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valeresque qu'on a faite à son espèce; mais le bon Mervyn a beaucoup vécu parmi les hommes, et je suppose qu'il y est devenu un peu philosophe. — Quand je voulus prendre mon élan pour le suivre, je reconnus avec ennui 5 que j'étais arrêté à mon tour dans les filets de la naïade jalouse et malfaisante qui règne apparemment en ces parages. Une de mes jambes était enlacée dans des nœuds de liane que j'essayai vainement de rompre. On n'est point à l'aise dans une eau profonde, et sur un fond
lo visqueux, pour déployer toute sa force ; j'étais d'ailleurs à demi aveuglé par le rejaillissement continuel de l'onde écumante. Bref, je sentais que ma situation devenait équivoque. Je jetai les yeux sur la rive: Mlle Marguerite, suspendue au bras d'Alain, était penchée sur le
15 gouffre et attachait sur moi un regard d'anxiété mortelle. Je me dis qu'il ne tenait peut-être qu'à moi en ce moment d'être pleuré par ces beaux yeux, et de donner à une existence misérable une fin digne d'envie. Puis je secouai ces molles pensées: un violent effort me dégagea, je
20 nouai autour de mon cou le petit mouchoir qui était en lambeaux, et je regagnai paisiblement le rivage.
Comme j'abordais, Mlle Marguerite me tendit sa main, qui tremblait un peu. Cela me sembla doux. — Quelle folie 1 dit-elle. Quelle folie ! Vous pouviez mourir^ là!
25 et pour un chien! — C'était le vôtre, lui répondis-je à demi-voix, comme elle m'avait parlé. Ce mot parut la contrarier ; elle retira brusquement sa main, et, se retournant vers Mervyn, qui se séchait au soleil en bâillant, elle se mit à le battre : « Oh I le sot I le gros sot 1 dit-
30 elle. Qu'il est bête ! »
Cependant je ruisselais sur l'herbe comme un arrosoir, et ne savais trop que faire de ma personne, quand la
jeune fille, revenant à moi, reprit avec bonté : « Monsieur Maxime, prenez la barque et allez-vous-en bien vite. Vous vous réchaufferez un peu en ramant. Moi je m'en retournerai avec Alain par les bois. Le chemin est plus court.» Cet arrangement me paraissant le plus con- 5 venable à tous égards, je n'y fis aucune objection. Je pris congé, j'eus pour la seconde fois le plaisir de toucher la main de la maîtresse de Mervyn, et je me jetai dans la barque.
Rentré chez moi, je fus surpris, en m'occupant de ma 10 toilette, de retrouver autour de mon cou le petit mouchoir déchiré, que j'avais tout à fait oublié de rendre à Mlle Marguerite. Elle le croyait certainement perdu, et je me décidai sans scrupule à me l'approprier, comme prix de mon humide tournoi. iS
J'allai le soir au château ; Mlle Laroque m'accueillit avec cet air d'indolence dédaigneuse, de distraction sombre et d'amer ennui qui la caractérise habituellement, et qui formait alors un singulier contraste avec la gracieuse bonhomie et la vivacité enjouée de ma compagne 20 du matin. Pendant le dîner, auquel assistait M. de Bévallan, elle parla de notre excursion, comme pour en ôter tout mystère ; elle lança, chemin faisant,^ quelques brèves railleries à l'adresse des amants de la nature, puis elle termina en racontant la mésaventure de Mervyn ; 25 mais elle supprima de ce dernier épisode toute la partie qui me concernait. Si cette réserve avait pour but, comme je le crois, de donner le ton à ma propre discrétion, la jeune demoiselle prenait une peine fort inutile. Quoi qu'il pn soit, M. de Bévallan, à l'audition de ce 30 récit, nous assourdit de ses cris de désespoir. — Comment ! Mlle Marguerite avait souffert ces longues an-
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xiétés, le brave Mervyn avait couru ces périls, et lui, Bévallan, ne s'était point trouvé là ! Fatalité 1 il ne s'en consolerait jamais ; il ne lui restait qu'à se pendre, comme Grillon ^1 — Eh bien ! s'il n'y avait que moi pour le dé-
5 pendre, me dit le soir le vieil Alain en me reconduisant, j'y mettrais le temps 1 *
La journée d'hier * ne commença pas pour moi aussi gaiement que celle de la veille. Je reçus dès le matin * une lettre de Madrid, qui me chargeait d'annoncer à
lo Mlle de Porhoët la perte définitive de son procès. L'agent d'affaires m'apprenait en outre que la famille contre laquelle on plaidait paraît ne pas devoir profiter de son triomphe, car elle se trouve maintenant en lutte avec la couronne, qui s'est éveillée au bruit de ces millions, et qui
i5 soutient que la succession en litige lui appartient par droit d'aubaine.* — Après de longues réflexions, il m'a semblé qu'il serait charitable de cacher à ma vieille amie la ruine absolue de ses espérances. J'ai donc le dessein de m'assurer la complicité de son agent en Espagne : il
2o prétextera de nouveaux délais ; de mon côté, je poursuivrai mes fouilles dans les archives, et je ferai enfin mon possible pour que la pauvre femme continue, jusqu'à son dernier jour, de nourrir ses chères illusions. Si légitime que soit le caractère de cette tromperie, j'éprouvai
25 toutefois le besoin de la faire sanctionner par quelque conscience délicate. Je me rendis au château dans l'après-midi, et je fis ma confession à Mme Laroque : elle approuva mon plan, et me loua même plus que l'occasion ne paraissait le demander. Ce ne fut pas sans grande
30 surprise que je l'entendis terminer notre entretien par ces mots : — C'est le moment de vous dire, monsieur, que je vous suis profondément, reconnaissante de vos soins,
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et que je prends chaque jour plus de goût pour votre compagnie, plus d'estime pour votre personne. Je voudrais, monsieur, — je vous en demande pardon, car vous ne pouvez guère partager ce vœu, — je voudrais que nous ne fussions jamais séparés. . . Je prie humblement le ciel s de faire tous les miracles qui seraient nécessaires pour cela . . . car il faudrait des miracles, je ne me le dissimule pas. — Je ne pus saisir le sens précis de ce langage, pas plus que je ne m'expliquai l'émotion soudaine qui brilla dans les yeux de cette excellente femme. — Je remerciai, lo comme il convenait, et je m'en allai à travers champs promener ma tristesse.
Un hasard, — peu singulier, pour être franc, — me conduisit, au bout d'une heure de marche, dans un vallon retiré, sur les bords du bassin qui avait été le théâtre 15 de mes récentes prouesses. Ce cirque de feuillage et de rochers qui enveloppe le petit lac réalise l'idéal même de la solitude. On est vraiment là au bout du monde, dans un pays vierge, en Chine, oîi l'on veut. Je m'étendis sur la bruyère, et je refis en imagination toute ma promenade 20 de la veille, qui est de celles qu'on ne fait pas deux fois dans le cours de la plus longue vie. Déjà je sentais qu'une pareille bonne fortune, si jamais elle m'était offerte une seconde fois, n'aurait plus à beaucoup près le même * charme d'imprévu, de sérénité, et, pour trancher le mot, 25 d'innocence. Il fallait bien me le dire, ce frais roman de jeunesse, qui parfumait ma pensée, ne pouvait avoir qu'un chapitre, qu'une page même, et je l'avais lue. Oui, cette heure, cette heure d'amour, pour l'appeler par son nom, avait été souverainement douce, parce qu'elle n'avait 30 pas été préméditée, parce que je n'avais songé à lui donner son nom qu'après l'avoir épuisée, parce que j'avais