‹ Le roman d'une favoriteChapitre 23 sur 67 · PENDANT SES · texte numérisé non relu

PENDANT SES

« Quatre parties du monde », com eles symbolisaient et les figuraient de jolies femmes élues parti beauçoup d'autres; elles triomphaient de plaisir, montées sur des. chars, que traînaient ou environnaient des personnages des deux sexes. La princesse Mathilde avait adopté le costume d'Anne Boleyn, dessiné, d’après Holbein, par son peintre ordinaire Eugène Giraud. La comtesse Edmond de Pourtalès passait ravissante, en almée, tandis que M"° de Metternich, sans être aussi belle, loin de là, s'était approprié le mieux du monde, à force d'esprit et d’aisance aristocratique, les airs d’une dame Louis XVI. La société cosmopolite y était abondante et mêlée. On se souvint d'y avoir considéré curieusement une Polonaise très en vue : M'° Laure Sweikowska, future marquise de Noailles, métamorphosée en Égyptienne, sous une coiffure de. scarabée; et l'étrange beauté russe, M"° Rimski-Korsakof, jouant de la majesté de ses formes, en impératrice romaine. Et l'Italienne Me de Castiglione, en fleur d’acacia, une fleur simple qui avait humilié de sa fraîche parure les diamants en feu.

L'été dans les jardins de Boulogne, l'hiver dans les salons de la rue Saint Florentin, on la retrouvait assez souvent chez la baronne Alphonse de Rothschild, sœur de lord Rothschild et l'épouse du fils aîné de James, fondateur de la maison de Paris. Il n’était pas de réceptions mondaines plus appréciées que celles qui avaient pour théâtre l’ancien hôtel de Talleyrand. Soit que les invités fissent partie du cortège impérialiste, soit qu'ils appartinssent à l'aristocratie boudeuse ou ralliée de l’ancien régime, s’entremêlant avec l'élite de la société étrangère, la sélection en était des mieux choisies et

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des plus . La maîtresse de maison clement Laure de Rothschild, avait d’autres attraits que ceux ue Le d'une prodigieuse fortune. A l’exquise saveur d’une grâce

blonde d’Anglaise elle joignait la beauté typique de sa

race; et de l’ensemble se dégageait un charme piquant.

Par exception très animée, quand on projetait, élaborait, autour d'elle, un programme de répétitions mondaines

. — lun de ses plaisirs préférés, — elle paraissait, d’or-

dinaire, mélancolique, rêveuse et comme éloignée d’un spectacle que sa myopie lui rendait, pour ainsi dire, trop distant. Elle avait gardé de :sa patrie d'origine l’accent trahisseur et de certaines idées, de certdins partis-pris ressemblant à des préjugés, mais qui ne diminuaient pas en elle une vraie beauté d’âme faite de

douceur et de générosité discrète. Grande amie de

M”° de Metternichet de lacomtesse de Pourtalès, ellen’entretenait point des rapports d'intimité suivieavec M"° de Castiglione, qu'appréciaient et recherchaient davantage les hommes de la maison, les puissants barons de la finance israélite.

Que ce fùt aux Tuileries, dans les appartements du Louvre, chez Nieuwerkerke, dans les salons de la princesse Mathilde, du duc de Morny ou de la comtesse Walewska, M" de Castiglione était, chaque fois, très entourée. Elle devait entendre des compliments à l'excès prodigués, des jeux de mots qui n'étaient pas toujours

du meilleur goût, des pointes souvent poussées fort loin

par ceux qui ne pouvaient se défendre de poivrer d’un grain de licence le tribut de leur admiration. En

p: 2 forçait-on la note, elle s’abritait de trois quarts derrière son éventail, pour en user coquettement, à la facon de .

n’abandonnait pas la place. D’habitude, elle tenait tête

bravement à l'assaut des fadeurs et des galantises. On LE

. savait que les badineries un peu lestes n'étaient point

ÿ pour la fâcher outre-mesure. Aussi bien, qu'était-ce, cela? Des mots, seulement des mots. Elle avait l'oreille re at : FR d ; fs £ 4 __ indulgente; tranquillement, très à l'aise, sans aucun de

ces reculs effarouchés dont jouent la comédie les Arsinoé du monde, en pareil cas, elle laissait passer les propos. Il arrivait même qu'ayant la fantaisie tournée de ce côté-là, elle s'égayait à les provoquer. Nous en risquerons un exemple, un seul. Le détail en est un peu vif, mais nous tâcherons d’en contourner le péril avec prudence. t:

