‹ Le roman d'un Prince RusseChapitre 29 sur 30 · UN TREIZE · texte numérisé non relu

UN TREIZE

Pendant environ six mois, Elim remplit auprès de Marie le rôle mystérieux et charmant qu'elle avait rempli si longtemps auprès de lui. Formait-elle un vœu, un désir, il était aussitôt réalisé...

Une fois, c'était un bouquet des fleurs préférées, placé, par une main inconnue, sur l'appui de la fenêtre; un autre jour, c'était un volume de poésies, frais éclos, Ij^ouvé sur la table du salon ; souvent aussi, de la musique, des dessins nouveaux que l'on n'avait pas et que l'on souhaitait; enfin, c'était partout et toujours cette continuelle pensée de l'être aimant, se traduisant, en-

vers l'être aimé, par ces mille soins, ces mille prévenances délicates et cette adorable sollicitude qui peuvent faire de la femme une fée et de Thomme un ange.

Comment Marie n'y reconnut-elle pas Elim, et comment jadis Elim n y avait-il pas reconnu Marie? C'est là un de ces problèmes étranges dont l'amour fourmille, sans les jamais résoudre.

Quoi qu'il en soit, un événement inattendu vint hâter le dénoûment de cette histoire.

Chaque fois que Marie allait faire une promenade en mer, dans la baie, Elim la suivait de loin, déguisé en marin ou en pêcheur, et Marie ne reconnaissait pas la main obstinée qui guidait l'éternel canot fidèle au sillage du sien. Il en était de même pour les excursions champêtres aux environs de la ville.

Où elle était, il était toujours!

Un soir, la mer d'ordinaire si calme devant la tranquille Nice, la mer, dis-je, était un peu houleuse, le ciel était gris et le vent sifflait par rafales inégales.

C'était un 13... le 13 mai I

Marie ne voulut pas renoncer à sa promenade habituelle, malgré les remontrances de Ménars, et elle partit gaiement, comme si c'eût été pour ne plus revenir.

Qu'allait-elle demander à cette mer courroucée? Dieu le saiti

Toujours est-il que lorsque son canot se détacha de la rive, un autre canot s'en détacha également.

Environ un quart d'heure après, le tonnerre commençai à rouler sourdement, de longs éclairs sillonnèrent le ciel gris, et, de son souffle ardent, le mistral tourmenta la lame.

— Madame, la mer devient mauvaise! fit le pilote.

d'un prince russe 321

— Va toujours! répondit Marie.

Et le frêle esquif, pliant sa voile sous la brise, glissait sur la mer, plus rapide qu'une flèche.

Tout à coup deux lames se choquèrent avec fracas, et l'embarcation disparut tout entière, broyée sous des flots d'écume.

Mais, au même instant, arrivait le canot d'Elim, louvoyant avec habileté, faisant constamment face à la lame et se levant sur la houle ainsi que fait un goéland.

Un vigoureux coup de barre le lança vers le remous qui avait englouti la première embarcation, et il frissonna dans sa carène comme un jeune cheval devant un obstacle à franchir, mais il ne broncha pas.

Au fond de ce remous, de cette sorte d'abime liquide, luttait sans espoir le brave pilote qui avait conduit Marie. — D'un bras, il soutenait la jeune femme^ et de l'autre, il cherchait à nager; le pauvre homme y mettait de la conscience jusqu'au bout; il savait bien que seul il aurait pu se sauver et qu'en se chargeant de sa passagère, c'était l'impossible qu'il tentait, toutefois il ne s'en débattait pas moins courageusement contre les flots.

— Bon ! pensait-il, la mort peut venir, elle aura l'honneur de nous prendre, mais nous ne nous rendrons pas!...

C'était une paraphrase du mot de Cambronne et, qui plus est, une paraphrase très-catholique, le digne marin tenant bien à constater par là, qu'il n'avait nullement attenté à ses jours et que, s'il mourait, c'était complètement contre son désir, complètement contre son intention.

