‹ Le roman d'une favoriteChapitre 22 sur 67 · ERA APR ANR FN · texte numérisé non relu

ERA APR ANR FN

l’étaient, au dix-huitième siècle, les constructions du fameux Léonard, qui transforma la tête des femmes de son temps, en un véritable monument d’ architecture, ces parures avaient leur imprévu. Inventions, prétentions, succès : il y avait là des sujets d’émulation jalouse, qui, pour ne tenir qu’au léger fil d'acier rattachant à des chevelures brunes ou blondes ces menus accessoires, n’en étaient pas moins chaudes. Un héritier lointain du célèbre Champagne, le bien nommé Leroy, faisait mer- . veilles, au service de l’impératrice. Il se montrait ingénieux, divers et zélé. Un matin, à sa” toilette, Eugénie l'incitait à se surpasser pour le prochain grand bal. I] promit à Sa Majesté une parure. tout à fait digne d'elle, se creusa la tête, chercha, trouva et composa ce chef- . d'œuvre d’un soir, qui devait être le coup d’éclat de sa carrière. C'était majestueux et délicat, original et sobre ; il en avait la douce certitude : ses habiles mains avaient réalisé le suprême du genre. Sur ces entrefaites, la comtesse de Castiglione lui fit savoir qu’elle voulait, elle aussi, s’en remettre à son inspiration. Jusqu’alors, elle n'avait tiré de ressources, en cet ordre de choses, que de son propre génie. Ainsi, c'était elle qui avait mis à la mode ces grandes plumes disposées ‘en couronne, qui la haussaient encore et s’harmonisaient à son altière beauté. Mais, cette fois, je ne sais quelle idée fantasque avait traversé sa cervelle. Il lui fallait le même modèle qu’à l’impératrice, absolument le même, pour sa parure de tête. Leroy, aurait à le lui fournir sans tarder. L’artiste capillaire s’en défendit, tout d'abord, lui Opposa, sur ce sujet, une résistance respectueuse mais ferme, lui représenta que Sa Majesté serait mécontente, au dernier point, d’apercevoir sur la chevelure d’une autre

dame une création qui ne devait avoir été conçue, rêvée, confectionnée que pour elle seule, et qu’il n’oserait jamais, en lui manquant ainsi et d’une manière aussi grave, s’exposer à ses justes reproches. La comtesse était tenace en ses lubies. Elle insista, pria, conjura Leroy de ne pas lui refuser cette satisfaction de coquetterie, lui qui connaissait si bien les femmes, le prit parles sentiments, par l’'amour-propre, et finalement vint à bout d’obtenir ce qu’elle désirait en lui promettant, d’ailleurs — parole de Castiglione! — qu’elle n’en userait que bien plus tard et dans une occasion de soirée, par conséquent, différente. Il se rendit à des accents qu’il supposait pleins de sincérité. Le surlendemain, il lui livra la copie souhaitée, l’objet similaire brillant, léger, superbe, comme était l’autre. Que n'avaitil attendu ! M”° de Castiglione n'eut rien de si pressé que de l’arborer, le grand soir. Les deux parures identiques se firent face, à la surprise extrême des invités. Transportée d’un noble courroux, auquel elle ne donna licence d’éclater que le lendemain, l’impératrice fit appeler l'infortuné coiffeur, le semonça vertement, et lui signifia qu’à l’avenir elle se priverait de ses services. En effet, elle le remplaça d'office par le plus habile de ses élèves, le prudent Alexandre (1). Le pauvre Leroy, qui était un parfait courtisan, dans son espèce, en contracta une maladie de langueur, qui le conduisit aux portes du tombeau. Ce n’était pas la seule fois que M°* de Castiglione avait chiffonné la souveraine — si l’on ose ainsi jouer sur les mots — en matière de toilette.

{1) Cette anecdote me fut contée par l'une des dames du palais, que coiffait ledit Alexandre.

