‹ Le roman d'un peintreChapitre 2 sur 7 · TITI · texte numérisé non relu

TITI

Cependant nos artistes menaient, en terre de Lauraguais, une vie fort discrète.

Retenus toute la journée à l’église par le travail, le soir venu, ils se retiraient au premier étage du presbytère, que le desservant de la paroisse leur avait alloué comme logement, et on ne les rencontrait pas plus dans les ruelles du village qu'au cabaret.

C'était tout au monde si, de temps à autre, à la nuit, en s’aidant de la guitare, on les entendait fredonner quelque chant de leur pays.

Fourquevaux éprouvait une déception

énorme. Ce fut d’abord de l'ennui, puis cela devint de la colère. Fourquevaux aurait voulu causer, connaître, savoir. Souvent les frères Pedroja, qui, pour emplir leur seaux, allaient à la fontaine du village, avaient été interrogés par de fines langues féminines. Quand le minois qui parlait était charmant, on le baisait à pleines lèvres; puis, au lieu de répondre aux curieuses, on s'enfuyait vers l'église en riant aux éclats.

Fourquevaux, furieux non-seulement de ne pouvoir caqueter avec les étrangers, — on a si peu de distractions au village! — mais aussi de ne pas être admis à se repaître les yeux de leur peinture, — de grands voiles tombant des voûtes les cachaient absolument, — Fourquevaux se mit à la fin en insurrection ouverte. Profitant d'une absence du curé, dont l'autorité

les eût maintenus, cinquante délégués de

ce peuple soulevé vinrent un jour frapper bruyamment à la porte de l’église.

Antonio Buccaferrata surgit brusquement sous le porche.

« Que voulez-vous ? leur cria-t-il.

— Nous voulons voir ce que vous faites.

— Ce que nous faisons n’est pas fini.

— Montrez-le tout de même.

— Nous ne voulons pas le montrer.

— À bas, les Italiens! à bas!

— Giovanni! Filippo!»

Les deux ouvriers rejoignirent leur patron. L’émeute recula : les vêtements, les visages des frères Pedroja, salis de toute espèce de couleurs, ici balafrés de jaune, meurtris là de taches saignantes qui ressemblaient à des blessures, l'avaient épouvantée.

« Vous n'entrerez pas, voussavez! dit

Buccaferrata fort pâle.

— Vous n'entrerez pas!» appuyèrent Giovanni et Filippo, levant leurs quatre poings fermés.

Il y eut un moment de silence. De part et d'autre, nos gens se mesurèrent des yeux.

C'est à cette seconde formidable qu'un garçonnet, qui pouvait bien avoir treize ou quatorze ans, se détacha du groupe des campagnards et marcha vers Buccaferrata.

« Monsieur Antonio, lui dit-il, je vous en prie, donnez-moi la permission, à moi, de voir vos tableaux. »

Au milieu des grognements sourds de Fourquevaux en révolte, la voix de l'enfant avait détonné comme une musique. Le maître peintre, dont l'œil fixe et froid ne quittait pas ses ennemis, abaissa un regard sur le jeune paysan. C'était un être long, maigre, chétif; mais sur ce corps étiré,

qui avait poussé trop vite, entre deux épaules étroites, légèrement pointues, se dressait une tête admirable d'intelligence et de vie. Plusieurs Primitifs et quelques maîtres de la Renaissance, Raphaël et Léonard entre autres, nous ont donné quantité de saint Jean-Baptiste aux cheveux crépus, minutieusement annelés. C'était, chez ce naturel du Lauraguais, la même chevelure blonde frisée, le même aspect sauvage que chez le mangeur de sauterelles de la Judée. Le front, rugueux, bossué de deux protubérances jumelles, comme si la pensée trop intense de ce cerveau à peine éveillé voulait forcer sa cloison, avait une singulière beauté ; les yeux gris, perçants et doux, rayonnaient d'enthousiasme contenu. Il se tenait un peu courbé en avant, semblable à une tige de froment de son pays

plant sous le faix d’un épi trop lourd.

Buccaferrata, en dépit d’un métier inférieur, fait peut-être pour comprendre le caractère etla noblesse de la face humaine, se complut à voir, à contempler une demiminute le gracieux modèle qui posait devant lui. |

« Et que te font mes tableaux, à toi, bambino ? lui dit-il enfin.

— J'aime tant les images !

— Comment t'appelles-tu ?

— Jean.

— Jean-Baptiste, sans doute?

— Non, Jean-Paul.

— Et ton père, quel est son nom?

— Laurens.

— Que fais-tu ?

— Je vais à l’école.

— Entre. »

Tandis que l'enfant franchissait le seuil

de l’église, environné, enveloppé des trois

artistes, Fourquevaux, subitement calmé, — dans une certaine mesure ne venait-on pas de lui donner satisfaction? — Fourquevaux se retirait tout glorieux de sa victoire, et résigné, pour être admis à voir les peintures, à attendre qu'elles fussent terminées, entièrement terminées.

Debout sur les échafaudages, notre petit paysan, à qui l’œuvre du maître peintre apparut tout à coup, demeura muet de saisissement. Ah! que nous étions loin des Heures romaines ! Laurens, qui depuis, chez nous, en Espagne, en Italie, a bu jusquà l'ivresse la belle folie de l’art, ne se souvient pas d’avoir éprouvé de bouleversement plus profond de sa vie. La fresque d’Antonio Buccaferrata, plutôt badigeonnée que peinte, représentait la fameuse Céne de Léonard de Vinci. L'enfant regardait ; les yeux dilatés jusqu'aux sourcils, il ne cessait

de regarder.

« Oh! celui-là! dit-il désignant un personnage du tableau qui retenait une bourse dans sa main crispée.

— Tu le reconnais? lui demanda Antonio.

— C'est Judas. »

Puis, après un nouveau recueillement, laissant pour ainsi dire éclater son âme trop pleine :

« C’est beau tout de même, balbutiat-il, c'est bien beau!»

Cette admiration naïve toucha Antonio Buccaferrata. |

« Aimerais-tu d’être peintre? lui- dit-il avec une émotion qui rendit sa voix chevrotante.

— Oh! si mon père voulait!

— Mais le veux-tu, toi ? le veux-tu?

— Oui, monsieur, murmura-t-il, sa tête

rousse dans les cieux ouverts.

— Justement, nous avons besoin d’un apprenti, maître, intervint Filippo Pedroja.

— Où est ton père ? insista Antonio.

— Aux champs.

— Et ta mère?

— Elle est morte.

— Allons trouver ton père. »

Le soir même, Jean-Paul Laurens était confié à Antonio Buccaferrata, et quelques semaines après, ayant aidé les frères Pedroja à atteler le mulet à la carriole, il s'éloignait de Fourquevaux, le cœur serré, mais résolu, les yeux troubles, mais éblouis par des lumières intérieures, les lumières de la vocation vraie qui laissent entrevoir

ES 2 4 l'avenir.

En 1851, il y avait à Toulouse, vers l’extrémité de la Grande-Allée, au lieu dit le Busca, dans le voisinage du Grand-Rond, un enclos environné d’une muraille basse du milieu duquel surgissait une masure de trois étages, décrépite et vermoulue. Les briques qui formaient les hauts jambages d’une porte charretière donnant accès en l'intérieur de cette sorte de ferme abandonnée, mangées par le soleil, rongées par la pluie, offraient aux yeux des crevasses où l’on aurait logé les deux poings. Un coup de vent, — de vent d’autan sans doute,

pour parler le langage languedocien, — avait

décapité l’un de ces jambages de son chapiteau; quant à l’autre, bien qu’entamé au fût, 1l conservait son couronnement, d'un profil gracieux, que surmontait un vase vert tout foisonnant de giroflées et de coquelicots épanouls.

Cette porte en ruine franchie, on avait devant soi une cour spacieuse, herbue comme une prairie, avec quelques grenadiers dans le fond; puis, à gauche, se profilait la maison d'habitation, flanquée d'un perron de huit marches, un peu délabré, un peu branlant, mais embelli d'une galerie italienne non sans élégance, que tapissaient pittoresquement des mousses vivaces, toute espèce de plantes pariétaires en plein élan de sève et de vie.

Un pigeonnier, énorme construction carrée, à créneaux, à petites ouvertures

rondes, à rebord très-saillant, comme on en

rencontre à chaque pas dans le pays, passait par-dessus les toits par-c1 par-là troués de la bicoque, pareil à une tour de défense, et communiquait à cette maçonnerie malingre, croulante, veuve d’ailleurs de toute bestiole, privée de tout roucoulement, nous ne savons quel caractère étrange, quelle touchante et douce poésie. Disons, pour achever le tableau, que la silhouette étique de cette métairie campagnarde, éclose à l’un des bas-côtés de la grande cité toulousaine, se découpait à vif sur un fond épais de verdure : les frondaisons des ormes et des platanes confondus-qui dénoncent les approches du canal du Midi.

C'est dans cette grange dévastée, à la fois feuillue et poussiéreuse, que, par une soirée torride du mois d'août, entra la carriole d'Antonio Buccaferrata arrivant de

Fourquevaux. Le mulet ne se soutenait

plus; quant aux hommes, exténués eux aussi par la marche et par la chaleur, ils se laissèrent aller tous trois dans l'herbe molle, et s'y étendirent délicieusement.

Le jeune Laurens, qui était un peu moins fatigué, — on lui avait permis de temps à autre de monter dans la carriole, — ahuri de voir ses compagnons de route le planter là pour se coucher, regardait dans toutes les directions avec une surprise hébétée.

