‹ Le roman d'un spahiChapitre 1 sur 14 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

l^n descendant la côte d'Afrique, quand on s dépassé l'extrémité sud du Maroc, on suit pendant de.'î jours et des nuits un interminable pays désolé. C'est le Sahara, la « grande mer sans eau », que les Maures appellent aussi a Bled-el-Ateuch », le pays de la soif.

Ces plages du désert ont cinq cents lieues de long, sans un point de repère pour le navire qui passe, sans une plante, sans un vestige de vie,

Les solitudes défilent, avec une monotonie triste, les dunes mouvantes, les horizons indéfinis, — et la chaleur augmente d'intensité chaque jour.

Et puis enfin apparaît au-dessus des sables une

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vieille cilé blanche, plantée de rares palmiers jaunes; c'est Saint-Louis du Sénégal, la capitale de la Sénégambie.

Une église, une mosquée, une tour, des maisons à la mauresque. Tout cela semble dormir sous l'ardent soleil, comme ces villes portugaises qui fleurissaient jadis sur la côte du Congo, Saint- Paul et Saint-Philippe de Benguéla.

On s'approche, et on s'étonne de voir que cette ville n'est pas bâtie sur la plage, qu'elle n'a même pas de port, pas de communication avec l'extérieur; la côte, basse et toujours droite, est inhospitalière comme celle du Sahara, et une éternelle ligne de brisants en défend l'abord aux navires.

On aperçoit aussi ce que l'on n'avait pas vu du large : d'immenses fourmilières humaines sur le rivage, des milliers et des milliers de cases de chaume, de huttes lilliputiennes aux toits pointus, où grouille une bizarre population nègre. Ce sont deux grandes villes yolofes, Guet-n'dar et N'darcoule, qui séparent Saint- Louis de la mer.

Si on s'arrête devant ce pays, on voit bientôt arriver de longues pirogues à éperon, à museau

de poisson, à tournure de requin, montées par des hommes noirs qui rament debout. Ces piroguiers sont de grands hercules maigres, admirables de formes et de muscles, avec des faces de gorilles. En passant les brisants, ils ont chaviré dix fois pour le moins. Avec une persévérance nègre, une agilité et une force de clowns, dix fois de suite ils ont relevé leur pirogue et recommencé le passage ; la sueur et l'eau de mer ruissellent sur leur peau nue, pareille à de l'ébène verni.

Ils sont arrivés, cependant, et sourient d'un air de triomphe, en montrant de magnifiques râteUers blancs. Leur costume se compose d'une amulette et d'un collier de verre ; leur chargement, d'une boîte de plomb soigneusement fermée : la boîte aux lettres.

C'est là que se trouvent les ordres du gouverneur pour le navire qui arrive ; c'est là que se mettent les pnpiers à l'adresse des gens de la colonie.

Lorsqu'on est pressé, on peut sans crainte se confier aux mains de ces hommes, certain d'être repêché toujours avec le plus grand soin, et finalement déposé sur la grève.

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Mais il est plus confortable de poursuivre sa route vers le sud, jusqu'à l'embouchure du Sénégal, où des bateaux plats viennent vous prendre, et vous mènent tranquillement à Saint-Louis par le fleuve.

Cet isolement de la mer est pour ce pays une grande cause de stagnation et de tristesse ; Saint- Louis ne peut servir de point de relâche aux paquebots ni aux navires marchands qui descendent dans l'autre hémisphère. On y vient quand on e^t forcé d'y venir; mais jamais personne n'y Tpasse, et il semble qu'on s'y sente prisonnier, et absolument séparé du reste du monde.

Dans le quartier nord de Saint-Louis, près de la mosquée, était une vieille petite maison isolée, appartenant à un certain Samba-Hamet, trafiquant du haut tleuve. Elle était toute blanche de chaux ; ses murs de brique lézardés, ses planches racornies par la sécheresse, servaient de gîte à des légions de termites, de fourmis blanches et de lézards bleus. Deux marabouts hantaient son toit, claquant du bec au soleil, allongeant gravement leur cou chauve au-dessus de la rue droite et déserte, quand par hasard quelqu'un passait. 0 tristesse de cette terre d'Afrique 1 Un frêle palmier à épines promenait lentement chaque jour son ombre mince tout le long de la muraille

chaude ; c'était le seul arbre de ce quartier, où aucune verdure ne reposait la vue. Sur ses palmes jaunies venaient souvent se poser des vols de ces tout petits oiseaux bleus ou roses qu'on appelle en France des bengalis. Autour, c'était du sable, toujours du sable. Jamais une mousse, jamais un frais brin d'ncrbe sur ce sol, desséché par tous les souffles brûlants du Sahara.

En bas, une vieille négresse horrible, nommée Coura-n'diaye, ancienne favorite d'un grand roi noir, habitait au milieu des débris de sa fortune, elle avait installé là ses loques bizarres, ses pe tites esclaves couvertes de verroteries bleues, ses chèvres, ses grands moutons cornus et ses maigres rhiens jaunes.

En haut, était une vaste chambre carrée, haute de plafond, à laquelle on arrivait par un escalier extérieur, en bois vermoulu.

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Chaque soir, un homme en veste rouge, coilïé du fez musulman, un spahi, montait dans la maison de Samba-IIamet, à l'heure du coucher du soleil. Les deux marabouts de Coura-n'diaye le regardaient de loin venir; depuis l'autre extrémité de la ville morte, ils reconnaissaient son allure, son pas, les couleurs voyantes de son costume, et le laissaient entrer sans témoigner d'inquiétude, comme un personnage depuis longtemps connu.

