‹ Le Roman d'un conventionnelChapitre 6 sur 37 · LA GENÈSE D'UN TERRORISTE · texte numérisé non relu

LA GENÈSE D'UN TERRORISTE

Durant l'automne de l'année 1732, le bruit se répandit dans Paris que le lieutenant général de police, M. René Hérault, seigneur de Fontaine- Labbé et de Vaucresson, se mariait. Depuis quelques jours, il était allé déposer chez le portier des personnes avec qui il entretenait des relations une carte ainsi libellée : « M. René Hérault est venu pour avoir l'honneur de vous voir et de vous faire part de son mariage avec Mlle Hélène Moreau de Séchelles ». Ordinaire-

menl, les communicalions de ce genre étaient faites par les parents des futurs époux. Mais, alors âge de quarante et un ans, n'ayant plus ni père ni mère, le lieutenant général de police avait dû s'acquitter lui-même du devoir que commandaient les usages.

L'union qu'il annonçait était réciproquement avantageuse. Jeune et charmante, sa fiancée était la fille aînée de .Jean Moreau, seigneur de Séchelles, qui devint par la suite conirùleur général et dont de Luynes nous apprend dans ses Mémoires que la médecine du temps lui fit expier dans sa vieillesse ses fredaines de jeunesse et d'âge mûr par le traitement à la mode du bouillon de vipère ', Un frère de son père, Moreau de Massigny, avait été intendant du Hainaut. 11 présidait au parlement de Paris la première Chambre des requêtes. Son cousin Moreau de Beaumont fut ultérierement intendant du Poitou .

Hélène Moreau apportait en dot 300 000 livres,

1. Ce détail est iiicnlionné dans un remarquable ouvrage paru en 18'JO sous ce litre : la Jeunesse de liougainville et lu f/uerre de Sept ans, et non mis dans le commerce. L'auteur n'a pas inscrit son nom sur la couverture, mais il a signé la ctmrle |)rérace de son livre. Ce nom : Kené de Kerallain est celui d'un écrivain de mérite et d'un érudit pour (jui l'histoire du xvni" siècle n'a guère de secrets. Je dois il M. de Kerallain de précieux renseignements sur la veuve de Hené Hérault.

la terre de Séchelles en Picardie, dont ses parents ne conservaient que l'usufruit, une maison sise rue Neuve-des-Pelits- Champs, une rente de 1 oOO livres constituée au profit de Jean Moreau et de ses héritiers par les Barnabites du collège de Lescar près Loches, une autre rente de 7^0 livres sur les aides et gabelles, des diamants offerts par sa mère, évalués à 13 000 livres, et, enfin, 60 000 livres déposées par un oncle dans la corbeille de mariage.

L'apport du mari comprenait les terres de Vaucresson et de Fontaine-Labbé, une maison quai des Morfondus, une autre place Dauphine, des biens à Epone' près Mantes, deux contrats de rentes au capital de 100 000 livres, un brevet de retenue de 150 000 livres sur sa charge de lieutenant général de police, et enfin 100 000 livres en mobilier et vaisselle d'argent. En prévision de son décès survenant avant celui de sa femme, il constituait à celle-ci un douaire de 6 000 livres, complété par la jouissance du château de Séchelles. Les revenus assurés aux futurs époux

1. Le cliàleau d'Épone, dont il sera question dans la suite (le ce récit, était entré en 1700 dans la famille Hérault par l'ac(iuisition qu'en fit, de la marquise de Créqui, Louis Hérault, père du lieutenant général de police, qui était alors receveur général des Domaines et bois de la Généralité de Rouen,

devaient s'augmenter du traitement attaché aux fonctions qu'exerçait René Hérault et des bénéfices qu'au vu et au su de tous, procuraient alors les grandes charges de l'Etat à leurs titulaires.

Le contrat qui relate ces dispositions porte la signature de Sa Majesté Louis XV, dont le lieutenant général de police, grâce à son protecteur le cardinal Fleury, possédait la faveur et la confiance. Sous la signature royale, figurent celles de d'Aguesseau, de Chauvelin, de Phelypeaux- Maurepas, d'Orry, contrôleur général des finances, du duc et de la duchesse de Brissac, d'autres encore. La cérémonie religieuse eut lieu à minuit, dans l'église de Saint-Roch, paroisse de la mariée. Les époux rentrèrent ensuite à l'hôtel du mari, rue du Bouloi, où ils allaient vivre désormais.

