Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État
« A la nouvelle de la translation de Marie- Antoinette à la Conciergerie, raconte l'homme d'État prussien, le comte de Mercy, alors à Bruxelles, dépêcha un émissaire à Danton pour l'engager à épargner la Reine*. On lui otYrit pour ce service une somme d'argent considérable; il la rejeta, disant qu'il consentait à protéger la reine sans aucune vue d'intérêt personnel. Plein de confiance dans la protection de Danton, le comte de Mercy crut d'autant mieux qu'elle suffirait à la sûreté de la reine que, pendant plus d'un mois, l'illustre captive parut oubliée à la Conciergerie. Mais on vit bientôt tout le vide et l'inefficacité de cette négociation clandestine. Il paraît certain que Danton et ses amis cherchèrent à en tirer parti dans des vues de domination particulière. Danton s'étant
1. On retrouve un, écho de ces dires, qui tiennent moins de la vérité (|ue de la légende, dans ce passage d'une notice où il est longuement question du comte de Mercy, publiée en 1851, à Liège par son petit-fils sous ce titre : La Chapelle de Noire-Dame au bois d'Arçjcnteau. >• Pendant les derniers temps de son séjour à Bruxelles, en 1792 et 1793, le comte de Menv avait reçu des instructions relatives au sort de rinfortum-e famille royale de France, que Ton voulait tenter d'arracher aux fureurs révolutionnaires. Des négociations secrètes, dont le comte était Tàme, furent établies avec des hommes influents de Paris, (jue l'on espérait rattacher à la cause de la Cour. » La révélation s'arrête là et il reste bien évident qu'elle a la même origine que celle du prince de Uardenbcrg.
conccilc avec Hérault de Séchelles, ce dernier se rendit mystérieusement en Savoie et, là, il se servit pour ses relations au dehors de son intimité avec les demoiselles de Bellegarde. Il eut même avec Barthélémy, ambassadeur en Suisse, des conférences que le Comité de Salut public à qui elles furent révélées regarda comme suspectes. On répandit que Danton rêvait de faire la paix et qu'il aspirait à être régent. Peu de mois après, lui et ses amis montèrent sur l'échafaud. »
En dépit de l'autorité que donne à ce récit la haute situation de son auteur, l'invraisemblance, à défaut même des documents que nous sommes parvenu à nous procurer et qui les contredisent, en est éclatante. Si les faits qu'il révèle avaient été portés, comme le prétend llardenberg, à la connaissance du Comité de Salut public, quelles raisons auraient empêché celui-ci de les faire figurer dans l'acte d'accusation qu'il dressa contre Hérault de Séchelles et contre Danton, alors qu'il cherchait vainement des preuves positives de leur alliance avec les royalistes?
Celles-là n'eussont-elles pas été écrasantes et n'eussent-elles pas dispensé le Comité de recourir, pour prouver la culpabilité de ceux (ju'il voulait perdre, à des hypothèses qui donnent
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àses décisions un caractère révoltant d'iniquité? Or, toute l'infâme procédure qui précéda l'exécution est muette à cet égard. Ni de près ni de loin, il n'y est fait mention des tentatives attribuées par Hardenberg à Hérault de Séchelles et aux dames de Bellegarde. Ce silence suffit déjà à prouver que leur mémoire ne mérite pas de bénéficier de ce qu'aurait d'honorable et de propre à la relever le souvenir dun effort en faveur de l'infortunée Marie-Antoinette, s'il était prouvé.
Mais il y a mieux. 11 résulte de nos documents qu'Hardenberg a accueilli, sans les contrôler, des rumeurs dépourvues d'exactitude et que tout autre est la vérité. Si le comte de Mercy alors à Bruxelles a eu les intentions qu'on lui prête, il n'a pu les réaliser, soit parce que ses émissaires ont été impuissants à convaincre Danton ou n'ont pu arriver jusqu'à lui, soit parce qu'il s'est constamment heurté au mauvais vouloir de la Cour de Vienne.
