‹ Le roman d'un spahiChapitre 5 sur 14 · FRANÇOISE PEYRAL · texte numérisé non relu

FRANÇOISE PEYRAL

Ce fut dans la prison du quartier, où il était enfermé pour ivresse et s'être fait rapporter par la garde, que Jean reçut cette lettre. — Par bonheur, la blessure du spahi à cheveux blonds n'était pas trop grave, et ni le blessé ni ses camarades n'avaient voulu dénoncer Peyral. — Jean, les vêtements maculés et pleins de sang, la chemise en lambeaux, avait encore dans la tête des fumées d'alcool; il lui passait des brumes devant les yeux, et à peine il pouvait lire... Et puis il y avait maintenant un voile épais sur ses affections d'enfance et de famille; ce voile, c'était Cora, son désespoir et ses passions. (Cela arrive ainsi à certaines périodes d'éblouissement et de vertige, — et puis le voile se dissipe et on en revient tout doucement à ce que l'on avait aimé.)

Malgré cela, celle pauvre lettre, si confianlc, n'eut pas de peine à trouver le chemin de son cœur; il la baisa pieusement et se mit à pleurer.

Et puis il sejurade ne plus boire; — et, comme Thabitude n'était pas invétérée, il put strictement se tenir à lui-même sa promesse ; jamais il ne se grisa plus.

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A quelques jours de là, une circonstance imprévue vint apporter dans la vie de Jean une diversion heureuse et nécessaire. L'ordre fut donné aux spahis d'aller s'établir, bêtes et gens, pour changer d'air, au campement de Dialamban, — à plusieurs milles dans le sud de Saint- Louis, près de l'embouchure du fleuve.

Le jour du départ, Fatou-gaye vint au quartier, avec son beau pagne bleu, faire une visite d'adieu à son ami, qui l'embrassa, pour la première fois, sur ses deux petites joues noires, — et, à la tombée de la nuit, les spahis se mirent en marche.

Quant à Gora, les premiers moments de surexcitation et de dépit passés, elle regretta ses amants :

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— à la vérité, elle les aimait tous deux, les deux Jean; ils parlaient également à ses sens. — Traitée comme une divinité par le spahi, cela la changeait d'être traitée par l'autre comme ce qu'elle était, comme une fille. — Personne encore ne lui avait témoigné un mépris aussi calme, aussi complet ; — cette nouveauté lui plaisait.

Mais on ne la vit plus, à Saint-Louis, promener ses longues traînes sur le sable; — un jour, elle partit en sourdine, expédiée par son mari, sur le conseil de l'autorité, pour un des comptoirs les plus éloignés du Sud. — Fatou-gaye avait parlé, sans doute, et, à Saint-Louis, on s'était ému du dernier scandale de cette femme.

Une nuit calme Je la fin de février, vraie nuit d'hiver, — calme et froide, après une journée brijlante.

La colonne des spahis, en route pour Dialamban, traverse au pas les plaines de Legbar. — La débandade est permise au goût et à la fantaisie de chacun, et Jean, qui s'est attardé à l'extrême arrière, chemine tranquillement en compagnie de son ami Nyaor...

Le Sahara et le Soudan ont de ces nuits froides, qui ont la splendeur claire de nos nuits d'hiver, — avec plus de transparence et de lumière.

Un silence de mort règne sur tout ce pays. Le ciel est d'un bleu vert, sombre, profond, étoile à l'infini. La lune éclaire comme le plein jour, el

dessine les objets avec une étonnante netteté, dans des teintes roses...

Auloin,àperte de vue, des marécages, couverts de la triste végétation des palétuviers : ainsi est tout ce pays d'Afrique, depuis la rive gauche du fleuvejusqu'aux confins inaccessibles de la Guinée.

Sirius se lève, la lune est au zénith, — le silence fait peur...

Sur le sable rose s'élèvent les grandes euphorbes bleuâtres; leur ombre est courte et dure, la lune découpe les moindres ombres des plantes avec une netteté figée et glaciale, pleine d'immobilité et de mystère.

