JEANNE MÉRY
t74 LE ROMAiN D'UN Sl'AUl
YIIl
Les mains de Fatou, qui étaient d'un beau noir au deliors, avaient le dedans rose.
Longtemps cela avait fait peur au spahi : il n'aimait pas voir le dedans des mains de Fatou, qui lui causait, malgré lui, une vilame impression froide de pattes de singe.
Ces mains étaient pouitant petites, délicates — et reliées au bras rond par un poignet très fin. — Mais cette décoloration intérieure, ces doigts teintés mi-partie, avaient quelque chose de pas humain qui était effrayant.
Cela, et certaines intonations d'un fausset étrange qui lui échappaient quelquefois quand elle était très animée; cela et certaines poses, certains gestes inquiétants ; cela rappelait de
mystérieuses ressemblances qui troublaient l'imagination...
A la longue pourtant, Jean s'y était habitué, et ne s'en préoccupait plus. Dans les moments où Falou lui semblait gentille et où il l'aimait encore, il l'appelait même, en riant, d'un bizarre nomyolof qui signifiait : petite fille singe.
Elit était très mortifiée, Fatou, de ce nom d'amitié, et prenait alors des airs posés, des mines sérieuses qui amusaient le spahi.
Un jour — (il faisait exceptionnellement beau ce jour-là : un temps presque doux, avec un ciel très pur), — un jour Fritz Muller, qui se rendait en visite chez Jean, était monté sans bruit et s'était arrêté sur le seuil.
Là, il se divertit beaucoup, en assistant de la p rie à la scène suivante :
Jean, souriant d'un bon sourire d'enfant qui s'amuse, paraissait examiner Fatou avec une attention extrême, — lui étirant les bras, la retournant, l'inspectant sans rien dire sur toutes ses fa©es ; — el puis tout à coup, d'un air con-
vaincu, il exprimait ainsi ses conclusions :
— Toi tout à fait même chose comme singe!... Et Fatou, très vexée :
— Ah! Tjean ! Toi n'y a pas dire ça, mon blanc! D'abord, singe, lui, n'y a pas connaît manière pour parler, — et moi connais très bien !
Alors Fritz Muller partit d'un grand éclat de rire, — et puis Jean aussi, en voyant surtout l'air digne et comme il faut que Fatou-gaye s'efforçait de prendre, afin de protester par son maintien contre ces conclusions impolies.
— Très joli petit singe, dans tous les casl dit Muller, qui admirait beaucoup la beauté de Fatou. — (11 avait longtemps habité le pays noir et s'y connaissait en belles filles du Soudan.)
— Très joli petit singe ! Si tous ceux des bois de Galam étaient pareils, on pourrait encore s'acclimater dans ce pays maudit, qui n'a sûrement jamais reçu la visite du bon Dieu I
Une salle blanche, toute ouverte au vent de la nuit; — deux lampes suspendues, que de gros éphémères affolés par la flamme viennent battre de leurs ailes; — une tablée bruyante d'hommes habillés de rouge, — et des maritornes très noires s'empressant alentour : — un grand souper de spahis.
Le jour, il y a eu fête à Saint-Louis : — fête militaire, revue au quartier, courses de chevaux du désert, — courses de chameaux, — courses de bœufs montés et courses de pirogues. — Tout le programme habituel des réjouissances d'une petite ville provinciale, — avec, en plus, la note étrange apportée par la Nubie.
Par les rues, on a vu circuler en uniforme tous
les hommes valides delà garnison, marins, spahis ou tirailleurs. — On a vu des mulâtres et des mulâtresses en habits des grands jours; les vieilles signardes du Sénégal (métis de distinction), raides et dignes avec leur haute coiffure de foulard madras et leurs deux papillotes en tire-bouchon à la mode de 1820 ; — et les jeunes signardes, en toilettes de notre époque, — drôles et fanées, sentant la côte d'Afrique. — Puis deux ou trois femmes blanches en toilettes fraîches ; et, derrière elles, comme repoussoir, la foule nègre couverte de grigris et- d'ornements sauvages : tout Guetn'dar en tenue de fête.
Tout ce que Saint-Louis peut déployer d'animation et de vie ; tout ce que la vieille colonie peut mettre de monde dans ses rues mortes ; — tout cela dehors pour un jour, — et prêt à rentrer demain dans l'assoupissement de ses maisons silencieuses, enveloppées d'un suaire uniform de chaux blanche.
Et les spahis qui ont, par ordre, paradé toute la journée sur la place du Gouvernement, sont
très réveilles et très excités par ce mouvement insolite. — Ils fêtent ce soir des nominations et des médailles qui leur sont arrivées par le dernier courrier de France; et Jean, qui d'ordinaire fait un peu bande à part, assiste avec eux à ce souper qui est un repas de corps.
Elles ont eu fort à faire, les maritornes noires, pour servir les spahis ; non pas qu'ils aient mangé beaucoup, mais ils ont bu effroyablement, et ils sont tous gris.
Un grand nombre de toasts ont été portés ; — beaucoup de propos, extravagants de naïveté ou de cynisme, ont été tenus ; — beaucoup d'esprit a été dépensé, — d'un esprit de spahis, très originalement cru, à la fois très sceptique et très enfantin. — Beaucoup de chansons singulières, affreusement risquées, venues on ne sait d'où, de l'Algérie, de l'Inde ou d'ailleurs, ont été chantées, — les unes en soli comiqueraent discrets, — les autres en chœurs terribles, accompagnés débris de verres et de coups de poing à casser les tables. — On a débité de vieilles facéties ingénues et ressassées, qui ont excité des rires jeunes et
joyeux; on a aussi lancé des mots capables de faire monter le rouge au front du diable même.
