Elle fut réunie à la France, sur sa demande, en
occupations l'obligeaient, depuis longtemps, à négliger'.
Rien en tout cela n'offrait prétexte à une accusation. Mais, les espions qui surveillaient la maison de Hérault de Séchelles prirent ombrage de la présence chez lui de ce jeune inconnu. Ils suivirent le domestique de Gatus, qui logeait dans l'appartement de la rue Gaillon et venait tous les jours rue Basse-du-Rempart recevoir les ordres de son maître. Ils l'arrôlèrent et, l'ayant interrogé, conclurent de ses réponses que Catus, jadis émigré, s'était fait réintégrer par surprise dans l'armée, avait été ensuite destitué et conspirait.
Ces griefs présentaient si peu de fondement qu'ils portent à croire qu'on les forgea de toutes pièces dans l'unique but de compromettre Hérault de Séchelles, en l'accusant d'avoir donné asile à un homme prévenu d'éniigration et de complot. Ils furent en tout cas la cause de l'arrestation de Catus. Les agents chargés de se saisir de lui le trouvèrent le 10 mars, au matin, dans la chambre qu'il occupait chez Hérault de Séchelles.
1. Ces détails sont extraits de. la lettre que Hérault de Séchelles écrivit à la f]onvonlion après avoir été ariélé. Les documents officiels léinoigiient do leur exactitude.
212 T.E nOMAN It'lN CONVENTIONNEL.
Ouoi(iii"il lui (Tassez bonne heure, celui-ci était déjà sorti pour se rendre à la Convention. C'est là ({u'il reçut un avis de son secrétaire. Catus s'empressait de l'avertir qu'il était détenu au « violon » de la section Lepelletier. Il y courut, s'entretint avec lui en présence de l'officier du poste et lui promit de faire immédiatement des démarches à l'efl'et de hfiter sa mise en liberté. Il revint quelques heures après.
Cette fois, il n'était pas seul. Philibert Simond l'accompagnait. Une telle démarche constituait la plus dangereuse et la plus incompréhensible imprudence. La loi interdisait tous rapports avec les prévenus de conspiration, « à peine d'être traité comme leur complice ». En outre, le Comité de Salut public était saisi de l'affaire, et tenter d'entraver son action, c'était courir au-devant de ses rigueurs. La sentinelle préposée à la garde de la prison, ayant voulu s'opposer au passage des deux députés, ils aggravèrent leur imprudence en s'autorisant de leur qualité de représentants du peuple pour forcer la consigne et pénétrer auprès de Catus.
A ce moment, arriva un membre de la section Lepelletier, celui-là même qui avait opéié l'arrestation. Il le prit de très haut avec les députés, les sommant de sortir.
l'arrestation. 213
« Que faites-vous là? leur dit-il. Je vous connais; je sais que vous êtes représentants du peuple. Vous n'êtes pas à votre poste. »
Ils durent obéir et se retirer, tandis que le sectionnaire, après avoir grondé la sentinelle, allait rendre compte au Comité de Salut public de ce qui venait de se passer.
Dans ce Comité dont Hérault de Séchelles avait cessé de faire partie siégeait Saint-Just, le confident et souvent l'inspirateur de Robespierre, ennemi juré comme lui de l'ami des citoyennes Bellegarde. A sa demande, le Comité de Salut public invita le Comité de sûreté générale à venir conférer avec lui. Dans ce conseil, l'arrestation de Hérault de Séchelles fut décidée et le mandat rédigé immédiatement :
« Les Comités de Salut public et de sûreté générale réunis, informés par la section Lepelletier qu'un homme prévenu d'émigration recherché depuis longtemps comme tel, vient d'être trouvé dans l'appartement de Hérault député; considérant la gravité des renseignements reçus sur son compte et la conduite suspecte qu'il a tenue, arrêtent que Hérault et ceux (}ui habitent avec lui seront mis sur-lechamp en état d'arrestation au Luxembourg et que les scellés seront apposés sur leurs papiers. »
Un mandat analogue fut décerné contre Philibert Siniond.
Dans la soirée, vers onze heures, Hérault de Séchelles, en rentrant chez lui, vit avec surprise sa maison investie '. Il demanda ce que cela signifiait. Pour toute réponse, on mit sous srs yeux Tordre d'arrestation dont il était l'objet. 11 se récria, protesta, revendiqua le droit d'en référer avant tout au Comité de sûreté générale. On se contenta de lui objecter que les membres du Comité s'étaient séparés et, tandis qu'on apposait les scellés sur les portes de son appartement, on le conduisit au Luxembourg où il fut écroué en même temps que Philibert Simond qui venait d'y arriver.