Longtemps encore après la mort du Roi, chargé de surveiller de Bruxelles les événements de France, il ne pense que par lueurs au danger que courent lesjours de la Reine. Le 2i juin 1793, il discute longuement dans une lettre à Thugut les chances d'une Restauration. Il voit les con-
venlionnels forcés par les circonstances intérieures (le mellre Louis XVII sur le trône et de confier la régence à sa mère'. Il tourne et retourne ces idées sans en sortir ni concevoir une autre issue.
Le 4 août, un de ses émissaires qui ne signe pas sa lettre lui écrit de la frontière :
« S'il prenait envie au parti de Danton de rétablir le Roi, on serait exposé ou à reconnaître une Constitution pire peut-être que la République ou à continuer la guerre avec un nombre moindre d'alliés. On doit croire que les royalistes de la Vendée mettraient bas les armes et il serait bien difficile que les ministres anglais pussent se dispenser de négocier la paix dès qu'il y aurait en France une forme quelconque de gouvernement. »
Cependant, le 1^2 du même mois, Mercy, à la nouvelle du transfert de la Reine à la Conciergerie, semble se réveiller. Il mande à Thugut :
u Peu de jours élairciront les vues plus ou moins atroces que les scéléiats ont eues contre la Reine. II n'y a que la terreur qui puisse les arrêter. Mais il existe un embarras extrême dans le choix des moyens propres à l'inspirer. >>
1, Ces détails ot los pièces (jui suivrai pio\ ionucnt dca Ai'cliivcs impériales d'AuUiclie.
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Puis, il envoie une note pressante au prince de Cobourg qui commande les armées alliées et l'engage à marcher sur Paris. Cobourg oppose une fin de non-recevoir,
« Plus on a réfléchi, plus on a calculé, moins la combinaison des localités, des événements et des circonstances a permis de trouver quelque expédient praticable et avantageux pour atteindre ce but salutaire. »
Finalement, il propose de menacer la Convention de rouer vif Beurnonville et les Conventionnels qu'a livrés Dumouriez si l'on assassine la Reine. Il trouve, il est vrai, le procédé peu humain « et peut-être serait-il préférable et plus simple de négocier un échange ». Mais la proposition en reste là.
De son côté, à la même époque, 24 août, le duc de Polignac réfugié à Pentzing, une bourgade aux portes de Vienne, essaie de rappeler à l'Empereur les périls qui menacent la reine de France et suggère l'idée d'un appel à Danton.
« Au moment du départ du courrier que RI. le régent m'a dépêché, la nouvelle de l'affreuse position de la Reine venait d'arriver à Ham et y avait produit une consternation générale et aura sans doute empêché M. le maréchal de Castries de songer à ajouter aux motifs faits pour déter-
miner Sa Majesté Impériale à recevoir M. le régent de France dans les places conquises et à reconnaître son litre le motif dos dangers actuels de la reine de France.
« Quand les régicides verront M. le régent entrer en France, protégé par les armées des puissances alliées, on peut espérer que les scélérats conserveront la Reine comme otage de leur propre sûreté et qu'enfin éclairés sur leurs dangers, ils iront même jusqu'à lui conférer la régence pour l'opposera celle de Monsieur, frère du Roi. On est d'autant plus fondé à le croire que Danton qui, depuis la mort de Marat, a réuni toute la popularité qu'il partageait avec les rebelles a déjà proposé dans un comité tenu à Bagatelle de lâcher le petit tigre — ce sont ses propres expressions, — c'est-à-dire de rétablir le Roi et que, depuis, il a fait sentir à la Convention nationale que leur gouvernement était trop faible pour la circonstance et qu'il fallait se presser de créer un gouvernement provisoire.
