XXIX
Le salon de 1876 nous montre Jean-Paul Laurens identique à lui-même; le seul progrès à constater avec François de Borqia devant le cercueil d'Isabelle de Portugal et le Portrait de l'artiste, c’est un parfait équilibre des forces. De la longue pratique du travail, de l’expérience absolue de la palette, de la connaissance entière du sujet traité résulte enfin l'harmonie. Plus de heurts, de disparates, de hasards ; la beauté se dégage naturellement, sans secousses, comme d’ellemême, du dessin, de la couleur, de tous les moyens d'art arrivés à leur épanouisse-
ment.
« L'empereur Charles-Quint a chargé François de Borgia d'accompagner à Grenade le corps de l'impératrice Isabelle.
Après la cérémonie des funérailles, François fait ouvrir le cercueil afin de reconnaitre le cadavre de sa souveraine défunte. À la vue de ce visage autrefois plein d’attraits, à présent défiguré.. »
Aïnsi s'exprime le livret.
Quel drame que cette scène! |
François de Borgia, debout devant le cercueil ouvert, se découvre respectueusement et regarde. Ses traits immobiles tralissent, en dépit d’un effort de la volonté, un attendrissement mêlé d’effroi. Il a connu l’impératrice si belle ! — Oh! épouvantable néant, impénétrable inconnu où nous devons tous chavirer ! — Par l'expression que l'artiste a su donner à cette tète, que ravagent in-
térieurement les idées sinistres de la fin de
toutes les choses et de tous les êtres, nous devinons les résolutions suprêmes que va prendre l’envoyé de Charles-Quint et qui un jour le détacheront du monde à jamais.
À côté de cette figure assombrie de François de Borgia, préoccupé de renoncement, se détache le visage aimable de sa très-jeune femme, minois frais et charmant, rond comme le minois d’un enfant. Chose singulière, — et comme cette expression est bien de la jeunesse, qui proteste contre la mort, qui ne veut pas croire à la mort! — dans l'attitude de ce personnage, relevé d’un costume éclatant, il y a plus de curiosité que de terreur.
L’archevèque de Grenade, qui vient de donner la dernière absoute dans l'immense cathédrale aux arceaux mauresques, encore toute flambante de la lueur des cierges,
toute parfumée de l’odeur de l’encens, l’ar-
chevèque de Grenade occupe le côté gauche du tableau, dans une pose majestueuse et recueillie. Quel parti habile Laurens a tiré de la mitre d'argent et de la chape noire de ce prélat penché, récitant l'office des morts : — «In paradisum deducant eam angelil.….. »
Ces notes discrètes forment le plus heureux contraste avec le luxe des candélabres, des cierges armoriés, des tabourets galonnés d'or qui environnent l’impératrice défunte, avec les chiffons de soie, les velours écarlates qui débordent le cercueil étalé, surtout avec la robe de brocart ruisselante de perles, dans laquelle Isabelle se raïdit, prise comme en une gaîne de métal. Cette simplicité dans la vie d’un côté, cette richesse dans la mort d’un autre, sont d'un effet tragique.
Le portrait que Jean-Paul Laurens a
peint de lui-même pour la ville de Flo- |
rence est un morceau de premier ordre.
Peut-être y eut-1il de la maladresse à exposer ces quelques pouces de peinture magistrale en même temps que François de Borqia devant le cercueil d'Isabelle, cax ils détournèrent un peu l'attention de cette dernière œuvre et manquèrent de lui porter coup.
Après la Piscine de Bethsaïda, la Mort du duc d'Enghien, Saint Bruno refusant les offrandes de Roger comte de Calabre, on savait de quoi notre artiste était capable en fait d’Aëstoire. Mais on ignorait ce que deviendraient ses facultés de lougue haleine, le jour où, au lieu de se déployer sur de larges surfaces, dans une mêlée touffue de personnages, elles seraient condamnées aux dimensions d’un petit cadre, à une tête unique qu'il faudrait serrer de près, à laquelle il faudrait imprimer à chaque touche la vie
propre du modèle, la vie que chacun peut
juger. Le Portrait de Marthe, le Portrait de M. F. F., malgré le charme du premier, la conscience du second, n'avaient pas convaincu le public des Champs-Élysées, les artistes principalement, fort difficiles à bon droit. Cette fois l'épreuve fut concluante :
on parla de la précision si savante d'Holbein, du coloris si chaud de Titien; la presse, devant ce profil mélancolique et fier, fut unanime à applaudir, et Jean-Paul Laurens, pour avoir marqué d’un trait définitif sa physionomie, compta une victoire de plus.
