OR NY
TE Rate me) TL
ZAR x
La dynastie italienne échappera au cataclysme révolutionnaire; mais Humbert paiera de son sang les erreurs de sa politique intérieure.
En vérité, elle ne raisonnait pas si mal celle qu’on
avait loujours dépeinte sous les traits frivoles d’une
poupée de cour. Des pressentiments lumineux visitèrent son intelligence. Elle eut la vision claire de la patrie italienne secouant les traditions romaines et, délestée du poids de la souveraineté pontificale, se haussant à l’égal des grandes monarchies militaires dé l’Europe. Pour une époque indéterminée, elle envisageait l'instant fatal où Rome se refuserait définitivement au joug théocratique, où le César spirituel des siècles passés devrait se résigner à faire abandon de ses gardes-nobles et de ses courtisans en chasuble, à n'avoir plus de cour et à laisser tomber, comme une dépouille hors d’usage, les derniers simulacres de son antique puissance.
Hélas! Qui le savait? Où se perdait l’écho de sa parole? Elle n’était qu’une comparse, faisant des gestes dans l’ombre, sans théâtre et sans voix.
Travañllée de volontés contraires, elle avait précipité son activité, au hasard, sans être admise à lui donner une direction nette et suivie. Au plus fort de la lutte des partis en France, elle poussa le duc d’Aumale à se lancer dans l'arène, stimula le zèle trop discipliné du duc de Chartres, et fit presser le plus ardemment possible le longanime comte de Paris, afin qu’on l’entendit parler et qu’on le vit agir en Philippe VII.
Idées, rêves, efforts, toutes les expansions de ses ferventes iniliatives avaient tourbillonné dans le vide pour retomber sur le sol et s’y confondre avec la poussière des chemins. Nul éclat n’en avait rejailli sur son nom. Aucune forme de reconnaissance personnelle ou publique ne s’était produite, dont elle aurait été l’objet désigné.
Ses dressages de princes étaient loin d’avoir amené les brillants résultats, qu’elle en avait attendus, sans doute parce qu’ils ne s’étaient formés que dans son imagination et ses désirs. Elle ne supporta pas sans amertume le déboire de se sentir, elle, son intelligence et son cœur finalement abandonnés (1). Elle s’enfonça dans une de ces dispositions affligeantes de l’âme, où tous les êtres humains, de quelque titre qu’ils soient revêtus, vous apparaissent petits au moral comme au physique. Ses insuccès politiques contribuèrent fortement à resserrer le cercle de mélancolie où l'avaient enfermée, peu à peu : son dégoût prématuré d’un monde, qu’elle avait abordé trop tô; 1 a perte de son fils Georges, un être charmant, le seul qu’elle eût aimé véritablement sur terre (2), et l’inexorable tristesse des femmes trop belles assistant à la destruction de leurs charmes.
(1) « A force de coudoyer et de tutoyer des princes on apprend à vivre et à mourir sans eux. » (Lettres, CXXIL.)
(2) D'un amour tardif, cependant, comme nous le faisait savoir don Alessandro Litta Madignani (Henri Prior, Lelt. privée, 10 avril 1912), un parent de Clément Verasis. ta comtesse, lorsque son ñls eut plus de douze ans, l’éloignait d'elle, parce qu’il la vieillissait#elle l'avait habillé en groom et le tenait à l’antichambre avec ses domestiques. Un beau jour, il avait quitté la maison maternelle pour se réfugier chez son oncle Clément, frère de son père, qui éleva Georges de Castiglione, le poussa dans la carrière diplomatique et le maria à une San-Marzano.
Il s'était écoulé bien des années, depuis le jour où elle soupirait déjà cette plainte : « Je n’ai fait que traverser la vie et mon rêve est fini. »
Pour flatter sa douleur elle n’avait ni le souvenir d’un sentiment profond, absolu, ni les dérivatifs consolateurs de la pensée religieuse.
On a dit de l’amour, du grand amour, que, souvent, sa visite est tardive dans les cœurs et qu’il ressemble en cela à la dévotion. La grâce, qui vient des autels, de l’ennui de vivre ou de la peur de se survivre dans l’inconnu, ne l’ayant pas touchée, elle se serait montrée plus sensible aux retours de la vraie passion. Elle y songea trop tard. Au surplus elle n’avait aucune idée, aucune pensée, qui püt lui rendre l'office de frein, quand elle s’emportait contre les injustices du sort.
Le monde, les passions, la médecine, la religion : elle était athée sur le tout, ou de peu s’en fallait-il,
Hormis des coins de superstition, qu’elle tenait de race et de famille, on eût essayé vainement de faire parler sa croyance sur aucun dogme. Un déisme nébuleux, dont elle ne cherchait pas à se rendre compte, était tout le fond de sa religion. Son catholicisme de jeunesse avait été purement extérieur, comme pour la plupart des Italiens et des Italiennes; il avait fait partie de l’éducation de ses yeux, comme la beauté du ciel et celle des monuments de son pays. S'il y avait eu, chez elle, tentation chrétienne, la crise n’en avait pas été longue. Il n’y eut jamais en elle l’étoffe d’une mystique. Et s’il eût fallu compter ses accidents de foi, on eût dû s'arrêter, tout au commencement. L'usage qu’elle fit du prêtre, dans les comportements de son existence ultérieure, fut aussi restreint que possible. Elle en vint à
haïr, finalement, les dévôts et la « prêtraille ». Asoiffée d’un amour humain, mourant d’être abandonnée et s'étant à elle-même créé cet esseulement, elle achevait de vivre d’une manière unique, c’est-à-dire étrangement désorganisée, sans mari, sans enfant (1), sans amant.
Comment s'étonner que sa raison se fût voilée d’une forte éclipse, dans ses dernières années ?