‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 2 sur 30 · LA PATACHE · texte numérisé non relu

LA PATACHE

Je ne vous ai pas dépeint Ménars au physique, et ce qui restait de lui en 1830, n'était guère fait pour donner une idée de ce qu'il avait été à vingt ans. Son portrait même, suspendu au-dessus d'une vieille étagère, ne laissait à cet égard que des souvenirs très-vagues et des données très-incertaines, car chacun sait que les portraits n'ont pas mission de transmettre à un fils, les traits de son père, ou à un peuple, ceux de son souverain, mais simplement le nom d'un peintre plus ou moins fameux, plus ou moins mauvais.

J'ai entendu raconter à cet excellent Ménars que le peintre qui l'avait croqué (style du temps) était un paysagiste de grand talent. Je le croirais aisément, aux vallées qu'il avait creusées sur ses joues et à l'aspect montagneux qu'il avait donné à son front, sans parler de la perruque blanche qui ressemblait assez à un glacis des

Alpes, pendant la fonte des neiges. Quant au gilet, il était festonné de gracieux paysages : pas un bouton qui ne portât sa bergerie, pas une poche qui ne resplendît des amours de Daphnis et Chloé, pas un pli qui ne mît en saillie la flûte et les jambes de bouc du dieu Pan t C'était un vrai cours de mythologie que ce gilet, un Florian et un de Diis illustrés 1 Bref, il y avait tant d'autres pastorales sur ce gilet de Ménars, que j'en passe, et des plus jolies, pour m'occuper un peu de Ménars lui-même.

C'était donc deux ou trois années, avant que le maître clerc eût fait faire, et songé à faire faire son portrait (ce pour raisons financières à lui connues et qui ne regardent personne, pas même le lecteur). 11 comptait alors vingt et un ans, et, d'après les renseignements que j'ai pu me procurer à cet égard, il avait l'œil vif, le teint frais, la barbe naissante, et ne portait pas encore perruque, ce qui laissait à ses cheveux bouclés le loisir de faire admirer leur beau noir, nuancé de reflets bleu sombre, comme l'aile d'un corbeau. Les dents étaient magnifiques et la bouche avait un doux sourire qui les montrait. De plus, Ménars était bien pris ; quoique apprenti notaire, il avait un cou très-blanc, qui se dessinait à merveille sous sa cravate noire, à bouts flottants, une jambe bien faite, une tournure élégante, et, mieux que tout cela, un esprit vif et original avec un cœur d'or.

Marie de Chateauleu, ell«e, était parée de toutes les grâces de ses seize printemps, de tous les charmes de son âme pure, belle et tranquille, qui se reflétait dans ses beaux yeux devenus plus tendres, sur ses lèvres moins enfantines, mais aussi fraîches et aussi charmantes toujours; ses joues étaient moins pâles et son front moins incliné, car le temps, ce grand consolateur, commen-

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çait à passer entre elle et ses souvenirs douloureux, en sorte que c'était, de tous points, une adorable jeune fille.

Je ne dirai pas qu'elle ignorait encore l'amour, car dans les cœurs qu'a traversés le malheur, l'amour s'épanouit, enserre chaude, à l'ombre de la souffrance, et y grandit sans que l'on sache d'où lui vient sa sève. . .

N'y a-t-il pas ainsi des terrains fertiles et retournés plusieurs fois par le fer de la charrue, où un grain de blé, tombant par hasard du bec d'un oiseau qui passe, devient une moisson?...

Marie avait semé la reconnaissance dans son cœur, et elle récolta l'amour.

Ils s'aimaient donc, elle et lui, mais sans se l'être jamais dit ; c'était entre eux une sorte d'amour tacite, convenu... mais non avoué, car si Marie était pure,Ménars était sage, et il savait qu'il y a des paroles qui enflamment et des heures où l'on oublie tout.

Marie était bien sûre que Ménars ne voudrait pas d'une autre femme qu'elle...

Ménars était bien sûr que Marie ne voudrait pas d'un autre époux que lui.

Gela leur suffisait à tous deux I

D'ailleurs, à quoi servent les serments? Ne sait-on pas que ceux qui font les plus beaux,sont ceux qui les tiennent le moins?

