A relaies de la Guerre
lui vingl-scpl officiers <lii rcginicul de Flantlres (ju'ilcoimnandail; à celle de Guaslallaqui suivit; peudanl la campagne de Corse (1740) ; aux sièges de Menin, Ypres, Furncs et Fribourg (17M); aux prises de Vilvorde et de Bruxelles (1740), et, pour tout dire, dans la plupart des actions militaires de son temps. Aussi, était-il devenu populaire dans l'armée, ainsi qu'en témoigne ce couplet d'une chanson que répétaient volontiers les troupes pendant leurs marches :
A la tôto de nos brip,ndos, Sont gens de mérite infini :
La Motlie, Laulrec et Cuntades, Bresse et Colbert de Croissy. Les ayant tous cinq à notre tête, Pouvons-nous inaniiucr en ce jour D'avoir notre tour?
Luron, lurette.
Un avancement justifié par sa bravoure l'avait porté, en 1745, au grade de lieutenant général. Ayant rempli pendant la paix les fonctions d'inspecteur général des armées, il venait d'être mis, en 1757, à la tête de celle d'Allemagne, où devait bientôt venir le trouver la dignité de maréchal de France.
Homme de droiture cl d'honneur, on ne j)eut guère lui reprocher que de s'être montré .soi-
gneux à l'excès de ses intérêts. Largement pourvu d'emplois, de traitements, de pensions, il semble n'avoir jamais été satisfait, avoir beaucoup demandé et beaucoup obtenu, grâce à la faveur dont il fut également l'objet sous Louis XV et sous Louis XVL En 1788, âgé de quatre-vingtquatre ans, il sollicitait encore, et titulaire du gouvernement de l'Alsace, il parvenait à se faire accorder en échange celui de la Lorraine qu'il considérait comme plus lucratif. Comme nous l'avons dit, il avait épousé en 1724 une Magon de la Lande. La jeune fdle sur laquelle Mme Hérault venait de jeter son dévolu pour en faire l'épouse de son fds était donc sa nièce, ce qui pour le colonel qui recherchait son alliance était d'un prix infini.
Est-ce sous les auspices des Contades que le colonel de Séchelles fut présenté à la famille Wagon? Ne dut-il, au contraire, leur puissante protection qu'au mariage qui faisait de lui leur allié et lui assurait l'appui d'un maréchal de France influent et respecté? Nous n'avons pu le
1. Les événements qui suivirent et son grand âge l'empêchèrent d'en prendre offeclivenient possession. 11 résulte de recherches aux Archives de Nancy qu'il ne parut pas dans cette ville, où il n'existe d'autre souvenir de lui (|ue la minute des compliments que lui adressa, le 21 juin 1788, la~municipalité.
découvrir. Mais, des ce moment, la protcclion de Tilluslrc soldat lui fut acquise. On la verra bientôt s'étendre sur la jeune femme en des conditions aussi bizarres que mystérieuses.
Le mariage, auquel Mlle Magon, séduite par ce colonel de vingt ans, avait joyeusement consenti, fut célébré le dl avril 1758 au château de la Chipaudière, près de Saint-Malo, où, trentequatre ans avant, le maréchal avait été marié et où Ton peut voir encore sa chambre toujours tendue des tapisseries en cuir de Cordoue, qui la décoraient alors. Les époux ne demeurèrent ensemble que quelques mois. Le 18 février suivant, le maréchal dut reprendre le commandement de Tarmée d'Allemagne et le colonel de Séchelles, celui de son régiment qui faisait partie de cette armée. Mme de Séchelles, après son mariage, s'était rendue en Picardie. Elle y resta contiée à sa belle-mère, ne voyant son mari qu'à de rares intervalles.
Du fond de leur solitude, les deux femmes suivirent avec angoisse les péripéties de la campagne qui venait de s'ouvrir. Ces péripéties, de jour en jour, se multipliaient et s'aggravaient. Les combats se succédaient sans modifier la situation des belligérants. Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, et Mme de Séchelles venait de
LES DÉRUTS d'uN SOLDAT. 25
déclarer à sa famille qu'elle était grosse, lorsque, au commencement d'août, lui arriva la douloureuse nouvelle de la défaite qu'à Minden, en Westphalie, le duc Ferdinand de Brunswick avait fait subir, le 1" du même mois, à l'armée commandée par le maréchal de Contades.
