peuple « dépositaires de sa souveraineté »; le 2(), l'assemblée reçut la soumission de l'évêque de Chambéry, qui l'assura de son zèle w î\ maintenir

1. Les procos-vcrbaiix dos srancos do coUo assombloo oxislont aux Arcliivos de Cliaiuhory.

les vrais principes de la religion et le respect des lois » ; le même jour, elle engagea les sociétés populaires qui s'étaient créées de toutes parts « à veiller sur les intérêts de la patrie, à dénoncer les machinations et les efforts tendant à égarer l'opinion » ; elle déclara ensuite acquis à la nation les biens des émigrés qui ne seraient pas rentrés dans un délai de deux mois et ceux du clergé régulier et séculier; elle vota un traitement au clergé paroissial et la dissolution de toutes les communautés religieuses.

Enfin, le 27, après avoir prononcé l'abolition des titres de noblesse, des privilèges, des droits féodaux et fait ainsi table rase en Savoie de la presque totalité des institutions du passé, elle décida d'envoyer à la Convention une adresse où serait exprimé, au nom du peuple savoisien, le vœu d'être réuni à la République française. Sa tâche étant alors terminée, elle se sépara, le 29, après avoir désigné quatre députés pour porter son adresse à Paris.

Admis, le 20 novembre, à la barre de la Convention, ils présentèrent les vœux de leurs compatriotes sur lesquels l'Assemblée se prononça, le 27, en votant l'annexion de la Savoie à la France. Par le même décret, elle confiait à trois de ses membres qu'elle se réservait de désigner

rorganisation du clrpartement dit du Mont- Blanc. En vue de leur élection, les délégués savoyards émirent le vœu que Philibert Simond fût renvoyé à Cliambéry. C'est lui, on le devine, qui avait inspiré leur requête. Mais la Convention n'en tint pas compte. Elle nomma Grégoire, Jagot et Hérault de Séchelles.

Mécontent d'avoir été oublié, Simond s'élança à la tribune et réclama.

« Si mes bons compatriotes ont bien voulu me désigner, je n'ai pas la prétention de croire que c'est pour mes vues et mes moyens transcendants, mais parce que je connais les localités, que je parle tous les patois du pays et que les bons paysans me parlent sans façon, sans se croire obligés de m'ôter leur chapeau. »

La Convention se laissa toucher et se rappelant que déjà Simond avait été adjoint aux commissaires qu'elle avait précédemment envoyés en Savoie, elle l'adjoignit à ceux qu'elle y envoyait de nouveau.

N'ayant quitté son pays qu'à contre-cœur, Adèle de Bellegarde brûlait du désir d'y rentrer, et ce désir, Aurore le partageait. Mais il se heurtait à la prudence du mari. Les raisons auxquelles avait cédé le comte de Bellegarde en entraînant sa famille loin du chûteau des Marches et de Chambéry existaient toujours. Les dangers dont il s'était effrayé pour elle menaçaient de croître et de devenir plus pressants. Il se fût reproché de l'y exposer sans nécessité.

Brusquement, ses dispositions se modifièrent, lorsque lui parvint la nouvelle du décret prononcé par l'assemblée des AUobroges contre les émigrés et qui confisquait les biens de tous ceux

(jLii ne seraient pas rentres clans un délai de deux mois.

Il n'est pas douteux que la crainte d'être dépouillé des propriétés que sa femme lui avait apportées en dot n'ait été alors plus vivement ressentie par lui que l'appréhension de la voir elle-même courir les risques que lui créeraient en Savoie, si elle y retournait, sa naissance, son rang, sa jeunesse, le nom qu'elle portait et les souvenirs qu'il rappelait.

De même, on peut affirmer, en s'autorisant de la conduite qu'elle y tint, dès son retour, que, loin de combattre les dispositions nouvelles de son mari, elle les encouragea. Il lui suffit d'ailleurs d'invoquer la nécessité de sauver à tout prix le patrimoine de leurs enfants comme la part des biens qui appartenait à sa sœur.

