PS PONT MARS TU
damnée celle dont l’apparition à Paris et à Londres avait eu l’importance d’un événement, sa vie retirée, son éloignement systématique, les habitudes singulières, dont elle commençait à pratiquer l’expérience intermittente, bien longtemps avant l’heure où elles’y plongerait à jamais, l'indifférence absolue de cette jeune tête à l'égard des circonstances du dehors, susceptibles de rompre et d'animer la monotonie de ses jours : tout cela excitait étrangement sa curiosité. Sans doute, elle devait recéler en soi des ressources d’âme et d'intelligence ignorées du commun. Et, pour s’en convaincre, il continua de monter la colline.
Il commençait à perdre l’espoir de pénétrer l'énigme, lorsque, après avoir arrêté le dessein de n’y plus songer, il se trouva, cerlain jour encore, sur le chemin de la Gloria. Le hasard voulut qu’il se vit seul avec elle, sans témoins. Et ce fut une révélation. Les lèvres de M°° de Castiglione s'étaient décidées à énoncer d’autres paroles que des mots de politesse et des formules de banalité. La conversation prit un tour intéressant. Des pensées originales jaillirent, découvrant une nature élevée, qu'il ne soupçonnait point, une largeur d’esprit, qu'il avait à peine, jusque-là, pressentie.
Qui donc la lui avait figurée à la fois si riche et si dénuée, en un mot si incomplète? Il n'avait eu qu’à l'écouter pour reconnaître qu'elle avait sur beaucoup de femmes une supériorité de raison et de caractère, ne le cédant en rien à la supériorité que chacune était obligée de lui abandonner, au physique. Cette mélancolie qu'elle ressentait, ce dédain dont elle ne se défendait pas assez à l'égard du reste de l’hnmanité, lui venait du renversement trop prompt de ses songes ambitieux :
« À peine ai-je traversé la vie, disait-elle, et mon rôle est déjà fini. »
Il s’en retourna pensif et réfléchissant à tout ce qu’il avait entendu. Le charme s'était produit. Les entrevues suivirent, plus prolongées. Elle se rendait confiante. Elle devenait expansive, presque; et il demeurait sous le pouvoir d’une causerie pleine de nouveauté. D'Ideville apprit bientôt une partie de sa vie; il s’aperçut qu’elle était sincèrement heureuse d’avoir, tout proche d'elle, un confident capable de la comprendre. Elle et Jui firent ensemble des promenades en barque; elle égrenait ses souvenirs au fil de l'eau et se confiait avec naïveté. Il ne put se défendre de fixer sur le papier la suite de ses impressions et d’en donner lecture à celle qui les avait provoquées.
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Cependant, la comtesse de Castiglione supportait mal cette diminution de vie, qu’elle sentait en lle et autour d’elle, depuis qu’on l’avait contrainte à quitter la France. Les heures qu’elle employait à instruire son enfant dans le premier usage des langues étrangères ne suffisaient point à en remplir le vide. Elle avait trop de jeunesse et trop de feu pour se résigner déjà aux langueurs de l'isolement. ‘On l'avait rendue victime d'imputations évidemment fausses. Elle demanda à s’en disculper. Pour le mieux faire, elle courut à Turin et pria vivement le comte d’Arese, un “ancien ami de Louis-Napoléon, d'intervenir en sa faveur. Usant, tour à tour, de prières ou d’insinuations qui ressemblaient à de vagues menaces, elle fit comprendre qu’elle avait
en main de véritables secrets d’État, dont la divulgation serait, pour le moins, fâcheuse en ses suites ; qu’une nature moins. discrète qu’elle-même serait tentée d'en abuser, mais qu’on Jugerait préférable, sans doute, de ne pas l’y exposer en continuant à lui tenir injustement rigueur. Cette dernière raison, jointe à la force des anciens souvenirs produisit son effet. On leva l'interdiction; et peu de temps après, elle inaugura son retour à Paris en donnant une grande fête.
