TROISIÈME PARTIE
LE ROMAN D'UN SPAIll 277
Lorsque Jean eut ainsi définitivement expulsé Fatou-gaye, il éprouva un grand soulagement d*avoir fait celte exécution. — Lorsqu'il eut convenablement arrange dans son armoire de soldat tout son mince bagage, rapporté de la maison de Pamba-Hamet, il se trouva plus libre et plus heureux. Cela lui paraissait un acheminement vers le départ, vers ce bienheureux congé défi' nitif qui n'était plus éloigné que de quelques mois.
Il avait eu pitié d'elle, cependant. — Il avait voulu encore une fois lui envoyer l'argent de sa solde, pour lui facililer une installation nou- \elle ou un départ.
Mais, comme il aimait mieux ne pas la revoir il avait chargé le spahi MuUer de cette commission.
Muller s'était rendu dans la maison de Samba- Hamet, chez la Griote. — Mais Fatou était partie.
— Elle a eu beaucoup de chagrin, dirent les petites esclaves, en yolofî, — faisant cercle et parlant toutes à la fois.
— Le soir, elle n'a pas voulu manger le kousskouss que nous lui avions préparé.
— La nuit, dit la petite Sam-Lélé, je l'ai entendue qui parlait tout haut en rêvant, — et même les laobés ont jappé, ce qui est très mauvais signe. — Mais je n'ai pas pu comprendre ce qu'elle a dit.
Il était certain qu'elle était partie, -— • emportant ses calebasses sur la tête, — ua peu avant le soleil levé.
Une macaque nommée Bafoufalé-Diop, femme chef des esclaves de la griote, personne très curieuse par nature, — l'avait suivie de loin, et l'avait vue tourner par le pont de bois sur le petit bras du fleuve, se dirigeant vers N'-dar-foute
— ayant Vair de très bien savoir où elle allait. On croyait dans le quartier qu'elle avait dû aller demander asile à un certain vieux marabout très riche de N'-dar-loule, qui l'admirait beaucoup. — Elle était bien assez belle, d'ailleurs, pour n'être pas en peine de sa personne, quoique kef/ir.
Quelque temps encore, Jean évita de passer dans les quartiers de Coura-n'diaye.
Et puis bientôt il n'y pensa plus.
Il lui semblait d'ailleurs qu'il avait retrouvé sa dignité d'homme blanc, souillée par le contact de cette chair noire; ces enivrements passés, cette fièvre des sens surexcités par le climat d'Afrique, ne lui inspiraient plus, quand il regardait en arrière, qu'un dégoût profond
Et il se bâtissait toute une existence nouvelle, de continence et d'honnêteté.
A l'avenir, il vivrait au quartier, comme un homme sage. Il ferait des économies pour rapporter à Jeanne Méry une foule de souvenirs du Sénégal : de belles nattes qui seraient plus tard
rornement de. leur logis rêvé; des pagnes brodés dont les riches couleurs feraient l'admiration des gens de son pays, et qui, dans leur ménage, leur serviraient de tapis de table magnifiques; — et puis surtout des boucles d'oreilles et une croix en or fin de Galam qu'il commanderait exprès pour elle aux plus grands artistes noirs. — Elle les mettrait pour se parer, le dimanche, en allant à l'église avec les Peyral, et certes dans le village aucune autre jeune femme n'aurait des bijoux aussi beaux.
Ce pauvre grand spahi à l'air si grave formait ainsi dans sa jeune tête inculte une foule de projets presque enfantins, rêves naïfs de bonheur de vie de famille et de paisible honnêteté.
Jean avait alors près de vingt-six ans. On lui eût donné un peu plus que son âge, comme cela arrive souvent pour les hommes qui ont mené la vie rude aux champs, à la mer ou à l'armée. — Ces cinq ans de Sénégal l'avaient beaucoup changé; ses traits s'étaient accentués; il Uait
plus basané et plus maigre; il avait pris l'air plus militaire et plus arabe ; ses épaules et sa poitrine s'étaient beaucoup élargies, bien que sa taille fiit restée mince et souple; il mettait son fez et retournait sa longue moustache brune avec une coquetterie de soldat qui lui allait à ravir. — Sa force et son extrême beauté inspiraient une sorte de respect involontaire à ceux qui l'approchaient. On lui parlait autrement qu'aux autres.
