CHAPITRE QUATRIÈME
Pendant ses jours d’éclat.
De France en Italie et d'Italie en France. — Les vraies causes des continuelles disparitions de Mwe de Castiglione. — Dans le plein de ses succès à la Cour impériale. — Ce qu’on disait delle et comment elle jugeait les autres. — L'espèce d’éblouissement que causait son apparition dans les soirées. — Appréciations des femmes; opinions des hommes. — Le livre de « certificats » de Mme de Castiglione. — Sur sa trace brillante, à travers quelques salons. — Aux Tuileries; le vis-à-vis sans aménité de la souveraine et de la comtesse; une-rivalité de parures etses suites. — Chez la princesse Mathilde. — Au ministère des Affaires étrangères. — Chez le due de Morny. — Dans la haute finance israélite. — En d’autres maisons parisiennes. — Détails d’émulation jalouse, entre femmes. — La « laide » et la « belle »; duchesse et comtesse du même nom. — Curiosités éveillées autour des sentiments secrets ou possibles de la célèbre Florentine. — L'empereur. — Lord Hertford. — Les princes. — Une conversation osée avec Nicuwerkerke, au musée des Antiques. — Sujets effleurés dans les causeries mondaines. — En revenant de soirée; sur la route de Passy; une fin de bal qui faillit tourner au tragique. — Les toilettes de la comtesse de Castiglione ; variét de ses imagipations dans l’art de s'habiller. — Des travestissements de bals costumés. — La légende de Salammb6. — Histoires de tableaux vivants. — Pour les pauvres et pour l'amour de l’art; deux anecdotes. — Vers la fin de ces heureux divertissements. — Par quelle suite de réflexions sérieuses Mwe de Castiglione en était venue à un détachement prématuré des plaisirs et des gens du monde. — Dans quelles dispositions d'âme la surprirent, n'ayant pas encore trente années, les rudes événements qui précipitèrent la chute de l'Empire. d %
Il n’y a point de dignité à se montrer sans cesse. Pour ceux ou celles qui occupent le devant de la scène,
il ne fait pas bon user le goût du public. Ce sont des vérités, d'application diverse, dont elle avait l’instinct mondain mieux qu'aucune autre, entre les femmes les plus recherchées et les plus complimentées. Pour tenir en suspens l’attention dont elle était l’objet ou, pour la réveiller, à propos, elle se plaisait (nous l'avons dit) à paraître et à disparaître, sans annoncer ni ses départs ni ses retours.
Ses absences, leurs causes et la destination de ses déplacements, qu’elle enveloppait de beaucoup d'apparat mystérieux, procédaient le plus souvent de raisons très positives. Sauf quelques missions politiques verbales, comme en 1858 et 1859, auprès de Victor-Emmanuel ou de Cavour, ses voyages répondaient à des obligations du moment, qui n’avaient rien d’énigmatique. Ainsi convenait-il qu’elle se fit un peu voir en Italie, pour y justifier en personne de la pension, qui lui était assignée sur la cassette royale. Elle devait bien aussi quelques visites à sa Montagne (comme elle appelait ses domaines de la Spezia), ne füt-ce que pour percevoir sur ses fermiers et ses villageois des arrérages bien nécessaires à l’entretien de sa toilette. D’autres considérations la ramenaient en sa patrie, de temps en temps, qu'on aurait expliquées sans plus d’ambages ni de façons. Mais il était dans ses goûts de faire l'ombre autour de soi et de jouer à l’indéchiffrable.
