‹ Le roman d'une femmeChapitre 14 sur 16 · XL III · texte numérisé non relu

XL III

Lorsque Emmanuel arriva à Florence, il y avait trois jours que Léon et Marie y étaient; il se rendit à l'ambassade de France, et demanda si M. de Grige et sa sœur n'avaient pas fait viser leur passe-port. On lui répondit qu'en effet M. le marquis de Grige était arrivé avec sa sœur, et que son passe-port avait été apporté de l'hôtel d'York. Emmanuel se rendit à l'hôtel d'York, mais on lui* répondit que, depuis la veille, les nouveaux arrivés étaient partis sans dire où ils allaient. En effet, Léon ayant trouvé une maison solitaire, toute à sa convenance, l'avait louée, et s'y était rendu avec Marie et Marianne.

Eirmanuel fouilla les rues, les maisons, les promenades, les hôtels, et ne trouva pas ceux qu'il cherchait. Pendant ce temps, Léon avait essayé de calmer la douleur et les remords de Marie. Celle-

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ci avait eu des retours vers son amant, non des retours d'amour, mais de pitié ; elle s'était dit : i

— Cet homme m'aime, et je suis injuste envers lui ; je me suis donnée à lui, et ma froideur est une mauvaise action. Toute sa vie, il me Fa sac^rifiée en un instant, et je n'ai pas trouvé un sourire pour le remercier de ce sacrifice.

Elle avait donc fait un effort sur elle-même, et pendant quelques instants elle avait paru consolée. Léon en avait profilé pour lui dire :

— Marie, il y a peut-être encore des jours heureux pou** nous dans l'avenir.

— Peut-être, avait répondu la jeune femme.

— Vous oublierez, car vous êtes jeune 1 Vous ne m'aimez pas, je le sais bien, j'ai troublé un instant vos sens et votre raison, mais jamais je n'ai été en possession de votre cœur : la faute que je vous ai fait commettre vous enchaîne à moi, résignez-vous à mon amour, qui remplacera tous ceux que je vous fais perdre, qui sera tendre et dévoué comme celui d'un père, fidèle et soumis comme celui d'un enfant, heureux et reconnaissant comme celui d'un époux.

— Vous êtes bon, Léon, fit Marie en souriant à son amant et en lui tendant la main.

— Dieu déplace souvent des existences qui croient ne pouvoir s'habituer aux nouvelles sphères dans lesquelles il les jette, et qui sont tout étonnées un jour d'y avoir vécu. Vous serez moins triste, Marie, n'est-ce pas? et peut-être, dans des années, ne vous repentirez-vous plus. Tant que vous le voudrez, je ne serai pour vous qu'un frère, et si plus tard, convaincue de la réalité de mon amour, vous voulez bien vous souvenir du lien qui nous unit, vous ferez de moi le plus heureux des hommes.

Marie ne répondit pas, elle pressa la main de Léon en signé de reconnaissance, sinoi[i de promesse, et elle essaya de donner à sa vie les allures de la vie des autres, pour ne pas trop attrister son amant.

— Il faut, non pas vous distraire, Marie, lui dit Léon, cela vous serait impossible maintenant, mais occuper votre temps, et fermer le plus possible votre esprit aux pensées qui vous fatiguent et qui vous tueraient; vous aimez la musique : la musique connaît le chemin de l'âme, j'ai loué une loge au théâtre ; nous irons chaque fois que l'ou jouera, cela vous fera passer quelques instants autre part qu'avîc moi seul. Cette loge est bien cachée, vous baisserez vo\re voile, personne ne vous y reconnattr». ^* vos heures du soir vous paraîtront moins longues.

— Merci, mon ami, j*accept< .

•— Je 'n'ai jamais aimé une femme comme vous, Marie; moD

temps n'a jamais été livré qu*à des amours faciles. Vous seule avei eu mon cœur, j'ignore donc comment je puis vous prouvfîr que je vous aime; mais si vous connaissez un moyen, ce moyen fût-il ma mort, dites-le-moi, je remploierai pour que mon nomn^ vous soit pas un nom odieux; allons, souriez-moi et appelez-moi voire frère.

-r- Mon frère, vous êtes bon, je vous le répèle, fît Marie émue malgré elle, et l'avenir vous apportera votre récompense.

Le lendemain du jour où Emmanuel était arrivé à Florence, Léon et Marie quittaient leur petite maison, où Marianne resta à faire les derniers préparatifs d'installation, et ils se rendirent au théâtre. La loge de Léon était une loge de rez-de-chaussée, bien obscure, bien sombr», au fond de laquelle Marie s'assit, et où les regards curieux des spectateurs cherchaient à reconnaître quelle était cette feitime voilée qui se cachait si obstinément.

Emmanuel était entré au thé&tre. Emmanuel ne savait pas dans quels termes Marie était avec son amant. Elle avait fui avec Léon. II avait tout lieu de croire qu'elle l'aimait, et que lui, fier de sa maîtresse, la menait partout où elle pouvait être vue. H se mit dans une loge, et, comme les autres spectateurs, il cherchait à reconnaître cette femme qui se cachait. Seulement, lui, il la reconnut.

— C'est bien elle 1 murmura-t-il en pâlissant encore, et en se rejetant dans le fond de sa loge pour ne pas être vu de Marie ; elle, Marie, à qui j'avais donné ma vie, et qui se livre sans pudeur à l'amour d'un autre.

El deux années tout entières passèrent sous les yeux d'Emmanuel, et chaque jour de ces années heureuses, en repassant dans l'esprit de M. de Bryon, le frappait au cœur. Avons-nous besoin d'analyser ce qu'il souffrait entre le passé et le présent? Il était plus pâle qu'un spectre; sa main droite cachait sa bouche, et son chapeau, qu'il avait gardé, jetait sur ses yeux un ombre qu'éclairait à peine un rayon de la rampe et du lustre. Cependant, si caché qu'il fût, au point qu'il se confondait pour tousdans l'obscurité delaloge, SCS yeux étaient si étrangement fixés sur elle, qu'il fallait que tôt ou tard, par l'influence magnétique, le regard de Marie rencontrât le sien et le reconnût. C'est ce qui arriva. Pendant un entr'acte, en tournant la tête, Marie vit cette sombre figure et resta les yeux fixes, muette et la bouche entr'ouverte par l'effroi. Cependant, comme son esprit, tendu vers un seul souvenir et vers une même censée, pouvait influencer ses yeux, elle essaya de croire à un vi- ^n, à un rêve, et de détourner son regard de cetlfc terrible ap- ^>arition. Mais ces deux yeux, qui ne la quittaient pas, la ramenaient toujours à eux. L'épouvante de Marie n'échappa ^,z\tii k Léon, il se pencha vers elle et lui dit :

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— Qu'avei-vous?

— Rien, répondit-elle, sans touraer la tête, retenue qu'elle étâ par ce regard sombre comme le crime, menaçant compe le r» mords. C'est lui I c'est lui I murmurait-elle; et fascinée, brisée par cette vue, elle sentait que si elle ne secouait violemment son impression, Emmanuel pouvait venir à elle et la tuer sans qu'elle pût étendre le bras ou dire un mot.

Elle fit un violent effort sur elle-même et dit à Léon :

— Partons, partons!

— Qu'avez-vous? lui dit Léon.

— Rien, rien, dit-elle d'une voix rauque ; mais partons tout de suite, et ne nous contentons pas de partir, fuyons I

On eût dit les lèvres vivantes d'une femme sur le visage d'une statue.

Léon suivit la direction du regard de sa maîtresse; mais Emmanuel se jeta encore plus dans le fond de la loge, et passant sa main sur sa figure, il cacha entièrement ses traits. Léon, voyant Marie pâlir, lui jeta vivement sa mante sur les épaules ; puis, lui prenant le bras, l'emmena, ou plutôt l'emporta, sans qu'elle détournât un seul instant les yeux de la direction qu'ils avaient prise. Emmanuel ouvrit à son tour la porte de sa loge et descendit avec Marie ; puis, prenant par la main un de ces enfants de l'Italie qu'on rencontre partout où il y a de l'argent à trouver ou à prendre, il le mena dans l'ombre, et lui montrant Léon et sa compagne, qui montaient en voiture :

— Tu vas suivre cette voiture, lui dit-il, et tu reviendras me dire où elle va. Yoilà dix pièces pour toi.

Le gamin courut, et au moment où la voiture se mettait en route, Emmanuel le vit grimper sur la roue, s'asseoir une minute auprès du cocher, redescendre comme un chat descend d'un mur, et revenir, en courant, là où il avait quitté Emmanuel.

— Déjà ? lui dit celui-ci.

— Oui, Excellence.

— - Tu sais l'adresse?

— Oui.

— Tu connaissais donc le cocher?

— Non ; mais j'ai fait connaissance. Je lui aï donné trois pièces, et il m'a dit l'adresse sans que je fusse forcé de courir; de cette façon, vous la savez plus vite, et je ne me fatigue pas. Voici les détails : Le frère et la sœur, qu'on croit l'amant et la maîtresse...

Emmanuel tressaillit.

— Arrivés depuis quatre jours, continua le gamin, demearanl

yia Paulina, n* 3. Tous voyez, Excellence, je vous donne la bonce mesure.

— Merci, fit Em^înanuel d'une voix sombre.

Et il s'éloigna en jetant au gamin quelques pièces encore.

— A votre service, Excellence, fit celui-ci en baisant la main de M. de Bryon, et en allant au-dessous d'un réverbère compter le total de son gain.

Marie rentra sans dire un mot. On eût dit une ombre. Lorsque la voiture s'arrêta devant la maison. M"* de Bryon fouilla du regard, et en tremblant, tous les coins de la rue, y cherchant ce fantôme terrible qu'elle venait d'apercevoir au théâtre. Mais la rue était solitaire. A chaque pas^ dans l'escalier, dans les chambres, elle croyait voir se dresser le spectre de son mari, et les grande» tentures semblaient cacher, derrière leurs plis sinistres, l'appari^ tion vengeresse. Léon demandait sans cesse à Marie d'où lui venaient cette inquiétude et cette pâleur; mais Marie, qui tremblait au son de sa propre voix, tournait douloureusement la tête et ne répondait pas.

tJn instant elle avait eu l'idée de partir le soir même pdui Rome; mais elle s'était dit en pensant à Emmanuel : a C'est Dieu qui l'envoie, et partout où j'irai il m'atteindra. » Elle se contenta donc de dire à Léon qu'elle était souffrante, et implora de lui qu'il la laissât seule avec Marianne. Quand la vieille femme fut auprès d'elle, et que Léon ne put rien entendre :

— Il est ici, dit-elle à sa nourrice.

— Qui? demanda Marianne.

— Lui 1 Emmanuel I

Marianne recula comme si elle eût marché sur un serpent.

— Où l'as-tu vu, mon enfant ?

— Au théâtre.

— Tu en es sûre ?

Marie fit signe que oui ; elle n'avait plus la force de parler.

— Que va-t-il arriver, mon Dieul dit la vieille femme.

— Ce que Dieu voudra, fit Marie avec résignation.

— Partons demain.

— Inutile, ma bonne Marianne ; nous ne ferions que retarder la justice de Dieu.

— Que faire alors?

— Attendre.

— Et espérer.

Marie secoua la tête en signe de doute, et, les larmes se faisant )Our à travers ses yeux brûlés, elle tomba à genoux, remerciant le Seigneur de ce qu'il lui permeliait de pleurer encore. Marianne la

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déshabilla, puis la prît dans ses bras et la coucha comme une enfant^ regardant avec amour et tristesse reposer sur l'oreiller cette tête amaigrie, qu'elle avait jadis vue si souriante et si rose.

La pauvre enfant n'était pas habituée à ses terreurs continues. A peine était-elle couchée, que ses joues se colorèrent de teintes rou« ges, et que la fièvre, s'emparant d'elle, lui donna un sommeil saccadé et haletant. Deux heures se passèrent ainsi, après quoi Léon, qui n'entendai' plus de bruit, ouvrit doucement la porte de la chambre de Marie et s'approcha à petits pas du lit. Marianne veillait toujours, elle priait même.

— Qu'a-t-elle donc'? demanda le jeune homme à la nourrice.

— De la fatigue; ce n'est rien, répondit celle-ci, à qui Marie avait recommandé le silence.

Léon s'agenouilla près dn lit et porta à ses lèvres une des mains de sa maîtresse, cette main était brûlante.

— Elle a la fièvre, dit-il.

— Oui.

— ^ Il s'est passé quelque chose d'étrange ce soir, elle ne vous l'a pas dit?

— Non.

Marie ouvrit les yeux et, au milieu de sa fièvre, essaya de sourire à Léon ; puis, tout à coup, la pensée lui revenant avec le réveil, elle se dressa, et s'appuyant sur la main que tenait Léon : . — Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.

— Deux heures, répondit Léon,

— Et il n'est venu personne?

— Personne. Qui voulez-vous qui vienne à pareille heure?

— C'est juste, ditrelle en laissant retomber sa tête sur l'oreiller, il est trop tôt.

— Que dites-vous, mon Dieu ! que signifient ces paroles ? devenez-vous folle ?

