‹ Le Roman d'un conventionnelChapitre 18 sur 37 · Voir Un homme d'autrefois, p. 181 et · texte numérisé non relu

Voir Un homme d'autrefois, p. 181 et

COjMTHSSH ADEI.H de BEI.l.KGAKDH D'aprcs un portrait appurtcMiain à la l'amillc de Hellegardi.'.

l'aide desquelles elles lui expliquaient leur départ pour Paris ramenèrent la paix dans son âme.

« Je vous ai dit les malheurs et les inquiétudes bien légitimes de mon pauvre colonel, écrivait le marquis Costa. Nous sommes ou plutôt il est rassuré aujourd'hui sur le sort de ses femmes dont il a reçu plusieurs lettres à la fois. »

Quelques jours plus tard, Costa confirmait ses premiers dires dans un langage où la pitié le dispute à la raillerie :

« Le mari est tout consolé de voir que sa femme, dont il ne savait rien, n'est point morte. Mais il l'aimerait, je crois, mieux ailleurs qu'à Paris. Le pauvre homme était tenaillé d'inquiétudes et les larmes lui sortaient des yeux comme des flèches. C'est quelque chose que d'en être soulagé. Vous sentez que, sans souffler mot des compagnons, je répète tant que je puis à Bellegarde qu'il y a un Dieu qui veille particulièrement sur les jolies femmes, qu'il faut les laisser courir quand on ne peut faire mieux, que c'est folie d'en prendre des cheveux gris, qu'assez d'autres calamités nous tombent sur la tête sans celle-là, et que, les pèlerines étant jeunes, pleines d'esprit, hardies, heureuses, elles s'en tireront

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pans que nous nous en mêlions. N'écrivez donc pas, ainsi que je vous l'avais demandé, pour avcii* des nouvelles de ces gentilles fugitives. Nous avons, vous et moi, trop à faire pour nous confondre à chercher ce qui se perd de cette façon.... Malgré la beauté de mes raisonnements, évitez, mon amie, de courir le monde avec des généraux constitutionnels ou des commissaires de la Convention, car ils sont de détestable compagnie. »

Pendant ce temps, les « pèlerines » se dirigeaient vers Paris avec leurs protecteurs. Ce que fut ce voyage en partie carrée, il est facile de s'en rendre compte, quand on sait quels étaient alors le prestige et la puissance des représentants du peuple, la terreur et le désir de plaire qu'ils inspiraient, les privilèges dont ils jouissaient, la docilité aveclaquelle on exécutait leurs ordres.

C'était, partout où ils passaient, un agenouillement. Aux auberges auxquelles on s'arrêtait, le soir venu, les chambres les plus confortables étaient pour eux, comme, à la table, la meilleure place et les plus fins morceaux. Aux relais des postes, quand les chevaux manquaient pour tout le monde, on en trouvait pour leur service. C'est timides et tremblants qu'en exécution des

lois égalitaires du jour, les agents des districts leur demandaient leurs papiers et que les présidents des sociétés populaires avides de prouver leur zèle civique se portaient à leur rencontre. Omnipotents et redoutables, s'ils daignaient adresser à ces humbles quelques paroles cordiales, c'est bien respectueusement qu'on les en remerciait.

L'étonnement que pouvait causer la présence dans leur voilure d'une ou plusieurs femmes, élégantes et jolies, personne n'eût osé le leur ex])rimer. Tout au plus, les purs quctTarouchait l'étalage de leur luxe se promettaient-ils d'écrire au Comité de Salut public pour dénoncer ces représentants du peuple qui voyageaient en compagnie d'aristocrates. Mais il en était bien peu d'assez téméraires pour donner suite à ce projet au risque de se briser contre plus puissant que soi; et, pour de jeunes femmes à l'âme indopendante et sans préjugés, c'était en vérité tout plaisir que de courir les chemins sous une telle protection, le plus sûr moyen d'éviter les périls et les inconvénients auxquels les mesures vexatoires décrétées parla Convention et la vigilance des soi-disant patriotes exposaient quiconque s'éloignait de son foyer.

