UNE NOUVELLE LETPRE SUR LES CHOSES DU JOUR J
L'homme-pbmme (4i* édition) 1 ""
Paris. — Charles Unsinobr, imprimeur, 83, rue du Bac.
LE ÇOilAX
D'UNE FEMMZ
ALEXAXLEZ Lr:Li:^* /,.v
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fAars
Tous avez dû rencontrer des femmes qui n*avaient rien dans Leurs allures ni leurs habitudes qui dénotât rhéroïne de roman, et vous disaient :
. — Si Ton voulait écrire ma vie, on ferait un livre bien curieux.
J'ai entendu dire cette phrase tant de fois, qu'un jour la
fantaisie me vint de la prendre au sérieux, et que j'écrivis,
sur les renseignements d'une femme, vieille gouvernante qui
oe joue cependant qu'un rôle secondaire dans ce drame, I WSf^
toire que vous allez lire, si elle ne vous ennuie pas trop d
commencement.
Je n'ai pas besoin de diie maintenant pourquoi j ai appelé ce livre le Roman d'une f^mne.
LE ftOHAN
Connaissez-vous la ville de Dreux? Si vous ne Is connaisse! pas, vous connaissez bien quelque autre ville de province. Cela suffît, toutes les villes de province ayant le même caractère, les mêmes ridicules et les mêmes préjugés les unes que les autres.
Dreux n*a qu'une spécialité : la charcuterie ; mais cette spécialité étant parfaitement inutile à T intérêt de notre livre, nous la négligerons, au risque de nous brouiller avec les cbarcutiers de cette sous-préfecture, et partant avec leur clientèle. Je ne plaisante pas, La province ne pardonne jamais qu'on la critique. La province ressemble à ces vieilles femmes à voix aigre, au nez crochu, vêtues de brocart, couvertes de bijoux impossibles, sèches, prétentieuses, méchantes, médisant sur toutes lesjeunes et jolies femmes des salons où elles se trouvent, calomniant au besoin ; à ces créatures qui, montées sur une vertu de cinquante ans que personne n'a jamais songé à attaquer, ou cachées derrière le rideau de leur habileté et quelquefois de leur dévotion, lequel raconterait bien des choses si les rideaux pouvaient parier, dénigrent tout ce qui est beau, jeune et confiant, invulnérables qu'elles sont sous la cuirasse qu'elles se sent foite. Attaquez ces sortes de femmes à votre tour, et vous verrez si eiles pardonnent. On ne peut pas savoir ce que c'est que la haine d'une vieille iemme, quand l'âge donne de Tautorité à ce qu'elle dit, quand la réputation, du moins celle qu'elle met à l'air, donne gain de cause à ses jugements.
J'ai horreur de la province, qui fait vis-à-vis de Paris ce que ces ' ideilles femmes font vis-à-vis des jeunes gens. Mais quand nous parlons de la proTÎQM, nous fi'estendons pas parler des grandes
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villes qui comptent cent ou deux cent mille habitants, et qui, par leur commerce, leur industrie, leur intelligence, sont en rapport direct ayec Paris. Ces villes ont leurs ridicules comme Paris a les siens ; mais ces ridicules disparaissent dans le bruit qu'elles font. Les villes que nous détestons, que nous fuirons tant que cela nous sera possible, sont celles qui renferment douze ou quinze mille ftmes, et qui sont décorées d'une sous-préfecture et ornées d'un procureur du roi.
Hais, me direz-vous, Paris n'est qu'une graade ville qui en renferme plusieurs petites, avec les mêmes défauts et les même mœurs, seulement moins visibles, parce que le théâtre est plus grand et que les acteurs sont plus nombreux.
C'est vrai ; mais au moins Paris, s'il a le mal, a la compensation ; s'il a les grandes passions, il a les grandes lumières ; s'il a les grands vices, il a les grandes intelligences qui les corrigent; s'il a des taches comme le soleil, il féconde comme lui.
Je ne sais pas, après tout, pourquoi je m'évertue à faire de la critique et de la philosophie sur les provinces et la capitale, i^ela n'a aucun rapport avec ce que j'ai à vous raconter. Revenons-en donc à Dreux.
