UN NOTAIRE D AUTREFOIS
Parmi les nombreuses lettres qui étaient rangées symétriquement sur son long bureau, aux tablettes garnies de cuir noir, M. Ménars en remarqua une tout d'abord, portant le timbre de Russie.
C'était vers la fin de 1833, dans les premiers jours de décembre, et vers les dix heures du matin d'un certain vendredi dont la date m'a échappé.
M. Ménars était notaire, et notaire royal, pour me servir de l'expression d'alors et traduire fidèlement Técusson doré qui se balançait à sa porte.
11 habitait une toute petite ville des environs de Paris, et vivait retiré, au fond d'une rue déserte, où l'herbe poussait entre les pavés.
LE ROxMAN
Sa maison, basse et crépie à la chaux vive, entourée d'un jardin assez malingre et d'une grille piteuse, ressemblait passablement à la demeure d'un pauvre magister de village; mais, comme sa réputation d'honnête homme, élevée jour par jour, ainsi qu'un monument durable, était faite... comme son habileté loyale était connue... les affaires venaient le trouver dans son modeste cabinet, bien qu'il n'allât pas à elles et peut-être même parce qu'il n'allait pas à elles.
Au surplus, M. Ménars n'avait pas toujours habité une petite ville, et s'il laissait encore planer son écusson au-dessus de sa grille rouillée, c'était plutôt pour complaire à quelques vieux amis que dans la pensée d'attirer de nouveaux clients.
Il était notaire et ne l'était pas, ou ne Tétait plus.
Voici comment :
Jeune encore et fils d'un conventionnel mort sous la hache révolutionnaire, il avait appris la vie à cette rude école de 93, qui fit et défit tant d'hommes. Qui sait? venu plus tôt, peut-être eût-il été poëte, peintre ou musicien. Qui sait encore si, éclos sous l'haleine brûlante du canon, la République, le Consulat ou l'Empire n'eussent pas fait de lui un grand capitaine? A cette époque tout était possible, et Ménars eût aussi bien porté le manteau de général que celui de notaire, il eût mieux tenu une épée qu'une plume, plus galamment tourné un sonnet qu'un sous-seing privé.
Mais il aima.
Bonne chose que l'amour, même en temps de révolu-^ tion; épreuve suprême d'où sortent le bonheur ou le malheur de la vie, toutes joies honnêtes ou pensées cruelles, le scepticisme ou la foi.
Ménars aima, et c'est pourquoi il se fit notaire.
J'ensuis bien fâché^'pour messieurs les poêles et messieurs les amoureux; ça n*est pas poétique, mais c'est ainsi.
Et je n'en retrancherai pas un iota.
Certes, j'entends là-bas sous la charmille, par une chaude soirée de juin, un beau jeune couple deviser d'amour. Ils sont deux et pourtant ne font qu'un, tant leurs voix se confondent, tant leur pensée s'unit, tant leurs cœurs battent de même.
Ce quelle rêve, en appuyant doucement son bras nu sur son]épaule, il le murmure en noyant son regard dans sa prunelle humide.
Ce qnil dit, elle le croi t ; et le monde leur appartient. . . à la façon dont il appartient aux ivrognes I
0 amour; passion sainte, sentiment divin, tu as fait le Tasse et Raphaël, et plus de grands noms que le Panthéon n'en pourrait inscrire sur sa coupole.
Et chaque homme qui aime se croit un grand homme, et chaque homme qui aime veut être Raphaël ou le Tasse, Lafayette ou Nelson, Mirabeau ou Necker, sans compter l'antiquité, que l'amour met aussi à contribution ; sans compter Bossuet et Fénelon, que plus d'un séminariste amoureux s'est promis de dépasser fpourquoi? je l'ignore, ce ne sont pas là'mes affaires); sans compter Napoléon5qui ne paya pourtant guère sa dette à l'humaine faiblesse, et dont tout collégien, au sortir du lycée, rêve la gloire; sans compter Abeilard, que quelques-uns invoquent par oubli de son accident, quelques autrer parce qu'ils sont disciples de Platon; sans compter enfin cette
pléïade de héros rêvés et incréés que Tavenir attend et que l'amour promet.
Et Ménarsse fit notaire...
J'avoue qu'avant le célèbre Jacques Ferrand d'Eugène Sue, je n'avais jamais connu de notaire amoureux ou du moins de notaire par amour.