Cependant le canot d'Elim se tenait immobile sur la lame, comme un voyageur dans les Alpes au sommet de

quelque glacier. — Fallait-il plonger dans le gouffre ou bien attendre que le flot ly portât complaisamment ?... Pour Elim, c'était une question de vie ou de mort, et une de ces questions qu'une seconde d'hésitation pouvait résoudre.

Marie morte, la vie lui importait fort peu ; il n'hésita donc pas et, d'un second coup de barre, il jeta son embarcation en travers du remous, en ayant soin, cependant, de la faire incliner du côté opposé à celui où se trouvaient les naufragés, de façon à rétablir l'équilibre en les recueillant, — si les recueillir se pouvait.

Mais il fallait que toutes ces choses s'accomplissent avec la promptitude de l'éclair, et Marie, à demi évanouie déjà, — loin de se prêter à aucune chance de salut, — ajoutait à l'épuisement du matelot. Celui-ci, pourtant, rassemblant dans un suprême eflort, tout ce qui lui restait d'énergie et de vigueur, se souleva sur l'eau, saisit les deux bras que lui tendait Elim, se hissa, avec leur aide, à la hauteur du canot, et là attendit qu'une oscillation favorable lui permît de s'y laisser glisser.

Cette attente fut environ d'une demi-seconde. Le canot s'inclina lentement à droite, puis à gauche, — peut être pour ne plus se relever ; — mais, à ce moment, le vent souffla avec une telle furie qu'il emporta au loin et le pauvre canot et le flot qui l'allait engloutir.

— Le cap sur la terre ! fit le matelot d'une voix éteinte en se laissant tomber, avec son précieux fardeau, entre les bancs de l'embarcation, — le cap sur la tefre et nous sommes sauvés !...

Dorénavant, en effet, le canot était dressé, il fuyait devant la rafale et pouvait descendre et remonter sans

danger sur la lame, celle-ci étant longue, régulière et roulant assez lentement sa masse pesante du côté de la plage.

Un quart d'heure après, Elim déposait doucement Marie sur un lit bien douillettement préparé dans une chambre bien chaude. — Mais, comme il allait se retirer, elle ouvrit les yeux, le reconnut et lui tendit la main ! . . .

— Mon cher élève ! dit le lendemain matin Ménars h Elim, ce que vous avez fait hier est merveilleux...

— Vous voulez dire naturel!...

— Comme il vous plaira... mais cela est malheureux aussi... et n'allez pas vous récrier, je vous prie, car je viens simplement vous rappeler nos conditions; Marie vous a vu, vous devez partir...

— Ménars, soyez raisonnable, Marie m'aime ! ma présence la fera vivre...

— Je le sais... seulement elle vivra trop et trop vite, et ces choses-là ne sont permises qu'aux gens qui ont beaucoup à vivre... d'ailleurs, Elim votre mère est à Paris. Vous devez aussi quelque chose à votre mère. Puis, vous êtes poëte, grand poëte même, et vous devez quelque chose à votre art, vous lui devez ce qui lui manque, ce qui est pour lui comme le baptême d'une seconde vie : le succès!.,. Eh bien ! mon ami, si l'on peut avoir du génie ailleurs, on n'a de succès qu'à Paris. ..Je vous le répète, il faut partir, partir pour Paris!...

— C'est une épreuve cruelle que vous voulez m'inposer, Ménars...

— Bien !... ces épreuves-là sont fécondes pour les esprits comme le vôtre. S'il n'eût été malheureux, le

Camoëns ne fût pas allé à la postérité... Interrogez le passé, et vous verrez que la souffrance a toujours été le lot des poètes, parce que la souffrance est le creuset où s'épure la pensée et d'où elle sort diamant pur.

— Et Marie, dois-je la laisser mourir loin de moi?...