L'impératrice favorisait ostensiblement l’ampleur exagérée des robes. Lorsque l’empereur l’en raillait, elle répondait à ses taquineries qu’elle ne savait pas comment elle avait pu faire pour vivre tant d’années sans cage. Or, d’une nature trop indépendante pour se plier aux modes du jour en docile imitatrice, la comtesse s'était rebellée des premières contre les impedimenta de la cage d’acier, que protégeait l’usage régnant, à la Cour et dans le monde; tel soir, au milieu d’une grande affluence de femmes parées, on observa qu’elle avait été la seule à s'affranchir des renflements de la crinoline, sous sa toilette collée au corps; elle avait pris l’avance de trente à quarante années, sur le goût des robes étroites épousant les lignes du corps et semblant vivre avec la femme, avec sa chair. On le voit, le défaut d’accord était complet en toutes choses, ou peu s’en fallait, entre la plus grande dame de la Cour et cette opposante déterminée.

D’autres regards féminins la voyaient sans complaïsance, dans l’entourage de l’impératrice. Les habituées du palais partageaient les réserves de leur souveraine, à l'endroit de l’indisciplinée comtesse et lui en donnaient avis par des abstentions, des froideurs ou des omissions d’égards, dont elle était obligée de s’apercevoir. Témoin cette révélation furtive dont nous eûmes l'indice, par hasard, sur une page de livre (1) annotée de sa main.

« Les demoiselles d'honneur (les demoiselles de déshonneur, dis-je) chargées de faire le thé, ne m'enent pas offert, mais je me le suis fait offrir par la comtesse de la Moskowa. »

(1) En marge des Souvenirs sur la cour des Tuileries par la comtesse Stéphanie de La Pagerie.

Elle se connaissait, dans les mêmes lieux, passablement d’ennemies secrètes : des Françaises, que nous nous abstenons de citer, pour ne pas charger la liste; et des étrangères presque autant. Une Italienne d’un éclat de beauté presque égal au sien, la prestigieuse Amazelia Manara (1); une Russe, la provocante Korsakof qui fit, pendant de longues années, sensation à Saint- Pétersbourg, à Paris, à Berlin, par ses décolletages et déshabillages superbes; une autre olympienne venue des frontières voisines, la comtesse de Mercy-Argenteau, une blonde au teint radieux, aux formes admirables et qui se posait aussi en idole; une Fribourgeoise italianisée par le mariage, sous le titre de duchesse Colonna de Castiglione (2), étaient de celles qui la considéraient avec une complète absence de sympathie.

C’est M"° de Korsakof, qui, en 1866, dans un bal costumé, ayant croisé la comtesse revêtue de son costume aux plis majestueux de reine d'Étrurie, lui décocha ce trait jaloux : « Joli costume, mais celui d’une reine déchue! »

C’est la duchesse Colonna de Castiglione, de son nom destatuaire mondaine « Marcelo », qui tenait tant à n'être pas confondue avec la Belle Italienne, qu’elle préférait dire plaisamment aux valets de service, afin qu’on fût renseigné de suite : « Annoncez la Laide! ». Ce qui ne l'empêchait pas, du reste, d’avoir de sa propre valeur morale, des forces vives de son âme et de l'étendue de son génie artistique un sentiment un peu hautain, et qui ne le cédait nullement à la superbe de son homonyme. Aussi bien, comme elles s'entre-donnaient la

LA (1) Fille du compositeur Pacini, adoptée par la comtesse Samoyloff, qui la maria.

(2) Née d’Affry, à Fribourg, en Suisse.

réplique, en leurs appréciations réciproques! Et sur quel ton acerbe, tranchant, injurieux même, celle-ci, notre comtesse, jugeait celle-là, la duchesse :

« Elle n’était mon Sosie que de nom, une fillasse suisse bonne à tout mal faire. Elle n’avait pour elle que son simulacre d'esprit, ordonnant, criant aux huissiers des Tuileries : Annoncez la Laide! Comme cela, on saura, sans attendre, que ce n’est pas l'autre, la Belle. Et l’on ne se retournera pas! Et l’on ne montera pas sur les banquettes! Sans doute, mais pour les achats qu’elle faisait rue de la Paix, elle y allait voilée; elle jugeait préférable de se faire passer pour la Castiglione tout court, c’est-à-dire qu’elle me laissait payer. Nous en avons eu un procès (1). »

