‹ Le roman d'une femmeChapitre 15 sur 16 · LE R0MA · texte numérisé non relu

LE R0MA

Et Marie se jeta dans les bras de Marianne. Puis elle se rassit, car son corps, comme son &me, était brisé.

— Qu'ordon'^es-tu? dit^elle à Marianne, car je veux t'obéir comme à Dieu, et il me reste à peine la force d'agir, et je n'ai pins la force de vouloir.

-r- Au jour, nous partirons.

— Au jour, et men pôreT

— A quoi bon, ma fille, affaiblir ton ftme par le spectacle des dernières cérémonies funèbres? De loin comme de près, tu prieras pour le comte, et de loin comme de près. Dieu entendra cette prière. Nous irons à Paris, à Auteuil, où est ta fille ; tu la ramèneras ici, tu risoleras, et Dieu, te voyant si repentante, t'absoudra ; le monde, te voyant si pieuse, aura la force de faire comme Dieu. Allons, mon enfant, crois-moi, regprde, le jour se lève ; vois ce ciel comme il est bleu, vois ce brouillard rose et transparent de la matinée, écoute les oiseaux qui chantent ; est-il possible que le Créateur, qui donne un si joyeux réveil au monde, donne une tristesse éternelle à ses créatures? Non, mon enfant, espère ; tu as assez souffert et assez prié pour cela. La nuit était dans ton âme ; mais, comme tu le vois, le jour, et le jour rayonnant et splendide, succède à la nuit.

— Ma bonne Marianne 1

— Voici le printemps, le soleil ! Ce regard du Seigneur console de bien des choses. Nous reviendrons toutes trois habiter ce château. Tu verras grandir ta fille où tuas grandi toi-même, et tu seras heureuse à la fois dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. Puis le temps passera, le temps, cette panacée universelle ; et un jour tu ne seras plus la femme qui a péché, mais la femme qui a souffert. Songe que tu n'as que vingt ans, et que tu es à peine au tiers de ta vie. Attende donc pieusement et saintement pour savoir ce que le ciel te garde.

Les grandes consolations sont pour les grandes douleurs. Ainsi Marie, épuisée dans son désespoir quelques minutes auparavant, venait, aux paroleit simples et bienveillantes de Marianne, de puiser une nouvelle force. Les apparences matérielles disparaissaient pour faire place à des illusions nouvelles. Emmanuel avait pardonné avant sa mort, le comte n'avait pas maudit avant d^ mourir, et, à quelques lieues de là, sa fille cherchait du cœur et des lèvres le cœur et le iront de sa mère ; elle ne devait donc pas déscsp6- ^ rer, puisqu'il y avait encore sur cette terre une créature qui non- ' seulement l'aimait encore, mais qui encore avait besoin d'elle. ^ — Oui, tu as raison, Marianne ; partons et revenons vite avec

ma fille, elle priera avec moi sur la tombe de mon père,, et Tavenir, sans doute, nous récompensera du présent.

Marie quitta Marianne, et ouvrant sans terreur la porte de la chambre où était mort le comte, comme si le pardon du père cachait le cadavre de l'homme, elle resta une longue demi-heure à genoux et en prières ; puis elle se releva, posa les lèvres sur le front du mort, ferma les yeux dont le regard était éteint pour U terre, et ouvrit une fenêtre par où passa un rayon de soleil qui semblait, venant du ciel au lit de mort, être le chemin radieux qu'avait suivi l'âme du comte. Puis elle revint retrouver Marianne, se jeta dans ses bras, et deux heures après, elles étaient sur la route de Paris.

Pendant que Mane, accompagnée de Marianne, revenait à Paris, un prêtre venait prier au lit du comte. L'isolement dans lequel celui-ci avait vécu depuis la disparition de sa fille ajoutait encore au deuil de la maison. Le médecin et le commissaire de police vinrent constater la mort ; puis^ la constation faite, le prêtre resta seul.