Des brousses par-ci par-là, des fouillis obscurs, de grandes taches sombres sur le fond lumineux et rosé des sables ; — et puis des nappes d'eaux croupissantes, avec des vapeurs qui planent audessus comme des fumées blanches : — des miasmes de (ièvre, plus délétères et plus subtils que ceux du jour. — On éprouve une pénétrante sensation de froid, — étrange après la chaleur de la journée; — l'air humide est tout imprégné de l'odeur des grands marais...

Çà et là, le long du chemin, de grands squelettes contournés parla douleur; des cadavres de chameaux, ba/gnant dans un jus noir et fétide. — Ils sont là, en pleine lumière, riant à la lune, étalant avec impudence leur flanc déchiqueté par les vautours, leur éventrement hideux.

De temps à autre, un cri d'oiseau de marais, au milieu du calme immense.

De loin en loin, un baobab étend dans l'air immobile ses branches massives, comme un grand madrépore mort, un arbre de pierre, et la lune accuse avec une étonnante dureté de contours sa structure rigide de mastodonte, donnant à l'imagination l'impression de quelque chose d'inerte, de pétrifié et de froid.

Au milieu de leurs branches polies sont posées des masses noires : toujours les vautours! De confiantes familles de vautours sont là, lourdement endormies ; elles laissent approcher Jean avec leur aplomb d'oiseaux fétiches. Et la lune

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jette sur leurs grandes ailes repliées des reflets bleus, des luisants de métal.

Et Jean s'étonne de voir poui- la première fois tous les détails intimes de ce pays en pleine nuit,

A deux heures, un concert de cris, comme ceux de chiens qui hurlent à la lune, mais quelque chose de plus fauve, de plus grinçant, de plus étrangement sinistre. Dans ces nuits deSaint- Louis, quand le vent venait du côté des cimetières, quelquefois Jean avait cru entendre, de très loin, des gémissements pareils. Mais, ce soir, c'était là, tout près, dans la brousse, que se chantait ce concert lugubre : des glapissements lamentables de chacals, mêlés à des miaulements suraigus et stridents d'hyènes. Une bataille entre deux bandes errantes, en maraude pour les chameaux morts.

— Qu'est-ce que c'est? dit Jean au spahi noir.

Pressentiment peut-être, une sorte d'horreur s'emparait de lui. C'était bien là, tout près, dans la brousse, et le timbre de ces voix lui faisait

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passer des frissons dans la chair et dresser les cheveux sur la tête.

— Ceux qui sont morts, répondit Nyaor-fall, avec une pantomime expressive, ceux qui sont morts par terre, ces bêtes les cherchent pour les manger...

Et, pour dire les manger y il faisait le simulacre de mordre son bras noir avec ses dents fines et blanches.

Jean comprit et trembla. Depuis, chaque fois qu'il entendait, la nuit, les concerts lugubres, il se rappelait cette explication si clairement donnée par la mimique de Nyaor, et lui qui, en plein jour, n'avait pas peur de grand'chose, il frissonnait et se sentait glacer par une de ces terreurs vagues et sombres de montagnard superstitieux.

Le bruit s'apaise, se perd dansl'éloignement; il s'élève encore, plus voilé, d'un autre point de l'horizon, puis il s'éteint, et tout retombe dans le silence.

Sur les eaux dormantes, les vapeurs l)lanches s'épaississent i l'approche du matin ; on se sent

pénétré et transi par l'humidité glacée des marais. Sensation étrange : dans ce pays, il fait froid. La rosée tombe. La lune peu à peu s'abaisse à l'occident, se voile et s'éteint. La solitude serre le cœur. Et puis enfin, là-bas à l'horizon, apparaissent des pointes de chaume : le village de Dialamban, où, au petit jour, les spahis doivent camper.

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Le pays était désert aux environs du campement de Dialamban; de grands marais d'eaux mortes qui n'en finissaient plus, ou bien de plaines de sable aride, où croissaient des mimosas rabougris.