A ne le considérer qu'au point de vue des avantages matériels, le mariage qui venait d'être contracté présentait un imposant ensemble de chances de bonheur. Du milieu de province, simple et patriarcal, où Hélène Moreau avait été élevée, il la transportait sur un vaste théâtre, le plus brillant du monde, à la source des plaisirs que donnent la fortune et le rang. Originaire d'Avranches, la famille dans laquelle elle entrait, n'était pas moins considérée (jue la sienne. En

faisant, en 1696, ses preuves de noblesse, le père (le René Hérault avait pu établir qu'elle existait déjà en 1390 ; qu'en 1423, un chevalier Hérault avait figuré avec honneur parmi les défenseurs (lu Mont Saint-Michel; (ju'un autre Hérault, passé au calvinisme, avait été général en Prusse, qu'un autre encore, ministre anglican, avait été nommé par Charles H, chanoine de Cantorbéry, en récompense de son dévouement à Charles I". René Héraul promettait de porter plus haut encore la notoriété de son nom. Successivement secrétaire du prince de Conti, intendant de la généralité de Tours, avocat du roi et procureur général au Grand Conseil, il était entré au Conseil d'État pour être placé ensuite à la lieutenance générale de police. En ce poste, il s'était distingué et devait se distinguer plus encore'. Bien qu'il fût destiné à s'y faire beaucoup d'ennemis, et qu'ils se soient évertués à le présenter comme plus présomptueux que capable, il paraissait appelé au plus enviable avenir. Si

1. On doit à René Hérault d'utiles mesures d'édilité. C'est sous son administration que commencèrent à être transportées hors Paris les ordures ménap;ères. 11 organisa la surveillance des bureaux de nourrices et des maisons de jeux, supprima les comhals de chiens et de taureaux, et lit rendre ol)lif;atoire le repos du dimanche. C'est à lui qub sont allrihués le numérotage des maisons et la pose au coin des rues d'écriteaux indicateurs.

donc sa f(Mnmc n'avait souliailc que clos salisfactions frorfj^ueil, elle eût été complètement heureuse.

Mais, à dix-huit ans, on souhaite autre chose. Aces satisfactions dont la fragilité égale l'éclat, il est rare qu'une àme sensible ne préfère pas les délices de l'amour. Hélène Moreau ne les dédaignait pas, quoique sévèrement élevée, et cependant ne pouvait les attendre de l'homme à qui elle s'était unie, son mariage, comme la plupart de ceux de ce temps-là, ayant été, au plus haut degré, un mariage de raison.

Son mari avait le double de son âge. Il était veuf de Mlle Durey de Vieucourt, unique héritière d'un président au Grand Conseil, nièce de Mmes de Brissac et d'Aligre, morte à vingt-cinq ans de la douleur d'avoir perdu deux filles et un fils. Elle avait laissé à son mari un fils et deux filles. Il ne s'était remarié qu'afin de leur donner une mère. Sa nouvelle compagne se trouvait ainsi, à l'aube de sa vie conjugale, en face de lourdes responsabilités et de grands devoirs dont la naissance des trois enfants ([u'elle mit au monde allait bientôt accroître le fardeau.

Mère de famille avant d'avoir pu être amante, elle dut se résigner à ne goûter d'autres joies que celles de la maternité. Et encore, ces joies,

durant les années qui suivirent, furent-elles traversées par des deuils cruels. En huit années, elle ferma les yeux tour à tour à deux de ses enfants et au fds qu'avait conservé René Hérault de son premier mariage. Elle vécut donc plus de jours tristes que de jours heureux.

Le caractère ombrageux de son mari n'était pas pour les éclairer ni les embellir. Dans ses rapports avec elle comme dans l'exercice de ses fonctions, il apportait plus de sévérité que de bonne grâce. S'absorbant dans les obligations de sa charge jusqu'à compromettre sa santé; condamné par les divisions religieuses qui existaient alors à prendre parti contre les jansénistes et à user de rigueur envers eux; entraîné par ses convictions à exagérer, en les exécutant, les ordres qu'il recevait; prodiguant les perquisitions, les lettres de cachet; sanctionnant les refus de sacrement et de sépulture; consacrant de longues heures à interroger les gens détenus à la Bastille; tourmenté enfin par des scrupules de conscience, qui le livraient incessamment à la crainte de n'en pas faire assez pour la défense de l'Église, de compromettre à la fois sa carrière et le salut de son ame, il n'apparaissait dans sa maison que pour y montrer un visage morose, préoccn])é, assombri par les deuils, dévaste par

la maladie, cl où se trahissaient souvent les colères que déchaînaient en lui les attaques de ses ennemis.