Ce sauvetage, elle seule pouvait l'opérer, son mari étant hors d'état, sous peine de se déshonorer, d'abandonner le service du Piémont. Le retour de la jeune femme fut donc décidé; il le fut d'un commun accord. La décision prise, elle n'eut de cesse qu'elle ne l'eût exécutée. Le délai accordé aux émigrés pour rentrer expirait le 26 décembre. Les époux jugèrent inutile d'attendre son expiration. Dans les derniers jours de novemljrc, ils se séparèrent, sans savoir

quand ils se retrouveraient, le comte très attristé, souhaitant et espérant leur réunion p^-ocliaine, Adèle, toute à la joie, n'ayant en vue que les satisfactions qu'oflVait à sa pensée sa liberté reconquise et se promettant sans doute de prolonger son équipée le plus qu'elle pourrait.

Aurore accompagnait sa sœur. Quant aux enfants, ils restaient à la garde du mari, qui ne tint peut-être à les garder qu'avec l'espoir qu'ils ramèneraient plus promptement leur mère auprès de lui.

Le !''•■ décembre, Mme et Mlle de Bellegarde, devenues les citoyennes Bellegarde, étaient à Chambéry. Les documents nous apprennent qu'elles se présentèrent à la municipalité ce jour-là, afin d'y faire constater leur rentrée en Savoie. Elles déclarèrent qu'elles entendaient y vivre désormais en bonne Françaises, soumises aux lois de la République.

« Et votre mari? demanda-t-on à Adèle.

— Mon mari est absent; je ne sais où il est. J'ignore ses intentions et ne peux être rendue responsable de son absence. »

La réponse fut jugée satisfaisante. On effaça de la liste provisoire des émigrés son nom à elle et celui de sa sœur, tandis qu'on y maintenait celui du « nommé Bellegarde », mesure qui

142 LE ItOMAN D UN CONVENTIONNEL.

d'ailleurs ne l'atteignait pas elle-même dans ses biens, puisqu'elle pouvait démontrer que la terre des Marches et l'hôtel de Ghambéry avaient constitué sa dot sous réserve de ce qui revenait à sa sœur rentrée avec elle. Dès ce moment, elle était libre avec la perspective bien invraisemblable de ne cesser de l'être que si, la Savoie redevenant piémontaise, son mari recouvrait la faculté d'y reparaître et d'y résider.

La voilà donc délivrée de toute tutelle, de toute surveillance, dépourvue de conseils et d'appui, jetée dans la tourmente qui commence à souffler sur la Savoie. Elle a vingt ans, elle est belle, ardente, passionnée ; tout ce qui se passe autour d'elle l'attire, l'intéresse et la retient. Légère comme l'oiseau, cervelle de linotte, aussi facile à influencer qu'elle est séduisante, elle deviendra fatalement la proie de ceux qui, par des hommages rendus à sa beauté, captiveront son imagination capricieuse et s'ouvriront le chemin de son cœur crédule et mobile.

Dans l'ivresse qui l'emporte, elle entraîne sa sœur, dont les seize ans ne sont une protection ni pour Tune ni pour l'autre. Sans posséder un charme égal au sien, Aurore dégage le frais parfum du fruit vert, et revêt l'attrait de la fleur en train d'éclore. Maintenant, le démon

qui les perdra peut apparaître : elles rallcndent.

Tout concourt à lui ouvrir l'accès de la place, non seulement les dispositions naturelles qu'on s'est efforcé d'analyser et celles qui résultent de l'abandon auquel les jeunes femmes sont livrées, mais aussi le prestige que leur assure, même dans la société nouvelle où les circonstances les ont conduites, leur qualité de dames nobles, ralliées à la République, enthousiastes de la France et toutes prèles à sacrifier au régime nouveau, à dépenser en fêles, en plaisirs, en assistance donnée aux œuvres républicaines, leurs revenus qu'on sait considérables.

Elles en étaient à cette première étape de leur métamorphose lorsque arrivèrent à Chambéry les commissaires chargés par la Convention d'organiser le département du Mont-Blanc. C'était le 14 décembre. Malgré la rigueur de la saison, leur entrée fut triomphale. Foule immense venue à leur rencontre, déploiement de troupes, sonneries de toutes les cloches delà ville, quatre-vingt-quatre coups de canon, autant que de déparlements français, rien ne fut négligé pour relever la majesté de la puissance terrible dont ils étaient les représentants.