Et tout à coup, voilà qu'un spahi, au milieu de
ce débordement d'insanités tapageuses, lève un
verre de Champagne et porte ce toast inattendu :
— A ceux qui sont tombés à Mecké et à Bob-
diarah !
Bien bizarre, ce toast, que l'auteur de ce récit n'a pas inventé ; bien imprévue, cette santé portée !... Hommage de souvenir, ou plaisanterie sacrilège à l'adresse de ceux qui sont morts?... Il était très ivre, le spahi qui avait porté ce toast funèbre, et son œil flottant était sombre.
Hélas ! dans quelques années, qui s'en souviendra, de ceux qm sont tombés dans la déroute, à Bobdiarah et à Mecké — et dont les os ont déjà blanchi sur le sable du désert?
Les gens de Saint-Louis qui les ont vus partir ont retenu leurs noms peut-être... Mais, dans quelques années, qui s'en souviendra et qui pourra les redire encore ?. . .
LE ROMAN D'UN SPAHI 18i
El les verres furent vidés à la mé/noire do ceux qui sont tombés à Mecké et à Bobdiarah. — Mais ce toast étrange avait amené pour un instant un grand silence d'élonnement, et jeté comme un crêpe noir sur le dîner de corps des spahis.
Jean surtout, dont les yeux s'étaient animés au contact de cette gaieté des autres, et qui, ce soirlà, par hasard, riait de tout son cœur, — Jean redevint rêveur et grave, sans trop pouvoir démêler pourquoi... — Tombés là -bas dans le désert !... Il n'était pas maître de cela, mais cette image venait de le glacer, comme un son de voix de chacal ; elle avait fait courir un frisson dans sa chair...
Bien enfant encore, le pauvre Jean; pas assez aguerri, pas assez soldat 1 — Il était très brave, pourtant ; — il n'avait pas peur, pas du tout peur de se battre. — Quand on parlait de Boubakar- Ségou, qui rôdait alors avec son armée presque aux portes de Saint-Louis, dans le Gayor, — il sentait son cœur bondir; il en rêvait quelquefois; il lui semblait que cela lui ferait du bien et le réveillerait, d'aller enfin voir le feu, même le feu
contre un roi nègre; par moments, il en mourait d'envie...
C'était bien pour se battre qu'il s'était fait spahi, — et non pour aller languir, atone, dans, une petite maison blanche, sous les sortilèges d'une fille khassonkée! . . .
Pauvres garçons, qui buvez à la mémoire des morts, riez, chantez, soyez bien gais et bien fous, profitez de l'instant joyeux qui passel... Mais les chants et le bruit sonnent faux sur cette terre du Sénégal, — et il doit y avoir encore là-bas, dans le désert, des places marquées pour quelquesuns de vous.
UE ROMAN U'UN SPAiil 183
— € En Galarn! »... Qui comprendra tout ce que ces mots peuvent éveiller d'échos mystérieux au fond d'une âme nègre exilée !
La première fois que Jean avait demandé à Fatou (il y avait bien longtemps de cela, — c'était dans la maison de sa maîtresse) :
— D'où es-tu, toi, petite?
Fatou avait répondu d'une voix émue :
— Du pays de Galam...
Pauvres nègres du Soudan, exilés, chassés du village natal par les grandes guerre^ ou les grandes famines, par toutes les grandes dévastations de ces contrées primitives! — Vendus, emmenés en esclavage, — quelquefois ils ont parcouru à pied, sous le fouet du maître, des éten-
184 LE ROMAN D'UIS JsPALj
dues de pays plus profondes que l'Europe entière ; — mais au fond de leur cœur noir, l'image de la patrie est demeurée gravée, ineffaçable...
C'est quelquefois la lointaine Tombouctou, — ou Ségou-Koro, mirant dans le Niger ses grands palais de terre blanche; — ou simplement un pauvre petit village de paille, qui était perdu quelque part dans le désert, ou bien caché dans quelque pli ignoré des montagnes du Sud, — et dont le passage du conquérant a fait un tas de cendres et un charnier pour les vautours...
— EnGalaml... mots répétés avec recueillement et mystère.
— En Galam^ disait Fatou, Tjean, un jour je f emmènerai avec moi, en Galam!...
Vieille terre sacrée de Galam, que Fatou retrouvait en fermant les yeux; — terre de Galam! pays de l'or et de l'ivoire, pays où, dans l'eau tiède, dorment les caïmans gris; à l'ombre des hauts palétuviers, — où l'éléphant qui court dans les forêts profondes frappe lourdement le sol de son pied rapide!
Jean en avait rêvé autrefois, de ce pays de
Galam. — FaLou lui en avait fait des récits très extraordinaires, qui avaient excité son imagination accessible au prestige du nouveau et de l'inconnu. — A présent, c'était passé; sa curiosité sur tout ce pays d'Afrique s'était émo?:ssée et lassée; il aimait mieux continuer à SaiEC-Louis sa vie monotone et être là tout prêt, pour ce moment bienheureux où il s'en retournerait dans ses Cévennes.
Et puis s'en aller là-bas, dans ce pays deFatou, — si loin de la mer, qui est encore une chose froide, d'où viennent des brises rafraîchissantes, — qui, surtout, est la voie par où on communique avec le reste du monde; s'en aller dans ce pays de GalaiiJ, où l'air devait être plus chaud et plus lourd; — s'enfoncer dans ces étouffements de l'intérieur. Non, il n'y tenait plus; il eût refusé à présent si on lui eût proposé d'ahe-^ voir ce qui se passait en Galam. Il rêvait de son pays à lui, de ses montagnes et de ses fraîches rivières. Rien que de songer au pays de Fatou, cela lui donnait plus chaud el lui faisait mal à la tête
Fatou ne pouvait apercevoir un ngabou (un hippopotame) sans courir les risques de tomber raide morte; — c'était un sort jeté jadis sur sa famille par un sorcier du pays de Galam ; — on avait essayé de tous les moyens pour le conjurer. Elle avait dans ses ascendants de nombreux exemples de personnes ainsi tombées roides, au seul aspect de ces grosses bêtes, et ce maléfice les poursuivait sans merci depuis plusieurs générations.