« Ah! c'est vous autres! »-cria une voix.

Au même instant, une femme âgée, haute, maigre, accoutrée d'un jupon écarlate, la tête couverte d’un mouchoir blanc aplati, bizarrement agencé, se montra sur la première marche du perron.

« Taddeo! appela-t-elle.

— Nina, » répondit-on.

Un petit vieillard see, voûté, à barbe vé-

nérable, courbé sur un bâton, — l’image

fidèle du Temps appuyé sur sa faux, tel que certains peintres se sont plu à le représenter, — parut au seuil de la maison.

Taddeo et Nina descendirent l'escalier et se dirigèrent vers la charrette. |

« Eh bien, Misère, eh bien, nous n'avons plus de souffle dans le ventre, n'est-il pas vrai? Ah! povero! marmotta le vieux, promenant une main Carressante sur le poitrail du mulet, qui ruisselait.

— Débouclez-lui donc la bride, au lieu de le tourmenter, mon homme, glapit la grande femme maigre, qui décrochait les chaînettes de fer des brancards. |

— Piano, Nina, piano!» murmura Taddeo, paisible et continuant à consoler l'animal fourbu.

Misère, libre de toute entrave. se mit à brouter le gazon appétissant qui verdoyait

à ses pieds.

« Et toi, que viens-tu chercher par 1ci?

demanda la mégère au colllon rouge, interpellant d’un ton brusque notre garçonnet du Lauraguais.

— Je viens apprendre la peinture, madame, répondit l'enfant, qui tremblait.

— Nous n'avons pas besoin d’apprenti.

Va-t'en.

— Oui, madame, balbutia-t-1l, la tête perdue, je m'en vais vite. »

Effaré de l'accueil, il s’apprètait à se sauver, lorsque Antonio, se soulevant d'un bond de l'herbe où il était vautré, le saisit rudement,.

« Et où t'en vas-tu, nigaud? hurla-t-il.

— Chez mon oncle Benoît... Je suis venu à Toulouse déjà... Je connais mon oncle... [l'est imprimeur... Il demeure près d'ici, aux Allées Saint-Étienne. »

Ces phrases entrecoupées avaient été lan-

cées à toute vapeur, avec ce courage que l’épouvante communique aux enfants et qui ressemble beaucoup au désespoir.

« Je t'ai, je te garde! » lui dit Antonio, qui ne le lâcha pas.

Puis; allongeant un premier coup de pied vigoureux à l'aîné des Pedroja, un second non moins énergique au cadet :

« Allons, /e Roux! dit-il à Giovanni, lequel avait une tignasse de cheveux roux affreusement emmèêlée; allons, /e Norr!

dit-il à Filippo, dont la chevelure noire, soigneusement partagée par une raie blanche, lui retombait sur les oreilles comme deux ailes de corbeau, à la soupe! à la soupe! »

L'enfance jouit d'adorables privilèges, de celui-ci entre autres : il lui est impossible de connaître le malheur complet. La matu-

rité du cerveau seule, par la plénitude

qu’elle donne aux facultés, peut nous apporter l'entière conscience des écrasements de la fortune. |

Une fois allongé sur une botte de paille, dans un galetas, à la cime du pigeonnier solitaire de la Grande-Allée, Jean-Paul Laurens, éloigné pour la première fois de son père qu'il aimait tendrement, d’un frère aîné qui partageait ses jeux, des camarades familiers, soupira bien une minute en pensant au bon petit lit vide de Fourquevaux; mais finalement, en dépit de cils humides, ses paupières, ayant battu la générale, se baissèrent, et 1l s’endormit les poings fermés. ‘

Quand notre jeune artiste, — plus d’une fois, en terre de Lauraguais, Buccañferrata, pour l’encourager, lui avait prédit qu’il serait artiste comme lui, — quand notre

jeune artiste rouvrit les yeux, il ne fut pas

médiocrement surpris de voir, en un coin de la vaste pièce délabrée, sans meubles, où il se trouvait, le patron avec ses deux ouvriers, puis Taddeo et Nina. Le sol carrelé de la chambre disparaissait sous de larges feuilles de papier recouvertes de figures et de dessins d'ornementation. L’enfant, réveillé tout à fait à ce spectacle aussi nouveau pour lui qu’agréable, regarda curieusement. Antonio, d'intervalle en intervalle, plongeait la main en un immense carton effondré, en retirait encore une grande image, puis, l'ayant à peine honorée d’un coup d'œil rapide, la rejetait en maugréant. | | |

« Tu verras, mère, dit-il enfin de mauvaise humeur, s'adressant à Nina, occupée à retenir le carton qui s'affaissait, tu verras que je ne trouverai pas dans ce fouillis la

moindre Mort de sainte Anne.

— Le curé quiest venu Hier, dit Taddeo, demande pourtant que tu lui peignes une sainte Anne, il veut absolument une sainte Anne.

— Ca se comprend, interjeta Giovanni, puisque sa paroisse s'appelle Sainte-Annedu-Salat.. Sainte-Anne-du-Salat! Connu.

Auberge du Cog d’or, chez Gaspard Hortet dit /e Volailler…

— Eh, per Bacco, pourquoi ne.ferais-tu pas une sainte Anne avec ceci? » intervint Nina. |

Ramassant une des gravures éparses, elle plaça sous les yeux d’Antonio le célèbre Christ au tombeau de Titien.

Jean-Paul, fasciné, se hissa debout doucement et se pencha pour mieux voir.

« Tu comprends, fils, insista Nina, au lieu de Notre-Seigneur dans le linceul, tu

mettrais sainte Anne. »

Antonio examinait l’œuvre de Titien, et se taisait.

« Sans compter, dit Taddeo, développant * un énorme rouleau de vélin gris de poussière, que jai là le portrait, le véritable portrait de sainte Anne... Tiens, vois!

— Oh! pour ça, père, c’est beau, c'est très-beau! dit Buccaferrata, qui, n'ayant jamais visité le salon carré du Louvre, ne connaissait pas un des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, compris sous le numéro 481, la Vierge, l'enfant Jésus et sainte Anne. Allons, allons, ajouta-t-il rassuré, je me sortirai d'embarras, et demain nous pourrons nous mettre en ‘route pour l’Ariége. »

Dix mains recueillirent les estampes disséminées partout, les enfouirent dans le carton, puis chacun dégringola l'échelle

du pigeonnier.

L'enfant demeurait confondu du peu de cas que tout ce monde avait fait de lui. Il est certain qu'aucun visage ne s'était tourné de son côté. Il ne comptait donc pas dans cette maison? Il tenait tant de place dans l’humble logis de son père! Il acheva de s'habiller mélancoliquement, l'oreille perdue aux sonneries des cent cloches de Toulouse, à travers les volées desquelles, éclatait, de temps à autre, pareil au sourd fracas du tonnerre, Le grondement solennel d’un bourdon éloigné, l’âme en route pour Fourquevaux. C'était dimanche.

Notre garçonnet, un peu transi, à son” tour descendit l'échelle échelon paréchelon, lentement. Arrivé au bas, il s'arrêta. Sa physionomie pâle et triste s’éclaira à une pensée délicieuse, mais terrible : s’il se sauvait! À cette minute d’indécision, une main

s’abattit sur sa maigre épaule. O'joie! ce

n'était pas un coup, c'était une caresse.

Buccaferrata, planté devant lui, le regardait en souriant.

« Je suis sûr, petit, lui dit-il, devinant ses intimes préoccupations, qu'avant de quitter Toulouse, tu ne serais point fâché d’embrasser ton oncle Benoît.

— Oh! oui, monsieur Antonio, balbutiat-il rougissant, surpris qu'il était en flagrant délit de mauvais dessein.

— Bon, bon, je te mènerai chez lui...

Allons d’abord à la messe. »

Ils descendirent la Grande-Allée, traversèrent le Grand-Rond et gagnèrent l’église

Saint-Exupère, sur les Allées Saint-Michel,

L’oncle Benoît fut on ne peut plus charmé de voir son neveu; mais sa joie devint du ravissement, quand il apprit de la bouche de Buccaferrata qu’un jour le jeune Jean- Paul serait peintre.

« Un artiste dans ma famille! un artiste dans ma famille! » répéta-t-1l ébahi et regardant le petit par-dessus ses besicles à verres ronds comme des verres de montre.

Le hasard, qui se mêle parfois d’arranger merveilleusement les choses humaines,

voulait que ce matin-là l'oncle Benoît recçût

à diner — on diîne à midi à Toulouse — un professeur de l’École des Arts de la ville.

« En voilà un peintre fameux! s’exclama-t-il.

— Je le COnNALS, dit Antonio.

— Comment! vous connaissez Denis ?

— J'ai été modèle à l'École pour les enfants, comme le sont encore Taddeo et Nina pour les vieillards. » |

Les douze coups de midi retentirent à l'horloge de la métropole de Saint-Étienne.

Denis entra. C'était un homme de cinquantecinq ans environ, plutôt petit que grand, à ‘la chevelure en broussaille, à la joue creuse, à la mine ravagée. La moustache, grise, retombait lamentablement en pointes aiguës sur son menton sec et dur comme un caillou. L’œil était vif.

« Les escargots sont-ils prêts? demanda-

til, allant à la table aussi droit qu’un boulet de canon.

— Ils sont prêts, répondit Benoît, se frottant les mains tout aise.

— Et la sauce verte?

— On hache le cerfeuil.

— Et le vin?

— J'ai du narbonne; il est un peu gros, je ne dis pas, mais avec de l’eau.

