‹ Le roman d'une femmeChapitre 3 sur 16 · IP«P · texte numérisé non relu

IP«P

p'nNB feuhe IS

lui [;renant les mains et la regardant avec un sourire plein de sérélité :

^ Allons, sommes-nous folles de nous attrister ainsi, nous qui étions si gaies tout à l'heure 1

Et tout en disant cela elle se mit à rire dans ses larmes, de ce rire semblable à un rayon de soleil qui traverse la pluie.

— Achevons-nous la malle T

•— Non, nous aurons bien le temps demain*

— Alors, dormons; je vais tâcher de rêver que je ne reviensplus ici.

— Et moi, je vais tâcher de rêver que j'y reviens ; tout songe est mensonge.

— Voilà donc la gaieté revenue.

— Il le faut bien. ^

— En ce cas, â demain.

— A demain.

Les deux jeunes filles se quittèrent après s'être embrassées. Clémentine rentra chez elle et laissa sa porte entr* ouverte. Marie, toujours nn peu pensive, se déshabilla. Alors elle découvrit le cou le plus blanc et le mieux attaché qu'on pût voir, des épaules arrondies, une poitrine blanche et précoce, des bras fins et potelés, un petit pied blanc, souple, cambré ; puis elle ouvrit la porté de l'alcôve où elle allait dormir pour la dernière fois, prit sa lampe et un livre qu'elle posa sur une table, tira d'un tiroir un petit bonnet blanc et rose qu'elle y airait laissé avec intention, le mit coquettement sur sa tête après sr^oir solidement attaché les fils d'or de ses cheveux ; et ayant adressé une dernière prière du cœur et du re- ^rd au médaillon de sa mère qui protégeait sa nuit, elle se glissa dans son lit. Elle entendit alors la voix de Clémentine qui lui criait .

— Tu es couchée?

— Oui.

— Bonsoir.

— Bonsoir.

Marie essaya de lire, mais ses yeux se détachaient involontairement du volume entr'ouvert sur les draps et son e^rit suivait sa pensée vagabonde. Quelque temps elle resta ainsi au milieu du silence, que cadençait seule sa sespiration douce et parfumée, â regarder say jtite chambre, où, â partir du lendemain, elle ne ^e ré- Teillerait plus ; puis, peu à peu, ses yeux se fermèrent, le livre glissa du lit, la belle enfant étendit nonchalamment la main vers la lampe dont elle tourna lentement le bouton : la lumière s'éteignit, ^

et dix minutes après, Marie dormait de ce sommeil trcnsparent que Dieu donne aux oiseaux et aux jeunes filles*

Elle se réveilla de bonne heure, et entr'ouyrit sa fenôtre aux brises pures du matin. Les arbres qui l'entouraient étaient pleins de concerts, comme si ces amis de son enfance et ces compagnons de son recueillement avaient voulu, en la voyant partir, lui dire un dernier adieu. Le ciel était bleu et Ton voyait au loin, dans la campagne, les moissonneuses rouges, comme des fleurs géantes écloses au milieu des blés ; c'était un de ces réveils magnifiques et splendides tels que notre nature du nord en a si rarement. Dans la cour, le coq triomphant chantait et se promenait gravement, les pigeons blancs et moirés commençaient leurs pérégrinations quo> tidiennes, et des tourterelles venaient, sur la fenêtre de la pe» sionnaire, becqueter le pain déposé par cette main amie. On comprend que Tenfant élevée au sein de cette riche nature, jouissant chaque année du printemps depuis sa première haleine et de l'automne jusqu'à son dernier sourire, devait grandir chaste et rêveuse en absorbant tous ces parfums environnants et toutes ces poésies naturelles. Aussi était-ce celte vie uniforme, il est vrai, mais douce, qu'elle regrettait un peu de quitter. Jusque-là pas une dou<r leur n'avait effleuré son àme. Depuis deux ans qu'elle habitait cette chambre, son existence n'avait pas varié. Le matin à sept heures elle se levait, ouvrait sa fenêtre dans les beaux mois de l'année, prenait un livre où elle trouvait toujours quelque nourriture, soit pour Tesprit, soit pour le cœur, descendait à onze heures déjeuner avec M"** Duvernay, se promenait avec Clémentine dans le jardin, se mêlant quelquefois à la récréation des enfants, puis remontait lire, broder, peindre ou faire de la musique à côté de son amie; cela durait ainsi jusqu'au dîner. Le dîner achevé, quand la soirée était belle, la promenade recommençait, puis la causerie, puis la prière, puis le sommeil. C'était comme un reflet de la vie des ailges. Il est vrai de dire que Marie n'était pas de ces natures ardentes qui onl toujours soif d'un bonheur inconnu, et dont le cœur h besoin, pour vivre, de passions et d'excentricités. Les lettres souvent répétées de sa mère, la joie native de sa compagne, la nature de Dieu suffisaient à ses désirs : semblable à ces fleurs modestes qui ne demandent qu'un peu de soleil après l'ombre, qu'une goutte d'eau après le soIeiL ^

d'une femme 17

L'hiyer eût été bien sombre et bien monotone pour elle, sans les quelques distractions que lui faisait partager la mal tresse. Le soir on se réunissait lans le salon au rez-de-cliaussée, on faisait un peu de musique. Quelques papas et quelques mamans, ennuyeux dans d'autres circonstances, venaient de temps en temps renou- Teler l'air de la pension. Eux-mêmes donnaient quelques soirées et parfois des bals où M™' Duvernay venait, toujours accompagnée de ses deux grandes élèves, pour lesquelles ces simples fêtes étment de grands événements. En effet, si peu cérémonieuses qua fussent ces soirées, au commencement de Tannée, au retour det vacances, il y avait toujours eu certaines robes achetées à leur occasion, et que la jeune coquetterie des deux amies brûlait de montrer. Puis, ce qu'il y avait de charmant, c'était l'absence complète de danger pour le cœur des jeunes filles. Des figures graves de substitut, de préfet, des tantes, quelques rares jeunes gens prétentieux et ridicules, dont elles riaient, telle était la société qu'elles rencontraient partout. L'hiver se passait donc ainsi tant bien que mal, et ramenait assez vite à l'été. Voilà l'existence limpide que . jusqu'à ce jour avait menée Marie.

La jeune fille, comme nous l'avons dit, s'était levée de grand matin ; l'impatience de revoir sa mère était pour beaucoup dans ce réveil matinal. La pieuse enfant attendait donc l'heure convenue, et, tout en attendant, continuait les malles Isdssées inachevées. A son tour Clémentine parut, rieuse comme de coutume et à demi Têtue. Les deux amies venaient de terminer tous leurs préparatifs, lorsqu'on vint leur dire que M'"' Duvernay les attendait pour déjeuner. La prévoyante maltresse avait avancé l'heure du repas, qui, sans elle, se fût trouvée être la même que celle du départ.

Les deux jeunes filles descendirent donc dans la salle à manger, où elles trouvèrent M™* Duvernay et le vieux curé chargé d'instruire les élèves sur la religion. Le vieillard prit la main de Marie qu'il avait toujours affectionnée, et posa sur son front le baiser saint par lequel Dieu pardonne, et qui eût été une absolution si l'âme de la belle enfant en eût leu besoin. Il embrassa de même Clémentine, et l'on se mit à table.

C'est étrange combien la présence de l'homme du Seigneur qui vous a vu grandir, à qui l'on a confié ses premières fautes et qui vous a toujours pardonné de sa voix calme et solennelle, réjouit le eœur. On aime à voir ce vieillard dont la vie a coudoyé les passions humaines sans en garder ni l'empreinte ni même le souvenir, et qui, au contraire, par ce simple contact, a sanctifié et absous eeux qui passaient chargés du poids de ces passions. Dans ses premiers souvenirs, Marie retrouvait cette tête noble et douce, et cUe

lui TOyait toujours ces beaux cheveux blancs que Dieu semblait lui avoir donnés prématurément pour augmenter encore le respect de ceux qai le voyaient passer, et faire plus solennel le pardon que sa bouche donnait ; c'était lui qui avait fait faire à Marie sa première communion, et cb ]Our-là avait été un beau jour pour le vieillard et pour Tenfant. Il était impossible d'être plus chaste qu'elle ,* un ange eût pu entendre cette confession première d'un passé court et transparent; puis le sacrement avait été accompli. Au milieu de Tharmonie puissante et douloureuse de l'orgue, les jeunes filles, vêtues de blanc, s'étaient approchées de la sainte table avec ime pieuse extase dans le cœur et de douces larmes dans les yeux. Le vieux prêtre, éclairé, à travers les vitraux de l'église, d*un large rayon de soleil qui l'étoilait comme les apôtres, avait donné à ces jeimes âmes le pain d'espérance, de foi et de charité dont chacun a sa part et que tous ont tout entier, comme a dit le poëte. Puis, après la messe, les enfants étaient sorties de l'église avec des chants, accompagnées du sourire des assistants et de la bénédiction du prêtre, et, au dehors^ elles avaient trouvé le soleil éclatant au milieu des fleurs, comme la suite du pardon qu'elles venaient de recevoir, et le commencement de l'éternité qu'on venait de leur promettre.

C'était donc ce souvenir ineffaçable pour tout cœur généreux que Marie retrouvait dans la présence du vieux curé ; elle l'aimait parce qu'il l'avait faite bonne, parce qu'il lui avait montré les choses qu'il faut aimer, sans jamais lui parler de celles qu'il faut haïr, parce qu'il avait jeté une à une dans son esprit ces semences de la religion qui germent plus tard, quand les espérances de l'en^ faut se font consolations pour la femme* aussi, Marie, en voyant le vieillard à table, s'était-elle doutée qu'il était venu pour elle et qu'il n'avait pas voulu, sachant son départ, la laisser partir sans lui donner les derniers conseils de son cœur ; elle le remerciait donc du fond de l'&me, et de temps en temps jetait sur lui son regard angélique auquel celui-ci répondait par un sourire et une inclination de tête qui semblait dire : Vous avez deviné ; je suis venu pour vous, En effet, le repas achevé, le curé prit Marie par la main, et l'emmenant dans le salon, il la fit asseoir auprès de lui.

— Mon enfant, commença-t-il d'une voix douce, vous allai quitter cette maison pour celle de vos parents, votre vie d'autrefois pour une vie nouvelle ; vous allez au seuil de cette autre demeure prendre d'autres habitudes et contracter d'autres devoirs ; vous entrez dans un monde que Vous êtes assez forte pour traverser; souvenez-vous cependant toujours des joies pieuses de votre eo*

d'une FEMlfB 19

fonce, elles seront les sentinelles de votre bonheur. Parlez à Dieu sans avoir besoin de pardon, amassez aux pieds de sa clémence assez de prières pour qu'aux jours malheureux il se souvienne de vous, et que votre cœur ne se brise pas dans le désespoir et dans le doute; respectez-le comme vos parents, aimez vos parents comme vous Taimez ; ils sont sur la terre les interprètes du Seigneur près de vous, et vous le comprendrez mieux encore lorsqu'à votre tour vous serez épouse et mère. Rappelez-vous que le malheur n'est souvent qu'une épreuve, et qu'au fond de toute épreuve Dieu a mis une récompense. Rappelez-vous que vous devez obéissance à vos parents, et qu'au fond de toute volonté maternelle il y a un amour. Enfin, au milieu des joies de votre famille que vous allez retrouver, pensez un peu à celle que vous quittez ; au milieu des enchantements d'un monde inconnu, rappelez-vous nos simples entretiens du soir, notre humble église où le Seigneur vous a visitée pour la première fois ; et si jamais vous souffrez, si Dieu vous complète par la douleur, revenez ici , rien ne console comme les souvenirs d'enfance et de piété* Si je ne suis pas mort à mon tour, je vous consolerai par ma parole ; si je suis mort, Dieu sera toujours là. Et maintenant, allez^ mon enfant, je voulais vous dire ces quelques mots dans un adieu. Je ne suis plus un prêtre ici, Je ne suis plus qu'un ami qui va quitter la vie au moment où vous y entrez, et qui, en jetant un regard assuré en arrière, peut vous garantir des écueils qu'on ne voit pas à votre âge, où la raison est trompée par l'enthousiasme 1 Adieu, men enfant.

Et le vieillard, prenant la tète blonde de la jeune fille entre ses mains, l'embrassa de nouveau. Marie essuya une larme furtive ; puis, après avoir reçu la bénédiction du curé, elle rentra dans la salle à manger, où elle retrouva Clémentine. Le prêtre prit son chapeau et sa canne; et ayant fait quelques recommandations encore aux deux amies :

— Allons, adieu, mes enfants, leur dit-il.

Et il sortit.

Marie se mit à la fenêtre et regarda s'éloigner le saint homme, qui ouvrit la grande porte, fit un dernier signe de la main et disparut. Quelques instants après, la chaise^de poste attendue s'arrêtait devant la pension ; Marie, qui l'avait entendue, alla au-devant de la bonne Marianne et se jeta dans ses bras :

— Gomment .va ma mère? fut le premier mot de la jeune fille.

— Très-bien, mademoiselle.

— Gomment 1 s'écria Marie, tu m'appelles mademoiselle I tu ne m'aimes donc plus ?

— Oh I si fait, mais vous voilà si grande maintenant.

iO LE ROMAN

— Eh bien t appelle-moi toujours ma petite Mane, comme an temps où tu me grondais, cela te fera oublier que j'ai grandi".

— Vous êtes un ange !

— Encore T

— Tu es un ange, ma petite Marie 1 reprit la vieille femme les larmes aux yeux.

— Et mon père?

— Il va bien aussi.

— Et où allons-nous ?

— A Paris,

— Pour longtemps ?

— Pour deux ou trois jours au plus.

— Très-bien. Je suis à toi.

— Je f attends.

— Â la bonne heure. Âh I à propos, tu sais que f emmène une de mes amies ?

— Madame me l'a dit.

Pendant ce temps, le domestique, qui arait accompagné Marianne, montait chercher les malles des deux jeunes filles. Clémentine et Marie allèrent faire leurs adieux à W^^ Duvemay, qui, malgré l'habitude qu'elle avait de ces sortes de scènes, ne put retenir quelques larmes, si bien que dans ce jour joyeux tout le monde pleurait. Au moment où noire héroïne traversait la première cour pour gagner sa voiture, elle vit toutes les petites qui couraient après elle en lui criant :

— Adieu, Marie !

— Adieu ! mes petits anges ! leur répondit-elle.

Elle entra alors chez le portier et lui glissa cinp louis dans la main. Le vieux bonhomme la remercia en soulevant sa casquette et en lui disant :

— Bien du bonheur je vous souhaite, mademoiselle.

Enfin, elle embrassa une dernière fois M*^' Duvemay et monta en voiture.' La porte se referma et elle entendit la maîtresse qui criait derrière :

— Allons, mesdemoiselles, rentrez dans le jardin.

La voiture partit au galop. Marie était radieuse : elle allait done retrouver une famille toujours aimée et connaître le monde ; aussi les rêves commençaient-ils à passer dans son esprit, et des sourires spontanés, qui venaient illuminer le visage de la jeune fille, prouvaient que quelque douce espérance traversait son cœur. H eût fallu qué*Marie, convenons-en, eût un bien mauvais caractère pour ne pas être au moins confiante. Elle avait en elle le principe de toute beauté, de tout amour, de toute joie ; elle était belle à rendre

d'une femme ^a

l06 anges jaloux, à rendre les femmes laides, à rendre les hommes fous. Dans le premier salon où elle allait entrer, elle allait éblouir comme une divinité antique. Tout rayonnait autour d'elle et par elle ' elle n'avait donc qu'à mettre son cœur sous son espérance, comme le oiseaux mettent leur tête sous leur aile, et à s*endormir dans son rêve, elle qui, n'ayant pas encore de passé, n'avait pas à craindre l'avenir. Puis, allez donc douter de quelque chose en parcourant une nature comme celle que voyait Marie. Le soleil ruisselait, semant le gazon et les arbres de rubis, de diamants et d'émeraudes ; les meules déjà faites se dressaient dans les champs comme des pyramides d'or. Le ciel était d'un azur de saphir, et tout était tellement splendide, que les oiseaux eux-mêmes se taisaient, comme pour écouter un concert mystérieux, inconnu à nos oreilles humaines.

La voiture traversait toute cette joie terrestre, tous ces bienfaits de Dieu, au galop de ses quatre chevaux , le moyen d'être triste quand c'est à travers de pareils enchantements que l'on va rejoindre un pareil bonheur I Cependant le soleil s'abaissa sur la plaine, «'étendant en longues traînées rouges, les champs se firent peu à peu déserts ; à .peine si de temps à autre les voyageuses rencontraient, à l'approche d'un village, quelques moissonneurs attardés ; puis les étoiles se levèrent et le silence se fit. La voiture s'arrêta devant le meilleur hôtel qu'on pût trouver et qui, comme toujours, était une exécrable auberge ; mais, à l'âge de Clémentine et de Marie, ces choses-là, loin d'être un ennui, sont une distraction. Elles firent donc le plus exécrable dtner qu'on puisse faire, ce qui les amusa fort, et toutes riantes elles reprirent leur place.

Un vent frais avait succédé à la chaleur du jour. Les deux belles enfants s'enveloppèrent dans leurs mantes et se rejetèrent dans le fond de leur voiture, qui reprit son galop accoutumé. Vers neuf heures, les chevaux touchaient à la barrière.

— Nous voilà à Paris, s'écria Clémentine.

— Paris I murmura Marie en ouvrant les yeux; qui sait ce que Paris me garde? continua-t-elle avec un soupir déliant.

— Ma chère, Paris garde toujours des choses charmantes pour ceux qui y entrent à ton âge, en chaise de poste, et qui viennent y rejoindre les êtres qu'ils aiment.

La voiture suivit les quais jusqu'à la rue des Saints-Pères, et le ' domestique étant descendu du siège fit ouvrir à deux battants la porte du n* 7. La chaise entra dans la cour, et la porte se referma.

22 IJB BOMAH

M<n« d'Kermi, en entendant la voiture s'arrêter, était venue au- •'evan.t de sa fille i celle-ci avait rencontré sa mère sur rcscalîer^ t quelques marches plus haut M. d'Hcrmi ouvrait les bras à Marie^ \MÏ présentait Clémentine à ses parents.

— Ma belle enfant, dit la mère à la jeune pensionnaire, c'est bien charmant à vous d'avoir accompagné ma fille, et nous vous en sommes bien reconnaissants, M. le comte et moi.

Puis elle Tembrassa ; et la prenant par la main, pendant que Marie souriait à son père, elle la conduisit au .salon, où se trouvait un étranger abandonné pendant cette scène de famille.

— Vous pardonnerez, mon cher de Bay, fit le comte en rentrant; mais il y avait un an que nous n'avions vu Tenfantl

— C'est trop naturel, répondit le visiteur en s'inclinant.

— Permettez-moi de vous la présenter, reprit le comte en souriant; à partir d'aujourd'hui elle reste dans la maison.

Un observateur consciencieux eût pu voir se dessiner sur la figure de celui à qui M. d'Hermi s'adressait une espèce de sourire qui, au microscope, eût été une grimace.

— M. le baron de Bay, dit le père à Marie, en présentant à son tour l'étranger.

