‹ Le roman d'un jeune homme pauvre (volume 5)Chapitre 5 sur 38 · IIO LE ROMAN D'UN · texte numérisé non relu

IIO LE ROMAN D'UN

eu rivresse sans la faute! Maintenant ma conscience était éveillée : je me voyais sur la pente d'un amour impossible, ridicule, — pis que cela, — coupable! Il était temps de veiller sur moi, pauvre déshérité que je suis ! 5 Je m'adressais ces conseils dans ce lieu solitaire, — et il n'eût pas été grandement nécessaire de venir là pour me les adresser, — quand un murmure de voix me tira soudain de ma distraction. Je me levai, et je vis s'avancer vers moi une société de quatre ou cinq personnes qui

10 venaient de débarquer. C'était d'abord Mlle Marguerite s'appuyant sur le bras de M. de Bévallan, puis Mlle Hé» louin et Mme Aubry, que suivaient Alain et Mervyn, Le bruit de leur approche avait été couvert par le grondement des cascades ; ils n'étaient plus qu'à deux pas, je

15 n'avais plus le temps de faire retraite, et il fallut me résigner au désagrément d'être surpris dans mon attitude de beau ténébreux.^ Ma présence en ce lieu ne parut toutefois éveiller aucune attention particulière ; seulement je crus voir passer un nuage de mécontentement sur le

20 front de Mlle Marguerite, et elle me rendit mon salut avec une raideur marquée.

M. de Bévallan, planté sur les bords du bassin, fatigua quelque temps les échos des clameurs banales de son admiration: — Délicieux! pittoresque! Quel ragoût! ... La

25 plume de George Sand,^ ... le pinceau de Salvator Rosa !* — le tout accompagné des gestes énergiques, qui semblaient tour à tour ravir à ces deux grands artistes les instruments de leur génie. Enfin il se calma, et se fit montrer la passe dangereuse oîi Mervyn avait failli périr.

30 Mlle Marguerite raconta de nouveau l'aventure, observant d'ailleurs la même discrétion au sujet de la part que j'avais prise au dénoûment. Elle insista même avec une

sorte de cruauté, relativement à moi, sur les talents, la vaillance et la présence d'esprit que son chien avait déployés, suivant elle, dans cette circonstance héroïque. Elle supposait apparemment que sa bienveillance passagère et le service que j'avais eu le bonheur de lui 5 rendre avaient dû faire ^ monter à mon cerveau quelques fumées de présomption qu'il était urgent de rabattre.

Cependant, Mlle Hélouin et Mme Aubry ayant manifesté un vif désir de voir se renouveler sous leurs yeux les exploits tant vantés de Mervyn, la jeune fille appela 10 le terre-neuve, et lança, comme la veille, son mouchoir dans le courant de la rivière ; mais à ce signal le brave Mervyn, au lieu de se précipiter dans le lac, prit sa course le long de la rive, allant et venant d'un air affairé, aboyant avec fureur, agitant la queue, donnant enfin mille preuves 15 d'un intérêt puissant, mais en même temps d'une excellente mémoire. Décidément la raison domine le cœur chez cet animal. Ce. fut en vain que Mlle Marguerite, courroucée et confuse, employa tour à tour les caresses et les menaces pour vaincre l'obstination de son favori : 20 rien ne put persuader à l'intelligente bête de confier de nouveau sa précieuse personne à ces ondes redoutables. Après des annonces si pompeuses, la prudence opiniâtre de l'intrépide Mervyn avait réellement quelque chose de plaisant; plus que tout autre, j'avais, je pense, le droit 25 d'en rire, et je ne m'en fis pas faute.^ Au surplus, l'hilarité fut bientôt générale, et Mlle Marguerite finit ellemême par y prendre part, quoique faiblement

— Avec tout cela, .dit-elle, voilà encore un mouchoir perdu ! 30

Le mouchoir, entraîné par le mouvement constant du remous, était allé s'échouer naturellement dans les bran-

ches du buisson fatal, à une assez courte distance de la rive opposée.

— Fiez-vous à moi, mademoiselle, s'écria M. de Bévallan. Dans dix minutes, vous aurez votre mouchoir, ou

5 je ne serai plus !

Il me parut que Mlle Marguerite, sur cette déclaration magnanime, me lançait à la dérobée un regard expressif, comme pour me dire: Vous voyez que le dévouement n'est point si rare autour de moi ! Puis elle 10 répondit à M. de Bévallan: — Pour Dieu! ne faites point de folie ! l'eau est très profonde. .. Il y a un vrai danger. . .

— Ceci m'est absolument égal, reprit M. de Bévallan. Dites-moi, Alain, vous devez avoir un couteau ?