C'est, du reste, un genre de sort assez fréquent dans le Soudan : certaines familles ne peuvent voir le lion; d'autres, le lamantin; d'autres, — les plus malheureuses, celles-là, — le caïman. Et c'est une affliction d'aulanî plus grande, que les amulettes mêmes n'y peuvent rien.
On s'imagine les précautions auxquelles étaient astreints les ancêtres de Fatou dans le pays ile Galam : éviter de se promener dans la campagne aux heures que les hippopotames affectionnent, et surtout n'approcher jamais des grands marais d'herbages où ils aiment à prendre leurs ébats.
Quant à Fatou, ayant appris que, dans certaine maison de Saint-Louis, vivait un jeune hippopotame apprivoisé, elle faisait toujours un détour énorme pour ne pas passer dans ce quartier, de peur de succomber à une terrible démangeaison de curiosité qu'elle avait d'aller voir le visage de cette bête, dont elle se faisait faire tous les jours par ses amies des descriptions minutieuses : — curiosité, comme on le devine sans peine, qui tenait, elle aussi, du maléfice.
Les jours s'écoulaient lenlement dans leur monotonie chaude; tous se ressemblaient. Même service régulier au quartier des spahis, même soleil sur ses murs blancs, même silence alentoiir. Des bruits de guerre contre Boubakar-Ségou, fils d'El-Hadj, défrayant les conversations des hommes en veste rouge, mais n'aboutissant jamais. Aucun événement dans la ville morte, et les bruits d'Europe arrivant de loin, comme éteints par la distance et la chaleur.
Jean passait par différentes phases morales : il avait des hauts et des bas ; le plus souvent il n'éprouvait plus qu'un vague ennui, une lassitude de toutes choses; et puis, de temps à autre, le mal du pays, qui semblait endormi dans son cœur, le reprenait pour le faire souffrir.
LE ROMAN D'UN SPAHI iS9
L'hivernage approchait : lesLrisants de la côte s'étaient calmés, il y avait déjà de ces journées où l'air manquait aux poitrines, où la mer chaude était molle et polie comme de l'huile, reflétant dans son miroir immense la puissante lumière torride
Jean aimait-il Fatou-gaye ?
Il n'en savait trop rien lui-même, le pauvre spahi, n la considérait, du reste, comme un être inférieur, l'égal à peu près de son iao&é jaune; il ne se donnait guère la peine de chercher à démêler ce qu'il pouvait bien y avoir au fond de celte petite âme noire, noire, — noire comme son enveloppe de Khassonkée.
Elle était dissimulée et menteuse, la petite Fatou, avec une dose incroyable de malice et de perversité; Jean connaissait cela depuis longtemps. Mais il avait conscience aussi de ce dévouement absolu qu'elle avait pour lui, dévouement de chien pour son maître, adoration de nègre pour son fétiche; et, sans savoir positivement
quel degré d'héroïsme ce sentiment était capable
f90 t,E ROMAN D'UN Sï»AHI
d'atteindre, — il en était touché et attendri.
Quelquefois sa grande fierté se réveillait, sa dignité à'homme blanc se révoltait. La foi promise à sa fiancée, et trahie pour une petite fille noire, se dressait aussi devant sa conscience honnête; il avait honte d'être si faible.
.Mais elle était devenue bien belle, Fatou-gaye. Quand elle marchait, souple et cambrée, av3c ce balancement de hanches que les femmes africaines semblent avoir emprunté aux grands félins de leur pays; quand elle passait, avec une draperie de blanche mousseline jetée en péplum sur sa poitrine et ses épaules rondes, elle était d'une perfection antique ; quand elle dormait, les bras relevés au-dessus de la tête, elle avait une grâce d'amphore. Sous cette haute coiffure d'ambre, sa figure fine et régulière prenait par instants quelque chose de la beauté mystérieuse d'une idole en ébène poli: ses grands yeux d'émail bleu qui se fermaient à demi, son sourire noir, découvrant lentement ses dents blanches, tout cela avait une grâce nègre, un charme sensuel, une puissance de séduction matérielle, quelque
chose d'indéfinissable, qui semblait tenir à la fois du singe, de la jeune vierge et de la tigresse,
— et faisait passer dans les veines du spahi des ivresses inconnues.
Jean avait une sorte d'horreur superstitieuse pour toutes ces amulettes; il y avait des instants où toute cette profusion de grigris le gênait, lui pesait, à la un. Il n'y croyait pas, assurément ; mais en voir partout, de ces amulettes noires, et savoir qu'elles avaient presque toutes pour vertu de le retenir et de l'enlacer; en voir à son plafond, à ses murailles ; en trouver de cachée? sous ses nattes, sous son tara; — de tapies partout, avec des airs malfaisants et des formes bizarres de petites choses vieilles et ensorcelées,
— en s'éveillant le matin, en sentir de sournoisement glissées sur sa poitrine..., il lui semblait qu'à la fin tout cela tissait autour de lui, dan.-^ l'air, dcb entraves invisibles et ténébreuses.
Et puis l'argent manquait aussi.
Bien décidément il se disait qu'il allait renvoyer Fatou. — Il emploierait ces deux dernières années à gagner enfm ses galons dorés; il enverrait chaque mois à ses vieux parents une petite somme pour leur rendre la vie plus douce ; et il pourrait encore faire des économies pour rapporter des présents de noce à Jeanne Méry et subvenir luimême convenablement aux dépenses de leur fête de mariage.