Que vous connaissiez ou 'que vous ne connaissiez pas la ville, je vais en quatre mots vous en donner la topographie.
Quand vous venez de Paris, vous entrez à Dreux par le faubourg Saint-Jean, vous traversez la Biaise, un petit ruisseau qui tient une promenade entre ses deux bras, vous continuez votre route toujours tout droit ; vous entrez dans la rue l'arisis, au bout de laquelle vous trouvez la place du Paradis. Ici le chemin fait le coude. Marchez encore, vous êtes dans le faubourg Saint-Martin, qui se termine par la route de Chartres. Arrêtez-vous, nous sommes arrivés 1
L'avant-demière maison du faubourg est, ou du moins était, en 483. , une pension de demoiselles. Un grand mur l'entourait. La porte était verte, Técriteau était noir et l'inscription : Pensionnai de Jeunes Demoiselles, était jaune. Derrière cette porte, rien que des arbres, à travers lesquels on distinguait quelque fenêtre joyeuse et calme avec sa jalousie grise et son cadre de vigne ou de chèvrefeuille. Du reste, c'était la maison la mieux hiie à la fois pour les études et les plaisirs des jeunes filles qui l'habitaient; assez isolée pour n'être pas troublée par le bruit de la ville, et assez rapprochée de a ville cependant pour qu'il en arrivât de temps à autre un murmure qui rappelât à toutes ces jeunes âmes qu'il y a au monde d'autres gens que leurs sous-maîtresses et d'autres maitons que la leur. Entrons, nous nous trouverons dans une première
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cour. D'un côté est la loge du portier, avec des serins en cage, des pots de réséda, et tout ce qui constitue le bonheur de cette honorable classe; de Tautre côté est la basse-cour, dont les hôtes, plus moraux que ceux de la ville, dorment déjà depuis longtemps. Audessus se trouve un pigeonnier plein de colombes .^milières qui viennent mcessamment s'abatreau milieu desjeux des enfants et demander, après les repas, des miettes de pain à toutes les mains qui les caressent. Au milieu, une pelouse avec des fleurs ; dans les angles, des peupliers, et aux deux côtés de la maison, une double al^ lée de tilleuls chargée d'ombre et de rôverie.
Quant à Tintérieur de la maison, il est plus commode qu'agréable, plus prévoyant que poétique. Nous le traverserons donc en jetant un coup d'œil rapide sur le salon, qui sert de parloir, salon enrichi de rideaux rouges et blancs, d'un piano classiqi;e, d'une pendule représentant le char du soleil et de candélabres ne représentant rien. Nous entr'ouvrirons une porte qui donne dans le cabinet particulier de la maîtresse, où se trouve une bibliothèque ouverte chaque jour à la curiosité des enfants : il est inutile de dire quels sont les livres qui la composent^ on le devine. Nous ouvrirons encore une autre porte qui donne dans la salle à manger de Hme Duvernay, l'institutrice. Cette chambre [ne diffère en rien de ses sœurs ; elle est empesée dans ses rideaux, gênée dans ses meubles, froide dans sa tournure, et cependant cette chambre est l'ambition des jeunes filles, car celles qui, pendant la semaine, ont bien travaillé, le samedi sont admises à venir dtner à la table de madame, et peuvent voir, avec ironie, les autres gagner le réfectoire, pendant qu'en attendant l'heure du dtner privilégié, elles passent en revue les gravures du salon ou feuillettent les livres de la bibliothèque.
