‹ Le roman d'une favoriteChapitre 47 sur 67 · FA ES · texte numérisé non relu

FA ES

On l'avait vue dénoncer tous les symptômes, qui trahissent l’envahissement de l’hypocondrie dans une âme malade. Elle fuyait la clarté du jour, ainsi qu’elle se dérobait, de parti-pris, aux aspects du monde. La défiance la suivait comme une ombre; elle s’imaginait entourée de trahisons et de pièges. Les rayons du soleil effarouchaient sa claire prunelle; elle avait exigé qu’une obscurité constante régnât dans sa chambre; elle ne sortait de sa prison volontaire qu'aux heures où elle était à peu près sûre de ne rencontrer personne dans les rues de Paris.

Cet isolement en chambre, qui n’était pas lasolitude rafraichissante et salubre, dans la vie de nature, ravivant par des impressions nouvelles les sens fatigués, fut, de tous points, fatale à sa santé languissante autant qu’à l'équilibre de son jugement. Ainsi que l’ont observé bien des penseurs, il n’est pas d'influence plus nuisible au corps et à l’âme qu’une tension trop soutenue, dans la stagnation solitaire des forces de l’esprit. Fatalement

(1) « J'aurais pu et dû avoir d’autres enfants. C’est là mon plus grand tort. » (Lettres, CCCLXIT.)

le cerveau s’épuise ou s’exacerbe à revenir toujours sur ie même objet, à soulever toujours le même fardeau, à se consumer dans l’inutile poursuite des mêmes visions. Or, si l'imagination de la femme, comme l’envisageait le docteur Zimmermann, est plus facile à émouvoir que celle de l’homme, elle est aussi plus exposée aux désordres de l’extravagance, lorsqu'elle vit d’une vie très retirée et continuellement seule avec elle-même.

Nature étonnamment excessive, la comtesse de Castiglione ne faisait rien à demi. Son erreur fut, non point de s’être retirée, à temps, de la société humaine pour s’en rendre indépendante et pour adoucir, dans le calme, les regrets de ce qui fut et de ce qui n’était plus, mais de s'être plongée tout entière, à toute extrémité, dans un Système de retraite absolue, dont la réalisation. est aussi dangereuse que chimérique. Elle eut à en faire l'épreuve cruellement. Sa santé déjà très mauvaise s’altéra d’une manière grave et rapide. Malade de COrpS, elle l’était sérieusement aussi de tête, sinon de cœur. Sa détresse morale eût été sans remède, si elle n'avait pas su garder, comme une suprême ressource, la fidélité du souvenir.

Sensible à la bienveillance plutôt que foncièrement bonne, prompte à s’enflammer dans un sens ou dans l’autre, mais surtout irritable et combative, indépendante et fière, désintéressée (1) sans être généreuse,

(1) « Je ne me suis jamais soumise au pouvoir de l’argent, préférant me priver de tout confort et nécessaire, toujours fière et roide, même quand je n'avais pas ce que j'ai, maintenant : l’héritage Alboni, tombé du ciel vingt ans trop lard. » (Lettres, CXI.)

extrême en tout et n’aimant à se contraindre en rien, elle n’avait jamais pratiqué que bien partiellement l’art et le plaisir de recevoir. Revenue de tout, désabusée de la vie jusqu’au plus amer désespoir, elle garda ses commensaux habituels, sans faire fond d’une manière bien certaine sur l’attachement d'aucun d'eux. Cependant, en la faveur d’un très petit nombre, elle eut le sentiment véritable de l’amitié (1). Elle avait su se ménager la douceur continue de quelques relations affectueuses. Jusqu'à la fin de ses jours, où la maitrise de sa raison ne lui appartenait plus, elle y recueillit des consolations, de l’apaisement.

Ainsi put s'achever, dans une ombre moins tragique, sa destinée étrange et courte.

. La comtesse de Castiglione avait édifié, en rêve, des espoirs magnifiques; l’homme nécessaire lui manqua pour les mener à leur couronnement. Malgré qu’elle essayäl d'en atténuer les échecs par la pensée qu’elle fut toujours elle et n'avait rien été par les autres, elle eut la conscience douloureuse de son existence manquée. Confiante en la force de sa personnalité, elle n'avait eu qu'un désir unique au monde, le désir irréalisé de dominer, de protéger, de jouer un rôle qui assouvit sa soif de vivre, d'agir, d’une manière concentrée et multipliée (2). Il y eut toujours de l’agi-

(1) «Mon grand mérite, qui m'a toujours fait conserver mes amitiés et mes affections les plus intimes, est de ne jamais avancer ni reculer sans raison, mais, me tenant dans l'ombre et le silence, d’arriver au coup de sifflet. » (Lettres, COXXII.)

(2) Chose singulière : ces signes caractéristiques de sa nature morale, une femme auteur allemande, romancière de tälent et graphologue exercée, à qui nous avions communiqué de ses lettres, les reconnaissait aussitôt dans son écriture. « C'est l'écriture aux majuscules

me LA COMTESSE DE CASTIGLIONE

tation dans sa vie par ambition ou par regret. Des étroitesses, des obscurités, des vulgarités, rapetissèrent cette figure pleine d’élan et de fantaisie. On voudra les oublier ou ne se les rappeler que pour l'intérêt bizarre des détails, pour l'originalité violente des contrastes.

Elle fit preuve, en tout temps, d’une âme naturellement

haute et libre se traduisant par des dehors altiers, quelquefois durs. Elle s’y était retranchée avec force, avec obstination, contre son propre bonheur. Et c’est pourquoi, ayant été très admirée, elle ne fut pas beaucoup aimée, cette femme si faite pour l'amour.

énormes, trop grande pour la ligne, l'écriture typique de ceux qui rêvent d'accomplir de l'extraordinaire. Elle ressemble à celle de lady Hamilton publiée dans l’œuvre de Volrat Schumacher) et à celle de Louis XIV. Elle dénote l'esprit d'entreprise, le désir impétueux de dominer etde protéger On y sent une reine-née selon ses facultés et ses goûts. C’est une femme qui veut donner toujours de sa grande richesse d'idées. Si l’on regarde avec l’œil du graphologue ces signes impérieux, qui couvrent de quelques mots une page entière, on se dit, aussitôt : c’est une âme de commandement. Ainsi formait des signes un hypnotisé (le Dr Lud. Klages, Figurenbuch, 37), à qui l’on faisait croire qu'il était Napoléon et qu'il lui fallait appeler des troupes; alors, il écrivait, sous cette suggestion, d'une écriture différente de sa manière habituelle et pareille à celle de Mw- de Castiglione. Curieux rapport psychologique : elle aussi apparaît hypnotisée de son ambition. Ses plans, ses idées ont empli son cerveau, et, par la force de son désir, par l'impulsion de sa fantaisie et de son ambition, elle exhaussait ses facultés naturelles. » (Lelt. de Me Rosa Austertitz à l’auteur 26 mars 1912).

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