1$ — Un couteau! répéta Mlle Marguerite avec l'accent de la surprise.

— Oui Laissez-moi faire, laissez-moi faire !

— Mais que prétendez-vous faire d'un couteau ?

— Je prétends couper une gaule, dit M. de Bévallan. 2o La jeune fille le regarda fixement. — Je croyais, mur-

mura-t-elle, que vous alliez vous mettre à la nage?^

— Oh! à la nage! dit M. de Bévallan; permettez, mademoiselle. . . D'abord je ne suis pas en costume de natation, . . . ensuite je vous avouerai que je ne sais pas

25 nager.

— Si vous ne savez pas nager, répliqua la jeune fille d'un ton sec, il importe assez peu que vous soyez ou non en costume de natation !

— C'est parfaitement juste, dit -M. de Bévallan avec 30 une amusante tranquillité: mais vous ne tenez pas

particulièrement à ce que je me noie,* n'est-ce pas? Vous voulez votre mouchoir, voilà le but Du mo-

ment que j'y arriverai, vous serez satisfaite, n'est-il pas vrai ?

— Eh bien ! allez, dit la jeune fille en s'asseyant avec résignation; allez couper votre gaule, monsieur.

M. de Bévallan, qu'il n'est pas très facile de déconte- 5 nancer, disparut alors dans un fourré voisin, où nous entendîmes pendant un moment craquer des branchages; puis il revint armé d'un long jet de noisetier qu'il se mit à dépouiller de ses feuilles.

— Est-ce que vous comptez atteindre l'autre rive avec lo ce bâton, par hasard ? dit Mlle Marguerite, dont la gaicé commençait manifestement à s'éveiller.

— Laissez-moi faire, laissez-moi' donc faire, mon Dieu! reprit l'imperturbable gentilhomme.

On le laissa faire.^ Il acheva de préparer sa gaule, 15 après quoi il se dirigea vers la barque. Nous comprîmes alors que son dessein était de traverser la rivière en bateau au-dessus de la chute, et, une fois sur l'autre bord, de harponner le mouchoir, qui n'en était pas très éloigné. A cette découverte, il n'y eut dans l'assistance qu'un cri 20 d'indignation, les dames en général aimant fort, comme on sait, les entreprises dangereuses — pour les autres.

— Voilà une belle invention vraiment ! Fi 1 fi ! monsieur de Bévallan !

— Ta! ta! ta! mesdames. C'est comme l'œuf de Chris- 2$ tophe Colomb. Il fallait encore s'en aviser.^

Cependant, contre toute attente, cette expédition d'apparence si pacifique ne devait se terminer ni sans émotions ni même sans périls. M. de Bévallan en effet, au lieu de gagner l'autre rive directement eh face de la 30 petite anse oU la barque était amarrée, eut l'idée malencontreuse d'aller descendre sur quelque point plus voisin

de la catastrophe. Il poussa donc le canot au milieu du courant, puis le laissa dériver pendant un moment ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir^ qu'aux approches de la chute la rivière, comme attirée par le gouffre et prise de

5 vertige, précipitait son cours avec une inquiétante rapidité. Nous eûmes la révélation du danger en le voyant soudain mettre le canot en travers, et commencer à battre des rames avec une fiévreuse énergie. Il lutta contre le courant pendant quelques secondes avec un

10 succès très incertain. Cependant il se rapprochait peu à peu de la berge opposée, bien que la dérive continuât à l'entraîner avec une impétuosité effrayante vers les cataractes, dont les menaçantes rumeurs devaient alors lui emplir les oreilles. Il n'en était plus qu'à quelques

15 pieds,^ lorsqu'un effort suprême le porta assez près du rivage pour que son salut fût du moins assuré. Il prit alors un élan vigoureux, et sauta sur le talus de la rive, en repoussant du pied, malgré lui, la barque abandonnée, qui fut culbutée aussitôt par-dessus les récifs, et vint

2o nager dans le bassin, la quille en l'air.