Mais, était-ce puissance d'amulettes, — ou force de l'habitude, — ou inertie de sa volonté endormie par toutes les lourdeurs de l'air? Fatou continuait à le tenir sous sa petite main, — et il ne la chassait point.
Sa fiancée.,., il y songeait souvent... S'il eût fallu la perdre, il lui semblait que sa vie eût été brisée. — Il y avait comme un rayonnement autour de son souvenir. Il entourait d'une auréole celte grande jeune fille dont lui parlait sa mère, — qui embellissait tous les jours, lui avait-on écrit. — Il cherchait à se représenter sa figure de femme, en développant les traits de l'enfant de quinze ans qu'il avait quittée,.. Il rapportait à
elle tous ses projets d'avenir et de bonheur... Mais c'était une chose précieuse qu'il savait posséder là-bas, bien loin, bien en sûreté, l'attendant au foyer. — Son image était déjà un peu affaibUe dans le passé, — encore un peu lointaine dans l'avenir, — et il la perdait de vue par instants.
Et ses vieux parents, qu'il les aimait aussi, ceux-là!... Il avait pour son père un amour filial bien profond, — une vénération qui était presque un culte.
Mais peut-être la place la plus tendre dans son cœur était-elle encore pour sa mère.
Prenez les matelots, les spahis, — tous ces abandonnés, tous ces jeunes hommes qui dépensent leur vie au loin sur la grande mer ou dans les pays d'exil, au milieu des conditions d'existence les plus rudes et les plus anormales ; — prenez les plus mauvaises têtes; — choisissez les plus insouciants, les plus débraillés, les plus tapageurs ; — cherchez dans leur cœur, dans le recoin le plus sacré et le plus profond : souvent dans ce sanctuaire vous trouverez une vieille
mère assise, — une vieille paysanne de n'importe où, — une Basque en capulet de laiiic-, — ou une brave bonne femme de Bretonne en coiffe blanche
XHÎ
Pour la quatrième fois l'hivernage est arrivé.
Des journées accablantes, sans un souffle dans l'atmosphère. — Le ciel, terne et plombé, se reflète dans une mer unie comme de l'huile, où s'ébattent de nombreuses familles de requins; et, tout le long (ie la côte d'Afrique, la ligne monotone des sables prend, sous la réverbération du soleil, une teinte éclatante de blancheur.
Ce sont les jours des grands combats de poissons.
Tout à coup la surface molle et polie se ride sans cause appréciable sur une étendue de plusieurs centaines de mètres, s'émiette et grésille en petites gouttelettes tourmentées. — C'est un banc immense de fuyards qui détale à fleur d'eau
de toute la vitesse de ses millions de nageoires, devant la voracité d'une troupe de requins.
Ce sont aussi les jours aimés des piroguiers noirs, les jours choisis pour les traversées longues et les courses de vitesse.
Dans ces journées où il semble que, pour nos organes européens, cet air lourd ne soit plus respirable, que la vie nous échappe, que le mouvement nous devienne impossible; — dans ces jourslà, si vous dormez sur quelque bateau du fleuve, à l'ombre d'une tente mouillée, — souvent au milieu de votre pénible sommeil du midi, vous serez éveillé par les cris et les sifflements des rameurs, — par un grand bruit d'eau qui fuit, battue fiévreusement à coups de pagaye. — C'est une bande de pirogues qui passe, une joute furieuse sous un soleil de plomb.
Et la population noire est là, debout, qui s'est éveillée et attroupée sur la plage. — Les spectateurs excitent les concurrents par un grand vacarme, — et là-bas, comme chez nous, les vainqueurs sont accueillis par des battements de mains, les vaincus par des huées.
XIY
Jean ne paraissait au quartier des spaliis que le temps qu'exigeait strictement l'exécution de son service; encore ses camarades le remplaçaient-ils souvent. — Ses chefs fermaient les yeux sur ces arrangements qui lui permettaient de passer dans son logis particulier presque toutes ses journées. — Maintenant tout le monde l'aimait; le charme d'intelligence et d'honnêteté qui se dégageait de lui; le charme de son extérieur, de sa voix, de ses allures, avait exercé peu à peu sur tous son influence inconsciente; Jean avait fini, malgré tout, par conquérir la confiance et l'estime, par se créer une sorte de situation à part, qui lui donnait presque l'indôpendance et la liberté; il avait trouvé le moyen d'être un soldat ponctuel et cori-ect, tout en étant presque un homme hbre.
Un soir, il rentrait pour un appel de retraite.
Le vieux quartier n'avait plus son aspect d'accablement habituel. — Dans la cour, des groupes causaient bruyamment; il y avait des spahis qui montaient ou descendaient les escaliers quatre à quatre, — comme sous l'influence d'une joie folle. On devinait du nouveau dans l'air.
— Grande nouvelle pour toi, Peyrall lui cria Mûller l'Alsacien, — tu pars demain, — tu pars pour Alger, heureux garçon que tu es!
Douze spahis nouveaux étaient arrivés de France parle bateau de Dakar; douze des plus anciens allaient partir — (et Jean était du nombre) — pour aller par faveur finir en Algérie leur temps de service.
On partait le lendemain soir pour Dakar.
A Dakar, on prendrait le paquebot de France, à destination de Bordeaux; de là, on rejoindrait Marseille par les lignes du Midi, — avec des délais de route, permettant de circuler, de faire une apparition art pays, — pour ceux qui avaient un pays et un foyer; — puis à Marseilleon prendrait le paquebot d'Alger, — ville de cocagne pour les spahis, — et les dernières années de service passeraient comme un rêve !