— De l’eau! Va donc vider ta cruche dans le canal, cela lui fera toujours un peu de bien. Crois-tu qu'il me fasse peur, ton narbonne, par exemple? S'il est gros, je serai plus gros que lui, voilà. »

Il prit une chaise et s’assit délibérément. *

L'amphitryon présenta son neveu et Buccaferrata à son hôte. Le professeur Denis tira assez rudement l'oreille au jeune Laurens, qui supporta la caresse en grimaçant,

mais sans crier; puis, ayant avisé Antonio :

© « Diable! diable! mon garçon, lui dit-il,

tu as poussé comme la mauvaise herbe depuis mon grand tableau de Jésus au milieu des docteurs. Aujourd'hui, avec ta belle barbe tombante, le ton mat de ta peau, tu ferais un Christ en croix magnifique. »

Un plat de grossière faïence rouge fut déposé au milieu de la table. Les escargots bouillis formèrent une montagne fumante entre les convives. Par-ci par-là, les cornes, flasques, réduites, des malheureux limaçons, sortaient piteusement des coquilles brunes, blanches, striées d’arabesques élégantes et fines.

« Allons-y, les enfants! » s’écria le professeur Denis.

Et, dans son assiette, les escargots brüûlants dégringolèrent avec le joli bruit d’une poignée de noix.

« Voyez-vous, mes amis, continua-t-il fai-

sant, à l’aide d’une büchette affilée exprès, sortir prestement.hors de sa logette la chair enroulée du colimaçon, voyez-vous, je n'ai jamais pu manger des escargots qu à Toulouse. [ei seulement on prend les précautions suffisantes pour que les bêtes jeünent longtemps avant d’être mangées, ici seulement on s'entend à préparer la sauce.

Ah! la sauce, quel poème! C’est le cas de le répéter, quand il s’agit des escargots de vigne, bien entendu : La sauce vaut le poisson. — Ayez un jaune d'œuf, délayez-le en l’arrosant avec notre huile du Midi si douce, ajoutez.

— Quelques bouteilles du bon coin, interrompit Benoît, dont le stylet pointu n'était pas maladroit à la besogne.

— Au fait, sion essayait ton vin noir de Narbonne? »

1 versa des rasades de droite, de gau-

che, sans s’oublier naturellement. Les verres apparurent épais, lourds, opaques ; c'était à croire qu'on venait de les remplir avec de l'encre.

« Dis donc, compère, cria Le professeur Denis, s'adressant à l’oncle Benoît, en train d’essuyer la moustache violette que le narbonne avait laissée sur sa lèvre fraichement rasée, la lèvre des dimanches; dis donc, compère, en voilà une couleur riche et qui nous dédommage du suresnes clairet que nous avalâmes si souvent à Paris!

— Paris? interrogea l’autre, dont les yeux s’'écarquillèrent sous le luisant des lunettes.

— Toi, tu travaillais à l'imprimerie Banardel, rue des Mathurins-Saint-Jacques; moi, je peignais rue des Marais-Saint- Germain, près de l'École des Beaux-Arts. Bigre! il y a trente ans.

— En effet, j'étais chez Banardel, associé

Ve

de M. Brosselard, murmura le bonhomme, ému aux souvenirs de sa jeunesse qui lui arrivaient en foule.

— Toi, tu devais renouveler la typographie française par l'invention de nouvelles machines, et moi, élève préféré de M. Ingres, je devais renouveler la peinture. Rien que ça à nous deux !.

— Oui, la fameuse machine que j'avais baptisée l’'Expéditive-Benoît, avec une coupeuse pour le papier et une plieuse pour les journaux. C’est toi qui avais dessiné toutes les pièces du monstre. |

— Un dimanche, dans le bois de Meudon, sur les genoux complaisants de Virginie.

— Virginie la blonde, comme tu l’appelais…

— Eh bien, que reste-t-il de tant de rêves caressés, de tant d’ambitions qui nous

gonflaient le cœur à croire que nous n'avions

que ca dans la poitrine? gémit Denis avec un ricanement cruel.

— Peu de chose.

— Ün vieux typographe à moitié aveugle d’une part; de l’autre, un vieux barbouilleur qui n’a rien su tirer de son pinceau.

— Ïl me semble pourtant, monsieur Denis, hasarda timidement Buccaferrata, que Jésus au milieu des docteurs. »

La sincérité de cette protestation, au lieu de calmer le peintre par un chatouillement délicat à son amour-propre, dans les dispositions amères où il se trouvait ne réussit qu'à l'irriter.

« Vas-tu te taire, imbécile! Est-ce que tu sais ce qu'est la peinture, toi? Parbleu!

compare-moi tout de suite à Raphaël avec mon Jésus au milieu des docteurs! »

Il atteignit son verre plein et le vida d’un

trait.

Antonio Buccaferrata, qui ne manquait ni de courage ni tout à fait d'esprit de repartie, demeura atterré. C’était un professeur de l’École qui avait parlé, et, malgré qu'il en eût, l’ancien modèle se sentait pénétré de respect.

Il régna un long silence, pendant lequel on n’entendit d'autre bruit que celui des coquilles d’escargots retombant, une fois vides, dans les assiettes encombrées.

« Alors, c’est bien difficile, la peinture? ) demanda tout à coupune voix claire d'enfant.

Le professeur des Arts de Toulouse hocha la tête, puis attacha sur notre jeune paysan du Lauraguais, qui avait eu l’audace de l'interroger, des yeux à la fois féroces et chercheurs, où le narbonne visiblement avait allumé son brasier. Jean-Paul, effrayé, baissa le nez.

«Relève donc ta frimousse, gamin, qu’on

t’observe un peu, » commanda Denis de ce ton d'autorité rude qu’il savait prendre à l'École.

Le petit ne se le fit pas dire deux fois.

« C'est drôle, articula lentement le professeur, ayant l’air de se parler à lui-même, c'est drôle comme ce polisson ressemble à .

un portrait que j'ai vu quelque part... Ge portrait était grand comme la main, mais c'était un incomparable chef-d'œuvre. »

Il rejeta sa lancette à escargots, et, tantôt arrêtant son regard sur l'enfant, plein de trouble, tantôt le repliant pour ainsi dire en soi afin d'éclairer ses souvenirs confus, il tomba en une immobilité absolue.

« Parbleu! fit-il se touchant le front, m'y voici.». Ce portrait, je l’ai vu, il y a vingt-cinq ans, à Florence, dans la galerie Borromeo.….

— Il représentait? demanda Benoît,

intrigué.

— C'était l’œuvre d’un vieux maître, de Signorelli, je crois.

— Il représentait ?.. insista l'imprimeur.

— ‘Michel-Ange enfant. »

L’oncle Benoît, de saisissement, laissa glisser de ses doigts l’escargot qu'il tenait; puis il rit à gorge déployée. |

« En voilà une vieille bête de typographe!

gronda le professeur, offensé.

Le Maintenant tu te fâcheras si M. Antonio te compare à Raphaël, toi qui ne crains pas d'affirmer que mon neveu Jean, de Fourquevaux, ressemble à Michel- Ange. » |

Et de rire de plus belle.

« Nom de Dieu! s'écria le vieux peintre, frappant un grand coup sur la table, crois-tu que, si, par hasard, cet enfant possédait le masque de Michel-Ange, il dût nécessaire-

ment avoir son génie? Sois tranquille, ton

Cr OT

neveu peut nous montrer au beau milieu de sa face le nez écrasé d’un grand homme, et ne pas cesser d’être un imbécile comme toi.

— Denis!

— Denis... Denis... J'en ai par-dessus la tête à la fin...»

Et, menaçant son ami de ses bras tendus, il ajouta avec un désespoir farouche qui attestait des blessures intimes cuisantes :

« Ne t’ai-je pas défendu cent fois de me parler peinture? Pourquoi me parles-tu peinture? Tu sais bien qu'autant vaudrait m'enfoncer un couteau dans le ventre. Si j'ai raté ma vie, c'est mon affaire; mais je ne veux pas que l’on me retourne sur le gril jusqu’à la consommation des siècles, entends-tu ?.. On n’a pas réussi, tant pis!

cela ne regarde personne... À défaut de gloire, il me reste la bouteille, voilà! Et

maintenant allez au diable tous!... Moi je

donne ma démission et du narbonne et des escargots... Bonsoir, la compagnie! »

Bien qu'il titubât outrageusement, avant qu’on püt le retenir il avait franchi la porte.

« Adieu, Jean, sois bien sage et bien obéissant avec M. Antonio. Je suis obligé de courir après Denis; dans l’état où il est, il serait capable de se jeter dans la Garonne. »

L'oncle Benoît disparut.

Une minute après, l'apprenti et son patron revenaient vers le Busca. Toulouse était pleine de soleil, de poussière, de gens endimanchés allant aux vêpres dans le tumulte splendide des cloches lancées à

toute volée.