Décidément, M" de Castiglione ne cultivait point avec une dilection vive et tendre les affections féminines,

De se mettre en frais d'amabilité envers les jeunes ou envers celles qui ne l’étaient plus, c’était le moindre de ses soucis, quand elle n’y inclinait pas d’elle-même On l’invitait en diverses maisons, comme une célébrité du moment; elle s’y rendait de mauvaise grâce, arrivait toujours en retard, et gardait à la table, où il ne lui plaisait pas d’être, un air de maussaderie, qui ne l’y faisait pas désirer de nouveau. C’est ainsi, nous racontait la femme d’un préfet de l'Empire, qu’elle s’était montrée seulement à la fin d’un repas, auquel on l'avait beaucoup priée, longuement attendue, revenant des courses, disaitelle, et n'ayant pas pu partir plus tôt, à cause de l’empereur. On se formait des opinions en conséquence sur l’aménité de son caractère (1).

(1) Lettre CXXIV.

(1) « Je suis moi, et m’en contente, ne voulant rien être par les autres et pour les autres. Et, pourtant, je vaux certainement mieux que telles et telles. Seulement, je reconnais que je ne parais pas bonne, à cause demon caractère fier, franc et libre, qui me fait être en tout et pour tous, carrée, crue, et dure. De sorte qu’on me déteste, mais ça m'est égal. Je ne tiens pas même à plaire. » (Lett. CXXIII.)

Parmi les gens du monde, les femmes surtout, on était enclin à lui refuser du cœur et presque de l’intelligence. Pour beaucoup d’entre elles la Castiglione était une de ces femmes privilégiées auxquelles le ciel et la terre, souriant à leur venue, prodiguèrent les dons les plus enviés de l'être physique, mais oublièrent d'attribuer les côtés supérieurs de l’âme. Dans ces groupes légers on n’était pas très sûr qu’elle eût de l'esprit; on penchait à croire le contraire. Elle ne paraissait pas en avoir Souci; c’est le commun lot des femmes, se disait-elle, d’apporter dans leurs appréciations réciproques de l’étroitesse d’idées, de la malveillance ou de l'envie. Elle passait outre, s’estimant satisfaite assez de l'admiration instinctive des hommes et du culte raisonné des artistes. On la trouvera moins insensible, vers la fin, aux opinions de la galerie, lorsque des légendes fâcheuses et trop enracinées menaceront de devenir, sur son sujet, de l’histoire dénigrante et rabaissante. Pour le moment, il lui suffisait de régner par le suffrage des yeux.

+ ti.

Plus elle fermait son existence morale et plus elle aiguisait de sa mystérieuse ambiance la curiosité des nouvellistes de cour, déçus de ne savoir presque rien de ses pensées ni de son action occulte, au service de la diplomatie, ni de ses préférences intimes.

Or, la curiosité n’est pas autre chose qu’une connaissance commencée, qui veut aller plus loin. La comtesse n’admettait pas le public à scruter- sa vie : on se fit fort de deviner, au besoin d'imaginer ce que ne divul-

guaient ses paroles ni ses dehors. Ceux pour qui la beauté corporelle et le bonheur sensible ne sont qu’un seul fruit à cueillir sur une même branche, s’étonnaient qu’elle n’eût pas entamé plusieurs romans de cœur à la fois; ils accusaient presque la Nature d’avoir fait, en la créant, une œuvre incomplète, ou plutôt ils prétendaient n'être pas abusés par son apparente froideur et s’efforçaient à en découvrir des explications ignorées. Fâchés qu’elle n’eût pas plus d'aventures, ces gens en inventaient pour elle; on lui en prêtait généreusement.