L'amour m'avait toujours paru être, au notariat, ce que le feu est à l'eau, ou bien encore, ce que l'esprit est à un procureur, et le désintéressement à un juif de Leipzig.
L'amour, dans la chaise curule'd'un notaire, n'est-il pas. quelque chose d'invraisemblable et d'insolite, comme un beau jour, dans. un ciel nébuleux d'un hiver britannique?
Cependant l'histoire est là, et bien décidément c'est par amour que Ménars se fit notaire, ou parce qu'il aima, ce qui revient à peu près au même.
Seulement, il y a notaire et notaire, comme il y a honnête homme et fripon, et ce n'est pas tout à fait par vocation que Ménars choisit ce funeste emploi; je crois même que, par instinct, il le détestait cordialement, absolument comme le gamin de Paris détesterait l'épicier, n'était la denrée coloniale exposée en dehors de sa devanture (laquelle est réellement bien exposée dans toute l'acception du mot).
Ménars avait vu se fondre une fortune assez ronde, en un héritage d'exhortations, de conseils et en une toute petite lettre de recommandtition, pour le citoyen Lardet, notaire à Paris.
Il est probable que Ménars, malgré son respect pour la mémoire de son père, eût fait de son patrimoine ce qu'on en fait assez généralement dans les cas pareils, et qu*il se fût engagé comme volontaire dans la nouvelle
d'un prînce russe 5 -
armée, au lieu d'aller rendre une visite au citoyen Lardet.
Mais l'héritage se composait de quelque chose encore... un vrai trésor, une petite fille de quinze ans, rendue orpheline par la révolution, comme Ménars lui-même: une taille de guêpe, une gorgerette naissante, de longs et doux yeux fendus en amandes et voilés parla douleur, un front incliné, alors qu'il grandissait encore, des joues déjà pâles, à l'âge où l'enfance est rose, et une voix si caressante qu'elle semblait un timbre divin.
Par malheur, de tels trésors n'empêchent pas de mourir de faim, et Marie de Chateauleu ne pouvaitqu'aider un peu plus à la misère, déjà grande, du pauvre Ménars.
Mais Marie avait été confiée au conventionnel par un vieil ami, mort quelques jours avant lui, et celui-ci, à son tour, avait légué son précieux dépôt à son fils, en lui recommandant de changer de nom, de prendre celui de son oncle maternel, Ménars, d'éviter la vie orageuse de la politique, et de terminer, chez le citoyen Lardet, les études qu'il avait commencées, tout en copiant des actes de mariage et des purges d'hypothèques légales.
Ménars ne pouvait pas refuser cette partie de l'héritage paternel; c'eût été manquer à un grand et pieux devoir: il préféra faire sa vie de ce devoir.
D'ailleurs, il faut tout dire, Marie était une adorable souffrance personnifiée; et n'est-il pas naturel d'aimer ce qui souffre?
Ménars aima donc Marie, d'abord pour son malheur, ensuite pour la mission sainte qu'elle lui imposait, et enfin parce qu'elle était belle, parce qu'elle ressemblait à une pauvre fleur venue un jour d'orage et courbée sur sa tige avant de s'être épanouie...
Il Taima comme un père, car c'était une nature droite et profonde, à laquelle le dévouement était facile et doux.
Mais il Taima autrement aussi, car il avait vingt ans, une âme ardente et an cœur de feu...
A une autre époque, Marie, heureuse et riche, s'il Teùt rencontrée, Ménars lui eût dit:
— Je vous aime!
Et il fût parti chevaleresquement à la recherche de la gloire et fût peut-être mort à l'hôpital; ou bien il n'eût rien dit du tout, se contentant de son amour, et il eût rêvé, comme tous à vingt ans, de couchers de soleil, de clairs de lune et de Venise... Puis, sans doute, il eût fini par oublier.
Mais en présence de Marie, orphelineet pauvre, de MaYie, n'ayant pas d'autre abri que celui qu'il lui donnait dans son maigre garni de la rue Hyacinthe, pas d'autre pain, que le pain qu'il partageait avec elle, il fallait être homme sérieux et positif.
C'est pourquoi Ménars entra chez le citoyen Lardet, en qualité de second clerc.
Il savait plus de latin ctde droit romain qu'on n'enconnaissait généralement en ce temps-là ; il avait une superbe écriture (quoique n'étant pas un imbécile), du zèle, une intelligence prompte, un jugement sûr, — et, par hai-ard, le citoyen notaire se trouva aussi être un honnête homme, en sorte qu'avant la tîn de l'année, de second, il devint premier clerc.