Marie tendit sa main à Léon, et ferma les yeux comme pour l'inviter à se retirer et à la laisser à son sommeil. Léon se retira en effet, ne comprenant rien à ce qui se passait^ et attendant le jour avec impatience pour tâcher d'obtenir une explication. Mariacne veilla toute la nuit, Léon en fit autant. Marie seule dormit d'un sommeil fiévreux et agité. Le jour vint. Marie se réveilla, Marianne à son tour sommeillait. Mn^e de Bryon descendit de son lit, et vint, sur la pointe du pied, entr'ouvrir les rideaux de la fenêtre, mais personne n'était dans la rue pas plus que la veille ; le soleil inondait les maisons,^ les cris italiens, si joyeux et si fréquents, se faisaient déjà entendre. Marie crut qu'elle avait rêvé, elle se remit %u lit.

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Marianne ouvrit les yeux, Marie s'habilla. Léon entra chez elle, et la matinée commença comme toutes les matinées. La jeune femm^, dans l'attente d'un malheur inconnu, mais dont elle n'osait parler, convaincae que rien ne pouvait l'en garantir, était dans une agitation étrange : de subites rougeurs, résultant de? commotions subites que son cœur éprouvait à chaque bruit nouveau, montaient à son froni, oilaient ses yeux, et pendant quelques minutes obscurcissaient fla pensée. Léon la regardait, ne comprenant rien à ce mystère; il lui offrait de sortir, mais craignant de voir à quelque coin de rue apparaître la vision menaçante de la veille, elle préférait rester. L'heure se passait ainsi. Marie suivait du regard chaque mouvement de l'aiguille ; chaque minute qui s'envolait,' et qui durait un siècle, lui rendait l'espoir; si elle n'entendait pas parler d'Emmanuel pendant cette journée, c'est qu'elle ne l'avait pas vu, c'est que ce n'était pas lui, c'est qu'elle pouvait lui échapper encore ; car si c'était lui, elle ne le connaissait pas homme à différer d'un jour sa justice et sa vengeance.

Dix heures, onze heures midi avaient sonné tour à tour, et rien n'était survenu. Un peu de calme était rentré dans l'âme de Marie, et elle avait consenti à se mettre à table plus encore pour se forcer à rentrer dans la vie matérielle que pour prendre un repas. Il y avait à peu près dix minutes qu'on était à table, lorsque la porte s'ouvrit, au grand battement de cceur de Marie, et le domestique parut, disant :

*— Quelqu'un désire parler à monsieur.

— C'est luil murmura M™» de Brj'on en pâlissant.

— Le nom de la personne ? fit Léon.

— Voici sa carte.

Ce fut Léon qui involontairement pâlit à son tour, son regard rencontra celui de Marie, et dans ce regard il devina le secret de la veille, comme Marie devinait le nom de la carte.

— J'y vais, dit Léon au domestique qui sortit. C'est lui, n'est-ce pas? dit la pauvre femme.

— Oui.

— Qu'allez-vous faire, Léon?

— Je vais voir ce qu'il me veut.

Et il se leva.

— Oh 1 mon Dieu ! Léon, soyez calme, il vient vous provoquer.

— Je le crois.

-— Vous n'accepterez pas ?

^ Peut-être.

k-^ Si vous le tuez ! fit la jeune femme avec un cri de terreoi; >* Vous l'aimez donc toujours ? répondit Léon les lèvres serrées.

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-^ Non, vous le savez bien, Léon ; mais c'est le père de ma fille, et ce serait nofoi qui la ferais orpheline, disait Marie en tombant à genoux et en prenant la main de son amant.

— C'est bien, Marie, fit Léon, laissez les hommes et Dieu faire leur œuvre.

Elle retomba les mains sur ses yeux, et comprimant autant que possible les sanglots qui débordaient de son cœur. Quant à Léon, il avait ouvert la porte, et, la refermant derrière lui, il s'était trouvé en face d'Emmanuel. Les deux hommes se saluèrent et s'avancèrent l'un vers l'autre. Marie s'était traînée sur les genoux jusqu'à la porte, car elle voulait, au milieu de sa prière, entendre ce qu' allait se passer.

— Monsieur, dit Emmanuel, pour obtenir ce que je réclame d6 vous, c'étaient deux témoins que je devais vous envoyer; mais quatre personnes se fussent trouvées mêlées, dans une affaire qui ne regarde que nous deux. Je suis donc venu seul.

Léon s'inclina.

Marie priait^ Marianne lui tenait les mains.

— Un duel entre nous, dans les règles ordinaires, reprit Emmanuel, eût achevé de compromettre une femme dont fai essayé, en quittant Paris, de sauver la réputation ; car cette femme a une fille qui porte mon nom, et qui, innocente de la faute de sa mère, ne doit pas en devenir la victime. Il faut donc que sa mère, vous ou moi mort, puisse repr^dre avec elle, dans le monde, la place que vous avez failli faire perdre à l'une et à l'autre. J'ai dit vous ou moi mort, parce que, dans le duel que j'ai résolu^ un seul de nous deux mourra, mais mourra certainement

Léon pâlit légèrement devant ce grand sang-froid de la douleur, et il s'inclina de nouveau.

Emmanuel reprit :

— Yoici donc ce que j'ai fait : j'ai loué, sur la route de Florence à Pise, une petite maison complètement isolée, aucun domestique n'y est encore venu, nul ne la connaît que moi. A quatre heures, cette nuit, place du Dôme, une voiture attendra, vous prendrez cette voiture, et elle vous conduira à. cette maison dont la porte sera ouverte, et où je serai arrivé quelques instants avant vous. Mine de Bryon, qui vous aura accompagné, restera dans votre voiture avec Marianne, un de nous deux viendra la reprendre ; si c'est moi, je la mènerai à Paris pour constater qu'elle est encore digne de mon estime, c'est-à-dire de l'estime de tous, et dans trois ou quatre mois, quand notre disparition aura été oubliée. Je me tuerai, mais

anière à ce que je paraisse être la victime d'un accideut et un suicide. M°^ de Bryon sera veuve, voilà toutî vousToyes,

monsieur, que je ne veux pas que Tamour que vous avez pour elle soit inquiet de l'avenir, au moment où vous mourrez, si c'est moi qui vous tue.

Marie, qui avait tout entendu, ne put retenir un cri, et se heuru» le front contre la porte. Emmanuel devina que sa femme était là derrière cette porte, et une sueur glacée passa sur son front, un nuage couvrit ses yeux, et il fallut à cet homme la volonté inouïe qu'il avait pour ne pas se trouver mal comme une femme à ce cri poussé par Marie. Il se remit vite et continua :

— Si c'est vous qui me tuez, vous irez rejoindre M"* de Bryon, à qui vous direz simpl^nent que je suis mort ; elle seule saura ce qu'elle devra faire ; puis, comme je ne veux pas que vous soyez inquiété pour ce duel, qui aura lieu sans témoins sur une convention

«d'honneur, convention que n'admettrait pas la justice, on trouvera sur moi un papier qui constatera un suicide. Cette proposition vous convient-elle ?

— Oui, mopsieur, fit Léon d'une voix légèrement émue.

— Des témoins, vous le voyez, monsieur, ne régleraient pas nos affaires aussi bien que nous le faisons, reprit Emmanuel ; maintenant que tout est bien convenu, je me retire.

Emmanuel salua Léon et sortit en jetant un dernier regard plein de sombre tristesse vers la porte derrière laquelle se trouvait Marie.

— Marianne, dit celle-ci à voix basse, car elle ne pouvait guère plus parler que se soutenir, suis-le, et reviens me dire où il demeure.

— Que veux-tu faire, mon enfant T

— Va toujours.

n était temps, Léon rouvrait la porte; il était d'une pAleur effrayante.

— Vous étiez là, Marie? dit-il en tendant la main à sa maltresse, qui ne voulut pas la prendre.

— Oui, fit-elle, abîmée dans ses remords.

— Tous avez tout entendu T

— Tout.

— Et qu'avez-vous résolu de faire?

— Ce qu'il a ordonné.

— El d'ici là ?

— D'ici là, monsieur, je ne vous connaîtrai pas, vous aurez votre appartement, moi le mien; d'ici là, continua-t-elle en se relevant, je prierai Dieu qu'il ne soit sévère qu'envers celle qui le mérite, qu'il soit juste pour l'un et clément pour l'autre.

Léon se retira devant cette voix devenue solennelle, et s'enferma 4an8 la chambre.

D'UKÏ FEMBfB 30) ï

Une demi-heure après, Marianne rentra.

— Eh bien ? demanda aussilôt Marie.

— Hôtel de la Victoire.

— Seul ?

— Seul.

— Tu vas lui porter celte lettre.

Au moment où elle allait se mettre à écrire, une résolution nou*

velle traversa Tesprit de Marie, car elle s'arrêta, réfléchit un instant, puis alors, déchirant la lettre, elle dit :

— Non, C'est inutile, ma bonne Marianne, je ne lui écrirai pas, j irai.

— Maintenant, reprit Marie en essuyant ses yeux et en paraissant puiser ses forces dans la résolution qu'elle venait de prendre, nous allons faire nos malles.

— Nous partons, mon enfant?

— Oui.

— Bientôt ?

— Cette nuit : tu iras commander des chevaux pour trois heures du matin.

— Ils viendront nous prendre ici?

— Non, place du Dôme.

— Et nous allons?

— Où sera ma fille.

— Dieu verra ton repentir, et il te pardonnera, mon enfant.

— Je Tespère. Maintenant, occupe-toi des chevaux.

Marie resta seule. Une fois seule, elle s'assit et se mit à disposer ses effets dans sa petite malle de voyage, se rappelant avec des larmes les mêmes préparatifs qu'elle avait faits quelques années auparavant, mais dans des circonstances bien moins tristes, le jour où, si rieuse, elle avait, avec Clémentine, quitté la pension de l|m« Duvemay pour le chftteau de sa mère. Au milieu des préparatifs, eHe retrouva des lettres, les unes de Léon, qu'elle avait emportées par prudence, les autres d'Emmanuel, qu'elle avait gardées par respect ; elle brûla les premières sans les lire, et, au moment d'ouvri** celles de M. de Bryon, les larmes arrivèrent à ses yeux si abondamment, qu'elle ne put que porter à ses lèvres les papiers qui lui rappelaient de si doux et à la fois de si tristes souvenirs, et les replacer avec une sorte de religion dans le petit portefeuille où elle les avait pris. La malheureuse enfant avait l'âme bribée. Cette dernière scène du matin mêlait comme de la folie à ses souvenirs ; tantôt elle voyait comme un dénoûmenl lugubre à ce drame ; tantôt elle espérait une crise heureuse, et croyait à un pardon, à cause de son repentir* Tout ce qu'il y avait de certain

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ponr elle, c'était qu'Emmanuel était là, c'était qu'il Taimait encore puisqu'il voulait tuer l'homme qui lui avait enlevé son amour, et, dans cette rencontre du lendemain, elle voyait encore un fatal, bonheur, espèce de rayon de soleil que ne pouvaient cacher tant de nuages ; puis, lorsque le cœur, même le plus désolé, a dépensé toutes ses illusions, il lui reste encore cette dernière monnaie qu'on appelle l'espérance, et avec laquelle il achète le rêve.

La journée se passa sans qu'il fût question de. Léon ; il avait compris dans quelle position il se trouvait à l'égard de Marie. Dans son respect pour cette douleur bien naturelle, il n'avait pas même songé à enfreindre l'ordre que lui avait donné sa maîtresse ; seulement, il ne se doutait pas de ce qui allait se passer, et il attendait patiemment l'heure à laquelle, obéissant aux conventions faites avec Emmanuel, il prierait M"** de Bryon de l'accompagner.

Marianne revint, elle avait commandé les chevaux. Vers neuf heures du soir, après avoir fait transporter tout ce qu'elle avait dans la voiture qui, on se le rappelle, devait à trois heures du matin se trouver place du Dôme, Marie sortit avec Marianne. Le ciel était clair et transparent comme une nuit d'été ; à la porte de l'hôtel M™* de Bryon hésita, elle ne savait quel chemin prendre.

-^ Où allons-nous T lui dit Marianne.

'^' Hôtel de la Victoire,

— Chez M. de Bryon ?

— Oui.

Les deux femmes marchèrent silencieusement jusqu'à la rue où se trouvait l'hôtel; quand elles furent en face de la maison où elles allaient, Marie s'arrêta de nouveau et fut forcée de s' appuyer sur sa nourrice. Son cœur battait violemment, et ce fut toute pàleet toute tremblante qu'elle souleva le marteau de la porte, qui s'ouvrit. Elle entra.

— M. de Bryon? demanda-t-elle à un domestique.

— n est chez lui.

— Seul?

— Oui, madame.

Emmanuel, qui ne connaissait personne à Florence^ et qui ne comptait pas sur la visite de sa femme, n'avait pas même songé à défendre sa porte.

Marie, presque mourante, suivit le domestique. Elle fit attendre Marianne dans une chambre voisine et se dirigea, elle, vers la chambre où se trouvait Emmanuel. Le garçon demanda à Marie.

— Qui dois-je annoncer, madame ?

— M. de Bryon m'attend, répondit Marie d'une voix tremblante, L il est même inutile que vous m'annonciez ; ouvrez-moi la porte. \ Le domestique ouvrit la porte en souriant comme un homme qui

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devine ce qu'à pareille heure une femme attendue vient faire chez celui qui Tattend, et il se retira. Marie entra, releva son voile, et appuyant «a main sur le dos d'une chaise pour ne pas tomber, elle dit d'une voix faible :

— C'est moi, Emmanuel, me reconnaissez-vous?

M. de Bryon se leva.

— Vous ici, madame ! dit-il, et qu'y venez-vous faire ?