Jean y faisait de longues promenades solitaires, avec son fusil sur l'épaule, — chassant ou rêvant,— toujours ses vagues rêveries de montagnard.

Il aimait aussi à remonter en pirogue les berges du fleuve aux eaux jaunes, ou à s'enfoncer dans le dédale des marigots sénégalais.

Des marais à perte de vue, où dormaient des

eaux chaudes et tranquilles ; des rives où le sol traître était inaccessible au pied humain.

Des aigrettes blanches s'y promenaient gravement au milieu de la verdure monotone des humides palétuviers; — de gros lézards-souffleurs y rampaient sur la vase; — ^de gigantesques nénufars, des lotus blancs ou roses s'y épanouissaient au soleil tropical, pour le plus grand plaisir des yeux des caïmans et des aigles-pécheurs.

Jean Peyral commençait presque à aimer ce pays.

Le mois de mai était arrivé.

Les spahis pliaient gaiement bagage. Ils ramassaient avec ardeur leurs tentes et leurs fourniments. Ils allaient rentrer à Saint-Louis, reprendre possession de leur grande caserne blanche, réparée et repeinte à la chaux vive, et retrouver tous leurs plaisirs : les mulâtresses et l'absinthe.

Le mois de mai ! dans notre pays de France, le beau mois de la verdure et des fleurs! Mais, dans les campagnes mornes de Dialamban, rien n'avait verdi. Arbres ou herbages, tout ce qui n'avait pas

pied dans l'eau jaune des marais restait flétri, desséché et sans vie. Depuis six mois, pas une goutte de pluie n'était tombée du ciel, et la terre avait affreusement soif.

Pourtant la température s'élevait, les grandes brises régulières du soir avaient cessé, et la saison d'hivernage allait commencer, la saison des chaleurs lourdes et des pluies torrentielles, la saison que, chaque année, les Européens du Sénégal voient revenir avec frayeur, parce qu'elle leur apporte la fièvre, l'anémie, et souvent la mort.

Cependant il faut avoir habité le pays de la soif pour comprendre les délices de cette première pluie, le bonheur qu'on éprouve à se faire mouiller par les larges gouttes de cette première ondée d'orage.

Oh ! la première tornade !. . . Dans un ciel immobile, plombé, une sorte de dôme sombre, un étrange iigne du cielmonie de l'horizon.

Cela monte, monte toujours, affectant des formes inusitées, effrayantes. On dirait d'abord l'éruption d'un volcan gigantesque, l'explosion de tout un monde. De grands arcs se dessinent dans le

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ciel, montent toujours, se superposent avec des contours nets, des masses opaques et lourdes ; on dirait des voûtes de pierre près de s'effondrer sur le monde, et tout cela s'éclaire par en dessous de lueurs métalliques, blêmes, verdâtres ou cuivrées, et monte toujours.

Les artistes qui ont peint le déluge, les cataclysmes du monde primitif, n'ont pas imaginé d'aspects aussi fantastiques, de ciels aussi terrifiants.

Et toujours, pas un souffle dans l'air, pas un frémissement dans la nature accablée.

Puis tout à coup une grande rafale terrible, un coup de fouet formidable couche les arbres, les herbes, les oiseaux, fait tourbillonner les vautours affolés, renverse tout sur son pa'sage. C'est la tornade qui se déchaîne, tout tremble et s'ébranle; la nature se tord sous la puissance effroyable du météore qui passe.

Pendant vingt minutes environ, toutes les cataractes du ciel sont ouvertes sur la terre; une pluie diluvienne rafraîchit le sol altéré d'Afrique, et le

vent souffle avec furie, jonchant la terre de feuilles, de branches et de débris.

Et puis, brusquement tout s'apaise. C'est fini. Les dernières rafales chassent les derniers nuages aux teintes de cuivre, balayent les derniers lambeaux déchiquetés du cataclysme, le météore est passé et le ciel redevient pur, immobile et bleu.