XYI
Jeaa s en retournait chez lui, longeant les berges tristes du fleuve. — La nuit étoilée tombait sur le Sénégal, chaude, lourde, étonnante de calme et de lumineuse transparence. — De légers bruits de courant dans l'eau du fleuve; — et, assourdi dans le lointain, le tambour, Vanamalis fobil du printemps, qu'il entendait dans ce même lieu pour la quatrième fois, — qui était mêlé aux souvenirs de ses premières voluptés énervantes du pays noir, — et qui, maintenant, venait saluer son départ...
Le croissant mince de la lune; les grosses étoiles qui scintillaient dans des vapeurs lumineuses, tout bas, près de l'horizon plat; les feux allumés sur l'autre rive, dans le village nègre de
LE UOMAN D'UN SPAUI 201
Sorr, — tout cela traçant sur l'eau tiède de vagues traînées de lueurs; — de la chaleur immobilisée dans l'air, de la chaleur couvant sous les eaux, des phosphorescences partout : la nature ayant l'air saturé de chaleur et de phosphore; un calme plein de mystère sur les bords du Sénégal, une tranquille mélancolie des choses.
C'était bien vrai, cette grande nouvelle inattendue ! — Il avait été aux renseignements : — c'était exact; son nom était sur la liste de ceux qui allaient partir; demain soir, il allait descendre ce fleuve pour ne revenir jamais...
Ce soir, rien à faire pour ce départ; au quartier, les bureaux étaient fermés, tout le monde était dehors; — à demain les préparatifs de voyage ; — rien à faire ce soir qu'à songer, — à ra-ssembler ses idées, — à se laisser aller à toutes sortent de rêves, — à dire adieu à tout dans la terre d'ex il.
Il y avait dans sa tête un grand trouble de pensées, d'impressions incohérentes.
Dans un mois peut-être, faire une apparition
rapide dans son village, embrasser en passant ses bien-aimés vieux parents, — voir Jeanne changée en grande fille sérieuse, — apercevoir tout cela en courant, — comme dans un rêve I... C'était là l'idée dominante qui revenait de minute en minute, lui donnant chaque fois au cœur une grande commotion qui le faisait battre plus vite...
Pourtant il n'était pas préparée cette entrevue ; il y avait toute sorte de réflexions pénibles qui venaient se mêler à cette grande joie inespérée.
Quelle figure ferait-il, reparaissant au bout de trois années, sans avoir seulement gagné ses modestes galons de sergent, — sans rien rapporter pour personne de son long voyage, dénué comme un pauvre hère, n'ayant ni sou ni maille; — sans avoir eu le temps seulement de se munir d'une tenue neuve et convenable pour faire son entrée au village 1
iNon, vraiment, c'était trop précipité, ce dé' part: — cela le grisait; cela l'enivrait, — mais pourtant on eût bien dû lui laisser devant loi quelques jours.
LE ROMAN D'UN SPAfll 203
Et puis cette Algérie qu'il ne connaissait pas ne lui disait rien. — Aller encore s'acclimater ailleurs ! Puisque, à toute force, il fallait achever loin du foyei ces années retranchées de son existence, autant les finir ici même, au bord de ce grand fleuve triste, dont la tristesse maintenant lui était familière.
Hélas 1 il aimait son Sénégal, le malheureux ; il s'en apercevait bien maintenant; il y était attaché par une foule de liens intimes et mystérieux. Il était comme fou de joie à l'idée de ce retour; — mais il tenait au pays de sable, à la maison de Samba-Hamet, — même à toute ceite grande tristesse morne, — même à ces excès de chaleur et de lumière.
Il n'était pas préparé à s'en aller si vite.
Des effluves de tout ce qui l'entoure se sont infiltrés peu à peu dans le sang de ses veines ; il se sent retenu, enlacé par toute sorte de fils invisibles, d'entraves ténébreuses d'amulettes noires.
Les idées s'embrouillent à la fin dans sa tête
troublée; la délivrance inattendue lui fait peur. — « Dans l'accablement de cette nuit chaude, qu'on sent pleine d'émanations d'orage, des influences étranges et mystérieuses sont en lutte autour de lui : on dirait les puissances du sommeil et de la mort se débattant contres celles du réveil et de la vie.
LE IlOMAN D'DN SPAHI 205
C'est brusque, les départs militaires. Le lendemain soir, — tout son bagage empaqueté à la hâte, tous ses papiers en règle, Jean e-st accoudé au bastingage d'un navire qui descend le fleuve. — En fumant sa cigarette, il regarde Saint-Louis s'éloigner.
Fatou-gaye est accroupie près de lui sur le pont. — Avec tous ses pagnes, tous ses grigris, emballés à la hâte dans quatre grandes calebasses, — elle a été prête à l'heure dite. — Jean a dû payer son passage jusqu'à Dakar, avec les derniers khâliss de sa solde. — Il l'a fait de bon. cœur, heureux de lui passer cette dernière fantaisie, et aussi de la garder un peu plus longtemps auprès de lui. — Les larmes qu'elle a ver-
sées, les cris de veuve qu'elle a poussés, suivant l'usage de son pays, tout cela était sincère et déchirant. — Jean a été touché jusqu'au fond du cœur par ce désespoir; il a oublié qu'elle était méchante, menteuse et noire.
A mesure que son cœur s'ouvre à la joie du retour il se prend pour Fatou de plus de pitié, même d'un peu de tendresse. — Il l'emmène à Dakar toujours; c'est du temps de gagné, pour réfléchir à ce qu'il pourra faire d'elle.
LE ROMAN D'UN SPAHI i<07
XYIII
Dakar une sorte de ville coloniale ébauchée sur du sable et des roches rouges. — Un point de relâche improvisé pour les paquebots à cette pointe occidentale de l'Afrique qui s'appelle le cap Verd. — De grands baobabs plantés çà el là sur des dunes désolées. — Des nuées d'aigles pêcheurs et de vautours planant sur le pays.