— Emmanuel, reprit la jeune femme, votre colère ne sera jamais ftu niveau de ma faute, je le sais, votre mépris sera toujours audessous de ma honte, et je viens cependant, comme première expiation, chercher votre colère et votre mépris, car tout m'est doux et sacré de votre bouche. En échange de ce que vous me verrez, souffrir, vous m'accorderez peut-être ce que je vous demanderai, * Ae ne pas franchir cette porte avant le jour, et de ne pas vous rendre à ce rendez-vous mortel.

— Vous avez peur pour votre amant, madame, je comprends cela; mais la fatalité sera pour moi et non pour lui ; vous le verrez, madame, tranquiUisez-vous ; vous serez veuve, et mon ombre même ne se dressera pas entre vos amours. *

— Et si ce n'était pas pour lui que j'eusse peur, Emmanuel ?

— Alors, vous viendriez ici me conseiller de faire unf8 lâcheté l)Our conserver ma vie 1 et qu'elle vie I vie de souvenir, de honte et de blasphème. Vous m'avez brisé le cœur et vous venez me dire maintenant : Vivez. Mais avec la vie me rendrez-vous ce qui me la faisait aimer ? C'est vous, la femme que j'aimais, et qui m'avez lâchement trompé, qui venez me dire pareille chose ? Le bonheur vous a-t-il rendue folle ?

— Le bonheur, Emmanuel I vous savez bien que je ne suis pas heureuse. Ëcoutez-moi, je sais que je fus infâme, je sais que votre cœur m'est fermé comme le monde, mais je sais aussi que j'ai dans l'âme plus de remords qu'il n'en faut pour effacer une faute ; je sais que je vous ai trompé, mais je sais que je vous aime, et que si j'avais votre mort à pleurer et à me reprocher, je ne pourrais même plus me tuer, tant j'aurais peur de paraître devant Dieu couverte de rotre sang.

— Vous êtes la maîtresse de M. de Grige, madame, parce que TOUS l'aimez. Moi, je me bats avec lui, parce qu'il faut que je me venge sur quelqu'un du mal que vous m'avez fait ou que je meure. Tous avez vingt ans à peine. Dans deux ou trois ans vous aurez oublié. On oublie vite avec ceux qu'on aime 1 et Dieu est trop just» pour que ce ne soit pas moi qui succombe.

— Et qui vous dit que j'aime M. de Grige, Emmanuel T

— Vous n'aimez pas cet homme ?

— Hélas I murmura Marie.

— Vous ne l'aimez pas 1 s'écria Emmanuel, et, pour être à lui, TOUS avez brisé mon bonheur et ma vie : quelle femme êtes-vous donc, ^ous qui vous donnez sans amour ?

— Emmanuel, sanglota Marie en se jetant aux genoux de M. de Bryon et en étendant les mains vers lui, non, je n'aime pas M. dr Grige, je ne Tai jamais aimé ; je me suis donnée sans savoir ce que je fais&is, dans un moment de doute, d'ingratitude, de folie; Dieu s'était retiré demoi, sans aucun doute. A partir de ce jour, l'amour que j'avais pour vous a grandi en moi, et j'ai souffert tout ce que le remords peut faire souffrir, et cela, Emmanuel, je vous le jure, ^r la tombe de ma mère et sur le berceau de notre enfant.

— Notre enfant I fit Emmanuel avec emportement. Et qui me dit, madame, que votre enfant soit le mien ?

Marie poussa un cri et cacha son visage dans ses deux mains ; elle ne trouvait plus de paroles pour combattre un pareil doute. Emmanuel était un cœur si loyal qu'il regarda comme un sacrilège d'avoir porté le soupçon sur les premiers jours de son amour et de son bonheur. Il se sentit dans l'âme un mouvement de pitié pour la pauvre femme, que ce soupçon anéantissait ; il se repentait de ce qu'il venait de dire comme d'une lâcheté.

Marie se releva, et, s* appuyant de la main contre le mur, elle se dirigea vers la porte. Elle était si faible et si chancelante, que M. de Bryon eut peur qu'elle ne tombât. Il fit un pas, en étendant la main vers elle.

— Merci, dit-elle, oh t j'aurai la force de quitter cette maison, j'ai bien eu la force de vous tromper, vous avez bien eu la force de me dire ce que je viens d'entendre.

Et comme si l'effort qu'elle venait de faire pour se lever l'eût épuisée, Marie, avant de toucher la porte, tomba presque anéantie sur une chaise.

— C'est juste, disait-elle, je vous ai trompé une fois, j'ai pu vous tromper toujours. Quelle terrible punition il y a pour moi dans vos demièrep. paroles, Emmanuel ! J'ai la mesure maintenant de ce que l'âme peut supporter sans succomber. Quelque douleur que me garde l'avenir, je ne souffrirai jamais autant que je vieijs de souffrir.

Emmanuel regardait cette femme, et il sentait tout son ressentiment se fondre sous sa douleur.

— .Elle ne l'aimait pas !... répétait-il tout bas. Dites-moi, Marie, s'écria-t-il tout à coup, dites-moi que vous aimiez cet homme, car c'est horrible à penser que vous n'avez môme pas cette excuse I

— Non, Emmanuel, répondit Marie avec cahne, je ne l'aimaii

d'une fbhme 305

pas. je ne l'ai jamais aimé ; et je vous aime, vous, plus qu'au pre* mier jour. J'ai été folle un instant, voilà tout.

Il y avait tant démérité dans l'accent des paroles de Marie, qu'Emmanuel s'écria:

-^ Mon Dieu I mon Dieu ! pourquoi faut-il que l'on demande compte à r&me des fautes du corps ? car je l'aime toujours, cette femme, et cependant elle ne peut plus être à moi.

Et Emmanuel, ému, désolé, pleurant, tomba les coudes sur la table et la tête dans ses mains.

Marie avait surpris ce moment d'attendrissement. Elle s'approcha doucement de son mari, s'agenouilla et posa ses bras sur les genoux d'Emmanuel ; puis, joignant les mains, elle lui dit avec un regard suppliant :

— Emmanuel, au nom de votre mère*, qui m'a révélé mon amour pour vous, au nom de tout ce qui vous est cher, pardonnez-moi. J'enfermerai ma vie dans un couvent, je prierai le jour et la nuit, j'userai sous le cilice la trace de mon péché, je mourrai dans les tortures du corps et de Tàme en souriant; mais, au nom de Dieu qui nous écoute, pardonnez-moi, Emmanuel ; pardonnez-moi, et ne vous battez pas avec cet homme.

— Pauvre créature, fît Emmanuel en passant sa main dans les blonds cheveux de Marie, pauvre enfant qui as à peine Tàge de la femme et qui demandes déjà un pardon. Marie appuyait son front contre le bras de son mari, et le contemplait avec amour.

— Pourquoi ne peut-on pas retrancher de sa vie les jours que l'on en voudrait effacer ? reprit Emmanuel. Oui, je te pardonne, enfant; ai-je le droit de maudire, moi? Oui, je te pardonne les huit jours que j'ai souffert pour les deux années de bonheur que je te dois. Je mourrai jeune et à cause de toi, c'est vrai, mais je mourrai ayant aimé. Sans toi, sans doute, j'eusse vécu, mais ma vie n'eût été qu'un chemin difficile et tortueux où j'eusse trébuché incessamment sous le poids de mes passions, et que tu as aplani avec ton amour.

— ^ Mourir, mon Dieu 1 répétait Marie, qui vous force à mourir?

— Il le faut, vois-tu bien, pour toi, pour moi, pour notre enfant. Si je vis, le fantôme de ces malheureux jours sortira malgré moi du passé et se dressera entre nous. Je connais le cœur humain, pauvre enfant; si sincère que soit mon pardon, quelque volonté que j'aie d'oublier, il y aurait des jours où je te maudirais, toi. Dieu et la vie. Oh t non, je t'aime trop pour vivre.

— Vous m'aimez, Emmanuel, s'écria Marie, et vous voulez que je vous laisse mourir, et vous ne voulez pas qu'à l'aide de ce mot J'essaye de renouer l'avenir et W pa^sé ! Vous m'aimez, vous me le

806 LE ROUAK

dites à moi, à celte heure/après la faute que j'ai commise, et vous ne voulez pas que cet aveu me fasse forte contre touti Vivez, Emmanuel vivez, et après ce que vous venez de me dire , vous aurez le droit de me maudire, de me tuer, sans que j'aie le droit de me plaindre* Vivez, et si vous le voulez, je serai morte pour lemondC; vous me garderez chez vous comme une étrangère, dans un coin. De temps en temps, vous me laisserez voir ma fille, et je prierai Dieu pour vous; ou, si vous l'aimez mieux, vous aurez votre enfant à vous tout seul, car moi, qui ai failli, je pourrais la corrompre, même avec mon regard. Nous nous exilerons à des milliers de lieues d'ici. Rien, là où vous serez, ne vous rappellera le monde que vous aurez quitté. On ne saura ni ce que je suis, ni ce que j'ai été. Le temps passera. Je vieillirai. Il ne restera rien en moi de la femme, que la mère. Vous oublierez ma faute, et un jour vous me tendrez 4a main, quand je ne serai plus reconnaissable, quand mes jolies seront creusées, quand mes cheveux auront blanchi

— Non, Marie, quand un homme a été aimé de toi comme je l'ai été, il doit être le seul ou mourir. Ce duel aura lieu, il le faut. Sois forte, Marie, et écoute-moi : si je succombe, tu me feras faire une tombe solitaire ici, puis tu partiras pour la France, tu iras à Auteuil, rue de la Fontaine; tu trouveras une femme nommée Jeanne Boulay à qui tu remettras cette lettre, c'est f ordre que je lui donne de te rendre ma fille, car c'est à elle que je l'ai confiée. Tu diras à ton père qu'avant de mourir je t'ai pardonné; et pour te soustraire à un monde qui te demanderait peut-être compte d'une action dont, après moi, tu ne devras plus compte qu'à Dieu, tu partiras a.vec Marianne, le comte, s'il veut t' accompagner, et Clotllde. Vous irez en Suisse; là tu achèteras une petite maison, avec un lac devant, avec des montagnes derrière, avec le plus d'immensité possible autour d'elle, afin que l'âme de l'enfant puisse croître directement sous le regard du Seigneur. C'est ainsi que je voulais continuer notre vie, une fois mes rêves d'ambition réalisés ou disparus : Dieu ne le veut pas, que sa volonté soit faite. Au lieu d'être cinq au foyer, vous serez quatre, et en rapprochant un peu les chaises, on ne verra pas qu'il y a une place vide.

— Les mots que j'entends sont-ils possibles? murmurait Marie. Mais, fit-elle toui à coup avec ce besoin d'espérer que Dieu a mis au fond de tous les cœurs, qui vous dit que vous succomberez?

— Oh 1 ne me demande pas ce que je ferai si je survis, car le rêve du bonheur qui m'attendrait encore ferait mon âme lâche au dernier moment; car j'oublierais peut-être ma haine dans l'espoir de la vie, et je lui pardonnerais peut-être comme à toi, pour ne pas jeter de sang sur le passé.

D'UNE VESfME 307

En ce moment, trois heures du matin sonnèrent.

— Dans une heure, fit Emmanuel en se levant, la yolonUS de Dieu sera faite. Et maintenant adieu, Marie, car il faut que je parte.

Mffl« de Bryon se releva en sanglotant. Il n'y avait rieu à répondre au ton dont Emmanuel avait parlé.

Emmanuel avait besoin de consoler celte grande douleur.

— Souviens-toi de Clotilde, lui dit-il; sois forte; à Theure suprême, Tâme se dégage des liens et des préjugés de la terre : il n'y a plus ici de pécheresse et de juge, il y a un homme qui sent qu'il va mourir; il y a une femme qui va rester veuve et expier avec tout son avenir la faute d'un jour. Viens dans mes bras une dernière fois, Marie, et quittons-nous.

Marie se précipita sur le sein d'Emmanuel, qui l'y pressa quelques instants.

— Adieu ! lui dit- il tout à coup.

Marie, sans pouvoir répondre une parole, chancelante comme un être ivre ou fou, se dirigea vers la porte ; mais à peine l' eut-elle ouverte, qu'elle tomba sur ses genoux en poussant un cri : elle n'avait plus la force de marcher.

Emmanuel appela Marianne, qu'il savait avoir accompagné Marie. La pauvre femme se jeta aux pieds d'Emmanuel :

— Pardonnez-moi, monsieur, lui dit-elle.

— Vous avez fait ce que vous deviez faire, Marianne, lui dit-il en lui tendant sa main qu'elle porta à ses lèvres. Prenez soin de votre enfant, et donnez-lui du courage.

Marie s'appuya sur Marianne et se traîna jusqu'à sa voiture, at fond de laquelle elle se jeta en pleurant.

Qui peut savoir les mystérieuses prières de l'âme, lorsque deux heures seulement peut-être la séparent de l'étemité? Qui peut savoir ce qu'à .^homme qui voit la mort s'approcher la vie pei^t rappeler de touchants souvenirs et promettre d'espérances dorées? Dans ces moments-là, le plus brave, celui qui va froideraeni et sans peup affronter sur le terrain la pointe d'une épée ou la balle d'un

308 LE ROMAir

pistolet, a sans doute des frissons instantanés et des terreurs secrètes, lorsqu'il voit le bonheur qu'il aurait pu avoir sur cette terre augmenter encore son éclat et son rayonnement de Tombre inconnue oui l'environne.