L'arrivée mystérieuse de Marie et de Marianne, la mort subite du comte et le départ instantané des deux femmes, stupéfiaient lei domestiques. Us sentaient instinctivement qu'un secret étrange planait au-dessus du cadavre abandonné comme l'avait été l'homme ; ils ne comprenaient pas pourquoi une fille partait ainsi deux heures après la mort de son père, et laissait à des étrangers l'accomplissement des derniers devoirs. Le médecin avait beau donner l'émotion trop forte pour raison de la mort, et la douleur trop grande pour raison du départ, ceux à qui il parlait amsi secouaient la tête en signe de doute, et, plaignant le père, blâmaient la fille. Marie, qui continuait sa route, se représentait tout ce qui devait se passer au château.

— A cette heure, se disait-elle^ on prie près du mort ; et il lui •emblait voir se dessiner sous les draps le visage et les membres du cadavre, éclairés du reflet sinistre des cierges mortuaires, pendant que l'homme de i^îeu récitait les psaumes des trépassés el It béniaeait.

C'était par une belle matinée du mois de mars que lilaric reve*nait à Paris. Cette matinée, quoique froide, s'illuminait de clartés nouvelles et de rayons charmants. Une teinte verdâlre recouvrait les arbres, et Ton sentait le printemps sourdre et la terre se féconder mystérieusement. Rien n'était sombre dans la nature ; cette joie universelle dont Marie était entourée lui semblait comme le commenccmem de sa réconciliation avec Dieu , oUe voyait le ciel lui sourire, et les rayons du soleil, qui venaient par la portière de la voiture se je ler sur sa robe de deuil, étaient comme une espérance et comme un pardon éclairant l'ombre de son âme; puis, sans que pour cela il faille accuser le cœur d'égoïsme et de sécheresse, le cœur est ainsi fait qu'il se console facilement par les yeux, et que, triste par le souvenir, il s'égaye par la vue ; ainsi Marie n'avait plus devant les yeux le spectacle de la solitudt, et de la mort ; elle n'entendait plus le vent lugubre qui, la nuit, sifflait dans les corridors ; elle ne voyait plus la lueur fantastique de la lune glisser à travers les vitres de la chambre, tandis que la lampe jetait sa lumière douteuse sur le visage de son père. La nature avait, aux rayons du jour, perdu en souriant sa tristesse de la nuit, et la douleur de Marie se fondait un peu, comme les derniers glaçons de l'hiver, à ce sourire de la nature. Puis, la douleuir a une limite, et quand elle l'a touchée, elle ne peut plus que revenir en arrière, à moins qu'elle n'emporte la raison avec elle. La mort d'Emmanuel avait été pour Marie une douleur si grande, que rien ne pouvait la surpasser. Puis Marianne était là, qui, pour lui faire oublier son père, lui parlait de sa fille, et qui, détournant ses yeux de la tombe, les reportait au berceau ; elle lui rappelait ce que jadis lui avait dit son père lui-même, dans ce même château qu'elle venait de quitter : que Dieu envoyait les enfants, c'est-à-dire l'avenir, pour consoler des parents, c'est-à-dire du passé ; elle lui disait que la femme qui se trouve entre son père mort, mais mort en lui souriant, et sa fille vivante en lui tendant les bras, n'est pas abandonnée du Seigneur ; et elle lui répétait sans cesse que le comte était passé si doucement de U vie à la mort, que son visage n'avait rien perdu de sa bienveillance, et que, quoiqu'il n'ait pu la dire, sa rlernière pensée avait dû être un pardon.

Marie avai^ si grand besoin de paroles qui réchaulfassent son cœur, qu'elle endormait sa souffrance dans les consolations que lui donnait Marianne. Elles arrivèrent à Paris la nuit et descei* dirent dans un hôtel. Le lendemain, de grand matin, Marie monta dans une voiture avec Marianne, et se fit conduire à Auteuil. Elle se rendit à l'adresse que lui avait donnée Emmanuel.

En approchant de cette petite maison qui contenait le dernier

bonheur de sa vie^ elle sentait son cœur battre violemment, et elle remerciait Dieu d'avoir permis qu'elle ne fût pas morte avant d'y arriver. Il était grand matin, et la porte de la maison était fermée. Elle frappa;^ Une femme vint ouvrir.