Depuis lors alternèrent ses allées et venues entre la France et l'Italie, ses départs mystérieux et ses brusques retours. Quand elle réapparut, aux Tuileries, en 1862, la question italienne languissait d'intérêt. On n'était occupé que de la guerre de Chine et de répartir entre les dépouilles du Palais d'été. Deux ans plus tard, elle repartait pour Turin, s’y montrait, revenait à Paris, faisait, ensuite, quelques voyages en divers lieux; et, en 1867, se retrouvait passagèrement en Italie, tandis que se célébrait le mariage du prince Amédée, duc d’Aoste, avec la princesse Marie del Pozzo della Cisterna. Des noces, qui la rendirent veuve, elle, la comtesse de Castiglione, des noces tragiques, qui se consommèrent au milieu des circonstances les plus imprévues, les plus douloureuses, et dont elle ne se rappela jamais sans fièvre la sombre et fantastique vision.
Les fleurs y furent éclaboussées de sang. La mort,, à coups redoublés, frappa sur ces gens en habits de fête, comme s'ils eussent servi de jouets sinistres à quelque invisible ennemi, aux décisions Brusques et fatales. Blle frappa, dis-je, avec un tel génie des coïncidences, avec une telle régularité malfaisante, que l'émotion ressentie est suspendue dans l’âme par le doute. Fut-ce vrai-
ment possible? La comtesse de Castiglione, poussée aux extrêmes, commeelle l'était de nature et d'imagination, n’en avait-elle point forcé les couleurs, le soir où elle écrivait la lettre étrange, que nous avons sous les yeux et qui va nous diriger à travers cette incroyable série d’accidents, tous mortels (1)?
Le trajet était court du palais royal de Turin à l’église: Cependant, trajet, contrat, mariage religieux, tout eut sa part de tristesse en ce drame aux apparences si joyeuses. Le maiheur initial, qui, à lui seul, eût suffi pour en ternir le décor brillant, avait été le suicide de la première dame d’atours. Par quel funeste mobile? On la trouva pendue dans la garde-robe tenant entre ses doigts crispés le corsage virginal où elle avait attaché la guirlande fleurie. La princesse épouvantée refusa des’en servir. On avait gardé le silence sur cette pénible aventure.
A l'heure dite, l’escorte s'était formée dans la cour. On n’attendait plus que le colone! chargé d’en prendre ja tête. Il était long à venir. De l’impatience gagnait les esprits. Tout à coup. la nouvelle arrive qu’une insolation l’a renversé, à quelque trois cents mètres du palais, de son cheval sur le pavé. Il faut partir sans lui. Le cortège s’ébranle dans la confusion. On veut franchir les grilles du château royal; par une négligence inexplicable, le gardien à omis de lesouvrir.
(1) En réalité, cette avalanche de malheurs ne fut pas uniquement attachée au premier mariage du due d'Aoste. La « jettatura » avait étendu sa pernicieuse influence aux secondes noces du prince Améfée, en 1888, avec sa nièce, la princesse Lætizia, fille de Jérôme Napoléon, comme l'indique le passage ci-contre de la mème lettre : É
« L'avocat, premier témoin, qui unit la Française à l'Italien, se brûla la cervelle et le sang rejaillit sur le mur! »
On se met à sa recherche; on déclôt les portes, et l’escorte passe. Le malheureux serviteur, terrorisé par sa faute, aura-t-il eu le geste de désespoir d’un Vatel? On l’a retrouvé baigné dans son sang. Et les morts succèdent aux morts, sans qu’on puisse en concevoir l’enchaînement inouï. Brusquementon verra l'officier ministériel, qui avait rédigé le contrat, se renverser en arrière, les traits bleuis, contractés, et s’affaisser inerte contre les coussins de la voiture, victime d’une apoplexie foudroyante. On n’aura pas eu le temps de se dégager de cette impression cruelle s’ajoutant aux autres qu’un coup de feu retentit, lointain. C’est le premier témoin qui venait de se faire sauter la cervelle. Les Jeunes époux consternés, veulent fuir ces lieux maudits. Au milieu des vivats de la foule, parmi les accords de la musique, les équipages et l’escorte traversent en hâte l’avenue bordée d’arbres qui conduit au chemin de fer. Le cortège princier a mis pied à terre; et il gagne le quai désigné, pour la direction de Stupinigi. Plein de sollicitude, le chef de gare en a pris la tête; au moment où il s’expose sur la voie ferrée pour atteindre l’autre bord, débouche à toute vapeur le train nuptial, qui le renverse et l’écrase!