Quelles charmantes années que celles qui se passent à ambitionner une si naïve récompence ou à redouter une punition! Quel âge heureux que celui où l'on est grondé par sa mère, et où, tout compte fait, la jeune fille peut, à la fin du jour, après sa prière, s'endormir sans qu'un mauvais rêve inquiète sa nuit ou qu'une triste pensée tourmente son réveil I Est-il rien de plus charmant, quand, par hasard, on entre avec quelque grand parent dans le ""arloir d'une pension de demoiselles, que de voir, à travers les carreaux, s'ébattre, au milieu du gazon et des fleurs, la folle récréation? On resterait des journées à regarder jouer ces petites ombres roses, blanches et blondes, qui, insoucieuses, souriantes, fagabondes,. ne demandent pas plus à savoir ce qu'il y a derrière les premières années de leur vie que ce qu'il y a dernère le mur de leur jardin. Aussi, après avoir traversé le rez-de-chaussée, nous
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h&terons»nou8 de gliiser, sans être vus toutefois, au milieu de cet belles enfants, qui, en nous apercevant, se sauveraient comme les gazelles du désert et perdraient cette charmante physionomie que nous tenons à connaître. Nous ne ferons donc pas au premier étage Fhonneur de le visiter. Nous le consignerons, voilà tout. C'est Tap* partement de M»* D^vemay et rinfirmerie. Le second est pour la lingerie et les chambres particulières des ^raniifs.
Il est sept heures et demie, c'est le 15 août, la veille du jour où s'ouvrent les vacances : aussi n'y a-t-il plus de retenue dans les jeux, plus de contrainte dans les joies. Il faudrait commettre une bien grosse faute pour ne pas pouvoir s'en aller le lendemain quand on sera demandée par sa mère. Les salles d'études, placées au fond du jardin et formant avec les dortoirs et les réfectoires un bâtiment à part, sont désertes de travailleuses, et nous n'y trouverons que quelques jeunes filles prévoyantes qui serrent d'avance les livres qu'elles doivent emporter, en faisant à la maîtresse le serment de les lire, et en se fusant à elles celui de ne pas y toucher. Les autres, réunies en des groupes que visite de temps en temps lA^* Duvemay, laissent envoler de leurs coeurs leurs illusions, qui, légères comme des oiseaux à qui Ton ouvre leur cage, vont visiter des rives inconnues et reviennent en rapportant, comme la colombe de l'arche, quelques rameaux d'espérance et de paix^ Au miUeudes groupes joyeux se trouve nécessairement quelque pauvre enfant qui, déshéritée de parents ou de fortune, regarde le bonheur des autres à travers son abandon, comme le prisonnier regarde la liberté à travers les grilles. Pauvres enfants 1 qui ont connu la tristesse avant la joie, et qui, dans leur jeune cœur, trop naïf encore pour conserver le doute, n'en demandent pas moins à Dieu la cause de cette irrégularité qui fait qu'aussi jeunes, aussi jolies et aussi chastes, elles ne sont pas aussi heureuses que leurs camarades, et qu'après avoir vécu dans la même pension, elles ne pourront vivre dans le môme monde. Pauvres petits êtres I à qui le Seigneur a donné, comme aux autres, des yeux pour voir ei un cœur pour aimer, et qui, lorsqu'ils étendent leurs petites mains, ne touchent qu'à une infortune ou à une déception. Voilà ce que la pension, c'est-à-dire la réunion de plusieurs existences dans le même cercle et dans la même vie, a d'affreux, c'est de placer, pendant un certain temps, au même niveau ceux ou celles que plus tard les échelons sociaux doivent séparer. Il en résulte deux choses : l'égoïsme pour les uns, l'envie pour les autres; et Dieu sait ce qui plus tard résulte de ces deux choses.
Heureusement, ce n'est pas une existence déjà malheureuse que nous avons à peindre, ce n'est pas une ombre déjà triste que nous
d'une femme. 7
avons à suivre ; et comme nous n'avons pas encore fini de parcourir le jardin où commence cette histoire, quittons un i^oment ces petites têtes blondes et ces rêves naïfs, et enfonçons-nous sous une grande allée de peupliers où Tombre se fait plus épaisse et où les élèves sont plus rares. Nous trouverons bien vite deux grandes jeunes filles qui se tiennent par le bras et marchent aux côtés Tune de Tautre. Quoique, comme nous Tavons dit, il fasse déjà sombre, nous pourrons cependant distinguer Fensemblé de leurs traits. La plus jeune est une charmante brune ; Tautre est une délicieuse blonde. C'est à ces deux-là que nous nous arrêterons, et quoique nous n'ayons pas la bague d'Aladin pour nous rendre invisibles, nous les suivrons. Vous avez vu ces femmes de Diaz, blanches, roses et souriantes au milieu d'une riche nature bleue, les pieds perdus dans la mousse et les fleurs, et, comme lès déesses antiques, traçant un cercle de lumière autour d'elles ; vous avez vu les pastels de MuUer, ces figures poétiques et amoureuses avec leurs sourires de rubis, leurs yeux d'azur et leurs cheveux d'or : eh bien ! demandez à l'un toute la vigueui de sa palette, à Tautre tous les secrets de ses crayons, et vous aurez cette merveilleuse blonde dont je vous parlais.