— Vous devez la laisser vivre, au contraire... et vivre avec son vieux Ménars... Allons, partez, ami, soyez homme, soyez grand, soyez fort !...

Et, encore une fois, Elim obéit à Ménars, il partit.

Le 13 novembre de la même année, vers les huit heures du matin, un prêtre russe, précédé d'un chantre, entrait dans la commune de Gorbeil.

Il faisait à peine jour, le temps était d'ailleurs d'un gris plombé, la neige tombait par petits flocons inégaux, la bise sifflait plaintive entre les cheminées de tôle, et la démarche du prêtre avait je ne sais quoi de lugubre et de naïf,de simple et de solennel tout à la fois, qui frappait l'âme. On n'a pas oublié que le prince Elim appartenait, comme Russe, au culte grec, assez semblable par les cérémonies au culte catholique.

En Russie, il est d'usage de prier auprès du lit des malades, et les psalmodies du chantre, mêlées aux prières du prêtre, donnent à ces cérémonies religieuses un caractère de simplicité qu'on ne rencontre chez nous que dans les églises de campagne.

Rien n'est poétique et touchant comme une messe de village, dans une église où l'herbe pousse entre les dalles, où les portes sont mal fermées et les peintures grossières ; mais où le cœur prie avec sincérité, où la foi croit, où la charité aime, où r espérance espère...

Rien n'est également plus vraiment triste, mais aussi

d'un pringe russe 325

plus vraiment consolant qu'un enterrement dans cet humble petit cimetière où tout le monde se connaît, où l'on n'a que des amis, où Ton dort en famille et où l'on est venu si souvent qu'une fois de plus ne tire pas à conséquence, alors même que c'est pour ne plus s'en retourner. Et puis on est là presque sous le toit de l'église, presque sous le toit du presbytère, presque sous le toit de la chaumine où l'on a vécu... On a sa part de toutes les fêtes, de tous les événements, mariages ou baptêmes!

Dans nos villes, quand on est mort, on est bien mort; mais au village, quand on est mort, on se repose simplement : c'est un droit que l'on a acquis après une existence laborieusement et honnêtement remplie... quelque chose comme qui dirait des Invalides!..,

Le matin, avant de partir pour les champs; le soir, en revenant, on ne manque jamais d'aller souhaiter tin bonjour ou un bonsoir au père... à la mère!

On habitue ainsi les enfants à regarder la mort sous cet aspect riant. On leur parle de ceux qui ne sont plus comme s'ils étaient toujours :

— As-tu été voir grand-père, grand'mère? leur dit-on.

Et si l'on prie Dieu, croyez-le bien, c'est pour lui seul qu'on le prie, et non à cause de ses saints.

Dans nos cathédrales, c'est autre chose, et c'est aussi autre chose quant aux cérémonies.

Ici, on a des places payées, de riches costumes, des fêtes grandioses (je ne dis pas pieuses), de nombreux chanteurs, de puissants orchestres, d'étincelantes lumières et de splendides bannières... on pourrait aisément se croire à l'Opéra.

Là, c'est un prêtre en chapeau rond, pantalon à pied, redingote à la propriétaire et parapluie sous le bras, qui

va porter le saint viatique h quelque malade et qui le porte dans sa poche, vous remarquerez, absolument comme un médecin de campagne porte avec lui lancettes, élixirs et pilules.

Entre les deux je préfère la religion du village, la religion qui est pauvre, mais qui est la religion. C'est pourquoi je suivis le prêtre que je rencontrai le 13 novembre 18... à huit heures du matin.

Corbeil n'est pourtant pas un village ; mais, à cette époque, c'était encore une de ces villes heureuses qui ont conservé la paix, le calme et la naïveté primitifs...

Depuis, les chemins de fer ont tout gâté.

Le prêtre, après plusieurs tours et détours, finit par arriver devant une petite maison basse à grille de fer, bien connue de nous, la maison de Ménars!