Emmanuel en était là. Lui, si fort la veille, lui qiiî appelait la mort, il la craignait presque maintenant. Il ne croyait plus, en arrivant à Florence, à la possibilité d'une joie, et la vue de sa femmr. en réveillant son cœur, lui avait rendu une espérance.

La faute de Marie pardonnée était moins grande ; le présent et le passé pouvaient s'oublier; l'avenir s'éclairait de nouveau; tout cela devenait tout à coup possible à l'esprit d'Emmanuel ; mais il fallait pour cela qu'à six heures du matin il vécût encore. Ces pensées avaient courbé M. de Bryon sur sa chaise, et, le front appuyé sur sa main, il pensait à toutes les choses qui peuvent désoler ou affaiblir l'àme dans ces moments solennels. Cependant, rappelé tout à coup à la réalité par une horloge lointaine qui sonnait trois heures trois quarts, Emmanuel se leva, et, passant une dernière fois la main sur son front, il redevint calme eX fort. Alors il s'approcha de la glace; il était pâle, mais il souriait. II s'habilla de noir comme pour un deuil ou une fôte; car nous avons, dans nos goûts peu raisonnés, le même costume pour la fête que pour le deuil^ comme s'il était tacitement convenu que toute joie cache une douleur; puis il prit son manteau et se dirigea à pied, car l'air lui faisait du bien et la nuit était belle, verb ^a petite maison où le duel devait avoir lieu.

Pendant ce temps, Léon avait voulu avoir une dernière entrevue avec Marie ; mais il avait en v^n frappé chez elle, et son domestique lui avait dit qu'elle était partie avec Marianne, emportant tout ce qui lui appartenait, et disant qu'elle ne reviendrait plus.

Sur la place du Dôme, Léon trouva la voiture qui l'attendait, et qui se mit en route dès qu'il fut monté dedans. Une voiture suivait celle du marquis. Dans cette seconde voiture étaient Marianne et Marie. Ce fut un voyage douloureux pour les deux femmes. Marie, en face de ses souvenirs, de S)Bs craintes et de ses espérances homicides, car souhaiter la vie d'Emmanuel c'était souhaiter la mort de Léon, sentait que sa conscience se chargeait d'un poids énorme.

— Et il t'a pardonné 1 disait Marianne qui tensdt la tête de Marie sur son sein.

— Hélas ! j'eusse préféré qu'il me tuât, car, à cette heure, je ne souffrirais pas ce que je souffre.

Et les deux femmes, dans les bras l'une de l'autre, priaient cl pleuraient en même temps.

' - Et ton père? hasarda Marianne.

I d'une FEftniis 399

— Ahî ne me parle pas de mon père, réponrlil Marie en pâlissant encore ; mon pauyre père I Je n'ai pas osé lui écrire en parlant. Je n'ai pas osé prononcer son nom devant Emmanuel, et chaque jour j'ai prié d'abord pour lui, car ce que je souffre n'est rien à côté de ce qu'il a dû ôt de ce qu'il doU souffrir. Croi&-tu que mon père m'ait maudite, Marianne?

— Il t'aura pardonné ; il t'aimait tant. Espère! ^

— Il m'aimait! et en échange de cette affection profonde, mimuable dans ce monde, éternelle dans l'autre, c'est l'abandon, c'est la tristesse, c'est l'oubli que je lui ai donné, comme j'ai donné à Emmanuel, en échanjge de son amour, le déshonneur et la honte ! Oh ! Marianne, Emmanuel et mon père peuvent me pardonner. Dieu me pardonnera peut-être; mais moi, je ne me pardonnerai jamais.

— Voyons, mon enfant, calme-toi, disait la vieille femme.

— Yois-tu, Marianne, reprenait Marie, si Emmanuel revient, il m'accompagnera aux pieds de mon père, qui, voyant son pardon, me donnera le sien, sans doute; mais s'il ne revient pas!

Et Marie se tordait de douleur, d'angoisses et de remords^ dans les bras de sa nourrice.

— S'il allait être tué ! tué ! comprends-tu ? c'est affreux ! tué par moi, qui l'aime 1 tué pour moi^ qui l'ai trompé !... Mort, inanimé, pâle^ lui, Emmanuel, c'est impossible ! Je ne le verrais plus 1 son regard si noble ne se fixerait plus sur moi ! sa bouche serait froide, son cœur njs battrait plus !... Oh! Marianne, dis-moi qu'il est impossible que cela soit, et que Dieu ne permet pas de semblables choses 1

Marie était haletante, égarée, folle.

— Depuis combien de temps sommes- nous en route? dit-elle tout à coup.

— Depuis un quart d'heure.

— Déjà ? Mais nous approchons alors ?

Et elle recommençait à pleurer.

— Dis-moi, Marianne, car il fallait que Mane parlât, sa pensée l'étouffait ; dis-moi, et elle essuyait ses yeux pour paraître calme, toi qui m'as vue naître, toi qui sais mieux la vie que moi, crois-tu que je puisse être heureuse encore dans ce monde? dis-le-moi franchement, parle avec ton expérience, et non avec ton cœur.

— Oui, ma fille bien-aimée : que Dieu te pardonne, et tu seras beureuse encore.

— Ainsi^ tu as vu d'autres femmes aussi coupables que moi à qui Dieu pardonnait ?

— Dieu n'est rigoureux qu« pour qui ne se repent p93, mon

enfantf mais lorsque le repentir dépasse la faute, il pardonne ; ei jamais repentir ne fut plus sincère ni phis grand que le tien. Espère donc.

— Oui, j'espère, parce que je prie ; etpuis, n'estrce pas, il y a des bonheurs qui ne peuvent se détruire ainsi tout à coup ? J'étais si heureuse, et cependant c'est à peine si je m'en souviens ; j'ai tant souffert depuis I Mais lorsque je parviens à oublier le présent, lorsque Dieu permet que le passé se représente à mon esprit comme un rêve, je ne puis croire au malheur à venir. Quand je me rappelle ma ï»etite chambre à côté de celle de Clémentine, chez M"* Duvernay, je me dis : « J'ai tant prié Dieu à cette époque où j'avais l'âme sans tache, qu'il doit, lui, le souvenir éternel, se rappeler mes prières passées, et, dans la balance de la justice, les mettre sur le plateau de sa clémence en contre-poids de ma faute. » Notre vieux curé, continuait Marie, dont les larmes s'étaient un peu arrêtées, notre vieux curé me l'a dit la dernière fois qu'il m'embrassa : « Priez, priez, mon enfant, pour que le trésor de vos chastes prières s'amasse aux pieds du Seigneur, et qu'au jour de la souffrance il se souvienne de vous. » Puis tu arrivas, toi, Marianne, et tu nous emmenas, Clémentine et moi. Elle est heureuse, elle, j'eû suis sûre. Candide enfant du ciel, elle n'a jamais soupçonné le mal, et tout a gardé autour d'elle sa sérénité ; tandis que moi, qui priais pour les autres, c'est pour moi maintenant que les autres doivent prier.

— Vois-tu, Marianne, continuait Marie, si Dieu permet qu'Emmanuel vive, je partirai avec lui ; je le mènerai dans l'église où prêchait notre vieux confesseur, et si ce bon prêtre n'est pas mort, je lui dirai de parler à mon mari de ce que j'étais autrefois, pour lui faire Oublier œ que je suis. Je le mènerai à ma chambre de pensionnaire ; je me ferai reconnaître par toutes les enfants, petits anges qui me croiront encore leur sœur, et dont le baiser me lavera. Je m'épurerai aux souvenirs de mon enfance et de ma pureté, et je jetterai sur ma faute tant de prières et de vertus, que, comme le cadavre sous les fleurs, elle disparaîtra.

Marie, un peu plus calme, se rejeta au fond de sa voiture. Bile ne pleurait plus, mais elle priait toujours,

— Tu verras, Marianne, comme je serai bonne, comme j'aimerai ma fille ; je recommencerai une nouvelle vie ; je suis jeune, j'ai vingt ans à peine, j'ai tout l'avenir pour me racheter, n'est-ce pas? Puis, j'ai ma mère qui parle de moi à Dieu. Oui, Marianne, tu as raison, je puis peut-être encore espérer.

Pendant ce temps, la route se faisait. Marie regardait machmalèment au dehors. La lune, dégagée de nuages, éclairait la cam*

d'une fembie 311

pagne d'un reflet presque aussi clair que notre soleil du Nord, ei M™* de Bryon suivait des yeux et de la pensée cette majestueuse sérénité de la solitude et du silence. Il lui semblait qu'à travers cette nuit transparente, et au milieu de cette plaine déserte, sa prière montait plus pure et plus directe au ciel, et que Dieu était sans colère comme le firmament sans nuage; elle en arrivait presque à oublier d'où elle venait et où elle allait. Tout à coup, il lui sembla que la voiture ralentissait sa marche.

— Mon Dieu t dit-elle en pâlissant et en prenant la main ^e Marianne, nous sommes arrivées.

Marianne se pencha à la portière, et vit au loin la première voiture arrêtée, c'était celle de Léon. Cette halte avait rappelé toute la vérité à Marie. Elle s'agenouilla dans la voiture.

— Seigneur, dit-elle en joignant les mains et en priant vite, comme pour que sa prière arrivât à Dieu avant qu'un malheur eût eu le temps de s'accomplir, vous qui connaissez les innocents et les coupables, ne punissez et ne tuez que moi ; car moi seule suis coupable.

Puis, les mains jointes toujours, elle fixa les yeux sur la campagne ; elle vit Léon descendre de voiture, parler au postillon, et, enveloppé de son manteau, se diriger vers une maison isolée au milieu de la campagne et perdue dans les arbres. C'était pour Marie un spectacle étrange que cette orabre marchant dans la nuit pour recevoir ou donner la mort. Elle se frappait la poitrine. Marianne, agenouillée, pleurait et priait comme elle.

Emmanuel attendait dans le jardin ; il monta les quatre marches d'un perron, ouvrit une seconde porte que, comme la première, Léon referma après être entré. Alors M. de Bryon passa dans une salle du rez-de-chaussée où se trouvait une table avec ce qu'il fallait pour écrire, deux chaises et une horloge. M. de Bryon posa sur la cheminée sa botte de pistolets. Léon en fit autant. M. de Bryon ôta son chapeau^ Léon se découvrit. Une lampe éclairait la scène. Pas un mot n'avait été échangé entre les deux hommes. -Ce fut Léon qui le premier rompit le silence.

— Monsieur, dit-il, j'ai été forcé de manquer à une des conventions.

— A laquelle? fit Emmanuel.

— Je n'ai pu amener M"*» ce Bryon avec moi, elle n'était pas ebez elle.

— Je le sais.

— Vous le savei ?

— Je l'ai vue.

Léon pâlit.

— Et puis-je savoir où vous Tavez vue, monsieur f

— Chez moi. Elle est venue me demander de ne pas me battre avcjc ^ous, et, comme vous le voyez, elle ne Ta pas obtenu ; elle m'a alors demandé mon pardon, et, comme elle vous le dira peutêlre, je le lui ai donné.

Léon s'inclina.

— Maintenant, monsieur, reprit Emmanuel, vous vous rappelez bien les autres conditions du combat?

. — Oui.

— Voici le papier qui constate, si je suis tué, que ma mort est volontaire. Lisez-le.

— C'est inutile, monsieur, votre parole me suffit,

— Voici en outre lesdeux clefs, celle de la maison, qui est la plus petite, et celle du mur. Si c'est vous qui survivez, vous les jetterez après vous en être servi. J'ai les pareilles dans ma poche, et l'on croira, en les retrouvant sur moi, que je me suis enfermé.

Léon fit signe qu'il comprenait.

— ■ Voici, reprit Emmanuel, du papier, des plumes et de l'encre. Si vous avez 4 écrire, faites-le, nc-us avons encore cinq minutes.

— Je n'ai rien à écrire, monsieur, fit Léon, et je suis à vos ordres.

— Vous avez vos pistolets ?

— Oui, monsieur.

— Un seul est chargé ?

-.Oui.

— J'ai les miens, nous allons tirer au sort desquels on se servira.

Emmanuel tira quelques louis de sa poche et les couvrit de sa main sur la table.

— Parlez, monsieur, dit-il.

— Face, fit Léon d'une voix émue.

Emmanuel leva la main et regarda. Léon avait gagné. Les louis restèrent sur la table. Au moment d'ouvrir la boite, M. de Grige s'approcha d'Emmanuel.

-^ Monsieur, lui dit-il, votre volonté est irrévocable ?

— Irrévocable.

— Cependant, monsieur, si, au lieu de vous regarder comme un adversaire, je vous regardais comme un juge ; si je vous disais : « Je fus infâme et j'ai peur, non pas de mourir, vous le savez, mais de vous tuer. J'ai déjà assez d'un sacrilège, car j'ai trompé votre amitié, je tremble de commettre un crime, » que me répondrie»vous, monsieur ?

— Je vous répondrais qu'en eÇet vous êtes un lâche, monsieur.

D^UNE FEMME oi3

Léon se contint.

— Si je vous disais, reprit-il : « Je vaisquilter Tllalie, laFrance ; j'irai assez loin pour que vous me croyiez mort. Si je reparais devant vous, vous me tuerez ; mais n'accomplissons pas cet étrange duel, car, si j'y survivais, je n'oserais plus, le cœur chargé de ce double crime, les mains teintes de votre sang, me présenter devant Dieu, » que me répondriez-vous ?

— Je ne vous répondrais pas, monsieur.