La roule est longue de Paris à Chambéry ; elle

exigeait alors plus d'une semaine. Mais, elle dut paraître courte aux « gentilles fugitives », à Adèle surtout, objet des attentions et des prévonances de Hérault de Séchclles, Le beau conventionnel était ardemment épris, et, tel que nous le connaissons, nous avons quelque raison de supposer qu'il manifestait ses sentiments sous les formes les plus propres à flatter l'orgueil de sa maîtresse et à toucher son cœur.

Tout était d'ailleurs sujet d'étonnement pour les voyageuses. N'ayant jamais quitté leur province, chaque étape leur réservait quelque surprise, non comparable cependant à celle qu'elles éprouvèrent à leur entrée dans ce Paris qui depuis si longtemps les attirait.

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En décidant de s'y rendre et de s'y fixer, elles avaient fait preuve d'une rare intrépidité. Il fallait être intrépide en effet pour oser se montrer dans la capitale alors que tant de gens ne songeaient qu'à s'enfuir, que les nobles et les riches étaient traqués, les prisons remplies, le tribunal révolutionnaire en plein fonctionnement et la guillotine en permanence. Mais, ces dangers ne semblent pas les avoir effrayées, ni même préoccupées, puisque, loin de se cacher, elles se mêlèrent aussitôt à toutes les manifestations de la vie publique, confiantes dans les protecteurs qu'elles s'étaient donnés.

On voudrait pouvoir préciser ici en quel logis elles s'installèrent. Ce fut peut-être chez Hérault de Séchclles, qui, dans la maison de sa

grancrnièrc Iléraull, rue Basse-du-Rempart, occupait deux étapes. Les papiers dont la saisie suivit son arrestation font allusion, sans la nommer, à une « citoyenne « qu'on voyait chez lui, comme à (lenicure, el à (jui s'adressaient parfois les solliciteurs qui venaient présenter quelque re(iuête au député. Il n'est pas impossible que cette citoyenne fût Adèle de Bellegarde. Mais ce n'est là qu'une hypothèse qu'on ne peut, malgré sa vraisemblance, transformer en affirmation.

Nous sommes mieux iraformés en ce qui touche le genre d'existence qu'adoptèrent les deux sœurs une fois à Paris. Ce qu'a écrit sur elles une personne qui les a connues vers ce temps permet de se le figurer.

« Elles étaient contentes de devenir Françaises, et ce que cette époque avait de désastreux frappait à peine des étrangères sans parents, sans habitudes, dont la jolie figure, la jeunesse, plaisait à tous les yeux, qui réfléchissaient peu sur les mesures publiques et n'avaient personne ni aucune chose à regretter.... Rien ne leur faisait donc partager le deuil commun, et cette première indifférence, quand tout le monde dans le pays répandait des larmes, a imprimé sur elles une singularité qui ne manque pas d'un

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certain attrait piquant, mais qui repousse rattachement et la confiance. N'éprouvant pas ces haines passionnées contre le sani^ et contre les persécuteurs, leur porte était ouverte à tout le monde et, leur curiosité pour voir les personnes célèbres de cette époque n'étant arrêtée par aucune répugnance, on peut se figurer les gens qui sont entrés dans leur chambre *. »

Bien que ces notes d'une observatrice attentive et clairvoyante se rapportent à la période postérieure au 9 thermidor, elles éclairent d'une lumière précieuse, en ce qui touche les dames de Bellegarde, la période antérieure, celle qui suivit leur arrivée à Paris. Leur curiosité les poussant, elles voulaient tout voir et tout connaître, les hommes et les choses, les acteurs et le théâtre des grands événements qui se déroulaient à leur portée. Pour circuler à travers ces agitations mémorables, elles avaient un guide sûr, c'était Hérault de Séclielles. Il mettait quelque orgueil à les produire partout où luimême brillait.