La première tornade surprit les spahis en route, et ce fut une débandade bruyante et joyeuse.

Le village de Touroukambé était là sur le chemin; on y courut en désordre.

Les femmes qui pilaient le mil, ies enfants qui jouaient dans la brousse, les poules qui picoraient, les chiens qui dormaient au soleil, tous, rentrés précipitamment, entassés sous les minces toits pointus.

Et les cases, déjà trop étroites, envahies par les spahis, qui marchent dans les calebasses, qui chavirent les kousskouss ; les uns embrassait les petites filles; les autres mettant, comme de grands enfants, le nez dehors pour le plaisir de se faire

mouiller, de sentir l'eau du ciel ruisseler sur leur tête chaude et écervelée ; et les chevaux, amarrés à la diable, hennissant, piaffant et ruant de peur; elles chiens jappant, et les chèvres, les moutons, tous les bestiaux du village se serrant aux portes, bêlant, sautant, poussant de la tête et des cornes, pour entrer, eux aussi, et réclamer leur part de protection et d'abri.

Un discordant tapage, des cris, des éclats de rire de négresses, le bruit sifflant du vent de la tempête, et le tonnerre couvrant le tout de son artillerie formidable. Une grande confusion sous un ciel noir; l'obscurité en plein jour, déchirée par de rapides et fulgurantes lueurs vertes; et la pluie à torrents, le déluge dégringolant à plaisir, entrant par toutes les fentes du chaume desséché, jetant par-ci par-là une grande douche inattendue sur le dos d'un chat perché, d'une poule effarée, ou sur la tête d'un spahi.

Quand la tornade fut passée et l'ordre rétabli, on se remit en route, par les sentiers détrempés. Dans le clair ciel bleu s'enfuyaient encore de der-

niers petits nuages bizarres, qui semblaient des choses compactes, des lambeaux déchirés, tordus et papillotes de draperies brunes. De puissantes senteurs inconnues sortaient de la terre altérée au contact de ces premières gouttes d'eau. La nature allait commencer ses enfantements.

A l'entrée de Saint-Louis, Fatou-gaye était poS' tée depuis le matin, pour ne pas manquer l'arrivée de la colonne.

Quand elle vit Jean passer, elle le salua d'un « kéou » discret, accompagné d'une petite révérence très comme il faut. Elle ne voulut pas l'inquiéter davantage dans les rangs et eut le bon goût d'attendre deux grandes heures pour venir lui présenter ses compliments au quartier.

Fatou avait beaucoup changé. En trois mois, elle avait grandi et s'était développée tout d'un coup, comme font les plantes de son pays.

Elle ne demandait plus de sous. Elle avait même acquis une certaine grâce de timidité qui sentait la jeune fille.

Un boubou de mousseline blanche couvrait maintenant sa poitrine arrondie, comme cela es! d'usage pour les petites filles qui deviennent nubiles. Elle sentait très bien le musc et le soumaré.

Plus de petites queues raides sur la tête; elle laissait pousser ses cheveux, qui allaient dans quelque temps être livrés aux mains habiles des coiffeuses pour devenir l'échafaudage compliqué qui doit surmonter la tête d'une femme africaine.

Pour le moment, trop courts encore, ils s'épanouissaient en masses ébouriffées et crépues, et cela changeait absolument sa physionomie, qui, de gentille et comique, était devenue gracieuse et originale, presque charmante.

Mélange déjeune fille, d'enfant et de diablotin noir, très bizarre petite personne !

— Elle est jolie, la petite, sais-tu, Peyral! disaient en souriant les spahis.

Jean s'en était bien aperçu qu'elle était jolie; mais, pour le moment, cela lui était à peu près égal.

Ressaya de reprendre tranquillement son train de vie d'autrefois, ses promenades à la plage et ses longues courses dans la campagne.