— C'est bien, alors, je vous obéirai ; mais Dieu m'est témpîn que je craignais, non d'être tué, mais d'être homicide, et que la mort, si elle me vient de vous, je l'attendrai avec calme et la recevrai comme un pardon.

En disant cela, Léon ouvrit sa boite de pistolets,, les mit tous deux sur la table, et jetant un mouchoir dessus :

— Choisissez, monsieur, dit-il.

Emmanuel en prit un au hasard et regarda l'horloge.

— Il est cinq heures moins une demi-minute, dit-il, nous allon» nous mettre chacun à un bout de cette table, et lorsque le premier coup de cinq heures sonnera, nous ferons feu.

Ils se placèrent comme Emmanuel l'avait dit. Pendant ce temps, Marie, à genoux, attendait. Tout à coup il lui sembla que le vent qui venait lui apportait le bruit sourd et voilé d'une détonation. Elle saisit la main de Marianne.

— As-tu entendu? dit- elle d'une voix mourante.

— Oui, fit Marianne à travers ses larmes et sa prière. . — Mon Dieu I s'écria Marie, que va-t-il arriver.

Cinq minutes se passèrent, cinq siècles pendant lesquels la malheureuse femme souffrit tout ce qu'il est possible à une créature humaine de souffrir.

Au bout de ce temps, il lui sembla voir une ombre ouvrir et refermer la porte de la maison.

— Vois- tu ? dit- elle à Marianne

— Oui, fit celle-ci.

— Lequel ? ,

— Je l'ignore. * £n effet, malgré la transparence de la nuit, il était impossible

ae distinguer à pareille distance. Seulement, les yeux de Marie étaient rivés à celte ombre qui semblait plutôt fuir que marcher. A mesure que cet homme avançait, Marie se reculait en arrière et comprimait son front avec ses deux mains, comme si elle eût craint de devenir folle. Un voile passa sur ses yeux, elle crut t|u'elle allait mourir ; mais elle les rouvrit aussitôt et vit à vingt pas d'elle^ éclairée par la lune, la tête p&le de Léon. Elle poussa un cri hor»

nble, déchirant, et tomba à la renverse dans les bras é('. M:^

nanne.

Lorsque M"* de Bryon reprit connaissance, elle était appuyée contre un arbre de la route; les deux voitures avaient été congédiées, afin que celle scène n'eût d'aulres témoins que les témoins intéressés, et Léon était auprès d'elle.

— Parlez, monsieur, partez I fut le premier mot de la pauvre femme en rouvrant les .veux et en reconnaissant le meurtrier de son mari.

— Je vai« m'<51oigner , modame, répondit Léon d'une voix émue et grave à m l'ois ; car je sais qu'à partir de ce moment, nous ne devons, nous ne pouvons plus nous revoir ; mais auparavant, il faut que je me justifie du crime dont vous m'accusez. Avant de toucher les armes apportées pour le combat, j'ai offert à M. de Bryon de partir, de m' exiler, de faire tout ce qu'il ordonnerait pour éviter les chances de ce duel. Il a refusé; il a répondu par deux insultes à mes deux propositions. A sa place, j'en eusse fait autant. Il a pris un pistolet, moi l'autre. Au moment indiqué, il a tiré, tandis que ma main à moi restait inrimobile. Il avait le pistolet non chargé. J'ai désarmé le mien, je l'ai reposé sur la table, et j'ai dit à votre mari, madame ; « Rien ne me forcera à vous tuer. » Alors il a pris ce pistolet et m'a dit : « Quand on peut donner le déshonneur, on peut donner la mort. La vie que vous me laissez comme une aumône serait une honte. Vous êtes libre de ne pas me tuer, mais je suis libre de mourir. » El avant que je pusse faire un mouvement, il s'était brûlé la cervelle. Ce que je viens de vous dire, madame, je jure sur la tombe de ma mère que cela est vrai.

Et Léon, sans ajouter une parole, s'éloigna de Marie et se perdit sur la route.

— Il n'a pas eu le courage de vivre, murmura M"** de Bryon i il ne m'aimait donc pas?

— Il t'aimait trop, répondit la vieille femme.

— Suis-moi, Marianne,

/ d'une femme 315

Et Marie se dirigea vers la maison où venait d'avoir lieu le duel. Le jour commençait à poindre, et une ligne blanche courait sur la plaine. L'air était frais, et cependant le front de Marie était brûlant. Arrivée à la porte de la maison, Marianne s'arrêta.

— Je n'oserai pas le voir, dk-elle, laisse-moi prier ici.

Marie suivit seule le môme chemin que Léon. On eût dit un spectre, tant elle était sombre ; on eût dit un marbre, tant elle était pâle. La porte de la chambre où le duel avait eu lieu était restée entr'ouverte, et la chambre était éclairée par la lampe. Marie s'arrêta un moment. Son émotion l'étouifait. Enfin elle se dit : « Il le faut 1 » et elle poussa cette porte.

Elle ne vit rien d'abord que la table, sur laquelle elle s'appuya ; mais, en avançant, elle vit Emmanuel qui était tqmbé la tête sur une chaise, et dont les bras pendaient, sans vie et sans mouvement. Haletante, elle s'avança et s'agenouilla auprès du cadavre, elle leva timidement les yeux sur ce visage qu'elle n'avait pas osé regarder. La balle avait défiguré Emmanuel, un peu de sang se montrait à l'orifice du trou qu'elle avait fait, et la contraction de la mort avait séparé les lèvres, verdi les joues, terni les yeux. Avec un courage dont elle ne se serait pas crue capable, Marie posa la main sur le cœur de celui qu'elle avait tant aimé. Ce cœur, qui depuis deux ans n'avait battu que pour elle, était éteint, bien éteint.

— Mort ! dit-elle.

Et elle se jeta sur le <iorps d'Emmanuel, dont la tête roula à terre et rendit ce bruit sourd que rendent les cadavres quand on les frappe, et qui prouve que la vie n'est plus là pour ressentir la douleur. Marie se recula épouvantée à ce bruit, et se précipitant vers ^ porte, elle appela de toutes ses forces Marianne, qui courut à elle et la reçut à moitié morte dans ses bras.

— Fuyons I fuyons ! s'écria-t-elle d'une voix affaiblie.

Et elle marcha au hasard dans la campagne, ne pouvant s'empêcher de se retourner de temps en temps pour voir si la maison qu'elle venait de quitter, et qui était devenue une tombe, ne la suivait pas.

— Tu comprends bien qu'il faut que je meure maintenant, répétait-elle à Marianne d'une voix saccadée et les lèvres tremblantes de fièvre.

— Et ton père, et ta fille I lui disait Marianne, que Dieu avait évidemment mise auprès de Marie pour la soutenir.

M™« de Bryon ne répondit rien et continua de marcher. Après une heure de marche, elle arriva à une petite maison précédée de pampres et de viisnes en treilles et où elle entra, épuisée de fatigue

et de douleur; Les gens qui habitaient cette maison recueillirent Mme <ie Bryon et s'eiiipressèrent autour d'elle. Elle demanda un verre d'eau et pria qu'on allât lui chercher immédiatement une voiture et des chevaux. Le sol où elle marchait lui brûlait les pieds* £lle voulait fuir les lieux où le drame de sa vie s'était accompli, comme si en les fuyant elle eût pu fuir le souvenir. Par moments ^ elle se sentait devenir folle.

— Et mon père, qu' est-il devenu î s'écria-t-elle ; lui aussi il sera mort f Elle offrait sa fortune au postillon pour qu'il la transportât en un instant là où son cœur avait hâte d'être, car elle s'était remise en route. Puis, tout à coup, elle voulait revenir sur ses pas.

— J'ai abandonné son pauvre corps, disait-elle en pensant à Emmanuel , ce que j'ai fait est infâme t Je n'ai même pas donné à sa mort la consolation d'une tombe. Il ne m'eût pas abandonnée ainsi, lui, si c'étaittmoi qui fusse morte.

Et Marie se cachait les yeux, car Emmanuel défiguré, sombre et menaçant, se dressait devant elle.

— Mais je serais morte, vois-tu, continuait-elle, si fêtais restée là-bas, morte sans embrasser ma fille! Quand j'aurai accompli ces deux devoirs, je reviendrai, je chercherai la tombe solitaire que l'on aura creusée pour Emmanuel, je m'y coucherai à côté de lui.

Des jours se passèrent. Marianne et M"** de Bry /i arrivèrent àParis. Il semblait à Marie que, quand elle passait, tout le monde se retournait pour la montrer au doigt. Elle voulait aller chez son père ; mais, une fois arrivée, elle n'osa se présenter et envoya Marianne chez M. d'Hermi ; pendant ce temps elle allait prier sur la tombe de la comtesse, à la mémoire de laquelle elle voulait demander un peu de courage.

Marianne revint trouver Marie au cimetière et lui dit que la maison de la rue des Saint- Pèfes était déserte, qu'elle n'avait trouvé que le vieux portier, qui l'avait regardée d'un air sinistre et lui avait répcudu que le comte habitait le Poitou depuis la mort de sa fille. •

— Il me croit morte 1 pensa Marie ; nous allons partir pour le château, dit-elle à Marianne.

Et le soir même elles partirent. Le lendemain elles étaient arrivées. A mesure qu'elle s'avançait vers les lieux qui avaient vu son enfance, la pauvre femme sentait son cœur se serrer ; elle voyait de loin les tourelles élancées du château de son père et les toits pointus diaprés de pigeons et de tourterelles s' envolant un à im et î^égrenant, pour ainsi dire, dans l'air. Elle passa devant la fiiaison d'Emmanuel ; les voleis étaieiH fani^és, le jardin était silencieux :

d'une F£MMB 317

on eût dit un sépulcre. Elle se signa comme devant un lieu saint, et continua sa route, n'osant regarder en arrière, de peur que l'ombre de son mari n'apparût au seuil de la maison. Elle arriva au diâteau paternel ; elle reconnut tout ; il y avait à peine un an qu'elle l'avait vu pour la dernière fois ; mais elle calculait par let événements et non par le temps, si bien qu'elle croyait tout trouver en ruines. Elle s'arrêta un instant près de la griUe, regardant à travers les barreaux toutes les cboses qu'elle n'aurait jamais cru devoir regarder ainsi.

Une première teinte de pnntemps, dorée d'un rayon de soleil, riait dans les arbres du parc ; des biches et des daims broutaient tranquillement, comme s'ils eussent compris que personne ne les troublerait plus; deux cygnes blancs, et que, jeune ûlle, Marie avait bien souvent caressés d'une main tandis que de l'autre elle leur donnait la mie de pain rapportée du déjeuner, se promenaient coquettement dans la pièce d'eau, mirant avec amour leur cou blanc comme la neige et flexible comme l'épi ; mais pas une créature humaine n'animait ce paysage, sur lequel semblait peser, malgré tout, un voile de tristesse et d'abandon. Elle sonna. Un domestique inconnu vint ouvrir et sembla regarder les visiteuses d'un air inquiet; il tenait la porte comme s'il eût dû la refermer sans les laisser entrer. Cet homme semblait ne pas comprendre qu'on sonnât au ch&teau.

— Que demandez-vous, madame ?

— M. le comte d'Hermi? fit-elle.

— Ne savez-vous donc pas, madame, que M« le comte ne reçoit jamais, ou plutôt ne reçoit plus T

— Depuis quand?

— Depuis la mort de sa fille.

M"** de Bryon et Marianne tressaillirent ; c'était la seconde fow qu'on répétait ce mot.

— Mon ami, dit Marianne, faites venir Jean, le jardinier.

— Il n'est plus ici, madame.

— Et Pierre?

— Non plus. M. le comte a renvoyé tous les domestiques qjÊi avaient connu sa fille.

— Il faut que nous parlions au comte.

— C'est impossible; d'ailleurs, il se promène dans le parel cette heure,

— Eh bien I mon ami, dit Marie en tendant sa bourse au do* mestiqua et en lui parlant de sa voix la plus douce, au nom à votre mère, laissez-nous anu-^r r car il y va de mon repos et de celui dtt comte.

^p,il^^^^il^a(Baia^*a*«^^^M^M>rf4F' '^•'i ■• i '■ ' >»^ «tf i ■ > '»

318 LE ROHAK

Il y avait tatit de douleur et de persuasion dans la prière de Mario, que le domestique ouvrit la porte tout à fait, et, sans dire ub mot, laissa passer les deux visiteuses.

Quatre heures sonnaient en ce moment. • — Mesdames, dit le domestique, voilà Theure à laquelle mon Battre rentre dans le château, voulez-vous Tattendre an salon?

— Où va-t-il se rendre ?

— Dans la chambre de sa fille.

— Nous allons l'y attendre.

-— M. le comte a défendu que personne n'y entrât.

— Soyez tranquille, mon ami, dit Marie, votre maître vous pardonnera.

— Alors, je vais vous conduire.

— C'est inutile, nous savons le chemin ; suis-moi, Marianne?

— Marianne I dit le domestique ; vous êtes mademoiselle Marianne?

— Oui.

— Alors, vous pouvez aller où vous voudrez, mademoiselle, car ceux qui étment ici avant moi prononçaient toujours votre nom avec respect.

Les deux femmes montèrent. Marie entra dans sa chambre. Tou« était dans le mên>e ordre : ses cartons de dessins, son chevale étaient où elle les avait laissés. Elle entra dans la chambre voisine, qui était celle de Clémentine, rien n'était changé. Terrible ironie des choses inanimées 1

— Mon père m'aime toujours, dit-elle à Marianne.