II est logique de penser qu'elles étaient dans les tribunes de la Convention lorsqu'il fit casser la fameuse Commission des Douze, lorsqu'il

1. Mémoires d'Aiiiiôe de Coigny, duchesse de Fleury, publiés par M. Etienne Lamy.

réclama la mise en liberté d'Hébert, et pendant les tragiques séances de mai et de juin, alors qu'il la présidait et dut tenir tète au farouche Hanriot déclarant « que le peuple ne s'était pas levé pour écouter des phrases, mais pour donner des ordres ».

Le 10 juillet, elles assistèrent sans doute à son élection comme membre du Comité de Salut public et, probablement, l'entendirent défendre la Constitution dite de 1793, en qualité de rapporteur. Enfin, elles le virent figurer comme président de la Convention, dans la fête solennelle qui fut donnée le 10 août pour célébrer la mise en œuvre de la charte nouvelle et commémorer la prise de la Bastille.

A la place de l'antique forteresse, on avait élevé une colossale statue de la Nature; l'eau coulait de ses seins. Hérault, tenant enlacé un vieillard, vénérable doyen de la Convention, s'avança, une coupe à la main; il remplit cette coupe, et tous deux y burent. Puis, à laide dune torche, il mil le feu à un bûcher sur lequel on avait entassé les attributs de la royauté. Il apparut alors resplendissant sous la lueur des flammes qui les dévoraient, au bruit desap|)laudissements et des acclamations de la foule, laquelle n'avait d'yeux que pour le beau Séchelles.

Ses amis eurent la joie de constater qu'il était le triomphateur du jour. Elles se fussent moins réjouies, si elles avaient pu surprendre le regard jaloux, soupçonneux et chargé de haine que, durant cette solennité théâtrale, Robespierre dirigeait sur son collègue dont la popularité subitement lui portait ombrage. Elles auraient deviné que, dès ce moment, Hérault était marqué pour la guillotmc. Mais, trop peu clairvoyantes pour prévoir ce féroce dénouement, l'arrêt de mort prononcé ce jour-là leur échappa.

Hérault de Séchelles, il est vrai — et c'est peut-être là l'excuse de leur imprévoyance, — s'appliquait à leur dissimuler les préoccupations et les craintes que lui suggéraient les manœuvres des ennemis qu'il devait à son passé d'aristocrate et à sa popularité naissante. Il ne voulait pas qu'elles y fussent associées, et devant elles il affectait de traiter à la légère les faits les plus propres à lui prouver la fragilité de son influence.

Au moment oii il venait d'être appelé à présider la Convention et à figurer à ce titre aux solennités théâtrales du 10 août, on avait arrêté son grand-oncle Magon de la Balue, ancien fermier général et ancien banquier de la Cour. Magon de la Balue, octogénaire en 1793, possé-

dait une grande fortune, ce qui suffisait alors à rendre suspect. Dénoncé comme entretenant des relations avec l'étranger, les scellés mis sur ses jjapiers firent découvrir qu'il avait fait passer des fonds considérables en Angleterre et converti en assignats des valeurs s'élevant à quinze cent mille francs. C'en fut assez pour le faire incarcérer. On arrêta du môme coup son frère Magon de la Blinaye, et divers autres membres de leur famille.

Un avocat dont la réputation devait être dépassée plus tard par celle de son fils, Berryer, à qui Magon de la P.alue avait confié sa défense, crut devoir recourir à Hérault de Séchelles, convaincu que le crédit du président de la Convention serait assez puissant pour tirer de peine son client. Il alla donc le trouver afin de le solliciter. Mais il ne rencontra que froideur et refus d'intervenir.

» En ma qualité de |)résident, je suis tenu à plus de circonspection que personne, lui dit Hérault. En m'intéressant à mon oncle, je me compromet Irais en vain. Je ne le sauverais pas, je ne peux rien '. »

Il consentit cependant ù donnera l'avocat une

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