Quand Ménars se vit à la tête de quatre ceatsécus , il s'adressa le discours suivant :
— Maintenant, vous voilà en belle position, mon bon ami, quasiment sur la route de la fortune, et votre pupille
a seize ans... Que convient-il de faire?... M'est avis que si vous étiez un peu son père, ou simplement son grandpère, vous vous en sépareriez pour l'envoyer au fond de la province, dans quelque bonne pension de demoiselles, où on lui enseignerait le clavecin, la tapisserie et la couture, toutes choses que vous ne savez guère, mon cher MénarsI... Aurais-je vraiment ce courage?... Je crois que oui, et cependant, quand une alouette a déserté son nid, le nid reste triste... Et la présence de la jeune fille dans le petit garni aux vieux meubles, réjouit tout, et ■quand Marie s'en vient gentiment à vous, monsieur Ménars, fussiez-vous fatigué comme un cheval de moulin, comme une roue de patache, vous sentez je ne sais quoi de doux et de bon qui vous pénètre et vous délasse!... Pourrez-vous vivre maintenant sans voir ce gentil regard, ce mignon sourire qui, le matin, vous donnent le courage du départ et, le soir, la joie du retour?... L'homme restel-il fort et inébranlable contre ses mauvaises passions, quand il n'a pas un but dans la vie?... et, une fois Marie absente, n*aurez-vous pas plus d'envie d'aller vous battre, pour tuer le temps, que de marier la citoyenne Nicaise au citoyen Eustache?.... Pardieu! monsieur Ménars, qu'est-ce à dire? A-t-on des enfants pour soi, comme autrefois les barons avaient des serfsjOu les aime-t-on et les élève-t-on un peu pour eux?... Je crois que vous devenez superbement égoïste, et que, pour un jeune républicain, vous rendriez des points à un vieux marquis... Là! làl mon maître, vous me ferez le plaisir de vous souvenir que vous avez une tante à Auxerre, vous lui conduirez votre pupille, car le monde est méchant et trouverait à mal penser du bien que vous faites, aujourd'hui que la citoyenne Chateauleu n'est plus une
enfant, mais une belle jeune fille, et si, en quittant Marie, vous sentez quelque larme malséante mouiller votre œil, vous aurez la bonté de la renfermer dans votre cœur et de croiser votre habit par dessus... Quand une fois vous serez seul, vous vous arrangerez avec votre douleur comme il vous conviendra, ce ne sont pas mes affaires; seulement vous aurez soin, monsieur Ménars, de ne pas tomber malade, parce que votre bonne tante d'Auxerre qui enseigne très-bien le clavecin, la couture, la tapisserie, et fait trois fois par jour ses prières, nemanquerait pas de vous renvoyer votre pupille, régulièrement tous les 2 de chaque mois, si, le ^^^ elle n'avait pas touché le montant de la pension... Au surplus, vous vous retournerez comme vous pourrez, mais ce sera deux cents écus que vous aurez à donner par an, sans compter le trousseau et les pièces blanches qu'il faudra glisser de temps à autre dans les poches du tablier de la petite. Je vous conseille devons plaindre lÈtes-vous un ministre, que vous ne puissiez vivre, tout seul, avec les centsoixanteécusqui vous resteront?... Vous commencerez par cirer vous-même vos souliers et raccommoder vos bas ; vous dînerez un peu moins bien, monsieur, la sobriété est vertu! Ne pourrez-vous pas vous passer de feu, par exemple?... Certes, on se met à courir après son repas, et quand, de la Bastille on a passé le Pont-Neuf, et du Pont-Neuf, regagné la Bastille, je vous garantis qu'on n'a plus besoin de souffler dans ses doigts!... Or, dites-moi, connaissez-vous meilleure chaleur que la chaleur naturelle?... C'est une affaire entendue, vous vous en porterez mieux, et, d'ailleurs, répondez-moi, Ménars, est-ce de vous ou de Marie qu'il s'agit?... C'est de Marie... Eh bien! alors, ne nous occupons plus de vous! Copiez des
d'un prince russe
rôles, mon bon ami, faites des testaments, et laissez-nous tranquille!...
Quand le maître clerc se fut tenu ce petit colloque, à lui tout seul, il alla trouver Marie pour l'informer de la décision qu'il venait de prendre.