Et elle tomba à genoux et pria dans cette chambre, dont la douleur de son père et la sienne faisaient un lieu sacré. Marie écarta tes rideaux et regarda par cette fenêtre d'où elle avait vu une fois son père et Emmanuel partir pour la chasse ; elle aperçut au loin ane ombre qui se dirigeait du côté du château.

— Le voilà, dit-elle à Marianne, et elle mit la main sur son cœur, qui battait violemment. Oh 1 mon Dieu, je vous remerde de ««^avoir gardé mon père.

En effet, le comte s'approchait, mais à mesure qu'il s'avançait^ 19S yeux de Marie s'emplissaient de larmes; M. d'Hermi n'était plus reconnaissable. Couvert de longs habits de deuil, il semblait avoir fieillLde dix années en une seule, ses joues étaient creuses, ses cheveux étaient gris; lorsqu'il sortit de dessous les arbres, un daim épouvanté s'enfuit, et lorsqu'il s'approcha de l'étang, les cygnes ipii venaient au-devant de lui s'arrêtèrent à moitié chemin. Il leur ieta quelques morceaux de pain et se dirigea vers le perron.

d'une fehhe <>10

— Mon pauvre père! disait Marie, comme il est changé I Marianne, continua-t-elle, laisse-moi seule avec lui.

Et elle tendit la main à la nourrice, qui sortit.

Les pas du comte se faisaient entendre sur Tescalier. Marie àià son voile, s'assit devant le chevalet et continua Taquarelle commencée; ellb était assise devant une glace où elle pouvait voir entrer son père. Une minute après, la porte s'ouvrit. La paiivre enfant crut, et même espéra qu'elle allait mourir. Mais son père s'approcha d'elle tranquillement, et lui dit d'une voix douce:

— Que faites -vous là, mon enfant ?

Marie se leva, croyant qu'elle était changée à ce point que son père ne la reconnaissait pas. Le regard du comte était doux et bienveillant, mais avait une fixité étrange.

— Pardon, mon père, dit-elle en tombant à genoux, c'est moi, Marie, votre fille.

Un sourire de doute passa sur les lèvres du comte.

— Pardon, et de quoi, mon enfant, lui dit-il, de ce que vous avez touché aux pinceaux de Marie et voulu achever ce tableau pour me faire croire qu'elle revenait la nuit pour y travailler ? mais je ne suis pas fou, jeune fille, je sais bien que mon enfant est morte et qu'elle ne reviendra pas.

M"* de Bryon recula en pâlissant, elle avait peur,

— Mon père, dit-elle d'une voix tremblante, ne me reconnaisseavous pas ?

Le vieillard fit signe que non.

— Regardez-moi bien, continua-t-clle, je suis votre fille!

— Vous! fit le comte, non, non; j'avais une fille, c'est vrai, mais elle est morte 1 et une grosse larme roula sur le visage du comte, qui baissa la tête.

Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Marie, j'ai tué sa raison comme son cœur. Mon père, mon bon père, conlinua-t-elle en lui pressant les mains et en le faisant asseoir, tandis qu'elle s'agenouillait à ses» pieds, votre fille vous a quitté, c'est vrai, mais elle n'est pas morte ; elle vous aime, elle revient pour vous le dire, elle est à vos genoux, elle embrasse vos mains ; votre fille, c'est moi!

— Vous I dit le comte en regardant Marie avec cette fixité qui épouvantait la jeune femme, vous I oui, vous lui ressemblez, mais comme les vivants ressemblent aux morts et la matière à l'esprit ; oui, je vous connais, c'est vous qui dans mes nuits venez me parler d'elle. Vouf êtes une vision, un rêve, mais vous n'êtes pas ma fille; je n'en avais qu'une, et je sais bien qu'elle est morte.

Marie se leva. Le comte ne fît pas un mouvement. Alors elle oa- ▼rit la porte, les yeux toujours fixés sur son père, tremblant qu'il

ne la rappelât, et elle sortit. Tout répouvantau : la maison semblait, depuis que Biarie avait revu le comte, avoir revêtu une forme nouvelle, bizarre, et se peuplait d'ombres étranges ; et la pauvre enfant, poursuivie par la mystérieuse terreur qu'inspire la folie à la raison, marchait comme dans un rêve, avec la crainte que le corridor n'eût pas de fin et rcscalier pas de marches. Elle avait, elle aussi, depuis quelques jours, l'esprit tellement trappe, qu'elle comprenait la possibilité de devenir folle, et elle courait^ prenant sa tête entre ses deux mains comme pour retenir sa raison prête à lui échapper. Elle arriva ainsi jusqu'à la chambre de sa mère, où Marianne s'était agenouillée.

— Eh bien? dit la nourrice.

— Hélas I fit Marie en tombant sur une chaise presque sam forces.

— E t'a chassée ?

— Il est fou !

— Fou ! s'écria Marianne en recul^jit épouvantée.

— Viens avec moi.

— Où?

— Près de lui^ j'ai peur, fit Marie à voix basse, et si tu n'es là, je mourrai.

Marianne accompagna silencieusement M"^* de Bryon. Gelle-d rouvrit en tremblant la porte de sa chambre ; son père avait changé de place, il ne s'était pas aperçu du départ de sa fille et ne s'apercevait pas de son retour. On eût dit que Marie n'était pour lui qu'une sorte de souvenir, d'image ou de pensée ayant revêtu une forme, et se montrant à la fois à ses yeux et à son esprit sans les préoccuper, tant les yeux et l'esprit du fou étdent depuis longtemps habitués à cette image et à cette pensée. Le comte avait ouvert une des fenêtres qui donnaient sur le parc, et, la main appuyée sur le balcon, regardait, semblable au roi Lear, le soleil se coucher superbement dans son lit de nuages et de pourpre. Les premiers bruits du printemps, chastes dans leur mystère, poétiques dans leur ensemble, saluaient les derniers rayons de l'astre dieu, qui semblait, s'enfonçant derrière l'horizon, quitter notre monde pour aller en éclairer un autre ; sur ce fond rouge se dégradant jusqu'aux teintes vagues de l'opale, les grands arbres découpaient leurs grandes et mélancoliques silhouettes, encore amaigries par les souffles glacés de l'hiver; des corbeaux ayant leurs couvées au sommet des arbres revenaient leur apporter leur pâture trouvée dans la plaine, et volaient rapidement, poussant de temps à autre un cridejme, note lugubre jetée au milieu du silence harmonieux et universel ; les cygnes frileux rentraient dans leur cabine, et une sorte de brouil-

d'une femme 321

lard transparent s'exhalait de V^tang, et, se joignant à celui qui descendait du ciel, obscurcissait peu à peu l'horizon. Le croissant de la lune encore pâle, et quelques étoiles prévoyantes comme des campes à la lumière voilée, chargées d'éclairer le sommeil d'un enfant, s'allumaient déjà au ciel sous le souffle de Dieu, qui berce et couche chaque soir ce grand enfant qu'on appelle le monde.

Marie referma la porte et regarda son père qui émiettait du pain par la fenêtre.

— Que faites-vous, mon père ? dit-elle en s'approchant de lui.

— Vous le voyez, mon enfant, répondit le comte, je donne du pain aux oiseaux, ce sont eux la nuit qui viennent me parler de ma fille, en becquetant ces miettes.

— Vous l'aimez donc,* votre fille? fit Marie en joignant les mains.

— ^e l'aimais.

— Et maintenant ?

— Elle est morte.

— Mais où repose- t-elle?

— Là.

Et le comte mit la main sur son cœur.

Marie voila sa figure dans ses deux mains. Marianne pleurait*, le comte s'assit près de la fenêtre, et continua d'émietter son pain «1 de regarder l'horizon. Marie ^'agenouilla devant lui.

— Monsieur, reprit-elle, entrant dans la folie de son père, j'ai connu votre fille.

M. d'Hermi regarda Marie.

— Vous l'avez connue, dites-vous ?

— Oui.

— Elle était belle, et elle m'aimait.

— Plus que sa vie.

— Je le savais bien, moi ; pauvre enfant I

— Vous la plaignez ? ^

— Oui, elle est morte si malheureusement. C'est une touchante histoire.

— Voulez-vous me la conter?

— Oui, mais je ne la dis qu'à vous, parce que vous, Je vous lime; vous lui ressemblez un peu.

— Oh I parlez, parlez, mon père.

Et Marie prenait les mains du comte, qui les retirai tavee déâance et avec ce regard d'enfant craintif que la folie donne aux yeux de l'homme. M"* de Bryon, la tête pâle et inclinée, avec ses longs cheveux blonds qui tombaient sur ses épaules, semblait un de ces fleurs frêles de l'été qui, tombée» par une pluie d'orage, attendent

322 LE RO:UAN

pour se redresser un rayon de soleil. Le comte se taisait, îl avaîî déjà oublié ce qu'il devait dire.

— J'écoute, dit Marie d'une voix douce.

— Qu'écoulez-vous, mon enfant?

— L'histoire de votre fille.

— C'est vrai, c'est vrai, dit le comte en passant ses mains dans «es cheveux, comme pour rassembler ses idées. Nous sommes •euls ?

— Oui.

Il tournait le dos à Marianne, qui, agenouillée dans le coin le plus sombre de la chambre, écoutait tristement.

— Vous ne la direz pas, cette histoire?

— Non.

— Écoutez, oh ! le monde est bien méchant; vous ne sav^ pas ce qu'il disait?

Marie ne pouvait plus parler. Elle fit signe que non.

— Il disait que ma fille ne m'aimait pas, et qu'elle m'avait quitté; et le monde m'appelait : Pauvre père I comme si une fille pouvait quitter son père pour un autre que pour Dieu. Ce n'était pas vrai, voyez-vous. Ma pauvre Marie m'aimait toujours. Je le sais, et cependant je crus un instant ce que le monde disait; et, ajouta M. d'Hermi en laissant tomber deux grosses larmes de ses yeux sut le front de sa fille, comme c'était ma seule consolation que cette enfant, mon seul bonheur, ma seule joie, je fus bien triste, puis bien malade. Ah! je souffrais beaucoup j allez; j'eus la Qèvre, le délire; mes cheveux devinrent blancs, et moi je devins fou.

— Mon Dieul murmura Marie, ayez pitié de moi.

— Mais cela ne dura pas longtemps, et je me guéris bien vite en apprenant la vérité. Aussi je prie le bon Dieu tous les soirs pour elle, car dans un moment je l'ai maudite ; mais le bon Dieu me pardonne, car dans ce moment j'étais insensé et je souffrais bien. Maintenant, je souflfré encore, et je pleure toujours, mais je ne la maudis plus ; car je sais qu'elle ne m'a pas quitté , mais qu'elle est morte, et que le Seigneur, qui m'aime, permet que la nuit elle descende du ciel et vienne m' embrasser. Quelquefois je la rencontre là-bas sous les arbres; mais quand je m'approche d'elle, elle s'évanouit dans l'air. Dieu la reprend, c'est tout naturel, elle est à lui maintenant, et je suis encore bien heureux qu'il me la laisse voir.

M. d'Hermi, comme s'il eût eu le cerveau fatigué par l'attention qu'il avait donnée à ce récit, se. laissa retomber sur le dos de sa chaise, et se tut, restant les yeux mornes et dans l'attitude d'un Àomme qui pense et ne peut plus parler.

DUNB FEMMB 323

— Oui, elle est morte I murmurait-il.

— Et comment est-elle morte? dit Marie en saisissant les mains de son pore, qui les lui laissa prendre, et en les portant à set lèvres.

— Ne vous Tai-je pas dit, madame ?

— Non, répondit Marie, frissonnant à ce nom de madame qui lui faisait froid au cœur, et qui était comme une punition.

— Je vais vous le dire ; le poète me l'a dit :

— Quel poète?

— Celui de Dieu; aussi son livre ne me quitte pas; je le Ht tous les soirs, figurez-vous...

Il hésita.

— Eh bien ! fit Marie, ne me le direz-vous pas?

— Si, si ; mais il ne faut pas le raconter enlièr<»ment. Figurezvous, elle ne s'appelait pas Marie; elle s'appelait Ophélie.

— Mon pauvre père ! murmura M™* de Bryon. Oh 1 j'aimerais mieux l'entendre me maudire que d'assister à cette folie.

— Ophélie! reprit-il, c'est un doux nom, n'est-ce pas? C'était le sien. La pauvre enfant 1 le poète me l'a dit, et je me le rappelle bien, aimait le fils du roi, le seigneur Hamlet; mais Hamlet était fou comme je l'ai été, et dans un accès de folie, il a voulu me tuer. Ophélie me crut mort, et devint folle à son tour, là pauvre petite t Ses longs cheveux blonds tombaient comme des fils d'or sur ses épaules; elle s'était fait une couronne de foin et de pâquerettes, et chantait d'une voix triste, triste, et toujours en faisant des couronnes. Or, un jour qu'elle en avait fait une, elle vouhit la suspendre à l'arbre qui est là, auprès de l'étang. Son pied glissa, et l'eau, jalouse de ses yeux qui étaient plus purs qu'elle, emporta ma fille bien-aimée et la conduisit doucement à la mort. Pauvre Ophélie! Un cygne est né où elle est mortel — Vous pleurez; cela vous fait de la peine. Si je savais où est sa tombe, je vous y mènerais ; mais je ne le sais pas.

Et le comte se leva et sp promena à grands pas dans la chaîna bre. Il aperçut alors Marianne, qui, le voyant si pâle, le regardait à genoux et avec terreur.