Depuis bien longtemps il y a eu et longtemps encore il y aura des discussions à cette fin de savoir lesquels doivent l'emporter, des cheveux blonds ou des cheveux noirs, et si un visage blanc s'encadre mieux dans de l'ébène que dans de l'or. Quant à nous qui avons rêvé trois types de beauté et de poésie, Eve, la Vierge et Madeleine, et qui les croyons ciselés par la main de Dieu lui-même, e^ est-à-dire parfaits, que nous fermions les yeux et que nous les revoyions dans un rêve ou que nous étudiions les maîtres et que nous, évoquions ces trois figures sur la toile, nous les retrouvons toujours avec des tresses, des boucles ou des nattes blondes. Certes, nous ne nous faisons pas l'antagoniste des cheveux noirs, nous nous faisons seulement l'admirateur des cheveux blonds ; nous disons qu'il y a dans la nature des tons vigoureux qui tâtonnent et des tons doux qui font rêver ; que la première femme que l'on^voit passer dans son imagination, que la première figure qu'on ébauche dans son cœur est frêle, sentimentale et douce, et qu'on ne lui donne jamais de cheveux noirs. Nous disons enfin que la passion est brune et que l'amour est blond. f
Si vous le voulez bien, maintenant que nous sommes dans le jardin deM>n< Duvemay avec les deux jeunes filles, c'est la blonde que nous suivrons avec le plus d'attention. Peut-être trouverons-nom sur son visage des lignes poétiques ou douloureuses, ce qui est à peu près la même chose, que nous ne trouverions pas sur l'autre ;
peut-être, à pan. notre prédilection, devineron»-DOU8 dans ces yeux bleus des regards que nous chercherions en vain dans les yeui noirs ; peut-être enfin, dans ce sourire rare étoile de perles, comprendrons-nous une tristesse vague, sinon comme expression du présent, du moins comme pressentiment de l'avenir, que les lèvres de 3a compagne» n'ont Jamais dû avoir et n'auront sans doute jamais ; toujours est-il que c'est la vie à venir de cette femme qui nous intéresse malgré nous, et que nous allons voir ce que Dieu va faire de cette jeune existence. Nous laisserons donc les enfant» dont nous avons traversé les groupes faire leurs châteaux en Espagne, que dans une demi-heure va continuer le sommeil, el nous suivrons mystérieusement les deux ombres d'assez près pour entendre ce qu'elles disent :
— A quelle heure pars-tu demain ? disait la jeune fille brune a l'autre.
— - Tu veux dire à quelle heure paTtons-nous T reprit celle-ci.
— Oui.
— La voiture 'sera ici à onze heures-
— Et quand serons-nous chez toi ?
— Neuf heures après.
— Quel bonheur ! et nous aurons un temps magnifique pour faire notre voyage ; vois donc, que d'étoiles 1 Tu es bien heureuse,
toil
— Et la cause de mon bonheur ?
— Tu me le demandes 1 Gomment I tu t'en vas demain d'ici pour n'y plus revenir, tu quittes pour jamais nos bancs où on est si mal assis, nos lits où Ton est si mal couché, pour habiter Paris, des châteaux, que sais-je, moi ? pour vivre avec ton père et ta mère, et pour entrer dans un monde dont on dit tant de mal et dont je pense tant de bien, et tu me demandes la cause de ton bonheur I Mais, ma chère, ou tu es bien exigeante, ou tu es bien oublieuse.