Marie fît la révérence d'usage et s'assit à côté du comte.

— Et moi, continua la comtesse, je vous présente Clémentine, ma seconde fille, qui vient passer deux mois avec nous.

Et elle fit asseoir Clémentine à côté d'elle en l'embrassant de nouveau.

La présence de l'inconnu avait un peu contrarié Marie, qui s'attendait à être reçue en famille et non à trouver un étranger dont l'indifférence glace toujours les premiers instants d'une réunion attendue pendant une année. Au lieu de s'embrasser à tout moment, de se questionner, de se répondre et de s'embrasser encore, il avait fallu s'asseoir cérémonieusement et ne se mêler que par quelques jnots à k conversation interrompue par l'arrivée des deux jeunes Tilles. Du reste, M. de Bay comprit qu'il fallait laisser ses hôtes à la joie que leur causait le retour de leur enfant. D prit son chapeau et dit en se levant .

— Mon cher comte, je vous laisse aux douceurs de la famiUe, et maintenant que je vous sais heureux, je me retire»

d'une femme I 23

Marie remercia dans le fond du cœur le baron de cette heureuse idée qui lui venait; mais M. d'Henni fit rasseoir M. de Bay, en lui disant à son tour :

•^ Une minute encore ; vous savez bien que vous n'êtes jamais ie trop ici.

M. de Bay se rassit en adressant à la jeune fille un regard rési*gné qui semblait dire :

— Vous voyez, mademoiselle, on me force à rester.

<— C'est nous, du reste, fit tout à coup la comtesse, comme si elle eût répondu au regard du baron, qui allons vous laisser à votre conversation politique au milieu de laquelle se sont heureusement jetées nos deux enfants. Venez avec moi, continua-t-elle en se tournant vers Clémentine et Marie.

Les deux jeunes filles se levèrent avec une hâte qui ne laissait aucun doute sur leur préférence, et, en véritables pensionnaires, elles profitèrent tout de suite de la permission qui leur était accordée.

Le comte et le baron restèrent ensemble.

— Quel est donc ce monsieur, maman? dit Marie à sa mère.

— C'est un ami de la maison.

— Vient-il souvent?

— Tous les jours. Ton père ne peut se passer de lui.— Quoique cette phrase fût bien simple. M"** d'Henni ne put s'empêcher de rougir en la disant.

On pouvait prendre Mm« d*Hermi et sa fille pour les deux sœurs. L'une était brune, l'autre était blonde, voilà tout ; au reste, même charme, même jeunesse, même beauté. La comtesse n'était pas une de ces femmes que l'on dit belles encore par leur âge, elle était belle comme toute femme eût voulu l'être. Des cheveux noirs ombrageaient magnifiquement un front blanc et vierge de rides, les yeux bleus avaient une limpidité nacrée et voluptueuse, la bouche rose ne s'ouvrait que juste ce qu'il fallait pour laisser voir des dents blanches comme du lait ; puis, les plis de la robe accusaient des formes grecques pour lesquelles plus d'une jeune fille eût donné ses seize ans ; joignez à cela une suprême coquetterie, une grâce innée, un esprit charmant, et vous aurez à peu près Mme d'Hermi. C'était la femme de salon dans toute l'acception du mot, vers laquelle, à son entrée, se tournent tous les yeux et tendent tous les hommages. Depuis l'époque de son mariage, elle n'avait pas changé ; elle avait pris un autre nom, voilà tout. Du reste, pour ce calme du dehors, il fallait le bonheur du dedans, et ce bonheur existait tel qu'on n'eût pu le trouver nulle part. D y avait cependant dix-sept ans que M™* d'Hermi était mariée : on pouvait ne pas le

éroire quand on la voyait seule ; mais il n'y aurait bientôt plus moyen de douter, puisque Marie allait faire son entrée dans le monde. Eh bienl Mme d'Hermi était tellement sûre de sa beauté, que, loin d'être comme bien des mères, jalouse du succès qu'aitâil avoir sa ûlle et des courtisans qu'elle allait détourner, elle en était fièrc, et qu'elle se faisait une fête de cette présentation. Or, dixsept ans auparavant M. le comte d'Hermi était un des plus élégants jeunes hommes qu'on pût voir, comme M"' Glotilde d'Herblay était une des plus jolies jeunes filles qu'on pût rencontrer. Il y a des existences supérieures que Dieu a créées éloignées les unes des autres, et qu'il se platt un jour à réunir; nous appelons cela le hasard, ce qui prouve notre athéisme, car c'est la providence que nous devrions dire.

Il se trouva un salon où ces deux natures riches et privilégiées se trouvèrent. M. d'Hermi alla à M"* d'Herblay comme le fer va à l'aimant. M. d'Hermi était cité pour ses bonnes fortunes; aussi le regardait-on partout avec une certaine admiration. Quand on le voyait dans un salon faire sa cour à une femme, de ce jour, cette femme devenait à la mode ; on pouvait fermer les yeux et l'on était sûr que l'élue du comte était jolie, élégante et spirituelle : ce liit donc un spectacle charmant quand les deux jeunes gens se trouvèrent en face l'un de l'autre. Tous les autres hommes disparurent pour Glotilde, toutes les autres femmes s'e£facèrent pour le comte; malheureusement, Glotilde n'était pas de celles qui luttent et qui se rendent ; elle ne voulait pas un usurpateur, mais un roi légitime. Il fut donc question de mariage. Le mariage se fit. Les époux avaient assez de bonheur intime pour s'exiler des plaisirs d'autrui, ils partirent et se retirèrent dans un château bien mystérieux, bien isolé, bien fait pour les amours romanesques et solitaires. Gela dura ainsi un an, tout uù été et un hiver. Au bout d'un an, Marie vint au monde.

M°^ d'Hermi voulut retourner dans le monde; ce à quoi consentit facilement le comte, chez qui les anciennes habitudes commençaient à reprendre le dessus. La comtesse fut trouvée plus charmante encore que M"" d'Herblay; le comte, par cela même qu'il était marié, eut plus de succès qu'il n'en avait jamais eu, et le château solitaire fut vite oublié. Du moment où les deux époux reparaissaient, c'est qu'ils s'ennuyaient déjà du tête-à tête, et da moment où ils s'ennuyaient déjà du tête-à-tête, il y avait des chances pour qu'ils acceptassent la première distraction venue. Les hommes* firent donc provision de compliments pour la comtesse, et les femmes de sourires pour le comte.

Un mois après sa résurrection, le comte avait une maîtresse, el

d'une femme 25

six mois plus tard la comtesse avait un amant. Alors arriva ce qui arrive toujoan : le comte, tout en ayant une liaison illégitime, voulut que sa femme restât sage ; la comtesse, tout en rêvant un amour étranger, voulut que son mari restât fidèle. C'est une prétention réciproque étemelle.

Un jour, ces deux prétentions se heuitèrent : il y eut orage. Mais comme tous deux étaient gens d'esprit, Torage finit, comme tous les orages, par de la pluie et du soleil. Des reproches on en vint aux explications, et des explications aux confidences; on s'avoua mutuellement qu'on s'était aimé plus avec l'esprit qu'avec le cœur, qu'on avait voulu se faire les héros d'un, roman, et qu'il serait ridicule d'en devenir les victimes; qu'on se rendait liberté entière; mais à la condition, toutefois, que les noms et les convenances seraient respectés. Puis, chacun se retira dans son appartement et ne ferma pas les yeux de la nuit, chacun se disant ; « l^avoir trompé I moi qui Taimais tant; c'est affreux I »

Cependant, tout se calma, et il fut impossible de voir un ménage plus uni que celui du comte et.de la comtesse. Néanmoins, il arrivait de temps en temps une chose assez bizarre : toutes les fois que le comte avait une maîtresse nouvelle et que la comtesse rapprenait, elle se passionnait pour son mari ; et toutes les fois qu'elle avait près d'elle un prétendant nouveau, M. d'Henni se passionnait pour sa femme. Or, soit hasard, soit calcul, les renouvellements d'amour avaient presque toujours lieu en môme temps, si bien que le comte se remettait à faire la cour à sa femme, comme autrefois à MUe d'Herblay, et pendant quinze jours ou trois semaines, le concurrent nouveau et la maîtresse nouvelle étaient oubliés ; puis, au bout de ce temps, les choses reprenaient leur cours ordinaire. Du reste, jamais une allusion, jamais un reproche, jamais une que* relie. Quant au monde, qui devine si bien quand il ne peut pas voir, il ne disait rien.

Ces habitudes duraient donc depuis une quinzaine d'années, quand Marie sortit de pension : aussi commençaient-elles à se modérer un peu. Le comte avait quarante-cinq ans à peu près, et les idées d'amour faisaient place à d'autres. La comtesse avait trente-quatre ans, et jusqu'à ce que Marie fût mariée, elle avait compris qu'il fallait la plus grande retenue. Aussi eût-il fallu être biec méchant pour lui savoir mauvais gré de la liaison qu'elle avait au moment du retour de sa. fille. En efiet, M. de Bay était chauve, mais dis-* cret; peu spirituel, mais trè^-aimable; s'il n'était pas très- ^éable à la femme, il plaisait véritablement au mari, et c'était bien le moins que M^nt d'Hermise sacrifiât de temps en temps pour le comte.

Clotilde n'avait donc pas menti quand elle avait dit à sa fille que son père ne pouvait pas se passer du baron. Du reste, il arrive up âge où les préjugés s'effacent et où les passions se calment. M. d'Hermî etM.xie Bay étaient tous les deux arrivés à cet âge * aussi le comte était-il plein df ^évenance pour le baron, qui de son côté, était plein de discrétion et n'abusait aucunement de ses avantages. Tout ce qu'il lui jallait, c'était une maison i^sez intime pour qu'il pût y vemr à toute heure se reposer des conversations banales des salons et des plaisirs médiocres du club. W avait, ce cher baron, le cœur sinon éteint, du moins fort refroidi, et il voulait a^voir une maîtresse à peu près comme on a une tante, pour y venir dtner et passer la soirée. Quant au sentiment, il va sans dire qu'il n'en était que bien rarement question entre la comtesse et lui ; et quand Marie était arrivée, ce n'était pas la crainte de ne plus avoir de tête-à-tête avec sa mère qui avait causé ce sourire grlmacieux que nous avons signalé, mais l'ennui d'être dérangé dans'ses habitudes. Du reste, c'était une liaison fort convenable : si M°»6 d'Hermi était encore très-belle, le baron ne manquait pas d'un certain mérile. Il avait quarante-six ans, il est vrai, mais il eût pu tirer plutôl vanité que honte de son âge, car il ne les paraissait pas ; il étail diauve, nous l'avons avoué, mais ce qui lui restait de cheveui, d'un blond charmant, revenait spirituellement sur le front, et mas* quait tant bien que mal cette infirmité ; ses yeux semblaient fins, sa bouche était railleuse. En outre, on lui connaissait quelques bonnes fortunes, que, grâce à sa position et à la réputation de son mérite passé, il eût pu renouveler encore. U y avait donc concession de part et d'auti'e ; car, de son côté, la comtesse eût pu trouver quelque amour jeune et sentimental qui lui eût rappelé les premiers chapitres de sa vie. Mais il faut bien de temps en temps sacrifier quelque chose au monde. À quoi bon livrer sa réputation et peut-être son cœur à des jeunes gens, papillons d'amour qui volent à toutes fleurs et se brûlent à tous les feux? Il fallait une liaison solide et avouable, pour ainsi dire, jusqu'au jour ch les passions faisant place aux sentiments, et M"« d'Hermi s'apercevant que le comte valait autant qu'un autre homme, et le comte que la comtesse valait mieux que les autres femmes, tous deux jettera ent sur le passé le pardon et l'oubli, et en reviendraient à vivre ensemble, comme cela avait été convenu devant TÊglise.

Quant à M. d'Hermi, gentilhomme dans toute la force du terme il avait hérité de l'esprit et de la philosophie du dix-huitième siècle. On sentait sa haute aristocratie à une lieue, et rien n'était si fin que son regard, si ce n'est sa parole. Il était amoureux sans exigence, spirituel sans ostentation ; il savait, suivant les cir-

d'une femme 27

constances, aimer comme Faublas ou soupirer comme Tircis. Son cœur était, grâce à cette éducation d'un siècle effacé, devenu un de ces caméléons qui prennent toutes les couleurs, un de ces protées qui prennent toutes les formes ; il savait ce qu'il faut d'amour à une duchesse, et ne comptait pas ce qu'il donnait d'argent à une danseuse ; il savait, par théorie et par pratiqué, qu'on doit être élégant avec les courtisanes et débraillé avec les grandes dames. Il trompait d'une façon si spirituelle et se repentait d'une façon .si charmante, qu'il était toujours absous et toujours aimé. H faut dire aussi qu'à ce fond admirable se joignait une surface tentatrice, M. d'Hermi était grand, bien fait, noble de tournure et de maintien ; il avait un pied à humilier une femme, une main à faire rougir une reine. Ses cheveux châtains encadraient merveilleusement le visage le plus sympathique qu'on pût voir, digne pour ses égaux, bienveillant pour ses inférieurs. Enfin, on n'avait qu'à voir une fois le comte pour comprendre qu'il n'était pas un de ces hommes qu'on trompe comme Georges Dandin, mais qui se laissent tromper comme Richelieu. Cependant le comte avait compris- que ce genre de vie, si heureux pour lui et sa femme, pourrait bien ne pas l'être pour sa fille. Il n'avait donc pas voulu que la chaste enfant grandit au milieu de cette atmosphère quelque peu corrompue, et quand elle avait été en âge de comprendre et de voir, il avait dit à Clotilde :

— Mon avis est qu'il faut éloigner Marie.

Cette fois comme toujours, les deux époux avaient été d'accord, et M"* d'Hermi avait été confiée aux soins de M"»» Duvemay, à Dreux, où demeurait à cette époque une sœur de la comtesse, sœur qui depuis était morte. Enfin tout s'était peu à peu calmé ; Marie rentrait dans la maison paternelle qu'elle retrouvait heureuse, et qu'elle ne pouvait faire autrement que de croire pure. Ce qu'il y avait de certain pour elle, c'est que son père l'aimait toujours et qu'elle était adorée de sa mère, qu'elle allait passer deux bons mois avec une amie qui lui tenait lieu de sœur, que la saison était belle^ que le soleil était pur et que Dieu était bon. Ausd étaitelle toute à la joie de sa chambre nouvelle et des mille fantaisies dont sa mère l'avait ornée ; aussi embrassait-elle M^" d'Hermi, qui, après tout, eût donné tous les plaisirs du monde pour la joie d'un baiser de sa fille qu'elle ain:ait comme aiment les femmes passionnées, qui ne connaissent de limites ni dans les^ sentiments ni dans les passions. La chambre était donc pleine de délicieux caquetages, comme le sont les nids d'oiseaux au réveil de la nature ; on avait tant de choses à se dire, tant d'impressions à se raconter» tant de rêves â faire ! La jeune mère était heureuse des naïfs en-

chantements des deux jeunes filles qui lui rappelaient son passé ei hii faisaient entrevoir dans l'avenir un bonheur jusqu'alors inconnu ; enfin, après avoir répondu à tous les souvenirs, à toutes les questions, à tous lea baisers, Mn*« d'Hermi embrassa de nouveau celles qu'elle appelait ses enfants et leur dit :

— Vous êtes fatiguées de la route, vous avez besoin de vous reposer, je vais vous envoyer Marianne.

^t elle alla rejoindre au salon le baron et le comte, qui causaient comme les meilleurs amis du monde.

— Les enfants dorment ? dit M. d'Hermi en voyant entrer sa femme.

— Non, fit la comtesse, les enfants soupent.

— Je vais leur dire bonsoir alors.

Le comte se leva et vint discrètement frapper à la porte de la diambre, où il entra.

— Qu'avez-vous donc, baron ? vous paraissez soucieux, disait pendant ce temps M*^* d'Hermi à M. de Bay.

— J'ai que je vous trouve bien bonne mère, répondit <ielui-ci.

— Et cela vous étonne ?

— Non, cela m'attriste.

— Pourquoi ?

— Parce que, pendant que vous pensez à ceux que vous aimez, vous oubliez ceux qui vous aiment.

— Comment, baron, des reproches !

— Non pas; des réflexions, voilà tout.

— Vous êtes donc jaloux ?

— Pourquoi pas ?

— De ma fille I... vous conviendrez que c'est de l'exigence.

-r- Plus l'affection que Ton redoute est impossible à combattre, plus il y a de raisons pour en être jaloux. —"Vous êtes dans un mauvais jour, baron ; mais je vous pardonne.

— Au moment de parlir, c'est bien le moins que vous puissiez faire, et ce pardon ressemble fort à de la pitié.

— Savez-vous que voilà une véritable querelle d'amoureux! Allez toujours, baron, cela nous rajeunit tous les deux.

— Gela vous rappelle le temps où vous aimiez. — • Et où Ton m'aimait.

Il y eut un silence.

— Voyons, reprit M"»» d'Hermi, qu'avez-vous à me reprocher T *- Vous le demandez I J'arrive ce soir, je quitte tout pour passer

une ou deux heures auprès de vous, et vous ne restez pas une minute avec moi ; au moindre bruit de voiture ^ous me laissez pour voir si c'est votre fille qui arrive, et vous ne revenez que pour me

D'UNE FEMJIIE 29

dire que dans deux jours vous partez de Paris avec elle; en vérité^ ma chère comtesse, j'ai bien le droit d'être un peu maussade.

— Je dois même avouer que vous abusez de ce droit , mais cependant raisonnons,

— Je ne demande pas mieux.

— Ce qui vous attriste, c'est que je quitte Paris, et c'est de me quitter ?

— Certainement.

— Eh bien I- partez avec nous.

— Vous savez bien que je n'accepterai pas.

— De la rancune?... oh 1 baron, c'est de mauvais goût*

— Et le comte ?

— Le comte fait ce que je veux, et moi je fais ce que vous voulez.

— Décidément, fit le baron en baisant la main que lui tendait M"* d'Hermi, vous êtes charmante.

— Vous revenez enfin à la raison.

— Il le faut bien.

•— Le comte vous invitera lui-même demain, et tous viendrei nous rejoindre.

— Deux ou trois jours après votre départ? Estrce cela?

— Qu'on a de peine à se faire comprendre!

— Et Marie, que pensera-t-elle?

— De quoi?

— De mon séjour au château.

— Elle ne pensera rien. Marie est un enfant qui sort de pensioa, et qui non-seulement ne devine jamais, mais ne voit même pas.

— Allons, c'est chose convenue.

En ce moment le comte ouvrait la porte du salon.

— Mon cher comte, dit M. de Bay en se levant, je vous attendais pour prendre congé de vous.

— A demain, baron, n'est-ce pas?

— A demain, reprit le baron en échangeant une poignée de main.

— Madame la comtesse, continua-t-il en s'inclinant et se dirigeant vers la porte.

Mm« d'Hermi répondit par un sourire et un salut. M. de Bay sortit. ,

— Vous avez donné les ordres pour notre départ? dit le comte à Clotilde.

— Depuis hier.

— Et nous partons?

— Après-demain.

30 ^ V& ROHAJf

— - Bonsoir, comtesse. ,

— Bonsoir, comte.

