‹ Le roman d'une favoriteChapitre 17 sur 67 · CARDINAL DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

CARDINAL DE RICHELIEU

PORTRAIT DE LA COMTESSE DE CASTIGLIONE (Musée d’Ajaccio) 5 Cé*tableau, sans nom d'artiste, figura dans les appartäments de l'Empereur.

bition sans trêve et sans miséricorde, on frappa à la porte de sa chambre. Mécontent d’être ainsi tiré de ses réflexions, il commanda sèchement d'entrer. Un valet de pied du prince, maigre et long, d’aspect candide et dont les simplicités faisaient dire au duc d’Aumale : « Ces gens-là ne se doutent pas du rôle qu’ils jouent dans notre vie », un grand laquais était devant lui : « Qu’y a-t-il, Pitié? » Car, il portait ce nom bénin, qui semblait exprès choisi pour lui. Lentement Pitié répondit : « Madame la comtesse de Coiffier (1) fait annoncer à Monsieur Estancelin que Madame la comtesse de Castiglione est au salon rouge ». Elle était en bas et l’envoyait demander. Le choc de la surprise fut tel qu’il en oublia tout aussitôt Louis XIII, Richelieu, Cinq-Mars et le drame de Lyon. Il jeta la plume, ferma le précieux recueil, et descendit en toute hâte.

Le duc, la duchesse et M"° de Castiglione conversaient en ce salon rouge, parlant de l'Italie et de la France, de Cavour (2) et de Louis-Napoléon. Il n’y avait pas trois ou quatre années de cela, Henri d'Orléans écrivait à l’un de ses amis politiques :

(1) Particulière rencontre de noms : le marquis Henri de Cinq-Mars, favori de Louis XIII, s’appelait, en outre,Coiffier de Ruzé d’Effiat. Au reste, nous devons dire que cette « madame de Coiffer » n’est ici qu'un pseudonyme, adopté par jeu, etque M= de Castiglione se plut à l’arborer souvent, on ne sait pourquoi.

(2) Cavour connaissait bien le duc d’Aumale. Peu de temps avant la guerre d'Italie, ils eurent ensemble ce bout de dialogue, dont nous retrouvons le détail, dans une lettre inédite du prince :

« — L'Empereur ne vous aime pas, disait Cavour. » — J’en suis convaincu.

» — Bien, mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est à quel degré il vous craint. »

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« Vous voilà pourvu d’un empereur. Quand vous en aurez assez, vous me le manderez (1) ».

La comtesse pouvait lui en donner des nouvelles toutes fraîches et bien directes. Mais Estancelin était entré. La radieuse Florentine se tenait assise, précisément, au-dessous du portrait du cardinal de Richelieu (2); à ses pieds, se jouait un délicieux enfant, le plus joli qu’on pût voir, avec ses longs cheveux blonds bouclés, son frais visage, son air fin etmutin. Sous son chapeau de paille de riz, relevé d’un large nœud de taffetas. jaune, qui tiendra une grande place dans leurs souvenirs et leur deviendra comme le talisman de leur amitié (3), habillée d’une robe de gaze noire aux rubans couleur d’or, elle produisait un effet indicible; ses cheveux ondés, ses yeux lumineux, ses dents de perles, sa faille, sa ravissante figure : il n’était rien que de beau, que de charmant en elle. Cependant, il ne s’était pas empressé de le lui dire, mais demeurait devant elle, silencieux et grave. Le mélange des sensations éprouvées en si peu de temps, le contraste de ces deux physionomies réunies et opposées par le hasard : Lur, l’homme

(1) Lettre inédite, Twickenham, s. d.

(2) Portrait en pied, par Philippe de Champagne, aujourd’hui dass Ja galerie de Chantilly.

(3) « J'ai, ce soir, après notre diner, tête à tête, à vous montrer quelqu'un. Ça ne vous empêchera pas de déjeuner vite, peu ettôt, aux Roses un salon du café Voisin), avec nœud jaune, le même, encore frais comme moi, vous savez celui de la Coiffier de 1857. » (Correspondance inédite de Mwe de Castiglione, lettre CCXXXVI.)