La grille s'ouvrit, les serviteurs russes s'agenouillèrent dans la cour, le prêtre leur donna la bénédiction et il entra seul dans la maison. Quand je dis seul, c'est le chantre y compris, bien entendu, car il ne viendrait à la pensée d'aucun honnête lecteur de séparer le prêtre russe de son chantre, pas plus que le curé catholique de son clerc; qui dit l'un dit l'autre : c'est comme lorsqu'on parle de l'àne de Sancho.

Au moment oii le prêtre fut introduit dans la chambre du moribond, puisque moribond il y avait, deux hommes en sortaient gravement : le premier était maître Serpolet, dont il vous souvient peut-être, madame; le second était M. Blasius Mirmidon, médecin ordinaire du successeur de Ménars.

Tous deux gagnèrent un cabinet voisin, s'installèrent commodément dans des fauteuils en face d'un grand feu de bois, et, sans quitter leur gravité, se mirent à deviser.

— C^est un malheur! fit le médecin.

— C'est un malheur! répéta le notaire, fidèle à ses habitudes d'affirmation en matière d'éloquence.

— Si jeune!...

— Si plein d'avenir!...

— Voilà ce que c'est que d'abuser de la vie. . . on paie cela un jour.

— Oui, il faut de Tordre dans les affaires.

— Ah çà! mon vieil ami, pourquoi n'êtes-vous pas resté dans cette chambre pendant la cérémonie de Textrême-onction?... C'est une dernière politesse que l'on doit à ceux qui s'en vont.

— Et vous, docteur?...

— Moi!... eh! que voulez-vous, la science humaine doit bien se retirer, là où commence la science divine...

— Oh! oh!... ce n'est pas cela!...

— Qu'est-ce donc?...

— Avouez que vous êtes un peu voltairien...

— Ma foi !... je ne m'en défends pas, je suis de votre école.

— Pour moi, reprit le notaire avec une dignité qui eût été des plus amusantes dans tout autre moment, je ne comprends rien, je l'avoue, à toutes ces coutumes païennes qu'on appelle- le culte catholique ou le culte grec, et je n'aime pas à les patronner de ma présence. Si j'avais assisté à cette cérémonie, même par pure politesse, comme vous le disiez fort judicieusement tout à l'heure, cela eût causé une profonde émotion dans la ville; les gazettes en eussent parlé, et très-certainement notre curé, — - qui est un digne homme, d'ailleurs, dont les intérêts me sont confiés; — notre curé, dis-je, n'eût pas manqué de choisir cet événement capital pour texte

de Tun de ses prochains sermons... Dans ma position, voyez-vous, je ne m'appartiens pas. Voici plus de cinq cents ans que le nom des Serpolet représente Tidée voltairienne à Corbeil, cette idée féconde qui a préparé la révolution française... songez-y, cinq cents ansl... puisje, en face de l'avenir, renier un tel passé?... Non, je ne le puis pas; soyez franc, docteur, et vous conviendrez que je ne le pais pas...

— Mon opinion est que noblesse oblige^ et que vous vous devez à vos aïeux...

— Je le sais, et je ne faillirai point à la mission de vérité que m'ont léguée les Serpolet. Je combattrai les doctrines païennes partout où je les rencontrerai... Je me fais des ennemis, mais je m'en inquiète fort peu : l'homme fort ne s'arrête pas à d'aussi misérables obstacles...

Il se fit entre les deux amis un silence de quelques minutes, après quoi le docteur reprit :

™ Vous avez rédigé le testament, n'est-il pas vrai ?...

— Je l'ai rédigé, répondit Serpolet avec sa diplomatie habituelle.

— Le prince n'a pas d'héritiers?...

— Pas d'héritiers... directs.

— Et il laisse, dit-on, une fortune considérable?...

— Ehl eh!... on verra, on verra!... Mais, à propos, à quelle affection succombe-t-il?...

— Sérieusement?...

— Très-sérieusement...

— A une gastro-arachnoïdite.

— Vraiment?...