« Quel peut être ce gouvernement provisoire autre que celui d'un Roi et d'une régente? Et s'ils prenaient ce parti, sans doute ils préféreraient la régence de la Reine qui est en leur pouvoir et qui pourra, pour condition première de sa délivrance, faire grâce aux coupables c^ui
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lui auraient rendu le pouvoir. L'Empereur ne pourrait-il pas même faire insinuer à Danton le moyen de réparer ses crimes au moment où Monsieur entrerait à Valenciennes avec le titre reconnu de régent du royaume? De quelle gloire et de quel bonheur Sa Majesté Impériale se verrait comblée si, par ce moyen, il sauvait les jours de son auguste tante.
« Mais les moments sont chers et chaque jour, chaque heure perdus peuvent détruire tout espoir de salut pour la Reine. C'est en frémissant de terreur que le serviteur le plus fidèle et le plus reconnaissant de son auguste souverain et bienfaiteur prend la liberté de tracer à Sa Majesté l'Empereur le danger de la Reine et de lui indiquer le seul moyen possible peut-être de la sauver, »
Cette supplique de Polignac reste sans réponse. Trois semaines plus tard, Mercy reçoit une nouvelle lettre de son correspondant inconnu :
« Quoique je désespère du salut de la Reine, y est-il dit, et croie à sa mort certaine plus ou moins retardée, je n'ai pas été plus effrayé par le décret qui fixe l'époque de son procès que je ne l'étais auparavant.... Au reste, j'ai fait sur tout cela deux réflexions bien cruelles : la première, c'est qu'on n'a rien fait pour la Reine; la
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seconde, c'est qu'il est impossible de donner aucun conseil parce que la chose la mieux imaginée en apparence pour la sauver serait peutêtre celle qui la perdrait et cette effrayante responsabilité excède le courage du zèle le plus pur. Ainsi, par exemple, la marche sur Paris paraissait capable de produire un bon effet et peut-être n'aurait-elle excité que plus de rage à moins qu'il n'eût été question d'une marche rapide de quelques jours. Il aurait mieux valu tenter quelque négociation.
« M. Ribes ' n'a aucune nouvelle des divers moyens qu'il a pris ; il n'a même aucune réponse, et aucun des hommes envoyés n'est revenu. On pourrait, ce me semble, envoyer un officier français prisonnier et lui donner une espèce de mission sans conséquence, tel que de le charger d'une lettre à Danton et de vingt passeports en blanc pour assurer le passage en Amérique de vingt de ses amis s'ils sauvaient la Reine. Le j)risonnier se disant échappé arriverait. Il sup-
1. Ancien direcloiir do la Monnaie à Perpignan, devenu rocpvour des (innnies do la généralité d'()rléans. Ayant éniigié, il so lixa à Hruxolios où .Mercy |)arait avoir utilisé son dévouement. Ililies avait laissé à Paris un l'réro aiuien magistrat, (|ui fut arréto sur la déuonriation d'un doruoslique ([ui gardait la maison du fugitif. Ce frère miuirut à rhôpilal avant (ju'on instruisit son procès.
poserait qu'il a besoin de rendre compte de ce qu'il a vu et peut-être que Danton ferait alors des ouvertures d'un autre genre. Je me rappelle que, pendant le procès du Roi, le parti Brissot s'attendait que les puissances entameraient une négociation.
« Au reste, j'ai fait remarquer une fois combien il serait affreux de commencer une négociation si la Reine devait être sacrifiée par la nécessité où seraient peut-être quelques puissances de refuser les conditions proposées et il me semble que Votre Excellence a suffisamment excité l'attention de la C40ur de Vienne sur ce que le salut de la Reine peut être à l'abri de toute responsabilité intérieure et publique. »
Le 17 septembre, Mercy de nouveau exprime à Thugut ses alarmes. Il vient d'apprendre qu'à la Convention, on a pris l'engagement de mettre à mort les traîtres, dont la Reine,
« Dans de telles circonstances, est-il de la dignité ou même de l'intérêt de Sa Majesté l'Empereur de voir le sort dont son auguste tante est menacée sans rien hasarder pour l'arracher ou la soustraire à ses bourreaux? »
Il reconnaît l'impossibilité de mesures communes auxquelles peu des alliés voudraient s'associer. Mais, ne serait-il pas possible pour le
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bon lenonï de Sa Majesté de l'aire quelques démarches d'éclat? Ne pourrait-on avoir recours si peu que ce soit à une déclaration, à une démonstration militaire, ou même puisque les puissances ne peuvent ou ne veulent rien, à une intervention des puissances neutres. Le H octobre, il déclare que le danger est extrême. Mais c'est en vain qu'il attend des instructions pour agir. Le 17, il apprend que Marie-Antoinette a été immolée.