— Tu as raison, mais ton tour viendra auss^
— Ce n'est pas du tout la même chose. D'aborcl mon tour, il faut que je l'attende un an encore ; et puis je ne suis pas une millionnaire comme toi. Tu entres dans la vie par ime porte d'or, et c'est tout au plus si la mienne est dorée. Quand je sortirai d'ici, moi, j'irai vivre en province avec une tante qui n'est pas drôle; on me fera épouser quelque notaire, pendant que tu épouseras quelque prince 1 Tiens, il y a une chose qui me désole, c'est de penser qu'un jour les préjugés, peut-être plus encore que la distance, nous Répareront.
— Es-tu folle ?
— Ce serait mal, car franchement depuis que nous nous con-
naissons, j'ai toujours été une bonne camarade et même une bonne amie ; et puis, vois-tu, il y a quelque chose de religieux qu'il ne faut pas détruire dans cette amitié de deux cœurs, dans cette •réunion de deux sympathies opérées sans lien du sang et par le hasard seul. Ainsi tu m'aimeras toujours ?
— Comme tu m'aimes.
Les deux jeunes filles s'embrassèrent.
— Quand on pense, reprit la folle enfant, que je vais passer deux mois hors d'ici, et avec toi 1 A propos, est-il un bon homme Ion père ?
— Excellent, et ma mère !
— Oh I ta mère je la connais... Gomme nous allons rire 1
— Et pas de M°»« Duvemay t
— Ah I voilà notre bénéfice réel 1 Voyons, franchement, quel effet cela te fait-il de quitter la pension T
— Gela me fait de la peine.
— Vraiment?
— Je te le jure.
— Pourquoi ?
— Parce que je quitte une habitude de vie sinon heureuse, du moins régulière ; parce que, jusqu'à présent, je n'ai eu d'autres douleurs que les punitions qu'on me donnait, et que depuis deux ans que je suis une grande fille, continua Marie en souriant, je n'ai même plus de ces douleurs-là ; parce qu'enfin je sais ce que je quitte et je ne sais pas ce que je prends.
— Ah ! voilà une belle raison t Je vais te le dire, moi, ce que tu prends. Tu prends une maison à Paris avec des meubles qui diffèrent quelque peu de ceux de ta chambre de pension, avec des domestiques, avec des chevaux et tout le luxe possible. Tu prends un père et une mère qui t'adorent pour rien, à la place de Mme Duvemay qui te sourit pour deux mille francs par an. Tu prends pour Tété un château magnifique avec des bois, des plaines, des horizons et un ciel tout entier pour toi toute seule, tandis qu'ici nous n'envoyons jamais qu'un morceau. Tu prends pour l'hiver les spectacles, les bals, les toilettes, l'enivrement du monde, l'admiration des hommes et la haine des femmes, ce qui n'est pas peu de chose ; et au milieu de tous ces hommes, le droit de choisir le plus élégant, le plus noble, le plus spirituel, parce que tu es la plus élégante, la plus noble et la plus jolie femme qu'on puisse voir, ce qui, dans aucune circonstance, n'est à dédaigner, même dans le bonheur. Enfin, tu prends la liberté, ce mot pour lequel on se bat depuis si longtemps : voilà le seul petit changement qui va s'opérer dans ton existence. Je te trouve encore diarmante de regretter
10 U EOHAH
quelque chose ; mais moi, qui certes n'ai pas à espérer ce qui fat» tend,.Je ne regretterais rien du tout.
Marie souriait en écoutant.
— Ah I si» reprit Clémentine, je regretterais quelque chose : Je regretterais une bonne amie que je ne retrouverais peut*6tre jamais et qui donnerait sa vie pour moi.
— Eh bien, voilà justement ce que je regrette.
— Puisque je vais chez toi.
-~ Pour deux mois seulement.
— Tu en auras bien assez.
^Àh!