— Madame Jeanne Boulay ? dit Marie d'une voix\remblante.

— C'eet moi^^ madame, fit la bonne femme.

Marie jeta un regard autour d'elle, et il lui sembla étrange que sa fille ne fût pas la première chose qu'elle vît.

— Je voudrais vous parler, madame, fitrclle.

M™' Jeanne ferma la porte.

— Madame, fit Marie en s'asseyant, quelqu'un vous a confié, il y a peu de temps, une petite fille du nom de Clotilde ; c'est cette enfant que je viens chercher.

— Madame, répondit M™« Jeanne, cette enfant n'est plus icu

— Que dites-vous ? s'écria Marie en pâlissant.

— La vérité, madame.

— Et où est-elle?

— Je l'ignore.

— C'est impossible ; qu'avez-vous fait de cette enfant qu'on vous avait confiée, madame? Répondez.

— Je l'ai rendue.

— A qui ?

— Aux parents de son père.

— Vous ne deviez la rendre qu'à son père lui-même !

— C'est vrai, madame ; aussi, lorsqu'on vint me la demander, forte des ardres de M. de Bryon, je la refusai ; mais le leiwiemaini le commissaire de police me somma de rendre l'enfant.

— Et qu'en a-t-on fait ?

— Je l'ignore, je vous le répète.

— Et il y a longtemps de cela ?

— Il y a deux jours.

— Deux jours !

— Oui, madame.

— Mon Dieu I mon Dieu I s'écria Marie, qu'ont-ils fait de mon enfant?

— Voire enfant? dit Mme Jeanine. Vous êtes...

— Je suis sa mère I Jeanne recula.

— Sa mère ! reprit-elle.

— Vous ne le voyez donc pas à ce que je souffre ?

— Sa mère 1 murmurait M™» Jeanne ; on m'a dit qu'elle était morte f

— Morte I fit Marie. Et à Clotilde t

338 LE ROMAK

«— On le lui a dît aussi, et la pauvre enfant...

— Â pleuré. Oh 1 dites-moi, madame, fit Marie en tombant & gOi Boux, que mon enfant m'a pleurée I

— Oui, répondit la vieille femme émue de cette scène ; oui, l'enfant a bien pleuré, madame, et elle a laissé tomber les jouets que lui avait donnés son père et n'a plus voulu les reprendre.

— Pauvre ange 1 Croyez-vous qu'elle soit à Paris, madame î

— Je le crois.

— Que faut-il faire, dites-moi ? car mon cœur et ma tète se perdent.

— Volis arrivez donc de voyage?

— Oui.

— Vous n'êtes pas encore descendue chez vous?

— Non, fit Marie en rougissant.

— Vous avez voulu voir votre enfant avant tout, pauvre dame I C'est bien naturel.

Et la vieille femme essuya une grosse lai-me.

— Il faut aller chez vous, reprit-elle.

— Après?

— Là, on vous dira sans doute où elle est ; les domestiques Ze savent. Mais comment se fait-il que vous n'ayez pas appris ce qui s* est passé?

— J'étais en voyage, et l'on me croyait morte.

— C'est juste. Il faut écrire à son père.

— Son père est mort ! fit Marie d'une voix sourde.

— Pauvre petite t dit la mère Jeanne.

— Vous la plaignez ; oh ! merci.

— Je l'aimais I Puis-je vous être bonne à quelque chose, madame?

— Non, priez pour moi, madame ; voilà tout.

£t Marie, à moitié folle, remonta dans la voiture où l'attendait Marianne.

— Eh bien ? lui dit celle-ci en la voyant pâle et seule. *- Eh bien I elle n'est plus chez cette femme.

— Et où est-elle ?

— Le sais'je? Je te l'avais bien dit que Dieu n'avait pas fini de maudire !

— Où allons-nous? dit le cocher.