Dans les voilures escortées de cavaliers, où

ils étaient assis, on se les montrait : Philibert Simond, enfant du pays, qu'on y avait déjà vu cl qui répondail par dos sourires protecteurs aux saluls de ses créatures rangées sur son passage; Grégoire, évoque constitutionnel de P)lois, l'un des premiers })rctres de France qui se fût soumis à la Constitution civile du clergé et qui longtemps encore devait faire parler de lui; l'ancien juge de paix Jagot, accidentellement tiré de son obscurité où il devait bientôt disparaître, et enfin le plus populaire et le plus beau des quatre, Hérault de Séchelles, « un grand brun » élégant d'attitude et de gestes, resplendissant de grâce hautaine, sous son chapeau empanaché et dans son uniforme de conventionnel, militarisé par le sabre qu'il tenait entre ses genoux.

La tradition et la vraisemblance sont d'accord pour établir que la première rencontre des dames de Pellegarde avec lui eut lieu ce jourlà. Elles n'étaient pas femmes à se priver de l'extraordinaire spectacle qu'offrait en ces ciiconstances la ville de Chambéry, et à ne pas témoigner de leur zèle révolutionnaire.

Elles assistèrent, assurément, de (|uel(|ue place d'honneur, en compagnie de notables citoyennes, à l'imposant détilé durant lequel la population savoyarde, soit de son plein gré, soit

à contre-cœur, acclamait les délégués de la Convention par les rues où ils passaient pour se rendre à Thôtel du marquis de Cordon, où leurs logements avaient été préparés; elles furent présentes à la messe d'actions de grâces que, le lendemain, Grégoire célébra dans la cathédrale sans que l'évêque du diocèse osât protester.

Les relations qui s'ensuivirent devinrent rapidement confiantes, lorsque dans ces jeunes femmes, Françaises de fraîche date et ardentes patriotes, l'aristocrate Séchelles eut reconnu ses égales par la naissance et l'éducation. Elles parlaient son langage, partagaient ses goûts. Il pouvait les fréquenter sans se compromettre.

La beauté de la ci-devant comtesse acheva de le fixer dans leur maison. Il y conduisit son collègue Philibert Simond. Elles accueillirent d'autant mieux ces omnipotents personnages que leurs assiduités les flattaient et qu'ayant tout à craindre du régime nouveau qui se fondait en Savoie, elles étaient intéressées à s'assurer leur protection. Mais, en les accueillant, elles brisaient le lien qui les attachait encore à leur milieu social. Dès lors, elles furent considérées comme ayant pris parti pour les persécuteurs contre les victimes.

Hérault de Séchelles et Philibert Simond, arrivés en Savoie avec Grégoire et Jag-ot, procédèrent sans retard à l'application rigoureuse des lois républicaines dont la Convention entendait établir le règne dans ce pays, bien qu'il ne se fût donné à la France avec tant d'allégresse que parce qu'il était convaincu qu'elle respecterait ses antiques coutumes, ses croyances, ses prêtres, ses mœurs.

S'il y eut des protestations, elles furent promptement étouffées et, si la Terreur n'atteignit pas sur-le-champ le degré d'intensité auquel elle fut portée quelques mois plus tard, lorsque le représentant du peuple AlbiLle vint remplacer les commissaires nommés par la Convention au mois de décembre 1792, il n'en

est pas moins vrai que ceux-ci, et notamment Simone! et Hérault, la préparèrent et en facilitèrent l'exercice à leurs successeurs.

Nous avons énuméré précédemment les mesures décrétées par eux. Elles suffisent à démontrer qu'ils avaient résolu de pousser les violences à l'extrême et que, s'ils n'exécutèrent pas entièrement leurs projets, ce fut par suite de lenteurs et de tâtonnements indépendants de leur volonté.

Les Savoyards durent à ces circonstances de ne pas être témoins des forfaits que connurent les Parisiens avec Robespierre, les Bordelais avec Tallien, les Nantais avec Carrier, les Lyonnais avec Fouché, les Marseillais avec Fréron, les habitants de Vaucluseavec Maignet, les Cévenols avec Javogues. Mais, quoique leur part de supplices ait été moindre, le régime auquel ils furent soumis eut pour effet, peu de temps après l'annexion, de leur rendre lourde et haïssable la domination française.