Le surintendant Nieuwerkerke, avec qui elle se promenait, la nuit, sur les toits du Louvre, et qui jouissait en maitre du musée national et de ses dépendances, s’amusait, un jour, après la fermeture réglementaire, à lui faire les honneurs, chef-d'œuvre par chef-d'œuvre, des belles plasticités nues des Antiques. On’échangeait des commentaires. Elle questionnait. Il . , Au répondait et développait des considérations bardies. ! Habituée, dès l'adolescence, à laisser librement vaguer

son regard parmi les vivantes nudités des musées et des palais florentins, élevée, dis-je, dans ce sentiment

de la vie naturelle, qui est comme l’atmosphère de Part, en sa patrie, elle n’était-pas femme à s’en troubler. | « — D'où vient, demandait-elle le plus simplement du monde, que les statuaires grecs, le plus souvent, attribuaient à leurs modèles d'humanité supérieure, dieux ou

= beaucoup d’autres plus familières à ce manège, mais

héros, une certaine indigence de proportions, dans les apparences viriles de leur corps, d’ailleurs puissants et forts pour le reste? » | Et Nieuwerkerke avait dû lui en fournir des raisons, — qui, d’ailleurs, ne prouvaient rien, s’empressait-il d'ajouter. | Sur des sujets, que la convention moderne et le bon usage emmaillottent de toutes sortes de circonlocutions ingénieuses, elle ne répugnait pas aux verdeurs du vieux langage. Viel-Castel en savait quelque chose. Il parla de collectionner les exemples de ce qu’avaient pu souffrir les oreilles de la belle Italienne. Et, pour se donner patience, il en inscrivit d’assez roides sur son car- ï net de notes. PAIE PIRE CE | On avait tendance à exprimer si librement les choses, de vive voix ou par correspondance, en cette aimable cour! On se mettait si peu en peine de farder ses impressions, dès qu’on pouvait les échanger entre soi, sans gène, comme elles vous venaient aux lèvres ou sous la plume (1)! Les conversations variaient de mesure et dosaient leur part de liberté, selon qu'elles étaient plus où moins rapprochées du cercle de froideur dont l'étiquette environnait l’impératrice. Elles prenaient, à

(1) Mais en voici un échantillon d’une autre tonalité, un petit apercu de la désinvolture avec laquelle, entre autres grandes damés, la cousine de Napoléon III était prête à traduire ses pensées, fût-ce en des circonstances graves. On vient de lui apprendre la mort de la reine de Portugal. Aussitôt Mathilde de noircir sa plume et d'annoncer en ces termes la triste nouvelle à l’une de ses amies : :

« La grosse doña Maria & opéré sa crevaison. Grand bien lui soit! A notre retour à Paris, nous prenons le deuil pour quinze jours. Ainsi, munis-toi d’une robe noire pour le matin et d’une blanche pour la soirée ». (Lettre inédile de la princesse Mathilde à la comtesse Ratomska; timbre au palais de Fontainebleau.) (

. “ 6 Le ee ” ; AE : distance de l'entourage Cérémonieux, des allures qu'elles

ne se seraient pas permises tout près; volontiers dans les petits coins, sans pêcher contre la tenue, ellés se

‘rendaient plus osées, galantes pour ne pas dire grave-"

leuses.

Les austères faisaient bande à part, prèchant l’exemple des sévérités domestiques, boudant aux rassemble ments frivoles. On les abandonnait sans regret à leurs

‘ pensées äpres et solitaires. On jasait, on riait, on s’'amu- sait sans eux. Le plaisir ‘était partout... où ils n'étaient

. pas.

Ainsi, la comtesse de Castiglione se laissait gagner à

. l'insouciance générale, disciplinant son humeur, assou-

plissant ses fiertés et s’efforçant d'oublier ce qu’elle

aurait voulu si ardemment être, faire, devenir, dans

une sphère plus haute. Malgré qu’elle se jugeât, toujours et partout, déplacée, elle cédait au mouvement de sa jeunesse et se répandait à travers ce monde, qu’elle faisait mine d’envelopper de, son dédain. Elle était, d'excellence, unefleur du soir. ;

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Généralement elle arrivait tard aux réceptions dansantes ou non, qu'elle embellissait de sa présence, y dépensait le temps, peu ou beaucoup, selon la compagnie, et ne consultait que son bon plaisir, quant à j'heure de regagner sa maison de Passy.