— C'est comme je vous le dis...

— Je ne m'en serais jamais douté.

— Oh! cependant, vous qui avez suivi la maladie

d'un prince russe 329

rappelez-vous les symptômes qui se sont successivement produits...

— Le fait est, reprit Serpolet avec un grand sérieux, que les symptômes annonçaient tous une gastro-a... a... a... Comment avez- vous dit ça , docteur?...

— Arachnoïdite.

— Ara.., ara... C'est cela même, c'est le mot!... Et, sans* indiscrétion, qu'est-ce que c'est qu'une gastroara..."!

— Chnoïdite ?

— Oui...

— C'est une inflammation simultanée de l'estomac et de V arachnoïde...

— C'est trop juste!... Mille pardons, docteur, je le savais... mais j'avais confondu.

— Peut-être partagiez-vous l'opinion du docteur Gerbois, peut-être aviez-vous cru comme lui, à une gastrocholésystique ?. . .

— Non, non! s'écria Serpolet, efl'rayé par la difficulté de répéter après le docteur des noms qui lui paraissaient si complètement hébreux, je vous jure que je me rangeais de votre côté... j'étais pour la gastro-ara... la vôtre enfin... pas celle de Gerbois...

— Ah! Serpolet, vous hésitez...

— Moi, hésiter?. . . vousme connaissez bien mal, je suis toujours de l'avis de mes amis... dès le premier jour, je l'ai dit à la princesse :

« Madame, si le docteur Blasius affirme que votre fils » est atteint d'une gastro-ara... (le mot ne fait rien à la » chose), soyez convaincue que cela est vrai. »

Voilà ce que j'ai eu le courage de déclarer, certain comme je Tétais, del'infaillibilité de votre science; mais,

que voulez-vous? ces gens riches doutent de tout. C'est plus voltairien que nous, ça nous dépasse.

— Oui... oui... grommela Blasius, et on a fait venir, à grands frais, un, deux médecins de Paris. Or, je vous le demande, qu'est-ce que c'est qu'un médecin de Paris ?

— Au fait, qu'est-ce que c'est? répéta Serpolet, et il se mit à tisonner le feu avec ardeur, afin d'oublier de répondre à sa propre question.

— C'est tout simplement, continua Blasius, un médecin dont la province ne veut plus, un médecin qu'elle chasse de son sein et qu'elle envoie à Paris... pour s'en débarrasser.

— Vous avez raison; c'est comme pour les notaires...

— Aussi, qu'en est-il résulté?... C'est qu'en deux mois ils ont laissé le malade venir à toute extrémité, ces beaux messieurs de Paris!

— Et qu'ont-ils dit pour se justifier, au moins?

— Eh! ils ont toujours dit la même chose, dès le premier jour, afin de mettre leur responsabilité à couvert, en cas de malheur, et de grandir démesurément la cure, s'ils pouvaient la faire, comme ils s'en croyaient sûrs...

— Ainsi, ils prétendaient?...

— Que le prince Elim était poitrinaire... ni plus ni moins!...

— A vous dire vrai, hasarda le notaire, c'est assez Topinion commune... mais ce n'est pas la vôtre?...

— Serpolet, je me respecte trop pour avoir l'opinion de tout le monde... et surtout l'opinion d'un confrère de Paris : je suis indépendant... ma vie politique, depuis vingt- cinq ans, est là pour en faire foi...

— A telles enseignes que vous n'étiez pas même

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d'accord avec M. Gerbois, votre collègue de Fontainebleau...

— -Gerbois est un légitimiste...

Nouveau silence entre les deux interlocuteurs.

— En vérité, reprit Serpolet, le prince a voulu ïaire son testament ce matin... puis mettre ses affaires en règle pour l'autre monde, ainsi qu'il les avait mises pour celui-ci... Mais croyez-vous qu'il soit aussi bas que cela?...

— Nullement, mon ami, c'est une autre ruse de ces messieurs de Paris pour m'éloigner.