Ils ne lui éparc^naiont ni les railleries, ni les insinuations calomnieuses. 11 avait beau faire saisir les écrits qu'il jugeait séditieux, témoigner de son horreur pour la liberté d'écrire, mettre l'embargo sur les Nouvelles ecclésiastiques, organe de la faction janséniste, jeter en prison tout ce qui lui semblait suspect, ses sévérités n'intimidaient pas les malveillants. Ils ne reculaient même pas devant les procédés les plus odieux, tel celui de mentionner dans leurs philippiques et leurs épigrammes, sous des formes injurieuses, le nom de Mme Hérault, la Hérault, comme ils disaient. C'est vers ce temps que circulent sous le manteau des chansons frondeuses dans le genre de celle-ci :

La Hoiault dit à Savalet :

.< Quelle est donc ton audace,

<■ Petit avocat au Chàtelet,

« De convoiter feinine en place,

« Moi femme d'un grand magistrat,

« Des plus zélés papistes

« L'arc-boulant du grand Loyola,

« Fléau des Jansénistes? »

Savalet répond à l'instant :

« Pardon, belle inhumaine, « Si j'ai été trop en avant; « J'en ai senti la peine.

« J'ai cru qu'avocat au parquet

« Comme chose certaine,

« Sur les membres du Cliâtelet,

« J'avais le droit d'aubaine. »

Si CCS bouts rimes ne valent pas cher, ils témoig-nent cependant de la malveillance du parti janséniste pour le ménage Hérault et du désir d'atteindre le mari en lui inspirant des doutes sur la fidélité de sa femme. Il n'apparaît pas cependant que, pendant les premières années du mariage, la conduite de Mme Hérault ait justifié des soupçons d'infidélité ni que son mari ait douté d'elle. Mais, la confiance qu'illui accordait ne dura pas. Bientôt, il prit ombrage des relations que sa femme entretenait avec des hommes de cour, et sa jalousie acheva de la détacher de lui.

Ses soupçons étaient-ils justifiés? Rien ne le prouve. Les rumeurs du temps, d'après lesquelles elle aurait eu des bontés pour le duc de Boufflcrs et le duc de Durforl, ne constituent pas une preuve, à moins qu'on ne veuille considérer comme parole d'évangile le dicton qui prétend qu'il n'y a pas de fumée sans feu. Ce qui semble plus vrai, c'est qu'après n'avoir goûté qu'un bonheur rapide et intermittent, le ménage s'était complètement désuni. Il ne serait

donc pas étonnant qu'avide de compensations et de dédommagements, la jeune femme, contaminée par la démoralisation générale qui caractérise son temps, les ait cherchés hors de chez elle.

En ces tourments qu'on devine sans qu'il soit nécessaire de les décrire, il y eut cependant quelques rayons de soleil. René Hérault maria brillamment ses deux filles. L'aînée épousa M. de Marville, qui devait être un peu plus tard ministre de la Marine, après avoir succédé à son beau-père dans les fonctions de lieutenant général de police; la cadette épousa le comte de Polastron, duquel na({uircnt la charmante femme qui est entrée dans l'histoire sous le nom de duchesse de Polignac, l'amie de la reine Marie-Antoinette, et un fils qui devint le mari de celte délicieuse Louise de Polastron, l'amie du comte d'Artois dont la conversion date de sa mort.

Une joie plus grande encore fut donnée au ménage Hérault. Un fds venu au monde en ITIH combla le vide que ces mariages, d'une j)arL, cl, d'autre part, la mort avaient creusé dans la maison. Mais ce ne furent là que des éclaircies. La santé de Hené Hérault, devenue de plus en plus précaire, lui fil désirer un cMn|>loi mt)ins

laborieux que celui qu'il occupait et qu'amis et ennemis déclaraient trop lourd pour lui. Il obtint alors du roi que son gendre Marville lui succéderait. Lui-même fut nommé intendant de la généralité de Paris.