Ces mois de calme et de rêverie qu'il venait de passer au campement lui avaient fait du bien. Il avait à peu près retrouvé son équilibre moral; l'image de ses vieux parents, de sa toute jeune fiancée l'attendant, confiante, au village, avaient repris sur lui tout leur charme honnête, tout leur empire. Il avait bien fmi ses enfantillages et ses bravades, et, à présent, il ne s'expliquait plus comment dame Virginie avait pu le compter parmi ses clients. Non seulement il s'était juré de ne plus boire d'absinthe, mais aussi de rester maintenant fidèle à sa fiancée, jusqu'au bienheureux jour de leur mariage.

L'air était chargé d'effluves lourds et brûlante de senteurs vitales, de parfums de jeunes plantes. — La nature se dépêchait d'accomplir ses enfantements prodigieux.

Autrefois Jean, aux premiers moments de son arrivée, avait jeté un même regard de dégoût sur cette population noire : à ses yeux, tous se ressemblaient; c'était toujours pour lui le même masque simiesque, et, sous ce poli d'ébène huilé, il n'eût pas su reconnaître un individu d'un autre.

Peu à peu pourtant il s'était fait à ces visages; maintenant il les distinguait; — en voyant passer

les filles noires aux bracelets d'argent, il les comparait : il trouvail celle-ci kiide, celle-là jolie, — celle-ci fine, celle-là bestiale; — les négresses avaient pour lui une pliysionomie tout comme les ^nemmes blanches, et lui répugnaient moins.

Juinl — C'était bien un printemps — mais un printemps de là-bas, rapide, enfiévré, avec des odeurs énervantes, des lourdeurs d'orage.

C'était le retour des papillons, des oiseaux, de la vie; les colibris avaient quitté leur robe grise pour reprendre leurs couleurs éclatantes de l'été. — Tout verdissait comme par enchantement; — un peu d'ombre tiède et molle descendait maintenant des arbres feuillus sur le sol humide; les mimosas, fleuris à profusion, ressemblaient à d'énormes bouquets, à de grosses houppes roses ou orangées, dans lesquelles les colibris chantaient de leur toute petite voix douce, pareille à la voix d'hirondelles qui jaseraient en sourdine;

LE ROMAN D'UN SPAHI Ht

— les lourds baobabs eux-mêmes avaient revêtu pour quelques jours un frais feuillage, d'un vert pâle et tendre... Dans la campagne, le sol s'était couvert de fleurs singulières, de graminées folles, de daluras aux larges calices odorants; — et les ondées qui tombaient sur tout cela étaient chaudes et parfumées, — et, le soir, sur les hauts herbages nés de la veille dansaient en rond les lucioles éphémères, semblables à des étincelles de phosphore...

Et la nature s'était tant hâtée d'enfanter tout cela, qu'en huit jours elle avait tout donné.

tu LE ROMAN D'UN SPAHI

Chaque soir, toujours, Jean renconlrail sur son chemin la petite Fatou, avec sa tête ébouriffée de mouton noir. Les cheveux poussaient vite, — comme les herbes, — et bientôt les coiffeuses habiles allaient ^jouvoir en lirer parti.

Od se mariait beaucoup, à ce printemps. — Souvent, le soir, pendant ces nuits énervantes de juin, Jean rencontrait de ces cortèges de noces, qui s'en allaient défilant sur le sable en longues processions fantastiques; — tout ce monde chantait, et le concert de toutes ces voix de fausset siiuiesques était accompagné à contre-temps par des battements de mains et des coups de tam-tam. — Ces chants, cette gaieté nègre avaient quelque chose de lourdement voluptueux et de bestialement sensuel.

Jean visitait souvent à Guel-n'dar son ami Nyaor, — et ces scènes d'intérieur yolof, de vie

en commun, le troublaient aussi... Comme il se sentait seul, lui, isolé de ses semblables sur cette terre maudite!... Il songeait à celle qu'il aimait d'un chaste amour d'enfance, à Jeanne Méry.., Hélas! — six mois seulement qu'il était en Afrique!... Attendre encore plus de quatre années avant de la revoir!... Il commençait à se dire que le courage lui manquerait peut-être pour continuer de vivre seul, que bientôt à toutes forces il lui faudrait quelqu'un pour l'aider à passer son temps d'exil... Mais qui?...