Volontiers laissait-elle entendre que des sujets dont on ne pénétrerait jamais les raisons, parce qu'elles étaient d’essence impénétrable, lenlevaient à la société parisienne; que, du reste, elle était tributaire de ses relations internationales; que si le sourire de l'empereur lui était une grâce acquise, à la cour des Tuileries,
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on n’aimait pas moins à la revoir, en Espagne et en Angleterre; qu’elle avait un itinéraire tout tracé entre Londres et Twickenham, entre Holland-House et Orléans- House; qu’elle se devait à la cour du roi de Piémont et de Sardaigne; que des amitiés princières la réclamaient en Allemagne, auprès de la reine Augusta ou de la grande duchesse de Bade et de ses filles; que même elle ne voyageait pas toujours en Europe et que souvent son sort vagabond l'avait poussée en des contrées plus aventureuses, dont elle ne citait pas les noms.
L'essentiel était qu’on s’occupât d’elle, absente ou présente, soit parce qu’elle venait de s’envoler, soit parce qu’elle était brusquement de retour. Que ses rivales se réjouissent, insinuait-on dans le premier cas : elle leur a laissé le champ libre. Que les ambitieuses prennent garde, qu'elles s’attendent à des complications prochaines, glissait-on, dans la seconde occurrence : la belle comtesse s’est réinstallée.
De 1856 à 1870, on aurait pu préciser, date par date, ses manifestations de présence ou ses éclipses passagères, En 1857, elle traverse l’horizon parisien, brille et repart; en 1858, elle s’est volatilisée; en 1859, elle reparait; en 1860 et 1861, n’ayant plus de rôle à jouer, ou plutôt parce qu’elle y fut autrement contrainte, on n’eut d'elle en France, aucun signe; en 1862, retour; à partir de 1864, nouvelles fugues au pays voisin; et, depuis 1868, résidence parisienne à peu PES: stable, I ’à l’effondrement de l'Empire. j
Autant qu’elle eut de fois l’occasion de se mouvoir et d’être en vue dans le cercle de cour et de mondanité française, autant elle y goûta les enivrements d'un
plein triomphe, jusqu’à ce qu’elle s’en lassât et n’y trouvât plus qu'amertume et déboires.
En ses plus beaux soirs, aux Tuileries, il suffisait qu’on l’annonçât; un mouvement singulier se dessinait, aussitôt, dans ce cadre de cérémonie. Les groupes se défaisaient. On se poussait en avant pour l’apercevoir. Tous les regards allaient vers elle comme vers l'impérieuse lumière, surpris et invinciblement attirés. Elle n’en trahissait pas d'émotion et recevait ces hommages avec la froide habitude de son sourire immobile.
Un air de mystère l’environnait, d’où s’accroissait dans les esprits l’idée de son importance, On la disait très informée des tours de souplesse des chancelleries européennes. Elle avait ses franchises diplomatiques. L'empereur, ajoutait-on, recourait à ses avis dans l’intime. Elle suggérait ou donnait à entendre, sans rien préciser davantage, qu’elle entretenait une correspondance active avec les principaux personnages des cours étrangères. Et puis, nous le répétons, elle était physiquement si parfaite! Entre elle et bien des femmes ayant réputation de Joliesse, entre les charmes apprêtés de la plupart de celles-ci, formées dès l'enfance aux mille artifices de la coquetterie et les dons qu'elle tenait, de la seule nature, sans y rien ajouter, la distance était aussi grande que du jour à la nuit.
