CONCLUSION
Me voici parvenu au bout de ma tâche.
J'ai conté l'enfance enthousiaste de Jean- Paul Laurens, les premiers battements en quelque sorte de sa vocation ; j'ai conté sa jeunesse laborieuse, livrée à toutes les souffrances du corps, à tous les tourments de l'esprit; j'ai conté son œuvre page à page, avec amour, sans redouter la monotonie qui devait inévitablement résulter d’une si longue suite de descriptions. Si, comme l'a écrit un grand écrivain, «après avoir
admiré son ami, il n’est rien de plus doux
que de le dire », j'ai goûté cette douceur dans sa plénitude.
Assez d'autres, dans cette mêlée perpétuelle de l’art, d'où ne sortent vivants, en dépit de nos applaudissements comme de nos attaques, que les chefs-d'œuvre faits pour s'imposer à l'avenir, jugeront sévèrement l’auteur de /a Piscine de Bethsaïda, de lInterdit, de Saint Bruno refusant les offrandes de Roger comte de Calabre, de l'État-major autrichien devant le corps de Marceau. I] m'a paru qu’à moi incombait une mission à la fois plus intime et plus profonde : celle de toucher l’homme beaucoup plus avant que l'artiste.
Avec les renseignements que je fournis sur Jean-Paul Laurens broyant les couleurs d'Antonio Buccaferrata, sur Jean-Paul Laurens chichement nourri chez Marianne Par-
mentier à Toulouse, sur Jean-Paul Laurens
luttant à Paris Pour son pain, désormais un critique, plus habile que je ne le suis à lire dans les créations du pinceau, sera mis à même de se rendre absolument compte de l'inspiration un peu triste, souvent brutale, parfois cruelle, du paysan de Fourquevaux et de Le placer au rang qui lui revient. C’est le service que j'aurai rendu à l’homme que j'aime.
- Maintenant, — et ceci soit dit sans l’arrière-pensée d'attribuer à cette libre et familière biographie une autorité décisive, — est-il impossible à l’amitié d’être impartiale? Je ne le crois pas. Je pense au contraire que l’amitié entre deux êtres généreux peut ne rien connaître de mesquin et laisser à chacun l'indépendance entière de son jugement. Cette indépendance, je l'ai eue, et par-ci par-là j'en ai usé. Certes, je ne me
défends pas d’avoir incliné vers l’admira-
tion : sans parler de je ne sais quel orgueil irrésistible qui me poussait à trouver meilleur ce qui me semblait bon, le privilège d’un ami n’est pas seulement de voir ce que l’ami a réalisé, mais, puisqu'il lui a été donné de pénétrer au sanctuaire de son âme, cette forge toujours allumée, de pré= voir ce qu'il réalisera. |
À mon avis, Jean-Paul Laurens, à qui nul, dans notre École, n’est supérieur ni par l’âpre énergie de la touche, ni par la sévérité hautaine de la composition, ni par le flux abondant de l’idée, Jean-Paul Laurens réalisera de grandes, de fortes, de puissantes choses. Ces choses-là, outre que je les devine dans son esprit perpétuellement ému, agité, impatient de produire, à chaque instant je les touche du doigt, soit quand, avec la naïveté héroïque de Masac-
c10, il peint au Panthéon /a Mort de sainte
Geneviève, soit quand, pour la maison Hachette, si amoureuse des beaux livres d'art, il illustre de dessins qui seront des tableaux les Récits mérovingiens d'Augustin Thierry.
Ce que je devine, ce que je touche du doigt, j'en réponds, tous les yeux le verront
un jour.
Yport, septembre 1877. — Paris, mars 18178.
INe
Paris. — Typ. G. CHAMEROT, 19, rue des Saints-Pères. — 7210. ]