Le roman d'un peintre
Ce fut seulement au Salon de 1872 que le public habituel des Champs-Élysées, qui jusqu'alors était passé devant les tableaux de Jean-Paul Laurens sans les voir, s’arrêta enfin et regarda. Le jeune artiste, cette année-là, exposait deux toiles : /a Mort du duc d’'Enghen, le Pape Formose.
L’étonnement fut au comble, et la critique, qui comme toujours s'était fait tirer l'oreille,
mise en face de deux pages d'histoire brossées-avec une énergie terrible, emboucha sa trompette retentissante des grands jours.
‘Un peintre nous était né.
Certes, dans des œuvres précédentes, entre autres dans Jésus chassé de la synagoque, Jean-Paul Laurens avait fourni des preuves de son entente des vastes compositions, de la vigueur exceptionnelle de son pinceau ; mais, nous devons le reconnaitre, jamais son idée, où transparaissait tout son tempérament d'artiste, ne s'était dégagée avec cette netteté, n’avait été exprimée avec celte puissance. Le peloton d'exécution dans les fossés de Vincennes, l’officier tenant la lanterne et lisant, le prince debout contre la muraille dans une attitude des plus nobles, toute cette scène, enveloppée d’une nuit qui lui communique le
caractère odieux d'un guet-apens, était
dénoncée, jugée, flétrie d’une ardeur ven- | geresse qui donne le frisson.
L'aspect du Pape Formose n’était pas moins terrifiant que celui de /a Mort du duc d'Enghien. Formose, exhumé par les ordres du pape Étienne VII, cité devant un | concile comme usurpateur de la tiare, Étienne montrant aux évêques assemblés dans une salle basse la dépouille de son prédécesseur abhorré, l'avocat du pontife défunt à bout d'arguments dans sa chaire et penchant la tête lamentablement, l’énorme encensoir brülant des parfums, cet ensemble épouvantable d'hommes et de choses était étudié, saisi, rendu avec une âpreté sauvage dont on citerait peu d’exemples chez nous.
« Il y a dans /e Pape Formose, écrivait « Théophile Gautier, quelque chose de
« l'attrait hideux, de la curiosité du néant
Si
« que satisferont les cadavres du Pourris-
« soir de Jean Valès Léal à l’hospice de
Eu
« Séville et quelques sinistres chefs- « d'œuvre des Espagnols. »
Depuis cette époque, par des succès continus, la carrière de Jean-Paul Laurens, d’abord étroite, encombrée d'obstacles, s’est élargie, déblayée, et il marche aujourd’hui au premier rang parmi les jeunes maîtres de notre École. Toutefois, autour de ce nom qui grandit à chaque exposition, il s’est élevé quelque rumeur. Mécontents de voir une force dramatique qui va naïvement à son but sans trébucher, des esprits inquiets ont reproché au peintre robuste de la Piscine de Bethsaïda de se complaire aux spectacles sombres de la vie, de faire dans son œuvre une cour trop assidue à la Mort.
« Quand finira-t-il de nous montrer des
cadavres ? » s’est-on écrié.
Pour moi, qui revendique une liberté ‘absolue pour l'artiste, qui lui demande cette chose unique : empreindre son œuvre du sentiment de sa personnalité, nous donner, si l’on peut s'exprimer ainsi, «le ton de son âme », loin d’en vouloir à Jean-Paul Laurens d’avoir été lui-même dès les premiers jours et de continuer à rester luimême, je l'en félicite. C’est seulement dans de pauvres jardinets bourgeois que des arbustes débiles, à force de greffes, de tortures subies, en viennent à produire des fruits contre lesquels s’indignent les racines; dans la nature éternelle, le chêne porta des glands dès l’origine, 1l en porte encore, 1l en portera toujours.
Vasari, dans les Vies des plus célèbres peintres de la Renaissance, a expliqué plus d’une œuvre par l'étude patiente, minutieuse de son auteur. Il est descendu en
l'intimité de l’homme, il a pénétré son caractère, et la lumière a débordé de toutes parts. Jean-Paul Laurens est un artiste de grande envergure, et ce que Vasari réalisa pour le génie, mon amitié émue n'hésite pas à le tenter pour un talent que j'ai vu naître, se développer jour à jour, prendre enfin possession de la place que j'avais enviée
pour lui.
A travers les plaines brülantes du Lauraguais, fertile en grains, le petit village de Fourquevaux, situé comme son nom l’indique « à la fourche de deux vallons », ressemble à une délicieuse oasis dans le désert. De tous côtés, par la campagne environnante, selon la saison et à perte de vue, se déroulent ou des herbages drus, ou des moissons jaunissantes, ou de rudes chaumes hérissés; mais ici, parmi les ruelles du hameau, jaillissent tout à coup du sol calciné des acacias, des platanes, des tilleuls,
et derrière le château se développe un pare
immense peuplé de chènes et de marronniers, presque une forêt.