M. d'Hermi baisa la main de sa femme et sortit à son tour.

Quant à Clotilde, elle ouvrit sa fenCtre, fil un signe de la main & une ombre qui disparut en renvoyant le même signe; puis eîîe referma la fenêtre, sonna sa femme de chambre, et après avoir été une dernière fois embrasser Marie qui dormait, elle rentra se mettre an lit.

Les choses se passèrent comme il avait été convenu. Il ebl des combinaisons féminines que le hasard ne peut détruire; le lendemain donc, M. d'Hermi invita M. de Bay à venir passer deux mois en Bretaone. M. de Bay accepta. La comtesse fit comprendre à sa fille que son père ne pouvait pas plus se passer du baron à la campagne qu'à la ville, et tout fut dit.

Les deux jours qui précédèrent le départ furent employés en achats, en promenades, en spectacles. Tout était merveilleux et •ouveau pour les deux jeunes filles. Le matin, kt comtesse se levait de bonne heure et venait trouver Marie dans sa chambre, comme Marie, enfant, allait trouver sa mère ; elle s'asseyait alors auprès du lit, et entre les trois femmes conunençaient ces bonnes causeries de cœur et de toilette, de souvenirs et d'espérances ; Clémentine et Marie se levaient sous la tutelle de Marianne, et Ton déjeunait. C'est alors que paraissait M. d'Henni, toujours bon et souriant.

Après le déjeuner on s'habillait de nouveau, car la toilette est la grande occupation des femmes, il ne faut pas être profond observateur pour remarquer ce détail, et l'on faisait atteler. A.troisheures^ la comtesse, Clémentine et Marie sortaient pour aller au Bois: là, commençaient les enchantements. C'étaient des attelages délicieux, àes robes charmantes, du monde, du bruit, de la vie, du soleil. Les femmes curieuses sortaient à moite la tête de leurs voitures pour voir ces deux belles jeunes filles dans la voiture deMn«.d'Hermi,les cavaliers revenaient sur leurs pas pour reconnaître ce» deux charmantes têtes, et ceux qui connaissaient la comtesse la saluaient de leur plus révérencieux salut. Puis, au Bois, on rencontrait M. de Bay, soil à cheval, soit en voiture; on causait quelques instants aveo lui, on l'invitait pour le soir, et à six heures la calèche, au grand trot de ses deux chevaux bais, rentrait rue des Saint-Pères, laissant derrière elle bien des commentaires et bien des ambitions.

d'une femme 31

Clémentine avait une moitié de ce paradis, car mise de la même fa*çon, elle était aussi jeune et aussi belle que sa compagne, et le second jour, si Ton eût demandé leur avis aux deux pensionnaires, quoique Paris fût bien désert, elleâ eussent unanimement consenti à ce qu'on retardât le départ.

En effet, quand arrive Tété, la campagne est charmante pour ceux qui sont fatiguée des affaires où des plaisirs de Fbiver, et qui vont demander à l'air des champs et des bois une santé nouvelle pour l'hiver su'ivant; maispour deux belles enfants qui ont passé toute l'année à la campagne, Paris, si déserté qu'il soit, apparaît comme un monde magique, plein de rêves et de tentations, qu'il est douloureux de quitter. Les soirées, si monotones en province, complètent si bien les journées à Paris I En faveur des nouvelles arrivées, la comtesse dérogea à ses habitudes, et pendant deux soirs elle alla tu spectacle, à peu près inconnu aux provinciales, si bien que le troisième jour, quaod il fallut partir, les deux amies l'aimaient déjà. Pendant ce temps, M. de Bay avait fait sa cour aux jeunes filles, et l'avait si bien faite, que Marie le trouvait charmant, que Clémentine le trouvait jeune, et qu'elles étaient enchantées toutes deux qu'il vint rejoindre le comte en Bretagne. Quant à M. d'Hermi, il était fier du retour de sa fille. Cette affection virginale, cet amour pur rajeunissait et rassérénait son cœur. Au point de vue de la morale, on eût pu blâmer chez le comte beaucoup de choses <iu'excusait cependant l'héritage d'une autre époque; maispour tout ce qui regardait Marie, il redevenait le conseiller le plus chaste et le mentor le plus exigeant qu'on pût trouver. Quand il regardait ces beaux yeux bleus que nul autre homme que lui n'avait encore regardés, quand il prenait ces mains blanches, quand il répondait à ce sourire auquel lui seul et Clotilde avaient droit encore, il avait dans l'âme de nobles élans et de bonnes pensées qui eussent racheté bien des choses; il lui semblait qu'il eût pu passer le reste de sa vie dans cette sainte contemplation ; en effet, e'est une poésie si radieuse qu'une jeune fille qui passe au bras de son père ou de sa mère, indifférente à (toutes les passions humaines qui se heurtent et se choquent sur son chemin, que ce «erait un bienfait de lui conserver cette innocence et cette ignorance du oœur qui la font calme et belle. M. d'Hermi était conune jaloux de sa fille, il eût voulu la garder toujours auprès de lui, et cette exis* tence qui se fût passée à la voir heureuse et insouciante, ne s*occupant que de toilette, ne sachant que i'ainver, lui eût paru la plus douce qu'il pût mener. Malheureusement, il savait bien que, malgré tout son amour, il ne pouvait suffire au bonheur de Marie ; il savait bien qu'un jour la jeune fille se ferait femme, et que les pas-

sions du monde succédant aux affections de la famille, quelque amour inconnu viendrait faire briller ces beaux yeux d'un nouvel éclat, et peutp^tre les ternir de leurs premières larmes: c'était cela qu'il redoutait. La vie qu'il avait comprise pour lui et Clotilde d'une iaçon un peu bizarre, il était loin de la comprendre ainsi pour Marie ; si le mari de sa fille eût été comme lui, il eût tué ce mari.

C'étaient toutes ces pensées qui traversaient l'esprit du comu lorsque, assis à côté de la belle enfant, il la voyait sourire, ei lorsque derrière l'azur de ses yeux il devinait l'azur de son àme. Pour nous, nous ne savons rien de plus beau qu'une jeune fille, et nous ne croyons pas que parmi toutes les splendeurs qui le prouvent, Dieu ait créé une expression plus frappante de sa divinité. Lorsqu'on abandonne le monde de fausses impressions et de factices amours au milieu duquel on commence à vivre dès qu'on a dix-huit ans, et qu'on se trouve tout à coup dans un autre monde qui n'est peut-être pas meilleur, mais qui au moins cache autant que possible qu'il est mauvais, rien n'est consolant comme la vue d'une jeune fille qui croit encore qu'il n'y a sur la terre que la danse, les robes et les fleurs, dont la bouche est vierge de baisers, iont le cœur est vierge d'amour, qui console la douleur sans en demander la cause, qui croit tout sourire vrai, toute amitié réelle, toute affection sincère, dont les yeux fermés pour le soupçon ne devinent pas la possibilité du mal, et qui, lorsqu'elle se trouve dans un théâtre ou une promenade auprès d'une de ces femmes perdues parce qu'elles n'auront jamais le repentir, l'admire naïvement si elle est belle, et peut-être l'envie, sans se douter de la distance qui les sépare.

Voilà ce qu'était Marie, c'est-à-dire tout simplement un ange , ses yeux et son âme pouvaient voir ou rencontrer les mauvaises pensées des autres sans en garder la moindre empreinte; c'était pour elle un livre écrit dans une langue étrangère, maïs orné de belles gravures qu'elle pouvait regarder. On comprend donc les craintes de M. d'Hermi, car sa sagesse lui venait de son esprit ; aussi était-il fort embarrassé de l'avenir de sa fille. « Si je la laisse choisir, se disaif-il, elle choisira un beau garçon, qui sera comme moi, qui au bout d'un an ne l'aimera plus, et qui en fera ce que j'ai fait de Clotilde ; peut-être serait-ce encore le bonheur pour elle, puisque Clotilde paraît heureuse; mais pour moi, et serait affreux, et je la tuerais si je la voyais ainsi. Si je lui choisis moi-même un mari, je vais lui donner yn homme de quarante ans^ qui sera un vieillard quand elle sera à peine une femme^ qu'elle ne, pourra pat aimer, et alors elle aura le droit de me demander compte de son avenir, que j'aurai détruit^ et du malheur que je lui aurai fait

d'une feume 33

en échange de la joie qu'elle m'aura donnée. » Et le comte se levait, et allait voir sa fille, qu'il trouvait rieuse avec sa mère ou sou amie; il Tembrassait et se disait : « Attendons^ »

n semblera peut-être étrange que M. d'Hermi, occupé jusqu'à cette époque de ses amours, prit tout à coup un tel soin de l'avenir de sa fille : c'est que, si indifférent, si dissolu que le monde ail fait un homme, Dieu lui a toujoiu's conservé dans un pli du cœur invulnérable et caché un de ces sentiments qui, plus tard, deviennent l'abri mystérieux et bienfaisant où il se repose et se désaU tère ; c'est que, par ses amours passées, le comte connaissait les femmes, et que jamais il n'avait vu chez aucune ce regard^ cette candeur et cette virginité d'âme qu'il voyait chez Marie ; c'est qu'il commençait à connaître les hommes, et qu'il tremblait d'associer à la vie de sa fille la vie d'un de ceux qu'il rencontrait tous les jours. Du reste, le comte avait toujours été le même, il avait toujours adoré Marie; quand elle était encore au berceau, il s'amusait, lui, l'homme à la mode, l'homme le plus attendu de Paris, à jouer des soirées entières avec ces petites mains qui lui tiraient les cheveux, à contempler cette petite bouche qui riait, et ces grands yeux éclairés du plus joli regard bleu qu'on pût voir. Ces moments-là étaient rares, mais enfin ils étaient; et les nuits qui leur succédaient n'étaient pas les plus mauvaises que passât le comte.

Il avait donc bâti son avenir sur l'espérance de cet amour, ce qui ne l'avait pas peu enhardi à faire bon marché des autres. Quant à Glotilde, M. d'Hermi ne lui communiquait même pas les pensées qu'il avait depuis quelque temps. Elle n'avait pas changé le moins du monde, elle ne voyait pas plus clair dans la vie dé sa fille que dans la sienne; non-seulement elle ne combinait pas un avenir pour Marie, mais elle ne semblait même pas supposer que l'on dût s'occuper de cet avenir. Elle aimait sa fille à lui sacrifier tout ce qui la faisait heureuse, à lui donner sa vie; mais il est probable que si Marie n'eût eu que sa mère, ou elle ne se fût jamais mariée, ou elle eût fait un déplorable mariage, en ce sens que la comtesse lui eût laissé épouser le premier homme qu'elle eût cru aimer.

Marie, placée ainsi entre deux amours si semblables et si différents, ne s'occupait pas du lendemain, mais du présent : pas de probabilités, mais des certitudes. Or les certitudes étaient sa sortie de pension et son entrée dans le monde, la fortune, la beauté, el la réalité de tous les rêves du cœur. Pendant deux jours, elle avait dû être le sujet de bien des conversations; mais, comme les miroirs, elle n'avait rien gardé des ombres qui avaient passé devant elle. Elle avait vu bien des jeunes gens qu'elle avait, dans l'ensemble, trouvés naturellement moins ridicules que ceux qu'elle

Tovait aux bals de sa province ; mais si sentimentale et si roma* nesque qu'elle eût pu être, nous devons dire que pas un n'avait ^ cette influence de fixer plus d'un instant ses yeux ni d'occuper soi esprit et qu'après la promenade et le spectacle, elle était rentrée chez sa mère comme elle rentrait chez Mme Duvernay. Ce qu'elle regrettait à Paris, ce n'était donc que la vie nouvelle et bruyante que, du reste, deux mois plus tard, elle allait retrouver plus bruyante encore. Quant à Clémentine, rester ou partir, peu lui importait; elle était heureuse partout.

En conséquence, ce qui avait été dit fut fait : le troisième jour après l'arrivée de Marie, quatre chevaux de poste, attelés à une élégante berline de voyage, faisaient leur bruit accoutumé dans la cour. Les deux jeunes filles descendaient, joyeuses et bondissantes comme des faons, et s'installaient sur le devant de la voiture; le comte et la comtesse prenaient place dans le fond; Marianne mon* tait sur le siège de derrière avec un ancien serviteur de la maison ; les postillons se mettaient en selle, et les quatre chevaux blancs partaient au galop.,

Or, c'était un ravissant chftteau que possédait M. d'Hermi^ près de Poitiers, Il élevait joyeusement, au milieu des genêts, ses tourelles de briques et ses toits pointus; contemporain de Louis XUI, il avait gardé toute la tournure et tout le caractère de cette époque : aussi était-ce vraiment regrettable de voir descendre de ses perrons des personnages en habits noirs, sombres et mesquins; car, en le voyant, l'imagination ne le peuplait que d'élégants cavaliers tu pourpoint et au manteau de velours, au feutre à longues plumes, et se promenant la tète haute et la main sur la poignée de leur rapière. Après tout, nous regrettons toujours les costumes du temps passé, je ne sais pourquoi. Peut-être ceux qui les portaient avaient-ils l'air fort maussade de les porter, peut-être ne savaientils où mettre leur large feutre et cognaient-ils partout leur longue épée, et s'ils revenaient aujourd'hui au monde, seraient-ils fort enchantés de retrouver les hommes les jambes dans des pantalons, le corps dans des sacs et la tète sous des espèces de tuyaux plus ou moins allongés. Toujours est-il que si le costume était incommode, il était beau^ et qu'il est fâcheux, quand un peuple a porté l'épée, qu'il en soit arrivé à porter une canne.

C'eût donc été, nous l'avouons, une chose fort de notre goût

D^ITNE FEBIME 35

({tt'une fête sous Louis Xni, dans ce magnifique parc qui s'étendait autour du château, sombre comme un nid d'aigle. Il y avait de» pelouses faites pour se promener cinq cents, il v avait des coin^ faits pour causer deux, on se perdait dans les bois, où passait furtivement un chevreuil étonné, et dans ces genêts éclatants comme des gerbes d'or et touffus comme une forêt. Quand on avait parcouru toutes ces magnificences de feuilles, d'ombre et de fleurs ; quand on avait passé dans ces allées immenses tracées, par des arbres séculaires, pour des géants disparus ; quand on avait entr'ouvert les portes des cabanes mystérieuses, semées çà et là comme des oasis, et longé les allées droites et sablées qui mènent on ne sait où, qui isolent à la fois les pas et la pensée du reste du monde, qui cachent assez de parfums et assez de chansons pour enivrer pendant toute la route, et dont les feuilles serrées tamisent le soleil qui les dore, on arrivait à la plaine. Là, s'élevait la ferme, avec son bruit accoutumé ; on voyait alors, sous le jour ardent, les moissonneurs de toutes couleurs portant leurs gerbes, les vaches inquiètes s'arrêtant au moindre bruit, et les joyeux troupeaux avec leurs sonnettes mélodieuses à force de monotonie : c'était la vie iprès la solitude, le bruit après le silence. Si le dehors était charmantf le dedans était adond)le, plein du mouvement des chevaux, ùkf: charrues et des hommes ; pleio d'oiseaux qui viennent en pailtitesTivre aux dépens de ceux qui les écoutent, plein de canards indifférents, de coqs, de pigeons, de poulets, ces mille notes ailées et remuantes composant le concert quotidien qui commence dans les fermes à cinq heurs du matin et ne finit qu'à sept heures du soir.

La première chose qu'avaient faite Clémentine et Marie, en 8( réveillant le lendemain de leur arnvée au château, avait été de S4 lever et de se mettre à parcourir ce domaine tout nouveau pour l'une des deux, mais déjà rempli de souvenirs d'enfance pour Marie. Elles avaient donc, savourant à longs traits la liberté, sillonné en toussons parc, pelouses et forêt, affronté les sentiers les plus hasardeux, riant comme des folles et n'effarouchant cependant pas les oiseaux qui les -reconnaissaient pour leurs sœurs ; elles avaient ainsi, d'allée en allée, gagné la ferme où elles avaient été reçues avec des acclamations de joie par la fermière et le fermier, et des cris de terreur par les poulets et les canards. Alors elles avaient ' tout visité, \aissant partout un reflet de leur grâce native ; complimentant ces bravée gens sur la tenue de la ferme, admirant toutes choses, buvant du lait, mangeant des fruits et courant comme des chèvres sauvages ; puis, après avoir caressé une dernière fois les enfants blonds et jouant à la porte, qui eussent eu un temt char^

36 LE ROMiJr

mant s'ils n'avaient pas mis leurs mains dans l'eau où les canards mettent leurs pattes, et de là sur leur figure, elles étaient remontées sur leurs chevaux, et, leur estomac sonnant l'heure du déjeuner, elles étaient rentrées au plus vite. Le déjeuner était servi dans une de ces magnifiques salles à manjger des temps passés, où l'on croit toujours voir apparaître quelque chevalier des vieilles légendes, sévère et hospitalier. Deux immenses bahuts de bois de chêne montraient à travers leurs vitraux les plats d'argent héréditaires, brillants comme un rayon de soleil ; le long du mur tendu d'une épaisse et sombre étoffe, étaient rangées les chaises de bois noir que le^ confortable moderne avût dotées de certains coussins de velours auxquels nos pères eussent eux-mêmes été sensibles. Le soleil, pénétrant par la large fenêtre entr'ouverte, faisait ressortir sur les rideaux les arabesques d'or qui les brodaient; du plafond traversé de lourdes poutres descendait une longue lampe aussi ancienne et à la fois aussi commode que possible, et au-dessous, ce qui à l'heure où les deux jeunes filles rentraient occupa le plus leurs yeux, nous devons le dire, stétalait sur la table carrée le déjeuner quotidien.

Le repas achevé, Marie emmena Clémentine visiter l'intérieur da chftteâu. Derrière la salle à manger se trouvait un escalier de pierre, large et entouré d'une rampe de fer; en haut de cetesca* lier s'étendait un long corridor éclairé par de petites fenêtres; c'est là qu'étaient lesportaits de famille, depuis le temps de saint Louis jusqu'à nos jours; ils étaient tous raides, comme des gens qui posent pour l'avenir; les uns, droits et secs dans leurs armures; les autres, fiers et hautains dans leurs pourpoints ; ceux-â avaient l'air belliqueux, ceux-là avaient l'air modeste, selon qu'ils avaient des régiments ou des abbayes; puis venaient les portraits de ceux qui se rapprochaient de nous. Ici, portant des dates joyeuses; là, des dates sanglantes; ici, Louis XY; là, la Révolution. Tout, du reste, dans cette galerie, avait l'air imposant. Sous tous ces costumes, armures, pourpoints ou habits, on devinait de nobles cœurs et de bonnes inspirations; on comprenait la fierté que devait avoir le dernier descendant de ces nobles aïeux, en montrant ces tableaux et en disant : Voilà d'où je viens.