Par cette température sénégalienne d'août, le voyage fut interminable de la Grande-Allée à Sainte-Anne-du-Salat. Sans parler des haltes nombreuses aux endroits un peu ombragés, où sous les arbres coulait quelque mince filet d’eau claire, on s'arrêta, deux fois pour y coucher, cent fois pour s’y désaltérer, aux divers bouchons échelonnés le long de la route poudreuse qui, de Toulouse, pique droit vers les Pyrénées,

Ce fut seulement le troisième jour après leur départ que, vers les cinq heures de relevée, Antonio Buccaferrata, les frères

Pedroja, notre jeune apprenti Laurens,

arrivèrent en vue du village où ils devaient travailler. Pour le coup, soit émotion aux senteurs savoureuses de l'écurie, soit épuisement de forces, Misère, qui avait entendu le patron battre des mains en apercevant, à travers une plantation obscure de noyers, le clocher de l'église de Sainte-Anne, Misère, joyeux ou rendu, s'affaissa dans les brancards. 3

« Comment, tu te trouves mal devant la crèche, toi, dit Antonio qui, moyennant un coup de fouet dûment appliqué, réussit à planter la rosse sur ses sabots... Allons, vous autres, aux roues! » cria-t-il, s’adressant à ses ouvriers.

Il maintint le mulet par la bride, tandis que les Pedroja poussaiert vigoureusement la carriole, et tira vers l'auberge du Cog d’or, à deux portées de fusil du hameau.

Ce n’était pas la première fois que les Ita-

liens, en tournée artistique, pour citer une expression ambitieuse de Buccaferrata, prenaient gîte au Cog d'or, chez Gaspard Hortet, le marchand de volailles, /e Volailler, dans le patois du pays. Aussi furent-ils grandement surpris, ayant pénétré dans la cour de l'hôtellerie, encombrée comme toujours de cages farcies de poules, de coqs, d’oies, de canards, gloussant, glapissant, gratitant, de ne voir paraître ni la servante Justine, ni le valet Prosper, pour leur faire accueil.

« Ohé, Gaspard, ohé! » cria Giovanni.

Rien ne bougea.

«Il n'y a donc personne? demanda Filippo, se tournant vers la porte de l’auberge entre-bâillée.

— Gaspard! Gaspard! » hurla Antonio d'un accent de voix énergique, presque me-

naçant.

Une tête hérissée de cheveux gris, à grands traits immobiles et noirs, comme taillés dans du vieux chène, passa à l’une des fenestrelles de la facade, au-dessus de la potence où grinçait l'enseigne : Au Coq d’or. Cette façade, haute de deux étages, affectait au soleil couchant la blancheur crue d’une mosquée.

« Chut! » articula l’aubergiste, se posant un doigt sur les lèvres. |

Incontinent il disparut de son trou, et la fenêtre se referma.

Cependant les frères Pedroja, notre apprenti, avaient dégagé le mulet de la carriole, et Misère, délivré de la sellette et du collier, léger, un peu rafraichi déjà, en s’étirant les membres, prenait le chemin de l'écurie.

« Tu es donc bien pressé de mordre à la

pitance, toi, grand poilu? lui dit Buccafer-

rata l’arrêtant. Attends un peu. Est-ce que nous savons ce que veut dire Gaspard avec son chut... Eh bien! voyons, vous, continua-t-il, apostrophant /e Volailler qui parut au seuil de l’auberge, faudra-t-il que nous crevions de famine devant vos cages remplies à souhait?

— Ne criez pas si fort, monsieur Antonio, s’il vous plaît... Chut!... »

Le maître peintre regarda Gaspard Hortet avec curiosité. Sous sa couleur bistrée, la face de cet homme était fort pâle, et tout son air semblait singulièrement abattu. Il tremblait presque.

« Alors, le commerce ne va pas? lui demanda-t-il vaguement inquiet.

— Ce n’est pas le commerce, monsieur Antonio... Sice n’était que le commerce!

— Et qu'est-ce que c'est? interjeta Gio-

vanni surnommé /e Roux.

— C'est ma femme, voilà!

— Votre femme! s’exclama Filippo surnommé le Notr, subitement attendri1.

— Qu’a-t-elle? insista le patron.

— Oh! elle n’a plus rien. Figurez-vous cela si vous pouvez : depuis hier soir, ma femme est morte.

— Morte! glapit notre garçonnet de Fourquevaux, effaré. |

— Cet accident tombe bien mal, continua l’aubergiste, pleurnichant. J'ai là près de cinq cents bêtes que je devais vendre à Tarbes. Pour arriver à temps au marché, il fallait juste partir aujourd'hui... C’est égal, tout de même ça n’a pas le coffre trèssolide, une femme! L'autre jour, Hortette m'aide à charger la charrette que mon garcon est allé mener à Toulouse... Des dindons de Saint-Lizier, monsieur Antonio, des

dindons magnifiques, et gras! Elle suait

un brin, la pauvre créature, quand nous eûmes fini d'assujettir les cages avec les cordes. Ces dindons étaient si lourds!.… Première qualité, monsieur Antonio, première qualité. Vous comprenez, on a son amour-propre, lorsqu'on passe pour le plus fameux marchand de volailles de l’Ariége… Moi qui n’entends pas malice à la santé des gens, des femmes principalement, je lui dis comme ça: — «Bois donc, Hortette ; un verre « d’eau fraîche n’a jamais fait de mal à un « chrétien. » — Elle m'écoute, va au puits et monte un seau aussi clair qu'un miroir.

Elle se penche, je me penche avec elle. A moi, l’eau me fait autant que le vin. Tout ça file sans me toucher la luette... La charrette sort de la cour, et j'accompagne le fillot un bout de chemin avec des recommandations pour la vente de nos bêtes plus

tendres que le beurre.

— Dans ce cas, interrompit le maître peintre, préoccupé, vous n'allez pas pouvoir nous loger et nous nourrir? |

— I] ne manquerait plus que ça, par exemple! se récria le bonhomme. Si ma pauvre femme est morte, c’est un grand malheur. oh! un grand malheur... mais moi je n'ai pas encore descendu la garde, et je suis encore aubergiste. »

Le paysan, âpre au gain, pour prendre en quelque sorte possession de la pratique qui menaçait de lui échapper, poussa du pied la porte du Coq d'or, qui s’étala grande ouverte.

« Entrez! ditil. Chez Gaspard Hortet, on loge toujours à pied et à cheval. »

Il s'empara adroitement du licol de Misère et l’introduisit dans l'écurie, tandis que les peintres ambulants, rassurés sur le vivre et le couvert, franchissaient le seuil de

l'hôtellerie.

Nos voyageurs, exténués, ruisselant de sueur, en véritables lazzaroni se couchèrent à demi sur des bancs fixés autour d’une table massive de châtaignier. Le petit Jean- Paul seul demeura debout contre l’unique battant de la porte d’entrée, n’osant avancer, tremblant à l’idée qu'à deux pas de lui, quelque part, se trouvait une morte, disposé au moindre signe suspect à lever le pied et à s'échapper à travers champs.

« Je vous réponds, les amis, poursuivit Gaspard reparaissant, que votre mulet ne lira pas la gazette au Coq d’or. Pour le quart d'heure, il essaie une luzerne de cette année dont il vous donnera des nouvelles.

— Et nous autres, quand essaieronsnous quelque chose? s'informa Giovanni, lequel mangeait encore mieux qu’il ne bu-

vait, ce qui était à merveille.

— Vous autres, vous n'attendrez pas longtemps. »

Et, d'un tour de main, avec la même aisance qu'il eût mise à cueillir une prune sur une branche, cueillant une oïe qui passait par là, il lui allongea le col sur un billot et lui fit sauter la tête d’un coup de couperet qui fut un éclair.

« Tenez, pour commencer, plumez-moi ce morceau! » dit-il lançant à l’aîné des Pedroja la bête toute frémissante, toute chaude, tout ébouriffée.

L'oie, bien que décapitée, s’échappa des mains de Giovanni et fit dix pas, arrosant le carreau du Coq d'or de jets de sang énormes et pressés.

Le spectacle hideux de ce volatile vaguant en aveugle, tombant par la perte subite de sa vie qui s'en allait à flots, puis

se relevant quand on voulait le saisir,

parut amuser beaucoup /e Roux, homme rude, à face rébarbative, éclairée par deux petits yeux durs, rouges sur les bords, à chevelure droite de pore-épic, car il rit aux éclats sans nulle retenue.

« Chut donc! » lui souffla l’aubergiste, à qui revenait le souvenir de son malheur.

Mais Giovanni, poursuivant l’oie qui battait des ailes dans une suprême détresse, s’apandonna de plus beile à sa débordante hilarité.

« Le Roux ! » cria Antonio, pâle, le menton serré.

L'aïné des Pedroja devina que le patron ne se divertissait pas outre mesure à cette scène cruelle; 1l s'empara de l’oie qui ne se défendait plus, et se sauva avec son aubaine

à travers la cour.

Tout en empilant des brindilles sèches

de noyer dans l’âtre éteint pour préparer la

flambée qui devait rôtir la bête, Gaspard Hortet marmottait des paroles où coulait librement sa douleur. Filippo avait suivi son frère et l’aidait à dépouiller la bête; quant à Buccaferrata, toujours étendu sur le banc, et à notre apprenti de Fourquevaux, encore en faction à la porte de l'hôtellerie, ils entendirent les lamentations du Volailler.

« Pourtant qui croirait qu’un coup d’eau fraîche pent nous tuer, pauvres humains que nous sommes, aussi sûrement qu'un

coup de fusil... Ma brave femme! elle était

si vaillante, si entendue à toutes les beso-

gnes, tant à celles de l’auberge qu’à celles de la basse-cour!... Ah! la volaille, comme elle savait en prendre soin ! Elle vous aurait nourri des régiments de dindons avec rien.

Si elle m'avait laissé son secret au moins en partant! Moi, je suis si peu esprité

que je ne puis faire qu'une chose : donner

du grain, toujours du grain... Et c’est si cher, le grain, cette annéel.… » -

Il battit le briquet, puis sur l’amadou fumant appliqua une longue allumette soufrée, une allumette ariégeoise fabriquée avec les brins desséchés du genèêt.