Jean-Paul Laurens est né à Fourquevaux vers 4838. Il passa son enfance à se déchirer les pieds aux sentiers ronceux de son pays, goûtant les délices de l’école buissonnière, tandis que son père et son frère trimaient de leurs quatre bras au soleil. Autant pour satisfaire un irrésistible penchant au vagabondage que pour fuir les leçons de monsieur le maître, 11 parcourait des espaces immenses, — un jour, il arriva en vue de Toulouse, — rêvant, chantant et quelquefois priant. |
Sa mère, qu'il avait trop peu connue, en mourant avaitlaissé tomber un Livre d'Heures romaines au bord de son lit. L'enfant s'était emparé de ce bouquin, dont la basane s'effiloquait affreusement, et l'avait
enfoui dans une des poches de son pan-
talon, profonde comme un sac. Chaque matin, 1l emportait la précieuse relique, et sur le midi, quand les camarades qu'il avait entraînés au loin, las ou repus de mûres, d’arbouses, de micocoules, de prunelles, de toute espèce de fruits des arbres et des haies, se rasaient dans les broussailles pour y sommeiller tranquillement, lui, étendu à demi sur l'herbe, à l’ombre grêle de quelque amandier, lentus in umbra, au lieu de s’abandonner aux douceurs de la méridienne, portait à ses yeux bien ouverts les pages du Livre d'Heures et les tournait l’une après l’autre, avec des étouffements de cœur qui le firent souvent pleurer.
Un liséré de ruban fané marquait l’endroit précis où sa mère avait fermé le paroissien pour mourir. La pauvre femme
s'était arrêtée au psaume cinquantième, qui
commence par ce verset : Ayez pitié de mot, 6 mon Dieu, selon votre grande miséricorde.
Le malheureux petit, qui savait lire, revenait sans cesse à ce psaume final : il lui semblait que sa mère avait besoin de cette prière pour entrer au ciel, et cent fois à son intention illa récita dévotement.
Une après-midi, feuilletant et feuilletant encore les Heures romaines, ce trésor inépuisable en émotions tendres et douces, Jean-Paul fit la découverte d’une image.
Il tomba en arrêt et regarda avidement.
C'était une Nativité. La sainte Vierge tenait l’enfant Jésus sur ses genoux ; derrière eux, saint Joseph se penchaïit pour les voir; un peu plus loin, trois bergers, accourus à « la bonne nouvelle », étaient prosternés adorant le Sauveur ; à droite, une vache aux cornes magnifiques tendait le cou, projetant
son haleine chaude pour réchauffer le ber-
ceau ; en haut, dans les combles de l’étable de Bethléem, des anges volaient.
Laurens, qu’une perte irréparable dispo-
sait à l’exaltation, ne put supporter longtemps la vue de cette misérable estampe, d’après Carle Vanloo, gravée pour la maison Barbou, de Limoges, par un nommé Jacques Berniquet. Il referma le livre vivement et lança des pierres à ses amis les vagabonds pour les remettre sur pied. Il essaya de n’y plus songer. Mais le lendemain, assis sous le même arbre, il retournait à son cher supplice, et, après avoir contemplé de longues minutes l’image, | objet de son bouleversement de la veille, lui dont la main était à peine capable de tracer les lettres de l'alphabet, tenta, chose inoûie! de copier la petite Natvwuté de Vanloo.
Qui lui soufflait cette idée? Qui lui com-
muniquait l'audace de cette extraordinaire entreprise? Personne. En essayant son premier croquis en pleine nature, dans les campagnes nues du Lauraguais, Jean-Paul Laurens obéissait à cette voix que, bien avant lui, parmi les champs arides de Vespignano, avait entendue le pâtre Giotto, traçant le profil de ses chèvres sur les rochers : la voix impérieuse de la vocation.
Mais le Livre d’Heures, sondé, pénétré dans tous ses coins et recoins, était épuisé, et la fièvre de dessin qui avait gagné notre garçonnet de Fourquevaux le brülait toujours. Que faire à présent des longues journées solitaires? Prendre des alouettes au filet, engluer linottes et chardonnerets aux sources, tous ces amusements, auxquels il s'était livré avec passion, ne le touchaïent plus.
Il avait remarqué des arbres dans une
des estampes du paroïssien, et comme, à l'entrée même du village, il connaissait de superbes acacias, un soir, au risque de se brouiller avec ses compagnons, il les abandonna au désert et se rabattit seul vers Fourquevaux. Coup sur coup, il tenta d’enlever sur une page de son cahier de deux sous les belles branches chargées de fleurs des acacias. Hélas! sa tentative ne réussit guère. Il s’y entêta. Mais après des essais renouvelés et tout aussi infructueux, il renonça à son idée. Dans les Heures de sa mère, chaque trait était arrêté, précis, fini; dans la nature, au contraire, chaque trait lui paraissait flottant, vaporeux, insaisissable par le mouvement continuel de la lumière et de l'air. O désespoir!
Cette impuissance coupa les ailes à son essor d'artiste instinctif; il fut humilié et demeura plusieurs semaines sans toucher
ni à son crayon, ni à SON papier, se reprenant à ses jeux rustiques avec une sorte de colère, domptant l'inquiétude naissante de son esprit par des marches éperdues qui le rendaient au logis paternel absolument exténué, sans force aucune et sans appétit.