Cependant les deux amies ne restèrent pas longtemps en contemplation devant ces belles figures, et quittant la galerie, elles allèrent visiter les autres appartements. Chaque époque avait mis son *^ cachet et laissé la trace de son passage dans ce charmant château. Du siècle qui l'avait vu nattre, il restait la tenture sombre et les meubles lourds, comme dans la salle à manger. De Louis XIV et de Louis XV, il restait des boudoirs dorés, surchargés de peintures

Wim FEMME 37

mythologiques ; mais il n'avait spirituellement gardé de l'Empire qu'un salon blanc, or et pourpre, abdiquant les porcelaines, les meubles et les ornements de mauvais goût qui caractérisent cette belliqueuse époque ; enfin, M™* d'Henni s'y était créé le plus mer<veilleux nid qu'une femme puisse rêver, niu' de salin et de dentelles, qu'une étincelle eût détruit, où le soleil pénétrait rose, où le vent ne pénétrait pas, où Ton dormait d'un sommeil parfumé la nuit, où le velours soyeux assourdissait les pas et protégeait les pieds paresseux, et où enfin, lorsque le piano chantait sous, les doigts blancs de la comtesse^ l'harmonie était si douce et si voilée, qu'elle semblait plutôt l'écho d'une mélodie céleste que l'expression d'une musique humaine.

Les deux jeunes filles avaient chacune leur chambre tendue d'une fraîche étoffe perse, et pour ainsi dire jumelles; elles avaient vue sur le parc et elles étaient les premières saluées par le soleil et les oiseaux. Enfin, une partie basse du château était occupée par une chapelle. Clémentine et Marie s'y arrêtèrent un instant, et se mirent à faire entendre la religieuse musique de l'orgue. Noua avons tous, jeunes gens que le bonheur rendait sceptiques et que l'apparence seule de la douleur eût rendus si croyants, plus ou moins de la croyance des autres. Nous sommes tous entrés dans une église sans y voir autre chose qu'un symbole sans raison et qu'une tradition sans vraisemblance. Nous avons tous, nous drapant dans l'athéisme que nous voyions affecter par certaines gens, dit que la vie n'avait pas besoin de prières ni de foi ; et cependant, sans nous rendre compte, nous suivions une religion quelconque qui n'était qu'un des moyens de celle que l'Église demande ; en effet, tout homme, s'il feint de douter de Dieu, a toujours dans le cœur queU que autre amour qu'il adore, qu'il révère et qui le ramène insensiblement à cette vérité dont il doute : enfant, il a une mère ; jeune homme, il a une maîtresse, dont, dans les instants d'abandon et de souffrance, il prononce le nom pour se calmer, sans s'apercevoir que derrière ce nom il y a Dieu, et que, comme le marin, au lieu de s'adresser distinctement au Seigneur, il s'adresse à une étoile, voilà tout. Puis, en admettant qu'il doute réellement, c'est lorsqu'il voit souffrir ceux qu'il aime qu'il est forcé d'en revenir à prier; c'est lorsqu'il est en face d'une douleur incurable par les hommes, c'est lorsqu'il est au chevet d'un malade aimé, c'est lorsqu'il voit la mort s'abattre sans pitié sur le trésor de son amour qu'il pense à cette puissance supérieure, qui seule peut dire à la mort comme à la mer .* Tu n'iras pas plus loin 1 et qui garde toujours dans un des plis de sa bonté céleste l'aumône du pardon pour celui qui se repent. Il est doux de pouvoir se dire : Si je n'ai pas de soutien

dans ma douleur, ni ami, ni famille ; si lorsque je pleure personne ne pleure avec moi; si mon ftme enfin n'a d'écho dans aucun des horizons terrestres, je puis, sans rien demander aut hommes, entrer dans un de ces temples crées parle Christ et placés de distance en distance, comme des relais pour la douleur; jepuis,m'agenouillant devant lîiôtel, écouter la prière quî chante incessamment autour de moi, et quand j'aurai quelques instants môle mon cœur et ma voix à ce bourdonnement pieux, je me relèverai dépouillé de regrets et revêtu d'espérances, j'aurai jeté ma robe de fange et de souffrances au milieu du chemin, et j'aurai lavé moL âme dans les eaux du Seigneur; pendant le moment, si court qu'il soit, quej'aurai passé dans cette église, le ciel m'aura dit des choses qu'il ne dit qu'à ceux qui souff^'ent, et qui soufiPrant se souviennent de lui; (Qiand je sortirai de sa maison sainte, je serai meilleur qu'en y entrant, je serai plus fort que ma douleur, et je croirai. Voilà ce que dit l'orgue avec sa voix pleine de sanglots comme le remords de Madeleine, pleine de chants comme la résurrection. Marie et Clémentine, enivrées par cette musique qui naissait sous leurs doigts et qui leur comprimait le cœur et le cerveau à les rendre folles, faisaient tantôt se plaindre, tantôt rire l'instrument sacré, n bien que l'ombre avait déjà gagné la chapelle, qu'elles étaient encore à la même place, semblables à ces génies invisibles de la nuit qui viennent jeter sur la terre cette musqué de la nature qui ravit tant les hommes. Tout à coup l'orgue tfe tut, la dernière note courut frémissante autour de la chapelle, comme ces oiseaux qui, entrés dans une chambre, heurtent les murs sans savoir où fermer leurs ailes, et s'abîma enfin dans le silence. Les deux jeunes filles se regardèrent comme si elles fussent ^fevenues en même temps du même rêve, elles se prirent instincti- -«ement la main, car elles éprouvaient un vague senthnent de peur.

^- Il est tard, dit Clémentine.

- Oui) reprit Marie.

— Allons-nous«^n.

— AUons-noufr^n.

Mais ni l'une ni l'autre ne quitta sa place : il leur semblait qu'en te levant dans l'ombre qui les environnait, elles allaient voir se dresser quelqu'une des pâles fibres que leur harmonie avait évoquées, et dont l'apparition Idevait être terrible; elles se rapprochèrent alors l'une de l'autre, et bouche à bouche elles se dirent naïvement: «J'ai peur.» Puis, du même coup, elles touchèrent violemment l'orgue, comme pour ne plus être seules ; et, au milieu du bruit instantané qui grondait, elles descendirent rapidement l'escalier, le cœur agité comme si elles eussent commis une faute. Arri-

d'une febime S9

▼ées en bas de l'escalier, elles s'arrêtèrent, écoutant leur dernier cri s'éteindre, et elles s'approchèrent de la porte; mais, au moment de la toucher, elles entendirent comme un frôlement de robe et quelques mots échangés à voix basse : cette fois iJ n'y avait plus à douter, il y avait d'autres personnes qu'elles dans la chapelle; elles s'arrêtèrent suffoquées, n'osant plus faire un pas, se tenant la main et se regardant. Ce fut bien pis encore lorsque celte voix mystérieuse, se faisant plus forte et se rapprochant, murmura : « Marie.» Cette fois, la jeune fille fut convaincue que c'était Tumbre d'un de ses aïeux qui rôdait dans la salle, et avec l'espérance instinctive des enfants qui appellent à leur secours ceux qu'ils aiment le plus, elle s'écria : « Ma mère ! »

— Eh bien! c'est moi, reprit la même voix, qui n'était autre que celle de la comtesse.

— Ah l c'est vous, ma mère. Ah I c'est vous, madame, dirent les deux belles jeunes filles, en respirant enfin.

— Je vous ai fait peur? reprit M"« d'Hermi.

— Je le crois bien, dit Marie en embrassant sa mère.

— Nous ne savions, le comte et moi, ce que vous étiez devenues. Il y a deux heures que nous vous cherchons dans le jardin et dans le bois.

— Il est donc tard?

— îl est huit heures.

— Ah t mon Dieul et il y a longtemps que tu es ici T

— Il y a une heure que nous y sommes.

— Mon père est donc là?

' — Etquefaitril?

— 1 1 se cache. '

— Pourquoi? "

— Parce qu'il pleure.

— Et qui l'a fait pleurer?

— Toi, ou plutôt vous.

— Nous !

— Oui.

— Et comment?

— Avec votre musique*

— Mon bon père 1

— Nous vous cherchions dans la maison, ne vous ayant pas •jouvée» dehors, et c'est en passant près de la chapelle, où nous ae supposions pas que vous fussiez, que nous avons entendu l'orgue et que nous sommes entrés. Moi je voulais t'appeler tout de viile, car je mourais de faim, mais ton père m'a dit: c Ecoutons

40 LB ROMAR

un instant; ^ nous nous sommes alors glissés tont doucement der> rièrc une des colonnes et nous avons écouté. Nous nous sommet assis, et il est probable que si vous ne vous étiez pas lassées de jouer, nous ne nous serions pas lassés d'entendre; Cette musique, oubliée au point d'être nouvelle pour ton père, lui a fait, surtout venant de toi, une telle impression qu'il pleurait comme un enfant et que moi-même j'avais les larmes aux yeux. Quand vous êtes descendues, il m'a dit : a Je me sauve, parce que si elles me voient les yeux rouges elles vont se moquer de moi ; » et il est passé par la porte qui donne dans la petite sacristie. Maintenant, allons dtner, et si jamais vous recommencez, tâchez d'entendre la cloche du' dîner, parce que l'orgue, c'est charmant pour le cœur, mais c'est affreux pour l'estomac.

Et Min* d'Hermi, entraînant les deux jeunes filles, descendit rapidement l'escalier, et apparut avec elles dans la salle à manger où se promenait le comte. Marie alla se jeter dans ses bras. Après le dîner, on se promena dans le jardin, la comtesse auprès de Clémentine, le comte auprès de Marie. Clémentine et la comtesse parlaient robes.

— Mon père, disait Marie a M. d'Hermi, j'ai bien des pardons à vous demander.

— Et de quoi, ma chère enfant t

— De vous avoir fait pleurer, -<- Et qui t'a dit cela?

— Ma mère.

— Ta mère est une indiscrète, je voulais que tu ignorasses toujours l'impression que tu m'avais faite, parce que, comme un égoïste, je voulais en profiter sans que tu en susses rien ; je voulais t'entcndre encore, caché dans un coin comme je l'étais aujourd'hui, et voilà que maintenant je ne le puis plus.

— Pourquoi ?

— Parce que, quand tu retourneras à la chapelle, tu te doutera^ toujours que j'y suis.

— Croyez-vous que je jouerai plus mal pour cela ?

-— Cher ange, fit le comte en embrassant sa fille, et quand comptais-tu y retourner?

— Je ne sais pas, j'ai eu si peur aujourd'hui f

— Tu as eu peur ?

— Oui, quand j'ai vu qu'il faisait sombre; et après le tapage que j'avais fait, quand je me suis retrouvée au milieu de ce grand silence, je n'osais plus bouger de ma place.

— Mais mainienant tu n'auras plus peur, puisque je serai là.

— Oh I non.

D'UNE FESttïls 41

— Et tu mèneras l'orgue?

— Tant que vous voudrez.

^- Qu'est-ce que je le donnerai pour ceiar ^~ Vous m'embrasserez une fois de plus, et c'est vous qui serez mon créanciei .

— Chère enfant, il faut que j'aie fait quelque bonne action dont je ne me souviens plus, pour que Dieu permette qu'il y ait un ange comme toi à mes côtés.

— Vous m'aimez, mon père, et cela suffit à Dieu pour me laisser auprès de vous. Du reste, ce bonheur dont vous parlez va non pas de moi à vous, mais de vous à moi ; et si l'un de nous deux doit remercier Dieu, c'est moi, mon père.

• — Tu penserasainsi jusqu'au jour où tu le prieras pour un autre. -— Et pour aui nrierai-ie Dieu, si ce n'est pour ma mère et pour vous?

— Pour ton mari

— Pour mon man

— Oui, ne faudra-t-ll pas que tu te maries ft ton tour et que »u nous quittes?

— C'est vrai. Je n'y avais jamais songé ; mais est-il bien nécessaire que je me marie? Moi, j'aimerais mieux rester toujours ainsi auprès de vous.

— Cela ne se peut pas^ chère enfant ; le cœur a des changements prescrits par Dieu lui-même. Cette affection que tu as pour nous ne te suffira bientôt plus ; puis, quand Dieu nous reprendra, il faudra bien que tu aies encore quelque chose à aimer sur la terre et que les vivants te consolent des morts.

— Mon père, que dites-vous là?

— La vérité, mon enfant. Il faudra, disais-je, que tu sois pour d'autres ce que ta mère et moi nous sommes pour toi. Dieu, dans sa bonté, permet qu'à mesure qu'un amour s'éteint dans le cœur, il soit remplacé par un autre qui n'attendait que le vide que laisse le premier en mourant pour prendre toute sa place ; et tu le verras, ma bonne Marie, l'amour que tu auras pour tes enfants sera bien plus fort que l'amour que tu as jamais eu pour nous. Moi-même, quand j'ai perdu ma mère, quoique j'aie bien souffert et bien pleuré, je me suis consolé en pensant à toi. C'est que de tout temps, vois- tu, l'espérance consolera du souvenir et le berceau delà tombe.

— Vous vous trompez, mon père, reprenait la jeune fille, entraînée malgré elle aux saintes confidences ; car souvent, quand j'étais seule dans ma pension, et que je songeais à toutes les choses qui nouvaient me rendre heureuse ou triste, je ne voyais de bon-

42 us koman

heur que dans notre double amour, et je n'entrevoyais de cbagrm que du jour où cet amour cesserait; depuis, je n'ai jamais changé. Ce matin dans la chapelle, lorsque je jouais de Torgue, les ombres qui passaient devant mes yeux, les pensées qui traversaient mon esprit étaient ma mère et vous ; ma dernière prière quand je m'endors, ma première pensée quand je m'éveille, sont pour vous deux. Oh I non, mon père, continuait la jeune fille en se pendant au cou du comte, je ne demande rien à Dieu que de vivre toujours ainsL — Eh bien I écoute, mon enfant, peut-être penseras-tu toujours ainsi, parce que ton coeur merveilleusement bon et chaste est déjà une exception ; mais si un jour, écoute-moi bien, tu ne pensais plus de même, ne me le cache pas par une fausse honte; ne crois pas que tu doives, parce que tu n'aimes que ta mère et moi main- , tenant, ne jamais aimer personne, et surtout t'imposer le sacrifice de, ne pas me l'avouer. Si dans le monde où tu vas entrer, si dans la nouvelle route que tu vas suivre, et dont tu ne connais encore ni les émotions ni les charmes, tu croyais trouver l'homme doni doit dépendre un jour ton bonheur, dis-le-moi, mon eniant, mon* tre-moi cet homme, et s'il est digne que je lui confie tout ce que j'ai de plus cher au monde, tu seras heureuse. Le Seigneur, chaque fois qu'il crée une Ame, lui crée en même temps une &me pareillCi car toute Ame a sa sœur quelque part ; puis il les sépare, et met quelquefois «ntre elles deux tout un monde, jusqu'à ce que le hasard, comme disent les hommes, la Providence, comme disent les sages, fasse trouver en face ces deux natures qui, créées l'une pour l'autre, se reconnaissent à des signes célestes et particuliers, et parties ensemble de la même patrie doivent y retourner ensemble. Ceci, vois-tu bien, est la volonté du Seigneur ; s'y opposer, c'est non-seulement se faire malheureux, mais se faire sacrilège. Tout ce que je te demande donc,' mon enfant, c'est la franchise, c'est de me prendre pour le confident de tes premières émotions ; car personne, tu le comprends bien, ne s'inquiète de ton bonheur comme moi. Tu le vois, je te parle comme à un ami ; c'est que le cœur de la femme est plus tôt formé que le nôtre, et que tout ce que je te dis aujourd'hui doit assurer ton repos à venir. Puis, si nous passons de là aux choses matérielles de la vie, tu es née pour être aussi heureuse que qui que ce soit, tu es jeune, tu es belle, tu es riche, et notre nom peut s'associer aux plus «rands. Ainsi, ma chère Marie, ta volonté sera sans doute celle de Dieu, et sera certainement la mienne. En attendant, reste le plus longtemps pos^ sible auprès de nous, et tant que nous serons ici, n'oublie pas le bonheur que tu m'as donné ce soir et de quelle façon tu peux me le donner encore.

d'u2œ femme 4^

Et le comte déposa un baiser sui^ le front de sa fille, qui resta toute pensive. Puis, après quelques derniers tours, chassés par la nuit qui commençait à se faire froide, ils rentrèrent tous les deux, suivis de la comtesse et de Clémentine. Les deux enfants embras* sèrent M. et M*^* d'Hermi et montèrent dans leurs chambres.

Au moment où elles ouvraient la porte, Clémentine dit à Marie :

— Nous avons causé chiffons, ta mère et moi. Comme elle a du goût I

vEt elle 9^. mit à raconter à son amie tout ce que lui avait dit Ca comtesse. Pendant ce temps, Marie, assise devant sa glace, écou»tait en songeant. Marianne ouvrit la porte comme de coutume pour aider la jeune fille à se mettre au lit.

— Merci, ma bonne Marianne, lui dit Marie en l'embrassant^ nous nous coucherons seules ce soir.

-^ Qu'as-tu donc? fit Clémentine quand Marianne eut refermé la porte.

— J'ai, répondit la pieuse enfant, que si vous avez causé chiffons, nous avons parlé d'avenir, et que si ma mère a bien du goût, mon père a bien du cœur.

— Alors reprit Clémentine en riant, ils ont juste à eux deux tout ce qu'il faut pour que tu sois la femme la plus heureuse de la terre, et si tu ne l'es pas, c'est que tu y mettras de la mauvaise VO" lonté.

Le baron de Bay était resté à Paris, Il avait été convenu, comme on se le rappelle, qu'il ne partirait que deux ou trois jours après le comte et la comtesse. Le baron était véritablement comme un corps qui a égaré son &me, et il cherchait vainement dans ce qui fait les distractions des autres ce qui le pouvait distraire de sa solitude momentanée. Il alla au cercle, où il s'ennuya un peu plus que s'il était resté chez lui ; il en sortit à neuf heures, se souvint qu'on jouait la Juive, et entra à l'Opéra. Eâ salle était comble. Le baron ne trouva pas une stalle libre, ce qui le força à se mettre en quête d'une loge où il connût quelqu'un à qui il pût demander l'hospitalité* Le hasard voulut que tous les visages fussent inconnus au baron, et il allait se retirer quand, après avoir lorgné un personnage qui se trouvait tout seul dans une baignoire, il s'écria :

— Ah I pardieu 1 voilà mon affaire; et U courut se faire ouvri? la loge.

44 LE ROMAir

•— Tiens, c'est vous? dit le spectateur en voyant entrer le baron, •— Oui, mon cher Emmanuel, c'est moi, fit Jtf. de Bay en tendant

la main à son ami, moi qui viens vous demander une place dans

rotr©' loge.

— Vous êtes le bienvenu ; asseyez- vous,

— Mais comment se fait-il que vous, l'homme austère, vous soyez m spectacle?

— Ma foi, je n'avais pas l'intention d'y venir. Vous savez à quoi se passe ma vie et que je n'aurais jamais une semblable idée, non pas que je fasse fi de la musique et de la littérature. Dieu m'en m'en garde ! mais parce mes journées sont si pleines, que le soir je préfère me reposer quand je suis fatigué, ou travailler quand je ne le suis pas; mais aujourd'hui, continua en souriant celui que le baron avait appelé Emmanuel, et que nous ne connaissons encore 4ue sous ce nom, mais aujourd'hui je sacrifie au mystérieux.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que, ce matin, j'ai reçu une lettre à laquelle je n'ai pas prêté une grande attention d'abord, mais dont, ne sachant que faire, j'ai suivi le conseil, et qui contenait ces mots :

<( Allez ce soir entendre la Juive^ c'est une belle musique qui . vous reposera, sans compter qu'il y aura ilans la salle quelqu'un qui sera heureux de vous y voir. »

— Voilà tout?