— Vous le pensez?...

— N'en doutez pas, grands dieux! ma présence les gêne, je suis pour eux un censeur redoutable... et sous ce prétexte banal que tout est fini, on me congédie.

— Pourtant, mon ami, tandis qu'on vous congédie, on m'appelle... et cela pourrait bien être plus sérieux que vous ne pensez.

— Serpolet, je vous parie ma première cure contre votre premier testament que le prince Elim a six mois à dormir bien tranquille sur ses deux oreilles avant d'enprendre le grand voyage... Vous m'entendez, six mois!...

— Diable!., c'est plus que M. Ménars ne nous avait annoncé...

• — Votre Ménars!.. ah! voilà encore un original!... que va-t-il courir en Italie, je vous demande un peu, quand il a ici une maison bien tranquille et un joli jardin?

— Je suis comme vous, docteur, je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'un beau matin M. Ménars a fait mettre la maison sens dessus dessous, du haut en bas, — jusques et y compris la cuisine, — sous prétexte qu'il lui

arrivait de Russie ou de Suisse, je ne me souviens pas au juste, une jeune et belle fille d'adoption. Puis, trois jours après, il partait pour Genève.

— « Je serai de retour dans huit jours t » me cria-t-il par la portière de la diligence; voici un an et il ne parle pas de revenir...

— Eq revanche, il vous a adressé des locataires...

— Oui, la princesse Catherine et son fils... en m'enjoignant de les soigner comme moi-même.

« Hélas^ ajoutait-il dans sa lettre, je crains bien que ce » ne soit pas pour longtemps.., mais que je sois content de » vous. Serpolet, et vous serez content de moi. j>

Or, M. Ménars a eu jusqu'à ce jour Toriginalité de ne jamais me réclamer le payement de la petite rente viagère que je lui dois... S'il pouvait avoir également l'originalité de ne pas me demander le remboursement des fermes, loyers, baux, etc., etc., que j'ai touchés scrupuleusement en son absence...

— Vous trouveriez que c'est un charmant original?

— Précisément, docteur, et c'est pour cela que je vous prie de le respecter un peu... vous qui respectez si peu de choses...

— Mais M. Ménars n'est pas une chose...

— A plus forte raison alors.

Il se fit nn troisième silence entre les deux amis, et, comme ce qu'il leur restait à se dire n'était sans doute pas fort intéressant, nous en profiterons, — si vous le voulez bien, madame, et vous aussi, monsieur, — pour entrer chez Elim.

C'est dans la chambre de Ménars lui-même qu'on l'avait installé, chambre haute, spacieuse, d'un aspect glacial et sévère.

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Le lit, à baldaquin et rideaux de damas, était placé vis-à-vis d'une grande fenêtre ogivale ouvrant sur la campagne. Au milieu du plafond pendait une lampe en terre; le long de la muraille étaient accrochés de nombreux portraits historiques.

Sur une longue cheminée en marbre gris, on voyait une petite pendule avec ses vases en albâtre et leurs cylindres carrés, le tout à la mode du temps où cela avait été acheté.

Les fauteuils, la bergère et les chaises étaient garnis en cuir vert avec des clous d'argent, et le secrétaire, en bois de noyer, était surmonté d'aigles dorés.

Maintenant, quelques mots poiir expliquer ce qui s'était passé depuis six moisqu'Elim avait quitté Nice.

La princesse était venue à Paris; elle y avait ouvert maison, mené grand train et reçu tout ce que la capitale renferme de femmes du monde, élégantes, spirituelles, et d'hommes distingués dans la science, dans les arts, dans l'aristocratie, dans la politique et dans la guerre.

Cavalier charmant, cœur enthousiaste, esprit brillant, Elim, — pour lequel la princesse était redevenue mondaine, — Elim, dis-je, n'avait pas tardé à se faire de nombreux amis et, sans doute, tous les genres de succès lui étaient réservés... quand il tomba tout à coup dangereusement malade...