Fatou-gaye peut-être?... Allons donc!... Quelle profanation de lui-même !... Et puis ressembler à ses camarades, les clients do la vieille Virginie !... Violer comme eux des petites filles noires ! — Il avait une sorte de dignité, de pudeur instinctive, lui, qui l'avait préservé jusque-là de ces entraînements de sensualité pervertie ; — jamais il ne pourrait descendre aussi bas.

Il se promenait chaque soir, il marchait beaucoup... — Les ondées d'orage continuaient à tomber... — Les grands marais fétides, les eaux stagnantes, saturées de miasmes de fièvre, gagnaient du terrain chaque jour; une haute végétation herbacée couvrait maintenant ce pays de sable... — Le soir, le soleil était comme pâli par un excès débilitant de chaleur et d'émanations délétères... Aux heures où se couchait ce soleil jaune, quand Jean se trouvait seul au milieu de ces marécages désolés où tout était neuf et étrange pour son imagination, une tristesse inexplicable s'emparait de lui... Il promenait ses regards tout autour du grand horizon plat sur lequel pesaient des vapeurs immobiles : il ne comprenait pas bien ce qu'il y

avait, dans cette physionomie des choses, de morne et d'anormal qui pût lui serrer ainsi ie cœur.

Au-dessus des graminées humides couraient des nuées de libellules aux cjrandes ailes tachées de noir, — en même temps que des oiseaux dont le chant lui était inconnu s'appelaient plaintivement sous les hautes herbes... Et l'éternelle tristesse de la terre de Cham planait sur tout cela...

A ces heures crépusculaires, ces marais d'Afrique au printemps avaient une tristesse qu'on ne saurait exprimer avec des mots d'aucune langue humaine...

— AnamaUs fobil! — hurlaient les Griots en frappant sur leur tam-tam, — l'œil enflammé, les muscles tendus, le torse ruisselant de sueur...

Et tout le monde répétait eu frappant des mains, avec frénésie : AnamaUs fobil! — AnamaUs fobil!... la traduction en brûlerait ces pages... Anamalis fobil! les premiers mots, la dominante et le refrain d'un chant endiablé, ivre d'ardeur et de licence, — le chant des bamboulas du printemps!..

AnamaUs fobil! hurlement de désir effréné, — de sève noire surchauffée au soleil et d'hystérie torride... alléluia d'amour nègre, hymne de se-

lis LE ROMAN D'UN SPAHI

duction chanté aussii par la nature, par l'air, par la terre, par les plantes, par les parfums I...

Aux bamboulas du printemps, les jeunes garçons se mêlaient aux jeunes filles qui venaient de prendre en grande pompe leur costume nubile, et, sur un rythme fou , sur des notes enragées, •«— ils chantaient tous, en dansant sur le sable : Ana^ malts fobil !. . .

LE ROMAN D'UN SPAHI il9

Anamalis fobil! — Tous les gros bourgeons laiteux des baobabs s'étaient épanouis en feuilles tendres!...

Et Jean sentait que ce printemps nègre lui brûlait le sang, qu'il courait comme un poison dévorant dans ses veines... Le renouveau de toute cette vie l'énervait, lui, — parce que cette vie n'était pas la sienne : — chez les hommes, le sang qui bouillonnait était noir; chez les plantes, la sève qui montait était empoisonnée; les fleurs avaient des parfums dangereux, et les bêtes étaieni gonflées de venin... Chez lui aussi, la sève montait, la sève de ses vingt-deux ans, — mais d'une manière fiévreuse qui en fatiguait la source, — et,

à la longue, il se serait senti mourir de ce renouveau terrible...

Anamalis fobil! ... Comme ce printemps marchait vite! ... Juin allait à peine finir, et déjà, sous l'influence d'une chaleur mortelle, dans une atmosphère qui n'était plus viable, déjà les feuilles étaient jaunies, les plantes étaient mourantes, et les graminées trop mûres retombaient sur le sol...

