‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 30 sur 30 · THÉÂTRE ROYAL · texte numérisé non relu

THÉÂTRE ROYAL

Demain^ 13 novembre 18.,

Première représentation de * * *.

— C'est aujourd'hui le 13 novembre? demanda Elim en se redressant avec effort sur son séant.

— C'est aujourd'hui, à sept heures, que le rideau se lèvera sur ton œuvre...

Elim tendit une main à sa mère, ne répondit pas et laissa doucement retomber sa tête sur l'oreiller . . .

Quand vint le soir de ce même jour, que tous les volets furent hermétiquement fermés et qu'une seule lumière veilla silencieusement dans l'un des coins de la chambre, le médecin déclara qu'Elim ne passerait pas la nuit.

La princesse ne poussa pas un cri, pas un sanglot ne déchira sa voix; elle s'agenouilla pieusement et courageusement au pied du lit de son fils, la pauvre femme, absolument comme si son fils n'eût pas dû mourir, abso-

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lument comme s'il eût dormi paisiblement pour se réveiller le lendemain plein de santé et de force.

Dans un coin de la chambre, une garde-malade dormait à demi ; au chevet d'Elim se tenait le médecin^ interrogeant le pouls et suivant pas à pas Tinvasion de la mort; la princesse restait donc bien seule, toute seule avec sa douleur et ses larmes muettes.

Au dehors, le vent s'agitait dans les arbres ; par moment, on entendait le pas éloigné d'un homme ou le bruit d'une porte qui s'ouvrait et se fermait... C'était tout !

Mais, quand onze heures sonnèrent, chaque heure se détachant lugubrement de son lit d'airain, comme autant de fantômes nocturnes s'envolant dans les airs, — Elim ouvrit les yeux, et, passant sa main déjà glacée sur son front qui brûlait encore, il se demanda :

— Eh bien !... mon âme, qu'attendons-nous encore?... Le médecin fit un signe imperceptible à la princesse ;

elle se leva, passa de l'autre côté du lit, et tous deux ainsi, ils soutinrent le moribond dans leurs bras.

— Ah!... je sais, continua Elim, nous attendions que tout fût fini... là-bas... au théâtre... Maintenant, nous pouvons partir...

Puis, contemplant sa mère de toute son âme :

— Ma mère, murmura-t-il, donnez-moi encore une fois vos lèvres... comme autrefois... C'est de vous que je tiens la vie... c'est à vous que je veux la rendre...

Mais avant, voyant pleurer son médecin, le docteur Suster, il lui tendit amicalement la main :

— Merci, docteur, fit-il, je ne vous oubliais pas... Quand un ami est là qui pleure... on le voit même sans

e regarder... Merci, merci encore, merci, ami !...

Alors il se pencha vers la princesse, et leurs lèvres s'unirent,et le fils vécut un instant du souffle de la mère.

Mais tout à coup un bruit sourd se fit au loin, augmentant par gradation et avec rapidité comme s'il eût été porté par le vent.

Elim se détacha de l'étreinte de sa mère, prêta Toreille attentivement, puis s'écria d'une voix brisée, mais heureuse :

— C'est elle!... c'est elle!., je l'attendais pour mourir!...

Et à ce moment le roulement précipité d'une voiture se fit entendre sur le pavé. Bientôt les chiens aboyèrent, la grille de la cour roula sur ses gonds, un grand mouvement se fit dans toute la maison, les portes s'ouvrirent... et Marie tomba dans les bras d'Elim

— Oh ! je savais bien ! dit Marie dès qu'elle put parler et qu'Elim put l'entendre, je savais bien que vous ne vous en iriez pas sans moi... nous avions vécu de la même vie, nous devions mourir de la même mort.

— Oui... oui... répondit Elim, je vous attendais toujours... mais ce soir j'avais perdu l'espoir, parce que c'est aujourd'hui un Treize, le treize novembre... et que j'avais rêvé que je ne passerais pas cette date... Que voulez-vous? je suis superstitieux... C'est un Treize que je vous ai vue pour la dernière fois... et je crois encore... à mon rêve.

— Moi, Elim, je croisa mes pressentiments, et c'est pour cela que je suis ici. On m'avait caché votre maladie, et j'étais au lit, condamnée à ne plus me relever, lorsque la pensée m'est venue soudainement que vous aussi vous étiez malade, et que vous m'appeliez pour vous fermer les yeux. Alors j'ai dit à Ménans :

— « Commandez des chevaux de poste et partons... » Et nous sommes partis... Dieu nous a permis, à vous de m'attendre, à moi de pouvoir arriver. . . Nous nous sommes revus... nos mains sont l'une dans l'autre... maintenant, la mort peut nous prendre I

La princesse s'était de nouveau retirée au pied du lit, car il était écrit que, jusqu'au bout, l'amour de la mère devait être sacrifié à l'égoïsme de l'autre amour... Ménars, le bon Ménars, lui aussi, prit par discrétion cette modeste place, et le docteur lui-même, se tint à l'écart...

C'était comme un dernier rendez-vous d'amour qu'on craignait de troubler... Que se dirent-ils.?... Dieu lésait, car nulle oreille ne le put entendre... Leurs yeux, leurs mains se parlaient seuls... et leurs mains étaient déjà glacées, et leurs yeux étaient déjà voilés.

Cela dura quelques minutes...

— Vous avez froid I dit tout à coup Marie à Elim.

— Non, répondit-il, c'est la mort... Mais j'ai encore quelque chose à écrire sur l'album de ma mère, voulezvous me prêter votre main ?...

Marie ouvrit un album qu'on lui tendit et choisit au hasard une page blanche.

— J'attends! fit-elle.

— Ecrivez !

Et d'une voix lente, faible, mais calme, il dicta :

— « Quand les maux de la chair assaillent un poète, » Quand sa vie, à la fin, refoulée en sa tête, » N'a pour dernier refuge et pour retranchement » Que le cerveau qui lutte imperturbablement, » Ainsi qu'un roi vaincu n'a qu'une citadelle » Qui se défend encor, triomphante et fidèle, » Le poëte transforme en haute instruction » Le duel de la vie et de la destruction... »

Elim cessa de dicter, Marie cessa d'écrire.

Ils étaient morts tous deux ! I...

Aujourd'hui, la princesse Catherine est retournée en Russie avec les restes des deux amants et sa profonde douleur de mère. Quant à Louba Meinhoff, elle a le plus fringant attelage de Paris, et Ménars... il plante ses choux !

Cher lecteur, je vous souhaite de pouvoir en faire autant à son âge.

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