— Oui.

— Et vous êtes venu?

— Comme vous le voyez.

— Comment était l'écriture de là lettre?

— Fine.

— Une écriture de femme ?

— Évidemment.

— Allons, c'est une bonne fortune.

— En tout cas, dit Emmanuel, c'est une bonne fortune qui perd son temps.

— Pourquoi?

— D'abord, parce que je ne crois pas aux bonnes fortunes,* ek* suite parce que je vais partir.

— Et où allez-vous?

— A L..., à une lieue de Poitiers.

— Et vous partez seul ?

' — Oui.

^~ Voulez-vous faire route avec moi ?

— Très-volontiers, Vous allez donc aussi de ce côté-là?

— Je vais chez le comte d'Hermi.

d'une femme 45

— En c£fet, c'est presque un voisin de campagne, son château est à trois quarts de lieue de ma maison.

— Vous le connaissez?

— De nom seulement.

— Eh bien, mon cher, vous ferez avec lui plus ample connaissance, et TOUS en serez enchanté.

— Je dois vous prévenir que je vais là-bas pour travailler.

— Vous chasserez bien im peu ?

— Oui.

— Alors, vous chasserez chez le comte ; je vous invite en son nom. «

— Vous êtes donc très-intime avec lui ?

-— Tout ce qu'il y a de plus intime. Et quand comptez-vous partir?

— D'ici à deux ou trois joura

— Comme moi.

— Comment partirez-vous?

— Dans ma voiture.

— Elle est grande?

-— Comme une chambre.

— Et douce?

— Comme un lit.

— En vérité 1 Âh ! mon cher, je suis bien heureux de vous avoir rencontré. Ah çà 1 pas de folie.

— Je ne comprends pas.

— N'allez pas rester à Paris.

— Qui m'y retiendrait ?

— La dame à la lettre.

— Êtes-vous fou ? D'ailleurs, je ne la connais pas.

— Vous devez bien penser qu'elle ne s'en tiendra pas là.

— Que m'importe I Ne vous ai-je pas dit que je ne croyais pas aux bonnes fortunes ?

— C'est possible ; mais elle y croit peut-être, elle. C'est que vous êtes une bonne fortune, vous.

^~ En quoi?

— En tout.

— Vous plaisantez?

— Aucunement. Vous êtes jeune, vous avez un beau nom que vous portez dignement, et vous êtes en ce moment l'homme dont on s'occupe le plus à Paris.

— Ahl mon cher, j'aimerais mieux qu'on n'eût jamais prononcé mon nom . Vous ne pouvez croire combien je suis las de toutes cet luttes. Il y a des jours où je suis prêt à tout abandonner, ot la preuve est que ie quitte Paris-

- Pour tfayailler plus tranquillement. Je tous connais, allez, mon cher Emmanuel, et je ne crois ni à votre découragement ni à votre désir de changer de vie. Savez-vous que vous faites une rude guerre au ministère ?

— Et il sautera I fit Emmanuel avec énergie.

— Vous vuyea bien, répondit en riant M* de Bay, <iae tous

a'êtes pas lassé de la lutte.

— Allons, cher ami, ne parlons plus de ces gens-là, }'ea parie assez à la Chambre ; écoutons plutôt cette magnifique prière que chante si admirablement Duprez. Que les gens qui ne Toient que ce côté de la vie sont heureux, mon cher baron t Quand on pense qu'on s'occupe de reuTcrser un ministère quand on pourrait Venir écouter de la musique ! Tenez, les hommes sont fous, quand ils ne sont pas méchants. Écoutons.

Emmanuel se rejeta dans le fond de sa loge, posa son coude sur sa chaise, sa tète sur sa main, et écouta. Pendant quelques instants le baron en fit autant ; puis, machinalement, il regarda son ami, lequel paraissait aToir été plongé dans Teztase par la musique qu'il entendait. Malgré lui, M. de Bay considérait aTCc attention la tète qu'il aTait sous les yeux. En effet, 11 était difficile de Toir un type de Tisage plus fin, plus intelligent, plus noble, plus caractérisé.

Emmanuel de Bryon aTait la tète petite, sans barbe, car il n'était pas de ceux qui croient que Toriginalité du Tisage Tient de là. Au contraire, il était couTaincu, et aTee raison, qu'il n'y a pas dans les traits de l'homme une ligne inutile, et que la bari)e enlève toujours quelque chose à la physionomie. U était pâle, d'une pâleur natiTC, douce et distinguée ; ses yeux étaient bleus, hautains et bieuTeillants ; on Toyait dans son regard qu'Emmanuel était à la fois facile et indomptable ; ses yeux reflétaient son àme telle qu'elle était, noblement enthousiaste et noblement aixû)itieuse ; deux rides perpendiculaires traçaient la Tolonté sur ce front jeune encore.. Un léger clignement d'yeux faisait croire, lorsqu'il regardait une chose, qu'il ne la jugeait pas instantanément et qu'il s'y reprenait plusieurs fois pour en comprendre la forme ou en bien saisir l'idée. Un homme qui eût tu de l'impertinence dans cette façon de regarder eût été un sot. Le nez était droit et aidait bien à l'ensemble et an caractère typique de ce visage. La bouche était légèrement relcT^ à droite, et n'eûtron tu que cette partie de la tète de M.de Bryon, on eût reconnu en lui de Tesprit, de la grâce et de l'énergie. Les dents étaient petites et blanches, les lèTres minces, un peu séchées par une parole fréquente, \m peu pâlies par une étude assidue* ^ M. de Bryon était vêtu de soir, non pas qifO fM en deuil, ma»

B'UNB FEAniB

parce que cette couleur seyait mieux en même temps & son visage et à ses habitudes.

Ajoutez à ce portrait des mains à la façon de Yan Dyck, potelées, aux ongles roses, aux doigts allongés, mais dont évidemment Emmanuel devait prendre un soin minutieux, malgré Thorreur qu'il avait de tout ce qui rapproche l'homme de la femme; recouvrez jusqu'au tiers ces mains > d'une manchette de batiste élégante et plissée, et vous aurez Emmanuel, surtout si vous avez remarqué qu'il est de taille ordinaire et que Taristocratie de son pied correspond à celle de sa main.

M. de Bay ne se lassait jamais, chaque fois qu'il rencontrait ou voyait Emmanuel, d'admirer au physique cette nature aussi complète que la nature humaine peut l'être, et vers laquelle il subissait une attraction toute particulière. Quant à Emmanuel, la musique avait fini par l'attirer magnétiquement, pour ainsi dire ; si bien que, ses deux mains posées sur le devant de la loge et le menton sur ses deux mains, il écoutait attentivement, avec un plaisir aussi naïf, avec une joie aussi ingénue, que s'il avait été encore un enfant et qu'il eût vu ce spectacle pour la première fois. Le baron, après avoir fait cet examen physique qu'il avait fait si souvent, et qui achevait si bien pour lui la ressemblance matérielle avec la ressemblance morale de son ami^ détourna ses yeux d'Emmanuel, satisfait de n'avoir trouvé aucun changement dans les lignes de ce sympathique visage ; et comme il savait la Juive par cœur, et 4)u'une voix intérieure la lui chantait avant le ehanteur, il p^t sa lorgnette et se mit à lorgner les femmes qui composaient la salle.

Parmi ces femmes, il y en avait une qui lorgnait si obstinément Emmanuel, dont elle ne pouvait voir que le profil^ que M* de Bay chercha d'abord à la reconnaître ; mais comme elle avait devant les yeux une de ces grosses lorgnettes blanches dont la mode commençait à cette époque, et qui cache complètement la tête de celui qui lorgne, il lui fallut bien attendre que la lorgnette se fût abaissée. Elle s'abaissa. Ce fut le baron qui^ à son tour, commença une scrupuleuse investigation qui n'échappa point à cette femme, et qui ne parut même pas lui être désagréable, car elle ne fit rien pour l'éviter. En ce moment la toile tomba sur la dernière note du quatrième acte, et au milieu des applaudissements de toute la salle.

'— Dites-dono, Bimnanuel, fit alors M. de Bay en touchant du doigt M. de Bryon, encore j^ongé dans son admiration, connaisses-vous cette femme T

•— Quelle femmat

•— Celle que vous voyez là-bas dans la troisième loge de fisce, A partir de l'entrée de gauche.

48 LE ROBIAK

— Tout en blanc?

— Oui.

— Ivec un énorme bouquet sur le devant de la loget

— Jastementh

— Non, je ne la connais pas. Pourquoi me demandez-TOUs cela ?

— Parce qu'elle n'a cessé de vous lorgner pendant tout cet acte. Je ne serais pas étonné d*une chose.

— De laquelle ?

— Ce serait que cette fenmie fût celle qui tous a écrit.

— Pourquoi cela ?

— Il faut bien que ce soit quelqu'un, et son insistance à se faire remarquer de vous me fait supposer que s^est elle. Pour désirer que vous vinssiez ici ce soir, il fallait que celle qui vous écrivait y vint, n'est-ce pas?

— C'est juste.

— £h bien I je parierais que la lettre vient de cette femme.

— Cela se peut bien, fit négligemment Emmanuel. -— Gela ne vous préoccupe pas davantage?

— Que voulez-vous que cela me fasse? Je ne lui suis reconnaissant que d'une chose, c'est qu'elle m'a fait entendre la Juive, que dans ma laborieuse paresse je n'avais jamais songé à venir voir.

— Quel honmie vous faites I Cette femme est charmante, continua le baron, qui commençait à croire qu'il pouvait lorgner sans scrupule la mystérieuse spectatrice, et qui en profitait largement. Elle a de très-^beaux cheveux noirs au milieu desquels ce velours cerise fait un très-bon effet ; des dents magnifiques, un sourire de corail et de perles, comment disent messieurs les poètes, un teint mat et des sourcils pleins de promesses. Diable ! mon cher, mais c'est une très-jolie femme. Voyez donc ces épaules, ce bras, ces mains, et ce cachemire rouge brodé d'or sur lequel elle s'appuie, et qui est d'un heureux contraste à côté de sa robe blanche. Quelle artiste I Encadrée ainsi dans sa loge, on dirait un tableau du Titien. Vous ôtes un heureux^ Emmanuel.

Tout cela était dit d'un ton moitié convaincu, moitié railleur, qui faisait sourire M. de Bryon.

— Lorgnez-la donc à votre tour, reprit M. de Bay en passant la lorgnette à Emmanuel.

La femme, qui, avec cet admirable instinct des femmes, avait compris qu'il était question d'elle dans la loge d'Emmanuel, vit le mouvement que fit le baron, et chercha quelle pose elle devait prendre pour se présenter le mieux à la lorgnette de M. de Bryon-

Rien de tout cela n'échappa au baron, qui, de plus en plus convaincu^ rii; à Emmanuel :

d'une femaie 49

— Cette femme et votre correspondante inconnue ne font qu'une, soyez sûr de cela, mon cher ami. D'ailleurs, nous allons bien savoir, voilà je petit marquis de Grige qui entre dans sa loge, je vais lui faire signe de venir nous voir.

— Ces choserf-là vous amusent donc, mon cher baron ? fit Emmanuel en reposant la lorgnette sur le devant de la loge.

— Ma foi, oui.

— Je voudrais bien être comme vous.

En ce moment, le baron saluait de la main le jeune homme qui venait d'entrer dans la loge de Tinconnue, et lui faisait signe de descendre, signe auquel le marquis répondait par un mouvement de tête affirma tif.

Donc, quelques mstants après, le marquis de Grige descendit dans la loge d'Emmanuel. Il tendit la main à M. de Bay et salua M. de Bryon à qui le baron le présentait.

— Quelle est donc cette charmante femme avec qui vous causiez tout à l'heure? dit le baron au* nouveau venu.

— Vous ne la connaissez pas ? fit celui-ci d'un air étonné et en s'asseyant, tandis qu'Emmanuel ne semblait prêter qu'une médiocre attention à ce dialogue.

— Non.

— C'est la belle Julia Lovely.

— Mais c'est un nom à la fois anglais et italien , de quel pays est-elle donc ?

— Elle est Française, répondit le marquis en souriant, mais c'est une Française originale. Regardez-la bien, il est impossible que vous ne l'ayez pas déjà vue quelque part.

Le baron lorgna Julia de nouveau.

— En effet, dit-il^ cette tête ne m'est pas inconnue.

-— Elle est à toutes les premières représentations de l'Opéra, elle a loge aux Italiens.

— C'est \ustc, je la connais maintenant. Mais, dites-moi donc, c'est une femme entretenue ?

— A peu près.

— Elle a été la maîtresse du duc de Fol...

— C'est cela même.

— Ah I pardieu ! je crois bien que je la connais ! Alors, mon

50 us ROMAH

dier, ajouta le baron en se tournant Tere Emmanuel, c'est bien elle qui vous a écrit, -« l3oe lettre sans signature ? demanda le marqoia»

— Oui, répondit Emmanuel avec un sourire.

— Trois ou quatre lignes au plus t

— Justement.

— Un rendez-vous?

— Ici, et ce soir.

— C'est elle 1 n'en doutes pas ; Je reconnais ses façons.

— Ces sortes de lettres sont donc dans ses habitudes?

— Je vous le répète, mon dber baron., c^est une femme exceptionnelle. Il faut qu'eUe ait en politique, en art, en littérature, Thomme qui domine tous les autres ; ce qui contribue à me convaincre que c'est elle qui vous a écrit, monsieur, fit M. de Grige à Emmanuel. Elle mène un très-grand train, est très-capricieuse et n'a pas de dettes. Elle a de ving-sept à vingt-huit ans ; elle est exécrée des femmes et s'est fait un entourage des hommes les plus distingués. On la dit méchante.

*- Vous avet donc été son amant ? demanda le baron.

-* Jamais. Je Fai connue du temps qu'elle était la maltresse de de D..., notre grand peintre, lequel était un de mes amis. Ds se sont quittés bien vite ; mais j'ai continué à la voir. Àh I il faut vous dire, monsieur de Bryon^ qu'avec elle les liaisons ne sont pas de longue durée: elle a des amants comme on a une bibliothèque ou nn herbier. Ce qu'elle veut des sommités, ce n'est pas leur amour, c'est leur nom. Quand elle a deux, trois ou quatre autographes amoureux, elle les entoure d'une faveur rose, et elle met à la porte celui qui les a écrits. H est libre, il est vrai, de rentrer comme ami, et son couvert est toujours mis à la table de son ancienne maîtresse. Mais je dois dire qu'avec le caractère que je lui con* nais, si jamais elle devenait amoureuse d'un homme, et que es homme la quittât comme elle a quitté les autres, ce serait 'ump femme terrible et, qui plus est, dangereuse ; car, comme vous le pensez bien, une femme^qui trouve cous les moyens bons pour avoir un amant, doit trouver toutes les armes bonnes pour se venger de lui le jour où il la dédaigne.

— • Vous m'effrayez, fit Emmanuel d'un ton à moitié railleur.

-—Eh bien f voulez-vous que je vous parle franchement?

•^ Oui, répondit M. de Bryon.

— Je ne voudrais pas être à votre place.

— Pourquoi?

— Parce que de deux choses l'une : ou elle vous aura, ou elle ne vous aura pas. Si elle vous a, comme tous êtes un homme, sur-

D'UNB FEBaiB 51

tout pour elle, supérieur à tous ceux qu'elle a eus jusqu'à présent^ il y a des chances pour que vous lui inspiriez une passion réelle ; û vous lui résistet, comme elle n'a jamais trouvé cette résistance en pers(»me, il y a mille à parier contre un que son caprice se chai»* ifien en amour, son amour en haine, et sa haine en vengeance. — Que peut me faire une femme de cette espèce ? me direz-rous. — Eh I mon Dieu ! quand une femme veut perdre un homme, si fort qu'il puisse être, si faihle qu'elle soit, elle le peut toujours. Ainsi TOUS voilà prévenu,.vous courez un danger, et ce qu'il y ade plus affreux, c'est que vous ne pouvez vous en prendre qu'à votre mérite et à votre réputation.

— Merci de l'avertissement, monsieur, répondit Emmanuel; mais je suis sûr d'échapper à ce grand pérU.

— Puis-je vous demander comment?

— Je pars dans deux jours

— Pour longtemps?

— Pour deux mois au moins ; et je pense que pendant ^e temps son caprice se sera porté sur un autre, si elle est aussi changeante que vous le dites.

— iren croyez rien ; elle ne change que lorsqu'elle a possédé. C'est une femme d'ordre au milieu de son luxe, et qui ne jette ses robes que lorsqu'elle ne peut plus les mettre. Elle aura peut-être d'autres amants pendant votre absence ; mais soyez sûr d'une chose, c'est qu'elle n'aimera que vous et vous poursuivra à votre retour.

— Heureusement Emmanuel est un grand politique, interrompit M. de Bay.

— Avec les hommes, dit M. de Bryon, mais non avec les femmes. Sur ce point, j'avoue mon ignorance. Mais nous raisonnons là sur des hypothèses. Qui dit que la lettre soit de M"* Julia?qui dit que, si elle est d'elle, ce ne soit pas une plaisanterie? qui dit que, si ce n'est pas une plaisanterie, ce soit plus qu'un caprice qu'elle ait pour moi? Quoi qu'il en soit, je ne m'effiraye pas, et je voudrais bien ne jamais courir de plus grand danger que celui-là. S'il faut absolument succomber, je succomberai.

— Et vous ferez bien. Au moins, s'il en résulte quelque mal, i en sera résulté d'abord quelque plaisir ; car, enfin, c^est une charmante créature.

— * Ma foi oui t ma foi oui! murmura le baron; et je voudrais bien être à la place d'Emmanuel.

— - Et moi aussi, fit le marquis.

-— Est-ce que vous avez dit à votre belle Julia que vous descendiez dans cette loge? demanda le baron à de Grige.

LE moxAir

— Ouù

— C'est cela, sans doute, qui fait qu'eUe regarde ici plus cbsUuément encore qu'aupara^anU Montrez-vous donc un peu ; on dirait qu'elle veut vous appeler, et elle ne peut voir où vous êtes.

Le marquisavança la tète hors de la loge, et en effet, il vit Julia qui, dès qu'elle l'aperçut, lui fit signe de venir lui parler.

Il va être question de vous, fit de Grige en s'adressant à Emmanuel. Si j'apprends quelque chose de nouveau, je viendrai vous

le dire.

Il ouvrit et referma doucement la porte de la loge, car depuis quelques instants, on avait recommencé le c'mquième acte, et il monta auprès de Julia.

Qu'est-ce que M. de Bay avait à vous dire? lui demandi

celle-ci, quand il se fut assis.

— Vous connsdssez donc M. de Bay I

— Beaucoup.

II ne vous connûssait pas, lui; de nom, du moins?

— C'est l'amant de la comtesse d'Henni.

— Lui?

— Lui-même.

— Vous en êtes sûre?

— Parfaitement.

D'où savez-vous cela? Personne ne le sait, personne même

ne le dit.

— Ah ! j'ai un secret pour pénétrer les mystères.