« M. le curé a bien raison de dire que la mort nous prend la vie comme un voleur nous prendrait notre argent... C’est bientôt bâclé, je vous assure, les amis... Moi, je fais la conduite à mon fillot jusqu'au Salat, et je rentre. Je trouve Hortette blanche comme un linge et froide comme la chaîne du puits... Oh! le puits, quel tour il lui a joué. Le médecin est bien venu de Prat, mais les médecins ne sont pas le bon Dieu, et, après avoir agonisé trois jours.

— Elle n’est restée malade que trois jours? demanda Antonio, arraché par le pé-

tillement des branchettes dans la flamme

à la somnolence qui l’engourdissait doucement. »

L’aubergiste se tourna et montra un visage ruisselant de pleurs.

« Trois jours, monsieur Buccaferrata, rien que trois jours. Cette eau lui avait glacé l'estomac, voyez-vous... Enfin, quand le garçon sera revenu de Toulouse, on tàchera d'aller vendre à Tarbes cette volaille qui nous dévore vifs, et peut-être réussirons-nous à nous tirer d'affaire tout seuls, maintenant... C est comme ca la vie...

— Voici quelqu'un! » cria Jean-Paul aux aguets.

En effet, un homme traversait la cour nonchalamment.

« Eh bien, Prosper? lui cria Hortet, l'interrogeant.

Prosper, un épais garçon de vingt-cinq

ans, petit, trapu, le type parfait du paysan.

LE ROMAN D'UN PEINTRE. ea 2:

pyrénéen, ne se troubla pas le moins du monde et avança lentement.

« Eh bien? lui répéta l’aubergiste.

— M. le maire n'était pas à la mairie, répondit l’autre, qui toucha enfin le seuil de la porte; mais j'y ai trouvé M. le maître d'école, à la mairie.

— Que t’a-t-il dit?

— Rien. Il a écrit sur un grand registre, puis il m'a baillé un billet pour M. le curé.

— Et M. le curé, t’a-t-il dit quelque chose, lui ? |

— Il m'a annoncé que l'enterrement serait pour demain matin avec la fraîcheur, plutôt à cinq heures qu'à six.

— Et Justine, où l’as-tu laissée ?

— Elle est restée au village. Il fallait bien prévenir le monde.

— Nous avons des étrangers à la maison.

Allons, vite, au tournebroche ! »

Tandis que Prosper, qui n'était guère plus alerte aux œuvres de la mangeaille qu’à toute autre besogne, se hissait sur une chaise aussi prestement que le lui permettait sa carrure, débrouillait la longue chaînette du tournebroche, en remontait au moyen d'une manivelle solidement articulée le poids énorme, /e Volailler, à qui Giovanni et Filippo venaient de restituer l’oie plumée à belles griffes, la vidait, la flambait, la ficelait et finalement lui passait l'épée au travers du corps.

Au moment où la bête, cuite à point, allait être retirée du feu, Justine, la servante du Cog d’or, arriva. C'était une plantureuse et jolie fille, haute en couleur, à l'œil vif, à la langue bien pendue. En vain Gaspard, qui, tout en vaquant à la cuisine, avait des secondes de recueillement attristé,

voulut-il à plusieurs reprises imposer si-

lence à sa domestique détaillant la mine que les gens du village avaient faite à la nouvelle de la mort d’'Hortette, il ne parvint pas à mettre un frein à son éloquence enragée. Pour une parole, Justine en rendait cent, puis elle allait et venait avec fracas autour de la table, posant une assiette, un couvert, une bouteille, un pain, et ne cessait de bavarder.

« Assez! assez! lui cria l’aubergiste, exaspéré à la fin.

— Pardi! continua cette pie borgne, je comprends que vous cherchiez à me fermer le bec. Vous avez peur que je répète comme ça que c’est vous qui lui avez dit de boire de l’eau du puits... Pauvre Hortette!...

Pécairé !... »

Elle n’avait pas articulé ce dernier mot en son patois que, sur ses joues rondes,

fraîches, grasses, s’abattait un soufllet large

et retentissant. Au lieu de bondir sous l’affront, Justine, subitement matée, penaude, honteuse comme une petite fille, s’assit sur une chaise basse et ne bougea plus.

« Monsieur Antonio, dit l’hôtelier du ton le plus calme, ne m’en veuillez pas de vous avoir si mal reçu aujourd'hui. Vous savez, on n'a pas toujours du contentement à revendre... »

Et, couvant d'un regard satisfait l'oie, dorée, ruisselante de jus, qu'il tenait dans

une jatte de grosse faïence mordorée :

« Si elle n’est pas tendre, que j'y perde mon nom | »

Buccaferrata, Giovanni, Filippo, Jean- Paul, qui se décolla de la porte, se précipitèrent vers les bancs, et chacun, ayant saisi fourchette et couteau, prit gravement une

attitude de combat.

Vers le milieu de la nuit, Jean-Paul Laurens, dont on nous pardonnera d'analyser un peu longuement les premières sensations, si décisives dans la vie des artistes, après avoir dormi plusieurs heures de ce sommeil lourd, accablé que provoquent de trop grandes fatigues, se réveilla en sursaut. [1 passa une main sur son front moite comme pour secouer un reste de cauchemar, et promena autour de lui des yeux vagues, où l’âme, engourdie dans l’affaissement général des organes, n'était pour

ainsi dire pas encore remontée. Enfin son

regard pétilla dans l'ombre. Évidemment le cerveau, obscur, s’éclairait par degrés, et peu à peu l'enfant entrait dans l'entière possession de sa pensée.

Ce qui frappa tout d'abord notre jeune paysan du Lauraguais, quand le dernier lambeau de brume eut été dissipé, ce fut l'immense clarté répandue dans la vaste chambre où il s'était couché sans lumière, à la suite d’un copieux repas. Pourquoi avait-on négligé de fermer le volet de la fenêtre, demeurée ouverte devant lui?

L’envie lui vint de clore ce volet, d’en fixer le crochet de fer dans son anneau. Il le voyait, cet anneau, rivé au pied-droit de l’étroite fenestrelle et luisant là-bas comme un œil. In’osa pas bouger, et, se retournant, tenta un effort pour se rendormir.

Après avoir, durant cinq minutes, laissé

sa tête enfouie au plus noir de l’oreiller,

presque sous les couvertures, le pauvre apprenti, épeuré sans trop démèéler pourquoi, dans l’étouffement où il se tenait plongé sentait son esprit lui échapper par intervalles, son front s’alourdir délicieusement, lorsque, d'un mouvement brusque qui eut quelque chose de galvanique, il se dressa sur son séant. Il ne pouvait sy méprendre, on avait parlé.

Qui parlait? Que disait-on ? D'où venait la voix ?

Il écouta de ses deux oreilles dressées, rendues plus longues par une attention inouie. Buccaferrata, étalé sur un lit trèsbas à l’autre côté de la pièce, ronflait avec des grondements d’ophicléide. Chose bizarre! soit fatigue, soit paresse, après les solennelles agapes de l’oie rôtie, le peintre n'avait pas quitté son pantalon et dormait

à moitié vêtu.

Le petit, rassuré tout à coup, regarda son maître. Une sorte de reconnaissance mouillait ses yeux. Certainement c'était M. Antonio qui lui avait fait peur. Oh! il n'aurait plus peur désormais, et il conçut la résolution hardie d'aller accrocher le volet. Il se leva, en effet, sans ia moindre hésitation. Il hasarda quelques pas bravement. Le malheur voulut que, dans sa marche héroïque du lit à la fenêtre, Laurens, qui malgré tout ne maïîtrisait pas les mouvements de sa machine surexcitée, heurtât une chaise au passage.

Un bruit épouvantable se fit entendre.

Incontinent, Buccaferrata se trouva debout.

« Où vas-tu donc, bambino? s’écria-t-il, saisissant au bras l'enfant plus mort que vif.

— Je voulais fermer la fenêtre.

— Tu as froid ?

— Non, j'ai... »

Le mot peur ne put pas sortir de sa gorge serrée, tarie.

« Couche-toi et dors, innocent... Il faut laisser le volet ouvert... Nous étoufferions.. Cette oie de Gaspard. »

Comme Jean-Paul, penaud, regagnait son lit, une porte s’entre-bäilla au fond de l'appartement. Justine et Prosper parurent dans une bande lumineuse qui s'étala avec l'éclat d'une nappe blanche sur le carreau.

« Est-ce qu’il vous arrive quelque chose, monsieur Antonio? demanda la servante du Coq d’or empressée.

— Non; c’est l'apprenti qui a fait tomber mon sac et mon carton à dessins. |

— Si je vous aïdais à arranger tout ça, monsieur Antonio?» insista Justine d’un

ton d’obséquiosité aimable.

Et, sans attendre la réponse du peintre, occupé à renouer les brides de son carton, rompues sous l'énorme poids des paperasses, elle ramassa les clés de saint Pierre qui avaient coulé du sac, la couronne de fer-blanc d'un roi mage, le sceptre en bois doré de l'enfant Jésus et autres wttés.

« C'est bien joli, toute cette marchandise ! » dit-elle minaudant.

L'Italien la bombarda d'un regard terrible. Ce coup de feu ne parut pas intimider beaucoup Justine, car, au lieu de retourner vers l'endroit d’où elle était sortie, elle marcha jusqu’à la fenêtre et s’y installa, ses deux coudes nus appuyés sur la pierre de taille, avec une nonchalance aïsée qui ressemblait à une provocation.