Anamalîs fobil! .. Il est de ces fruits acres, îimers, des pays chauds, — les ^ourows du Sénégal, par exemple, — détestables sous nos latitudes pâles, mais qui sont appropriés là-bas à certains états de soif ou de souffrance, que l'on peut convoiter avec ardeur, et qui vous semblent étrangement exquis... Ainsi était cette petite créature, avec sa tête ébouriffée de mouton noir, le modelé de marbre de sa chair, — et ses yeux d'émail qui savaient déjà ce qu'ils demandaient de Jean, et qui pourtant s'abaissaient devant lui par un jeu enfantin de timidité et de pudeur. — Fruit savoureux du Soudan, mûri hâtivement par le printemps tropical, gonflé de sucs toxiques, rempli de voluptés malsaines, enfiévrées, inconnues...

Anamalis fobil!

Jean avait fait à la hâte, un peu comme un fou, sa toilette du soir.

Le matin, il avait dit à Fatou d'aller à la nuit tombante l'attendre au pied d'un certain baobab isolé, dans les marais de Sorr.

El puis, avant de s'en aller, il s'était accoudé, la tête fort troublée, à l'une des grandes fenêtres de la caserne — pour réfléchir encore un moment, — réfléchir si possible en respirant un peu d'air moins lourd. Il tremblait de ce qu'il allait faire.

S'il avait résisté quelques jours, c'étaitpar suite des sentiments très compliqués qui luttaient en

lui-même : une sorte d'horreur instinctive se mêlait encore à l'entraînement terrible de ses sens. Et puis il y avait de la superstition un peu aussi, superstition d'enfant montagnard, — vague frayeur de sorts et d'amulettes, crainte de je ne sais quels enchantements, quels liens ténébreux.

11 lui semblait qu'il allait franchir un seuil fatal, signer avec cette race noire une sorte de pacte funeste;— que des voiles plus sombres allaient descendre entre lui et sa mère et sa fiancée, et tout ce qu'il avait laissé là-bas de regretté et de chéri.

Un chaud crépuscule tombait sur le fleuve; la vieille ville blanche devenait rose dans ses lumières et bleue dans ses ombres ; de longues files de chameaux cheminaient dans la plaine, prenant au nord la route du désert.

On entendait déjà le tam-lam des griots et le chant des désirs effrénés qui commençait dans le lointain : Anamalis fobil! — Faramata hiï...

L'heure fixée àFatou-gaye était presque passée, — et Jean partit en courant pour la rejoindre au marais de Sorr.

Anamalis fohil !... Faramata hil,..

Sur leur hyménée étrange un baobab iso'é jetait son ombre, le ciel jaune étendait sa voûte immobile, morne, irrespirable, chargée d'électricité, d'émanations terrestres, de substances vitales.

Il faudrait, pour peindre cette couche nuptiale, prendre des couleurs si chaudes, qu'aucune palette n'en pourrait fournir de semblables, — prendre des mots africains, — prendre des sons, dos bruissements et surtout du silence, — prendre toutes les senteurs du Sénégal, — prendre de l'orage et du feu sombre, — de la transparence et de l'obscurité.

Et pourtant il n'y avait là qu'un baobab solitaire, au milieu d'une grande plaine d'herbages.

Et Jean, dans son délire d'ivresse, éprouvait encore une sorte d'intime horreur, en voyant sur ce fond d'obscurité crépusculaire trancher le noir plus intense de l'épousée, — en voyant là, tout près de ses yeux à lui, briller l'émail mouvant des yeux de Fatou.

De grandes chauves-souris passaient au-dessus d'eux sans bruit; leur vol soyeux semblait un pa-

pillonnement rapide d'étoffe noire. — Elles les approchaient jusqu'à les effleurer; — leur curiosité de chauves-souris était très excitée, — parce que Fatou avait un pagne blanc qui tranchait sur l'herbe rousse

Anamalis fohiU... Faramata hH.

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