— U ne manquerait plus que je te suivisse partout ; Je t'ennuierais horriblement. Écoute, ma chère Marie, tu sais que je suis fort gaie, eh bien, crois-moi, c'est à travers la gaieté qu'on voit le mieux le monde ; on est plus compatissant pour ses défauts et moins affligé de ses ingratitudes. U faut que tout suive le chemin qui lui est tracé. Nous allons passer deux bons mois à bien nous aimer, à bien courir dans les bois comme des folles, sans regrets, sans craintes. Au bout de ces deux mois, nous nous quitterons : toi, pour aller à Paris; moi, pour revenir ici. Tu m'écriras pendant quelque temps tes joies nouvelles et tes triomphes nouveaux ; puis, tu n'auras plus le temps de m'écrire; moi, je t'écrirai continuellement, parce que je m'ennuierai douze heures par jour au moins ; mais je serai contente, te sachant heureuse. — Maintenant, si nous allions faire nos malles ?
— Allons.
Les deux jeunes filles traversèrent le jardin et montèrent à leurs chambres, qui étaient voisines l'une de l'autre. • — - Procédons à l'inventaire, dit Marie.
— Je demande qu'on oublie volontairement tous les livres d'his* toire et de géographie, fit Clémentine.
— Accordé.
— Je demande qu'on oublie aussi les livres d'anglais, d'allemand et d'arithmétique.
-* Accordé encore.
— - Maintenant, reprit Clémentine, je vais ouvrir ma porte de communication, pour que nous puissions causer tout en faisant nos malles.
La chambre de Marie était une des plus charmantes et des plus
virginales qu'on pût voir; elle se trouvait dans l'angle de la maison,
, et ouvrait chaque jour au soleil trois fenêtres voilées derideaux
i blancs; les murs étaient couverts d'un papier gris à petites fleurs bleues, tout naïf et printanier ; il y avait dans cette chambre place
d'une femme 11
pour tout, et la jeune fille avau irouvé moyen d'y mettre ut piai^o, une commode, un chevalet et une table ; il est vrai que l'espace resté vide n'était pas grand, d'autant plus qu'il y avait encore deux chaibes qu'on ne savait jamais où poser et qui, n'occupant aucune place fixe, les occupaient toutes ; heureusement le lit se trouvait dans une alcôve fermée, sans quoi, il eût été impossible de se promener à pied au milieu de ces meubles, et cependant tout était empreint du parfum que jette autour d'elle une femme de cet âge. Le piano ouvert semblait encore frémir de l'harmonie de la journée ; une peinture ébauchée souriait sur le chevalet ; des livres de musique, une glace, un christ et des fleurs achevaient Tensemble de cette chambre, asile discret et mystérieux des pensées et des rêves de la belle enfant. C'était en respirant ces fleurs, c'était en priant ce christ, c'était en se regardant dans cette glace, qu'elle se laissait aller à ses espérances, à ses rêveries et à ses petites vanités de femme. Celui qui eût pu lire dans ce jeune cœur eût eu là un bien adorable livre.
Marie avança une chaise près de la commode, et, après s^être assise, ouvrit les tiroirs l'un après l'autre et posa sur la table ce qu'elle allait emporter avec elle. C'est charmant à voir la commode d'une jeune fille ; tout y est rangé avec l'ordre d'une coquetterie simple. Ce ne sont pas encore les riches guipures ni les opulents cachemires qu'un jour la femme aura, mais ce sont de petites robes de mousseline autorisées par la pension, ce sont des tabliers de soie bien soigneusement préparés, ce sont d'adorables petits bon nets avec leurs simples rubans bleus ou roses^ et qu'on met le soir devant sa glace à l'heure où Ton n'a plus de secrets pour les murs^ qui, quoi qu'en dise Racine, n'ont pas tous des yeux. Qui peut savoir les pensées qui s'éveillent à cette heure dans le cœur de la femme? Qui sait combien rapidement poussent les ailes à ces petits oiseaux de la solitude qu'on appelle les rêves, et qui éclosent tout à coup dans V&me, couvés par l'espérance ? Qui sait, par exemple, à quoi pensait Marie, lorsque, rentrée dans sa chambre, elle se mettait à sa fenêtre, écoutant la rumeur de la ville se taire bruit à bruit, et ne voyant plus au milieu du silence que la veilleuse des dortoirs? — Nous sommes convûncu, nous, que ce qui fait les soirëes embaumées du printemps,'ce lie sont pas tant les parfums que la brise enlève aux campagnes, que les pensées vagues des jeunes filles qui s'y promènent et qu'elles abandonnent au vent qui caresse leur front. — Or c'était la chambre, témoin, depuis deux ans, de ses plus chastes espérances, que Marie allait quitter. Àtt bout de quelques instants Clémentine revint auprès d'elle.