« Eh bien, Justine, vas-tu rester là jus-

qu’à l’année prochaine? demanda Prosper,

lequel, tenant à la main un cierge allumé, fit trois pas dans la chambre.

— Jésus-Maria ! on ne peut donc pas respirer le frais une minute? répondit-elle sans se retourner.

— Alors, tu veux que j'appelle Gaspard? » dit le paysan, dépité.

Il développa une de ses mains devant la flamme de sa longue chandelle, vacillante aux approches de la fenêtre, et se penchant vers la fille du Cog d’or, que Buccaferrata serralt de près :

« Et la morte, malheureuse? etla morte?

lui répéta-t-il.

— La morte ? interrogea le peintre.

— Elle est là, » souffla Prosper.

Il désigna la porte du fond, grande ouverte maintenant. On apercevait quantité de flambeaux brülant sur des blancheurs

de nappes tendues.

Buccaferrata, au moment de se placer à la fenêtre à côté de Justine, recula de plusieurs semelles et demeura immobile, subitement glacé.

« Vous comprenez bien, monsieur Antonio, vous qui êtes un homme raisonnable, se hâta d’insinuer Prosper, que nous ne pouvons pas laisser cette pauvre Hortette seule cette nuit. Dieu nous punirait certainement. D'abord, c'est nous autres qui avons demandé à Gaspard de veiller notre maîtresse. Il l’aurait bien veillée, lui, encore qu'il ait beaucoup de peine à se tenir sur ses jambes. Songez, Gaspard ne vit pas depuis trois jours. Il a un chagrin, un chagrin! Puis toute cette volaille qui dépérit..… »

Et tirant Justine par ses jupons :

« Viendras-tu, toi, mauvaise graine de fille ? »

La servante, rudement secouée, craignant pour sa robe d’indienne à ramages toute neuve, — elle s'était endimanchée pour aller cancaner au village, — quitta la fenêtre; mais, au lieu de suivre Prosper déjà en marche, elle inclina vers Buccaferrata, dont l'œil curieux, inquiet, fasciné, errait du côté de la chambre de la morte.

« Bonsoir, monsieur Antonio, lui ditelle, se plantant devant lui et le dévisageant avec hardiesse.

— Bonsoir, la fille! » articula l'Italien,

indifférent.

Le jeune Laurens, étendu dans son lit, où il ne savait comment goûter un peu de repos, n'avait pas perdu un mot de cette scène entre son patron et les domestiques du Coq d’or. Il éprouva un singulier soulagement quand Justine et Prosper se furent retirés; toutefois il leur en voulut de ne pas avoir refermé la porte de la chambre où Hortette, dans une illumination dont la nuit redoublait l'intensité, commençait à dormir son dernier sommeil. Les lueurs qui s'échappaient de là-bas se traïînaient jusqu'à

son lit, et il n'aurait eu qu'à se baisser

pour les toucher du bout des doigts. Il fit un bond sur la paillasse et se tourna de l’autre côté pour ne plus voir l'éclat si effrayant des cierges et des bougies.

Jean-Paul fut bien surpris, laissant, en dépit de lui-même, vaguer ses yeux vidés de sommeil par une inquiétude harcelante, de découvrir à droite et à gauche de terribles sujets d'alarme. Quoi! son maître, qu'il avait cru recouché et déjà ronflant de nouveau, se tenait à la fenêtre! Pourquoi restait-1l là? que faisait-l?... Peut-être avait-il peur.

À cette pensée, qui établissait entre M. Antonio et lui une sorte de communauté morale, sa bouche altérée de paroles s’ouvrit à son insu, et ce mot unique s’en échappa, sourd comme un appel d’angoisse :

« Monsieur.

— Comment ! tu ne dors pas, petit? lui dit Buccaferrata d’un ton affectueux.

— Non, monsieur Antonio; et vous ?

— Moi, je regarde la vallée du Salat. Elle est magnifique, cette vallée, sous la lune si claire.

— Vous ne vous occupez pas d'Hortette, au moins ?

— De la morte ?

— Oui, de la morte.

— Mais si, parbleu! je m'occupe d'elle.

— Et moiaussi, beaucoup.

— Toi?

— Si vous me permettiez de me lever, je regarderais la vallée du Salat avec vous.

— Il est drôle, cet enfant, murmura Buccaferrata se parlant à lui-même. Il aime la nature déjà... Mais lève-toi, bambino, si ça te fait plaisir, » lui dit-il.

Jean-Paul eut un saut de carpe, et, fris-

sonnant tout ensemble de malaise et de joie, vint se poser, se blottir à côté de son maitre, absorbé pour le quart d'heure en une profonde méditation.

Pourquoi M. Antonio regardait-il tantôt la terre, tantôt le ciel? Pourquoi surtout se taisait-1l ? — Pauvre petit! il n’en savait rien.

Tout à coup l'Italien développa son bras droit par un mouvement qui parut irrésistible, et articula ces quatre mots :

« Comme c'est beau!

— Quoi? osa interroger l'enfant, qui avait ouvert ses yeux plus grands et n’avait rien vu.

— Regarde donc ce ciel éclatant, puisque tu veux être peintre.

— Qu'est-ce qu’il y a au ciel, monsieur Antonio ?

— Et ces arbres là-bas, quelle énorme

tache noire après le brillant de là-haut! * — Une tache noire ?

— Quel contraste admirable entre ce ciel si bleu, avec sa grosse lune ronde comme une meule, et cette masse si sombre des châtaigniers! Sans compter le Salat, dans le creux du vallon, qui jette une raie d'argent vif.

— Le Salat ?

— Écoute.

— Je n’entends rien.

— Tu n’entends pas le bruit de l’eau?

— Si fait! si fait !..…. C’est bien joli, monsieur Antonio. »

L'enfant n’entrait pas dans l'enthousiasme de Buccaferrata, n’en pénétrant pas suffisamment l'objet, mais sa sensibilité exquise l’aida à deviner qu'il se passait quelque chose d’extraordinaire à Saint-

Anne-du-Salat, car jamais, à Fourquevaux,

d'aucune bouche :l n'avait ouï des paroles semblables à celles qui venaient d’être prononcées. Encouragé par l'espérance obscure qu'un jour peut-être 1l comprendrait tout ce qu'il ne comprenait pas maintenant, avec cette confiance superbe et naïve, marque des élus encore ignorés d’euxmêmes et de tous, qui seront capables d’accomplir leur destinée :

« N’est-il pas vrai, monsieur Antonio, dit-1l, que vous m’enseignerez tout ce que vous savez ?

— Tout, mon garçon, tout. »

L'Italien avait détourné ses veux du spectacle qui les retenait, pour les attacher sur Laurens.

« Tu me plais, enfant, lui dit-il. Depuis cinq ans que je peins un peu partout, j'ai eu trois apprentis. Aucun ne m'a procuré

les émotions que tu me procures. Du reste,

je n'ai rien tiré de ces sacripants. Des brutes, de vraies brutes, voilà. J'ai pris alors Giovanni et Filippo, qui sont mes cousins, et que mon père avait appelés depuis longtemps de Sonnino. Moi, je suis né à Florence, mais mes parents sont de Sonnino, dans les Abruzzes. Taddeo et Nina ont eu beau y passer des jours, des nuits, Giovanni n'a pu apprendre à dessiner une tête correctement; quant à Filippo, plus fin que son frère, il aura du talent s’il continue à s’appliquer.

— Vous verrez comme je m'appliquerai, moi, monsieur Antonio.

— Allons, bon! dit Buccaferrata, dont l'œil encore une fois s’égara à travers la vallée du Salat, voilà le paysage qui change d'aspect. »

De nouveau il s’accouda à la fenêtre du

Coq d'or et observa.

Un bloc frangé d'argent, après s'être détaché des collines blanches qui bordaient l'extrême horizon, avait roulé au hasard à travers un océan d'azur et était venu s’arrèter juste devant la lune. Sur la vallée, tout à l'heure claire, presque radieuse, s’étendit d'abord comme un large crêpe; puis l’obscurité devint plus noire; puis enfin ce fut la nuit.

« Tiens ! s'écria Buccaferrata, on ne distingue même plus la rivière.

— Mais on l'entend, » dit l'enfant.

En effet, à travers ces brusques ténèbres, le fracas de l’eau, $e précipitant par-dessus les barrages de quelque papeterie, parvenait jusqu'au Cog d’or avec la même franchise, le même éclat.

« J'ai vu à Toulouse, dans l'atelier de M. le professeur Villemsens, reprit le pa-

tron, un grand tableau qui s'appelle la

Tralason de Judas. La scène se passe au milieu d’une forêt d’oliviers, et la lune cache son nez derrière un nuage pour ne pas être témoin de l'arrestation du Sauveur. Avec quel entrain ces arbres ont été brossés ! Diavolo ! si, là-bas, parmi les chàtaigniers, on découvrait seulement cinq ou six hommes en armes, je croirais que M. Villemsens a peint son tableau à Sainte- Anne-du-Salat.

— Alors, pour faire les tableaux, il faut les voir ? demanda Jean-Paul.

— Certainement, il faut les voir.

— Moi, je pensais qu’on les tirait de sa tête.

— Non, petit, on les tire de la nature.

Seulement, il a beau ouvrir ses yeux tout ronds, ce n’est pas le premier venu qui est capable de l’observer, la nature. Moi, par

exemple, quand il s’agit de la nature, je

suis un âne, un âne à quatre pattes, avec son bât et son licol.