Fatou-gaye est là, — provisoirement installée dans une case de mulâtres. — Elle a déclaré qu'elle ne voulait plus revoir Saint-Louis; là se bornent ses projets; elle ne sait pas ce qu'elle va devenir, — ni Jean non plus. — Il a eu beau chercher, Jean, il n'a rien trouvé, rien imaginé pour elle, — et il n'a plus d'argent 1...
C'est le matin, — le paquebot qui emportera
les spahis doit partir dans quelques heures. — Fatou-gaye est là accroupie auprès de ses pauvres quatre calebasses qui contiennent sa fortune, — ne disant plus rien, ne répondant même plus, les yeux fixes, immobilisée dans une sorte de désespoir morne et abruti, — mais si réel et si profond, qu'il fend le cœur.
Et Jean est auprès d'elle, debout, tourmentant sa moustache et ne sachant que faire.
La porte s'ouvre bruyamment tout à coup, et un grand spahi entre comme le vent, ému, les yeux animés, l'air anxieux et bouleversé.
C'est Pierre Boyer, qui a été pendant deux années à Saint-Louis le camarade de Jean, son voisin de chambrée. — Ils ne se parlaient guère, très renfermés qu'ils étaient tous deux, — mais ils s'estimaient, et quand Boyer est parti pour aller servir à Gorée, ils se sont serré les mains cordialement.
En ôtant son bonnet, Pierre Boyer murmure une excuse rapide, pour être entré ainsi comme un fou ; et puis, avec effusion, il prend les mains de Jean :
— Oh ! Peyral, dit-il, je te cherche depuis avant le jour!... Écoute-moi un moment, causons : j'ai une grande chose à te demander.
»Eco ute d'abord tout ce que je vais te dire, et ne te presse pas pour me répondre...
» Tu vas en Algérie, toi!... Demain, hélas! moi, je pars pour le poste de Gadiangué, dansl'Ouankarah, — avec quelques autres de Gorée. — Il y a la guerre là-bas. — Trois mois à y passer à peu près, — et de l'avancement à gagner sans doute, — ou la médaille.
> Nous avons le même temps à faire tous deux, nous sommes du même âge. Gela ne changerait rien pour ton retour... Peyral, veux-tu permuter avec moi?... >
Jean avait déjà compris, et tout deviné dès les premiers mots. — Ses yeux s'ouvraient tout grands dans le vague, comme dilatés par la tourmente intérieure. — Un flot tumultueux de pensées, d'indécisions, de contradictions, mi montait dcjA à la tête ; — il songeait, les bras croisés, le front penché vers la terre, — et Fatou, qui
comprenait, elle aussi, s'était redressée, hale°
tante, attendant l'arrêt qui allait tomber (Je !a bouche de Jean.
Puis l'autre spahi continuait, parlant avec volubilité, comme pour ne pas permettre à Jean de prononcer ce non qu'il tremblait d'entendre :
— Écoute, Peyral, tu ferais une bonne affaire, je t'assure.
— Les autres, Boyer?... Leur as-tu demandé, îiux autres?...
— Oui, ils m'ont refusé. Mais je k savais : ils ont des raisons, eux 1 Tu feras une bonne affaire, vois-tu, Peyral. Le gouverneur de Gorée s'intéresse à moi ; il te promet sa protection si tu acceptes. Nous avions pensé à toi d'abord (regardant Fatou), parce que tu aimes ce pays-ci, c'est connu... Au retour de Gadiangué, on t'enverrait finir ton temps à Saint-Louis, c'est convenu avec le gouveruMir : cela se ferait, je te jure.
— ... Nous n'aurons jamais le temps d'ailleurs, interrompit Jean qui se sentait perdu, et qui voulait tenter de se raccrocher à une impossibilité.
— Si!... dit Pierre Boyer avec déjà une lueur
de joie. Nous aurons le temps, Peyral, tout l'après-midi devant nous. Tu n'auras à t'occupe r de rien, toi. Tout est arrangé avec le gouverneur, les papiers sont prêts. Ton consentement seulement, ta signature là-dessus, — ^^et je repars pour Gorée, je reviens dans deux heures, et tout est fait. — Écoute, Peyral : voici mes économies, trois cents francs, ils sont à toi. Cela pourra toujours t'aider, à ton retour à Saint-Louis, pour t'installer, te servir à quelque chose, à ce que tu voudras.
— Oh !... merci!... répondit Jean; on ne rae paye pas, moi!...
Il tourna la tête avec dédain, — et Boyer, qui comprit qu'il avait fait fausse route, lui prit la main en disant: d Ne te fâche pas, Peyral! > £t il garda la main de Jean dans la sienne, et tous deux restèrent là, l'un devant l'autre, anxieux et ne parlant plus...
Fatou, elle, avait compris qu'elle pouvait tout perdre en disant un mot. Seulement elle s'était remise à genoux, récitant tout bas une prière noire, enlaçant de ses bras les jambes du spahi, et se faisant traîner par lui.
Et Jean, qui s'ennuyait d'étaler cette scène aun yeux de cet autre homme, lui disait rudement :
— Allons, Fatou-gaye. laisse-moi, je te prie. Es-tu devenue folle, maintenant?...
Mais Pierre Boyer ne les trouvait pas ridicules ; au contraire, il était ému.
Et un rayon de soleil matinal, en glissant sur le sable jaune, entrait par l'ouverture de la porte, illuminant en rouge les vêtements des deux spahis, — éclairant leursjohes têtes énergiques, égarées de trouble et d'indécision, — faisant briller les anneaux d'argent sur les bras souples de Fatou, qui se tordaient comme des couleuvres aux genoux de Jean, — accusant la nudité triste de cette case africaine de bois et de chaume, où ces trois êtres jeunes et abandonnés allaient décider de leurs destinées...
