‹ Le roman d'une favoriteChapitre 16 sur 67 · HOLLAND · texte numérisé non relu

HOLLAND

peu gagné par l’envahissement des constructions avoisinantes, il avait conservé intacts son architecture ancienne, ses appartements de style et tout l'intérêt de ses traditions historiques. On y pouvait voir la chambre où reposa l’austère Sully, lorsqu'il fut envoyé par le Béarnais en ambassade auprès d’Elisabeth; et l’on y montrait celle de Cromwell, qui habitait Holland-House au temps de son âpre lutte contre le Roi et son Parlement. Peintures, tentures, meubles des siècles défunts : rien n’y était changé, aucune transformation n’en avait altéré le caractère.

Durant la belle saison, lady Holland y donnait des fêtes dont l'éclat et l’originalité avaient une réputation européenne. La famille royale d'Angleterre, les souverains et les princes étrangers en visite s’empressaient à ces garden-parties, si décoratives en leur cadre de verdure, surtout à celle qu’on appelait « la fête écossaise » et dont les origines remontaient au Moyen âge. Le due d’Aumale était de ceux qu’elle passionnait davantage. Henri d'Orléans comptait, en effet, parmi les meilleurs amis de lord Holland, qui devait lui léguer le magnifique portrait de Talleyrand, devenu l’un des plus précieux ornements de la galerie de Chantilly.

Une après-midi, le due avait amené dans la maison l’un de ses hôtes de Twiekenham : Louis Estancelin. Après quelques paroles gracieuses de bienvenue, lady Holland demandait à celui-ci :

« — Connaissez-vous la merveillede la saison, la comtesse de Castiglione ?

«— Pas encore, avait-il répondu. Je viens seulement d'arriver de France et cetaimable spectacle n’a pas réjoui mes yeux, Jusqu'à présent.

« — C’est dommage; mais vous la rencontrerez, avant peu, et vous m'en direz votre avis. »

Il ne se doutait pas, en entendant ces mots, que sa destinée serait d’entretenir avec la plus capricieuse des femmes quarante-cinq années d’une amitié sans restriction, dans la joie comme dans la douleur, et sans arrêt parce qu'elle fat sans amour, une amitié entièreet libre, d’un caractère unique.

Il n’attendit pas longtemps à en avoir la séduisante

révélation.

Elle lui parut ce qu'elle était, au vrai, une créature extrêmement belle. Il ne pensa point à la diviniser aussitôt, dans son imagination, en poète et en rêveur, mais il se rapprocha d’elle, aspirant à la mieux connaître. Peu de jours après il l’entrevoyait de nouveau, comme une apparition passagère. Puis, ce fut plus complètement, en des circonstances plus imprévues, à Orléans- House, chez le duc d’Aumale.

Retiré dans la chambre, que le prince avait mise à sa disposition, une lecture passionnante y tenait absorbée toute l'application de son esprit. Rare privilège : il avait sous les yeux, grâce à la courtoise obligeance du prince, qui la lui avait communiquée, la correspondance autographe de Richelieu et de Louis XII, relative au procès de Cinq-Mars et de son ami Jacques de Thou. Devant lui s’ouvraient les deux lettres de Richelieu à son roi et à son intendant. La première n’était autre que l'original de la froide et cruelle missive, par laquelle le terrible car dinal exposait à Louis XEII la raison d’État, la raison impérieuse, irresponsable, qui avait commandé, suivant lui, le supplice de « M. Le Grand ». Lentement, il considérait cette

grosse écriture tremblée, ce parchemin jauni par le temps, ces fils de soie rouge retenant le cachet redoutable du cardinal-ministre; et, sans doute, il méditait sur l’inflexibilité de cette âme de prêtre, associant Dieu, Dieu toujours, à ses desseins obliques d’ambition et de vengeance. Il songeait aussi, en lisant cette page d'histoire, gravée d’une dextre impitoyable (1) que l’expression authentique des faits n’y concordait guère avec la légende ainsi rapportée par Alfred de Vigny : « En ce moment, disait le roi, 47. Le Grand passe un mauvais quart d'heure ». Or, l’indifférent Louis XIIT ne pouvait déjà connaître l’exécution de Cinq-Mars; car, le fils du marquis d’Effiat n’était pas encore condamné.

Tandis que le liseur de Twickenham, avec une ardeur d’étude dont l’animation se reflétait sur son visage, consultait ces témoins écrits d’une lutte d’am-

(1) A titre d'enseignement historique, recueilli au passage, voici la lettre, comme elle fut écrite de la main de Richelieu :

« Le 12 septembre 1642.

» Votre Majesté, aura, tout à la fois, des nouvelles bien différentes : l’une est la reddition et la prise de Perpignan, qui est la plus belle et la plus considérable place de la terre, pour la France; l’autre est la condamnation et l'exécution de Monsieur Le Grand et de M. de Thou, qui se sont trouvés si coupables, au jugement de tous leurs juges, qu'ils ne virent jamais procès plus clair.

» Ces deux événements font voir combien Dieu aime Votre Majesté; je le supplie qu’il continue à verser ses bénédictions sur Elle et qu’il me ren-

voie la santé pour la servir longtemps encore. , » RICHELIEU. »

Puisque nous en avons effleuré le sujet, lisons et méditons encore cette fin de la seconde épître envoyée, conjointement, par le cardinal à ses intendants :

» Je n’ai pas le temps de vous en écrire plus au long. Perpignan est aux mains du roi, M. Le Grand et M. de Thou, dans l’autre monde ; ce sont deux faits de la bonté de Dieu (!) pour l'Etat et pour la Foi, qu’on peut

dire égaux.

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