Par malheur, déjà la mort planait sur lui. Atteint d'hydropisie, sa maladie s'aggravait de son état moral. Ses derniers jours furent troublés par des remords. Il se demandait si, dans sa conduite envers les jansénistes, il s'était toujours inspiré d'une saine justice, s'il n'avait pas abusé de son autorité. Il semblait parfois accablé par les reproches de sa conscience. Ces scrupules témoignaient de son exaltation maladive, car il avait toujours agi sous l'empire de convictions sincères autant qu'inébranlables. Il croyait la religion chrétienne menacée, et qu'il était tenu de la défendre.

« Quoi que vous écriviez, avait-il dit un jour à Voltaire, son camarade de collège, vous ne viendrez pas à bout de la détruire.

— C'est ce que nous verrons », avait répliqué Voltaire.

C'était donc entre René Hérault et l'esprit philosophique, destructeur de sa foi, une lutte sans merci. C'est parce qu'il voulait assurer la victoire à l'Eglise que ses coups avaient manqué

i2 LE ROMAN d'un CONVENTIONNEL.

trop souvent de mesure et d'équité. Le traitement auquel le soumit un empirique qui s'était fait fort de le guérir précipita sa fin. II rendit l'ûme, le 2 août 1740, à l'Age de quarante-neui'ans, léguant à sa femme leur unique fils encore au berceau. Elle devait survivre à son mari pendant près d'un demi-siècle ' et voir périr tragiquement ce fils et le fils de ce fils.

1. C'est par erreur que M. de Boislisle, à qui l'on doit de minutieuses et savantes recherches sur Hené Hérault, place la niurt de sa veuve à la date de 1745. lille mourut à Livry en 17'J8.

Après la mort de René Hérault, sa veuve paraît d'abord appliquée à se faire oublier. Retirée dans sa famille au château de Séchelles, elle s'y consacre tout entière à l'éducation de son enfant, s'eiforçant de le rendre digne de la carrière que lui assurent, soit dans la magistrature, soit dans l'armée, les services de son père, et la faveur royale. Après avoir étudié son caractère et ses goûts, c'est à l'armée qu'elle le destine. Revenue à Paris, sa décision prise, elle en fait avertir le roi par les amis et les parents qu'elle compte à la coiu'. Jaloux de tenir ses promesses, le roi répond en accordant au fils de son ancien lieutenant général de police, quoiqu'il n'ait que onze ans, un brevet d'enseigne aux grenadiers de France'. C'est en ll.'iO. En 17o3, le jeune

\. Archives de la Guerre.

14 LK IIOMAN D UN CONVENnOiNNEL.

llriiuill de Séchelles'est promu au grade de capitaine dans les dragons de Caraman. Mais il ne paraît au corps que l'année suivante. 11 y lait son stage.

En 1754, il est au camp de Sarrelouis; en 1755, au camp de Richemont près de Metz, dans l'ctal-major du général Chcvert. Il a seize ans à peine. Mais sa précoce raison, ses qualités d'esprit, son activité corporelle le rendent digne du grade qu'il a obtenu. Avec lui se trouve un autre officier, fils et neveu d'amis intimes de sa mère et qui, à ce titre, est devenu, quoique ayant dix ans de plus que lui, son compagnon inséparable, son guide et son conseiller.

Cet ami de cœur du capitaine de Séchelles se nomme Louis-Antoine de Bougainville. D'abord destiné au barreau, il est ensuite entré dans l'armée, régiment de Picardie; il y jette les fondements de sa réputation future, qui commencera durant la campagne du Canada, et que consacrera ultérieurement son mémorable voyage autour du monde. Il a voué à la mère de son camarade et parlant à celui-ai les sentiments les plus tendres. S'il écrit à Mme Roué Hérault, il lappelle « Ma chère Maman »; c'est ce nom qui figurera dans les innombrables lettres qu'il lui écrit plus lard du Canada pour faire

parvenir au ministère de la Marine occupé par i\l. de JMarville ses observations sur ce qu'il voit, sur ce qu'il entend et les l'éclamations que lui suggèrent les difficultés auxquelles il est en butte.