— Rue des Saints-Pères, n» 7, répondit Marie en couvrant son TÎsage de ses deux mains. Mon Dieu, disait-elle, vous m'abandonnez encore, il m'ont pris mou enfanti

Et la pauvre mère, les cheveux épars, les yeux rouges, les joues paies, étouffait de douleur et d'incanitude. On arriva. Toutes iet

d'une FEMaiB 339

fenêtres de rnôtel étaient fermées. Marie monta. Le concierge ne la reconnaissait pas. Elle sonna. Un domestique yint ouvrir, et reconnaissant sa maltresse dans cet état, recula presque épouvanté.

— Clotilde, dit Marie, où est-elle?

-— Madame ne le sait pas ?

— Non.

~ Elle est chez la sœur de monsieur

— Vous en êtes sûr?

— Oui, madame.

Marie descendit comme une folle, et trouva Marianne en bas, un paquet de lettres à la main.

— Elle est chez sa tante, dit Marie, commençant à reprendre espoir. Cocher, rue de Sèvres, 12, et brûlez le pavé.

Les deux femmes remontèrent dans la voiture, que le domestique, ébahi du retour de Marie, n'avait pas encore fermé la porte.

— Voici des lettres, dit Marianne.

— Que m'importent ces lettres I

— Elles viennent de Dreux, dit Marianne.

— Elles sont de Clémentine, alors. Pauvre Clémentine, elle ne se doute pas de ce qui m' arrive.

Marie n'ouvrit pas les lettres ; la lecture du bonheur de son amie l'eût rendue plus malheureuse encore.

La voiture s'arrêta. On était rue de Sèvres. Marie monta seule chez sa belle-sœur, chez cette même belle- sœur dont elle disait qu'elle ne voudrait rien avoir à se faire pardonner par elle. Elle sonna; une femme de chambre ouvrit. Marie demanda si MU« de Bryon était visible ; la femme de chambre lui demanda son nom, alla annoncer, et revint dire à Marie que sa maîtresse n'y était pas.

— Il faut que je la voie, dit Marie.

— Madame est sortie.

— Je l'attendrai, dit-elle en faisant un pas.

— Madame ne rentrera peut-être pas, elle est à la campagne.

— Clotilde? cria Marie.

— Maman I répondit une petite voix qu'il sembla à Marie qu'on éteignait.

Alors Mn»« de Bryon repoussp la femme de chambre, et ouvrant la porte qui lui semblait conduire à sa fille, elle se trouva face à face avec sa belle-sœur, qui venait pour faire cesser ce bruit.

— Que voulez-vous, madame ? fit celle-ci.

— Je veux mon enfariH je veux ma fille I Et Marie referma la porte derrière elle.

— Votre fille n'est pas ici.

^mmm^g^^m^m^^^^

340 LE no.MAN ^

— Vous mentez, madame I lit Marie; la voilà.

En effet, la petite, s'échappant des mains qui la retenaienC. cMh rait tout en larmes vers sa mère en criant : — Maman, maman, emmène-moi 1

— Cette femme n'est pas votre mère ! lui dit sa tante en Tarrôtant ; votre mère est morte. Emmenez cette enfant.

Malgré les larmes de Clotilde et les efforts de sa mère^ qui menaçait et priait à la fois, on emporta Tenfant.

— Maintenant, que voulez-vous? fit la vieille femme.

— Je veux que vous me rendiez ma fille, et que vous me disiez de quel droit vous me l'avez prise.

— Du droit que la famille a de reprendre son enfant à la femme adultère, qui perdrait son enfant comme elle s'est perdue.

— Que dites-vous?

— Je dis que vous avez déshonoré votre, nom et tué votre mari !

— Tu^ mon mari I

— Lisez:

Et la tante donna à Marie un journal qui racontait qu'on avait trouvé le cadavre d'Emmanuel, et le papier qui constatait son suicide ; il ajoutait qu'on ignorait les causes de cette mort.

— Ces causes, .voua les connaissez, madame, n'est-ce pas? reprit l'impitoyable femme.

— Mais c'est Emmanuel lui-même qui m'envoie chercher ma fille.

— Vous mentez.

— C'est lui qui m'a dit où elle était, à Auteuil.

— Vous mentez.