— Quelle est cette ombre t

— Ma nourrice, Marianne.

— Marianne? fît M. d'Hermi. J'ai entendu dire ce nom; mais je ne sais où, autrefois, quand j'étais fou. Adieu! madame, adieu t

Et le comte s'éloigna en chantant un air de ballade.

— Où al^ez-vous? s'écria Marie.

— Je vais dans les corridors ; car voici la nuit, et ma fille vient ' quelque lois errer dans la maison; puis, je vais à la chapelle.

324 , LE ROMAK

— A la chapelle?

' — Oui, j'y ai entendu autrefois un air que je cherche à me rappeler ; mais je cherche vainement.

Et le comte disparut dans Tomhre du corridor.

— J'ai un espoir, dit Marie à Marianne, si c'est un bonheur qu'il recouvre la raison t

— Lequel?

— Je vais lui jouer à la chapelle la musique que je jouûs autrefois, et peut-être me reconnattra-t-il I

— Va, mon enfant.

— Ahl viens avec moi I

Les deux femmes se rendirent à la chapelle. Il faisait presque nuit close. Le comte errait encore dans la maison. Au dernier rayon qui pénétrait par les vitraux, Marie fit le tour de la chapelle, retrouvant un souvenir partout, et s'agenouillant devant ses souvenirs comme devant l'autel. Elle revit la place où, pour la première fois, s'était caché son père ; la porte où elle avait eu une si grande frayeur en s'entendant appeler par sa mère ; et l'ombre pâle d'Emmanuel, qu'elle avait, avec le comte, fait pleurer tant de fois en jouant de l'orgue, passa devant ses yeux, terrible de clémence et de pardon. Tout à coup il lui sembla entendre des pas, et laissant Marianne cachée derrière une colonne, elle alla s'abriter près de l'escalier qui conduisait à l'orgue : le comte ouvrit la porte.

M. d'Hermi monta l'escalier qui conduisait à l'orgue, sans voir Marie. Au reste, comme nous l'avons dit, les derniers rayons du jour n'allaient pas tarder à s'efifacer complètement sous les premières teintes du crépuscule. Le comte paraissait inquiet. Il s'assit devant le piano, et ses doigts, sans mémoire, commencèrent à courir sur les touches, tandis qu'avec cette voix triste et douloureuse de la folie, il cherchait à se rappeler à la fois les notes et les mots du cantique que chantait autrefois sa fille. Cet air était pour le vieillard comme ces musiques enchanteresses qui rappellent un pays aimé, et qui passent entières dans l'esprit, sans que la voix puisse en retrouver le motif : on ferme les yeux, et dans le silence même on entend l'harmonie lointaine telle qu'on l'entendait jadis ; puis, tout à coup, on rouvre les yeux, on croit avoir saisi la chanson aimée, et l'on s'aperçoit, à mesure qu'on cherche à la répéter, que les notes décroissent dans le vague, se brouillent, et qu'elle s'enfuit insaisissable éomme le rêve, impalpable comme les vapeurs Wanrbes du désert, que le voyageur prenait de loin pour quelque iMisis pleine de fraîcheur et d'ombre. Le comte préluda ; fl trouva kien les premières mesures. L'orgue, de sa voix plaintive, les redisait à son cœur et au cœur de Marie ; mais tout à coup l'orgiis

d'une feboib 825

s^ arrêta sur nue note qui vibra longtemps^ puis qui s'éteignit p«u à peu. Alors le comte porta les mains à ses yeux mouillés de larmes en murmurant :

— Mon Dieu t iw.jn Dieu 1 je ne me rappellerai donc pasl

Et il essaya encore une fois des mains et de la voix ; mais la voix de l'homme, comme celle de Tinstrument, s'arrêta de nouveau, et le pauvre vieillard, se levant, descendit Tescalier, se mit à se promener dans la chapelle, cherchant toujours Vair qu'il entendait dans son esprit, et qui s'arrêtait à ses lèvres. Arrivé près de l'autel, il. s'agenouilla devant un grand tableau de la crucifixion, et pria la grande douleur céleste d'avoir pitié de la sienne. Alors Marie monta à son tour l'escalier de l'orgue, et, se mettant à la place que venait de quitter son père, elle fit entendre ce cantique qu'il avait tant cherché et depuis si longtemps.

A cette harmonie inattendue, inespérée, le comte retourna d'abord la tête, croyant, au milieu de sa folie, que c'étaient seulement los SOBS qu'il poursuivait dans le lointain qui se rapprochaient de lui, qui se faisaient plus forts, et qu'il entendait avec sa mémoire; mais l'orgue, retrouvant la musique oubliée sous les doigts de la jeune femme, frémissait avec tant de douleur et de charme à la fois ; l'harmonie sainte et religieuse, qui se répandait dans la chapelle comme une atmosphère nouvelle, était pour ainsi dire si palpable, la voix qui raccompagnait était si vibrante de poésie et de tristesse, que ce ne pouvait être un rêve, et qu'il n'y avait qu'un ange, hé de l'âme de Marie, qui pût, exauçant la prière du comte, descendre du ciel pour lui apporter la consolation de cette réalité. Le pauvre fou, à genoux, les mains jointes, écoutait, la respiration interrompue, comme s'il eût craint que le moindre soufQe fit évanouir la céleste mélodie qui venait de se réveiller.

Par un effet ordinaire des émotions fortes et puissantes, une sorte d'extase s'était emparée du comte ; toutes les facultés cérébrales semblaient s'être concentrées sur un sens, l'ouïe, et avoir abandonné les autres à une léthargie complète. Les yeux plongés dans le vague, M. d'Hermi écoutait ; et, les mains pendantes, affaissa sur lui-même, il semblait un de ces martyrs à qui Dieu, au milieu de leurs tortures, envoyait un ange visible pour eux seuls» et qui, malgré les supplices des bourreaux, détachait doucement et sans douleur /âme du corps de l'élu ; on eût compris, en le voyant ainsi, qu'une grande révolution s'opérait dans son esprit. II était toujours pâle, son regard était toujours celui d'un fou, mais d'un fou heureux; une expression de sérénité e. ie joie s'était peinte sur son visage, dont les fibres détendues laissaient voir la bouche entr'ouverte par un sourire de bien-être et de reconnaissance

326 LB BOBfAlt

Cette féUcîté trop grande allait le tuer peut-être ; mais il s'en eni^yrait et Youlait l'absorber tout entière, semblable à ces jeunes geM à qui le Vieux de la Montagne faisait prendre un breuvage qui lear ouvrait d'abord un paradis auprès duquel celui de Mahomet était un enfer, et qui mouraient heureusement après avoir connu ce bonheur, qui leur eût rendu impossible leur vie d'autrefois. Aussi, lorsque Marie, au milieu de ses pleurs, arrachés par les souvenirs et par le spectacle qu'elle avait sous les ye^iac, eut lancé la dernière note, son père, tremblant de retomber '<ians le silence qui l'avait fait fou, s'écria :

— Encore ! encore 1

Alors, Marie, qui s'était déjà levée, se rassit au piano et commença une des mélodies qu'elle jouait autrefois à M. d'Hermi. Lorsque le vieillard eut entendu que l'être mystérieux lui obéissait, il voulut se lever pour aller au-devant de cette ombre inconnue, de ce bienfaiteur nouveau ; et, les .bras étendus, les yeux hagards, la bouche entr' ouverte comme un somnambule, il fit quelques pas ; puis, brisé par les émotions trop fortes, il sentit une grande douleur au cerveau, porta la main à son front, ses jambes chancelèrent ; il voulut s'appuyer au mur, mais sa main arriva trop tard à cet appui, et avant qu'l eût pu se retenir, il était tombé à la renverse avec un grand cri. A ce cri, Marie descendit rapidement l'escalier, vint se jeter sur le corps de son père, qui, pâle et inanimé, semblait ne plus être qu'un cadavre. Marianne accourut de son côté, et les deux femmes, réunissant leurs forces, essayèrent de soulever le comte ; mais elles ne purent en venir à bout. Alors, Marianne counit chercher du secours, et Marie, restée seule auprès de son père, soulevait sa tète, et lui faisant un oreiller de son bras, implorait son pardon et voulait avec la voix le rappeler à la vie. Mais le vieillard ne faisait pas un mouvement, quoique Marie, interrogeant le cœur après le visage, eût senti que la vie n'avait pas ciicore suivi la raison du comte.

Les domestiques arrivèrent ; Marianne Içs avait à peu près mis au courant de ce qui s'était passé, et l'un d'eux était parti chercher le docteur. On emporta le comte, on le déshabilla sans qu'il eût fait un mouvement, et en le coucha. Marie, à genoux devant le lit, pleurait et priait, comme la Vierge au pied de la croix. Elle avait beau appeler son père, embrasser ses mains brûlantes ; elle avait beau lui dire toutes les choses avec lesquelles le cœur des enfants veut réveiller celui des parents aimés, le comte, les yeux entr'ouverts, gardait une immobilité étrange et une fixité désolante.

La pauvre enfant avait tant souffert et tant pleuré depuis huit jours surtout, que son âme commençait à se briser, son cerveau à

d'une febimb 327

ne plus comprendce, et ses yeux à se tarir. Il y avait donc dans la prostration de la jeune femme presque autant de fatigue que de douleur. On ayaît ouvert les fenêtres, et Marianne, un flacon à la main, faisait respirer des sels au comte, qui fit un mouvement auquel les deux femmes poussèrent un cri de joie, mais qui retomba bientôt après dans son repos douloureux. Le docteur arriva.

— Monsieur, lui dit Marie sans se nommer, c est vous qui, jus* cpi'ici, avez soigné M. lé comte d'Hermi?

->- Oui, madame.

— Et jusqu'ici la science a été sans force contre sa folie?

— II eut fallu au secours de notre science quelque émotion inattendue, et peut-être le malade eût-il recouvré la raison.

— La vue de sa fille, par exemple?

— Ou tout au moins quelque chose qui la lui rappelât bien >di* rectement, sa fille étant morte.

— Mais si sa fille vivait encore ; si le bruit de sa mort était faux.

— II faudrait qu'elle se présentât à lui.

— Et s'il ne la reconnaissait pas tout de suite?

— Il faudrait qu'elle se rappelât à son souvenir par un moyen auxiliaire. ♦

— Par un chant, peut-être : l'oreille entend toujours avec la même lucidité, et pourrait reconnaître à défaut des yeux.

— Sans doute.

Mais cependant, monsieur, pardonnez^moi toutes ces questions, fit Marie avec une émotion croissante et qu'elle dissimulait à peine; mais cependant si, en reconnaissant par Touie, l'émotion était tellement forte que le malade ne pût la supporter et s'évanouit, qu'arriverait-il ?

— Il pourrait arriver deux choses . la première, c'est qu'au réveil le malade fût guéri.

— Et la seconde ? •

— Que le malade ne se réveillât pas.

— Mon Dieu ! que me dites-vous là^

— La vérité, madame ; mais, comme vous le voyez, il y a une chance de guérison.

— Sur une chance de mort ; et Dieu m'abandonne trop depuis quelque temps pour se souvenir de moi aujourd'hui avec miséri* corde,

— Vous êtes parente du comte, madame?

— Je suis sa fille.

— Sa fillo î

328 us ROMAN

— Jlélasî

— Alors, madame, dit le médecin, qui, n'ayant jamais yu Marie, ne savait pas ce qui lui était arrivé, que s'est-il passé ?

— J'ignorais que mon père fût fou, monsieur, comme il ignorait que je fus^e vivante; car c'est la fausse nouvelle de ma mort qui lui a ôté la raison. J'ai bien souffert en le voyant ainsi, et j'ai cm qu'il me reconnaissait; mais il s'est obstiné à me dire que sa fille se nommait Ophélie, et il ne m'a pas reconnue.

' — Toujours la même idée, fit le médecin; et après?

— Après, comme il se dirigeait vers la chapelle et cherchait sur le piano de l'orgue un air que je jouais autrefois, et ne le trouvait pas, quand il eut quitté le piano, je me mis à sa place et je jouai cet air.

— Alors ?

— Alors il m'écouta dans une sainte extase ; je crus au bon effet de ce moyen, car je voyais pleurer mon père, et je sais par expérience que les larmes guérissent bien des choses. Quand l'air fut achevé, il dit : « Encore ! encore I » Je continuai. C'est alors que, soit qu'il m'eût reconnue, soit qu'il voulût savoir qui lui faisait celte musique qu'il cherchait dans sa folie, c'est alors, dis-je, qu'il se leva pour venir à l'orgue; mais il n'eut pas la force d'y arriver, et il tomba à terre en poussant un cri qui m'épouvanta. Nous le fîmes transporter ici, et nous vous fîmes demander. Depuis ce momeû\, il n'a pas repris ses sens.

Le médecin secoua la tète involontairement.

— Ah 1 monsieur, ne secouez pas la tète ainsi, s'écria Marie, vous me feriez mourir de terreur.

— Au contraire, espérez, madame, dit le médecin en lâtant le pouls du malade, en lui mettant la main sur le front, et en prescrivant une ordonnance pour la situation. Il faut à monsieur le comte du repos; d'ici à quelques instants il reviendra à lui; ce n'est pas un évanouissement, c'est du sommeil, et le sommeil, qu'il n'a pas goûté depuis longtemps, ne peut lui faire que du bien. Restez donc auprès de lui, m^ science ne peut rien à côté de votre retour. C'est par l'effet moral seul que la guérison peut s'opérer maintenant ; je ne puis, moi, que prescrire quelques ordonnances à peu près inutiles. Cependant, je reviendrai demain, non comme médecin, mais comme ami, savoir des nouvelles du malade.