Tant que le péril avait duré, nous n'avions eu, en face de cette scène, d'autre impression que celle d'une vive inquiétude ; mais nos esprits, à peine rassurés, devaient être vivement saisis par le contraste qu'offrait le dénoue-

25 ment de l'aventure avec l'aplomb et l'assurance ordinaires de celui qui en était le héros. Le rire est d'ailleurs aussi facile que naturel après des alarmes heureusement apaisées. Aussi n'y eut-il personne parmi noHs qui ne s'abandonnât à une franche gaîté, aussitôt que nous

30 vîmes M. de Bévallan hors de la barque. Il faut dire qu'à ce moment même son infortune se complétait par un détail vraiment affligeant. La berge sur laquelle H

s'était élancé présentait une pente escarpée et humide : il n'y eut pas plus tôt posé le pied qu'il glissa et retomba en arrière : quelques branches solides se trouvaient heureusement à sa portée, et il s'y cramponna des deux mains avec frénésie, pendant que ses jambes s'agitaient $ comme deux rames furieuses dans l'eau, d'ailleurs peu profonde, qui baignait la rive. Toute ombre de danger ayant alors disparu, le spectacle de ce combat était purement ridicule, et je suppose que cette cruelle pensée ajoutait aux efforts de M. de Bévallan une maladroite lo précipitation qui en retardait le succès. Il réussit cependant à se soulever et à reprendre pied sur le talus ; puis subitement nous le vîmes glisser de nouveau en déchirant les broussailles sur son passage, après quoi il recommença dans l'eau, avec un désespoir évident, sa panto- 15 mime désespérée. C'était véritablement à n'y pas tenir.* Jamais, je crois, Mlle Marguerite n'avait été à pareille fête. Elle avait absolument perdu tout souci de sa dignité, et comme une nymphe ivre de raisin,^ elle remplissait le bocage des éclats de sa joie presque convulsive. Elle 20 frappait dans ses mains* à travers ses rires, criant d'une voix entrecoupée : — Bravo ! bravo ! monsieur de Bévallan ! très joli I délicieux I pittoresque I Salvator Rosa I

M. de Bévallan cependant avait fini par se hisser sur la terre ferme : se tournant alors vers les dames, il leur 2$ adressa un discours que le fracas de la chute ne permettait point d'entendre distinctement ; mais à ses gestes animés, aux mouvements descriptifs de ses bras et à l'air gauchement souriant de son visage, nous pouvions comprendre qu'il nous donnait une description apologétique 30 de son désastre.

— Oui, monsieur, oui, reprit Mlle Marguerite, conti-

Il6 LE ROMAN d'un

nuaiit de rire avec Tiinplacable barbarie d'une femme, c'est un beau succès, un très beau succès I Soyez heureux ! ^

Quand elle eut repris un peu de sérieux, elle m'interrogea sur les moyens de recouvrer la barque chavirée, qui

5 par parenthèse est la meilleure de notre flottille. Je promis de revenir le lendemain avec des ouvriers et de présider au sauvetage; puis nous nous acheminâmes gaiement à travers les prairies dans la direction du château, tandis que M. de Bévallan, n'étant pas en costume de

10 natation, devait renoncer à nous rejoindre, et s'enfonçait d'un air mélancolique derrière les rochers qui bordent l'autre rive.

20 août.

Enfin cette âme extraordinaire m'a livré le secret de

15 ses orages. Je voudrais qu'elle l'eût gardé à jamais !

Dans les jours qui suivirent les dernières scènes que j'ai racontées, Mlle Marguerite, comme honteuse des mouvements de jeunesse et de franchise auxquels elle s'était abandonnée un instant, avait laissé retomber plus

20 épais sur son front son voile de fierté triste, de défiance et de dédain. Au milieu des bruyants plaisirs, des fêtes, des danses qui se succédaient au château, elle passait comme une ombre, indifférente, glacée, quelquefois irritée. Son ironie s'attaquait avec une amertume inconce-

25 vable tantôt aux plus pures jouissances de l'esprit, à celles que donnent la contemplation et l'étude, tantôt même aux sentiments les plus nobles et les plus inviolables. Si l'on citait devant elle quelque trait de courage ou de vertu, elle le retournait aussitôt pour y chercher la face

30 de l'égoïsme ; si l'on avait le malheur d'allumer en sa présence le plus faible grain d'encens sur l'autel de l'art.

elle réteignait d'un revers de main. Son rire bref, saccadé, redoutable, pareil sur ses lèvres à la moquerie d'un ange tombé, s'acharnait à flétrir, partout oU elle en voyait trace, les plus généreuses facultés de l'âme humaine, l'enthousiasme et la passion. Cet étrange esprit S de dénigrement prenait, je le remarquais, vis-à-vis de moi un caractère de persécution spéciale et de véritable hostilité. Je ne comprenais pas, et je ne comprends pas encore très bien, comment j'avais ru mériter ces attentions particulières, car s'il est vrai que je porte en mon lo cœur la ferme religion des choses idéales et éternelles, et que la mort seule l'en puisse arracher (ehl grand Dieu I que me resterait-il, si je n'avais cela I), je ne suis nullement enclin aux extases publiques, et mes admirations, comme mes amours, n'importuneront jamais per- 15 sonne. Mais j'avais beau observer avec plus de scrupule que jamais l'espèce de pudeur qui sied aux sentiments vrais, je n'y gagnais rien : j'étais suspect de poésie. On me prêtait des chimères romanesques pour avoir le plaisir de les combattre, on me mettait dans les mains je ne 20 sais quelle harpe ridicule pour se donner le divertissement d'en briser les cordes.