Un peintre l'eût choisi comme type accora[ili de charme noble et de perfection virile.
Un jour, sous une même enveloppe portant le timbre de son village, Jean trouva deux lettres, — l'une de sa chère vieille mère, — l'autre de Jeanne.
Lettre de Françoise Peyral à son fils.
< Mon cher fils,
» Il y a bien du nouveau depuis ma dernière lettre, et lu vas avoir bien de l'étonnement. — Mais ne te tourmentes pas tout d'abord ; il faut faire comme nous, mon cher fils, prier le bon Dieu et avoir toujours bon espoir. — Je commencerai par te dire qu'il est venu dans le pays m\
LL RO lAN D'UN SPAlil
j(iune huissier nouveau, M. Prosper Suirol, qui n'est pas très aimé chez nous, vu qu'il est dur avec les pauvres gens el qu'il a l'âme sournoise ; mais c'est un homme qui a une belle position, un ne peut pas dire le contraire. — Donc, ce monsieur Suirot a demandé la main de Jeanne à ton oncle Méry, qui l'a accepté pour son gendre. — Maintenant, Méry est venu nous faire une scène ici un soir; il avait fait prendre des renseignements sur ton compte auprès de tes colonels sans nous le dire, et on lui a donné des renseignements mauvais, à ce qu'il paraît. — On dit que tu as eu une femme nègre là -bas; que tu l'as gardée tout de même contre les observations de tes chefs; que c'est cela qui t'a empêché de passer maréchal-des-logis ; qu'il y a de mauvais bruits là-bas sur ton compte; beaucoup de choses, mon cher fils, que je n'aurais jamais pu croire, mais c'était écrit sur un papier imprimé qu'il nous a montré, et sur lequel on avait marqué les cachets de ton régiment. — Maintenant, Jeanne est venue se sauver chez nous tout en pleurs, disant qu'elle n'épouserait jamais le Suirot,
qu'elle ne serait jamais que la femme à loi, mon cher Jean, et qu'elle aimerait mieux s'en aller dans un couvent. — Elle t'a écril une lettre que je t'envoie, où elle le marque ce que tu dois faire; elle est majeure et elle a beaucoup de tête; fais bien lout ce qu'elle le dira et écris poste pour poste à ton oncle comme elle le le commande. — Tu vas nous revenir dans dix mois, mon cher fils; avec de la conduite jusqu'à la fin de ton congé et en priant beaucoup le bon Dieu, cela pourra sans doute s'arranger encore; mais nous sommes bien tourmentés comme lu dois le penser; nous avons peur aussi que Méry ne défende à Jeanne de revenir chez nous, et alors ce serait bien malheureux.
> Peyral se joint à moi, mon cher lils, pour l'embrasser et le prier de nous écrire au plus vile.
» Ta vieille mère qui t'adore pour la vie, » Françoise Peyral. >
LE ROiMAN D'UN SPAHI 285
Jeanne Méry à son cousin Jean.
« Mon cher Jean,
> Je m'ennuie tant, vois-tu, que je voudrais passer* tout de suite. — J'ai trop de malheur que tu ne sois pas rendu et que tu ne parles pas de revenir bientôt. Voilà maintenant que mes parents, d'accord avec mon parrain, veulent me marier avec ce grand Suirot dont je t*ai causé déjà; on me casse la tête pour me dire qu'il est riche et que je dois avoir de l'honneur qu'i' m'ait demandée. Je dis non, tu penses, et je me mine les yeux à pleurer.
» Mon cher Jean, je suis bien malheureuse d'avoir tout le monde contre moi. Olivette et Rose rient de me voir toujours les yeux rouges; je crois qu'elles, elles épouseraient très volontiers le grand Suirot si seulement il voulait d'elles. Moi, rien que d'y penser, ça me fait un frisson ; non bien sûr que je ne l'épouserai jamais,