— Vous, monsieur Antonio ?.…

— C’est la pure vérité... Iln’y a qu'un moment, devant la vallée du Salat, si pittoresque, je me disais : — « Comme c’est beau, le paysage !...» — Et je me jurais de donner des arbres pour fond à mes tableaux.…

— Mais vous y mettez de l’or pour fond à vos tableaux. L'or est bien plus joli que les arbres. À Fourquevaux, votre Cène el votre Saint Paul tenant un sabre.

— Je peins un Jésus-Christ dans la vallée de Gethsemani, suant sang et eau, priant son Père de ne pas l’abandonner, et, au lieu d'encadrer ma figure d’arbres, de rochers, elle s’enlève sur des nuages, quand la paroisse est pauvre, et, quand elle est riche,

sur de l’or. C’est tout bonnement ridicule.

— Oh! monsieur Antonio, souvenezvous de votre Saint Paul et de votre Cêne…

— Un jour, à Tardy, petit hameau près de Betharam, on m'avait commandé un Saint Louis rendant la justice. J'assieds mon bonhomme sur une pierre et l’adosse au tronc énorme d’un chêne, puis je dessine à l'entour des ormes, des hêtres, des bouleaux. À peine achevé, je dus démolir mon travail, qui n'était qu’un gribouillage grotesque. Saint Louis avait l’air de porter tout le bois de Vincennes sur sa tête, tant j'avais fait de branches et de branchilles s’entre-croisant à perte de vue.

Quant aux personnages de la suite du roi, celui-ci avait un jet de rameaux qui lui sortait du front; cet autre était coupé en deux par la tige mince d’un baliveau; un troisième, couvert de feuillages, malgré la

magnifique cuirasse dont je l'avais doté,

ressemblait plutôt à un bücheron qu’à un grand seigneur de la cour.

— Et pourquoi, monsieur Antonio ? demanda Jean-Paul, ébahi.

— Pourquoi?.. Parce qu'il faut faire son métier, rien que son métier, et qu'un manœuvre doit rester manœuvre.

— Vous, manœuvre, monsieur Anton10 ?.…

— C'est égal, toutes les fois que je vois la nature belle comme cette nuit par exemple, elle me produit une impression !... Oui, oui, Si j'avais eu d'autres maîtres que Taddeo et Nina, j'aurais fait quelque chose, enfant. Mais une mauvaise éducation artistique. Puis... puis la bouteille... Tu sais, la bouteille du professeur Denis... Je ne la déteste pas non plus, moi, cette coquine de

bouteille... »

La large trainée d’ouates blanches et grises qui, pas à pas, avait défilé devant la June, s'était insensiblement éloignée, et la face pleine de l’astre resplendissait de nouveau. La vallée réapparut avec l'infinie variété de ses détails, dont une lumière transparente, malgré l'ombre qui S'y trouvait délayée, découpait chaque contour à vif. Là-haut, dans le voisinage du ciel criblé d'étoiles, de l’autre côté du Salat, les lourdes masses des châtaigniers recevaient des reflets d’acier poli qui leur communi-

quaient l'apparence de grèves recouvertes

d'écume autour d'une mer en courroux.

Ce ton brillant de métal se dégradait pourtant à mesure que le regard abandonnaiït le sommet des montagnes pour glisser le long des pentes, et, sous les clartés moins violentes du firmament plus éloigné, les arbres, étroitement groupés, dégringolaient comme des avalanches grosses à la fois d’amoncellements de neige et de noirs rochers. Des chemins perdus se laissaient entrevoir à travers les fentes de ces éboulements, descendant sous bois vers la rivière tapageuse, où les toits du village immobile, les pieds dans l’eau, jetaient des notes sourdes disséminées, d’un charme discret, pénétrant et doux.

« Vous les entendez? demanda Jean- Paul, touchant le coude à Buccaferrata recueilli.

— Qui ?

— Eux, pardi ! Justine et Prosper.

— Que disent:ils ?

— Écoutez, écoutez... »

Le peintre, à pas de loup, s’avanca vers la chambre funèbre. Il tendit l'oreille.

« Alors tu ne veux pas que je t’em- « brasse ? »

C'était la voix de Prosper.

« Tu crois donc que mes joues sont à « toi? Les as-tu achetées, par exemple? »

C'était la voix de Justine.

« Mais. |

«— Combien les as-tu payées, mes

En Lai

joues, l’ami?

« — Pourtant, hier, comme nous allions « au village louer des pleureurs pour Hor-

« tette... Tu te souviens, en traversant la

En

prairie de Gaspard.

«— Hier, c'était hier, et aujourd'hui c’est

En

« aujourd'hui.

«— Pourvu que je te prenne avec M. Anton1o!

« — Eh bien, si tu me prends?

« — Tu sais que je m'entends à faire claquer le fouet, quand je conduis la charrette à Toulouse?

«— Oui, mais M. Antonio s’entend mieux que toi à faire claquer les gifles.

« — Affreuse fille !

« — Grand nicodème!

« — C’est ainsi que tu veilles la pauvre Hortette? .

« — Et toi?

« — Tu n'as donc pas de sentiment pour un liard?

« — Et toi?

« — Tu n’es pas honteuse?

EN toi?

= La]

« — Créature d'enfer, tu es bien sûre que

jamais tu ne seras ma femme, va. »

Un énorme rire fit explosion, et remplit de ses éclats vibrants, prolongés, la chambre où reposait la morte, et celle où Buccaferrata et Jean-Paul se tenaient debout, attentifs, celui-ci inquiet, tremblant, celui-là les poings crispés de colère, l’âme soulevée de dégoût, prêt à bondir en avant.

Cependant un grand remue-ménage, où se mêlaient des piaulements étouffés, eut lieu tout à coup.

« Ah! canaïlles! » s’écria le peintre se précipitant cette fois, «

Quel spectacle ! Prosper, exaspéré par les résistances de Justine, avait fini par la saisir et la serrait à l’étouffer.

L'Italien, silencieux, appliqua sa longue main nerveuse sur la nuque du valet trop hardi aux embrassades, et ce rustaud, privé d'haleine à son tour, lâcha prise.

«Eh bien? eh bien? » bredouilla Prosper,

étourdi, laissant voir, comme un collier, l'empreinte des doigts terribles qui lui avaient mâché la chair.

Reconnaissant Buccaferrata, il fut penaud et se sauva à toutes jambes.

Le peintre marcha vers Justine; puis, sans mot dire, d’un geste où la menace était évidente, lui montra la porte ouverte. La servante, terrifiée, s'esquiva, elle aussi.

C'est alors seulement que Buccaferrata se tourna vers la morte, qu'il n'avait pas encore aperçue. Dès le premier coup d'œil, il demeura fiché dans le plancher, surpris jusqu’à la stupeur. Il connaissait Hortette, une grande paysanne sèche, musculeuse, qu'il avait avisée en diverses rencontres au Coq d’or, aujourd’hui vaquant à la cuisine, demain à la basse-cour ; mais certes il ne lui avait jamais vu le visage surnaturel qui le

tenait en arrêt. D'où la femme de Gaspard,

le rude Volailler de l’Ariége, avait-elle tiré cette abondante chevelure grise qui lui retombait de l’un et de l’autre côté des tempes comme un flot et donnait à ses traits, jadis si ingrats, une expression d’idéale douceur? À qui Hortette, qui lui était constamment apparue avec un gros nez cartilagineux, avait-elle pris ce grand nez droit, aux ailes diminuées, légèrement infléchi au bout, d’un dessin si aristocratique, si pur? Et ses yeux fermés, comme les paupières en étaient blanches, veloutées, transparentes! Les sourcils, très-épais, en communiquant à l'ensemble du masque un accent trop viril, lui donnaient peut-être quelque apparence de dureté; mais la bouche, imperceptiblement entre-bâillée, presque souriante, corrigeait cette impression fàcheuse, et la beauté, une beauté sou-

veraine, se dégageait de cette tête immobile

de campagnarde, à laquelle la mort venait d'imprimer un sceau de noblesse inconnu.

Notre Italien ne bougeait pas, observant, analysant avec obstination chaque détail de cette face de marbre, où pourtant son âme émue devinait la grandeur, la puissance, la majesté. Il songeait... Quel tableau!

Du visage d'Hortette, dépouillé des rides anciennes, poli comme l’ivoire, radieux par places, l'œil acharné du peintre glissa le long du cou très-aminei, puis suivit, sur les couvertures, toutes les formes du cadavre, qui s’étendait jusqu’au fond du lit avec la raideur d’une statue. La silhouette, d’une ligne sévère et large, lui parut admirable.

« Jésus! murmura-t-il dans: sa fièvre, quelle sainte Anne je réaliserais, si j'étais capable de copier ce modèle! — Petit! appela-t-il, petit! »

Laurens ne répondit pas. Accoté à son lit,

il restait là pétrifié, respirant à peine, en proie à toutes les angoisses, à toutes les visions, à tous les effarements.

« Apporte-moi mon sac, petit, » reprit Buccaferrata.

L’apprenti, d’un élan de toutes ses forces soudain retrouvées au commandement du maître, fit un pas et put saisir le sac; mais l'objet était trop lourd, et, la peur qui lui coupait les jambes le terrassant âme et corps, il ne réussit ni à soulever le fardeau, ni à le traîner.

« Allons donc! cria le patron.

— Monsieur Antonio... » balbutia Jean- Paul, perclus de terreur, à bout de souffle et de vie.