— Il m'a pardonné, madame... et Marie montrait le papier écrit •le la main d'Emmanuel.

— Vous mentez, vous dis-je, ce papier est faux I Marie se tenait aux pieds de cette femme.

— Rendez-moi ma fille, madame.

— Jamais.

— Au nom de votre mère, madame, rendez-moi Clotilde. Je l'aimerai tant 1 Elle viendra vous voir tous les jours, si vous le voulez; elle priera Dieu pour vous; mais au nom du ciel, rendez* la moi.

— C'est impossible 1

— Impossible ! dites-vous, mais que vous ai-je fait, moi, et qui au monde peut condamner une femme à ne plus voir son enfant^

— Le procureur du roi, madame, l'homme qui a à répondre i toute une société de ses actions , l'homme enfin qui, devant main-

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tenir cette société sur des bases mortes, ne peut permettre que la femme qui a prostitué son amour et tué son mari soit, après de telles actions, la gardienne de son enfant, parce que plus tard, si cette enfant, devenue femme, suivait les traces de sa mère, c'est à cet homme que la société s'en prendrait. Maintenant, madame, sortez de chez moi, je ne tous connais pas, je ne veux pas vous connaître.

— Moh Dieu, madame, il faut que vous soyez bien sûre du passé et de l'avenir, pour commettre impunément une pareille action. Oui, le procureur du roi devait faire cela pour la morale dont il doit compte aux hommes ; mais croyez-vous que ce que vous faite» soit autorisé de Dieu? Croyez- vous que Dieu donne une enfant à «le femme, qu'il la fasse neuf mois souffrir pour créer, et qu'il reconnaisse à d'autres qu'à lui-même le droit de reprendre cette enfant à sa mère, quand cette enfant est l'espérance, la vie, le soufQe de cette mère? Madame, ne craignez- vous pas qu'en me chassant ainsi. Dieu ne vous maudisse?

— Non, je ne le crains pas, car le jour où je devrai rendre compte à Dieu de ce que j'ai fait aujourd'hui, je dirai ; « Cette femme ne s'est souvenue qu'elle était mère qu'après avoir été mauvaise fille et mauvaise épouse ; elle ne s'est souvenue qu'elle était mère que lorsqu'elle était indigne de l'être. » Voilà ce que je dirai à Dieu, madame, et Dieu m'absoudra.

— C'est affreux, répétait Marie à genoux et se renversant en arrière, c'est affreux 1 Ma Clotilde, ma pauvre enfant I Dites-moi que tout ceci n'est que pour me punir ; condamnez-moi, si vous le voulez, je le mérite, à ne pas la voir pendant deux mois, six mois, un an ; je passerai ce temps dans la solitude à prier pour elle y mais au bout de ce temps, vous me la rendrez, n'est-ce pas, madame ? Je vous en conjure, j'embrasse vos mains, je me traîne à vos pieds : rendez-moi mon enfant I

— Madame, vous êtes morte pour votre fille et pour tous. Une dernière fois, sortez, ou j'appelle.

Et effectivement, la vieille femme étendit sa main vers la sonnette. Marie se releva.

— C'est bien, madame, dit-elV<î, vous ôtes impitoyable parce que vous n'avez pas d'enfant, et Dieu, dans sa sagesse, a bien fait de vous en refuser, car vous, qui n'avez pas de cœur pour me comprendre, vous n'en auriez pas eu pour les aimer ; c'est bien, madame, je sors; c'est à Dieu de vous juger maintenant, et il vous maudira, je le jure, comme je vous maudis.

Et Marie, après avoir jeté un dernier regard vers la porte par

OÙ avait disparu Clotilde, sortit en pleurant de cette ehambre et de cette maison fatale.