J'ai écrit : tout à coup,,, mais en réalité le mal dont Elim devait mourir remontait déjà à plusieurs années. C'était le cœur qui avait été frappé chez lui, et, ainsi qu'il arrive toujours aux natures fortement impressionnables, Elim se sentait mourir, et mourir avant son heure; mais, pour le monde, pour sa mère même, il ne

fut réellement malade que du jour où il dit, en sou-

riant doucement comme un patient qu'on délivre :

— Voici le commencement de la fin.

Et ce jour-là, en effet, fut le commencement de la fin, car, un mois après, il était aux portes de la mort.

Cette étrange et rapide maladie étonna donc tout le monde, excepté Elim.

Lorsque les médecins, assemblés à son chevet, lui ordonnèrent l'air de la campagne, en lui déclarant toutefois qu'il était condamné :

— Bien! dit-il, je mourrai de la même mort que Marie... C'était le plus grand bonheur qui pûtm'arriver et je le lui dois...

Une chose, cependant, attristait un peu Elim, et cette chose c'était de mourir sans s'être révélé... sans avoir noté, — si je puis me servir de cette expression, — toute l'harmonie qui débordait en lui...

Depuis qu'il avait vécu de cette vie ardente et lumineuse de Paris, depuis qu'il avait frotté son intelligence au contact de tant d'autres intelligences d'élite, il avait compris que la poésie est une amie qui peut tout remplacer, et que la religion de l'art est une religion qui a de secrètes consolations pour tous les maux de l'âme. Il avait compris surtout que le suprême bonheur n'est pas dans le succès, pas dans la gloire, — car gloire et succès sont souvent bien injustes ou bien éphémères, — mais dans l'intimité de l'art lui-même et dans les plus mystérieuses intuitions. Aussi regrettait-il ses jeunes années gaspillées à de faciles et trompeuses amours, son cœur dépensé à faire de l'ironie. Hélas! il était trop tard. Il sentait bien ce qu'il avait perdu, mais il se sentait impuissant à le regagner, et c'était une souffrance de plus.

En somme, la mort était la meilleure issue.

d'un prince russe 335

Les médecins ayant ordonné l'air de la campagne, la princesse se décida à accepter Toffre que lui avait faite Ménars d'aller habiter sa petite maison de Corbeil, et c'est pour cela que nous les retrouvons tous les deux, dans la chambre du notaire, la mère et le fils!

Aussi bien, il était juste que cette histoire se dénouât où elle avait commencé . . ^ .

A ce moment-là, Elim était seul avec sa mère. Le prêtre et les assistants venaient de sortir; la cérémonie était achevée, et sur une petite table, recouverte d'une serviBtte blanche, brûlaient encore trois cierges jaunes.

La princesse, droite, pâle, immobile, mais toujours forte, se tenait au chevet du lit.

— Ma mère, fit Elim d'une voix tendre, en prenant doucement dans ses mains les mains de la pauvre femme, vous avez désiré que je demandasse pardon à Dieu des fautes de ma vie, et que je le fisse par la voix de l'Eglise...

— Mon fils, la voix de l'Eglise connaît le chemin du cœur de Dieu.

— Je vous ai obéi, ma mère... mais j'ai un autre pardon à implorer, c'est le vôtre...

La princesse ne répondit pas, mais de grosses larmes roulèrent dans ses yeux.

— Oui, pauvre femme! reprit Elim, je suis coupable envers vous, car je vous ai méconnue, car vous ne viviez que pour moi, et j'ai eu la lâcheté de ne pouvoir pas vivre pour vous. Vous étiez là, près de moi, comme un ange gardien, comme une parcelle de l'âme de Dieu, comme une étoile de vérité, veillant sur moi. m'aimant, me guidant... et je vous ai quittée pour suivre je ne sais

quel fantôme décevant... quelle chimère... une femme!..