Le peintre accourut. Il trouva l'enfant à genoux, essayant un suprème effort pour amener à lui le sac devenu de plomb. Buc-

caferrata, acquis à des préoccupations har-

celantes, n’accorda aucune attention à son apprenti. D'un tour de main, il dénoua les cordons qui retenaient le col du sac, happa une boîte à tâtons au milieu de mille objets, puis, ayant atteint le vieux carton aux gravures, rentra dans la chambre d’Hortette

précipitamment

Laurens demeura de longues minutes assis sur le carreau froid, adossé au montant de son lit, sans parole, sans mouvement. Il ne pensait à rien. De temps à autre seulement, dans les ténèbres qui lui faisaient paraître éternelle cette première nuit au Coq d’or, passaient des traînées lumineuses : c'étaient, au fond de l'angoisse où il était précipité, des souvenirs du pays natal. Il voyait la maisonnette de son père enfouie sous les acacias blancs et roses, il entendait la voix aimée de son frère, les

cris joyeux des camarades prenant leurs

ébats à travers les ruelles du hameau, il entendait tout, même le bruit d'ailes, qui lui semblait particulier, des bandes de pigeons regagnant leurs réduits par-dessus les toits.

Une fois, la vision des peintres italiens arrivant à Fourquevaux ayant défilé devant son œil halluciné, il eut souvenance d’un berger nommé Lenthéric, qu’il avait mainte fois rencontré dans ses courses vagabondes à travers le Lauraguais, et qui, de la pointe de son couteau, s’entendait merveilleusement à sculpter au bout d'un bâton soit la tête d’un homme, soit la tête d’un animal.

Il se rappela qu'un jour lui-même n'avait pas trop mal taillé le profil d’un bouc sur un brin de buis, et il se demanda pourquoi il avait quitté Lenthéric, pourquoi il avait suivi M. Antonio.

Pauvre petit! jusqu’à ce moment il avait

pu refouler ses larmes; mais à présent elles

se détachaient pesamment de ses cils, rondes, semblables à de grosses gouttes de pluie, et ruisselaient sur son visage en sillons brülants.

Quand il eut pleuré, Jean-Paul, comme si quelque soulagement lui était venu de son cœur un peu dégonflé, eut la force de se remettre debout. Une chose le frappa tout de suite : la large bande blanche qui, de chez Hortette, se déployait jusqu’à son lit, élait effacée.

M. Antonio avait donc éteint les cierges autour de la morte? Au fait, que faisait-il, M. Antonio, avec la boîte retirée du sac et le grand carton plein d'images?

Il sentit sourdre en lui une curiosité ardente; il osa regarder vers le fond de la pièce. La porte de la chambre funèbre restait entre-bâillée ; mais, au lieu de ce jet de

clarté qui s’en échappait tout à l’heure,

c'était à peine si on démêlait une ligne rougeâtre entre le lourd battant et le mur.

Mon Dieu! que se passait-il là-bas ?

Certainement il aurait eu assez de courage pour hasarder un pas de ce côté, si tout à coup son attention n’eût été attirée ailleurs. Il avait oui de légers éclats de rire, puis comme une course effrénée à travers la cour du Cog d’or.

Était-ce Filippo et Giovanni, logés dans une autre aile des bâtiments, qui venaient appeler le maître pour le travail? Qui sait?

peut-être le jour allait-1l paraître enfin.

Il arriva jusqu’à la fenêtre. Hélas! la face rubiconde de la lune trônait encore làhaut par-dessus les châtaigniers, et il put constater que le volet de la chambre des Pedroja demeurait fermé. Nouvelle preuve que l’aube n’était pas prête à poindre:

les coqs matineux, tant ceux des cages

que ceux de la basse-cour, roulés en boule, le bec ramené sous l'aile, ne lançaient pas le moindre cri vibrant de réveil. Au village, dans le lointain, à l’auberge, sous ses yeux, bêtes el gens dormaient toujours.

Laurens développa le bras et voulut ramener le contrevent. Sans doute il goùterait un peu de repos, lui aussi, s’il parvevenait à faire dans la chambre une obscurité complète.

C'est au moment où, pénétré d'idées calmes et douces, après tant d’agitation et de fièvre, notre proscrit du Lauraguais engageait le crochet du volet dans l’étroite lunette de fer destinée à le retenir que les rires et les pas précipités déjà entendus recommencèrent. Il regarda avidement. Il reconnut Justine et Prosper galopant comme des chevaux échappés. La servante, près

d’être saisie, s’engouffrait dans un trou

d'ombre, puis reparaissait pour disparaître encore, fuyant la griffe du valet d’écurie, ouverte pour la harponner.

« Petit! appela le patron.

— Monsieur Antonio.

— J'ai besoin de toi. Viens!

— Oui, monsieur Antonio. »

Il marcha résolüment et entra tout de go dans la chambre de la morte. Il avait accompli cet acte décisif sans réflexion, brusquement, pliant à la fois sous la nécessité d'obéir et soutenu un peu par la satisfaction d’être utile à un homme qu’il admirait, qui n'avait pas cessé de le traiter avec bonté.

« Ce croquis me servira pour ma sainte Anne, il me servira beaucoup. »

Debout devant le lit et masquant le cadavre d'Hortette, le peintre montrait à Jean-Paul une large feuille de vélin barrée

de grands coups de crayon qui allaient dans

tous les sens. L'enfant ne soufflait mot; il promenait partout à travers la pièce des yeux vagues, ne laissant deviner nul sentiment, nulle pensée.

« Et pourquoi avez-vous soufflé les chandelles, monsieur Antonio ? demanda-t-il.

— Pour obtenir mes effets, parbleu ! Les effets, c'est tout en peinture. Cent fois, à l'École, pendant que je posais, j'ai entendu le professeur Villemsens recommander aux élèves d'étudier leurs effets. — « Voyez Ribeira, leur disait-il; en voilà un qui entendait les effets !.. »

— Ribeira ? interrompit Laurens.

— Je ne suis pas trop mécontent de ce dessin très-vivement enlevé, » reprit Buccaferrata promenant sur le papier un regard complaisant qui fut une caresse.

Puis, après cinq secondes de réflexion,

secouant la tête, découragé :

«Tout de même, c'est affreusement mou.

— Mou? interrogea l'enfant.

— Pas de caractère. »

D'un geste qui n’alla pas sans violence, il arracha de sa bobèche l'unique cierge qui brülait, et le présentant à Jean-Paul :

« Tiens, lui dit-il, et écoute-moi. Cette nuit, je m'en vais te donner une crâne leçon, bambino... Tu vois Hortette, n'est-il pas vrai? » |

En articulant ces derniers mots, il fit quatre pas en avant du lit, puis désigna la morte du bout du doigt.

Laurens ouvrit des yeux effarés, et, de pâle qu'il était, soudainement son visage devint livide. Toutefois ses doigts crispés ne lâchèrent pas le cierge ; la flamme seulement en vacilla sous un souffle interminable comme un point d'orgue qui s’échappa de la

poitrine oppressée du malheureux petit. Ce

souffle aurait voulu être un cri d’épouvante ; mais l'angoisse qui déprimait tout l'être physique et moral de l'apprenti, ne lui permit, hélas ! qu’un long soupir.

Le lit d'Hortette occupait le milieu de la chambre, selon la disposition habituelle que nos paysans du Midi donnent à ce meuble cher entre tous, et, sans le chevet qui en touchant à la muraille gènait le passage d'un côté, on aurait circulé librement autour des quatre piliers en bois de noyer grossièrement équarri.

Buccaferrata, enflammé par l’idée d’amener à bien son croquis, ne vit pas l'espèce de prostration anesthésique où le spectacle d’un cadavre avait précipité Jean-Paul; il le conduisit par la main, doucement, mais inflexiblement, jusqu'au traversin de la morte.

« À présent, ne bougeons plus, » dit-il,

prenant soin de lui lever par degré le bras jusqu'à ce que la flamme fumeuse du cierge eût de beaucoup dépassé la hauteur du front d'Hortette. |

Cette pose obtenue, Antonio s’empara du carton qui lui servait de pupitre, s'assit au pied du lit, du côté droit, tandis que Laurens demeurait planté du côté gauche, puis regarda anxieusement.

« Superbe! Quelles ombres portées !.… Superbe !... » s’écria-t-il.

Et le crayon tomba sur le papier.

Éclairé d'en haut et par une lumière‘unique, le cadavre de la femme de Gaspard Hortet, dit /e Volailler, était véritablement épouvantable à voir. Tout à l'heure, noÿés dans une clarté égale et blonde, les traits avaient la placidité du sommeil, avec cette sérénité supérieure que la mort imprime au

masque humain. Maintenant, cette face

tranquille, par l'étrange mobilité des ombres aui la marbraient de toutes parts, avait pris un caractère terrible. Terribles apparaissaient les yeux, deux trous béants qui semblaient regarder; terrible apparaissait le front, lézardé comme une vieille muraille en ruine, au-dessus duquel les cheveux embroussai.lés figuraient des herbages flétris, desséchés ; terrible, le nez avec son arête vive, menaçante, profilant une grosse tache noire sur les lèvres pétrifiées ; terrible, la bouche profonde, montrant des dents rares, ouverte toute ronde comme un puits dont la margelle serait ébréchée; terrible, le menton, lumineux, s’élevant au-dessus de l’abîme des tempes et des joues semblable à un bloc de granit rose parmi les vallées chauves du climat africain.

Buccaferrata, attentif aux beautés effroya-

bles de cette rude tête de paysanne, fouil-

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