Les résultats de celte défaite étaient désastreux pour nos armes. Sur 12 240 hommes engagés, 2 977 avaient été tués, dont 130 officiers. On comptait 1 450 blessés, prisonniers ou disparus, parmi lesquels des officiers au nombre de 182. Sur cette liste où les noms d'illustres héritiers de la noblesse française : Chimay, La Fayette, La Murinais, Montmorency, Sabran, Maugiron, Poyanne et tant d'autres étaient inscrits en lettres de sang, figurait le colonel de Séchelles. En chargeant les Anglais à la tête de son régiment, il avait reçu deux coups de sabre sur le crâne et était tombé au pouvoir de l'ennemi. Ses soldats, bien que leurs rangs fussent décimés par la mitraille, étaient parvenus à le délivrer et l'avaient transporté aux ambulances
28 LE ROMAN b'uN CONVENTIONNEL.
encombrées déjà de blessés et de morts, où, dans la panique générale causée par cette défaite inattendue, les médecins ne pouvaient prodiguer à ce qui vivait encore que des soins hâtifs et insuffisants.
Désespérées, sa femme et sa mère partirent aussitôt pour Paris, afin d'être plus à portée de recevoir des nouvelles. Elles trouvèrent la capitale en proie au plus violent émoi. Ce qu'on racontait d'un événement qui rappelait Rosbach y avait jeté la consternation. Les familiers du maréchal de Bclle-Isle, ministre de la Guerre, colportaient le contenu des lettres qu'il avait reçues de Contades et d'un de ses lieutenants, le marquis d'Armcntières. «Je viens d'être battu, écrivait le premier. Je suis forcé de passer le Weser pour me retirer par la Hesse. » D'Armcntières entrait dans plus de détails : « Nous avons attaqué ce malin les ennemis et ils nous ont baillis. La cavalerie, la gendarmerie et les carabiniers ont beaucoup perdu. Nous avons attaqué de l'infanterie anglaise qui nous a bien entamés sans pouvoir la défaire. Il n'y a que trois ou quatre escadrons des ennemis qui aient paru. On a déterminé de se retirer en Hesse par la rive droite du Weser. Nousallons marcher toute la nuit. »
Naturellement, comme il arrive toujours en pareil cas, on exagérait l'importance du désastre. On parlait de quinze mille morts. On traçait de la retraite commencée le tableau le plus sinistre. On la représentait comme une fuite désordonnée qui nous faisait perdre tout le terrain conquis. On voyait déjà les Anglais et les Prussiens passer la frontière dépourvue de défenseurs. Maintenant qu'on commençait à connaître la composition des troupes qui avaient pris part à l'action, on se demandait, sans parvenir à se l'expliquer, comment « soixante escadrons de la première cavalerie de l'Europe, combattant en plaine, n'avaient pu rompre et refouler neuf ou dix bataillons d'infanterie, tandis que, quelques instants après, une poignée de cavalerie ennemie avait mis en déroute quatre brigades d'infanterie* ».
Les adversaires du maréchal de Contades dénonçaient son incapacité, accusaient l'insuffisance et la défectuosité de ses dispositions, lui faisaient honte d'avoir laissé saisir ses équipages et jusqu'à sa correspondance. Le ministre de la Guerre, Belle-Isle, bien que disposé à le défendre, lui écrivait : « J'ai, je vous l'avoue, toujours sur
1. Belle-Isle à Contades, H août 175'J, Archives de la Guerre.
le cœur la perle de vos gros équipages, qui sûrement n'auraient pas été pris si chacun avait lail ce qu'il pouvait. Je partage de tout mon cœur ce que vous y avez perdu personnellement. Je suis véritablement peiné de tous vos papiers et de ceux de M. de Monteynard. Vous me permettrez de vous dire que, pour un homme aussi prudent que vous l'ôtes, il ne faut jamais laisser des papiers, dans les circonstances où vous vous êtes trouvé, éloignés de votre personne. J'ai appris cela des premiers généraux, sous lesquels j'ai servi. Il faut toujours, en pareil cas, les mettre avec le Trésor, qu'on a toujours en garde particulière et qu'on a toujours soin de faire passer en sûreté. Je l'ai toujours pratiqué dans ma marche de Prague, oîi ils étaient toujours après le Trésor, avec ordre à un secrétaire d'y mettre le feu en cas de mallieur. Je voudrais de tout mon cœur vous avoir fait part plus tôt de cette anecdote K » Les amis de Contades protestaient, imputaient au duc de Broglie, qui commandait sous ses ordres, la responsabilité de réclicc, lequel, disaient-ils, était uniquement dû au mauvais vouloir apporté par ce général dans l'exécution du plan arrêté la veille par le conseil de
1. Bclle-Isle à Contades, 13 août 1759, Archives de la Guerre.
guerre où avait été discutée l'opportunité de la bataille et où on avait décidé de la livrer. C'est parce que de Broglie n'avait pas obéi qu'à les en croire, Contades avait été battu.
