‹ Le Roman d'un conventionnelChapitre 19 sur 37 · oir les Mémoires de Beiryer porc · texte numérisé non relu

oir les Mémoires de Beiryer porc

lettre pour son collègue Dubarran, membre du Comité de sûreté générale. Mais Dubarran se montra encore plus inhumain que lui. Il apostropha durement l'avocat des Magon.

« C'est donc toi, lui dit-il, qui te constitues le défenseur des ennemis de la République, des aristocrates, des conspirateurs? Tu feras mieux, je te le conseille, de les oublierai de nous laisser faire. »

Ce souvenir est écrasant pour la mémoire de Hérault de Séchelles. Mais, on ne saurait sans injustice ne pas tenir compte à ce malheureux des difficultés qui, déjà, se multipliaient autour de lui. Elles animaient rendu son intervention inefficace et en se déclarant impuissant à sauver les siens, il ne disait rien qui ne fût vrai. On verra bientôt son impuissance éclater de nouveau au moment où furent arrêtés son oncle Magon de la Lande, le propre frère de sa mère, et le maréchal de Contades qui l'avait jadis comblé de soins. Ou'aurait-il pu pour eux alors qu'encore quelques mois, il n'allait rien pouvoir pour luimême? Robespierre et Saint-Just le guettaient. Il ne l'ignorait pas. Mais, il ne disait rien à son amie qui fût de nature à lui révéler le péril qu'il courait et, pas plus elle que sa sœur, elles n'étaient femmes à le deviner.

Ainsi, l'existence des dames de Bellegarde se poursuivait agitée, distrayante, émouvanlc, les mettant en relations avec les puissants que fréquentait leur ami, et notamment avec Danton. Ces rencontres avaient lieu tantôt à Paris, tantôt au château d'Epone où, fidèle à d'anciennes habitudes, Hérault continuait à réunir nombreuse compagnie '. De plus en plus mêlées à sa vie, elles étaient de toutes les réunions de plaisirs, y coudoyaient sans scrupules les politiciens et les agioteurs dont il aimait à s'entourer.

Vers ce temps, dans des circonstances qui nous échappent, elles se trouvèrent accidentellement rapprochées de leur grand-père maternel, le marquis d'Hervilly. Elles allèrent le voir à Chenoise, aux environs de Provins, où il vivait retiré. Cette terre, qui avait compté d'illustres possesseurs et entre autres un des Strozzi, Pierre de Gondi, archevêque de Paris, le maréchal de Retz, était devenue, en 1773, à la mort de la marquise d'Hervilly, la propriété de son fils.

1. Parmi les familiers de la maison, il faut citer le peintre David, qui siég;eait alors dans la Convention. Jusqu'en ces dernières années, on a pu voir sur les murs d'un pavillon, au fond du parc d'Kpone, un soldat dessiné au fusain et signé de lui. C'est dans ce pavillon (pie fut rédigé, Danton présent, le projet de la Conslilulion de 171)3.

Dès les débuts de la Révolution, ce jeune homme, officier dans les armées du roi, avait passé en Angleterre. Son père, n'ayant pas voulu émigrer, était resté au château de Chenoise ou plutôt dans un pavillon qui demeurait debout parmi les ruines de cette construction féodale, élevée au xv^ siècle, et détruite par un accident qui témoigne de l'excentricité du marquis d'Hervilly. Possédé de la manie de multiplier les portes et fenêtres, il en avait tant et tant ouvert dans les façades de son château qu'un matin les murailles percées de part en part s'étaient effondrées '. Les communs et un pavillon avaient seuls échappé à la destruction.

C'est là que le vieux gentilhomme habitait et qu'il reçut ses petites-filles la cocarde au. chapeau, vêtu d'habits tricolores. Il avait adopté cette tenue pour donner un gage de son civisme et de sa soumission aux lois. Mais ce déguisement, pas plus que son langage, ne trompait personne. Il avait beau prodiguer aux paysans les : « Bonjour, citoyen », ceux-ci lui répondaient :

« Bien le bonjour, monsieur le marquis. »

1. Notice manuscrite sur Chenoise et ses dépendances, par 1. Debeuge, communiquée par M. Bouvrain, maire de Chenoise.

Mécontent, il répliquait :

« Citoyens, tous les hommes sont égaux.

— Vous êtes bien bon, monsieur le marquis. C'est vrai pour nous autres, mais pas pour vous. »

Ayant reçu cordialement ses petites-filles, il voulut les présenter à la municipalité de Chenoise. Quand il entra avec elles dans la salle de la mairie, tous les conseillers se levèrent avec respect et, malgré ses adjurations, refusèrent do s'asseoir devant « ces demoiselles » et devant lui. Irrité par ces marques de déférence, il prétendait que ceux qui les lui prodiguaient cher chaient à le rendre suspect et à le faire arrêter.

11 ne tarda pas à l'être après avoir vécu caché durant plusieurs semaines dans les caves de la ville haute à Provins, où tous les jours, une femme à son service, allait, au péril de sa vie, lui apporter des vivres. Ses nièces ne devaient pas le revoir, bien que, ayant échappé à l'échafaud, il eût recouvré sa liberté après thermidor et qu'il ait survécu jusqu'en juillet 1802 à son fils, l'un de chofs de l'armée royaliste à Ouibcron.

A la même époque, Adèle de Bollegarde entreprit de faire prononcer son divorce. En se donnant loul onlière à Hérault île Séchelles, et

en laissant sa sœur se compromettre avec Philibert Simond, elle n'avait pu se dissimuler le caractère définitif de leur chute commune. Le chemin glissant qu'elles venaient de descendre avec une rapidité vertigineuse, elles ne le remonteraient jamais. Les liens de famille qu'elles avaient volontairement brisés ne se renoueraient pas. Elles le savaient au moment où elles quittaient la Savoie. Le séjour de Paris ne pouvait que fortifier cette conviction. De là, sans doute, le désir que conçut la jeune femme de consommer la séparation conjugale dont elle avait pris si lestement l'initiative.

La loi sur le divorce récemment promulgée lui fournissait le moyen de se rendre libre. Les exemples de quelques femmes de son monde qui ne craignaient pas d'en user eurent pour effet de transformer son désir en décision. Ouclque usage qu'elle comptât faire de sa liberté, et peut-être avec l'espoir qu'Hérault de Séchelles l'épouserait, elle se livra aux démarches qui devaient la conduire à son but.

Ces démarches n'étaient pas bien compliquées. Les mesures édictées contre les émigrés contribuaient à les faciliter. Il suffisait à l'un des époux de faire constater l'absence de l'autre pour obtenir le divorce. Le comte de Bellegarde

étant inscrit sur la liste des émigrés, et sa présence dans l'armée sarde ne pouvant cire contestée, sa femme avait beau jeu pour prouver ses droits à l'annulation de son mariage. Le 7 octobre 1793, armée d'un acte de notoriété dressé par le comité civil de la section du Mont- Blanc, établissant l'absence de l'époux, elle se présentait à la municipalité de Paris, où, sur sa requête, le divorce fut aussitôt prononcé.

A ce moment, Philibert Simond et Hérault de Séchelles avaient quille la capitale, le premier pour se rendre en Savoie où un retour oflensif de l'armée sarde avait décidé la Convention ' à l'envoyer en le chargeant, avec son collègue Dumas et le général Kellermann^,

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