Mais il avait eu beau renoncer à « faire des images », comme il s’exprimait luimême dans ses confidences aux polissons de l’école, à son frère, son premier admirateur, Jean-Paul ne songeait qu'aux images, ne pensait qu'aux images du matin au soir et du soir au matin. C'était une véritable possession. A la nuit, en regagnant la maisonnette au toit rouge, entendait-il dans les pénombres du crépuscule la voix de quelque galopin qui l’appelait à une partie de main chaude sur la place du village, 1l voyait aussitôt les anges de la
Nativité de Vanloo chantant au bruit de
leurs ailes : Gloire à Dieu dans la hauteur des cieux, paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Un tableau lui apparaissait incontinent, et, malgré qu'il en eût, sa cervelle obsédée plaçait les personnages, distribuait les plans d’une œuvre confuse, entrevue comme dans un rêve, à travers
les obscurités mystérieuses du sommeil.
IT
Un matin du mois de mai 1851, Fourquevaux, qui dormait encore, fut éveillé par un grand bruit de ferraille et par des chants lancés à pleine voix. Dans cette bourgade, coutumière, comme toute bourgade du Midi, de la musique et des chansons, était-ce une aubade? était-ce un charivari? En une minute, ce menu peuple rustique fut en l’air, et chacun de glisser un pas au seuil de sa porte et de regarder vers la route de Toulouse, d’où partait un con-
cert tout à fait inattendu.
Là-bas, dans les claires buées de l’aube,
que le soleil rougissait d'un premier rayon, parurent trois robustes gaillards, dont les bouches rondes, ouvertes comme des gouffres, faisaient un vacarme étourdissant. Derrière ces chanteurs forcenés, un énorme mulet, poilu, ventru, à oreilles pendantes, quelque peu galeuses, trainait un chariot disloqué. Était-ce bien un chariot ?
Cette longue caisse de sapin, souillée de barbouillages immondes, supportée par un essieu criard, tenait de tous les genres de véhicule, du fourgon, du tombereau, de la carriole, et n'en représentait exactement aucun.
La bande matinale défila à travers le village, insoucieuse des regards soupçonneux qui la mitraillaient au passage, et vint s’arrêter devant l’église. Pour le coup, l’ébahissement fut au comble, et les paysans se
précipitèrent. En un clin d'œil, les hommes,
me
les femmes, les enfants, les chiens enveloppent, cernent, étreignent les nouveaux venus, leur charrette et leur mulet.
« Au large donc, vous autres ! s'écria en zézayant l’un des étrangers, grand escoeriffe à barbe noire.
— Qui êtes-vous ? demanda un indigène, osant faire un pas de plus.
— On m'appelle / Jtalien. »
L'escogriffe, en articulant ces mots, allongea un bras vers le coffre de la charrette et en retira une rapière démesurée.
- Fourquevaux, épouvanté, recula de plusieurs semelles.
Au même instant, la porte de l’église s’entre-bâilla. Un ecclésiastique passa le nez.
«Monsieur Antonio Buccaferrata ! monsieur Antonio Buccaferrata! » eria-t-il,
alarmé.
M. Antonio Buccaferrata salua avec les marques du plus profond respect; puis, riant, rejeta sa lame à terre parmi les mille objets bizarres de la charrette, que ses camarades étaient en train de décharger.
« Mes amis, dit le curé à ses ouailles ahuries, n’ayez pas peur : ces messieurs m'ont été recommandés par monseigneur l'archevêque; ils viennent peindre l’église.
Ces messieurs, qui depuis longtemps travaillent dans nos contrées, sont des peintres italiens. »
Des peintres italiens!
En effet, quelques jours après, des échafaudages étaient dressés contre les murailles du chœur de la modeste église paroissiale, et nos trois artistes ambulants montaient et descendaient de longues échelles flexibles, tenant en main des pin-
ceaux énormes, affreusement ébouriffés, et
des godets débordant de sauces grises, brunes, quelquefois d’un jaune doré.
Il paraissait évident, à l'attitude crâne de Buccaferrata sur les planches des échafauds, au ton impérieux de sa voix, à la liberté qu'il prenait contre toute décence de siffler de temps à autre un air en travail- . lant, il paraissait évident que cet Antonio Buccaferrata, grand, élancé, beau de pose et de geste, était le maître peintre de la troupe et que les deux pauvres diables qui l’accompagnaient n'étaient que des ouvriers. Du reste, tandis que les frères Pedroja, Giovanni et Filippo, marbraient à grands renforts de biceps des soubassements, accrochaient des étoiles aux voûtes, enluminaient le manteau bleu d'un saint Paul montrant son glaive, badigeonnaient un arbre de la croix sur les épaules
du Nazaréen, lui, Antonio, armé de la glo-
pt
rieuse palette interdite à son entourage, retenant de ses longs doigts nerveux, non pas un pinceau à barbouiller des volets, mais dix pinceaux minces, effilés, pointus, touchait les têtes, les pieds, tous les nus en un mot des personnages qu'à l’aide de vastes cartons 1l avait au préalable soigneu-
sement décalqués sur les murs.