Deux jours après les événements que nous venons de raconter, Marie, pâle, amaigrie, méconnaissable, descendit avec Marianne, vêtue de deuil aussi, d'une chaise de poste poudreuse, à cent pas de l'église où elle avait, huit ans auparavant, fait sa première communion. Rien n'était changé. C'était toujours la grande allée d'arbres qui conduisait au saint lieu ; seulement, la dernière fois que Marie avait vu cette allée, les arbres étaient couverts de feuilles et d'ombre. Le jour où elle la revoyait, les feuilles de l'été précédent étaient mortes, et les arbres montraient à peine les premiers bourgeons que le soleil du printemps avait fait naître et que le soleil plus chaud de l'été allait faire éclore. Elle suivit l'allée, donnant un regard et un souvenir à chaque arbre. Toujours suivie de Marianne elle entra dans l'église, n était dix heures. C'était un dimanche. Le prêtre était à l'autel, et les jeunes gens de la ville, réunis dans l'église, étaient agenouillés, écoutant l'orgue et les voix des enfants' de chœur qui mêlaient leurs chants aux paroles sacrées de l'officiant.

Mane se glissa dans l'ombre, et, son voile baissé, s'agenouilla comme les autres. Marianne était auprès d'elle. Le prêtre se re» tourna, et Marie reconnut le vieux et bon curé qui avait pr:s congé d'elle au commencement de cette histoire. Elle remercia Dieu. La messe se termina ; tout le monde quitta l'église en se signant el en prenant de l'eau bénite. La grande porte ouverte laissait entrer le soleil qui dorait les fleurs, les dalles et les ornements de l'autel. Quand l'église fut vide, Marie s'approcha du prêtre, laissant Marianne en prières.

— Mon père, dit-elle, je voudrais me confesser.

— Vous êtes-vous bien préparée à cet acte, ma fille? dit le vieillard.

— Si tout ce qu'une femme peut souffrir comme fille, comme épouse et comme mère, prépare suffisamment, mon père, je suis préparée-

— Suive^moi donc, ma fille.

Le vieillard s'approcha d'un confessionnal qu'il ouvrit et referma

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sur lui; puis il leva la tablette de gajucheet attendit. Marie s'agenouilla. Elle raconta, sans se nommer, sa vie au saint homme. C'était se confesser. Le prêtre la reconnut.

— J'ai pensé souvent à vous, ma fille, et j'étais étonné de ne pas vous voir. Je suis là pour vous absoudre, mon enfant, et non pour vous blâmer. Mais vous n'êtes plus, comme autrefois, une jeime fille de quinze ans, et il faut à la pécheresse de votre âge une pénitence plus longue qu'à la jeune fille, pour que Dieu, qui a sans doute cessé, de punir, commence à lui pardonner.

— C'est juste, mon père.

— Eh bien, mon enfant, ordonnez de vous ce qu'ordonnera votre repentir, et moi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ma fille, je vous pardonne et vous absous.

— Mon père, dit Marie d'une voix calme, je n'ai plus d'autre père que Dieu, d'autre mère que l'Église, d'autres enfants que les pauvres; mon père, je doane mes biens aux pauvres et aux églises, et moi je me donne à Dieu.

Le vieillard était ému devant la résolution de cette femmes! jeune, si belle, et qu'il avait connue si chaste.

— C'est bien, ma fille, lui dit-il; êtes^-vous bien affermie dans cette pensée?

— Oui, mon père.

— Songez que c'est un vœu étemel.

— Il n'y a pas d'éternité dans ce monde, mon père, et c'est l'éternité de Dieu que je veux conquérir.

— Songez, mon enfant, qua c'est toute votre vie que vous consacrez au Seigneur.

— Peut-être ne sera-t-elle pas longue.

— Vous doutez de son pardon.

— J'espère en sa clésience.

— Bien, ma fille ; Dieu vous adopte ; et moi, son ministre et son serviteur, non-seulement je vous absous, mais je vous bénis. Venez, ma fille.

Le prêtre sortit du confessionnal, prit avec un sourire paternel la main de Marie, et lui dit :

— Allez en paix, ma fille ; votre dernier jour de liberté, Dieu l'éclairé de son plus beau et de son plus rayonnant soleil ; allez, après l'avoir prié dans l'église, l'adorer dans ses œuvres; moi je vais prévenir la supérieure du couvent de la vallée de Vert, que vous m'avez aidé à fonder, et qui va vous rendre aujourd'hui la générosité que vous lui avez faite. Pour quel jour dois-je lui annoncer voire entrée?