Mais François de Borgia et le Portrait de l'auteur ne constituèrent pas, en 1876, toute l'exposition de notre peintre. Il donna en outre onze dessins qui sont autant de compositions originales. Ces dessins, destinés à illustrer une édition nouvelle de
l’Imitation de Jésus-Christ, par un parti pris
étrange de l'artiste, résolu à choisir ses sujets en dehors du livre qu'il s’agit de faire valoir, forment une œuvre des plus remarquables.
Quand on est habitué à brasser la chair des vivants et des morts, que réaliser avec l’Imitation, cet élan mystique vers la patrie céleste, ce terrain fait de nuages où les pieds mortels enfoncént, où l’âme seule peut reposer son vol? Laurens, troublé, enlevé par la lecture de certains chapitres admirables, un moment avait voulu, en un coin de sa cervelle, désormais uniquement ouverte aux choses qui sont de l'humanité, découvrir quelque noble et belle figure de la Foi, de la Chasteté, de la Religion, de l'Humilité. Hélas! ces ombres lumineuses, entrevues dans un rêve, s’évanouissaient dès qu’il essayait de les serrer dans des li-
gnes, de les arrêter dans une forme, de les
animer d’une couleur. Le divin, à son grand ennui, lui demeurant intangible, il inclina vers l’humain, que ses doigts pouvaient saisir.
L'Histoire ecclésiastique figurait toujours dans sa bibliothèque ; il larouvrit et y moissonna à pleines mains. À propos d'un verset de l’/mitation sur « la science des choses divines », 1l montra saint Thomas d'Aquin, le plus vaste génie de l’Église, écrivant la Somme théologique dans sa modeste cellule de religieux ; à propos d’une ligne sur « l'ambition des hommes », 1l s’attaqua à Brunon, évêque de Toul, auquel Hildebrand, qui doit être un jour le grand Grégoire VIT, alors simple moine à Cluny, reproche d’avoir accepté la tiare de l'influence de l’empereur d'Allemagne, au lieu de la recevoir de l'autorité légitime de l'Église;
après un mot sur «le remords que le crime
laisse dans les cœurs», il ressuscite Marianne, femme d’'Hérode le Grand, et cette ombre, débarrassant ses bras des liens qui les retiennent captifs, fait voir à son meurtrier la blessure. saignante qu’elle porte au flanc.
La route une fois ouverte à travers l’histoire, les sujets, qu’il ne s'agissait plus que de relier au texte par le fil ténu d’un rapprochement, abondèrent, et Laurens se jeta dans la mêlée. Quelles jouissances il éprouvait à se promener ainsi à travers les âges, à toucher telle ou telle figure de son choix, car, l'Amitation développant devant lui des perspectives morales sans bornes, toute l’humanité lui appartenait avec ses élévations et ses abaissements, avec la mer immense de ses passions, où il lui était donné de plonger à plaisir! Désormais, il avait toute li-
berté de faire grand, et il fit grand en effet.
En crayonnant la charge fameuse de nos cuirassiers à Reichshoffen, Jean-Paul Laurens, encore tout allumé par nos désastres de la veille, entrevit pour la première fois le sujet de l'État-major autrichien devant le corps de Marceau; mais, plus familiarisé avec les choses pittoresques de l’Église: les mitres, les chapes, les encensoirs, les croix, qu'avec les accessoires redoutables de la guerre : les costumes de cent couleurs, les sabres, les fusils, les canons, les chevaux, il n'osa pas essayer la peinture militaire
sans une étude préalable et attendit.
Une occasion ne tarda pas à se produire qui le ramena à son idée et réveilla ses envies : l’administration des Beaux-Arts venait de lui confier la décoration d’une des coupoles du palais de la Légion d'honneur.
Pour réaliser son œuvre, qui devait être l'institution de l’ordre, Jean-Paul Laurens se procura quantité de livres; illes lut avec avidité et bientôt présenta un projet qui fut agréé.
Sur les degrés d’un amphithéâtre immense sont assis le Premier Consul, fondateur, les grands chanceliers Lacépède, Mortier, Macdonald, Exelmans en brillants uniformes ; puis, au centre de la coupole, dans l’azur du zénith, une femme superbe, déployant ses bras nus, écrit, sur un grand livre que lui présente un génie aux raccourcis énergiques, les noms raÿonnants
des élus. Cette décoration sobre, d’une
ordonnance habile, avec ses figures plafonnantes, ramassées pour ainsi dire en quel-.
ques lignes maîtresses, est d’un effet tout à fait noble...
Mais Jean-Paul Laurens pensait à Marceau.