— Ainsi, monsieur, vous me répondez de la vie de mon père T

— Autant, madame, qu'une créature humaine peut répondre d'une chose qui appartient à Dieu.

Le docteur salua Marie et sortit.

d'une femme 32^

— Ma bonne Marianne, dit M°*' de Bryon, voici plusieurs nuils que tu ne dors pas, va dormir si tu veux; moi, je vais veiller.

— * Je reste, dit Marianne.

— Fais ce que tu voudras ; mais, tu le sais, je ne m'endormirai pas, mes yeux ont perdu le sommeil, et je n'ai besoin de personna pour veiller mon père.

Marianne n'en resta pas moins dans la chambre. Une lampe, qu'on baissa jusqu'à ce qu'elle n'éclairât pas plus qu'une veilleuse, fut déposée sur la cheminée, à côté de laquelle Marianne s'installa dans un grand fauteuil, tandis que Marie, assise auprès du lit du comte, tenait dans ses mains une des mains fiévreuses de son père. Neuf heures sonnèrent. La lune s'était levée, éclairant de son regard calme le silence du paysage ; le bruit seul du jet d'eau qui retombait sourdement dans l'étang habité par les cygnes parvenait jusqu'à Marie, et ce* bruit était si vague, qu'il était souvent dominé par la respiration du comte. La pauvre Marianne, qui depuis longtemps ne dormait plus, avait fini par succomber au sommeil. Quelques tisons, restant du feu du soir, se mouraient tristement dans la cheminée. Le silence était triste et solennel. Marie apercevait, par les vitres éclairées des rayons blafards de la lune, les ombres noires des arbres qui s'étendaient au loin comme des cimes de forêts fantastiques, et quelques nuages noirs poussés par le vent du nord passaient de temps à autre et voilaient momentanément la lune immobile. Marie pensait, et quand on sait dans quel abime de douleurs elle était tombée depuis* un mois, on peut deviner dans quel abtme de pensées elle se plongeait à pareille heure, par un pareil silence et devant un pareil spectacle.

De temps en temps on entendait se fermer ou s'ouvrir une porte du rez-de-chaussée, c'était quelque domestique qui courait dans la maison ; puis on entendait encore, lorsque le vent venait de ce côté, l'aboiement lointain d'un chien hurlant d'une façon lugubre pour tout esprit triste déjà.

À Paris, on ne croit pas à la nuit, à Paris les nuits sont plus bruyantes que les jours de province ; mais à la campagne, au fond d'un château isolé, d'une campagne déserte, la nuit a des silences étranges, mêlés de murmures sinistres, qui font tressaillir malgré soi, et des cbrtés inconnues qui prêtent aux champs, aux bois, aux êtres des teintes bizarres et des formes fantastiques, jfarie pensait, et entre ces deux sommeils de Marianne et de son père, elle n'osait pas regarder autour d'elle. Une terreur secrète la fixait à sa place» et elle ne se fût pas levée, car elle eût eu peur du bruit qu'elle eOl fait en se levant. Elle était pour ainsi dire enveloppée dans le si-

lence universel, et le moindre bruit qui eût troublé ce silence l'eût épouvantée. Cette nuit lui rappelait celle qu'elle avait passée au lit de mort de sa mère. À cette époque déjà elle se croyait sans espérance, e* voilà qu'un peu de temps s'était passé et qu'elle désespérait encore plus. Elle restait donc immobile, la main de son père dans la sienne, et regardant de temps en temps la figure pâle du comte, à laquelle la lueur affaiblie de la Yampe donnait datks la demi-teinte un caractère nouveau de douleur.

Peu à peu les bruits de la maison s'étaient éteints, les aboiements du chien avaient cessé, et Marie n'entendait plus que le souffle du vent de la nuit qui, après avoir sifflé dans les arbres, venait lour dément s'abattre contre les murs du château, et cherchant une issue, bourdonnait dans les corridors dont il faisait crier les portes. Alors un frisson involontaire s'emparait d'elle, et elle serrait convulsivement la main du comte, qui restait insensible à cette pression. Enfin le silence était tellement imposant, que Marie s'abîmait de plus en plus dans 'ses terreurs, et que plusieurs fois elle avait appelé Marianne, mais si bas, que celle-ci, qui s'était endormie, ne l'avait pas entendue. Elle avait appelé son père, car elle aimait mieux la parole d'un fou que ce silence étemel ; mais son père, immobile dans son sommeil comme elle dans sa crainte, n'avait pas plus répondu que Marianne. Alors Marie s'était rejetée aussi dans le fond de son fauteuil, et avait, à son tour, essayé de dormir, car l'espérance de ceux qui ont peur ou qui souffrent est dans le sommeil. Ses yeux se fermaient bien, mais sa pensée, qui veillait toujours, les tenait ouverts intérieurement, et les peurs de la pauvre femme, au lieu d'être continues, étaient soudaines, voilà tout. Avons-nous besoin de dire quelles ombres visitaient son insomnie? Enfin, la fatigue l'emporta peu à peu sur la douleur et la crainte, les yeux de Marie se fermèrent ; elle s'assoupit dans un sommeil léger et transparent, mais qui lui dérobait cependant les objets extérieurs.

Bile dormit ainsi deux heures à peu près, après quoi elle se réveilla l'esprit tellement alourdi, qu'elle fut forcée, pour ainsi dire, de refaire connaissance avec ceux qui l'entouraient. Mariannje et le comte dormaient toujours; seulement, il sembla à Marie que la main de son père, qu'elle tenait toujours, avait perdu la chaleur fiévreuse qui faisait si violemment battre son pouls, et qu'elle se glaçait malgré la chaleur de sa main à elle. Une pensée affreuse traversa l'esprit de la pauvre enfant , elle courba sa tète le plus près qu'elle put de celle de son père pour écouter sa respiration, mais il lui sembla qu'elle s'était arrêtée ; alors, elle regarda autour d'elle, et malgré elle, lâcha la main du comte, qui retomba sur le lit.

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iaanimée et sans force. A ce moment, Marie subissait une de ces terreurs qui paralysent la langue et blanchissent les cheveux.

— Maria ne, murmura-t-elle sans quitter le vieillard des yeux, espérant que la voix qui réveillerait la nourrice réveillerait en même temps son père.

Marianne ne répondit pas. Marie allongea la tête du côté de la vieille femme, les yeux tournés toujours vers le lit, et appela de nouveau Marianne. Même silence. Alors, sa terreur fut à son comble, et Marie sentit qu'il fallait mourir ou crier ; elle se leva par un suprême effort et cria : Marianne t Aussitôt elle reporta les yeux sur son père, mais son père ne bougea pas. Marianne se réveilla en sursaut et trouva Marie appuyée à son fauteuil et prête à se trouver mal. Elle se leva à son tour et dit •

— Qu'as- tu, mon enfant T

— Écoute, lui dit Marie en lui prenant les mains. Toutes deux écoutèrent.

— Eh bien ? dit Marianne en relevant la tête, -r- Tu n'entends rien?

— Non.

— Pas même un souffle ? fit la pauvre enfant en retombant sur sa chaise.

Marianne comprit tout.

— Ne te désole pas ainsi, fit-elle; nous nous trompons peut-être. Et elle s'approcha du lit.

— Non, dit Marie en l'arrêtant, j'aime mieux douter encore ; sonne et envoie chercher le docteur.

Marianne sonna ; un domestique parut, à qui l'on donna l'ordre de courir chez le médecin et de l'amener.

— Je t'ai appelée trois fois, disait Marie.

— Je tombais de fatigue, ma pauvre enfant ; pardonne*moi.

— Bonne Marianne t

— Le comte n'est peut-être qu'endormi, mon enfant, tu sais ee qu'a dit le médecin.

— Oui ! mais je sais aussi que je suis maudite de Dieu.

— Espère.

— Entre mon mari mort et mon père qui se meurt 1 répondit M""' de Bryon en secouant la tête.

Les deux femmes restèrent silencieuses , on n'entendait que le bruit du vent au dehors. Marie était à genoux près du lit ; Marianne, assise près de Marie, lui tenait une main. Une demi-heure se passa ainsi. Au bout de ce temps on entendit monter. C'était le docteur accompagné du domestique. Il entra. M"^* de Bryon sentit

un frisson de terreur glacer ses membres ; c'était la réalité qvi en Irait.

— Qu'y a-t-il T fit le docteur.

— Ce n'est peut-être rien, dit Marie en allant au-devant du mé» lecin, et voulant se donner une esp(?rance impossible.

— Je vais voir, madame.

Le docteur tourna le bouton de la lampe et la rapprocha du malade.

— Madame, dit le docteur à Marie, veuillez me laisser seul avec M. le comte.

£t le médecin fit signe à Marianne de rester. Marie, tremblante, sortit, et passant dans une chambre voisine, elle s'agenouilla.

— Elle aime son pèreT dit le docteur à Marianne.

— Pins que sa vie.

— Alfirs il faut l'éloigner.

— D D*y a donc plus d'espoir ?

— M. d'Hermi est mort 1

Marianne laissa tomber sa tête sur sa poitrine ; la pauvre créature était accablée par tant de malheurs successifs.

— Adieu, madame, fit le docteur ; le médecin est inutile ici ; il faut envoyer chercher un prêtre.

Et l'homme en qui Marie avait mis sa dernière espérance sortit, pendant que Marianne, pleurant comme un enfant et n'osant aller retrouver Marie, s'agenouillait près du lit du mort. Enfin elle se leva et ouvrit la porte. Alors elle aperçut Marie pâle, se soutenant à peine, et n'ayant osé entrer comme elle n'avait osé sortir.

— Eh bien T fit M™' de Bryon d'une voix éteinte. / — Eh bien 1 ma fille, dit Marianne, sois forte.

— Mon père est mort, n'est-ce pas ? répliqua Marie en pâlissant encore, mais d'une voix calme.

Marianne baissa la tête et ne répondit pas.

— Où donc est ce Dieu qui pardonne à qui prie? fit Marie en se laissant tomber sur une chaise.

— Ne blasphème pas, mon enfant, reprit Marianne, et que l'âme de ton père arrive au Seigneur, escortée de prières et non de ma» lédictions.

— Ma pauvre Marianne, quitte-moi.

— Te quitter, enfant !

— Oui, tu le vois, je porte malheur à tout ce qui m'aime, à tout ce qui me touche, w. tout ce qui m'approche. Voilà deux tombes que je creuse en huit jours. Laisse-moi donc creuser solitairemenl la mienne, dans quelque coin de terre oublié des iMisnincs et de Vieil, si c'est possible.

d'une FEMA1I2 3^3

— Rien ne t'attache donc plus à la terre?

— Rien, fît Marie en laissant tomber ses mains 01 en fixant sur le sol ses yeux taris. "*

— Rien ! reprit Marianne, et ton enfant ?

— Ma fille !

— Oui, pauvre petite créature, qu'au moment de mourir son père t'a confiée. C'est plus qu'un devoir, c'est la volonté d'un mourant que tu vas accomplir.

— Et tu crois que Dieu se sera arrôté au milieu de sa coière ? tu crois que l'enfant n'aura pas suivi son père et le mien ? tu crois que je vais trouver ma fille souriante et me tendant les bras? Non! non, Marianne î ma fille est morte comme eux, et 41 faut que je meure comme elle.

— Allons, du courage , Marie.

— Eh! n'en ai-je pas t Est-il possible de souffrir plus saintement que je ne l'ai fait ? Lorsque ma mère est morte sans que Dieu eût rien à me reprocher, ai-je maudit Dieu, ai-je cessé de prier? Lorsque Emmanuel a été tué, ma bouche et mon âme ont-elles prononcé un mot indigne du Seigneur? Enfin, toute cette nuit, environnée de terreurs effroyables à :ôté de mon père mourant, ai-je fait autre chose que de prier? Et tu me dis d'avoir du courage I Après avoir souffert ce q-jfe j'ai souffert, Marianne,' quand on n'a plus d'espérance pour vivre, a-t-on besoin de courage pour mourir?

— Mourir, ma fille, pour que Dieu ne s'arrête pas dans son cour* roux et qu'il te punisse éternellement 1 Le Seigneur ne pardonne pas le suicide, parce que c'est le seul crime dont on ne peut se repentir. Vis pour ta fille, vis pour toi, et Dieu, qui semble t'avoir abandonnée, te garde peut-être encore quelques beaux jours dans l'avenir ; tu n'en es encore qu'à la deuxième douleur, mon enfant, et le Seigneur lui-même a fait douze stations avant d'arriver à la croix où allait le voir mourir sa mère 1 Crois-moi, Marie, ne maudis pas Dieu ; car il y a eu de plus grands crimes que les tiens, et de plus grandes infortunes que les tiennes.

— Non, je ne puis le maudire, fit Marie en se relevant et en prenant, avec un sourire et un regard d'amour filial, la main de Marianne qui se tenait devant elle. Non, tu as raison, je ne puis le maudire ; car s'il m'a pris ma mère, il t'a laissée près de moi, toi^ seconde âme maternelle et pieuse ; car s'il me prend mon père aujourd'hui, après m'avoir pris Emmanuel, il me laisse ma ûile, dont il fera peut-être mon pardon, et dont je fais mon espérance. Oui, merci de tes bonnes paroles, Marianne, cœur saint et vénérable^ merci des consolations que tu verses sur mon àme blessée.

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