Quand Ménars entra chez mademoiselle de Ghateauleu pour lui faire part de ses nouvelles résolutions, le cœur lui battait bien fort.

Quelques instants plus tard, celui de Marie ne battit pas moins; mais elle, habituée dès longtemps aux larmes, ne pleura point. Prenant la main de Ménars :

— Eh bien ! mon ami, dit-elle d'une voix légèrement

altérée, il sera fait comme vous croyez bon que cela soit... nous irons à Auxerre...

Et elle s'efforça de sourire, mais cela ne réussit qu'à attrister un peu plus son visage.

Le lendemain matin, Ménars, portant un petit paquet sous le bras, et Marie, la tête et les épaules recouvertes d'une capeline en laine grise, gagnaient à pied la rue des Lions-Saint-Paul.

Arrivés à l'angle de la rue, Marie s'arrêta un instant, et, s'accoudant contre un vieux canon renversé qui servait de borne, elle rejeta sa capeline en arrière, et regarda Ménars avec de tels yeux tendres et humides, que le maître clerc sentit son âme se fondre comme du beurre au soleil.

— Qu'avez-vous à me dévisager ainsi? balbutia-t-il assez maladroitement.

Mais elle, pour toute réponse, lui prit les deux mains, le regarda encore à travers deux grosses larmes qui roulaient sous ses longs cils dorés (Marie était blonde); puis, quand les deux larmes, semblables à deux perles limpides, eurent glissé bien silencieusement sur ses joues, elle lui dit:

• — Je voulais que vous fussiez seul à les voir... Et en tremblant, elle ajouta :

— Seul... à les recueillir I

Ménars se sentit pris d'un éblouissement, et je ne sais si ce fut lui qui s'avança vers Marie, ou Marie qui s'avança vers lui; mais les larmes passèrent des joues de la jeune fille aux lèvres du jeune homme.

Ce fut tout!...

Et à ce momenti'fe rappelèrent cette ravissante gravure du chevalier Desgrieux et de Manon, que vous connaissez

tous, laquelle, à cette époque, n'existait pas encore... En tous cas, ils faisaient un couple charmant!

Marie rebaissa sa capeline et reprit résolument :

— Marchons!...

Trois minutes après, ils étaient dans la cour de l'hôtel du Corbeau hlanc^ d'où partaient les voitures d'Auxerre.

En ce temps-là, bien qu'il n'y ait pas un demi-siècle, on comptait fort peu de chemins de fer entre Paris et Montereau, très-peu de bonnes messageries et encore moins de bateaux à vapeur; en sorte que cette promenade de quelques heures et de quelque quarante-cinq lieues était un vrai voyage au long cours... tel que deux hommes aimant les voyages n'en faisaient pas deux fois dans leur vie.

Il y avait donc trois voies ouvertes pour se rendre de Paris à Auxerre: l'eau, la poste et les pataches.

La route par le coche était réputée la plus agréable, bien qu'on fût là, pêle-mêle comme de la laitue dans un panier à salade ; mais cet agrément se payait trois écus,ce qui était une somme.

La poste passait pour ne pas aller vite et coûtait plus cher encore, de sorte que les petites gens en étaient réduits aux patachons.

C'est ainsi que partirent Ménars et Marie, dans un vieux coucou, traîné par deux rosses aussi maigres que lui (sans aucune espèce de calembour), et conduit par un cocher aussi gros et rond que les rosses étaient maigres et décharnées.

Je ne me souviens guère de la composition de la patache ce jour-là; mais elle devait être l'éternelle composition de toutes les pataches du passé; une nourrice, ornée

de son poupard et autres insignes ; un militaire, plus ou moins avarié dans Varmée de la guerre et regagnant ses foiliers au détriment d'un jeune conscrit qui regagnait son régiment; un marchand de fromages qui sentait son fruit; un vigneron quelque peu dans les vignes du Seigneur ;ç\]is trois ou quatre flotteurs d'Auxerre, ne payant qu'une demi-place et en occupant deux... en tout, douze personnes dans une caisse, mal fermée, mal rembourrée, qui pouvait bien en contenir six !