— Quel est-il ?

— Je regarde.

— Et quand vous ne voyez pas?

— Je devine.

— C'est chanceux.

— Détrompez-vous^ c'est certain ; la preuve, c'est que je ne mt trompe jamais. Et M. de Bryon, que vous a-t-il dit?

— Rien. Il ne parle qu'à la Chamhre.

— C'est un puritain, n'est-ce pas?

— Pourquoi me demandez-vous cela?

— Pour le savoir.

— Votre secret ne vous suffît donc pas cette fois?

— Mauvais plaisant. Je le connais mieux que vous.

— Sans compter que, si je ne me trompe, vous cultiverez sa eonnaissance.

Que voulez-vous dire?

Que M. de Bryon doit vous plaire, et que vous le compterex

sans doute bientôt au nombre de vos amis.

D''UNE PEiniE 63

— Pourquoi pas?

»- A moins qu'il ne soit complètement absorbé par autre chose ; ]

par un amuur, par exemple. \

— Il est amoureux? j

— Non ; mais il pourrait le devenir. !

— Ce n'est qu'une supposition?

— Oui, mais qui repose déjà sur une avance faute. '

— Par lui ? demanda Julia.

— Non, par une femme.

— Jeune?

— Votre âge.

— Jolie?

— Comme vous.

— Diable I Spirituelle? ^

— Dans votre genre.

— Son nom ?

— Julia Lovely.

Julia, malgré l'habitude qu'elle avait de ces sortes de choses, ne put s'empêcher de rougir, ce qui n'échappa point à de Grige.

— Et qui vous fait supposer cela?

— Une lettre.

— Que vous avez vue?

— Oui.

— Signée?

— Non ; mais dont l'écriture ressemble, à s'y méprendre, à la vôtre.

— Vous êtes fou.

— Tant mieux I

— Pourquoi?

— Parce que celle qui a écrit à M. de Bryon court le risque de n'être pas écoutée.

— Elle Ta bien été ce soir.

— Vous savez donc ce que contenait la lettre?

— Vous voyez bien que quelquefois je devine.

— A merveille, mais je crois que la récidive ne lui réussirait pas aussi bien, à la belle anonyme.

— C'est ce que nous verrons.

— Vous vous mettrez de son côté?

— Peut-être.

— Hâtez-vous alors.

— Pourquoi?

— Parce que M. de Bryon part dans deux jours.

-^ Marquis, voulez-yous aller dire à mon domestique, qui est sous le vestibule, de faire avancer ma voiture* -" Vous n'attendez pas la fin?

w- Non.

— Vous êtes souffrante?

— Non. Je suis pressée.

— Je cours vous obéir.

Cinq minutes après, de Grige était de retour dans la loge Julia.

— Votre voiture attend, lui dit-il.

— M'accompagnerez-vous?

— Non, je reste.

— Pour prévenir l'ennemi?

— Ou pour aider au traité.

— Vous n'êtes pas capable de cela.

— Qui sait? J'aime les gens heureux.

— Quand vous verrai-Je?

— Après la victoire.

— A bientôt alors.

— Adieu donc.

Julia et son amie, qui n'avait pas pris la parole une fois, et que la Lovely n'emmenait évidemment que pour n'être pas seule, prirent congé du marquis, lequel, se rendit de nouveau dans la loge d'Emmanuel, lui dit en entrant :

— Prenez garde & vous, c'est bien elle.

Quand les deux femmes furent dans leur voiture, l'amie de Julia lui dit :

— Pourquoi as-tu avoué que c'était toi qui avais écrit cette lettre? tu as eu tort, M. de Grige te trahira.

— ' Je le sais bien, répondit Julia en se mirant dans la glace qu'elle avait fait mettre sur le devant de sa voiture ; mais qui te dit que je ne voulais pas être trahie?

La première chose que son domestique remit à Emmanuel quand il rentra chez lui, ce fut une lettre. Cette lettre était de la même écriture que la première, seulement elle était signée de Julia Lovely. Elle annonçait à Emmanuel que, puisqu'il s'était si promptement rendu à un premier désir, on viendrait l'en remercier le leademain matin.

Tout homme politique qu'il était, M. de Bryon ne douta pas ui seul instant des intentions de Julia, et s'il eût mis sa vanité à cet sortes de choses, il eût pu dire, en se couchant, qu'il avait inspiré une passion. Mais Emmanuel rejeta la lettre entr'ouverte sur sa ch& mioée et se contenta de dire à son domestique ;

— Si demain matin il vient une dame me demander, qu'elle dise ou ne dise pas son nom, voue la ferez entrer, et vous viendrez me prévenir,

M. de Bryon congédia. son domestique; après quoi, au lieu de se coucher, comme on aurait pu croire qu'il allait le faire en le voyant ôter sa cravate, son habit et son gilet, il se mit à sa table, et reprenant son travail qu'il avait interrompu pour sortir, il s'absorba complètement dans sa pensée. Dix minutes après il ne se souvenait plus de la lettre qu'il venait de recevoir. De temps en temps il disait tout haut ce qu'il écrivait, puis de longs silences succédaient à ces monologues, silences pendant lesquels le seul bruit que l'on entendit était celui de la pendule et de jla plume qui courait sur le papier. Parfois une voiture passait dans la rue, mais le travailleur nocturne avait sans doute l'habitude de ces sortes d'interruptions, car elles ne parvenaient pas à le distraire de son travail.

Quelqu'un^qui n'eût connu Emmanuel que par son caractère et sa réputation, eût été étonné de voir l'ameublement de la chambre daps laquelle il travaillait ; mais quelqu'un qui l'eût vu une fois, et qui eût pu remarquer en lui les instincts aristocratiques que noua ayons signalés tout à l'heure, n'eût pas été surpris.de voir que ces instincts avaient présidé à l'élégance et au confortable de sa demeure. Emmanuel était pair de France ; c'était un honrnie intègre, loyal, sincère. Il y avait dans ses moeurs toute l'austérité qu'il faut & la pensée et au travail sérieux. Il était de l'opposition la plus avancée, et les questions les plus graves et les plus importantes lui étaient familières. C'était non-sedement un fort, mais un savant politique, et sa science du passé ne contribuait pi^ peu à l'enhardit dans ses convictions sur l'avenir. Donc» comme nous le disions tout à Theurc, quelqu'un qui n'eût connu de lui que ses discours et son talent eût pu se figurer un homme chauve, igé de cinquante ans, habitant un appartement simple et sévère comme ses mœurs, et si ce quelqu'un eût été admis à, visiter notre grand orateur, il eût été tout étonné qu-on le ftt entrer dans un véritable appartement de femme, tout^oré, tout capitonné, tout parfumé, tout chaud conimo on nid de fauvettes. D'où v^ait cela? Gela venait de ce que Emmanuel comprenait le beau et le grand en tout, en meubles com'^e en politique, en art comme en morale. Il était si sûr que sa r<^putation n'avait rien t craindre, qu'il se laissait aller librement à ses

56 LE AOIIAN

goûts. Il ne donnait que trois ou quatre heures par nuit, mais il dormait dans un lit doux, élégant, riche. W n'était pas un de ceux qui croient que Taustérité doit se continuer jusque dans le repos. Ft ne rentrait que rarement dans la vie des autres, absorbé qu'il était dans sa pensée et dans ses travaux; mais lorsqu'il y entrait, il voulait que tout concourût à le distraire. Il avait des tableaux de nos plus grands maîtres anciens et modernes, et mangeait dans des plats d'argent et de vermeil du bœuf et des pommes de terre, car il ne se croyait pas forcé de manger autre chose que ce qu'il aimait, et de se nourrir d'ortolans et d'ananas. Puis il n'admettait pas que, sous prétexte que l'on est un homme supérieur, on doive ^ire payer par une fatigue ou un ennui quelconque, à ceux qui vous visitent^ le plaisir de vous voir. Il voulait donc que les gens qu'il recevait, de quelque monde qu'ils fussent, artistes, gentilshommes ou autres, trouvassent chez lui toutes leurs habitudes^ fussent assis commodément, et eussent de belles choses à portée de leurs yeux et de leurs mains.

Maintenant vous croirez peut-être que de temps en temps cet appartement élégant et soyeux était visité par quelque dame mystérieuse, voilée, et à laquelle la grande position d'Emmanuel avait inspiré une passion adultère? Point du tout. Emmanud n'avait pas de maîtresse, non pas qu'il méprisât les femmes ; au contraires, il les aimait trop et les redoutait. Il était convaincu que deux grandes passions ne peuvent pas trouver place dans le même cœur, sans que l'une dévore l'autre. La politique était la grande passion d'Emmanuel, elle l'enveloppait. Aussi l'amour ne lui était-il apparu jusque-là que comme une distraction, et souvent même que comme un besoin. Il avait eu l'occasion des meilleures fortunes, et il les avait refusées, d'abord parce qu'il craignait l'empire qu'une femme supérieure eût pu exercer sur lui, ensuite parce qu'il avait horreur du mensonge, et que sentant qu'il n'aimerait pas une femme, il n'avait jamais consenti à lui dire qu'il l'aimait. Il n'avait donc pas de mattresses, il avait des femmes. Il les aimait comme les aimait l'empereur, comme les aiment tous les grands esprits préoccupés d*iine grande chose, et qui ne tardent pas à se convaincre que l'amour est un obstacle à toutes les ambitions et l'ornière de tous les chemins difficiles. Gomme un voyageur pressé qui ne voit nas encore le but auqiiel il faut qu'il arrive, et qui, dans sa longue route, cueille de temps en temps une fleur dont il aspire le parfum, Emmanuel, de temps en temps, s'enfermait avec une femme ; au lieu de se servir de son nom pour inspirer un caprice, il ne se servait que de l'attrait de l'argent ou du plaisir, et quand, le lendemain matin, la femme sortait de sa maison, elle emportait peut-être un

d'une femme 57

souvenir, mais elle n'en laissait pas. Et cependant, .de même qu'il avait les plus belles choses, il avait les plus belles femmes, dan's cette classe, bien entendu, od Ton ne demande aux femmes que la beauté physique.

Maintenant que nos lecteurs connaissent un peu mlGux Emmanuel, ilb doivent s'expliquer plus facilement encore son indifférence pour Julia Lovely.

Ce fut donc plus qu'un ennemi, ce fut un indifférent quelle trouva quand elle se présenta le lendemain chez lui. Pourtant Julia était belle. Emmanuel ne l'avait encore vue que de loin et aux lumières, presque en toilette de bal, encadrée dans une loge de l'Opéra, entourée de fleurs, et il la revoyait le lendemain simplement vêtue, enveloppée dans son cachemire, sans aucun des accessoires de la veille, et il était forcé de convenir quelle était toujours aussi belle. Ce fut donc avec un sentiment d'admiration naïve qu'il la fit asseoir et qu'il s'assit à côté d'elle.

— Je dois vous paraître bien indiscrète, fit Julia sans embarras, causant, s'asseyant, et prenant ses aises comme si elle eût connu Emmanuel depuis dix ans ; mais faisant tout cela bien plus avec la grâce du monde qu'avec le laisser-aller d'une fille entretenue.

— Et en quoi seriez-vous indiscrète, madame? répondit Emmanuel. Je ne vois dans votre visite, au contraire, que de la bonté et de l'indulgence pour un pauvre reclus qui n'eût jamais osé aller à vous.

— Par une bonne raison : c'est que vous n'auriez jamais fait attention à moi. Oh I je connais vos idées sur les femmes I

— Mais j'ai sur les femmes les idées les plus flatteuses.

— Physiquement peut-être, mais vous leur refusez l'influence morale.

— Quelquefois, je l'avoue, mais je n'attends qu'une occasion de changer d'opinion, répondit Emmanuel en regardant Julia, et en se disant que le marivaudage inévitable qui préside à la première conversation qu'on a avec une femme jeune et jolie n'engage jamais à rien.

— Permettez-moi de vous dire que vous mentez, et de croire que si vous trouviez une femme supérieure, non-seulement vous ne l'aimeriez pas, mais vous la fuiriez.

— Alors, reprit Emmanuel, comment se fait-il que vous soyez ici? car, si je ne me trompe, vous êtes cette femme supérieure que je fuirais.

— Peut-être. — Monsieur de Grige est descendu hier dans votre loge?.

— OuL

— Il TOUS a parlé de moi ?

— Oui.

— Que vous a-t-il dît t

— Ce que je savais déjà, que vous êtes une jolie femme ; eeque ]e sais maintenant, que vous êtes une femme d'esprit.

— Voilà tout ?

— Voilà tout.

-— Nous ne causons que depuis cinq minutes, vous avez déjà menti deux fois ; c'est trop, môme pour un diplomate, et surtout avec une femme.

— Que voulez-vous qu'il m'ait dit de plus?

— Il vous a dit que j'avais eu des amants.

—Vous en cachez-vous?

— Non certes.

— Alors il pouvait me le dire.

— Et je ne lui en veux pas. Il vous a dit, en outre, que c'était moi qui vous avais écrit.

— Il l'a supposé.

— Vous voyez qu'il avait raison.

— C'était plutôt une flatterie qu'il me faisait qu'une critique qu'il faisait de vous.

— Vous a-t-il dit encore autre chose?

— Non.

— Je vais aider votre mémoire, qui vous trahit quelquefois, ce qui est tout naturel d'ailleurs, une femme comme moi étant un bien mince événement dans la vie d'un homme comme vous. Donc il a dû vous dire que je me passionnais pour toutes les célébrités, et que par conséquent je vous aimais.

— Il vous a répété notre conversation?

— Non, mais je le connais assez pour deviner ce qu'il a dit de

moi.

— Eh bien ! vous avez deviné.

— Maintenant, voilà ce que vous vous êtes dit : Cette femme veutm'avoir au nombre de ses amants, parce que Paris s'occupe de moi, et comme un libertin veut joindre à la liste de ses maltresses une femme à la mode. Ce sera une liaison comme toutes celles que j'ai contractées, liaison inutile par conséquent, et qui ne servira qu'à me faire perdre mon temps et à me retarder dans mon cheoiin. Vous avez même hésité si vous me recevriez. Est-ce vrai? Parlez franchement, vous n'êtes pas à la Chambre.

— C'est vrai.

— Et si vous m'aves reçue, c'est paret que vous partez fllans

D UNE ¥Emm 59

deux jourst et que vous êtes sûr de m'échapper en partant. Ceci, je ne Tai pas deviné, on me Ta dit.

•— • Ceitt n'est pas moins Trai.

Ainsi, vous me recevez te matin, continua. Julia en fixant ses grands yeux noirs sur Emmanuel, par politesse, et vous avez pèulétre h&te que je m'en aille.

— Ce que vous venez de dire était peut-être vrai il y a une heure, mais cela ne Test plus maintenant.

— Foi de gentilhomme ou de diplomate?

— Foi de gentilhomme.

— Maintenant, parlons librement; -les questions sont finies, arrivons aux confidences. Il y a trois mois que je vous aime, mais que je vous aime à en perdre la tête. Cela vous semble étrange qu'une femme vous parle ainsi et vous fasse une déclaration qu'un homme oserait à peine faire ; mais, outre que je ne suis pas renommée pour ma pudeur, je suis connue pour ma franchise. Si je ne suis pas venue plus tôt à vous, c'est que je sentais que cette fois ce n'était ni à mes sens ni à ma fantaisie que j'obéissais, mais À mon cœur. Alors, j'ai voulu me soumettre à une épreuve. Je me suis isolée, j'ai rompu avec mon amant que jusque-là j'avais cru adorer. J'ai voulu voir si l'ennui me rejetterait dans mes distractions d'autrefois, ou si l'amour que j'avais pour vous comblerait assez mon existence pour que le reste du monde me fût indifférent. Je me suis imposé, fit Julia en souriant et avec un regard noir qui prouvait que cette épreuve avait dû quelquefois être douloureuse, je me suis imposé un veuvage de trois mois, et hier je suis arrivée au dernier jour de mon épreuve sans avoir failli* Aujourd'hui, je suis sûre de moi : je .vous aimel

La position était embarrassante pour Emmanuel. Croire aveuglément ce que lui disait Julia, c'eût été de la fatuité; la traiter comme toutes les femmes qu'il avait eues jusqu'alors, c'eût été lâche, car après tout elle pouvait dire la vérité. Puis, un homme, quand il est leune, si cuirassé qu'il soit contre l'amour, sent malgré lui la jeunesse et la vanité, cette étemelle jeunesse du cœur, bouillonner en mi et influencer ses résolutions. De plus même, en y réfléchissant, quel intérêt Julia avtit-elle & venir dire si nalvQ^icnt pareille chose, si elle ne l'eût pas pensée et si elle n'avait pas été emportée à cet aveu par les impatisnces de ses désirs et de son amourt 11 est vrai qu'au dire de. de Grige, ces sortes d'aveux étaient dans les nabitudes de Julia; mais ce qu'Emmanuel venait d'entendre avait été dit avec un ton si sincère, tvec une franchise si spirituelle et si bien accompagnée de regards et de sourires concluants, que malgré lui

il se sentit tout à coup quelque chose dans l'esprit et dans les sens pour cette femme et qu'il %\ tendit les mains.

— Quoi qu'il arrive, se disait-il, que je me trompe ou non, je n'accepte pas une grande responsabilité, et je n'aurai jamais voulu que ce qu'elle aura demandé.

Et tout en réfléchissant ainsi, Emmanuel regardait Julia, et il la rouvait plus que belle, il la trouvait réellement tentante.

Elle s'aperçut aisément de l'etfet qu'elle produisait sur lui, car elle reprit aussitôt :

— Ecoutez, Emmanuel, vous êtes seul, sans famille, sans amis, car les admirateurs ne sont pas des amis; vous n'aimez personne, excepté votre ambition, car vous êtes ambitieux; mais l'ambition est une de ces maîtresses qui, comme Messaline, sont quelquefois lassées, mais ne sont jamais assouvies ; c'est une de ces passions qui dominent et qu'on ne domine pas , il vous faut donc une chose à aimer entre vos amis et votre ambition, une chose qui vous aime, qui vous admire, qui vous obéisse, et que vous dominiez ; un être qui soit à vous, qui devienne votre esclave, votre chien, que vous puissiez laisser et reprendre à votre fantaisie, qui vous distraie et vous console, une maîtresse réelle, enfm. Eh bien! moi, je serai tout cela; le voulez-vous?

Et comme Emmanuel ne répondait que par un regard, elle ajouta :

— Je sais bien que vous ne pouvez pas m'aimer ainsi tout de suite, et même la démarche que je fais aujourd'hui retardera peutêtre votre amour et votre confiance en moi ; mais soumettez-moi à une épreuve, demandez-moi un sacrifice quelconque, et je le ferai, non-seulement avec bonheur, mais avec reconnaissance.

— Eh bien I je ne vous demanderai qu'une chose, répondit Emmanuel en portant à ses lèvres les blanches mains de Julia.

— Ce sera?

— Ce sera la permission de vous redire ce soir, et chez vous, ce que vous venez de me dire ici.

— Et vous partirez après-demain?

— Si vous m'accompagnez.

Le regard de Julia brilla de joie.

— Venez ce soir, reprit-elle.

— A quelle heure*?