Cette annexe parisienne où seserrent, Où s’entassent aujourd'hui, les hauts immeubles et les constructions massives, était alors bien isolée. Elle n’y rentra pas, chaque fois, aux heures tardives, sans avoir couru

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| quelque sérieux péril d'aventure. Dans l’ une de. à lettres, elle nous rappelait les incidents d’une émotion de route, qui aurait pu tourner plus mal, et qui 2 … l'avait fortement éprouvée. Elle sortait d’un grand bal des Tuileries très décolletée, tout ennuagée de = mousseline et de dentelles (1), le cou, les bras, la gorge 1: : chargés de perles et de turquoises et n’étant accom- A . pagnée de personne en sa voiture. Son cocher habituel, + Son « maroc » comme elle l’appelait, menait cette vic- pe toria attelée d’un cheval blanc, la seule, prétendait-elle, qui eût le permis policier d'entrer aux Tuileries, jour De et nuit. On montait la côte du Trocadéro broussailleux, herbeux, coupé de terrains vagues, où fréquentaient, dans l’ombre, lés rôdeurs et les sans-gîte. Soudain, … elle sentit que la voiture s’arrêtait. La lanterne s’éteignit brusquement. Des agresseurs d’une espèce inconnue

détachèrent le cheval, s’'emparèrent du. fouet, mirent l’automédon en fuite et ne lui firent pas à elle d’autre à mal que de l'abandonner dans les ténèbres. À travers : °* ce Passy sauvage et privé de lumière elle s’en était ol

allée, tête nue, sans manteau, ses souliers de satin glissant sur la neige glacée. Elle arriva déchirée, haletante, saisie de froid, jusqu’à la porte du docteur Blanche, qui avait établi, là, parmi les arbres, dans l’air salubre,

sa maison de santé. Des amis prévenus accoururent des

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at villas voisines, Jules Janin, entre autres, qui ne fut pas le i moins empressé à prendre ses belles mains, à les serrer

entre les siennes, à les lapoter affectueusement pour les Pl réchauffer, à se mettre en peine de mille façons pour

(1) Les toilettes du soir beaucoup de soin pour tant de légers tissus.

se faisaient surtout en tulle eten dentelle; il fallait monter en voiture ou en descendre sans froisser

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ramener le ci esprits. On lui conseilla d

qu’elle coucha, cette nuit-là ou plutôt le reste de cette nuit-là, parmi les fous. Nous ne pousserons pas la

a malice jusqu’à dire qu’elle s’y sentit, comme chez elle;

du moins, en garda-t-elle au célèbre aliéniste le meil-

Jeur souvenir : « De là, déclare-t-elle sans autre transition, à la fin de son récit épistolaire, de là notre

amitié intime, immense pour la maison Blanche, père, fils et successeurs. » Mais, quelle fin de soirée, et quelle aventure pour une robe de bal!

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La comtesse de Castiglione en toilette, surtout en toilette travestie, ce fut, nous le répétons, une date dans l'histoire de la vie mondaine à Paris.

L'art de s'habiller rendait son imagination féconde en surprises. Soit qu'elle s’attachât à une simplicité préparée pour l’étonnement des yeux, qui s’attendaient à des impressions toutes contraires, soit qu’elle visàt à produire des effets d’apparitions sensationnelles, c'était toujours, de sa part, une note originale, nuancée d’un grain d’excentricité, qui la particularisait aussitôt.

Tantôt l’une de ses coquetteries était de mettre à contribution les jardins de la nature plus volontiers que les écrins des bijoutiers. Une guirlande d’églantines négligemment épandue sur Sa chevelure, suffisait à la contenter; elle préférait à tout autre agrément cette parure fleurie; et c'était au plus si, par une sorte de condescendance aux vanités mondaines, elle consentait à y semer quelques brillants. Tantôt, elle se faisait éblouis-

pas rentrer chez elle, avant le lendemain. De sorte

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sante; elle jetait feu et flammes par l'intensité des couleurs, le nombre et la vivacité des pierres précieuses. Son goût n'étail pas impeccable, mais bien plutôt singulier et aventureux. S'il en jaillissait des trouvailles heureuses et pleines d’inattendu, par contre le désir outré de l'effet la poussait à combiner des harmonies souvent bizarres, à contraindre au mariage les garni-

tures les plus désassorties, à forcer les alliances de tons jusqu’à violenter les couleurs les moins enclines à

s’accorder, fût-ce le rose avec le Jaune. D’une manière générale ses prédilections allaient aux coupes hardies, aux dessins de robes qui font penser.