Qu'elle eût été l’amie de Napoléon III, avec les dispositions de tempérament qu’on connaissait à l’empereur, personne n’en récusait la quasi-certitude. Elle ne l’avoua jamais et le contesta souvent. Pourtant, ses dénégations épistolaires, comme ses protestations verbales tendant à établir qu’il n’y avait jamais eu, d’elle à lui, qu’un pur commerce d’intelligences, seraient fortement ébranlées, si nous rapprochions les unes des autres de certaines conjectures bien indiscrètes, si nous interrogions à la loupele sens d’une ligne essentielle de son testament (1) et, surtout, si nous pouvions citer (mais il n’est pas citable) un terrible mot d'elle, sur son empereur, d’une précision trop complète pour ne pas tout exprimer (2).

(1) La ligne où elle exigeait pour sa dernière toilette : {a chemise de nuit de Compiègne, batiste et dentelle, 1857.

(2) C'était un jour de grande parade militaire. Napoléon III, très en forme sur ses étriers, le grand cordon de la Légion d'honneur barrant son uniforme, faisait belle figure à la tête de ses maréchaux. Alors, sans s'étonner, malicieuse ou comme poussée par un besoin de franchise sans bornes, elle s'était penchée à l'oreille de Sainte-Beuve, son voisin de tribune et lui avait glissé à l'oreille ce mot, qu'il s’empressa de rapporter à son secrétaire Jules Troubat, lequel nous le servit, un soir de janvier 1919, -et que nous ne répéterons pas.

Mais on ne s’en tenait point à ces intimités impériales, en ce qui paraissait concerner M"° de Castiglione et ses attachements possibles. Il fut parlé, sans trop d'invraisemblance, d’un accord de peu de durée intervenu entre cette Italienne fascinatrice et l’un des plus opulents seigneurs de la Grande-Bretagne, lord Herford, chevalier de l’ordre de la Jarretière et qui possédait, avec ses titres, l’aimant de ses millions. Elle l'avait connu de par le monde et d’assez près pour le bien juger, comme nous en instruisent une série de notes “originales échappées à son crayon. Elle le disait, en partivulier, très fidèle à la devise élastique de son ordre de la Jarretière : Aonni soit qui mal y pense! Elle lui décernait cette louange qu’il avait des manières exquises à l'égard des femmes et ne lé vantait pas autrement, mais ajoutait qu’il lui avait prodigué les promesses et les offres, sans indiquer la réponse qu'elle ÿ fit. Des anecdoctiers médisants n’y mirent pas lant de réserve. Ils arrangèrent des détails, ils avancèrent sans hésitation (ni preuve manifeste) que ce multimillionnaire, le moins libéral des hommes, avait déposé aux pieds de la comtesse un présent fabuleux, une liasse de banknotes invraisemblable d'épaisseur et d'importance pour avoir un baiser de sa bouche, — suivi de quelques autres.

Étrange figure, soit dit en passant, que celle de lord Hertford ! Généreux, il ne l'était point, il ne le fut jamais. Toutefois, il était capable d’être prodigue, mais prodigue avec réflexion, par exemple.en payant très cher, s’il ne pouvait autrement la contenter, une fantaisie qu'il s'était mis en tête de contenter à tout prix.

Dans le train coutumier de ses Jours, personne n'avait

la main moins donnante. 11 était avare extraordinairement (1). Ses invitations étaient restreintes au seul avantage de contempler ses collections et lui-même. Ses goûts, ses habitudes lui défendaient de donner à diner. On signala, comme une circonstance inouïe de rareté, le cas d’un personnage venu, à l'heure du déjeuner, chez lord Hertford et auquel il avait offert de manger une côtelette, en face de lui. Le chirurgien Phillips, qui le soigna, pendant plusieurs années, du cancer à la vessie dont il mourut, avait, une fois, entre deux visites, cueilli un bouillon au passage. Et, comme cet illustre praticien semblait trouver la chose fort simple, un intime du logis, — autant qu’on pouvait l'être en ces murs inhospitaliers — crut devoir lui en faire sentir la valeur d’exception, pendant qu’il le reconduisait à la porte. On disait d'Hertford qu’il était aussi bilieux qu’avaricieux. La possession de tous les biens de la terre n’avait pas adouci cette aigreur de tempérament et cette aversion de l'humanité, qui lui étaient passées dans le sang. Jugeant le prochain d’après ses dispositions personnelles, il aurait, un jour, prononcé cette parole, qu’on voudrait ne prendre que pour une boutade :

« Les hommes sont mauvais et quand je mourrai, j'aurai, au moins, la consolation de n’avoir jamais rendu un service.»