— A neuf heures ; mais n'allez pas me dire que* vous ne m'aimez pas!

— Je resterai jusqu'à demain à vous dire le contraire ; est-ce cela?

Pour toute réponse, Julia tendit ses lèvres à Em^'^uel, dont le

d'une femmb 61

cœur battait violemment, car il y avait en cette femme quelque chose qiii évoquait le désir, et qui pouvait pendant quelque temps tromper l'âme avec les sens, et lui faire croire que c'était de Tamour qu^elle ressentait.

— Oui, c'est cela, ditrCae; vous comprenez très-bien.

— Voyez comme nous sommes faibles, murmura Emmanuel es pressant Julia dans ses bras et sentant, à travers le cachemire qui la couvrait, les élans convulsifs de tout son être ; moi qui m'étais juré de ne jamais aimer une femme, et dans. le cas où cela m'arriverait, de ne jamais le lui dire 1 Jusqu'à présent, j'avais tenu parole.

— C'est que tu n'avais pas encore trouvé une femme qui t'aimât comme je t'aime, mon Emmanuel, répliqua Julia, qui semblait ne plus pouvoir résister &u% conseils de ses sens ; c'est qu'aucune femme ne te l'avait encore dit comme je te le dis, et surtout, fit-elle en fermant les yeux sous l'espérance de la volupté promise, comme je te le dirai ce soir.

Il fallait que Julia eût en théorie et en pratique toutes les ressources physiques et morales qui peuvent circonvenir instantanément l'esprit d'un homme et le mettre sous l'empire de la passion, comme J'épervier enveloppe sous son vol circulaire la perdrix ou le passereau, qui ne peut quitter sa place et. qui cependant voit devant lui l'immensité de la plaine et la liberté. Emmanuel était si sûr de toujours commander à ses sens, que lorsque Julia fut sortie et l'eut laissé seul, il fut pour ainsi dire effrayé de la scène qui venait d'avoir lieu. Il se voyait attiré vers cette femme par un charme irrésistible j et ce qu'il y avait de plus humiliant, c'est qu'il se rendait parfaitement compte de ce qu'il éprouvait, et qu'il se sentait pris par l'attrait du plaisir, lui, l'homme des grandes études et des auslèrcs veillées. Il lui restait de cette visite, contre laquelle il s'était cru si invinciblement armé, cette fatigue morale qui ne laisse plus à l'esprit l'énergie de la résolution. Julia répandait autour d'elle un tel parfum de volupté, que l'air s'en remplissait pour ainsi dire, et que, jusqu'au moment où il devait la revoir, celui qu'elle avait choisi ne respirait que du feu. Julia avait quitté Emmanuel dans cet état de la passion où l'homme est convaincu que la femme qu'il a le plus aimée, ou qu'il aimera le plus, est celle qu'il tient dana^ ses bras. Elle s'était assez offerte pour qu'Emmanuel sût à quelle splendide nature il avait affaire, pour qu'il surprit les trésors de forme, et par conséquent de plaisir, que possédait cette femme et qu'emprisonnait son cachemire ; maïs elle ne s'était pas donnée complètement, et elle laissait dans l'esprit de son futur amant tout f9 9u'tf Callait de réalité pour compléter la beauté du rêve.

— Si j'allais aimer cette femme I fut le premier mot de M. de Bryon quant Julia fut partie.

Quant à elle, lorsqu'elle remonta dans sa voiture, le désordre de sa toilette était complètement réparé, son visage était calme comme si elle fût sortie de chez sa marchande de modes, et elle dit à son cocher d'une voix où ne perçait pas la plus légère émotion :

— Au ministère de l'intérieur.

Un quart d'heure après, la voiture s'arrêtait devant l'hôtel du ministre, et Julia remettait elle-même chez le concierge une lettre que celui-ci monta immédiatement au secrétaire particulier de Son Excellence.

usqu'au soir, Emmanuel resta sous rempire de la visite qu'il avait reçue et dans l'attente de ce qui devait en résulter. Gomme l'homme, si fort qu'il soit, s'aperçoit vite que sa force fond devant la volonté de la femme comme la cire devant la chaleur du feut Ainsi il devenait évident pour Emmanuel, et c'était cela qui Tépouvantait, qu'il avait en lui un côté vulnérable et accessible à ces émotions du cœur qu'il avait écartées jusqu'alors, parce que jusqu'alors, comme nous l'avons dit, il n'avait pas trouvé dans ses liaisons passagères nne nature qui apprpchât de celle de Julia. C'était la première fois que le souvenii: d'une femme se fixait aussi obstinément dans son esprit, et il se débattait entre ces deux sentiments : le regret de l'avoir reçue et l'espérance de la revoir. Cependant ce trésor de volonté qu'Emmanuel avait si patiemment amassé ne pouvait pas se perdre ainsi aux premières promesses d'une femme ; mais, nous devons le dire, il ne voyait qu'un moyen d'oublier Julia, et ce moyen, c'était de la posséder. Il mettait ce qu'il ressentait sur le compte du désir, et il défendait encore son âme des atteintes de l'amour.

— Une fols les sens satisfaits, se disait-il, cette femme sera pour moi ce que toutes les autres ont été.

A neuf heures du soir il était chez Julia, qu'il retrouvait telle qu'il l!avait quittée. Seulement, à la robe dé soie et au cachemire avait succédé un peignoir blanc qui s'entr' ouvrait toujours à propos et ' qui laissait voir tout ce que l'œil n'avait pu que deviner. Julia demeurait rue Taitbout et habitait un vaste appartement, cité dans tout Paris pour son élégance et son confortable. Elle s'entendait du reste à merveille aux choses d'amour. Elle savait parfaite-

DtJNE F£MMË 63

ment que, pour un homme qui vi«nt à un premier rendez-\ous, il n'y a que la femme qu'il va posséder, et elle entourait sa chute de ce qui pouvait la poétiser. C'était la courtisane, mais la courtisane antique, qui ne se^Je pas seulement aux charmes de son corps, et qui appelle à son aide les ressources de l'esprit et les atlrails du luxe. En entrant chez elle, l'homme qui allait devenir son amant se trouvait subitement isolé du monde et des autres femmes qu'il avait pu voir. Il respirait une atmosphère nouvelle, et une fois la porte de la chambre à coucher refermée, il n'eût pas su comment sortir, et Teût-il su, il n'eût pas cherché à s'en aller. Fleurs, dentelles, lapis, parfums, tout cela s'assemblait dansje même but. On sentait qu'on était venu là pour s'enivrer des plaisirs terrestres. Nul bruit n'arrivait du dehors jusqu'à l'heureux initié, et la chambre sans écho, ne répétait pas une syllabe des étranges paroles qu'elle avait si souvent entendues, et qui, aune certaine heure, semblaient sortir des plis des tentures qui les avaient étouffées et mêler leur concert amoureux aux parfums excitants de cet asile.

Le costume de Julia répondait à l'ensemble de la chambre. Qua^d Emmanuel arriva, elle était couchée tout au long sur un canapé moelleux comme un lit, ayant pour tout vêtement sa chemise et un grand peignoir de batiste blanche qui, par suite des mouvements qu'elle avait faits depuis qu'elle était dans cette position, avait remonté quelque peu, et laissait à découvert ses pieds et une partie de ses jambes. Or, soit coquetterie, soit habitude, les jambes de Julia étaient nues, et elle retenait avec le bout du pied ses pantoufles de satin qui semblaient toujours prêtes à s'échapper. Elle avait, et cela sans prétention, la pose indolente des femmes d'Orient. Il est inutile de dire que les pieds étaient mignons et d'une blancheur de lait, et que les jambes étaient faites comme sont faites les jam« bes des femmes qui les laissent voir.

Quand Emmanuel s'approcha de Julia, elle lui tendit une main brûlante et fiévreuse, et il crut comprendre par la pression de la main la cause la fièvre.

Nous nous abstiendrons de raconter ce qui se passa à partir de ce moment jusqu'à l'heure où le lendemain Emmanuel rentra chez lui. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que, depuis qu'il était passé du rêve à la certitude, il était encore plus effrayé.

Une heure après qu'il était rentré, on lui annonça M. de Bay.

— Bonjour, oher ami, fit le baron en entrant. Je craignais de ne pas vous trouver,

— Pourquoi? fit Emmanuel en tendant la main à son ami.

-— Parce que je suis venu hier au soir vers neuf heures et demie et que votre domestique a eu l'indiscrétion de me dire que vous ne

rentreriez pas coucher. — C'est donc déjà fait. La belle Julia Lovely a succombé, ou plutôt vous avez succombé à la belle J.ilia.

— Hélas !

— Que diabie dites-vous là? c'est une admirable créature. Je viens de la rencontrer, et elle est vraiment digne de vous.

— Vous venez de la rencontrer?

— Oui, à rinstant.

— C'est étrange ! Il n'y a pas une heure que je l'ai quittée.

— C'était pourtant bien elle.

— A pied ?

— Non, en voiture.

— Où pouvait-elle aller ainsi?

— Je n'en sais, ma foi, rien. Ah çàl est-ce que vous êtes jaloux?

— Non certes,

— Prenez garde, mon cher ; car, d'après ce que j'ai entendu dire, si vous étiez jaloux, vous auriez fort à faire.

— Comment le savez-vous?

— J'ai parlé d'elle au club.

— On l'y connaît ?

— Tout le monde. Je suis peut-être de tout le club le seul qui ne la connaisse pas particulièrement.

— Ainsi, c'est tout à fait une fille entretenue?

— Oui ; seulement tous s'accordent à dire que de toutes les courtisanes de Paris, c'est la plus intelligente, la plus désirable et la plus riche.

— Elle a donc de la fortune ?

— Il faut bien qu'elle en ait pour soutenir le train qu'elle mène. Si elle n'en avait pas, comment aurait-elle vécu depuis trois mois qu'elle n'a pas d'amant?

— Ainsi, depuis trois mois elle vit seole?

— Oui.

— Alors elle ne m'avait pas menti?

— Du reste, elle a cela de remarquable, qu'elle s'est fait des amis de tous ses amants, et comme elle a toujours pris ses amants dans le plus grand monde, il en résuUe qu'il n'y a pas de duchesse, comme nous le disait de Grige, qui ait un entourage aussi agréable et des courtisans aussi assidus qu'elle. Mais il y a dans cette femme quelque chose qui ferait qu'à votre place je me méfierais d'elle.

— Qu'est-ce dono ?

— Elle est trop savante pour le métier qu'elle fait, elle est trop discrète pour la position qu'elle a. Elle connaît ses amants depuis

d'une femme 65

leur famille jusqu'à leur opinion, elle vous les analysera tous les uns aprôs les autres, et aucun d'eux ne pourra vous dire ni d'(jù elle vient, ni même ce qu'elle a fait pendant qu'elle était sa maltresse. Elle est au courant des questions les plus inaccessibles aux femmes même les plus distinguées. Elle a une façon de surprendre la confiance qui fait qu'au bout d'un certain \emps que l'on vit avec elle, elle devient trop une confidente et n'est plus assez une mattresse. On assure que sa fortune lui vient de secrets dont elle a eu l'adresse de s'emparer, et qu'elle a su revendre à ceux qu'ils intéressaient ; et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que ceux dont elle a ainsi tiré parti sont ses plus chauds amis et ses plus sincères partisans. Prenez garde, Emmanuel, cette femme a en son pouvoir quelques-unes des magies antiques. Elle tient d'Aspasie, de Gircé, de Messaline et de Gléopâtre. Elle est belle avec cela; prenez garde. Elle vous prendra par le plaisir et par l'esprit, et dans votre position, il ne feut pas que vous soyez à la discrétion d'une pareille magicienne.

— Vous avez raison, mon cher baron, et je vous remercie de votre conseil. Ce que vous venez de me dire, je l'avais déjà près senti, et, j'en conviens, il y a dans cette fennime quelque chose que je n'ai jamais trouvé dans celles que j'ai connues. Ce que je crains, ce n'est pas qu'elle me prenne mes secrets, je n'en ai pas, et d'ailleurs je suis habitué au silence; mais je craindrais qu'elle ne m'absorbât par trop, et qu'elle ne me prît mon temps et ma pensée. Heureusement, il n'est pas trop tard, et demain tout sera fini.

— C'est cela, cher ami. Envoyez-lui cent louis et ne vous en occupez plus. Il ne faut même pas qu'elle sache que vous l'avez jugée autrement que comme une fille ordinaire. Est-ce convenu?

— Oui.

— Vous savez combien je vous aime, ajouta le baron en tendant affectueusement la main à Emmanuel, et je ne suis venu ce matin que pour vous donner ce bon conseil. Cette liaison pourrait être mal interprétée par ceux qui ont intérêt à mal interpréter les moindres actions de votre vie, par vos ennemis enfin, et c'est ce qu'il ne faut pas. Vous avez une grande et magnifique carrière devant vous, ne l'oubliez pas. Le moindre caillou peut vous faire tomber. Regardez donc bien od vous mettez le pied, et n'aimez que ceux ou celles qui sont dignes de votre amour, si vous ne pouvez paa^ vous dispenser d'aimer, ce qui vaudrait le mieux cependant. D'ailleurs, nous partons toujours, n'est-ce pas?

— Certes.

— Demain?

-<- Demain»

— A merveille. Vous ne m'en voûtez pas T ^ Êtes-voui fou!

— ^ Demain donc la voiture viendra vous prendre.

— A quelle heure?

— A dix heures, si vous le voulez. Cette heure vous convintelle?

— Parfaitement.

— Vous partirez sans regret?

— Soyez tranquille, d'autant plus que lorsque vous êtes venu, j'étais déjà décidé à partir.

M. de Bay serra une dernière fois la msûn d'Emmanuel et prit congé de lui. Quelques instants après, le domestique de M. de Bryon entra et remit à son mattre une lettre qu'on venait d'apporter. Emmanuel reconnut l'écriture. La lettre était de Julia, et con« tenait ces mots ;

« Entre hier et ce soir, il y a toute une journée de doute pour vous et de craintes pour moi. A quelle heure viendrez-vous me dire que vous ne doutez plus, et que je ne dois plus craindre? ji

— Attend-OQ la réponse ? demanda Emmanuel à son domestique.

— Non ; j'ai répondu que monsieur était sorti, comme monsieur m'avait dit de le dire.

— C'est bien. Allez. Et Emmanuel relut une seconde fob le billet de Julia, en ajoutant :

— Il faut avouer que ceux qui ont la liberté de leurs impressions et qui n'en doivent compte à personne sont des gens bien heureux.

Pour que le lecteur s'explique plus facilement encore l'empire soudain que Julia avait exercé sur Emmanuel, il faut qu'il sache quelques détails de la jeunesse de M. de Bryon.

Le vieux comte de Bryon, comme nous croyons l'avoir déjà dit, avait été fait pair par Louis XVIIL Or la pairie était phis à cette époque une récompense qu'une mission, et la parfaite incapacité de M. de Bryon eût été focile à reconnaître, si Louis XVIII eût voulu se donner la peine de reconnaître quoi que ce fût. •

Emmanuel avait donc été élevé comme un gentilhomme destiné à ne rien faire, et à être pair de France après la mort de son père et comme son père l'avait été. Il s'était laissé aller volontiers à ce genre d'éducation séduisant pour un jeune homme, et il n'avait

D*UinS FEBOOS 67

rien demandé de plus. Â cette époque de sa vie, il s'était jeté dans les plaisirs que son père ne désertait pas encore, le jeu, les femmes et les chevaux. Mais, de temps en tomps, il lui venait à l'esprit qu'un jour il aurait un mandat politique à remplir, et à remplir consciencieusement, car il ne serait pas^ comme pour son père, la récompense des services rendus et de la fidélité gardée. Il avait compris que ce principe de l'hérédité était un privilège destiné à devehir un abus, et par conséquent à être détruit quelque jour, si ceux qui en étaient investis n'y voyaient qu'une sinécure, et joignaient ce titre & leur nom sans satisfaire aux exigences du titre. A partir de ce moment, la résolution d'Emmanuel avait été prise, il avait donné sans effort congé à sa vie d'autrefois, M tout jeune encore il s'était enfoncé dans l'aride sentier de la politique, des hommes et des choses. De là, à la fois cette volonté qui faisait la base de sa vie, et ce besoin de luxe extérieur dont il n'avait pu se défaire et dont, du reste, il eût été inutile qu'il se défit.

Nous le Tépélons donc, en matière de conscience Emmanud était un puritain, mais en matière d'amour il ne Tétait pas. Il interprétait le mot cœur comme l'interprétait Boufflers, et lui accordait les exigences qu'on accorde au cerveau et à l'estomac, rien de plus. Gomme nous l'avons déjà dit, les femmes n'étaient pour lui que de jolies choses, et jamais il ne s'était amusé à sonder la politique de leur cœur, cette autre politique bien plus mjistérieuse et bien plus difficile que celle des royaumes et des peuples. Bref, il lisait tous les journaux, tous les livres sérieux, depuis la première lettre jusqu'à la dernière ; il passait des nuits à cela, et se fût endormi sur le premier chapitre d'un roman de Balzac, si l'idée lui était venue de le lire, mais l'idée ne lui en était jamais venue, heureusement pour Balzac. Et cependant il croyait connaître le coeur humain. Le fou 1 qui ne savdt pas que c'est en étudiant les femmes qu'on apprend à connaître les hommes.

Julia aviût donc bouleversé un moment les sages théories d'Emmanuel, eC il avùt suffi pour cela qu'elle causât avec lui. Julia, soit qu'elle aimât réellement Emmanuel, ce que nous saurons bientôt, soit qu'elle eût un intérêt quelconque à se foire aimer de lui, avait déployé pour Im plaire toutes les ressources physiques et morales dont la nature et la civilisation l'avûent douée. Une première nuit d'amour, si attendue qu'elle ait été, si ardente qu'<^e soit, ne se passe pas toujours entre deux amants, lorsqu'ils sont de race un peu intelligente, à se prouver brutalement qu'ils s'almrat et à dormir ensuite. Il y a même, une fois les premiers travports calmés, une volupté nouvelle à causer à voix basse, à la pâle lueur d'une lampe voiléCi avec la femme q;ii'aa aime, et à (aire une connais- ,

sance sans réserve avec la partie immatérielle de sa maîtresse. La femme a, une fois qu'elle s'est donnée, une plus grande expansion dans le cœur, une plus grande franchise dans la parole, une plus grande douceur dans la voix. Elle comprend qu'elle vient de se livrer tout entière et que son esprit doit, dans certains cas, venir au secours des «ens. Alors les pommettes empourprées, les yeux à demi étemts, les cheveux en dés«)rdre, la poitrine nue, elle s'appuie sur sa main, et considérant l'homme à qui elle vient de se donner et dont elle sent que cet abandon a fait instantanément son maître, elle a un moment de triomphe et de joie en le voyant aussi faible qu'elle. Puis elle lui prend les mains, et d'une voix à la fois pleine de souvenirs et de promesses, elle lui fait ces douces et mystérieuses questions de nuit, qui sont faites pour être dites à voix basse dans toutes les langues de la terre. En ce momeni l'homme croit qu'il aimera toute sa vie celle qui lui parle ainsi. Il craint de mourir et d'être séparé d'elle. Son cœur rappelle à lui ses illusions, oiseaux au gai plumage qui ne font qu'aller et venir, et lorsqu'il ne trouve plus dans sa parole des mots assez énergiques pour la convaincre, c'est que l'énergie de ses embrassements lui suffît.