Le lendemain, il écrivit à la Convention :
« Enfermé cette nuit dans la prison du Luxembourg, je frémis d'indignation en vous annon- (^ant de quelle absurde et atroce calomnie je me trouve victime. Est-il possible qu'un représentant du peuple se voie privé de sa liberté et enlevé à ses fonctions sur une simple dénonciation qui ne m'a point été communiquée, dont j'ignore le lâche auteur, sans explication préalable, sans que j'aie été appelé ni entendu au
1. C'osl lui-iiit'iiii' (|ui II" laciirilc diiiis la It'ltrc lilôo plus liaiil tlonl r()ii!;iiial oxislo aux Aicliives iialionales.
Comité de sûreté générale suivant l'usage qui s'observe entre nous et surtout suivant le décret qui charge le Comité de sûreté générale de prendre connaissance des dénonciations contre les députés. »
En exhalant ces plaintes, le malheureux oubliait qu'il n'était pas un des détenus, parmi lesquels il se trouvait jeté subitement, qui n'eût eu le droit d'en exprimer de toutes pareilles. Il oubliait que pour eux aussi comme pour les victimes déjà sacrifiées, on s'était contenté de « simples dénonciations », qu'on ne les avait môme pas confrontés avec leurs accusateurs et que, pour les frapper plus sûrement, on avait violé les règles de lajustice, les lois delà défense, les devoirs que commande le respect de la liberté et de la vie humaine. Ces crimes, il les avait approuvés; il en avait, par ses votes, préparé et facilité l'exécution. Comment pouvait-il s'étonner d'être à son tour frappé par les armes qu'il avait mises aux mains des bourreaux!
Après avoir donné cours à son indignation, il exposait les faits, racontait l'origine de ses rapports avec Catus, le passé de celui-ci, et s'appliquait à démontrer l'invraisemblance de l'accusation dirigée contre lui.
« Pardonnez, citoyens collègues, ces longs
détails, disait-il en finissant; ils ne sont point minnlieiix quand il s'agit d'un patriote et d'un représentant cruellement outragé. Cette injustice navre mon cœur. Dans quel moment suis-jc arrêté? A l'époque où l'on saisit tous les conspirateurs. Serais-je donc, ne fiU-ce qu'un instant, confondu avec eux par les rumeurs publiques, moi qui n'ai jamais respiré que le bonheur de mon pays; moi, qui, dans toutes mes pensées comme dans toutes mes actions, n'ai cessé d'être, comme je le devais, fermement et irrévocablement identifié avec la représention nationale; moi qui devais partager l'honorable et sanglante proscription que les traîtres nous destinent à tous? 0 mes collègues, la seule idée d'un tel soupçon, jusqu'à ce que ma justification soit connue de la France, déchire et soulève mon âme. Incapable de trahir mes serments, les lois et la patrie, si dans ma vie j'ai commis des fautes, — et quel est l'homme qui n'en commet pas? — soyez certains que mes lautes ne furent jamais que d'excusables erreurs. J'appelle en finissant le glaive de la loi sur moi ou sur mon calomniateur. Il n'y a pas de milieu. »
Lecture de cette lettre aurait dil être laite à la tribune de la Convention. Hérault de Séehelles comptait encore dans l'assemblée des amis et
des partisans. Peut-être se fussent-ils laissé émouvoir par ces accents pathétiques. Or, c'est là justement ce que Robespierre ne voulait pas. La protestation du prévenu fut passée sous silence. Il n'en est même pas question dans le fougueux et haineux réquisitoire que Saint-Just pronon<^'a le même jour à l'ouverture de la séance, en annonçant que Hérault de Séchelles et Philibert Simond étaient arrêtés.
Après avoir tracé le récit des incidents qui justifiaient selon lui la décision des Comités, Saint-Just ajoutait :
« Si l'on examine la conduite antérieure de ces deux hommes, ils nous étaient déjà suspects. Le Comité de Salut public avait déclaré, depuis environ quatre mois, au premier qu'il ne délibérerait plus en sa présence, qu'on le regardait comme un ami de l'étranger et comme suspect pour avoir réclamé, les larmes aux yeux, la liberté de Proly, s'être saisi des papiers diplomatiques du Comité, les avoir compromis de manière qu'ils ont été imprimés dans les journaux et répandus au dehors.