— Pour demain à pareille heure, mon père.

S44 LE EOMAN

— Allez, ma fille.

El le vieux prêtre s'éloigna.

Marie rejoignit Marianne et se dirigea avec elle vers la pension de M™6 Duvernay. Là non plus rien n'était changé. Elle entra e* demanda M"' Duvernay. Mn»^ Duvernay parut. Marie leva son voile. La maîtresse de pension ne reconnut pas son élève.

— Vous ne me reconnaissez pas, madame, fit Marie; c'est bien naturel, j'ai tant souffert 1 Je suis Marie d'Hermi.

— Marie ! s'écria M°* Duvernay ; oui, oui, je vous reconnais. Et pourquoi ce deuil?

— Triple deuil 1 Mon père, mon mari, ma fille I

— Morts tous trois?

— Morts 1 fit Marie.

— Pauvre femme ! El vous avez pensé à nous dans votre douleur I C'est bien, mon enfant, et je vous en aime davantage.

— Je suis venue vous faire une prière, madame.

— Laquelle, mon enfant?

— Celle de me donner, jusqu'à demain, la chambre que j'habitais autrefois, et à Marianne celle de Clémentine ; le voulez-vous?

— Volontiers ; elles sont occupées, mais pour cette nuit on dénlacera les pensionnaires. Et demain, vous repartez?

— Demain je quitte le monde, demain j'entre dans le couvent de la vallée.

— C'est un vœu?

— Indissoluble.

M"' Duvernay restait muette devant cette grande douleur, plus grande encore qu'elle ne le croyait. Marie monta à sa chambre, accompagnée de la maîtresse de pension. C'étaient les mômes meubles, la même glace, le même lit; le portrait seul de M"*» d'IIermi manquait au souvenir. Une grande jeune fille, qui n'entendit pas ouvrir, occupée qu'elle était à la fenêtre à jeter des mies de pain aux oiseaux, habitait cette chambre.

— Mademoiselle, lui dit Marie, c'est vous qui occupez cette

chambre ?

— Oui, madame, répondit la jeune fille en soupirant.

— Je viens vous demander de me la céder pour une nuit. Celte chambre est celle que j'occupais autrefois, quand j'avais le bonheur d'être en pension ; elle est pleine de souvenirs pour moi, et je voudrais y passer encore une nuit.

— Comment ! madame, s'écria la môme enfant, vous regrettez le temps où vous étiez en pension?

— Oui, je le regrette, et beaucoup môme! fit Marie en levant les yeux au ciel.

i:cs

en El

d'une femme 345

— Eh bien! moi, je n'aspire qu*au moment où je la quitlerai, au mois d'août prochain, et où je pourrai aller dans le monde avec ma mère. On dit que c'est si beau le monde f

, Marie regarda avec attendrissement la jeune fille qui lui par-

'^^' lait.

— Me voilà, il y a quatre ans, pensa-t-elle ; qui sait si Dieu ne garde pas à cette heureuse enfant le même avenir qu'à moi?

— Je coucherai au dortoir, dit la jeune fille ; la chambre est à vous, madame, tant que vous la voudrez.

— Permetlez-vous que je vous embrasse, mademoiselle? dit Marie.

-— Bien volontiers, madame.

— 11 me semble que c'est mon bonheur d'autrefois que je louche de mes lèvres, murmura M"** de Bryon. Et elle sourit une dernière fois à la jeune fiUe, qui disparut en sautant.

Marie passa de sa chambre dans celle de Clémentine. Tout y était dans le même état. Elle s'assit au milieu de tous ses souvenirs, qui, comme des oiseaux, venaient chanter autour d'elle.

— Et Clémentine, mon enfant, dit M"*® Duvcrnay, qu'est-elle devenue?

— Nous allons le savoir, madame, fit Marie. Marianne, donnemoi, dans le paquet de lettres que nous avons pris à Paris, la dernière lettre de Clémentine. Marianne regarda les dates des lettres, et en tirant une, elle la remit à Marie.