Tels de ses travestissements, pour des soirées dansantes, aux Tuileries ou dans les ministères, eurent des reflets de célébrité. On parla beaucoup chez les Walewski, de Me de Castiglione, en « dame de cœur » é magicienne de Bohème, elleavait dispersé généreusement . l’attribut symbolique sur son corsage, aux environs de Sa ceinture, à telle place où le cœur n’a rien à voir. Il

en fut d’autres qui donnèrent une marge abondante aux

Conversations des invités du dernier bal. Mais de tous,

le plus célèbre, celui qui fut, pour ainsi dire, l'étiquette

de gloire de l’incomparable Florentine, a été le costume légendaire de Salammbô, — ce costume qu’elle ne porta Jamais.

Quinze jours avant la soirée de la cour, dont il devait être l’un des éléments principaux d'attraction, pendant l'hiver de 1864, le bruit avait couru qu’on y pourrait voir « l’Italienne » audacieusement+belle et uniquement enveloppée de la gaze violette, dont la vierge de Carthage ennuagea son corps merveilleux, le soir où elle alla réclamer, superbe et fascinatrice, au chef des Bar-

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bares, le voile sacré du temple de Tanit. La nouvelle

anticipée en fut tant de fois redite que chacun avait fini . par la croire vraie et ne croire que cela. Autour de ce

vêtement illusoire on broda des arabesques aussi chimériques que le fait lui-même. Cependant, les pieds menus et fins de M de Castiglione, — l’un de ses orgucils corporels, — on les avait aperçus, comme à l’accoutumée, bel et bien recouverts; ils ne faisaient pas craquer, à leurs doigts nus, les bagues dont on les prétendit chargés, mais ils se cachaient modestes dans le cothurne traditionnel. La tunique diaphane de Salammbô n'avait été qu’un rêve. Hélas! en la pure réalité, la comtesse Sétait montrée vêtue d’une robe montante en velours noir brodé d’or, recouvert d’une jupe de toile d'argent, tout cela fort riche, mais correct à l’extrème (1). Elle en

(1) A titre de document positif et de curiosité particulière, voici, avec les fautes naïves d'orthographe qui en émaillent le texte, la lettre explicative et justificative du photographe habituel de la comtesse, « le vieux Pierson », qui ne passe aucun détail.

« Paris, le 15 août 1898.

» Monsieur,

» Madame la comtesse de Castiglione m'ayant fait part de votre intention de démontrer dans votre livre la fauseté des publications, quiont parues sur son compte, je viens, sur sa prière, vous offrir de vous aider, au moyen des documents que je possède, à faire voir au publique le peu de créance qu'il ya lieu d'accorder à des légendes qu'on a accréditées sur elle.

» Habitant Passy, où j'ai ma maison particulière, je l'y ai connu en voisin, lors üe son arrivée à Paris, avec son mari et un bébé. Dès cette époque, j'ai eu très souvent l’occasion de la photographier, elle et son enfant, soit dans mon jardin, soit dans mes ateliers. Depuis trente-cinq ans, je suis seul dépositaire de tous ses clichés d'alors jusqu’à présent. Une des plus ridicules légendes est celle de la comtesse, costumég en Salammbô dans un bal de la cour en 1864. J'aflirme que ce costume n’a jamais été porté par elle. J'ai vu, le soir même du bal, à Passy, la comtesse habillée en reine d'Étrurie, costume à longue traine, fermé et très montant. Dans les photographies que j'en ai faites, le lendemain, j'ai seulement fait décou-

avait arrêté le choix avec Mario di Candia, le chanteur

; Hi à princier, le plus beau des Almavivas. Ensemble, elle et. ! luien avaient fixé les moindres détails. Etelle étaitappaos " rue dans la salle des Fêtes, majestueuse, royale, comme è A elle l'avait prémédité, mais bien différente de l’incar- FE De nation voluptueuse, qu’on espérait savourer en la con- “ à * templant. Il y eut de l’étonnement, quelque regret aussi, |