« Si l'on examine la conduite de Simond, il n'est point sûr qu'il n'ait point été du parti populaire de la Savoie, sa patrie. Il était le vicaire général de l'évêque de Strasbourg et le
partisan de Schneider, prêtre autrichien, accusateur public du Bas-Rhin qui, aujourd'hui, est détenu à l'Abbaye pour ses attentats et qu'on a découvert hier comme étant à la tête du mouvement qui devait ouvrir les prisons.... Nous avons une lettre entre les mains, écrite par Hérault à un prêtre réfractaire, dans laquelle il parle d'une manière indécente de la Révolution et promet à ce prêtre de l'emploi. Ce prêtre a été guillotiné depuis. Simond fut le collègue de Hérault dans sa mission du Mont-Blanc. Leur liaison en ce moment atteste qu'ils n'ont jamais cessé d'agir de concert depuis et qu'ils sont complices. »
Ce n'étaient pas là les seuls griefs invoqués par Saint-Just contre Hérault de Séchelles. Il les compléta en dressant bientôt après un autre réquisitoire contre Fabre d'Eglantine. On y lit en efTet :
« Hérault, placé à la tête des atTaires diplomatiques, mit tout en usage pour éventer les proiels du gouvernement. Par lui les délibérations les plus secrètes du Comité sur les allaires étrangères étaient communitiuécs aux gouvernements ennemis. 11 fit faire plusieurs voyages à Dubuisson en Suisse, pour y conspirer sous le cachet même de la république. Nous nous rappelons qu'Hérault fut avec dégoût le témoin muet des
L'ARnESTATION. 21 9
travaux de ceux qui tracèrent le plan de constitution dont il se fit adroitement le rapporteur déhonté.... Nous avons intercepté des lettres de Las Casas, ambassadeur d'Espagne à Venise, dans lesquelles il rapporte les délibérations diplomatiques du Comité au temps de Hérault. »
Terribles en ce temps-là étaient de telles accusations. Qu'elles fussent fondées ou non, il suffisait de les avoir encourues pour que ceux qui les formulaient fussent dispensés d'en faire la preuve. Saint-Just couronna les siennes par cette péroraison véhémente :
« Vous avez dit que la justice et la probité étaient à l'ordre du jour dans la République française; l'un et l'autre vous commandent une raideur inflexible contre tous les attentats. Si vous voulez établir la liberté, l'une et l'autre vous commandent d'immoler toute considération à l'intérêt public. Quelle est cette audace de franchir une loi terrible qui punit de mort les violateurs? on plutôt quelle épouvante et quel désespoir de la part des coupables ont pu les porter à cet acte de témérité? Ne se sont-ils point iugés eux-mêmes? Voilà donc le fruit de ces crimes que tant de gouvernements se sont épuisés à ourdir? Tous les trésors des rois sont vides, tous les forfaits sont épuisés, et la liberté
triomphe, et vous ôles plus grands que vous n'avez jamais été. Le Sénat de Rome fut honoré par la vertu avec laquelle il foudroya Catilina, sénateur lui-même. En vain les rois avaient préparé l'avilissement; vous ne pouvez être plutôt atteints des insultes de rétranf>er que la Providence des imprécations de l'impie. Hérault et Simond sont prévenus de complicité dans la conspiration. Je vous ai rendu un compte préliminaire. Les Comités de sûreté générale et de Salut public vous proposeront demain le décret et l'acte d'accusation entièrement motivés contre eux. »
Ce langage équivalait à un arrêt de mort. Aucune voix ne s'éleva en faveur des accusés. Qui eût osé les défendre quand on les savait perdus? Oui eût osé braver Robespierre et Saint-Just, artisans fougueux de leur condamnalion?
Si peu disposé qu'on soit à prendre la défense de Hérault de Séchelles, alors que les fautes de sa vie obligent à considérer la mort à laquelle il était voue comme un châtiment et une expiation, le souci de la vérité ne permet pas de passer sous silence les faits qui contredisent les allégations de ses accusateurs. Saint-Just avait menti en l'accusant d'avoir conspiré. Tout était faux dans les preuves qu'il avait essayé d'en fournir, comme dans celles qui furent opposées, durant la brève instruction du procès de Hérault, à ses protestations d'innocence.
En ce qui touche Calus, il fut impossible d'établir que celui-ci eût émigré. Le contraire fut même démontré. Il prouva aussi que, loin d'avoir été destitué, il avait donné des gages de
dévouement à la République et mérité qu'on lui confiât des missions importantes. On dut renoncer à le traduire devant le tribunal révolutionnaire. Le 22 août 1794, six mois après Texéculion de Hérault de Séchelles, trois semaines après la chute de Robespierre, le nouveau Comité de sûreté générale ordonna sa mise en liberté.
Innocent quant au fait d'avoir donné asile à un suspect, Hérault de Séchelles ne Tétait pas moins quant à cet autre qu'on lui imputa d'avoir intrigué en vue du rétablissement de la royauté. On n'apporta de ce chef aucune preuve et il n'en existe aucune.
Il est vrai qu'un des historiens de la Révolution, Louis Blanc, qui ne recule pas devant les insinuations les plus hasardées quand il s'agit de prendre la défense de Robespierre et de justifier ses forfaits, s'attache à démontrer que les soupçons (jui entraînèrent la perte de Hérault de Séchelles avaient quelque raison d'être et cite à l'appui de ses dires ceux du prince de Ilardenberg* d'après lesquels Hérault de Séchelles se serait entremis pour arracher Marie-Antoinette à la mort: