‹ Le roman d'un spahiChapitre 11 sur 14 · XXI Y · texte numérisé non relu

XXI Y

C'était encore triste et silencieux, ce pays-là, et pourtant cela reposait la vue, après tous ces sables du désert.

Au village de Poupoubal sur le Diakhallémé, le navire s'arrêta, ne pouvant remonter plus haut.

Les passagers furent débarqués, pour attendre les canots ou les pirogues qui devaient les conduire jusqu'à leur destination.

XXY

Une nuit de juillet, à neuf heures, Jean prit place, avecFatou et les spahis de Corée, dans un canot monté par dix rameurs noirs, sous la conduite de Samba-Boubou, patron habile et pilote éprouvé des rivières de Guinée, pour remonter jusqu'au poste de Gadiangué, situé en amonl à une distance de plusieurs lieues.

Celte nuit était sans lune, mais sans nuages, chaude et étoilée, — une vraie nuit de l'équateur. — Ils glissaient sur la rivière calme avec anc étonnante vitesse, emportés vers l'intérieur par un courant rapide et par l'infatigable effort de leurs rameurs.

Et les deux rives défilaient mystérieusement dans l'obscurité ; les arbres massés par la nuit,

passaient comme de grandes ombres, et les forêts fuyaient après les forêts.

Samba-Boubou conduisait le chant des rameurs noirs ; sa voix triste et grêle donnait une note haute, d'un timbre sauvage, et puis se traînait en plainte jusqu'aux extrêmes basses, et le chœur reprenait alors, d'une voix lente et grave; et, pondant de longues heures, on entendit la même phrase étrange, suivie de la même réponse des rameurs... Ils chantèrent longtemps les louanges des spahis, celles de leurs chevaux, même celles de leurs chiens, ensuite les louanges des guerriers de la famille Soumaré, et celles encore de Saboutané, une femme légendaire des bords de la Gambie.

Et, quand la fatigue ou le sommeil ralentissait le mouvement régulier des rames , Samba-Boubou sifflait entre ses dents, et ce sifflement de reptile répété par tous ranimait leur ardeur comme par magie...

Ils glissèrent ainsi en pleine nuit tout le long des grands bois sacrés de la religion mandingue, dont les arbres antiques étendaient au-dessus

de leurs têtes de massives ramures grises; des structures anguleuses, des aspects gigantesques d'ossements, de grandes rigidités de pierre, S6 dessinant vaguement à la lueur diffuse des étoiles, — et puis passant...

Au chant des noirs, au bruit de l'eau qui fuyait, se mêlait la voix sinistre des singes hurleurs dans les bois, ou des cris d'oiseaux de marais : tous les appels, tous les tristes cris de la nuit dans la sonorité des forêts... Des cris humains aussi parfois, des cris de mort dans le lointain, des fusillades et des coups sourds de tam-tam de guerre... De grandes lueurs d'incendie s'élevaient de loin en loin au-dessus des forêts, quand on passait dans les parages d'un village africain; — on se battait déjà dans tout ce pays : Sarakhoîés contre Landoumans, Nalous contre Toubacayes, et tous les villages brûlaient.

El puis, pendant des lieues, tout retombait dans le silence, silence de la nuit et des i'orêts profondes. Et toujours même chant monotone, môme bruit de rames fendant l'eau noire, même course fantastique, comme dans le pays des om-

bres; l'eau les emportait toujours dans son courant rapide; toujours des silhouettes de hauts palmiers passant sur leurs têtes, toujours des forêts s'enfuyant après des forêts... Leur course semblait s'accélérer d'heure en heure; la rivière s'était singulièrement rétrécie, ce n'était plus qu'un ruisseau qui courait dans les bois, et les entraînait vers l'intérieur; la nuit était profonde.

Les noirs continuaient de chanter leurs louanges; Samba-Boubou, de pousser son étrange note de tête mêlée à la voix des singes hurleurs, — et le chœur, de faire sa sombre réponse; ils chantaient comme dans une espèce de rêve, ils ramaient avec fureur, comme galvanisés, avec la fièvre d'arriver, avec une force surhumaine. . .

La rivière s'encaisse enfin entre deux rangs de colhnes boisées. Des lumières s'agitent làhaut, sur un grand rocher qui se dessine devant eux; les lumières semblent courir et descendre Bur les berges. Samba-Boubou allume une torche et pousse un cri de ralliement. Ce sont les gens

LE ROMAN D'UN SPAttl Î33

de Gadiangué qui viennent à leur rencontre; — ils sont arrivés.

Gadiangué est perché là au sommet de ce rocher vertical. Ils y montent par des sentiers ardus où des noirs les éclairent avec des torches, et s'endorment là-haut sur des nattes, dans une grande case qu'on leur a préparée, en attendant Je jour, qui ne tardera pas à paraître.

234 LE ROiMAN D'UN SI'AUi

Éveillé le premier, après une heure à peine de sommeil, Jean, en ouvrant les yeux, vit les blancheurs du jour qui commençaient à filtrer dans une case de planches, éclairant des jeunes hommes à moitié nus qui reposaient à terre, la tête sur leurs vestes rouges : des Bretons, des Alsaciens, des Picards, — presque tous des têtes blondes du Nord, — et Jean avait en ce moment, au réveil, une sorte de conception illuminée, de vue d'ensemble triste et mystérieuse, de toutes ces destinées d'exilés, follement dépensées, et guettées par la mort.

Et puis, tout près de lui, une forme gracieuse de femme, deux bras noirs cerclés d'argent qui s'arrondissaient vers lui comme pour l'enlacer.

Alors, peu à peu, il se rappela qu'il était ar-

rivé la nuit dans un village de la Guinée, perdu au milieu d'immenses régions sauvages, qu'ii était là plus loin que jamais de la patrie, dans un lieu où les lettres même n'arrivaient plus.

Sans bruit, pour ne pas troubler Fatou et les spahis qui dormaient encore, il s'approcha de la fenêtre ouverte, et regarda ce pays inconnu.

Il dominait un précipice de cent mètres de haut. Cette case où il était semblait suspendue au-dessus, dans l'air. A ses pieds, un paysage de l'intérieur, à l'aube matinale, à peine éclairé encore de lueurs pâles.

Des collines abruptes, sur lesquelles étaient massées des verdures qu'il n'avait jamais vues.

En bas, tout au fond, le fleuve qui l'avait amené, se traînant en long ruban argenté sur la vase, à demi voilé par un blanc nuage de vapeurs matinales; — les caïmans posés sur les berges paraissant de petits lézards, vus de si haut; — une senteur inconnue dans l'air.

Les rameurs exténués dormaient là, en dessous à la place où ils étaient restés la veille, couchés dans leur canot, sur leurs rames.

Un ruisseau limpide courait sur un lit de pierres sombres, entre deux murailles de roches humides et polies. Des arbres faisaient voûte audessus; tout cela si frais, qu'on se serait cru partout ailleurs que dans un recoin ignoré au milieu de l'Afrique.

Partout des femmes nues, de la même nuance que ces rochers, d'un brun rouge elles-mêmes, et la tête chargée d'ambre, — étaient là qui lavaient des pagnes et se racontaient, avec animation, les combats, les événements de la nuit. — Des guerriers passaient à gué, armés de pied en cap, s'en allant en guerre.

Jean faisait sa première promenade autour de

ce village où sa destinée nouvelle venait de l'amener, pour un temps dont il ignorait la durce. Les affaires décidément s'embrouillaient, et le petit poste de Gadiangué prévoyait le moment oà il fermerait ses portes pour laisser à la politique nègre le temps de s'apaiser, — comme on ferme sa fenêtre pour une averse qui passe.

Mais tout cela était mouvementé, vivant, original à l'excès. 11 y avait de la verdure, des forêts, des fleurs, des montagnes et des eaux vives, une grande splendeur terrible dans la nature...

Tout cela n'était pas triste, et tout cela était inconnu.

Dans le lointain, le bruit du tam-tam. Une musique de guerre qui se rapproche. La voici tout près, assourdissante, et les femmes qui lavaient dans le ruisseau clair, et Jean avec elles, lèvent la tête et regardent en haut, dans la trouée bleue encadrée par les roches polies. C'est un chef allié qui passe, au-dessus d'eux, — à la manière des singes, sur des troncs d'arbres renversés, en grande pompe, musique en tête... Et les armes

et les amulettes des guerriers de sa suite brillent au soleil, et tout cela défile d'un pas alerte et léger, sous l'accablante chaleur.

11 est près de midi quand Jean remonte au village, par des sentiers de verdure.

Parmi les grands aibres, les cases de Gadiangué sont groupées à l'ombre; elles sont hautes, presque élégantes, sous leurs grands toits de chaume. Des femmes dorment à terre sur des nattes; d'autres assises sous des vérandahs bercent des petits enfants avec des chansons lentes. Et des guerriers, armés de pied en cap, se racontent leurs exploits de la veille, en essuyant leurs grands couteaux de fer

Non, tout cela n'est pas triste, décidément. Cet air si chaud est d'une lourdeur terrible; mais pourtant ce n'est plus cet accablement morne des rives du Sénégal, et la puissante sève équatoriale circule partout.

Jean regarde, et se sent vivre. Il ne regrette plus d'être venu maintenant; son imagination n'avait rien soupçonné de pareil.

Plus tard, au pays, quand il sera de retour, il sera heureux d'avoir mis le pied dans cette région lointaine, et de s'en souvenir.

Il entrevoit ce séjour dansTOuankaraii comme un temps de liberté à passer dans un merveilleux pays de chasse, de verdure et de forêts; il l'accepte comme un rèpii à i écrasante monotonie du temps, — à la régularité mortelle de l'exii.

Jean avait une pauvre vieille montre d'argent à laquelle il tenait comme Fatou à ses amulettes ;

— la montre de son père qu'au moment de son départ celui-ci lui avait donnée. Avec une médaille qu'il portait sur sa poitrine, attachée à son cou par une chaîne, c'était ce à quoi il tenait le plus au monde.

La médaille était à l'eiTigie de la Vierge. Elle avait été mise là par sa mère, une fois qu'il avait été malade, étant tout enfant, tout petit... Il s'en souvenait pourtant, du jour où cette médaille avait été mise à cette place qu'elle n'avait jamais quittée. Il était dans son premier petit lit, atteint de je ne sais quelle maladie d'enfant,

— la seule qu'il ait eue dans sa vie. — En se

réveillant une fois, il avait vu sa mère auprès de lui, pleurant; c'était une après-midi d'hiver, il y avait de ia neige qu'on voyait par la fenêtre comme un manteau blanc sur.la montagne... Sa mère, en soulevant tout doucement sa petite tête, lui avait passé au cou cette médaille ; puis elle l'avait embrassé et il s'était rendormi.

11 y avait de cela plus de quinze ans ; depuis, le cou avait beaucoup grossi, et la poitrine s'était beaucoup élargie ; mais la médaille était toujours restée à sa place, — et il n'avait jamais tant souffert qu'une fois, la première nuit qu'il avait passée dans un mauvais lieu : les mains de je ne sais quelle fille avaient rencontré la médaille sacrée, — et la créature s'était mise à rire en la touchant...

Quanta la montre, il y avait quelque quarante ans qu'elle avait été achetée, — pas neuve, — par son père, du temps qu'il était au service, avec les premières économies de soldat. Elle avait été autrefois, paraît-il, une montre très remarquable; maisà présent elle était un peu démodée : grosse et renflée, à sonnerie, accusant un âge très vénérable.

Son père la considérait encore comme un objet d'un rare mérite. (Les montres n'étaient pas très répandues parmi les montagnards de son village.)

L'horloger d'un bourg voisin qui l'avait réparée au moment du départ de Jean pour le service, en avait déclaré le mouvement très remarquable; — et son vieux père lui avait confié avec toute sorte de recommandations cette compagne de sa jeunesse.

Jean l'avait portée d'abord ; mais voilà qu'au régiment, quand il regardait l'heure, il entendait des éclats de rire. On avait fait des plaisanteries si déplacées sur cet oignon, qne le pauvre Jean en était devenu, deux ou trois fois, tout rouge de colère et de chagrin. Entendre manquer de respect à cette montre, il eût mieux aimé recevoir toute sorte d'injures pour lui-même, et des soufflets en plein visage qu'il eût pu rendre. Gela lui faisait d'autant plus de peine que, inté--» rieur ement, il avait bien été forcé de reconnaître, mi aussi, qu'elle était un peu ridicule, cette pauvre chère vieille montre. Il s'était mis à l'en aimer

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davantage; cela lui faisait une peine inexprimable de la voir ainsi conspuée, — et surtout de la trouver si drôle lui-même.

Alors il avait cessé de la porter, pour lui épargner ces affronts. Même il ne la remontait plus, pour ne pas la fatiguer; d'autant qu'après les secousses de ce voyage, et sous rinfluence de ce climat très chaud auquel elle n'était pas habituée, elle s'était mise à indiquer les heures les plus invraisemblables, — à battre tout à fait la campagne.

Il l'avait serrée avec amour dans une boîte où étaient ses objets les plus précieux, ses lettres, ses petits souvenirs du pays. Cette boîte était la boîte aux fétiches, une de ces boîtes absolument sacrées, comme en ont toujours les matelots, et quelquefois les soldats.

Falou avait défense formelle d'y toucher.

Cependant cette montre l'atlirail. Elle avait trouvé le moyen d'ouvrir le coffret précieux; elle avait appris toute seule à remonter la montre, quand Jean n'était pas là, et à faire tourner les aiguilles et marcher la sonnerie; et, en l'ap-

prochant tout près de son oreille, elle écoutait ces petits bruits fêlés avec des mines curieuses de ouistiti qui aurait trouvé une boîte à musique.

LE ROMAN D'UN SPAHI 24o

Jamais à Gadiangué on n'avait une sensation de fraîcheur ni de bien-être; même plus de nuits fraîches, comme au Sénégal les nuits d'hiver.

Dès le matin, sous ces verdures admirables, même température lourde et mortelle ; dès le matin, avant le lever du soleil, dans ces forêts habi» tées par les singes tapageurs, les perroquets verts, les colibris rares; dans ces sentiers pleins d'ombre , dans ces hautes herbes mouillées où glissaient des serpents, toujours, toujours, à toute heure et partout, même chaleur d'étuve, humide, accablante, empoisonnée. ..Leslourdeurs chaudes de l'équateur concentrées toutes les nuits sous le feuillage des grands arbres, et, partout, la fièvre dans rair...

Au bout de trois mois, comme on l'avait prévu, le pays était calmé. La guerre, les égorgeiients !ioir« étaient finis. Les caravanes recommençaient à passer, apportant à Gadiaiigué, du fond de l'Afrique, l'or, l'ivoire, les plumes, tous les produits du Soudan et de la Guinée intérieure.

Et, l'ordre ayant été donné de faire rentrer les renforts, un navire vint attendre les spahis à l'entrée du fleuve pour les ramener au Sénégal.

Ilclas! ils n'étaient plus tous là, les pauvres spahis ! Sur douze qui étaient partis, deux manquaient à l'appel du retour ; deux étaient couchés dans la terre chaude de Gadiangué, emportés par la fièvre.

Mais l'heure de Jean n'était pas venue, et, un jour, il refit en sens inverse la roule qu'il avait parcourue trois mois auparavant dans le canot de Samba-Boubou.

LE ROMAN D'UN SPAHI Hl

C'était en plein midi, celte fois, dans une pirogue mandingue, à l'abri d'une tente mouillée.

On longeait les verdures épaisses de la rive, on passait sous les branches et sous les racines pendantes des arbres, pour profiter d'un peu d'ombre chaude et dangereuse qui tombait là sur l'eau.

Celle eau semblait stagnante et immobile, elle étail lourde comme de l'huile, — avec de petites vapeurs de fièvre qu'on voyait planer çà et là sur sa surface polie.

Le soleil était au zcnilh; il éclairait droit d'aplomb, au milieu d'un ciel d'un gris violacé, d'un gris d'étain, qui était tout terni par des miasmes de marais.

C'était quelque chose de si terrible, la chaleur qu'il faisait, que les rameurs noirs étaient obligés de se reposer malgré tout leur courage. L'eau tiède n'apaisait plus leur soif; ils étaient épuisés et comme fondus en sueur.

Et alors, quand ils s'arrêtaient, la pirogue, entraînée tout doucement par nncoi.rant presque insensible, continuait son chemm à la dérive. Et les spahis pouvaient voir de tout près ce monde à part, — le monde de dessous les palétuviers, qui peuple les marais de toute l'Afrique équatoriale.

A l'ombre, dans les fouillis obscurs des grandes racines, ce monde dormait.

Là, à deux pas d'eux qui passaient sans bruit, qui glissaient lentement sans éveiller même les oiseaux, — à les toucher, il y avait des caïmans glauques, allongés mollement sur la vase, bâillant, la gueule béante et visqueuse, l'air souriant et idiot ; — il y avait de légères aig'-ettes blanches qui dormaient aussi, roulées en boule neigeuse au bout d'une de leurs longues pattes, et posées, pour ne pa3 se salir, sur le dos même

des caïmans pâmés; — il y avait des martins-pêcheurs de tous les verts et de tous les bleus, qui faisaient la sieste au ras de l'eau dans les branches, en compagnie des lézards paresseux; — et de grands papillons surprenants, éclos dans des températures de chaudière, qui s'ouvraient et se fermaient lentement, poses n'importe où, — ayant l'air de feuilles mortes quand ils étaient fermés, et tout brillants comme des écrins mystérieux quand ils étaient ouverts, tout étincelants de bleus nacrés et d'éclats de métal.

I! y avait surtout des racines de palétuviers, des racines et des racines, pendant partout comme des gerbes de filaments ; il y en avait de toutes les longueurs, de tous les calibres, s'enchevêtrant et descendant de partout; on eût dit des milliers de nerfs, de trompes, de bras gris, voulant tout enlacer et tout envahir : d'immenses étendues de pays étaient couvertes de ces enchevêtrements de racines. Et sur toutes les vases, sur toutes es racines, sur tous les caïmans, il y avait des familles pressées de gros crabes gris qui ai^itaient perpétuellement leur unique pince d'un blanc d'ivoire,

comme cherchant à saisir en rêve des proies imaginaires. Et le mouvement de somnambule de tous ces crabes était, sous l'épaisse verdure, le seul grouillement perceptible de toute cette création au repos.

Quand les rameurs noirs avaient retrouvé leur haleine, ils reprenaient en sourdine leur chanson sauvage et ramaient avec fureur. Alors la pirogue des spahis fendait l'eau molle du Diakhallémé et descendait le cours sinueux du fleuve, en filant très vile au milieu des forêts.

A mesure qu'on se rapprochait de la mer, les collines et les grands arbres de l'intérieur disparaissaient.C'était de nouveau l'immensepays plat, sur lequel un tissu inextricable de palétuviers était jeté comme un uniforme manteau vert.

L'accablement de midi était passé, et quelques oiseaux volaient. Pourtant c'était silencieux toujours, ce pays; àperte de vue, même uniformité, mêmes arbres, même calme. Plus qu'une mono-

tone bordure de palétuviers, rappelant dans les lointains 1er formes connues des peupliers de nos rivières de Grance.

A droite et à gauche s'ouvraient, de distance en distance, d'autres cours d'eau aussi silencieux, qui s'en allaient se perdre au loin, bordés par les mêmes rideaux de la même verdure. Il fallait l'expérience consommée de Samba-Boubou pour se reconnaître dans le dédale de ces rivières.

On n'entendait aucun bruit ni aucun mouvement; excepté, de loin en loin, le plongeon énorme d'un hippopotame que dérangeait le bruit cadencé des rameurs, et qui s'en allait, en laissant sur le miroir des eaux ternes et chaudes de grands remous concentriques.

Aussi fermait-elle bien les yeux, Fatou, couchée tout au fond de la pirogue pour plus de sûreté, avec un double abri de feuilles et de toiles mouillées sur la tête. C'est qu'elle avait pris à l'avance ses informations, et savait quels hôtes on peu, s'attendre à apercevoir sur ces bords.

Quand elle arriva à Poupoubal, elle avait accompli le voyage entier sans avoir osé rien reyar-

der le long de la route. Jean, pour la décider à bouger, dut lui affirmer que très positivement on était arrivé; que d'ailleurs il faisait nuit noire, et que le danger par conséquent n'existait plus

Elle était tout engourdie au fond de sa pirogue, et répondait d'une voix dolente d'enfant câlin. Elle voulait que Jean la prît dans ses bras, et la mît lui-même à bord du navire de Gorée, ce qui fut fait. Ces manières réussissaient assez bien auprès du pauvre spahi, qui se laissait aller par instants à gâter Fatou, — par besoin de chérir quelqu'un, — par besoin de tendresse, et faute de mieu> .

Le gouverneur de Corée se souvint de la promesse qu'il avait faite au spahi Pierre Boyer : à son retour, Jean fut de nouveau dirigé sur Saint- Louis, pour y achever son temps d'exil.

Il éprouva une émotion, Jean, en voyant reparaître le pays dii sable et la ville blanche; il y était attaché, comme on l'est à tous les lieux où l'on a souffert et vécu longtemps. Et puis il eut un certain bonheur, aux premiers moments, à retrouver presque une ville, presque la civilisation, avec les habitudes et les amis d'autrefois; toutes choses dont il avait fallu qu'il fût quelque temps prive, pour en faire au retour le moindre cas.

Les loyers sont peu courus à Saint-Louis du

Sénégal. La maison de Samba-Hamet n'avait pas trouvé de nouveaux habitants; Goura-n'diaye vit revenir Jean et Fatou, et leur rouvrit la porte de leur ancien logis.

Les jours reprirent, pour le spahi, leur cours monotone d'autrefois.

XXXJJ

Rien de changé dans Saint-Louis. Même tranquillité dans leur quartier. Les marabouts privés qui habitaient leur toit claquaient du bec en se pâmant au soleil, avec le même son de bois sec, d'engrenage de moulin à vent.

Les négresses pilaient toujours leur éternel kouss-kouss. Partout mêmes bruits familiers, même silence monotone, — même calme de la nature accablée.

Mais Jean était de plus en plus fatigué de toutes ces choses.

De jour en jour aussi, il se détachait de Falou; il était absolument dégoûté de sa maîtresse noire. Elle était devenue plus exigeante et plus mauvaise

aussi, Fatou-gaye, — depuis surtout qu'elle avait eu conscience de son empire sur l'esprit de Jean, — depuis qu'il était resté à cause d'elle.

Il y avait fréquemment des scènes entre eux; elle l'exaspérait quelquefois, à force de perversité et de malice. Alors il avait commencé à frapper à coups de cravache, pas bien fort au début, puis plus durement par la suite. Sur le dos nu de Fatou, les coups laissaient quelquefois des marques, comme des hachures, — noir sur noir. — Après il le regrettait, il en avait honte.

Un jour, en rentrant au logis, il avait vu de loin un khassonké, une espèce de grand gorille noir, déguerpir prestement par la fenêtre. — 11 n'avait même rien dit cette fois-là; cela lui était égal, après tout, ce qu'elle pouvait faire...

C'était absolument fini des sentiments de pitié, ou peut-être de tendresse qu'il avait pu avoir un moment pour elle; il en avait assez; il en était lassé, écœuré. Par inertie seulement, il la gardait encore.

La dernière année était entamée; tout cela sen-

tait la fin, le départ. Il commençait à compter par moisi

Le sommeil l'avait fui, comme cela arrive à la longue, dans ces pays énervants." — Il passait des heures de nuit, accoudé à sa fenêtre, — respirant avec volupté les fraîcheurs de son dernier hiver, — et surtout rêvant du retour.

La lune, en achevant sa course tranquille sur le désert, le trouvait généralement là, à sa fenêtre. Il aimait ces belles nuits des pays chauds, ces clartés roses sur le sable, ces traînées argentées sur l'eau morne du fleuve; — chaque nuit, le vent lui apportait, des plaines de Sorr, le cri lointain des chacals — et même ce cri lugubre lui était devenu un bruit familier.

Et quand il songeait que bientôt il allait quitter tout cela pour toujours, — voilà maintenant que cette pensée jetait comme une tristesse vague sur la joie de revenir.

Il y avait plusieurs jours que Jean n'avait pas ouvert sa boîte aux choses précieuses, et pas vu sa vieille montre.

Il était au quartier, occupé à son service, — quand tout à coup il y songea avec un sentiment d'inquiétude.

Il rentra chez lui en marchant plus vite que de coutume, et, en arrivant, il ouvrit sa boîte.

Il sentit un coup au cœur : il ne voyait plus la montre!... Il déplaça fiévreusement les objets... Non, elle n'y était plus!...

Fatou chantonnait d'un air indifférent, en le regardant de coin. Elle enfilait des verroteries, combinant des effets de tons pour ses colliers; grands préparatifs pour les fêtes du lendemain,

les bamboulas de la Tabaski auxquelles il fallait paraître belle et parée.

— C'est toi qui l'a changée de place? Dis, vile, Fatou... Je te l'avais défendu^ d'y toucher! Où l'as-tu mise?...

— Ram!... (Je ne sais pas!) répondit Fatou avec indilTérence.

Une sueur froide commençait à perler au front de Jean, égaré d'anxiété etde colère. Il prit Fatou, la secouant rudement par le bras :

— Où l'as-tu mise?... Allons, dis vite?

— Ram!...

Alors tout à coup une lueur lui vint. 11 venait d'apercevoir un pagne neuf, à zigzags bleus et roses, plie soigneusement, caché dans un coin, préparé pour la fête du lendemain!...

Il comprit, saisit le pagne, le déplia, et, le lançant par terre :

— Tu l'as vendue, cria-t-il, la montre! Allons vile, Fatou, dis la vérité!...

Il la jela à genoux sur le plancher, dans une rage folle, et prit sa cravache.

Elle savait bien, Fatou, qu'elle avait touché là un fétiche précieux, et que ce serait grave. — Mais elle avait l'audace de l'impunité : elle en avait déjà tant fait, et Jean avait tant pardonné.

Pourtant, jamais encore elle n'avait vu Jean comme cela; elle poussa un cri, elle eut peur; — elle se mit à embrasser ses pieds :

— Pardon, Tjean!... Pardon I...

Jsaii ne sentait pas sa force dans ces moments de fureur. Il avait de ces violences un peu sauvages des enfants qui ont grandi dans les bois. Il frappait rudement sur le dos nu de Fatou marquant des raies d'où jaillissait le sang, et sa rage s'excitait en frappant

Er. puis il eut honte de ce qu'il avait fait, et, jetant sa cravache à terre, il se laissa tomber sur son tara..,..

XXXIY

Un moment après, Jean s'en allait en courant au marché de Guet-n'dar.

Fatou avait avoué à la fin, et donné le nom du marchand nègre auquel elle l'avait vendue. Il espérait bien qu'elle était là encore et qu'il pourrait la racheter, sa pauvre vieille montre; il venait de toucher son mois, et cet argent devait suffire.

Il marchait très vite, il courait; très pressé d'arriver, — comme si, justement pendant le trajet, quelque acheteur noir était là, la marchandant, prêt à l'emporter.

A Guel-n'dar, sur le sable, tapage, confusion de tous les types, babel de toutes les langues du

Soudan. — Là se tient perpétuelleraenl le grand marché, plein de gens de tous les pays, où l'on vend de tout, des choses précieuses et des choses saugrenues, — des denrées utiles et des denrées extravagantes, — des objets invraisemblables, — de l'or et du beurre, — de la viande et des onguents, — des moutons sur pied et des manuscrits, — des captifs et de la bouillie, — des ami' lettes et des légumes.

D'un côté, fermant le tableau, un bras du fîeuvc: avec Saint-Louis derrière : ses lignes droites et ses terrasses babyloniennes; ses blancheurs bleuâtres de chaux, tachées de rougeurs de briques,— et, çà et là, le panache jaujii d'un palmier montant sur le ciel bleu.

De l'autre côté, Guet-n'dar, la fourmilière nègre aux milliers de toits pointus.

Auprès, des caravanes qui stationnent, des chameaux couchés dans le sable, des Maures d-^chargeant leurs ballots d'arachides, — leurs sacs-féliches en cuir ouvragé.

Marchands et marchandes accroupis dans le sable, riant ou se disputant; bousculés, pié-

tinés, eux et leurs produits, par les acheteurs.

— IIou! diendé m'pât!... (marchandes de lail aigre, contenu dans des peaux de bouc cousues retournées le poil en dedans).

— IIoul diendé nébam }... (marchandes de beurre, — de race peuhle,— avec de grands chignons tricornes plaqués de cuivre, — péchant leur marchandise à pleines mains dans des outres poilues; — la roulant dans leurs doigts en petites boulettes sales à un sou la pièce, — et s'essuyant les pattes après dans leurs cheveux).

— IIoul diendé kheull... diendé khorompolé!.. (marchandes de simples, de petits paquets d'herbes ensorcelées, de queues de lézards et de racines à propriétés magiques).

— IIoul diendé Lchiakhkhal.. diendé djiarab!... (marchandes accroupies, de grains d'or, de grains de jahde, de perles d'ambre, de ferronnières d'argent; — tout cela étalé par terre sur des linges sordides, — et piétiné par les clients).

— IIouJ diendé guertél. diendé khanklieli.. diendé iap-nior!.., (marchandes de pistaches, — de canards en vie, — de comestibles insensés, —

de viandes séchées au soleil, de pâtes au sucre mangées par les mouches).

Marchandes de poisson salé, marchiindes de pipes, marchandes de tout; — marchiindes de vieux bijoux, de vieux pagnes crasseux et pouilleux, sentant le cadavre; de beurre de Galampour l'entretien crépu de la chevelure ; — de vieilles petites queues, coupées ou arrachées sur des têtes de négresses mortes, et pouvant resservir telles quelles, toutes tressées et gommées, toutes prêtes.

Marchandes de gris-gris, d'amulettes, de vieux fusils, de crottes de gazelles, de vieux corans annotés par les pieux marabouts du désert; — de musc, de flûtes, de vieux poignards à manche d'argent, de vieux couteaux de fer ayant ouvert des ventres, — de tara-tams, de cornes de girafes et de vieilles guitares.

Et la truanderie, la haute pouillerie noire, assise alentour, sous les maigres cocotiers jaunes : de vieilles femmes lépreuses tendant leurs mains pleines d'ulcères blancs pour demander l'aumône, — et de vieux squelettes à

moitié morts, les jambes gonflées d'éléphantiasis, avec de grosses mouches grasses et de? vers pompant leurs plaies sur le vif.

Et des fientes de chameau par terre, et des fientes nègres, des débris de toutes sortes et des tas d'ordures. — Et là-dessus, tombant d'aplomb, un de ces soleils brûlants qu'on sentait là tout près de soi, dont le rayonnement cuisait comme celui d'un brasier trop rapproché.

El toujours, et toujours, pour horizon le désert; la platitude infinie du désert.

C'était là, devant l'étalage d'un certain Bob- Bakary-Diam, que Jean s'arrêta, interrogeant d'un regard anxieux et rapide, avec un battement de cœur, le monceau d'objets hétéroclites qui s'éparpillaient devant lui.

— Ah! oui, mon blanc, dit Bob-Bakary-Diam, en yoloif, avec un sourire tranquille, — la montre qui sonne? — H y a quatre jours, la jeune fille est venue me la vendre pour trois khâliss d'argent. — Bien fâché, mon blanc, —

mais, comme elle sonnait, je l'ai vendue dès le même jour, — à un chef de Trarzas, qui est parti en caravane pour Tombouctou.

Allons, c'était fini !.. 11 n'y fallait plus penser, à la pauvre vieille montre !.. .

Il en éprouvait un désespoir, le pauvre Jean, un déchirement de cœur, comme s'il eût perdu par sa faute une personne bien-aimée.

Si encore il eût pu aller embrasser son vieux père, et lui demander pardon, cela l'aurait un peu consolé. — Si encore elle était tombée dans la mer, la montre, — ou dans le fleuve, ou dans quelque coin du désert, — mais ainsi vendue> profanée par cette Fatou !... Ça, c'était trop!... Il aurait pleuré presque, s'il ne s'était pas senti tanl de rage au cœur contre cette créature.

C'était cette Fatou qui depuis quatre ans lui prenait son argent, sa dignité, sa vie !... Pour la garder il avait perdu son avancement, tout son avenir de soldat; — pour elle il était resté en Afrique, pour celte petite créature méchante et perverse, noire de figure et d'âme, entourée

d'amuletles et de soililèges ! — Et il se montait la tête, en marchant au soleil ; contre ses maléfices il était pris d'une sorte d'horreur superstitieuse ; contre sa méchanceté et son impudence, et l'audace de ce qu'elle venait de faire, il était pris d'une fureur insensée. — Et il rentrait chez lui, marchant vite, le sang bouillonnant, — exas* péré de chagrin et de colère, — la tète en feu.

Elle attendait, elle, avec une grande anxiété, ce retour.

Dès qu'il entra, elle vil bien qu'il ne l'avait pas retrouvée, la vieille montre qui sonnait.

Il avait l'air si sombre, qu'elle pensa que probablement il allait la tuer.

— Elle comprenait cela; — elle, si on lui avait pris une certaine amulette racornie, la plus précieuse qu'elle avait, que sa mère lui avait donnée quand elle était toute petite, en Galam, — ohl elle se serait jetée sur le voleur, et l'aurait tué si elle avait pu.

Elle comprenait bien qu'elle avait fait là quelque chose de très mal, poussée par les mauvais esprits, par son grand défaut de trop aimer la parure. —

LE nOMAN D'UN SPAHI 269

Elle savait bien qu'elle était méchante. — Elle était fâchée d'avoir fait tant de peine à Jean; cela lui était égal d'être tuée, — mais elle aurait voulu l'embrasser.

— Quand il la battait, elle aimait presque cela maintenant, parce qu'il n'y avait plus guère que dans ces moments-là qu'il la touchait, et qu'elle pouvait le loucher, elle, en se serrant contre lui pour demander grâce. — Cette fois, quand il allait la prendre pour la tuer, comme elle n'aurait plus rien à risquer, elle mettrait toutes ses forces pour l'enlacer, et tâcher d'arriver jusqu'à ses lèvres; après elle se cramponnerait à lui en l'embrassant jusqu'à ce qu'elle fût morte, — et cela lui serait égal.

S'il avait pu déchiffrer, le pauvre Jean, ce qui se passait dans ce petit cœur sombre, sans doute, po'jr son malheur, il aurait pardonné encore; — ee n'était pas difficile de l'attendrir, lui.

Mais Fatou ne parlait pas, parce qu'elle comprenait que tout cela ne pouvait pas s'exprimer, — et l'idée de cette lutte suprême où elle allait

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le tenir et l'embrasser, et mourir par lui, ce qui finirait tout, — cette idée lui plaisait; — et elle attendait, en fixant sur lui ses grands yeux d'émail, avec une expression de passion et de ler^ reur.

Mais Jean était entré, et il ne lui disait rien; — il ne la regardait même pas, — alors elle ne comprenait plus.

Il avait même jeté sa cravache en entrant, — parce qu'il était honteux d'avoir été brutal avec une petite fille, et qu'il ne voulait pas recommencer.

Seulement il s'était mis à arracher toutes \es amulettes pendues aux murs et les jetait par les fenêtres.

Puis il prit les pagnes, les colliers, les boubous, les calebasses; — et, sans rien dire toujours, il les lançait dehors sur le sable.

Et Fatou commençait à comprendre ce qui l'attendait; elle devinait que tout était fini, et elle était atterrée.

Quand tout ce qui était à elle fut dehors, épar-

pjlîé sur la place, Jean lui montra la porte, en disant simplement, entre ses dents blanches serrées, d'une voix sourde qui n'admettait pas de réplique :

— Ya-t'en! ! 1

Et Fatou, la tête baissée, s'en alla sans rien dire.

Non, elle n'avait rien imaginé d'aussi horrible que d'être chassée ainsi. Elle se sentait devenir folle, — et elle s'en allait sans oser lever la tête sans trouver un cri à pousser, ni un mot à dire, ni une larme à verser.

Alors Jean se mit à ramasser avec caîme tout ce qui était à lui, à plier ses effets soigneusement, comme pour faire son sac de soldat; il empaquetait avec soin, par habitude d'ordre prise malgré lui au régiment, — et se dépêchait tout de même, de peur d'être pris de regret, et de faiblir.

— Il se sentait un peu consolé par cette exécution terrible, par cette satisfaction donnée à la mémoire de la vieille montre; — heureux d'avoir eu définitivement ce courage, — se disant que bientôt il embrasserait son père, et lui conterait tout pour avoir son pardon.

Puis, quand il eut fini, il descendit chez Couran'diaye, la griote. — Il vit Fatou qui s'était réfugiée là, immobile, accroupie dans un coin. —

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Les petites esclaves avaient ramassé ses affaires dehors, et les avaient mises dans les calebasses près d'elle.

Jean ne voulut même pas la regarder. — II s'approcha de Goura-n'diaye, paya son mois en prévenant qu'il ne reviendrait plus; — puis il jeta son léger bagage sur ses épaules, et sortit.

Pauvre vieille montre. Son père lui avait dit : € Jean, elle est un peu ancienne, mais c'est une très bonne montre, et on n'en fait peut-être plus d'aussi bonnes aujourd'hui. Quand m seras riche, plus tard, tu t'en achèteras une à la mode si tu veux, mais tu me rendras celle-là; il y a quarante ans qu'elle est avec moi, je l'avais au régiment, — et quand on m'enterrera, si tu n'en veux plus, ne manque pas de la faire mettre dans ma bière; elle me tiendra compagnie là-bas... »

Goura-n'diaye avait pris l'argent du spahi sans faire de réflexions sur ce congé brusque, avec sou indifférence de vieille courtisane revenue de tout.

Quand Jean fut dehors, il appela son chien

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laobé qui le suivit l'oreille basse comme comprenant la situation, et fâché de partir. Puis il s'en alla sans tourner la tête, descendant les longues rues de la ville morte, dans la direction du quartier.

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