— Eh !... ne suis-je donc pas une femme, Elim?

— Oh 1 vous êtes mieux que cela, vous êtes ma mère 1 . . .

— Elim, l'amour vous a peut-être trompé, mais Marie ne vous a pas trompé, elle...

— Je le sais, bonne mère, et cependant c'est vous aujourd'hui qui êtes à ce chevet... d'adieu... ce n'est pas elle...

— Moi, je ne suis pas mourante, mon ami... et d'ailleurs qui vous dit qu'elle ne viendra pas? Nous n'avons qu'une seule âme à nous trois, et notre âme va s'en voler...

— Tenez! reprit Elim avec une ardeur fébrile, nous étions faits pour le bonheur... Nous nous sommes trompés de route. Je devais être artiste et non pas prince; libre et non pas esclave d'un titre, d'un nom. Vous n'eussiez pas eu d'équipage, ma mère, et Marie n'eu peut-être pas porté des colliers d'or; mais vous eussiez eu les joies pures de la famille, vous eussiez partagé mes luttes, mes triomphes... et si jamais quelque couronue était venue tomber jusqu'à moi, c'est vous que j'en eusse parée I... Oh! ce bonheur-là, je l'ai souvent rêvé depuis quelque temps; ce tableau riant où le mari travaille entre sa mère et sa femme, je l'ai souvent esquissé... Ah!... si j'avais été pauvre, j'eusse travaillé, et ce travail m'eût sauvé... le travail m'eût donné, pour moi et les miens, une place au banquet de la vie^ sslon l'expression de Gilbert; le travail m'eût rendu digne de Marie et devons, ma mère... car c'est le travail, c'est l'étude... c'est le but honnête dans la vie qui fait l'homme!...

d'un prince russe 33'

Elim s'arrêta épuisé; puis, un instant après, il continua d'une voix plus calme :

— Je suis un fou de vous avoir dit tout cela... N'était ceux qu'on aime, la vie n'aurait rien qu'on pût envier ou regretter... Croyez-moi, ma mère, le vrai monde c'est le monde où je vais et où vous viendrez me rejoindre avec elle^ le monde où il n'y a plus ni rang, ni titres, ni beauté, ni laideur; mais l'âme, l'âme toute seule, telle qu'elle est sortie des mains de Dieu et qu'elle retourne à lui... Voyez-vous, c'est un voyage que j'entreprends, un petit voyage, rien de plus. — Je ferme les yeux, je m'endors, et, sans quitter mon lit, je suis arrivé...

La princesse pleurai! toujours; Elim lui sourit doucement.

— Qu'est-ce que c'est que ce livre doré que je vois là sur cette table, demanda-t-il tranquillement, en désignant du doigt un livre à riche reliure et comme pour briser avec sa propre pensée.

La princesse se leva et alla prendre le livre.

— Ah! fit Elim en tournant le premier feuillet, mes poésies... déjà recueillies... déjà imprimées!... Pauvres poésies, si tristes et si amères, vous comprendra-t-on?...

Un peu plus tard, il ajouta :

— La seule bonne chose qu'il y ait dans ce livre, c'est qu'il vous est dédié, ma mère, et que nos deux noms y sont réunis sur la première page... Eh bien ! cela me rend cependant heureux de laisser quelque chose à ce monde. J'emporte mon âme, mais en gardant ce livre vous garderez mon cœur...

— Va, mon Elim, ton cœur est dans mon cœur...

— Maintenant, il ne me resterait plus qu'à apprendre que ma dernière et première œuvre a réussi au théâtre.

pour m'en aller plus tranquille... Mais, hélas! il sera trop tard. . .

— Pourquoi trop tard?... Demain nous apprendrons son succès.

— Demain! pensa Elim... où serai-je demain?,..

La princesse quitta une seconde fois le chevet de son fils, et, se dirigeant vers une console, elle y prit une grande affiche rose.

Cette affiche portait .

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