Il fut aisé de s'en rendre compte lorsqu'en août noiî, le roi de Piémont tenta de reprendre la Savoie. Si cette province, qui s'était naguère jetée avec enthousiasme dans les bras de la France n'eût été alors enchaînée et terrorisée, elle se fût remise volontairement sous le pou-

voir de son ancien souverain dont la défaite (inale la livra sans défense au despotisme de la Convention.

Quelques semaines après leur arrivée en Savoie, les citoyens commissaires y étaient exécrés autant que redoutés. Ils ne comptaient de partisans que parmi la plus basse lie du peuple dont, avec le concours de quelques hommes dévorés d'ambition ou pervertis par la peur, ils flattaient les passions et excitaient les convoitises. Si les haines et les ressentiments inspirés par leurs vexations avaient osé se manifester, on aurait vu tout le pays se soulever comme se soulevaient Lyon et diverses contrées du Midi, et, pour le réduire, il eût fallu faire marcher une armée. Mais la peur paralysait les intentions, glaçait les courages. A l'image de la France, la Savoie courbait la tête sous la puissance jacobine qui s'ouvrait, au même moment, une voie sanglante en envoyant Louis XVI à l'échafaud.

Absents de Paris, les représentants du peuple en mission dans la Savoie auraient pu se dispenser de s'associer au vote de la Convention qui prononçait la mort du roi. Mais ils revendiquèrent leur part de responsabilité et s'associèrent à ce crime. C'est Hérault de Séchelles

qui rédigea la lettre que le 13 janvier 93, ils envoyèrent de Chambéry, revêtue de leurs quatre signatures :

« Citoyens collègues, nous apprenons par les papiers publics que la Convention nationale doit prononcer demain sur Louis Capct. Privés de prendre part à vos délibérations, mais instruits par une lecture réfléchie des pièces imprimées et par la connaissance que chacun de nous avait acquise depuis longtemps des trahisons non interrompues de ce roi parjure, nous croyons que c'est un devoir pour tous les députés d'annoncer leur opinion publiquement et que ce serait une lâcheté de profiter de notre éloignement pour nous soustraire à cette obligation. Nous déclarons donc que notre vœu est pour la condamnation de Louis Capet par la Convention Nationale sans appel au peuple. Nous proférons ce vœu dans la plus intime conviction, à cette distance des agitations où la vérité se montre sans mélange, et dans le voisinage du tyran Piémontais. »

Cette manifestation permettait île prévoir que les signataires de cette lettre ne reculeraieiil plus devant aucun excès et (ju'ils avaient adopté le terrorisme comme le plus efficace moyen de gouvernement et de domination.

En quelques semaines, sous l'active impulsion des conventionnels, les projets à peine ébauchés par l'assemblée des Allobroges se précisent et se transforment en mesures arbitraires et vexatoires. Toutes les lois de la République sont appliquées en Savoie. La nation s'empare des biens du clergé et des émigrés. « Ils seront vendus comme en France, et quiconque en deviendra acquéreur pourra les payer en assignats*. » C'est le cours forcé des assignats établi. Sont successivement décrétées la création d'un tribunal criminel, la liberté de la presse, l'application de la constitution civile au clergé. C'est Hérault de Séchelles qui suggère la plupart de ces mesures et réglemente leur mise en pratique. Il est déjà l'homme impitoyable qui, l'année suivante, en Alsace, déclarera que « la Terreur seule peut établir la république ». A la violence des paroles il commence à joindre celle des actes. Ayant appris la présence en Suisse du général Dumouriez, il se vante d'y avoir envoyé un agent « qui purgera la nature de ce monstre ». La musique d'un régiment en garnison à Chambéry, ayant joué à la Cathédrale : 0 Richard, ô mon roi, il menace de

1. Ces détails el ceux (|ui suivent nous sont fournis par les documents conservés aux Archives de Cliauibéry.

152 LE HOMAN d'un CONVENTIONNEL.

traiter les musiciens comme des révoltés. A toutes ses décisions, il exprime ainsi un caractère révolutionnaire, donnant des exemples que ne manqueront pas d'imiter ses successeurs.