Que résulte-t-il de cet ensemble imposant de pièces révélatrices de l'inertie de l'Autriche, sinon qu'on n'a rien fait pour la Reine et qu'en conséquence, Hérault de Séchelles ne méi'itait pas d'être accusé d'avoir voulu la sauver?
D'autres griefs relevés à sa charge n'étaient pas plus fondés. Lorsqu'on lui lut parmi les pièces d'accusation la fameuse lettre signée marquis de Saint-Hilaire qui dénonçait sa prétendue trahison, c'est avec raison qu'il la déclara mensongère, et s'écria :
« Si vous admettez de pareilles dénonciations, si vous lancez l'anathème contre les dénoncés, bientôt, vous allez voir disparaître du sol de la liberté les patriotes les plus vrais, les plus utiles à la chose publique. Les agents des despotes qui nous reconnaissent invincibles
n'ont d'autres moyens que de nous diviser et faire périr en détail. »
Relativement aux papiers diplomatiques que, sur l'affirmation de Billaud-Varennes, on l'accusait d'avoir dérobés, il eût pu répondre que s'il y avait eu détournement, le seul membre du Comité qui méritât d'être incriminé, c'était justement le dénonciateur'. Mais, soit ignorance, soit dédain, il se contenta de demander des preuves; on ne put les lui présenter.
Il affirma que ses rapports avec Proly n'avaient rien eu de criminel. Il rappela ses actes et toute sa conduite depuis les débuts de la Révolution, ses missions dans le Mont-Blanc et le Haut-Rhin, la part qu'il avait prise à l'assaut de la Bastille et, plus tard, à la constitution de 1793. « C'est
1. " Billaud-Varonncs trahissait. Ses lettres passaient par Venise et Toulon pour aller en Espagne avec laquelle il s'entendait. A la prise de Toulon, on saisit sur des officiers espagnols, chargés de porter des messages, une correspondance non signée, contenant des renseignements qu'un memhre du Comité pouvait seul fournir. Elle fut remise à Hohespierre qui se rendit au milieu de ses collègues et leur dit qu'il se doutait bien (|u'il y avait un traître parmi eux, qu'il en avait des preuves. Là-dessus, il les leur montra. Alors Billaud pour détourner le coup qui le men.i- (.•ail s'écria qu'il n'y avait qu'Hérault de Séchelles capahie d'une pareille conduite. Cela donna lieu nu procès de ce dernier. » Note citée par les auteurs de Vllistoire Parlementaire qui la déclarent émanée de M. Gravenreuth, président de la régence d'Ausbourg, sous l'Empire.
pnr colle Constitution que j'ai sauvé la patrie. » Il fil, en un mot, justice de tous les griefs invoqués contre lui. Puis, lorsqu'il eut constate qu'on ne tenait aucun compte de ses protestations et compris que sa mort était résolue, il se résigna. Il n'opposa plus qu'une indilTérencc dédaigneuse à ses accusateurs et conserva celle attitude jusque sous le couteau.
Il n'en fut pas de même de Philibert Simond. Privé de sa liberté, cet homme qui avait un jour exprimé devant la Convention le vœu que les suspects arrêtés « allassent grossir le limon de la Loire » perdit toute non arrogance et ne songea qu'à user de subterfuges.
Il invoqua sa qualité d'étranger. Né en Savoie lorsque cette province appartenait au Piémont, il prétendait n'être point passible des lois françaises. Cette prétention repoussée, il s'agita pour sauver sa tête, bien qu'il eût senti depuis longtemps « qu'elle ne tenait pas trop sur ses épaules ». Dans sa prison, de concert avec quelques-uns de ses codétenus, il complota pour assurer son évasion sans atteindre d'autre résultat que celui de hâter sa fin.