C'était un homme dehaute taille, portant la tête droite et fière ; il était de pure race blanche, bien que le soleil d'Afrique etît déjà fortement basané son visage et sa poitrine. Ce spahi était extrême-

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ment beau, d'une beauté mâle et grave, avec de grands yeux ri airs, allongés comme des yeux d'Arabe; son fez, rejeté en arrière, laissait échapper une mèche de chevi ux bruns qui retombaient au hasard sur son large front pur.

La veste rouge seyait admirablement à sa taille cambrée; il y avait dans toute sa tournure un mélange de souplesse et de force.

Il était d'ordinaire sérieux et pensif; mais son sourire avait une grâce féline et découvrait des dents d'une rare blancheur.

Un soir, l'homme en veste rouge avait plus que de coutume l'air rêveur, en montant l'escalier de bois de Samba-Hamet.

Il entra dans l'appartement haut, qui était le sien, et parut surpris de le trouver vide.

C'était un logis bizarre que celui du spahi. Des banquettes couvertes de nattes meublaient cette chambre nue; des parchemins écrits par les prêtres du Maghreb, et divers talismans pendaient au plafond.

Il s'approcha d'un grand coffret à pieds, orné de lames de cuivre et bariolé de couleurs éclatantes, comme ceux dont se servent les Yolofs

pour serrer leurs objets précieux. Il essaya de l'ouvrir et le trouva fermé.

Alors il s'étendit sur un tara, sorte de sofa en /attes légères que fabriquent les nègres des bords de la Gambie; puis il prit dans sa veste une lettre qu'il se mit à lire, après l'avoir baisée à l'endroit de la signature.

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C'était une lettre d'amour, sans doute, écrite par quelque belle, — quelque fine Parisienne peut-être, ou bien encore quelque romanesque senora, — à ce beau spahi d'Afrique, qui semble taillé pour jouer les grands rôles d'amoureux de mélodrame.

Ce papier, problablement, doit nous donner le nœud de quelque très dramatique aventure, par laquelle cette histoire va commencer ....

VU

La lettre sur laquelle le spahi avait posé ses lèvres portait le timbre d'un village perdu des Cévennes. Elle était écrite par une pauvre vieille main tremblante et mal exercée ; les lignes chevauchaient les unes sur les autres, et les fautes ne manquaient pas.

La lettre disait

« Mon cher fils,

» La présente est pour te donner des nouvelles de notre santé, qui, pour le moment, est assez bonne, nous en remercions le bon Dieu. Mais ton père dit qu'il se sent vieillir, et, vu que ses yeux baissent beaucoup, c'est moi, ta vieille mère, qui

prends la plume pour te parler de nous ; tu m'excuseras, sachant que je ne peux pas mieux écrire.

T> Mon cher fils, c'est pour te dire que nous sommes bien dans la peine depuis quelque temps. Depuis trois ans que tu es parti, rien ne nous réussit plus; la prospérité, ainsi que la joie, nous ont quittés avec toi. L'année est dure, par rapport à la forte grêle qui est tombée dans le champ, et qui a à peu près tout perdu, sauf du côté du chemin. Notre vache est tombée malade, et nous a coûté très cher à faire soigner; les journées de ton père manquent quelquefois, dep-'is qu'il est revenu au pays des hommes jeunes, qui font l'ouvrage plus vite que lui ; enfin, il a fallu faire réparer une partie du toit de chez nous, qui menaçait de tomber par suite des pluies. Je sais qu'on n'est pas bien riche au service, mais ton père dit que, si tu peux nous envoyer ce que tu nous as promis, sans te priver, ça nous sera bien utile.

» Les Méry pourraient bien nous en prêter, eux qui en ont beaucoup ; mais nous ne voudrions pas leur en demander, surtout pour ne pas avoir l'air

de pauvres gens auprès d'eux. Nous voyons souvent ta cousine Jeanne Mcry; elle embellit tous les jours. C'est son grand bonheur de venir nous trouver pour parler de loi ; elle dit qu'elle ne demanderait pas mieux que d'être ta femme, mon cher Jean ; mais c'est son père qui ne veut plus qu'on parle de mariage, parce qu'il dit que nous sommes pauvres, et aussi que tu as été un peu mauvais sujet dans les temps. Je crois pourtant que, si tu gagnais les galons de maréchal-deslogis, et si on te voyait revenir dans le pays avec ton beau costume de militaire, il finirait peut-être par se décider tout de même. Je pourrais mourir contente si je vous voyais mariés. Vous feriez bâtir une maison près delà nôtre, qui ne serait plus assez belle pour vous. Nous faisons bien souvent des projets là-dessus, le soir, avec Peyral.

» Sans faute, mon cher fils, envoie-nous un peu d'argent, car je t'assure que nous sommes bien dans la peine ; nous n'avons pr.s pu nous rattraper cette année, comme je t'ai dit, par rapport a cette grêle et à la vache. Je vois que ton père s'en fait un grand tourment, môme que je vois bien sou-

vent la nuit, au lieu de dormir, qu'il y songe et se retourne bien des fois. Si tu ne peux pas nous envoyer la grosse somme, envoie-nous ce que tu pourras,

» Adieu, mon cher fils; les gens au village s'informent beaucoup de toi, et de quand tu reviendras ; les voisins te disent un grand bonjour ; pour moi, tu sais que je n'ai plus de joie depuis que tu es parti.

» Je termine en t'embrassant, et Peyral aussi. » Ta vieille mère qui t'adore,

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