Des yeux inquisiteurs avaient beau sur toute sa personne promener une attention critique, analyser en détail, avec la secrète envie d’y découvrir une faute, une omission du divin statuaire, percer d’une interrogation indiscrète le voile léger de ses vêtements de bal. Ils devaient en prendre leur parti : il n’était rien, chez elle, rien qui ne fût hors de reproche. Dans les conversa-
tions, dont le sexe enjôleur est l'éternel objet, des sceptiques, des observateurs au regard dénué d'illusions, pouvaient théoriquement mettre en doute la supériorité de l'esthétique féminine, souligner les imperfections de ce corps dont elles ont tant l’orgueil, parce qu’ils en ont tant le désir, porter en décompte les disgrâces secrètes, que les élégances enveloppent d’une séduction trompeuse, — ils pouvaient sur ce thème raisonnablement discourir. Leurs raisons se fondaient, privées de force et de valeur, aussitôt que devant eux passait la Castiglione, sûre de soi et semblant leur dire : Voyez, jugez. Cétait l'harmonie parfaite de l'idéal et du réel. Il leur fallait bien convenir qu’il y a, par miracle, des réalisations de rêve dans la nature comme dans l’art. De bonne ou de mauvaise grâce, il avait fallu lui décerner la palme au concours des charmeuses. Les fleurs laudatives lui étaient offertes en profusion, surtout de la part des hommes, à l’opinion desquels elle en appelait, volontiers, des dispositions ennemies des femmes. Les hommages affluaient à sa porte. Il n’était pas jusqu’au rude Pélissier, maréchal de France et duc de Malakoff, qui n’eût voulu tailler ses crayons en l’honneur de la tant admirée. Si peu complaisant qu’il fût ou pût être à la gent des rimailleurs, le héros de Sébastopol ne -s’avisa-t-il pas de rêver d’elle poétiquement et de lui dédicacer des vers? Et quels vers (1)! »
(1) Les voici textuellement reproduits, autographe en main : Le madrigal et la satire Trouveraient à vous peindre un embarras, égal ; Car, qui parle de vous à même peine à dite Assez de bien qu'un peu de mal.
(Unguerrier en chemin de fer, inspiré par les Graces, retour de Crimée, 1865). Maréchal Mazaxorr, Souvenir à la comtesse de Castiglione.
Il était d'usage, parmi les femmes du monde de l’Empire, — un usage qui ne s’est pas perdu, tout à fait, chez celles d’aujourd’hui, — de cultiver les pensées d’album. Artistes, poètes, grands hommes du jour, étaient mis en coupe réglée, soit qu’on les prît de force, à brûle-pourpoint, soit que plus généreusement on leur laissât le temps de forger leurs impromptus à loisir. C'était un goût bien établi dont ne se plaignaient pas trop les rimeurs de salon; car, ils étaient invités, partout, gâtés, choyés extrêmement, pourvu qu’ils daignassent parapher sur le vélin. C’étaient des vers surtout, de petits vers : romance, couplet ou madrigal de la nouvelle façon, qu’on y encadrait avec amour. L'album était de luxe obligatoire sur les consoles des salons. Toute personne appartenant à la belle société d’alors avait son album; telle, au temps de la Pompadour, chaque duchesse devait avoir son griffon. M"° de Castiglione, qui n’aimait rien faire à la manière d’autrui, possédait, elle, une autre espèce de recueil : c’était un livre de certificats hautement et dûment signés pour elle et en son honneur. Elle ne disait pas à ses visiteurs, comme certaines grandes dames de sa connaissance : « Monsieur, vous nous causeriez à mes amies et à moimême un plaisir infini en traçant à notre intention, une devise, un distique, quelques vers, ce qui vous plaira sur cette page blanche. » Mais elle leur réclamait une attestation en forme de l'agrément qu’ils avaient eu de la voir ou de causer avec elle. Ainsi, Thiers, Jérôme Napoléon, Caro, Nieuwerkerke, lord Cowley témoignèrent et soussignèrent, sur son désir. Mais nul ne
s’en acquitta avec autant d’art dans la phrase et de chaleur dans la louange que lillustre Berryer. La page en est curieuse. Quelle femme, sujette ou reine, inspira jamais plus éloquent panégyrique, à s’en tenir seulement aux dernières lignes de cette déposition singulière et inconnue :
« Je certifie pour tous présents et à venir que ni le port éclatant de la comtesse de Castiglione, ni son étrange beauté parfaite, ni sa jeunesse fleurie, ni sa situation exceptionnelle à travers l’univers, ni ses lèvres superbes, ni ses yeux flamboyants ou tristes ne disent tout ce qu’il y à en Elle d’esprit, d'intelligence, de bonté, de cœur et de rare pénétration.