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L'arrestation de Hérault de Séchelles avait eu un douloureux retentissement parmi ceux qui lui étaient attachés. Elle jeta dans la consternation les dames de Bellegarde. Pour Adèle qui avait tout sacrifié à cet homme : sa réputation, ses enfants, son mari, son état dans le monde, il représentait tout l'avenir. Non seulement elle l'aimait et se savait aimée, mais encore, il était pour elle un protecteur; elle lui devait la sécurité dont elle avait joui jusque-là, malgré la violence des orages déchaînés autour d'elle et sans doute se flattait-elle que leurs existences demeureraient à jamais confondues. Elle se sentait donc cruellement atteinte par le coup qui le frappait. Il ne semble pas cependant que sa douleur se soit manifestée sous des formes bruyantes ni que son dévouement se
soil prodigué de manière à la compromettre. On n'en saurait cependant conclure qu'elle n'a ri(Mi fait pour venir en aide à son amant. Il est probable qu'elle a couru chez les amis de Hérault de Séchelles, chez Danton qui d'ailleurs ne pouvait plus rien, chez David pcul-ctre dont il n'y avait rien à attendre tant il avait peur pour lui-même, chez d'autres encore; et ce qui permet de le supposer, c'est la lettre suivante qu'au lendemain de l'arrestation, elle écrivait au citoyen Alexandre, ordonnateur en chef de l'armée des Alpes, qu'elle avait connu à Chambéry, dans la société de Hérault et de Philibert Simond.
« Hérault et Simond sont arrèlés et détenus au Luxembourg pour avoir réclamé à la Section Le Pelletier Catus prévenu d'émigration. Les journaux répandent des calomnies absurdes et atroces sur les deux représentants; vous savez quelle a été leur conduite dans le déparlement du Monl-Pdanc; vous connaissez particulièrement Hérault, voyez ce que vous avez à faire. Proclamer l'innocence, rendre à la lilxMté tloux de ses plus zélés défenseurs, c'est une tâche qu'un patriote tel que vous doit être jaloux de remplir. Adèle Bellegahde ' ».
1. Je (luis rommunicalion de ce[lo Ictliv cl rjniloiisiitin» di' l.i ri'produire en aiilo^raplu' dans co voluini' ù
■£— i.-<.'J.Uj- /.OTtL,.^ l'hi'tllii^ ,,^tmyi
AUTv)Gl<Al>HE Dt I.A CO.MTESSK ADl-I.H DE BlîLI.EGARni- Colkctioii de M. l'iqiuiiuil.
A l'échafaud. 237
Alexandre était loin de Paris et son éloignement, pas plus que sa situation subordonnée, ne lui permettait de s'entremettre pour un homme accusé de conspiration. Lorsqu'il le fit savoir à Adèle, Hérault avait péri; elle-même était incarcérée, ce que nous apprend l'annotation tracée de sa main en marge de la lettre à laquelle il avait répondu : « Avis qu'elle me donne de l'arrestation de Hérault. Chose étonnante 1 Celte lettre m'est parvenue intacte, et, ce qui ne l'est pas moins, c'est que, quoiqu'elle fût en prison, ma réponse lui fut remise. Depuis, elle m'a demandé pardon de cette lettre qu'elle présumait non sans vraisemblance pouvoir me compromettre ».
Il est à remarquer qu'en tout ceci, il n'est pas question d'Aurore ce qui autorise à penser que Philibert Simond n'a pas joué dans sa vie le rôle que lui attribue le cardinal Billiet, ou que tout au moins le lien qui l'avait unie à ce triste personnage n'existait plus. Mais, elle portait à sa sœur une tendresse trop vive pour n'être pas malheureuse de son malheur et pour ne pas mêler
M. Alphonse Piqucmal, un ('nidil, jrrand chercheur d'archives. (|ui l'a trouvée dans les jjapiers d'Alexandre, à l'aide desijuels il |)repare une élude sur le rôle politique de Hérault de Séchelles en Savoie.