Bien que cette guerre déclarée à tout ce qui s'élève au-dessus des intérêts positifs et des sèches réalités de la vie ne fût pas un trait nouveau du caractère de Mlle 25 Marguerite, il s'était brusquement exagéré et envenimé au point de blesser les cœurs qui sont le plus attachés à cette jeune fille. Un jour Mlle de Porhoët, fatiguée de cette raillerie incessante, lui dit devant moi : — Ma mignonne, il y a en vous depuis quelque temps un diable 30 que vous ferez bien d'exorciser le plus tôt possible ; autrement vous finiriez par former le saint trèfle^ avec

Il8 LE ROMAN d'un

Mme Aubry et Mme de Saint-Cast, je veux bien vous en avertir. Pour mon compte, je ne me pique pas d'être ni d'avoir été jamais une personne très romanesque, mais j'aime à penser qu'il y a encore dans le monde quelques

5 âmes capables de sentiments généreux : je crois au désintéressement, quand ce ne serait qu'au mien ; je crois même à l'héroïsme, car j'ai connu des héros. De plus, j'ai du plaisir à entendre chanter les petits oiseaux sous ma charmille, et à bâtir ma cathédrale dans les nuages

lo qui passent. Tout cela peut être fort ridicule, ma charmante ; mais j'oserai vous rappeler que ces illusions sont les trésors du pauvre, que monsieur et moi nous n'en avons point d'autres, et que nous avons la singularité de ne pas nous en plaindre.

iS Un autre jour, comme je venais de subir avec mon impassibilité ordinaire les sarcasmes à peine déguisés de Mlle Marguerite, sa mère me prit à part: — Monsieur Maxime, me dit-elle, ma fille vous tourmente un peu; je vous prie de l'excuser. Vous devez remarquer que son

20 caractère s'est altéré depuis quelque temps.

— Mademoiselle votre fille paraît être plus préoccupée que de coutume.

— Mon Dieu I ce n'est pas sans raison : elle est sur le point de prendre une résolution très grave, et c'est un

2$ moment oU l'humeur des jeunes personnes est livrée aux brises folles.^

Je m'inclinai sans répondre.

— Vous êtes maintenant, reprit Mme Laroque, un ami de la famille; à ce titre, je vous serai obligée de me dire

30 ce que vous pensez de M. de Bévallan ?

— M. de Bévallan, madame, a, je crois, une très belle fortune, — un peu inférieure à la vôtre, — mais très

belle néanmoins, cent cinquante mille francs de rente environ.

— Oui; mais comment jugez- vous sa personne, son caractère ?

— Madame, M. de Bévallan est ce qu'on nomme un 5 très beau cavalier. Il ne manque pas d'esprit; il passe pour un galant homme.

— Mais croyez-vous qu'il rende ma fille heureuse ?

— Je ne crois pas qu'il la rende malheureuse. Ce n'est pas une âme méchante. lo

— Que voulez-vous que je fasse, mon Dieu ? il ne me plaît pas absolument, . . . mais il est le seul qui ne déplaise pas absolument à Marguerite, ... et puis il y a si peu d'hommes qui aient cent mille francs de rente. Vous comprenez que ma fille, dans sa position, n'a pas manqué iS de prétendants. . . Depuis deux ou trois ans, nous en sommes littéralement assiégés. . . Eh bien ! il faut en finir. . • Moi, je suis malade, ... je puis m'en aller d'un jour à l'autre.* . . Ma fille resterait sans protection. . . Puisque voilà ^ un mariage oli toutes les convenances se 20 rencontrent, et que le monde approuvera certainement,

je serais coupable dé ne pas m'y prêter. On m'accuse déjà de soufiler à ma fille des idées romanesques ; . . . la vérité est que je ne lui souffle rien. Elle a une tête parfaitement à elle.* Enfin qu'est-ce que vous me con- 2$ seillez ?

— Voulez-vous me permettre de vous demander quelle est l'opinion de Mlle de Porhoët ? C'est une personne pleine de jugement et d'expérience, et qui de plus vous est entièrement dévouée. 30

— Eh! si j'en croyais Mlle de Porhoët, j'enverrais M, de Bévallan très loin. . . Mais elle en parle bien à son

Page 1