mais de l’admiration quand même pour ce qui se déga- il Tu geait, en cette évocation, de noble et de somptueux. ï Cependant, malgré les dires et les protestations de « la reine d'Étrurie », la légende persista. À jamais M de Castiglione et la vision de Salammbô (1) restèrent confondues dans la mémoire d’une foule de gens, comme le vêtement l’est avec le COTpS. | ps

vrir un bras, ainsi que l’a fait mon ami le sculpteur Carrier-Belleuse, | pour sa statuette composée en même temps devant moi, à Passy, afin de

donner au portrait et statue un cachet plus artistique. Comme vous le voyez, cette légende, ainsi que bien d’autres, est fausse absolument. Lt du » Tout disposé à servir, à l'appui de documents, les assertions de MAS US votre ouvrage, je vous prie, monsieur, etc. » PIERSON, chevalier de la Légion d'honneur,

» Passy, rue de la Pompe. »

Me à Celle qui parut en Salammbô est Mme de Korsakof, dont la phototr graphie fut jointe à la série des costumes remarqués, à l’époque. Au de- | ‘ meurant, ce costume, dont on fit un si grand tapage, était aussi convenable Wed qu'élégant.

(1) « Mâtho n'entendait pas; il la contemplait. Les yeux de Salammb6, ses diamants étincelaient; le poli de ses ongles continuait la finesse des pierres qui chargeaient ses doigts; les deux agrafes de sa tunique soulevant un peu ses seins, les rapprochaient l’un de l’autre, et il se perdait. par la pensée dans leur étroit intervalle, où descendait un fil tenant une plaque d’émeraudes, que l’on apercevait plus bas sous la gaze violette. Elle avait pour pendants d'oreilles deux petites balances de saphir supportant une perle creuse pleine d'un parfum liquide. Par les trous de la perle, de È SR moment en moment, une gouttelette qui tombait mouillait son épaule nue. Mâtho la regardait tomber » (Gustave Flaubert, Salammb6.)

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les gens sur son compte. Ainsi voulut-elle, en des cir-

constances analogues, infliger à la belle société impériale trop curieuse une désillusion, dont on se souviendait longtemps. C'était en 1862, à propos d’une histoire de tableaux vivants. Ce genre d’exhibitions était, alors,

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bienfaisance. Elle y invita la comtesse de Castiglione en première ligne. On le sut rapidement. La nouvelle reproduite par les journaux, avec les embellissements qu'y ajoutait l'imagination prodigue de leurs rédacteurs, avait donné beaucoup de relief à la représentation annoncée. … On s'était entre-raconté, d’un salon à l’autre, que M"° de #4 Castiglione y serait visible sous un costume des plus légers, dévoilant aux spectateurs, pour l'amour des pauvres, la perfection des formes que les yeux avaient pu seulement deviner, jusqu'alors, au hasard de ses toilettes de bal. Blessée par ces indiscrétions, elle décida d’y = répondre d’une manière fort décevante pour les mondains, qui avaient payé très cher, à l'avance, un plaisir dont ils allaient être complètement sevrés. Elle avait demandé, comme décor de la scène, une grotte artifi- cielle portant cette inscription : « l'Ermitage de Passy ». Quelle déité charmante allait se découvrir sous la voûte rocheuse? Sans doute, elle aurait imaginé la plus séduisante des figurations. L’ impatience avait peine à se contenir. Enfin elle se révèle. On se ffotte les yeux. . On la voit, on en doute encore. Elle était là, figée sous les plis sans grâce d’une robe de bure, la tête enca-

__ fort à la mode. La comtesse Stéphanie de Tascher avait organisé une brillante soirée, au profit d’une œuvre de

puchonnée, austère comme, son habit de religieuse

trop conforme à cet asile d’ermite, Puis, elle disparut. ë

et ne reparut pas. On murmura presque. L'irritation |

était d’autant plus vive qu'il n’y avait pas eu seulement un désenchantement des regards, mais comme un préjudice causé; les intérêts en cause n’ayant pas eu le retour agréable, qu’on leur avait promis, en échange

d’un geste de libéralité mondaine, s’en plaignirent.