La première nuit qu'Emmanuel avait passée avec Julia s'était à peu près passée ainsi. Et dire qu'il vient une époque où l'on prononce quelquefois avec mépris, quelquefois avec haine, presque toujours avec indifférence, le nom de la femme auprès de laquelle on a fait de si doux rêves 1 Et cependant, si les hommes et si les femmes le voulaient, il y aurait un moyen que cette époque n'arrivât pas, ce serait de ne faire ce rêve qu'une fois et de s'en tenir l'un et l'autre à la première épreuve. Alors il y aurait encore du mystère dans cet abandon, et il y aurait toujours du charme à se le rappeler. La femme se serait assez donnée pour que l'on fût certain de l'avoir eue, et pour qu'il y eût, chaque fois qu'ils se rencontreraient, entre elle et son amant, un souvenir d'autant plus doux qu'il serait presque un doute ; mais on ne l'aurait pas pos- SL^dée assez longtemps pour en arriver à la satiété, et c'est la nature elle-même qui veut qu'on y arrive. Quand vous avez bien soif, le premier verre d'eau que vous buvez vous cause un bonheur immense, la moitié du second vous fait plaisir, et l'idée d'en boire un troisième vous dégoûte. Qu'est-ce donc que l'amour, si ce n'est la soif du cœur?

Vous qui me lisez, si vous m'avez lu jusqu'ici, ne vous est-il pas arrivé dans notre vie de voir une femme, de l'aimer, d'obtenir d'elle un rendez-vous et de la posséder? Le lendemain de ce jour, la jalousie d'un mari, des craintes que l'on n'avait pas prévues la

D'UNE FiiJIlME 69

veille, un départ, tout ce qui peut arriver enfin, vous séparaient de cette femme. Il ne vous restait d'elle qu'une fleur ou un chiffon, qu'un souvenir peut-être. Eh bien, n'avez-vous pas gardé de cette femme la mémoire la plus douce et la plus tendre? Quand vous êtes seul, n'est-ce pas son nom qui vient le premier visiter votre solitude et votre rêverie? Ce qu'elle vous a donné ne vous fait-il pas songer perpétuellement à ce qu'elle eût pu vous donner encore? N'est-elle pas pour vous ce qu'est pour le voyageur le fruit qu'il n'a goûté qu'une fois, le site qu'il n'a vu qu'un jour et qu'il ne reverra plus ? N'avez-vous pas, dans quelque position que vous vous trouviez, des élans soudains qui vous reportent vers elle, et comme un infatigable besoin de la revoir et de l'aimer encore? Heureusement ce besoin ne s'assouvit pas, à bien que la réalité commune n'achève pas le doux rêve d'une nuit, et que le tombeau qu'elle a creusé dans votre àme est toujours couvert de fleurs nouvelles. Cependant si, au bout de quelques années, le hasard vous remet en présence de cette femme, si la barrière qui vous séparait d'elle est levée, prenez-lui la main comme à une amie, mais n'essayez pas de rattacher la réalité à votre souvenir. Ce serait faire un dénoûment banal à une chose charmante. N'aimez en elle que la femme d'autrefois, n'aimez en elle que votre amour poétique. Chaque fois que vous la rencontrerez vous sentirez votre cœur bondir de jeunesse, elle sera le sourire éternel auquel vous répondrez toujours. Elle vieillira sans que votre impression première vieillisse. Vos yeux, qui n'auront pas été rassasiés, continueront à ne voir en elle que la fraîche et belle créature qui s'est donnée une fois à vous. Elle sera comme la fleur qui rappelle un jour heureux : ses feuilles peuvent sécher, son parfum peut disparaître; il y a un parfum qu'elle ne perd jamais, celui de la chose qu'elle rappelle. Ces souvenirs-là sont comme les diamants; la monture qui les garde peut vieillir, les diamants sont toujours jeunes. Si en la revoyant vous êtes assez fort pour résister au désir qui vous entraîne naturellement vers elle, vous ne perdrez jamais toutes vos illusions. Vous serez toujours sûr de trouver dans le désert de votre vie une oasis verte où vous reposer, dans le vide de votre âme un nom consolant et doux. Rien ne ternira pour veus cette maltresse d'un jour. Elle pourra aimer d'autres hon^mes, se livrer, se prostituer même, il y aura un coin de soii cœur »iue rien ne pourra atteindre, il y aura en elle une première femme à l'abn de la seconde; et cela sera si vrai, que, si corrompue qu'elle devienne, vous n'aurez qu'à vous approcher d'elle et à réveiller dans son cœur ce souvenir endormi, pour la faire sourire ou pleurer, et tant qu'une femme sourit ou pleure, il ne faut pas désespérer d'elle.

Si doQC on faisait voloatairemeDl ce que parfois le hasard fait faire, on arriverait au même résultat ; mais j'avoue qu* il serait assez difficile de faire comprendre à une femme que pour l'aimer toujours il faut la quiit«r de suite. Elle accuserait d'indifférence, d'ingratitude, et mépriserait même l'homme qui voudrait faire avec elle un pareil marché, car die croirait qu'il la traite comme une fille perdue. Et cependant ce serait son bonheur que cet homme voudrait I Voyez plutôt comment finissent les mariages d'amour.

ifaintenant, puisque nous avons pour ainsi dire commencé un cours d'amour, nous allons tâcher de le faire complet ; puisque nous sommes entré dans une digression, nous allons la parcourir tout entière.

La curiosité est le grand principe et le grand moteur de l'amour. — Cet homme m'aimera-t-il autrement que mon mari ? se disent les femmes quand elles veulent prendre un amant. — Cette femme me dira-t-elle ce que me disaient les autres? se demande l'homme qui dierche une liaison nouvelle.

On pourrait toujours répondre à tous les deux : Ce sera exactement la même chose, qui n'aura pour la femme que l'attrait du mystère et pour l'homme que l'attrait du changement.

Une fois donc ce principe admis que les h<mimes et les femmes ne trompent que par curiosité, principe irréfutable, puisque c'est à cet unique péché que rËcriture a osé faire succomber Eve, il est facile de le combattre, et par les mêmes moyens pour la femme et pou rPhomme.

Votre maîtresse aime le chuigement, et vous, vous aimez votre maîtresse. Eh bien ! flattez son goût ej^ n'étant jamais le même homme. Présentezrvous toujours à elle sous un aspect différent ; faites qu'elle ne vous connaisse pas tout entier tout de suite. Gomme un économe qui ménage son argent, ménagez vos qualités. Ayez toujours un c6té impénétrable. Ëtonnez-la, prenez toutes les formes et toutes les variétés que demande son caractère. Faites- vous Prêtée par amour. Faites qu'elle trouve en vous ce qu'elle chercherait dans un autre. Suivez de l'oeil et du cœur les besoins de son organisation. Devinezla ejifîn. Soyez assez confiant pour lui prouver votre amour. Écartez /die sans brusquerie et sans Violence les occasions qui la pourraient tenter. Ne soyez jamais trop grave, cela l'ennuierait ; ni trop léger, cela lui donnerait mauvaise opinion de vous. Souvenez-vous cependant quelquefois qu'il y a de l'enfant dans la femme, et qu'elle a besoin de jeux comme de protection. Rappelez-lui adroitement qu'elle a du cœur, et ne la questionnez sur son passé qu'avec précaution. Habituez-la à l'idée que son avenir sera uni au vôtre. Flattez-la dans sa toilette comme si vous lui faisiei encore la cour,

d'une febihe 71

sourent Tamour se trouve retenu dans le cœur par. les fils les plqs légers. N'affichez pas de théories devant elle, elle prendrait plaisir à Tes déjouer. Enfin, laissez aller votre vie au courant de la sienne ; et si après V>ut cela elle vous trompe, c'est que décidément elle n'aura pas de cœur.

Mais, me direz-vous, ce que vous conseillez là deviendrait Toccupation de tous les instants. On n'est plus un amant, on devient une sentinelle, et il faut n'avoir que cela à faire.

Aussi n'est-ce qu'aux gens qui font de l'amour la grande question de leur vie que je m'adresse, et ceux-là me comprendront. Quant à ceux qui ne voient dans l'amour qu'un plaisir, une distraction OH un besoin, ils n'ont besoin d'aucun conseil, ils ont leur jeunesse ou leur argent, c'est tout ce qu'il leur faut«

Vous comprenez parfaitement qu'Emmanuel était fort éloigné d'avoir en amour les principes que nous venons d'émettre, puisqu'il avait sur l'amour les théories que nous avons dites : on pouvait même le ranger dans la catégorie de ceux dont nous avons parlé en dernier lieu ; mais nous devons avouer que les premières réflexions que nous avons faites lui étaient venues, et qu'il les avait acceptées comme un charmant moyen d'éluder le danger qu'il redoutait.

— Julia, se disait-il, est la seule femme qui m'ait inspiré un désilr et qui m'ait fait penser à die, une fois ce désir satisfait. Si je continue à la voir, je puis devenir amoureux d'elle, et comme il faudrait tôt ou tard que cette liaison se brisât, ce seraient donc des chagrins ou tout au moins des ennuis que je me préparerais. Soyons fort. Julia est une femme d'esprit et qui acceptera une rupture originale. Rompons tout de suite et pendant que nous n'avons rien à nous reprocher ni l'un ni l'autre. Elle a trompé tous ses amants, m'a-t-on dit, eh bien, je serai le senl qu'elle n'aura pas trompé, et un jour viendra où nous nous rappellerons avec plaisir cette nuit passée ensemble. Puis, je pars demain, et mon absence ferii le reste.

Emmanuel comptait beaucoup sur cette dernière raison, qu'il croyait la meilleure ; cependant il pressentait que lout ne finirait pas ainsi qu'il paraissait le croire, et que de quelque façon que ce fût, ce désir, auquel il avait succombé, aurait tôt ou tard une influence sur sa vie. Peut-être n'était-ce qu'un pressentiment chimérique, û[x peut-être cela venait-il de ce que Julia était la première femme quC fût arrivée à le distraire un instant de son travail et de son but. Toujours est-il qu'il méditait sérieusemest la lettre qu'il comptait répondre à celle qu'il venait de recevoir, et les bonnes raisosft é% rupture qu'il voulait lui donner. Nous allons le laisser

72 LE ROUAIV

aux réflexions de toutes sortes qui venaient rassaillir, et nous allom voir ce que Julia faisait pendant ce temps, et pourquoi elle était sortie si vite après le départ de son nouvel amant. Gela ne' sera peutêtre pas sans intérêt pour nos lecteurs

Gomme on se le rappelle, Julia, en sortant la veille de chez Emmanuel, s'était fait conduire au ministère de T intérieur, où elle avait déposé une lettre qu'on avait remise tout de suite au secrétaire du ministre. Cette lettre, si Ton tient à le savoir, ne contenait que ces mots :

« Ge soir. A demain. »

G'était assez mystérieux, et cependant c'était tout ce qu'il fallait pour se faire comprendre, car le ministre parut satisfait après avoir lu ce billet qu'il jeta au feu, sans avoir besoin de le relire une seconde fois.

Le lendemain donc, quand Emmanuel fut parti, Julia se leva à la hâte, fit atteler sa voiture et se rendit de nouveau au ministère. C'était dans le trajet qu'elle avait été rencontrée par le baron.

Dix heures sonnaient lorsqu'elle franchissait le seuil de l'hôtel du ministre. Elle monta les marches en femme qui connaît les êtres de .a maison où elle se trouve, ouvrit la porte des garçons de bureau, qui se levèrent en la voyant entrer, et la saluèrent avec respect.

— Madame veut^elle que je l'annonce? lui dit l'un d'eux.

— C'est inutile, répondit Julia; et elle passa.

Elle ouvrit familièrement une des portes qui se trouvaient dans le corridor, et qui était celle du cabinet du secrétaire. Ce derkiier, qui était un jeune homme, leva la tête en entendant du bruit, et reconnaissant Julia, il vint à elle en lui tendant les mains et en lui disant :

— Gomment vas-tu, belle matinale?

— Je vais bien, et ton ministre ?

— Mon ministre t'attend.

— Va le prévenir alors.

— Tu es donc bien pressée? fît le jeune homme en pressant les niains de Julia Lovely, et en la regardant de façon à lui faire cocvprendre ce qu'il ne lui disait pas.

— Ah ! ce matin, répondit-elle en le repoussant avec un sourire, je n'ai pas de temps à perdre. «

— C'est ton dernier mot ?

D'UNE FEMMB 73

— C'est mon dernier mot.

-*■ Et les nouvelles ?

— Elles sont bonnes.

— M. de Bryon?...

— Tu sauras cela plus tard. Va prévenir monsieur le ministre, et dépôclie-toi.

Le jaune homme ouvrît une porte et disparut. Julia regarda machinalement ce qu'il était en train d'écrire quand elle était arrivée, H voyant que la chose était sans importance, elle s'assit en face de la glace et en souriant à sa beauté ; puis elle laissa tomber sa tête sur une de ses mains et se prit à réfléchir, ce qui, du reste, arrivait souvent quand elle était seule.

Quel pouvait être l'objet de ses réflexions? A quoi eût pensé toute femme à qui, depuis vingt-quatre heures, il fût arrivé ce qui était arrivé à Julia? Était-ce ce nouvel amour ou plutôt ce nouvel amant qui l'occupait ainsi? Tout ce que nous pouvons dire, c'est que, lorsque le secrétaire rentra, elle était si profondément absorbée qu'elle ne l'entendit pas.

— Entre, lui dit-il en lui touchant l'épaule ; et la voyant si préoccupée, il ajouta : — A quoi diable penses-tu ?

— Cela ne te regarde pas, répondit-elle.

— Scrais-lu amoureuse, par hasard ?

— Qui sait I

— Tu me conteras cela.

— Nous verrons.

— Tu repasseras par ici f

— Oui.

Julia passa dans le cabinet du ministre. Le ministre éfait assis quand Julia entra.

C'était un homme de cinquante-cinq ans. Ses cheveux grison naient. Son visage était grave et fier, ses yeux vifs et fins^ sa bouche sèche, ses dents blanches et petites. Il y avait du calme, de Tàmbition, de la volonté et de la ruse dans les traits de cet hommo. On voyait, au premier aspect, que Ton avait affaire à une supériorité.

— Bonjour, Julia, fît-il en allant mettre le verrou à une seconde porte de son cabinet.

— Bonjour, monsieur le ministre, fit celle-ci en s' asseyant auss sans façon que si elle eût été chez elle. Comme vous avez l'air gai, ce matin.

— Vous savez bien, Julia, que je suis toujours gai quand je vou4 vois.

•^ Et pourquoi î

94 LE BOMAR

— Parce que tous m'apportez toujours une bonne nouvelle.

— Et que les bonnes nouvelles sont rares pour vous, n* est-ce pas ? Êies-vous toujours content de votre secrétaire particulier?

— Toujours.

— Avouez que c'est un véritable cadean que je vous ai fait là.

— Je Tavoue.

— Le pauvre garçon, savez-vous qu'il a été bi(*n heureux de me connaître I

— Comment l'entendez-vous ? fît le ministre en souriant.

— S'il ne m'avait pas connue, il n'aurait pas une place de quinze mille francs.

— Oui ; mais s'il ne vous avait pas connue, il ne serait pas ruiné.

— Croyez- vous? Il se serait ruiné avec une autre qui se fût contentée de le mettre à la porte après ; car elle n'eût eu ni ma reconnaissance, ni mes protections, ajouta Julia en s'inclinant devant le ministre en signe de remerctment.

— Eh bien ! quoi de nouveau ? demanda le ministre, qui paraissait désireux d'en arriver promptcment au fait qui amenait Julia chez lui.

— Voulez-vous des nouvelles de l'étranger?

— Non; de l'intérieur.

-^ Vous êtes donc bien au courant de ce qui se passe chez not voisins ?

— Oui.

— En êtes-vous bien sûr?

■— Très-sûr.

— Comment va le roi de Sardaigne ?

— Très-bien.

— Erreur, monsieur le ministre ; il est à la mort.

— Qui vous a dit cela ?

— Aurélie.

— Et qui est-ce, Aurélie ?

— C'est la maîtresse de l'ambassadeur de Sardaigne. Or, comme vous le savez, ce pauvre ambassadeur est très-vieux, de sorte qu'il a pris une maîtresse pour prouver qu'il ne l'est pas. Tous les jours, de neuf heures à minuit, il reste avec elle, en tout bien tout honneur, je vous prie de le croire. Mais ces trois heures, il faut les ocoupor à quelque chose: alors, pour s'excuser do don... comment dirai-je? de son... silence, il lui diî qu'il est absorbé par les affaires de son pays, et, convaincu qu'elle n'y comprend ricrt, il lui détaille avec beaucoup d'emphase les secrets de la Sardaigne. Le lendemain elle me conte tout cela, en bâillant encore, et moi je vous le ré» pète. L'ambassadeur donne trois mille- francs par moi ^ pour oela^à

d'une fe&imk 75

Àurélic. Oh I la police faite par les femmes est la meilleure police, soyez-en bien convaincu, monsieur le ministre.

— Et cette Aurélie est jeune?

— Elle a vingt ans.

— Elle doit bien s'ennuyer alors?

— Non. Elle a un autre amant.

— Qui est? f

— Le premier secrétaire de Tambassade d'Angleterre-

— William S...

— Justement.

— Et celui-là?

— Lui conte aussi les affaires de son pay».

— Par insuffisance, comme l'autre?

— Non, par légèreté, et sans savoir ce qu'il fait.

— Et que se passe-t-il chez nos voisins d'outre-mer?

— Rien que vous ne sachiez mieux que moi, monsieur le mini» tfe, car si mes amies ont des amants dans l'ambassade anglaise, vous, vous avez une maîtresse en Angleterre» ^ et une maîtresse qui en sait à elle seule plus long que tous les ambassadeurs. C'est une belle chose que d'être la maîtresse d'un ministre.

— Vous me l'avez cependant refusé bien des fois.

— Parce que vous ne me le demandez que par politesse. Je ne suis pas une assez grande dame pour jouer le rôle que votre maîtresse joue là-bas, mais j'ai trop d'intelligence et d'esprit pour jouer avec vous le rôle qu'Aurélie joue avec son ambassadeur.

— Vous croyez donc que je lui ressemble?

— Passé cinquante ans, tous les diplomates se ressemblent en amour.

— Vous vous trompez sur mon compte.

— C'est possible. En tout cas, j'aime mieux mon erreur que la réalité. Revenons aux choses sérieuses. Savez-vous, monsieur le ministre, que la mission que j'ai acceptée est quelquefois difficile à remplir.

— Il n'y a pas de difficultés pour vous?

— Je trahis tous mes amis.

— A-l-on des amis, d'abord ?

— C'est juste; maison a des amants quand on est femme.

— Eh bien! quand vous les trahiriez un peu, vous ne feriez que prendre l'initiative sur eux, voilà tout.

— Cependant c'est mal.

— D'où vous viennent ces remords inconnus?

— Ah ! c'est qu'il y a des hommes qui ne sont pas comme les autres.

Page 1