Le mal qui le torturait et qu’il supportait avec une froide énergie n’était pas étranger à l'excès de son atrabile. Il s’en alla de l'existence escorté d’indifférents. Son fils Richard Wallace hérita de son or, de ses tableaux, de Bagatelle (la ravissante propriété du bois de Boulogne), en se réservant de n’accepter point le

(1) Cf., sur la parcimonie de lord Hertford, le Journal des Goncourt.

AMAZILIA MANARA PACINI

(morte à Milan, en Octobre 1911)

legs de ses sentiments. On reparlera, plus tard, des singularités de lord Hertford, on regrettera l'original qu’il fut, non l’homme; et la comtesse, notre héroïne, en dépit du million qu’elle aurait eu de sa main (le soidisant retour d’un échange une fois consenti) (1) n’en sera que très faiblement touchée dans le vif de ses sentiments.

Pour en revenir aux affections choisies de M de Castiglione, les curieux, qui en prirent note, y ajoutèrent les noms de J. Laffitte, lequel lui fut un agréable compagnon de route, pendant une de ses fugues au pays du soleil, et d’Alphonse de Rothschild, dont elle intéressa la caisse opulente aux affaires d'Italie. C'était en attendant qu’on eût à porter sur la liste, en belle et large place, ceux du duc d’Aumale et du duc de Chartres. nutile d'ajouter qu’on ne s’arrêtait pas à ces noms-là. Avec l'esprit d’anecdotes, qui sévissait alors et qui n'était souvent qu’un tour agréable donné à quelque malignité gratuite, les imaginations avaient le jeu facile sur un tel sujet, extensible à volonté, où l’on peuttoutinsinuer, tout avancer, sans rien prouver. Mais de quoi s’entretiendrait-on, à la cour, si l’on en bannissait le chapitre des suppositions? M de Castiglione était des moins épargnées, étant des plus jalousées.

De son côté elle ne laissait pas endormie dans sa tête la naturelle propension féminine à s'informer des secrets du voisinage, à se tenir au courant des défaillances morales ou des travers du prochain, amis et connaissances ; elle s’enquêtait de ces menues faiblesses pour ne pas les ignorer, d’abord, pour s’en amuser, ensuite, … (4) Viel-Castel s'en porte garant. Mais, que croire ou ne pas croire de Viel-Castel ?

| sur ce qui se us autour des soi.

1 environs de 1888, que, pendant sa phase d’impérialisme,

Elle oubliait, d’une fois, la plupart des grandes maisons parisiennes, où elle eût été bien au regret, jadis, de n’aller pas faire, de temps en temps, un tour de visite. Par exemple, elle eût été trop surprise de n’avoir pas à se montrer, au Palais-Royal, chez le prince Napoléon, un ami de son enfance florentine et de toute sa vie. Nous n'avons pas entendu dire non plus qu’elle se refusât aux réceptions du Petit-Luxembourg. Encore moins aux soirées attirantes du duc de Morny, d’où la morgue était | exclue, où régnait un enjouement de bon ton, où d'avance elle était sûre d’éveiller des admirations élues, parmi

les hôtes de ce protecteur des arts. On ne l’ignore pas,

13 maison était hospitalière aux peintres, aux sculpteurs, Fe aux écrivains consacrés par le succès. Il fallait voir avec quel intérêt, dans le grand salon de la Présidence, se posait l’attention d’un Gérôme ou d’un Cabanel sur la personne entière d’une Castiglione, sur les rondes per-

(1) « Hormis le salon impérial, je n’ai jamais consenti à fréquenter que celui de lord et lady Cowley, qui me gâtèrent à l'extrême. Une seule fois chez ma cousine Galliera. Qu'importait le reste? Je me fâchai de tout et de tous. » (Lett., CLV.)