— Peyral, continua tout bas l'autre spahi d'une voix douce, Peyral, c'est que, vois-tu, je suis Algérien, moi. Tu sais ce que c'est : j'ai là-bas, à Blidah, mes braves vieux parents qui m'attendent; ils n'ont plus que moi. Tu dois bien comprendre ce q'je c'est, toi, que de rentrer au pays.
— Eh bien, oui 1 dit Jean en rejetant en arrière son bonnet rouge, en frappant du pied par terre. — Allons, ouil.. J'accepte, je permute, je reste I . . .
Le spahi Boyer le serra dans ses bras et l'embrassa. Et Fatou, toujours roulée par terre, eut un cri de triomphe, puis se cacha la figure contre les genoux de Jean, avec une espèce de râlement de fauve, terminé en éclat de rire nerveux, et suivi par des sanglots
214 LE ROMAN D'UIS SPAdl
11 fallait se presser. Pierre Boyer partit comme il était venu, comme un fou, emportant à Gorée le précieux papier sur lequel le pauvre Jean avait mis sa grosse signature de soldat, bien correcte et bien lisible.
A la dernière heure, tout se trouva régularisé, contresigné, parafé; les bagages transbordés, la substitution opérée; — tout cela bâclé si vite qu'à peine les deux spahis avaient eu le temps de penser.
A trois heiîires précises, le paquebot se mit en route, emportant Pierre Boyer
Et Jean resta.
Mais, quand ce fut fini, irrévocable, et qu'il se retiouva là, sur la plage de sable, voyant ce navire qui partait, — il lui vint au cœur un désespoir fou; — une affreuse angoisse, dans laquelle il y avait de la terreur de ce qu'il venait de faire, de la rage contre Fatou-gaye, del'horrenrpour la présence de cette fille noire, et comme ub besoin de la chasser loin de lui; — et tout un immense et profond amour réveillé pour son foyer chéri, pour les êtres bien-aimés qui l'attendaient là-bas et qu'il n'allait plus voir...
Il lui semblait qu'il venait de si^er une espèce de pacte à mort avec ce pays sombre et que c'était fini de lui... El il partit en courant sur le.^ dunes,
sans trop savoir où il allait, — pour iespirer de l'air, pour être seul, pour suivre des yeux surtout, le plus longtemps possible, ce navire qui s'enfuyait
Le soleil était encore haut et brûlant quand il se mit en route, et ces plaines désertes, en grande lumière, avaient une saisissante majesté. Il marcha longtemps le long de la côte sauvage, sur la crête des dunes de sable, pour voii plus loin, ou sur le haut des falaises rouges. Un grand vent passait sur sa tête, et agitait à ses pieds toute l'immensité de cette mer, où le navire fuyait toujours.
Il ne sentait plus brûlerie soleil, tant sa tête était perdue.
Rivé encore pour deux années de plus à ce pays, quand il eût pu être là-bas, s'en allant sur !amer, en route pour son cher villlage!... Quelles influences ténébreuses, quels sortilèges, quelles amulettes l'avaient retenu là, mon Dieu !
Deux années ! cela fmirait-il jamais, y aurait-il réellement un terme, une délivrance à cet exil?..
LE ROMAN D'UN SPAUl 217
Et il courait vers le nord, dans la direction du navire, pour ne pas encore le perdre de vue. Il se déchirait aux plantes épineuses, et il lui arrivai t dans la poitrine comme une grêle de grandes sauterelles folles, qu'il dérangeait en passant dans les hautes herbes de l'hivernage
Il était très loin, seul au milieu de cette âpre campagne du cap Verd, silencieuse et morne.
Il voyait devant lui, depuis longtemps, un grand arbre isolé, plus grand même que les baobabs, avec un feuillage épais et sombre, quelque chose de si immense qu'on eût dit un de ces géants de la flure de l'ancien monde, oublié là par les siècles.
Il s'assit épuisé sur le sable, sous ce grand dôme d'ombre, et, baissant la tête, il se mit à pleurer...
Quand il se releva, le navire avait disparu, et c'était le soir^
Le soir, la tristesse plus calme et plus fioide. A cette heure crépusculaire, le grand arbre était une masse absolument noire, se dressant au milieu de Timmense solitude africaine.
is
218 LE IlOinAIS D'UN SPAHI
Devant lui, au loin, les infinis tranquilles de la mer apaisée. En bas, à ses pieds, les falaises en terrasses; jusqu'au grand cap Yerd, des plans de terrain monotones, déchirés de ravines régulières sans végétation, — paysage profond, d'un aspect navrant.
Par derrière, du côté de l'intérieur, à perte de vue, des plis mystérieux de collines basses, des silhouettes lointaines de baobabs, semblables à des silhouettes de madrépores.
Plus un souffle dans l'épaisse atmosphère. Le soleil déjà éteint s'affaisse dans des vapeurs lotii'des, son disque jaune étrangement grandi et déformé par le mirage... Partout, dans le sable, les daturas ouvrent au soir leurs grands calices blancs; ils alourdissent l'air d'un parfum malsain, l'air est chargé de senteurs malfaisantes de belladone. Les phalènes courent sur les fleurs empoisonnées. On entend partout dans les hautes nerbes le rappel plaintif des tourterelles.
Toute cette terre d'Afrique est couverte d'un^ vapeur de mort, l'horizon est déjà vague el sombre.
Là-bas, derrière lui, c'est Vintérieur mystérieux qui le faisait rêver autrefois..., à présent il n'esf plus rien jusqu'à Podor ou Médine, jusqu'à la terre de Galam, ou jusqu'à la mystérieuse Tombouctou, rien qu'il désire voir.
Toutes ces tristesses, tous ces étouffcments, il les connaît ou il les devine. Sa pensée est ailleurs maintenant, — et tout ce pays à la fin lui fait peur.
Il ne désire plus que se dégager de tous ces cauchemars, — s'en aller, — partir à tout prix!
De grands bergers africains à tête farouche passent, chassant devant eux, vers les villaycs, leurs maigres troupeaux de bœufs bossus.
Cette image du soleil que la Bible eût appelée un signe du, ciel disparaît lentement, comme un pâle météore. Voici la nuit... Tout s'assombiit dans la vapeur malsaine, elle silence se fait profond... Sous le grand arbre, c'est comme un temple.
Et Jean songe à sa chaumière à cette heure des soirs d'été, — et à sa vieille mère, et à sa
S20 LE ROiMAN D'UN SPAUl
fiancée, — et il lui semble que tout est fini, — il rêve qu'il est mort, et qu'il ne les reverra plus
LE ROMAN D'DN SPAHI iU
Le sort en était jeté maintenant, il fallait suivre sa destination.
Deux jours après, Jean s'embarqua, à la place de son ami, sur un petit bâtiment de la marine de guerre, pour se rendre au poste lointain de Gadiangué, dans l'Ouankarah. On envoyait un peu de monde et de munitions pour renforcer ce poste perdu. Dans le pays d'alentour, les affaires s'embrouillaient, les caravanes ne passaient plus; il y avait ces démêlés d'intérêts nègres, entre peuplades rapaces, entre rois pillards. Et l'on pensait que cela finirait avec l'hivernage, et, dans trois ou quatre mois, au retour, suivant la promesse faite au spahi Boyer par le gouverneur de Gorée, Jean serait de nouveau dirigé sur
Saint-Louis et terminerait là son temps de service .
Il y avait beaucoup de monde entassé sur ce petit bateau. Il y avait d'abord Fatou, qui avait réussi à se faire admettre, à force de persistance et de ruse, en passant pour la femme d'un tirailleur noir. Elle était là, elle suivait, avec ses quatre calebasses, et tout son bagage.
Il y avait une dizaine de spahis de la garnison de Gorée, qu'on envoyait camper pour une saison dans cet exil. Et puis une vingtaine de tirailleurs indigènes, qui traînaient après eux toute leur famille.
Ils emmenaient , ceux-ci, une smalah curieuse : plusieurs femmes pour chacun et plusieurs enfants; comme provisions de bouche, du mil dans des calebasses; puis les vêtements, le ménage, — toujours dans des calebasses; — en outre, des amulettes par monceaux, et une foule d'animaux domestiques.
Au départ, c'était à bord une grande agitation et un grand encombrement. A première vue, on se disait que jamais on ne se dépêtrerait de tant de monde et de tant d'objets.
Erreur cependant; après une heure de route, tout était merveilleusement tassé et immobile. Les négresses passagères dormaient à terre sur le pont, roulées dans leurs pagnes, aussi serrées et aussi tranquilles que des poissons dans une boîte de conserves, et le navire filait doucement vers le sud, s'enfonçanl peu à peu dans des régions de plus en plus chaudes et bleues.
Une nuit de calme sur la mer éqiiatoriale.
Un absolu de silence, au milieu duquel les plus légers frôlements de voiles deviennent perceptibles; — de temps à autre, sur le pont, on entend gémir quelque négresse qui rêve ; les voix humaines vibrent avec des sons effrayants.
Une tiède torpeur des choses. Dans l'atmosphère, les immobilités stupéfiantes du sommeil d'un monde.
Un immense miroir reflétant de la nuit, de la transparence chaude; — une mer laiteuse pleine de phosphore.
On dirait qu'on est entre deux miroirs qui se regardent, et se reflètent l'un l'autre sans fin ;
on dirait qu'on est dans le vide : il n'y a plus d'horizon. Au loin, les deux nappes se mêlent, tout est fondu, le ciel et les eaux, dans des profondeurs cosmiques, vagues, infinies.
El la lune est là, très basse, — comme un gros rond de feu rouge sans rayons, en suspension au milieu d'un monde de vapeurs d'un gris de lin pâle et phosphorescent.
Aux premiers âges géologiques, avant que le jour fût séparé des ténèbres, les choses devaient avoir de ces tranquillités d'attente. Les repos entre les créations devaient avoir de ces immobilités inexprimables, — aux époques où les mondes n'étaient pas encore condensés, où la lumière était diffuse et indéfinie dans l'air, où les nues suspendues étaient du plomb et du fer incréés, où toute l'éternelle matière était sublimée par l'intense chaleur des chaos primitifs.
On est en route depuis trois jours.
Au lever du soleil, tout est noyé dans une éclatante nuance d'or.
Et, en se levant, le soleil de cette quatrième journée éclaire dans l'est une grande ligne verte, — d'abord d'un vert tout doré aussi, puis d'un vert si invraisemblable et si vert, qu'on la ^Jirait tracée avec une peinture chinoise, avec une fine et précieuse couleur d'éventail.
Cette ligne, c'est la côte de Guinée.
On est arrivé à l'embouchure du Diakhallémé, et le navire qui porte les spahis se dirige vers l'entrée large du fleuve.
Le pays est là aussi plat qu'au Sénégal, mais
la nature est différente : c'est déjà la région où les feuilles ne tombent plus.
Partout une verdure surprenante, uneveidur'^ déjà équatoriale, d'une jeunesse éternelle, cellelà, et d'un vert d'émeraude, d'un de ces verts que nos arbres n'atleij,^nent jamais, même dans la splendeur de nos mois de juin.
A perte de vue, ce n'est qu'une même forêt sans fin, d'une platitude uniforme, se mirant dans l'eau inerte et chaude; — une forêt malsaine, au sol humide, où les reptiles fourmillent.