Peut-être, se demandera-t-on si tout a été purement fdial dans les preuves d'affection qu'il a prodiguées à la veuve de l'ancien lieutenant de police, et il semble bien que les contemporains aient eu à cet égard quelques doutes. Quoique ayant dépassé la quarantaine, elle est encore charmante et susceptible d'inspirer une passion à un homme de vingt-cinq ans dont la tète et le cœur sont prompts à prendre feu. Mais contenue par le respect, l'affection qu'elle a inspirée ne nous apparaît qu'exprimée en des formes fdiales, lesquelles permettent d'autant moins le soupçon que l'amitié qu'il témoigne au fils de sa chère Maman revêt un touchant caractère fraternel. C'est bien un frère et un frère aîné qu'il est pour son jeune camarade « Monsieur Bonhomme » , ainsi qu'il dit quand il parle de lui, et de même, c'est bien un fils qu'il sera jusqu'au bout pour Mme Hérault.

La vie des camps à cette époque ne laissait pas d'être agrémentée de joyeuses distractions. Au camp de Richement on recevait de nombreuses

16 Lli ROMAN d'un CONVENTIONNEL.

visites mondaines; les comédiens de Metz venaient fréquemment donner le spectacle aux officiers; des baladins, arlequins, sauteurs de corde étaient appelés aussi pour récréer les troupes. ÎMais, à ces distractions, Hérault et Bougainville prenaient peu de part. Attachés à leurs devoirs et à leurs études, ils méritèrent que le jour où ils abandonnaient le camp pour rentrer à Paris, Chevert les couvrît de louanges : « M. Hérault m'a quitté cet après-midi pour prendre la route de f^aris avec M. de Bougainville. Il n'est pas possible de dire plus de bien de quelqu'un et autant que ce jeune homme en mérite. Il ne m'a pas quitté d'un moment que pour travailler dans sa chambre. M. de Bougainville qui est avec lui est rempli de mérite et d'esprit. »

Ces éloges ne pouvaient qu'encourager les dispositions favorables du roi pour le fils d'un de ses anciens serviteurs. Le 8 août 1757, une place de Colonel étant devenue vacante par suite de l'avancement accordé à M. de Talleyrand, ce jeune homme y fut nommé avec promesse du commandement de Rouergue-Infanterie, dont il prit possession le iî7 mai suivant. A cette occasion, l'ami (hi nouveau Colonel, Bougainville, arrivé déjà au C^anada, écrivait de

LES DÉBUTS d'uN SOLDAT. 17

Québec à Mme Hérault : « Nous le tenons ce régiment tant désiré. Je souhaite qu'il ait servi celte campagne et que la couronne de lauriers de M. Bonhomme soit cet hiver changée en myrthe. Je ne vois plus rien qui puisse arrêter le mariage; j'attends la nouvelle de son accomplissement. Que deviendra le nouveau ménage? Bonhomme nous quittera-t-il? Il n'y a donc point de roses sans épines? »

Il y avait en de tels débuts dans la carrière des armes de quoi satisfaire l'orgueil maternel le plus exigeant. Mais, à la légitime joie qu'en ressentait Mme Hérault se mêlèrent bientôt de poignantes angoisses. Entre l'Angleterre et la France avait éclaté la guerre dont l'histoire nous a transmis les péripéties, en la désignant sous le nom de guerre de Sept ans. L'Autriche et la Russie avaient pris parti pour la France; la Prusse pour l'Angleterre. Principal théâtre des opérations militaires, la Hesse et la Westphalie étaient en feu; les armées européennes y évoluaient avec des fortunes dfverses, qui ne permettaient pas de prévoir la fin de cette sanglante conflagration. Il y avait donc lieu de supposer que le colonel de Séchelles ne tarderait pas à marcher à l'ennemi. Si cette éventualité était pour lui un sujet d'espérance, elle était

])oiir la mère un sujet de craintes et de terjeu r.

Cependant, ses appréhensions ne se justifièrent pas sur-le-champ. Une année après a.voir inauguré son commandement, le colonel n'était pas encore désigné pour aller combattre. Au commencement de 1758, il arrivait avec sa mère à Saint-Malo, où habitait une jeune fille que depuis longtemps la prévoyance maternelle lui destinait.