Les papiers et lettres du temps témoignent de la vivacité des débats auxquels cette question donna lieu. Il ne semble pas d'ailleurs que, ni à se moment, ni depuis, et pas plus dans le public d'alors que dans les conseils du roi, elle ait été résolue. Belle-Isle, dans ses lettres à Contades, aiïecle de lui donner raison et déclare que le roi est de son avis. Mais, Belle-Isle n'aimait pas les de Broglie. Il n'ignorait pas que ceux-ci le lui rendaient, et peut-être son opinion n'est-elle pas désintéressée. D'autre part, les raisons que lui oppose de Broglie ont leur éloquence. Elles seraient probantes si l'on n'y pouvait objecter que celles de Contades ne le sont pas moins.
Sous le coup de l'événement, le roi Louis XV donna tort à Contades. C'est à Ghoisy, le 0 août, qu'il apprit la nouvelle du désastre.
(' J'en étais à cent licu*^?.! » s'écria-t-il douloureusement.
Puis, ayant eu connaissance des plaintes de Contades contre son lieutenant , il ordonna qu'elles fussent soumises à l'examen de son conseil réuni sous sa présidence. Ce conseil se tint.
le 12, au château de Bellevue. Le roi y vint à un retour de chasse, impatient et nerveux; il naimait pas les affaires difficultueuses. Les all(''i>fations de Contades et celles de Broglie furent discutées et finalement, il vota pour ce dernier en faveur de qui sa seule voix constitua la majorité. Depuis ce jour, il ne toléra pas que ce débat se rouvrît en sa présence. C'était avouer qu'il avait voté sans conviction et pour en finir. Il le prouva d'ailleurs en continuant ses grâces à Contades, bien qu'il eût promu de Broglie à la dignité de maréchal de France.
Quelques années plus tard, un Anglais, le général Clarke , vint frapper à la porte de celui-ci.
« J'ai fait la guerre de Sept ans dans l'armée des Alliés, monsieur le Maréchal, lui dit-il, et comme il y a dans cette guerre des événements dont je n'ai pu deviner les causes, j'ai pensé que vous pourriez m'éclairer à cet égard. C'est pour cela que je vous demande l'hospitalité pendant trois jours. »
De Broglie se prêta complaisamment à ce que son visiteur attendait de lui et, comme nous dirions aujourd'hui, se laissa interviewer.
« Vingt fois, je l'ai ramené sur la bataille de Minden, racontait Clarke après ces entrelions;
je l'ai pressé, je l'ai embarrassé; mais, je n'ai pu lui arracher un mot instructif; il ne m'a donné que des détails. »
Il partit sans que ses doutes eussent été dissipés. Il le confessa au ]\IaréchaI lui-même en prenant congé de lui :
« Je ne saurais assez vous remercier de l'accueil que vous m'avez fait et surtout des éclaircissements que vous m'avez donnés sur tant de points que je n'entendais pas et qui sont maintenant fort intelligibles pour moi. Mais, cependant, monsieur le Maréchal, pardonnez à ma franchise : Minden n'est pas clair *.
« Minden n'est pas clair» resta longtemps une expression usitée à Berlin et ailleurs. A Paris même, l'opinion publique demeura hésitante entre les affirmations réciproques de Contades et de son rival. En 1700, lorsque après le combat de Corback et des explications très vives avec le duc de Broglie, le comte de Saint-Germain quitta l'armée et prit sa retraite, on fit circuler le quatrain suivant où il apparaît clairement que tout le monde n'était pas également convaincu que de Broglie eût le droit de décliner la responsabilité delà défaite de IMinden.
1. Gourcelles, Dictionnaire historique des généraux fran' çais, t. III.
Avec Saint-Germain l'on domande Pour(|uoi tant de diflicultés.
Broglic a-t-il peur qu'on lui rende Ce qu'à Gontades il a prêté?