Combien plus généreuse s’était-élle montrée, certain

soir où, pour le contentement de regards artistes, elle

avait admis qu'aucun voile ne s’interposerait entre elle, statue vivante, et leuradmiration! Sincèrement persuadée que la beauté est un privilège de la nature trop rare et trop périssable ; qu’elle se doit, par moments, à l’édu-

cation des yeux; que l'harmonie des détails dont elle se

compose est le premier des éléments de l'inspiration ;

que c’est la joie de l'artiste d’en réfléchir l’image, au

miroir de sa pensée, sur la toile ou dans le marbre, elle avait eu cette condescendance entière. Une fois, deux fois? Le chiffre n’en fut pas. précisé. Du moins, des gens l’affirmèrent. Ils avaient eu la courte vision de de ce beau marbre dévêtu. A telle fin que l’un d’eux, le baron de Malaret, en eut des retours d'enthousiasme fort indiscret, dans son propre salon. IL s’échauffait à conter l’éclat des prunelles bleues de M" de Castiglione, les grâces détaillées de son visage, le tour et la forme irréprochable de ses bras, de sa taille. Et quels pieds menus! continuait-il s’enflammant à mesure qu’il

progressait dans sa description. Quelles jambes fines!

Quelles.…! « Comment! Que signifie? » avait interrompu la baronne de Malaret, l’une des dames du palais de HARPARE surprise et fâchée que son mari fût, à ce

point, informé des perfections secrètes de la comtesse. Un peu décontenancé, le baron se remet et explique qu’il n’en allait pas de ce qu’elle pouvait croire, mais que, simplement, il y avait eu, pour un petit nombre de personnes, séance de statue vivante; que M"° de Castiglione avait consenti à en tenir le rôle; qu'il avait été des spectateurs favorisés et qu’il en avait gardé cette impression. Le goût des tableaux vivants, auxquels la comtesse ne se prêtait pas sans incartades ni rebuffades, l’intéressa parfois. Il semblait qu’alors elle voulût se donner spectacle à elle-mème de ses attraits diversifiés par le jeu des attitudes et les combinaisons de la parure. Elle se savait si sûre de soi, en cet art des transformations! Un pli d’étoffe nonchalamment disposé, la mise en place ingénieuse d’un colifichet expressif, l’enroulement d’une écharpe légère autour de son corsage… En fallait-il plus? Elle se trouvait toute drapée pour le peintre. À l’occasion, elle se rendait pareille à une odalisque de rêve, en des attitudes langoureuses simulant le voluptueux abandon de tout l'être. Ou bien, toute différente qu’elle dût se connaitre, par l’essence de sa personne morale et par la nature deses désirs, de ces saintes figures, il lui plaisait, entre temps, de prendre la pose imprimée dans ses souvenirs des madones de l’école

romaine.

Mais elle eut le caprice promptement passé de ces

fantaisies.

es «tableaux vivants » n'avaient eu que la valeur d’uve mode et n’eurent qu'un temps. Elle s’en détacha l’une des premières. Ses goûts de mondanité faiblissaient. La compagnie des hommes et des femmes, qu’on lui avait représentée comme la fleur de la société parisienne

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lui devenait un spectacle monotone. Elle avait, à les

fréquenter, recueilli trop de déceptions sur l’intelligence

de ceux et de celles que les convenances du monde la

contraignaient à traiter comme des égaux. De l’amer-

tume commençait à pénétrer ses réflexions. Elle en

trahissait les marques, au dehors, d’une manière assez

visible, pour qu’une sorte d’éloignement jaloux se pro-

nonçâtautourd’elle. De lamélancolie, traversée de regrets,

s’emparait d'elle et de sa pensée. Elle songeait qu’elle

était arrivée trop tard en France; qu'avec l'éclat de sa souveraineté physique, elle, l’Italienne, aurait enlevé la couronne d’impératrice aussi aisément et pour en user. mieux, politiquement, que l’Espagnole; elle se disait. que d’être une force avait été son rêve et que ce rêve

n’avait eu qu’un éclair furtif de réalisation ;et qu’elle ne

se consolerait jamais d’avoir manqué l’heure. Pleine de Jeunesse, elle se laissait gagner déjà par un immense désabusement. Ce fut dans ces dispositions d’âme que la surprit le coup de tonnerre de 1870.

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