Elle se nommait Marie-Marguerite Magon de la Lande. Le nom qu'elle portait fut jadis illustre à Carthage. Dans les temps modernes, il l'est devenu en Bretagne où, suivant la tradition, les Magon, d'origine espagnole, vinrent se fixer au xiv" siècle. Depuis cette époque, ils ont poussé de toutes parts de vivaces rameaux. Chacune des branches de cette maison a pris et celles qui survivent conservent encore le nom des terres qu'elles ont possédées. C'est ainsi que l'armoriai français compte des Magon de la Balue, des Magoh de la Blinaye, des Magon de la Lande, des Magon de la Gervaisais, des Magon du Bos, des Magon de Clos-Doré, des Magon de la Chipaudière, des Magon de l'Épinay, des Magon de la Giclais, des Magon de Terlaye, des Magon du Boisiïarein, des Magon de la Vil-

LES DÉBUTS d'UN SOLDAT. 19

lehague, des Magon de Coëtizac, des Magon de Saint-Elier, des Magon de la Vieuville, des Magon de la Villehuchet.

Tous ces Magon portent « d'azur au chevron d'or, accompagné en chef de deux étoiles de même et en pointe d'un lion aussi d'or, couronné d'argent ». Ils ont pour devise : Tutus Mago. Ils ont donné à l'Etat de bons et zélés serviteurs, plusieurs conseillers au parlement de Paris et à celui de Bretagne, un directeur de la Compagnie des Indes, un gouverneur de Saint- Domingue et de toutes les Iles-sous-le-vent, un trésorier général des Etats de Bretagne, un grand nombre d'officiers de terre et de mer, dont deux lieutenants généraux, un Magon, Magon de Médine, devenu contre-amiral, est tué glorieusement à Trafalgar. On en compte jusqu'à sept parmi les victimes de la Terreur. C'est un Magon, Magon de la Gervaisais, qui sera l'adorateur platonique de la dernière des Condé. La branche Magon du Boisgarein s'allie par le mariage d'une de ses filles au prince de Savoie-Carignan, frère de Mme de Lamballe, officier au service de France, et les enfants issus de cette union sont reconnus aptes à monter sur le trône d'Italie en cas d'extinction de la branche régnante. Enfin, en 1724, une Magon de la Lande est entrée dans la maison des

Conladcs par son mariage avec Erasme tle Conlades, le futur maréchal de France.

En 1739, les Magon, pour ne parler que de ceux qui nous intéressent, continuaient à occuper de hautes situations. L'un d'eux, Jean- Baptiste Magon de la Balue, était fermier général et banquier de la cour. 11 habitait Paris. Son hôtel de la place Vendôme était le rendez-vous des sommités sociales de son temps. Un de ses frères, Luc Magon de la Blinaye, est qualifié dans les tableaux généalogiques gentilhomme de la Vénerie du roi et lieutenant des maréchaux de France à Dinan. Une de leurs cousines, Nicole- Françoise Magon de la Lande, était la maréchale de Contades, dont le frère Nicolas-Auguste, trésorier général des Etats de Bretagne, résidait à Saint-Malo en cette qualité. Du mariage de ce frère avec une Grandville étaient nés trois enfants, un fils et deux filles, dont l'aînée par sa jeunesse, ses grâces et sa fortune avait suffisamment charmé Mme René Hérault lors de leur rencontre à Paris chez l'oncle Magon de la Balue, pour qu'elle se fût attachée à l'idée d'en faire sa bru.

Ici, entre en scène un nouveau personnage que des circonstances d'ailleurs assez confuses allaient associer de manière si étroite à la des-

LES DÉBUTS d'uN SOLDAT. 21

tinée de la famille Hérault de Séchelles qu'il est indispensable de le présenter dès maintenant au lecteur avec quelques détails propres à le faire connaître. C'est du maréchal de Gontades qu'il s'agit. Héritier d'une maison originaire de Narbonne, il était le petit-fils d'un Gontades devenu sous-gouverneur de Gaston d'Orléans, moins encore par ses mérites, qui paraissent avoir été rares, que par la protection du connétable de Luynes, et le fils du marquis de Gontades, maréchal de camp, grand-croix de Saint-Louis, que la part qu'il prit aux négociations qui précédèrent la paix de Rastadt avait mis en lumière. G'est de ce marquis de Gontades qui fut l'ami de Villars que Saint-Simon ébauche en ces termes le portrait : « Homme d'un visage agréable, ayant su vivre recherché à Paris, à la cour, aux armées, de la plus utile et de la plus brillante compagnie ».

Né en 1704, son descendant Érasme de Gontades s'était fait à la guerre une honorable réputation. Ses états de service^ attestent qu'il la méritait. Ils relatent à son actif quelques beaux faits d'armes : à la bataille de Parme (1734) où il fut blessé, après avoir vu tomber autour de

Page 1