Alors ce sera pire. Tandis que, d'une part, on changera le nom des rues « afin de former l'esprit public en faisant disparaître les anciennes nomenclatures qui pourraient entretenir l'idée de fanatisme et de féodalité », tandis qu'on fêtera le culte de la déesse Raison et qu'on la promènera processionnellement dans les communes, d'autre part, on dépouillera les couvents et les églises. Cloches, vases sacrés, ornements sacerdotaux, riches bibliothèques, tout sera versé au trésor public, pêle-mêle avec l'argenterie des émigrés dont les biens ont été saisis.

Les arrestations commencent et promptemont se multiplient. On emprisonne l'évoque dans son palais et, s'il y est laissé, « c'est que son âge et la caducité de ses organes ne permettent pas de le traiter avec i)lus de rigueur ». Mais, on n'use des mômes ménagements ni envers les prêtres et les moines qui refusent le serment constitutionnel, ni envers les nobles, les bourgeois et les paysans déclarés suspects soit en raison des opinions qu'on leur attribue, soit parce cprils

sont pères et mères crémigrés. Ceux de ces rebelles qui n'ont pu s'enfuir sont incarcérés.

Les maisons de détention, bien qu'on en ait lait partir les criminels condamnés aux fers, ne suffisent bientôt plus à contenir tous les infortunés qu'on y a logés et dont le nombre s'accroît sans cesse. Alors, on déporte les prêtres. C'est dans la nuit qu'on procède à cette opération précédée de la menace de tirer sur les curieux « qui se mettraient aux fenêtres pour les voir passer ».

Malgré ces mesures, la place continue à manquer dans les prisons. Le do septembre 1793, le procureur-syndic du Mont-Blanc écrit de Chambéry à Philibert Simond : « Les prisons de celte ville sont engorgées depuis quelque temps et au point qu'elles ne peuvent plus suffire aux besoins de la sûreté publique et que, par le trop grand rapprochement des prisonniers, la dysenterie et autres maladies putrides s'y manifestent et deviennent de jour en jour plus nombreuses. Hier encore, l'on nous a annoncé que, si l'on n'y remédiait bientôt, les pharmacies de cette ville ne suffiraient plus aux remèdes ».

Pour faire cesser cet encombrement, le procureur-syndic imagine de demander à l'administration du département de l'Isère de recevoir

le Irop-plein des prisonniers. Celle-ci consent. Mais les réquisitions du magistrat éveillent dans le Conseil général de Chambéry de vives protestations suggéréespar les craintes que cause aux protestataires l'éventualité d'un retour offensif du roi de Sardaigne. On leur répond qu'en ce cas, on aura des otages contre lui, et les réquisitions sont approuvées. On entasse les prisonniers sur des charrettes et on les expédie à Grenoble, enchaînés comme des malfaiteurs.

En même temps, les propriétés ecclésiastiques, celles des émigrés et des condamnés sont mises en vente, contenant et contenu. Sur les murs de Chambéry, on commence à lire des affiches comme celle-ci :

« Ceux qui voudront acheter en gros ou en détail les appartements au troisième étage de la maison dite de Faverges, située en la rue Cathédrale, pourront s'adresser au notaire Girard, qui leur donnera tous les renseignements qu'ils désireront. »

Enfin, comme couronnement à tant d'exactions, le comité de sain! public du département vote un crédit de six cents francs, destiné à l'achat d'une guilloline.il est juste d'observer que cette guillotine, soit qu'on ait hésité à la mettre en mouvement, soit qu'elle ne soit jamais arrivée à

FAITS ET GESTES DE TERRORISTES loo

sa destination, n'a pas fonclionné '. Mais, on n'en saurait conclure que la Savoie n'a pas payé à la Terreur son tribut de sang. Sur la frontière du Piémont, il y a eu des victimes tombées sous les balles, sans qu'il soit possible d'en établir le nombre. D'autre part, la liste qu'on a pu dresser des natifs de Savoie exécutés en l'an II à Paris, à Lyon, à Grenoble, à Toulon, à Orange ne comprend pas moins de cinquante noms et, assurément, elle est incomplète.