« Ce fameux nœud jaune a toujours fait fureur et malheur. Il existe, sinon intact, du moins non fané; il serait encore capable de causer bonheur, sans horreur de l’âge de ses sentiments, qui n’ont déteint sur lui qu'en larmes de douleurs et de regrets. » (Lettre CCLI.)

« Tenez, je vous ferai cadeau du nœud jaune, pour qu'il reste dans les souvenirs légendaires de Baromesnil, avec les clefs d’or. » (Lettre CCCXLIIL.)

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du passé, le cardinal au visage rude recouvrant les crimes :-’

d'État des plis de sa robe pourpre; ELLE, sous le tableau magistral, une femme, si douce à considérer; ce qu'il venait de lire et ce qu’il voyait : tout cela se heurtait dans son cerveau, et le conflit de ses sentiments se peignait dans son regard, qui avait gardé une expression de sévérité. Il l’admirait sans le lui faire entendre. Il n’avait pas commencé par recourir, en la saluant, aux banales formules complimenteuses, à l'éternel madrigal. C'était donc une autre trempe, un autre caractère d'homme. Elle en eut la curiosité. Il ressentit, à son tour, l’attraction. Et ce fut le point de départ d’un long commerce d’âmes, qui durera, nous l’avons dit, près d’un demi-siècle.

La comtesse de Castiglione rendit des visites fréquentes en ce domaine de Twickenham, sis à seize kilomètres de Londres, dans le comté de Midlesex (1). La duchesse

(1) Nous en trouvons la date d'acquisition consignée sur l'original d'une lettre du duc d'Aumale à l’un de sesanciens condisciples du collège Henri IV lettre courte, toute simple, toute rurale, et dont nous voulons prendre copie, pour l’aimable familiarité des détails :

« Embercourt, 29 septembre 1852.

« Mon cher Louis, j'ai réalisé mon projet d'établissement et j'ai acheté la maison, que le Roi occupait, en 1816, à Twickenham. Je viens vous rappeler votre promesse de me procurer quelques belles espèces de volailles. Mandez-moi, si vous avez quelque occasion de les faire parvenir à Londres, où je les enverrais prendre.

» Je n’ai guère rien de plus à vous dire. D'ailleurs, si j'avais quelque secret à vous confier, je choisirais une autre voie que la poste. Cependant, l’indiscrétion officielle ne m'empêchera pas de vous dire que je voudrais bien avoir d'autres services à vous demander que celui-ci. En attendant ces heureux jours, je suis, de près ou de loin,

Votre affectionné, » HENRI D'ORLÉANS. »

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: ÿ “récevait avec aménité. Surtout la voyageuse plaisait au regard et à l’esprit du prince Henri d'Orléans, qui, lui aussi, lui voua une affection durable, moins suivie, moins fidèle que celle du « Normand », mais qui fut, peut-être, plus intime, à l'ombre de leurs rencontres, assez fréquentes en Italie, entre Zucco et la Spezia. Le duc n'était pas nerveux et mélancolique, comme il le devint, après la mort de sa femme très aimée (1). Il sentait moins douloureusement les rigueurs de lexil, n’en étant encore qu'aux débuts d’une attente, qu'il espérait courte, et se sentant, dans cette demeure transitoire, entouré partout des symboles visibles de la grandeur de son pays. Ses visiteurs en avaient l’immédiate impression, à considérer seulement son cabinet de travail aux murs tapissés de drapeaux tricolores et d’étendards africains. Des panoplies d’où se détachait, à distance, glorieusement seule, l'épée du grand Condé en complétaient l’aspect militaire et français. Parfois, de sa fenêtre, ayant posé la plume ou le livre, il pouvait attacher son regard sur de chères étoffes : ses uniformes d’officier général, qu’on exposait, fréquemment, au grand air, par son ordre et sous sa surveillance (2); les voir illuminait ses souvenirs, réchauffait son cœur, ravivait l’espoir qu'il aurait à les vêtir, de nouveau, pour le service de son pays. Puis, il avait ses archives précieuses, entre toutes, (1) Ce fut en 1869. Il en écrivait dans les termes les plus pénétrés à l’un de ses amis de France : « Je savais bien que votre cœur était avec le mien et qu’une impossibilité pouvait seule vous empècher de rendre un dernier hommage à ma chère et angélique femme. J'avais été déjà bien éprouvé,

mais ce coup passe tous les autres, je me sens affreusement seul et malheureux. » (Lettre inédile, à Estancelin, Woodnorton, 30 décembre 1867.)