Un jour, traversant une rue étroite du quartier Saint-Victor, le rendez-vous habituel des modèles, notre peintre, qui marchait front baissé, ‘absorbé par les. visions. de son rève, releva par hasard la tête. Devant lui, à deux pas, se tenait, dans une pose à la fois élégante et robuste, un garçon magnifique, son visage pâle encadré de splendides cheveux noirs bouclés. Évidemment, c'était quelqu'un de ces admirables enfants des Abruzzes, comme l'Italie, la terre éternellement féconde de la beauté, en produit tant pour nos ateliers
de Paris.
« Ah! s'il avait des cheveux roux, quel Marceau !» se dit Laurens.
Puis, ayant encore une fois examiné ce jeune homme immobile, beau comme un antique, au bord de ce trottoir parisien :
« N'importe! je l’arrête et je m'y mets.»
continua-t-il, fasciné.
Le lendemain, il commençait /'Étatmajor autrichien devant le corps de Marceau.
En une salle à hautes boiseries dans le goût de Louis XVI, contre un de ces paravents jaune-serin si communs au siècle dernier, un lit a été dressé à la hâte sur des bancs trapus et lourds. Marceau, habillé de son riche uniforme aux brandebourgs d’argent, la main droite à la garde de son long sabre recourbé, est étendu là. À la beauté
surhumaine de son visage, à l’aisance par-
faite de son attitude, au calme merveilleux de ses membres demeurés souples dans la mort, on dirait, non d'un général en chef tué dans la bataille, mais d’un jeune dieu endormi. Cette tête a la pâleur et la sérénité du marbre, elle est visiblement faite pour l’immortalité. |
Au chevet de ce lit rustique, dont les couvertures à ramages criards, loreiller bouffant, ont les reliefs de la réalité, se tient Kray, « ce vieux et respectable guerrier», pour employer les expressions du Rapport officiel du 21 septembre 1796.
Kray est assis, le front appuyé contre son poignet droit, qui serre un mouchoir où coulent des larmes silencieuses; le poignet gauche se crispe frénétiquement sur l’un des genoux. Cette figure, la plus importante assurément de l'ouvrage, est
peinte en pleine pâte, avec la puissance,
la profondeur, le faire audacieux, l'énergie indomptable de Géricault, le peintre rude des soldats.
| Au-dessus de ce personnage, dont l’assiette franche, admirable de naturel, provoque l'émotion, se dressent les deux médecins militaires, plastronnés de velours grenat, qui ont soigné le général. L'un d'eux, courbé par l'amertume d’une perte irréparable, étouffe ses sanglots derrière l’oreiller du mort; quant à l’autre, il montre une face bouleversée par un chagrin immense, mais cette face ne sait pas pleurer. Ce contraste entre la douleur qui s’abandonne et la douleur qui se maîtrise est d’un effet poignant. | Cependant, tandis que de ce côté-ei du tableau se passe une scène de consternation muette qui serre le cœur, de l’autre côté se
passe une scène d'un caractère tout aussi
attendrissant, mais plus doux. L’archiduc Charles n’a rendu le corps de Marceau qu'à la condition, glorieuse pour nous, qu'il lui serait permis d'assister aux funérailles du général en chef de l’armée française. Done, avant la cérémonie, Charles défile avec son état-major devant celui qui tant de fois l’a tenu en échec, tant de fois lui a infligé la défaite. L’attitude de l’archiduc, découvert, légèrement incliné vers le lit où repose son vainqueur de la veille, est à la fois des plus respectueuses et des plus nobles. On pressent à son air recueilli, à la gravité imposante de toute sa personne, en quelle estime il tenait l'ennemi dont une balle tyrolienne vient de le délivrer. Le peintre, doué d’un flair qui ne laisse rien échapper, n'a pas manqué de tirer le plus heureux parti de la casaque blanche, brodée d’or, du prince
autrichien ainsi que des divers costumes, où
le blanc domine, des officiers qui l’accompagnent. Que de têtes, dans cette cohue épaisse, étudiées, creusées, modelées avec le soin le plus attentif et qui s'enlèvent, çà et là, vivantes comme des portraits !
Enfin, cette fois, Jean-Paul Laurens avait “créé de toutes pièces une œuvre pleine, achevée, complète. Peut-être, — et la critique n’oublia pas de le lui reprocher, — peut-être, abordant un sujet si vaste, l’avaitil resserré en des limites trop étroites, peutêtre ses personnages paraissaient-ils entassés, peut-être aurait-il pu varier, en la relevant de quelques accents vifs, la tonalité générale un peu sourde... Mais, si l’artiste écouta, le public ne voulut rien entendre devantune toile qui lui arrachaït des larmes et qui, dans nos malheurs actuels, par l'hommage rendu à un des héros de notre
histoire, lui faisait plus chère la patrie.
Le jury, entraîné à son tour, décerna à Jean-Paul Laurens la plus haute récompense dont il dispose : la grande médaille
d'honneur.