Au mois de mai 1793, au moment oîi la mission de Hérault de Séchelles et de Philibert Simond allait prendre fin, la Terreur régnait en Savoie comme dans le reste de la France. Cinq mois avaient suffi à son organisation.

Ce qui la facilita et lui imprima une force invincible, c'est qu'elle trouva dans l'armée, l>armi les généraux, des instruments et des appuis. Ayant par deux fois, en sa qualité de commandant en chef de l'armée des Alpes, établi son quatier général à Chambéry, Keller-

1. H existe aux Archives de la Justice une Correspondance de Ia(|ueile il résulte que le fabricant de guillotines ne pouvait suffire ù toutes les commandes. On lui adressait des réclamations et des plaintes oii l'on peut voir qu'eu lilusieurs déparlements, les sentences capitales prononcées |)ar les triinmaux révolutionnaires n'étaient pas exécutées parce ([ue l'instrument de mort manquait.

mann, docile aux ordres des représentants, se fit ouvertement leur complaisant et leur complice. Bien loin de prévoir (ju'à (juelque temps de lu, victime des suspicions jacobines devant lesquelles déjà Montesquiou avait dû s'enfuir, il serait emprisonné et ne sauverait sa tôte que par miracle, il donna publiquement aux actes les plus arbitraires une approbation chaleureuse.

Le général d'Albignac, qui le remplaça provisoirement, imita son exemple. On entendit cet aristocrate, ancien serviteur de la monarchie, protester de son amour pour la liberté, « de sa haine pour les tyrans », protestation à laquelle le président de l'administration du Mont-Blanc répondait, nous dit un procèsverbal, <( avec l'énergie d'un homme libre et la dignité d'un chef d'une administration supérieure ». Il n'est que trop vrai que la peur en ces temps néfastes avait perverti et fanatisé les plus vaillants et les plus purs.

Alors que des généraux populaires tremblaient et s'humiliaient devant les commissaires de la Convention, il eût été surprenant que parmi les citoyens sur la tête desquels pesaient des lois de mort et que guettaient sans cesse des dénonciateurs autorisés, se manifestât plus d'indépendance et d'audace. Les uns, quoique d'esprit modéré, s'enrôlaient dans les rangs des violents; les autres affectaient de vivre obscurément, s'efforçaient de se faire oublier et tous, de quelque manière, flattaient les maîtres du jour, tantôt par leurs propos, tantôt par leur servilité.

Crainte d'être dénoncées comme aristocrates ou plaisir de vivre dans le mouvement, sans discipline et sans contrainte, les citoyennes Bellegarde, résolues à ne plus quitter la Savoie,

étaient fatalement destinées à subir la contagion et la perversité de la peur.

C'est alors qu'on les voit figurer dans les solennités civiques, ouvrir riiùlel de Ghambéry et le château des Marches aux représentants du peuple, aux généraux, aux présidents des sociétés populaires, aux notables jacobins, à tout le personnel nouveau que la Révolution avait fait surgir d'entre les pavés, donner des dîners et des bals où étaient conviés les pontifes du nouveau régime.

Chez elles et dans les rues, elles avaient adopté les modes républicaines. Elles paradaient, ceinturées d'écharpes tricolores, une cocarde à la poitrine, la taille serrée dans une carmagnole, et même coitTées d'un bonnet rouge avec des sabots aux pieds, lorsqu'elles allaient fraterniser avec la populace, afin de témoigner publiquement de leur civisme.

Leurs compagnes ordinaires étaient les épouses et tilles des sans-culottes les plus qualifiés. Elles se montraient publiquement avec une élégante et farouche patriote que les habitants de Chambéry ne désignaient entre eux que sous le nom de « Princesse Pistolet ». Ainsi, « elles hurlaient avec les loups » et précipitaient la dégringolade morale qui faisaient d'elles un objet d'opprobre

pour les malheureux que persécutaient et terrorisaient les amis qu'elles s'étaient donnés.