Dans soïi Prrcis des guerres de Frédéric^ Napoléon parlant de Minden se prononce avec encore plus de netteté sur le différend survenu entre les deux maréchaux. « A la pointe du jour, écrit-il, le duc de Broglie chargé de l'attaque décisive prétendit que l'ordre qui lui avait été expédié la veille n'était pas exécutable, que l'ennemi s'était renforcé ; il engagea une légère canonnade, se rendit auprès du maréchal de Contades et les heures s'écoulèrent en vaines discussions, ce qui donna le temps au duc Ferdinand de renforcer sa gauche, qui eût été écrasée si le duc de Broglie avait vivement exécuté son ordre. Ce général fut coupable; il était mal disposé et jaloux de son chef. »
De nos jours, dans son beau livre : Le Secret du lioi, l'émincnt et regretté duc de Broglie a pris parti pour celui des acteurs dont il portait le n om :
« Voulant profiter de la vicloire de Bergen pour pénétrer dans l'intérieur de l'Allemagne, raconte-t-il, (^.ontades se hàla île passer luimême le Uhin au-dessous de Cologne, rallia la
division de Broglie et toute l'armée réunie s'avança ainsi le long du Weser jusque dans Tintérieur de la Wcstphalie, poussant devant elle l'épée dans les reins le prince Ferdinand. « A la fin le prince, arrivé à la hauteur d'Osnabruck, se lassa de reculer toujours, fit tête et vint offrir la bataille à l'armée qui le poursuivait, le 31 juillet, en face de Minden sur le bord même du fleuve. Le duc de Broglie faisant la droite de l'armée française était chargé de garder le fleuve et l'on pensait qu'il recevrait ou engagerait la première attaque. Le prince Ferdinand trompa son attente en se précipitant au contraire dès le commencement de l'action vers le centre et la gauche où l'infanterie n'avait pas eu le temps de se mettre en ligne et où il ne trouva que de la cavalerie qu'il mit aisément en déroute... Contades cria très haut que de Broglie avait engagé trop tard l'action, l'avait poussée mollement pour le laisser dans l'embarras. » Le narrateur que nous citons ajoute qu'en cette triste journée, tout s'était passé de manière à faire ressortir l'incapacité de Contades.
Evoquer ces appréciations plus ou moins proches de l'événement qui les a suggérées, c'est marquer combien fut vive la querelle au lendemain de l'échec dont personne ne voulait
endosser la responsabililc. A vrai dire, si celle querelle passionnait la ville et la cour, elle laissait indilTérenles Mme Hérault de Séchelles. Toutes à leur douleur et au regret de ne pouvoir elles-mêmes prodiguer des soins à leur cher blessé, elles maudissaient la distance (jui les séparait de lui et attendaient anxieuses les courriers du maréchal de Conladcs.
L'un deux cependant les rassura. Le colonel était à Gassel, où l'avait l'ait transporter le maréchal, avec MM. de Poyanne et deMaugiron. « Ils sont aussi bien qu'ils puissent être. » Elles le crurent sauvé, et s'en monlrèrent d'autant plus heureuses qu'on leur rapportait que le Roi réservait à M. de Séchelles Tintendance d'Alsace pour le cas où le jeune officier serait empêché par ses blessures de rester au service. Mais il était écrit que leurs espérances ne se réaliseraient pas. L'état du blessé s'aggrava.
Le 16 août, Contades écrivait : « La fièvre qui s'est jointe à la blessure de M. de Séchelles continue avec des redoublements, ce qui le met en grand danger ». Un tel avis ne laissait que peu d'espoir. Les craintes qu'il exprimait se réalisèrent le surlendemain. Le ministre (U^ la (iuorre en l'ut averti par M. de Cornilion,un des lieutenants de Contades : « M. de Séchelles est mort
ce matin. M. le ÎMaréchal en est au désespoir. C'est une perte; c'était le plus joli sujet du monde. »
Vingt-quatre heures plus tard, dans une lettre au ministre de la Guerre, Gontades confirmait la triste nouvelle : « M. de Séchelles mourut hier. Sa blessure n'avait pas paru dangereuse; il s'y est joint une fièvre putride et tous les soins de MM. Richard et Andouillet ont été inutiles, G'est grand dommage; c'était un excellent sujet. Vous connaissez mon attachement pour sa famille et vous jugerez facilement de l'étendue de ma douleur». Au reçu de cette lettre, Belle- Isle envoya ses condoléances : « Je suis véritablement aftligé de la mort de M. de Séchelles et je partage de tout mon cœur toute celle que vous ressentez vous-même. Je viens de voir ses parents qui sont arrivés de Séchelles où ils étaient. Vous comprendrez mieux leur état que je ne vous l'exprimerais '. »
Il était inexprimable en effet et jamais désespoir ne fut plus légitime que celui des deux femmes qui pleuraient le jeune héros : la mère à qui la vie avait prodigué déjà tant de cruelles épreuves et l'épouse de dix-sept ans, irrépara-