— Tai fini, dit la jeune fille, je viens t'aider.
- — Dépêchoas-nous, reprii Marie, rappelée à la réalité pa^la présence de sa joyeuse compagne.
— D'abord le linge, puis les robes. Je m'entends à merveille à faire vite une malle, surtout quand c'est pour partir d'ici -, quand c'est pour y revenir, c'est autre chose, et je ne sais jamais par où commencer.
— Quant au chapeau, reprit-elle, je demande qu'il soit en vue jusqu'au moment du départ, pour chasser les idées tristes qui pourraient nous venir. À-t-on idée d'un chapeau pareil? on pourrait ) loger des familles entières; regarde-moi donc cela; mais c'est-àdire que, quand nous allons le dimanche à la messe avec ces choses-là sur la tète, nous devons avoir l'air d'un plant de cham« pignons. Quel effet nous allons produire en arrivant chez ta mère! n doit y avoir six ou sept ans qu'on ne porte plus les chapeaux (\e cette forme-là, si toutefois cette forme a jamais existé; et quand on pense que j'ai encore un an à passer là-dessous ! Ah I ma pauvre Marie 1
Et la belle enfant, mettant le chapeau de sa compagne qui ne pouvait s'empêcher de partager cette gaieté gazouilleuse, se regardait dans la glace et riait aux éclats.'
— Maintenant, passons aux livres.
— Tu vas les emporter tous?
•— Tous ; je tiens à les garder.
■— Comme étude?
— Non, comme souvenirs.
— Serrons les livres, alors ; voyons ceux-ci : Exercices sur la langue française^ Traité d'arithmétique et Grammaire française de Lhomondy en voici trois que je te recommande; le style est agréable et l'intérêt puissant.
— Donne toujours.
— Mais je croyais qu'il avait été convenu qu'on abandonnerait ces malheureux à la solitude qui leur convient désormais.
— Je leur pardonne, dit Marie, mais je ne les ouvrirai pas. Elles étaient charmantes à voir, éclairées seulement de la lueur
d'une lampe qui jetait sur leurs visages sa clarté pâle et douce, tout en laissant une partie des traits dans une demi-teinte que le pinceau seul pourrait rendre.
— Nous passons du grave au doux, reprit Marie; voici Y Histoire des marins illustres et les Fables de La Fontaine.
— Et du plaisant au sévère, continua Qémentine ; void Robinson Crusoê et la Géographie de la France.
•— Cachons bien vite celui-ci 1 dit Marie^
— Je demande le nom du coupable ?
D'UNE FEIUB 13
— Télémaque.
— Qu'on le brûle.
— Pas du tout.
— Ma petite Marie, je t'en supplié, laisse-moi le brûler t
— Pourquoi?
— C'est mon ennemi personnel.
— Et pourquoi le détestes-tu?
<— Je le sais par cœur.
— Je m'explique ta haine, le voici.
— C'est le douzième depuis trois mois; tous ceux que je trouve.» ft mortl
— Mais, malheureuse I tu vas en faire faire une nouvelle édilionl Clémentine n'en approcha pas moins le livre de la lampe.
— Arrête t s'écria Marie en souriant.
— Est-ce que le condamné se pourvoit?
— Non, mais le condamné est relié en parchemin, et si ta le brûles à la lampe, on ne pourra plus tenir ici.
— Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon. Le malheureux volume fut impitoyablement brûlé.
— Passons à d'autres; nous avons puni le chef, mais il avait peut-être des complices.
— Cherchons : Paul et Virginie, — T Acquitté.