Alors, Victor-Emmanuel, qui ne peut en supporter davantage, du ton d’un chef d’armée lançant le commandement de : Cessez le feu! s’écrie : « Assez de morts ! Castion (1), en chaise de poste! Nous reviendrons ensemble, car j'ai peur. » Le cortège quitte cette voie funeste, et remonte en carrosse, pour se rendre à Stu-
(1) Diminutif amical de Castiglione. « Castion est le petit nom d’inti-
mité que la casa de Savoie donna toujours à la casa di Castigliole. » (Lettre CLXXIIL.)
PH ORRT.
pinigi. Le comte de Castiglione, serré dans son uniforme rouge de chevalier de Malte, caracole à la portière droite de la voiture des jeunes mariés. Subitement on s’aperçoit qu’il chancelle. Il roule à bas de son cheval sous les roues du carrosse, qui sursaute. On arrête. Le prince Humbert et son frère Amédée se précipitent. La jeune femme s’évanouit. On relève le comte. Une roue lui a fracassé la poitrine, enfonçant dans ses chairs son collier de l’ordre et ses décorations, cadeaux du jour (1). Inutiles sont les soins qu’on lui prodigue. Castion a été terrassé par une congestion cérébrale. Cependant, la voiture du roi avait pris les devants; elle était arrivée, la première, à Stupinigi. Descendu de son équipage, Victor-Emmanuel attend la suite du cortège. Il n’y aperçoit point son aide de camp : « Où est Castion? » interroge-t-il. « Mort », répond laconiquement Humbert, qui, depuis cette journée, prendra en une horreur invincible les cérémonies de mariage officielles.
Avec le comte de Castiglione, le nombre de ces victimes d’un « mauvais sort » ou de la fatalité s’élevait à sept; et l’on n’y comptait point un certain Prim, attaché, à la maison du roi, qui fut assassiné, peu après, ni la vieille nourrice d’un des fils du roi, qui, le même jour, à la Spezia, mourut ébouillantée, par suite de l'explosion d’une chaudière.
Tels furent, d’après un récit secret de la comtesse, les préludes et l’épilogue de ces noces de princes, suivies de neuf morts, dont un assassinat, un suicide et sept accidents mortels, donnant lieu à neufenterrements.
(1) « J'en conserve encore l'épée de gala traînante, les décorations et le grand collier. J'en garde encore les 3 fr. 40 c., qu'il avait en poche. » {Cor-pondance privée, CLXXIIT.)
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18 LA COMTESSE DE*CASTIGLIONE | as
Elle prit le deuil, pour quelques mois, du père de son fils (1), et revint à Paris, en son appartement de l’Alma (2), où elle allait voir passer les deux dernières années d’existence réservées à l'Empire.
(1) « Et voilà comment je restai veuve, à dix-sept ans, avec un enfant à élever, à l'étranger, sans le sou, pour ie voir mourir, lui aussi, à dix- . Sept ans, dès ses premières armes à la Cour, porteur de la lettre de l’ancien roi d'Espagne au nouveau roi, mort aussi et dans le même uniforme, au diner des cent-un couverts. » (Ibid.)
Étranges circonstances encore, mais inexactement rapportées. De volonté ou de fait, la comtesse, toute sa vie, brouilla les dates. Elle n’avait pas dix-sept ans, mais bien vingt-sept, lorsqu'elle perdit son époux, depuisune dizaine d'années séparé d'elle; son fils, dont la disparition lui coûta tant de larmes, n'avait pas été la victime d’un empoisonnement comme elle l'insinua dans plusieurs de ses lettres, mais il fut emporté par une maladie indépendante du mauvais vouloir des humains, par la variole.
(2) C'est-à-dire, rue Volney, en l’hôtel de l’Alma.