C'est sans doute vers ce temps, qu'une main vengeresse traçait sur les murs de l'hôtel de Bellegarde cette inscription qu'on y pouvait lire encore en 1824 et qui visait sûrement Hérault de Séchelles :

Loin d'ici, noir aristocrate,

Vil bâtard de la Nation,

Du venin de ton âme ingrate

Porte ailleurs la corruption.

Ne souille plus de ta présence

Ce lieu constitutionnel.

De Gain la maudite vengeance

Fait horreur aux enfants d'Abel.

Le bruit ne tarda pas à se répandre que les citoyens commissaires ayant osé tout demander avaient tout obtenu, Hérault de la charmante Adèle et Philibert Simond de la candide Aurore. La médisance alla plus loin et représenta les deux sœurs comme aisément infidèles à leurs nouveaux maîtres. Sur ce qui se passait dans leur hôtel de Chambéry et au château des Marches quand elles y résidaient : les parties fines, les intrigues libertines, les rivalités amoureuses, la malignité publique s'exerça sans retenue et probablement enjoliva. Après l'arrivée du général Kellermann à Chambéry, on parla

if)0 LE ROMAN D UN CONVENTIONNEL.

d'une lettre de lui dans laquelle, en racontant qu'il avait passé une nuit au chAteau, il faisait des gorges chaudes sur « l'hospitalité complète » qu'il y avait reçue *.

On voudrait pouvoir affirmer que ces propos étaient calomnieux, qu'à l'exemple de plusieurs généraux de son temps dont la délicatesse, dans leur rapports avec les femmes, n'est pas audessus du soupçon, Kellermann s'est vanté, et de même que, si la liaison de la comtesse de Bellegarde avec Hérault de Séchelles ne peut être niée, ce qu'on a dit des rapports de Philibert Simond avec Aurore est sans fondement.

On le voudrait d'autant plus qu'on ne peut, sans révolte, se figurer celte adolescente de seize ans, presque une enfant, sous le charme de ce défroqué de trente-huit, en qui n'avaient jamais brillé les vertus du prêtre, et qui conservait dans sa personne, ses manières et ses sentiments, les basses apparences d'un rustre sans éducation, doublé d'un politicien pourri de vices, dévoré d'ambition et dépourvu de toute élévation d'âme.

Peut-être même serait-il juste de rappeler

1. Il no m'a pas été possible de retrouver cette lettre. Mais, une porsoniie digne de foi m'a formolloment déclaré l'avoir eue dans les mains, il y a quohiiies années, et avoir gardé de son contenu le souvenir le plus précis.

qu'on ne le voit qu'à ce moment dans la vie d'Aurore; qu'on ne l'y retrouve plus dans la suite, et de faire bénéficier cette jeune fille de l'absence totale de preuves propres à confirmer ce que le cardinal Billiet nous a dit d'elle en une page où il est possible que la légende ait eu plus de part que la vérité. Lorsque le vénérable prélat rédigeait ces lignes accusatrices, soixante cl dix ans avaient passé sur les faits qu'elles rappellent. Ces faits, il ne les avait pas vus; il ne les connaissait que par ouï-dire, et on constatera bientôt qu'en plus d'un point, il les a confondus et dénaturés. Il se peut donc qu'Aurore ait été victime d'une calomnie. Mais, il faut reconnaître que cette calomnie, personne plus qu'elle-même n'a contribué à l'accréditer et à la répandre, ne serait-ce qu'en s'affichant publiquement avec Philibert Simond, comme sa sœur s'affichait avec Hérault de Séchelles. Leurs rapports étaient si peu cachés qu'elle y gagna de n'être plus appelée que la Simonnette.

Au surplus, il n'y a pas lieu d'insister sur ce pénible incident d'une existence où, par la suite, rien de pareil ne paraît s'être produit et qui pourrait braver la calomnie si le tendre dévouement que Mlle de Bellegarde ne cessa de témoigner à sa sœur ne l'avait trop souvent associée

aux faiblesses de celle-ci. Elle en fut la confidente et le témoin; elle les approuva par sa présence. Il semble bien que ce fut là sa plus grande faute.

A celte heure, elle n'ignorait rien des relations d'Adèle avec le séduisant Hérault de Séchelles, et, d'autre part, liées avec de tels hommes, n'ayant pas craint de passer, au mépris de leurs traditions de famille, dans le camp jacobin et de fouler aux pieds toute pudeur en contractant avec les puissants du jour une liaison scandaleuse, les dames de Bellegarde s'étaient vouées elles-mêmes au mépris public.

