‹ Le roman d'un spahiChapitre 2 sur 14 · FRANÇOISE PEYRAL · texte numérisé non relu

FRANÇOISE PEYRAL

YIII

...Jean s'accouda à la fenêtre, et se mit à rêver m regardant vaguement le grand décor africain qui se déroulait devant lui.

Les silhouettes pointues des cases yolofes, massées par centaines à ses pieds; — au loin, la mer agitée et la ligne éternelle des brisants d'Afrique; — un soleil jaune, près de disparaître, éclairant encore d'une lueur terne le désert à perte de vue, le sable sans fin; — une caravane lointaine de Maures, des nuées d'oiseaux'^de proie planant dans l'air, — et, là-bas, un point où se fixaient ses yeux : le cimetière de Sorr, où déjà il avait conduit quelques-uns de ses camarades,

rïiontagnards comme lui, morts de la fièvre, sous ce climat maudit.

— Oh ! retourner là-bas, près de ses vieux parents! habiter une petite maison avec Jeanne Méry, tout auprès du modeste toit paternel !... Pourquoi l'avait- on exilé sur cette terre d'Afrique?... Quoi de commun entre lui et ce pays? Et ce costume rouge et ce fez arabe, dont on l'avait affublé, et qui pourtant lui donnaient si grand air, — quel déguisement pour lui, pauvre petit paysan des Gévennes!

Et il resta là longtemps à songer; il rêvait de son village, le pauvre guerrier du Sénégal... Le soleil couché, la nuit tomba, et ses idées s'en allèrent tout à fait au triste. Du côté deN'dar-toute, les coups précipités du tam-tam appelaient les nègres à la bamboula, et des feux s'allumaient dans les cases yolofes. C'était un soir de décembre, un vilain vent d'hiver se leva, chassant quelques tourbillons de sable, et fit courir un frisson, une impression inusitée de froid sur ce grand pays brûlé.

LK ROMAN D'UN SPAllI 21

La porte s'ouvrit, et un chien Amve, aux oreilles droites, à la mine de chacal, un chien indigène, de la race laobé, entra bruyamment et vint sauter autour de son maître.

En même temps, une jeune fille noire parut, gaie et rieuse, à la porto du logis ; elle fit un petit salut à ressort, révérence de négresse, brusque et comique, et dit : Kéou! (bonjour!)

Le spahi lui jeta un regard distrait :

— Fatou-gaye, dit-il, dans un mélange de français créole et d'yolof, ouvre le coffre, que j'y prenne mon argent ?

— Tes khaliss !... (les pièces d'argent !), répondit Fatou-gaye, en ouvrant de grands yeux blancs dans les paupières noires. Tes khaliss !... répéta-t-elle, avec ce mélange de frayeur et d'efironterie des enfants pris en faute qui craignent d'être battus. Et puis elle montra ses oreilles, auxquelles pendaient trois paires de boucles en or admirablement travaillées.

C'étaient de ces bijoux en or pur de Galam, d'une délicatesse merveilleuse, que les artistes

noirs ont le secret de façonner à l'ombre de petites tentes basses, sous lesquelles ils travaillent mystérieusement, accroupis dans le sable du désert.

Fatou-gaye venait d'acheter ces objets depuis longtemps convoités, et là étaient passés les khaliss du spahi : une centaine de francs amassés petit à petit, le fruit de ses pauvres économies de soldat, qu'il destinait à ses vieux parents.

Les yeux du spahi jetèrent un éclair, — et il prit sa cravache pour frapper, — mais son braf; tomba désarmé. Il se calmait vite, Jean Peyral; il était doux, surtout avec les faibles.

Des reproches, il n'en fit pas; il les savait inutiles. C'était sa faute aussi; pourquoi n'avait-il pas mieux caché cet argent qu'il lui faudrait maintenant à tout prix trouver ailleurs?

Fatou-gaye savait quelles caresses de chatte faire à son amant ; elle savait comment l'enlacer de ses bras noirs cerclés d'argent, beaux comme des bras de statue; comment appuyer sa gorge nue sur le drap rouge de sa veste, pour exciter

bientôt les désirs fiévreux qui amèneraient le pardon de sa faute... Et le spahi se laissa nonchalamment tomber sur le tara, auprès d'elle, remettant au lendemain de chercher l'argent qu'on attendait là-bas, dans la chaumière de ses vieux parents. .

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