M"** de Bryon l'ouvrit et lut :

us

ni

3S «Ma bonne Marie,

biîfll

» Que deviens-tu donc? voilà cinq ou six lettres que je t'écris et qui restent sans réponse. Enfin, je viens de lire dans un journal que ton mari est parti pour l'Italie, et que c'est ta santé qui cause ce dépari ; mais tu es donc malade? Écris-moi un mot pour me tranquilliser. Comment va ta fille, ton bon père, notre charmant Emmanuel? Tu n'es plus jalouse de ce notre-Ià, n'est-ce pas, grande enfant? »

Marie s'arrêta et fut forcée d'essuyer les larmes qui Tempoit diaient de lire. — Elle reprit :

84éL LE ROUAN

« Ma lettre va sans doute aller te trouver à Naples ou à Rome, le pays qne tu rêvais ; il me semble te voir, la lisant sous quelque oranger ou dans quelque gondole du golfe. Ton rôve de voyage est donc en^n réalisé 1 Quant à moi, je ne sors pas de mon nid ; mais Adolphe est si bon pour moi, que je ne convois pas qu'il y ait un autre pays et que je ne soupçonne pas qu'il y ait un autre ciel que celu\ ie Dreux, Il est vrai que Dieu fait bien tout ce qu'il peut pour m'attacher id. Je t'annonce la naissance d'une bonne grosse fille qui n'est pas encore baptisée, et qui viendra peut-être à Paris avee moi te demander un nom de baptême , le tien, par exemple, qui porte bonheur. Écris-moi donc un mot, et je t'avouerai que je serai fière s'il vient de Naples, mais que je serai heureuse s'il vient de Paris.

» Adieu, ma bonne et chère Marie, je suis toujours comme tu m'as connue, un peu plus heureuse peut-être, voilà tout. Embrasse ton père, ta fille, et même M. de Bryon pour moi.

» Ton amie étemelle,

» CLâUENTINE BABILLARD. »

Marie laissa tomber la lettre , elle souflfrait horriblement. Marianne et M°*« Duvemay pleuraient malgré elles.

Marie passa tout le jour dans cette maison ; elle joua avec les enfants, à qui son costume noir avait d'abord fait peur, mais qui, la voyant si bonne, avaient fini par s'habituer à elle. Elle dina avec M"** Duvemay, ou plutôt assista au dîner de la maîtresse de pension. Le soir, à dix heures, elle se coucha. Elle ne s'endormit que tard et s'éveilla de grand matin. Dieu avait permis ce sommeil à cette pauvre &me. Les colombes venaient toujours chercher des mies de pain à la fenêtre.

A onze heures, Marie prit congé de M°** Duvemay, qui pleurait comme si elle eût été la mère de M"^* de Bryon, et, accompagnée de Marianne seule, elle se dirigea vers la vallée de Vert. Le couvent, nouvellement b&ti, riait au soleil, au milieu des trembles et des peupliers.

Marie frappa. Le vieux curé vint la recevoir.

— Mon père, dit-elle, me voici.

— Bien, ma fille, suivez-moi 1

Alors Mane se rftouma vers Marianne, la prit dans ses bras et lui dit .

— Adieu, ma seconde mère, toi qui m'as soutenue dans toutes /es épreuves douloureuses de ma TÎe. Tu ne peux venir où je vais; retourne à Paris, veille sur ma fille, et de temps en temps viens parler d'elle à mon dernier et unique protecteur, qui m'en parlera pour me soutenir.

Marie et Marianne s embrassèrent sur le seuil de la porte. L'une pleurait, l'autre était calme.

— Maintenant, mon père, dit Marie, il n'y a plus ici ni épouse, ni fille, ni mère ; il y a une pécheresse qui souffre, qui se repent et qui prie Dieu de la recevoir dans son sein.

Marie se retourna une dernière fois, et vit Marianne qui descendait le sentier qui menait à la roule. Marie lui sourit encore et referma la porte qui les séparait pour l'éternité.

Dix mois après ce que nous venons de raconter, voici ce qu'on trouvait dans un journal de Paris :

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