On doit toutefois constater qu'elles le portaient allègrement, sans en garder rancune à ceux chez qui elles le soupçonnaient. Il est vrai qu'on s'efforçait de le leur dissimuler. Il en eût coûté trop cher d'offenser les populaires amies des citoyens représentants. Mieux valait ne pas manifester en leur présence les sentiments qu'elles inspiraient et, en feignant de leur conserver le respect et l'estime, s'assurer leur [)roteclion qu'elles ne refusaient pas quand on y avait recours.

Devenues des puissances, elles restaient exemptes de méchanceté, ce qui permet de dire non seulement qu'elles n'ont fait de mal qu'à

elles, mais encore qu'elles firent quelque bien à autrui en usant assez souvent de leur influence pour porter aide à leurs compatriotes victimes des persécuteurs dont elles s'enorgueillissaient d'être les adoratrices •. Le culte qu'elles professaient pour eux, quelqu'en fût le mobile, avait abouti à l'union la plus étroite, de la part d'Adèle surtout, qui considérait Hérault de Séchelles comme un dieu. Elle s'était irréparablement compromise pour lui, et, loin de concevoir des regrets ou des remords, elle rêvait maintenant de le suivre à Paris, afin de ne pas s'en séparer quand il quitterait la Savoie.

1. Au mois d'octobre 1793, les nobles de Savoie qui étaient emprisonnés à Grenoble furent ramenés à Chambéry et mis en liberté. On attribua cette mesure de clémence à Philibert Simond et à Hérault de Séchelles, influencés par les dames de Bellegarde. Joseph de Maistre écrivait au marquis de Sales : « Supposez que la rare humanité de ces souverains ait été aidée par quelque trij^ot bienveillant de Hérault de Séchelles avec Aurore de Bellegarde, on comprendrait un peu la chose. » Il esta remarquer que Joseph de Maistre, mal informé, attribuait ii la plus jeune des deux sœurs, le rôle qu'en réalité jouait l'ainée.

Peut-être semblera-t-il extraordinaire que l'inconduite avérée des deux sœurs durant les cinq mois que Simond et Hérault de Séchelles passèrent en Savoie n'ait pas été connue du comte de Bellegarde. C'est cependant la vérité, et nous en avons des preuves irrécusables.

Après avoir vu partir sa femme et confié ses enfants à des mains amies, il avait rejoint sa légion dans les gorges du Petit Saint-Bernard, où se rassemblait l'armée sarde en vue d'un retour offensif en Savoie pour lequel le gouvernement piémontais espérait l'appui de l'Autriche. Là, lui étaient parvenues quelques lettres de la comtesse, sobres de détails, emplies de mensonges et muettes naturellement sur tout dont il aurait pu s'oflenser ou prendre ombrage.

166 LE HOMAN d'un CONVENTIONNEL.

Il ne savait donc rien et ne pouvait rion savoir, personne n'ayant osé lui révéler l'étendue de son malheur. La correspondance avait même cessé tout à coup. Aux mois d'avril et de mai, il demandait en vain des nouvelles à tous les échos et priait un de ses officiers, le marquis Henry Costa, de tacher de s'enquérir parla marquise, plus à proximité que lui de Chambéry, du sort de sa femme *.

Les informations que parvint à recueillir le jeune officier étaient telles qu'il n'osa les communiquer à son colonel. Sans révéler toute la vérité, elles disaient que les citoyennes Bellegarde étaient parties pour Paris en compagnie de Hérault de Séchelles et de Philibert Simond qu'avait rappelés la Convention, leur mission terminée.

C'était vrai. La fugue des jeunes femmes avec les deux conventionnels, dont la présence à côté d'elles, durant ce voyage, équivalait à l'aveu public de leur liaison, était à Chambéry le sujet de tous les entretiens. Bientôt, plusieurs lettres arrivèrent au comte de Bellegarde. Elles ne lui parlaient pas des compagnons que sa femme et sa belle-sœur s'étaient donnés. Les raisons à

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