— Les Contes de Perrault^ dit Marie en tenant ouvert sous ses yeux un de ces vieux volumes aux petits caractères et reliés en veau. J'avais bien raison de vouloir emporter mes livres pour garder dans un temps peut-être plus triste mes souvenirs d'un temps meilleur. En voici un à l'aide duquel je redescends dans mon passé. Ce livre, c'est toute mon enfance, c'est ma vieille grand'mère qui me l'a donné lorsque j'avais cinq ans à peine. Tous les soirs, après le dîner, nous passions dans le salon ; elle se mettait dans son grand fauieuii, et moi je m'asseyais à ses pieds; la vieillesse et .'enfance aiment à se réunir et à mêler leurs souvenirs et leurs espérances ; alors j'appuyais ma tête sur ses genoux et elle me racontait le Petit Poucet ou la Barbe Bleue. Pauvre femme ! qui comme toutes avait sans doute eu ses illusions et ses douleurs, et qui, jetant l'oubli sur le passé, comme un linceul sur un «;adavre, n'avait plus eu d'autre bonheur que de me raconter, à moi, enfant, des contes de fées; puis, le conte fini, elle m'embrassait; la femme de chambre me menait coucher, et chaque jour recommençait ainsi. Quand Je sus lire, ma grand'mère me donna ce livre, et je ne sais pas avoir eu ie plus grande joie que celle-là. Tous les soirs je me mettais près d'elle, je lisais et j'étais fière, car à mon tour je^Iui
racontais ce que j'avais lu. Quand je sus le livre par cœur, je coloriai les gravures ; mais comme c'était à la lumière que cela se faisait, tu le vois, je me trompais de couleur, et l'oiseau bleu est Tert ; c'étaient de bonnes soirées avec cette monotonie du bonheur qu'on n'a que dans ses premières années. Puis un jour, première douleur de ma vie que je ne compris pas d'abord, la maison se lendit de noir; c'est qu'après m'avoir embrassée comme d'habitude, ma grand'mère assoupie dans son fauteuil ne s'était pas réveillée, et était tout doucement, et sans secousse, passée de la vie k la mort, de la terre au ciel, comme une ftme juste qu'elle était, et qui n'avait ni regrets derrière ni craintes devant. Le grand fauteuÛ resta vide; je pleurai beaucoup, puis tout s'oublia, car tout s'oublie. Je grandis, on me mit' en pension, et je conservai religieusement ce volume, écho d'un amour que j'ai perdu et qui cependant, je l'espère, veille encore sur moi.
La pieuse enfant baisa saintement le livre qu'elle tenait dans ses mains et resta plongée dans ses souvenirs. Clémentine l'avait écoutée les larmes aux yeux.
— Tu pleures, Marie, lui dit-elle.
Et de sa main blanche elle essuyait les larmes écloses entre les cils d'or de son amie.
— Ce sont de bonnes larmes celles-là, et l'on peut les répandre sans que les yeux se fatiguent, sans que le cœur se sèche ; c'est comme une prière. Mais toi aussi tu pleures 1
— C'est qu'avec tes souvenirs tu as réveillé les miens, c'est que si tu as perdu un des amours de ton enfance, moi j'ai déjà perdu les deux soutiens de ma vie ; c'est que tu es encore plus heureuse que moi, car tu as toujours ton père et ta mère que je n'ai plus. Les jours où tu me vois si gaie ne sont quelquefois que les lendemains de grandes tristesses. Quand je te quitte le soir et que je rentre seule dans ma chambre, quand je n'ai plus là, pour oublier, tes beaux yeux et ta douce parole, je songe au passé, car c'est aux heures de solitude et de repos que les ombres chères à notre cœur Tiennent se dresser devant nous ; je pleure aussi, moi, devant ce portrait ineffagible des parents que Dieu permet que les enfants gardent dans leur cœur comme en un sanctuaire, pour que plus tard il les console du mal qu'on leur fait et les encourage dans le bien qu'ils (ont. Ne retiens donc pas devant moi ces larmes qui de temps en .«mps tombent de l'âme, ouvre-moi ton cœur tout entier, que je te sourie dans ta joie, que je te console dans U tristesse et que je t'aime toujours.
Clémentine se pendia sur le front de Marie et l'embrassa, puis^