Car elle se dispersait beaucoup, parmi ce ou “ qu’elle affectait de traiter d’un peu bien haut. En avait-

elle perdu la mémoire, quelque vingt ans plus tard? … Fièrement, elle protestait dans une de ses lettres, aux

lorsque les années de sa jeunesse se jouaient autour de Ja vingtaine, elle n’avait fréquenté guère que les Tuileries et les salons de l’ambassade anglaise (1). C'était … biffer d’un seul trait de plume trop d’élégants souvenirs.

fections de ses bras, de sa gorge, de sa taille. Ils l'en-

touraient, curieux d'elle. Ils suivaient des yeux chacun

de ses mouvements, comme à dessein d’y percevoir une

révélation plus intime ou plus précise de son charme. . Sans en témoigner rien, sous ses airs de nonchaloir complaisant, elle en était ravie jusqu’au fond de l'âme Contenter par elle-même la vue des artistes : c'était,

à n’en pas douter, l'essentiel de son sentiment artis-

tique. « Vous voulez voir mon bras? » répondait-elle, parfois, aux interrogations muettes de leur regard chercheur. Mon Dieu, puisqu'ils le désiraient…. Elle relevait la manche de dentelle, qui en voilait à demi les purs contours. « Mon pied? demandez-vous? » Et la jupe étant haussée légèrement, elle découvrait ce bas de - jambe irréprochable qu’elle ne pouvait dénuder en plein bal, et c'était dommage. On savait, en effet, que chez elle, M de Castiglione recevait, les pieds nus, et que ces pieds ornés de bagues aux doigts et de cercles d’or aux chevilles, semblaient ignorer la marche, tant ils étaient soignés et délicats.

Les connaisseurs ne lui manquaient pas non plus, au logis de la princesse Mathilde; elle y faisait des apparitions de jour et de soir; le jour, dans son atelier, tandis que l’Altesse Impériale maniait ses pinceaux à gestes interrompus, Ou poursuivait une tâche commencée avec autant de ferveur que si son pain en eüt dépendu; le soir, lorsque la cousine de Napoléon IE, parée, diadèmée, tenait sa cour.

Ce fut dans une réception: donnée ar la princesse Mathilde qu’elle s’était révélée, de prime abord, à la société parisienne. On l'y avait invitée, sur la recommandation du marquis de Villamarina, ministre de Sar-

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daigne. Ses pareilles à deux fois ne se font pas connaitre. On n’avait eu qu'à la voir : la surprise fut de l'émerveillement. Le zélé Bacciochi, sans tarder d’un jour, en avait rapporté l'impression générale et son sentiment particulier à celui qu'il servait, d’un lever du soleil à l’autre, de différentes manières. En des termes qui ne laissèrent pas que d’échauffer l’attention du prince, il lui avait représenté l’assurance dominatrice de ses longs yeux bleus cernés de noir, la pureté de sa carnation, l’abondante souplesse de sa chevelure aux reflets dorés et cette impeccabilité de lignes qui faisait de tout son être — nous croyons l'avoir noté déjà — une perfection vivante. L'empereur s'était trouvé plus qu'à demi-séduit de la peinture seule. Il s’exposa à l’être tout à fait en ordonnant qu’on inscrivit la comtesse de Castiglione sur la double liste des invitations courantes et des invitations réservées. Car, il l'avait favorisée du premier coup jusqu’à vouloir qu’elle fût comprise parmi celles où n'étaient priés guère que des ambassadeurs.

Le cercle de M"° de Castiglione, qu’elle nous disait tout à l’heure si réduit, s’étendait au delà de ces fréquentations princières. Elle ne dédaigna pas de se mettre en frais d'imagination et de coquetterie pour les brillantes soirées allégoriques de M"° de Meyendorf, de la comtesse de la Pagerie et surtout de M" de Chasseloup- Laubat. On mena grand bruit, plusieurs jours durant, autour de l’une de ces fêtes costumées, au ministère de la Marine. On s’était surpassé en ces lieux aimables, où s'épandait, d'habitude, une certaine vivacité de ton découvrant tout le plaisir qu’on éprouvait à s’y voir. Le chef-d'œuvre du programme avait été le cortège des

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