2) Récit d’un témoin, ap. Ernest Daudet, le Duc d'Aumale.

sa bibliothèque, ses tableaux, les meubles choisis, qu'il s'était fait envoyer de France et qui rendaient à l'héritier du duc de Bourbon l’atmosphère même de son Chantilly. Il chassait avec passion (1), recevait au large, voyageait beaucoup, savourait des arrière-Sai= sons très douces, en ses biens de Palerme (2), et correspondait, actif, sur tous les points. Enfin, aux heures de calme, utilisant sur place une merveilleuse richesse ‘de documents et de papiers d'Etat, il écrivait d’une main chaude et ferme l’histoire d’une des plus illustres familles de France. Il possédait tout ce que donne la grande opulence; il savait goûter, selon le moment : les plaisirs, la lecture ou l'étude; il était philosophe, en outre, et cela sans trop de peine, ni d'effort. Vraiment,

(1) « Nous avons fait quelques jolies chasses à tir de faisans et de perdrix, mais pas de chasses à courre et pour cause, Enfin, nous avons . adjoint à nos sports la pêche du brochet, la plus dramatique et la plus savante des pêches d’eau douce. » (Duc d'Aumale, Lettre inédite, Richmond, 9 janvier 1856.) « Tout ce mois à été, pour nous, un mois de liesseet : de chasses. » {Id., Twickenham, 26 décembre 1861.) « L'équipage du lièvre va bien et donne beaucoup de sport. Les chasses au renard ne languissent pas non plus. Mon petit bois se peuple; nous ÿ avons tiré trois cent cinquante faisans, cette année. Mais je n'ose parler de cela, quand je pense aux chasses que j'ai faites, chez nos amis; au reste, je ne tiens pas à faire de grandes battues, ici; j'ai, maintenant, de quoi broussailler et cela me suffit. » (Id., Lettre inédite, Woodnorton, Evesham, 6 février 1865.) En d’autres temps, il courait le chevreuil ou poursuivait le sanglier.

(2) Henri d'Orléans adora la Sicile, Palerme et les vins de Zucco. « N’oubliez pas, écrivait-il à l’un de ses hôtes attendus, que Palerme est Le plus délicieux climat du monde. » (Lettre inédite du duc d’Aumale, Twickenham, 9 septembre 1856.) Deux ans plus tard sa plume jetait à la même adresse cette comparaison curieuse entre Nice et Palerme, tout à l’avantage de la cité sicilienne. « J'espère que le climat de Nice vous procurera |. un bien infini. On dit que c’est charmant; pour mot je ne voudrais pas ÿ être en peinture; j'ai idée que c’est un endroit bâtard qui n’est ni l'Italie, ni la France, avec des villas anglaises et une société russe brochant sur le tout. Mais Palerme, mais la Sicile, mais l'Italie tout entière, parlez-moi de cela ! » (Lettre inédile, Twickenham, 20 novembre 1858.)

malgré la diminution sensible de ses prérogatives d’Altesse Royale, malgré les amertumes d’un éloignement indéfini, malgré les froissements trop répétés de ses senüments patriotiques, son sort n’était pas si lamentable.

Cest dans cet Orléans-House que M” de Castiglione avait connu quelques-unes des meilleures impressions de son premier séjour, en Angleterre, des impressions qu'il lui fut donné de revivre, six années plus tard. D'intervalle, elle fréquentait avec charme l'élite de la société londonienne. Sous les auspices de lady Holland, elle eut le spectacle de magnifiques réceptions officielles. Elle assista, plusieurs fois, aux représentations du grand Opéra. Et, en tous lieux où elle se montrait, elle provoquait cette fièvre des regards, cette excitation de curiosité, qu’elle était habituée à produire, sans plus s’en émouvoir que d’un effet bien naturel.

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