Ainsi emballé, on ne mettait pas plus de quatre jours pour se rendre à Auxerre, ce qui était, certes, superbe et émerveillait aussi fort les gazettes de l'époque, que les voyBges en ballons émerveillent celles de nos jours; car il faut toujours que les gazettes aient quelque chose qui les émerveille, quand^ce n'est pas quelque chose qu'elles puissent critiquer; alors elles ont l'un et l'autre, c'est pour le mieux: abondance de bien ne leur nuit jamais... le contraire arrive si souvent ! . . .

Ménars et Marie furent installés sur la banquette du fond, en compagnie de la nourrice, de son panier à provisions, de son paquet de linges frais et non frais et de son mioche (héritier présomptif et plus ou moins légitime d'un vieux procureur), qui était bien l'enfant le plus mal élevé qu'on pût rencontrer de Dunkerque à Marseille. Devant se tenaient le marchand de fromages, le vigneron, le soldat et le conscrit; quant aux flotteurs, ils avaient l'amour du grand air et s'étaient réservé le siège...

A peine la patache était-elle lancée au plus petit trot de deux maigres rosses, après avoir eu beaucoup de mal à se mettre en route, que l'héritier du procureur se mit à donner de la besogne à sa nourrice, et quelque peu à

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ses deux voisins de gauche, dont Todorat était encore aussi fin que celui de deux lévriers I

Quant au marchand de fromages, il ne s'aperçut pas même de cette bagatelle et s'arrangea pour dormir, en î ayant bien soin de ratatiner ses pieds sous la banquette, I ce qui empêcha Marie de pouvoir étendre les siens; le vigneron cuvait silencieusement son vin; le troupier, qui avait allumé sa pipe, commençait déjà, au jeune conscrit, rhistoire de ses victoires et conquêtes; les flotteurs cdiUsaient marine, absolument comme les canotiers parisiens parlent navires, et le cocher avait assez à faire de fouetter ses rosses... de telle façon que la nourrice put faire son petit ménage sans que nul y trouvât à redire, mais non sans que nul s'en aperçût; car, je le répète, Ménars et Marie n'étaient pas habitués à de tels incidents.

On a dit que les proverbes étaient la sagesse des nations : j'ignore si cela est parfaitement exact, et si telle nation, qui en a peu ou point, est une folle, à l'entière joie de telle autre qui en pourrait remuera la pelle; mais ce que je sais bien; c'est que :

A quelque chose malheur est bon !

Celui-là est vrai !

Et voici comment le malheur servit heureusement Ménars et Marie.

. Dans le fond de la patache, il y avait un judas, mais non pas un judas avec vitre et rideau, comme on les pratique aujourd'hui... Non, un bon vieux judas, tout bonnement carré, large de trois pouces et fermé par une planchette bourrelée, qui s'ouvrait en dedans. Le judas en question avait vue sur un vaste panier d'osier recouvert d'une bâche trouée et qui servait à déposer les bagages des voyageurs...

Pendant le jour, c'était une assez mauvaise plaisanterie que ce judas-là; mais le soir, il laissait pénétrer assez d'air frais, pour qu'on pût s'estimer heureux de l'avoir sous la main... Justement, vers la nuit tombante, le jeune procureur se livra de plus belle aux écarts de son âge, le troupier ralluma sa pipe, bourrée avec du caporal,le marchand de fromages continua à parfumer du souvenir de son industrie la pauvre patache, de telle sorte que Marie se précipita involontairement vers le judas, pour échapper à tant d'enivrement.

Mais l'air doux et embaumé de la nuit ne tarda pas à attirer la tête de Ménars près de celle de Marie, et comme la lucarne était étroite, et que la pauvre patache, plus mal suspendue qu'un pont de pierre, cahotait à tous venants, selon le bon plaisir des ornières et des cailloux, il arriva que les deux jeunes visages se rencontrèrent plus d'une fois, et qu'il se passa des choses... que l'étoile de Vénus éclaira doucement... mais que j'ignore, madame.

Le premier jour, vers minuit, on arriva à Melun; le lendemain, on alla coucher àMontereau; le surlendemain, qui était un vendredi, on gagna Sens, et enfin, le samedi, on passa la porte d'Auxerre... aune heure qui, en vérité, était plus près de la messe dominicale que des vêpres de l'Avent.

D UN PKINCE RUSSE

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