SCS larmes aux siennes. Elle s'associa à ces angoisses et suivit avec clic, parta^j^éc comme elle entre la teneur et l'espérance, toutes les phases du procès qui se préparait.
A Livry, oii continuaient à vivre la mère et la grand'mèrc de Hérault de Séchclles, le désespoir l'ut plus grand encore. Là aussi, son arrcstalion succédant à celles du maréchal de Contades et de divers membres de la famille Magon, atteignait à la fois les cœurs et les intérêts, et assombrissait brusquement l'existence. Au milieu des agitations de sa vie, au cours de ses innombrables égarements dont, enfouies dans leur retraite, gémissaient du matin au soir ces infortunées et que, chaque jour, elles suppliaient le ciel de lui pardonner, il n'avait pas cessé de se conduire envers elles comme un fils aimant et respectueux. S'il s'était refusé, craignant de se compromettre, à intervenir en faveur de ses grands-oncles Magon de la Balue et INlagon de la Blinaye, il n'avait pas résisté aux prières de sa mère lorsqu'elle avait sollicité ses services pour ses parents dans des conditions moins périlleuses pour eux et pour lui. Ce qu'elle lui écrivait, à la date du 6 août 1793, nous prouve qu'il s'était efforcé de lui plaire :
« Je nai pu, mon enfant, vous remercior par
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M. Romeron d'avoir trouvé un moment pour me donner de vos nouvelles, je suis charmé qu'elles soycnt bonnes malgré tout ce que vous faites pour qu'elles ne le soient pas. Je voudrais que vous puissiez trouver le temps de vous baigner, de vous ratïraîchir, et de ne pas tant compter sur vos forces qui ne résistent pas toujours à un travail forcé.
« Je vais mander à mon père ce que vous me marqués sur son affaire; votre empressement soulagera sa perplexité qui est considérable et vous en allés juger par un extrait de sa lettre que je vais vous copier :
« Rien de plus embarrassant, de plus impos- « sible, que de faire mes déclarations pour mes « impositions : je voudrais payer les foncières « pour faire recevoir en déductions des mobi- « liaires, et il est impossible de payer les imposi- « tions foncières, les rôles ne sont ni arrêtés, ni « en recouvrement; les départements où je dois « payernesont pas d'accord avec la Convention, « et on est exposé à payer deux fois; le contri- « buable soumis comme moy à la loy est dans « limpossibilité d'y satisfaire. Voudra-t-on recon- « noître qu'il n'y a pas de ma faute, et attendre <« qu'on soit d'accord sur une décision qui ne « dépend pas de moi, voilà où j'en suis; vous
« voyés que c'est une hydre de difficultés, que je « n'ai pas le pouvoir d'applanir. Romeron me « mande qu'il ne doute pas que mon petit-fils ne « se donne tous les soins pour obtenir les modifi- « calions et réductions que je suis en droit de « demander; mais il ne sait pas toutes les occu- (( palions qu'il a, qui l'empêcheront de donner « les soins nécessaires et suivis pour ce qui me « regarde, et je ne puis m'en flatter ni y compter. »
« Je vais lui mander ce que vous me marqués, mon enfant, d'après quoi il verra qu'il peut compter sur votre zèle! Bonsoir, mon enfant, je vous embrasse de tout mon cœur'. »
Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la sollicitude de Hérault pour sa mère, elle démontre aussi qu'autour de lui, on avait renoncé à lui adresser des reproches. Il n'en entendait plus quand il allait à Livry; il y était reçu avec joie et avec tendresse; il n'y pouvait surprendre qu'un visible empressement à tout faire pour le disposer à revenir. Son arrestation en la(iuellc on était contraint de voir le prélude de sa mort, y apporta la terreur en rouvrant les plaies anciennes et en rappelant le trépas tragique, mais du moins glorieux, qui,