‹ Le roman d'une jeune mariéeChapitre 7 sur 7 · LE R0MAT · texte numérisé non relu

LE R0MAT

tioiis ; chrétienne, l'avoir adoré, cet hommei d'une façon toute païenne ; avoir pu vaincre toutes les pudeurs de la femme et toutes les résistances de l'orgueil pour le supplier de daigner vous prendre, et s'être aperçu tout à coup qu'on n^avaitaimé qu'un plat imbécile, imbécile qui ne vous avait même pas prise avec bonne grâce, et s'était déroba par la fuite à des plaisirs dont seul au monde il pouvait apprécier le prix : quel sujet de méditations amères I quelle cause légitime de haine, de violences, de cruautés pour toute une vie !

Aurore, qui, depuis lors, n'avait point passé un seul jour sans réfléchir douloureusement à cette exécrable aventure, ne se faisait pas la moindre illusion sur les motifs de la conduite deGeronimo. Geronimo n'avait redouté que de troubler sa propre existence. Si Aun^re avait été mariée, et miriée d'une certaine manière, c'est-à-dire à un homme complaisant ou assez philosophe pour fer* mer les yeux sur quelques écarts de conduite, Geronimo n'aurait pas demandé mieux que d'ai-

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mer Aurore. Que dis-^je? il aurait même été le plus soumis des patitos. Mais Aurore, jeune fille, très-belle, très-lancée, dépensière, Aurore ne pou^ vaut pas compter sur une dot de plus de cent mille écus, Aurore, qui ne paraissait pas devoir se contenter d'une liaison secrète, mais qui, certainer ment, aurait voulu attacher à elle, par des liens indissolubles, l'amant qu'elle s'était choisi, n'étaitce pas se préparer un avenir bien accidenté? C'était précisément ce qui aurait séduit un homme vraiment amoureux qui avait fait peur au couard. Il ne comprenait pas ce qu'il y aurait eu de noble et d'assurément dign^ de Thomme à redresser ce caractère faussé par la stupidité d'une mère libertine. La fin que Geronimo avait faite ne confirmait que trop le jugement d'Aurore. Deux ans après le mariage de sa maîtresse d'un jour, il était revenu à Rome et y avait épousé une fille laide, absolument nulle, sans manières, une de ces créatures disgraciées qui n'ont pas de sexe, mais dont les goûts communs et la fortune lui paraissaient offrir

toute sorte de sécurités. Aurore avait appris ce mariage de son . idéal avec une bourgeoise sans figure et sans esprit, et il ne lui avait causé qu'une surprise médiocre. Elle connaissait alors son Geronimo par cœur. Quand elle sut qu'il végétait à Rome dans une existence béate, partagée tout entière entre des pratiques religieuses et l'administration de ses biens, elle fut étonnée moins encore. Elle prédit qu'il enlaidirait, et il enlaidit, en effet; qu'il engraisserait, et il devint en peu de temps bouffi comme un moine ; qu'il aurait des enfants aussi sots que lui, et il en eut quatre en quatre ans qui, depuis, se modelèrent en tout sur leur père. Ainsi, quoiqu'elle fût guérie de sa folie, Aurore, à trente-cinq ans, princesse, millionnaire, tenant le haut du pavé à Paris, belle encore, et si dédaigneuse! Aurore ne cessait de penser au Geronimo. Il représentait à ses yeux ce qu'il y a de plus blessant pour la conscience et la dignité humaine : une erreur, une faute. Certes! elle aurait bien aimé le savoir mort ! Et même , si elle avait été

assurée de Timpunilé et du secret, peut-être auraitelle été femme à se donner le plaisir de Texpédier elle-même ! Ce n'était pas pourtant qu'elle redoutât de le revoir ! Elle n'aurait pas remis les pieds à Rome, même pour baiser la mule du pape, et elle savait bien que Geronimo n'était pas homme à venir jamais à Paris. Mais elle craignait toujours qu'il n'eût parlé, et, à la seule idée que son erreur fût jamais divulguée, elle se sentait mourir de honle. On comprend maintenant l'effet stupéfiant que la menace déguisée du marquis de Saint-Hélyer dut faire sur la princesse. Ce n'était plus le

seul Geronimo qu'elle avait à craindre. Un autre homme avait son secret. Pour comble de malheur, cet homme était l'un des mieux posés de Paris; il avait de l'influence; il était brave, riche, titré, parfaitement armé, en un mot, pour faire beaucoup de mal ; et elle comptait en lui un ennemi I Que faire pour le mater? Quelles ressources employer pour l'obliger à se taire? Comment s'y [>reudre pour qu'il eût autant d'intérêt qu'elle-

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même à cacher un fait si honteux, pour lui faire oublier ce fait, pour le lui arracher du souvenir, pour 1 empêcher de le confier à la femme qu'il courtisait, et que, dans un moment de vaniteuse folie. Aurore avait voulu perdre ? Comment Fenlever, cet homme, à cette femme ? Comment en faire sa chose, l'annihiler ? Par quelle passion le prendre? Au nom de quels intérêts le circonvenir? Telles étaient les pensées qui, après le dépari du marquis, s'entre-choquaient dans la tête de la princesse. Nous avons vu comment, le même jour, elle avait commencé à suivre le plan qui,^ en une heure, était sorti de son désespoir. Le lendemain, dès le matin, elle fit- venir Gernsheim. Celui-ci lui amena, en grand secret, le sieur Abraham, et ils tinrent tous trois un long conciliabule à la suite duquel la princesse parut retrouver un peu de calme. Maintenant, le soir est venu, elle att^d le marquis, et nous allons la voir à Tœuvre.

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La princesse, en attendantle marquis, se tenait, avec son mari, dans le jardin de son hôtel. Cet hôtel, ainsi que la plupart des riches demeures du faubourg Saint-Honoré, était situé entre une cour très-vaste et un jardin spacieux qui s'étendait jus qu'à l'avenue Gabriel. On était alors à la fin du mois de mai ; la température était tiède, il faisait presque jour encore — huit heures venaient de sonner — et Ton entendait dans leslilas, déjà en fleur, les premières roulades desrossignols. La princesse, qui apportait la plus grande attention dans le choix de ses toilettes, s'était habillée, ce soir-là, d'une manière parfaitement appropriée à la circonstance. Une robe lâche, en cachemire noir tout rehaussé

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de soutaches d'or et bordé de fourrure, Tenveloppait des pieds au menton, tombant droite sur elfe, à grands plis. Elle était chaussée de souliers mignons à cothurnes; ses cheveux, à demi défaits, tombaient sur le bas de son cou. Enfin, dans toute sa personne comme dans les moindres détails de son costume, on voyait cette nonchalaûce paresseuse qui indique une sorte d'abandon de soimême.

Du prince, nous ne dirons rien, sinon qu'il s'occupait à feuilleter, aux dernières lueurs du jour, nne revue scientifique où l'ornithologie, qu'il affectionnait, tenait une grande place. C« brave homme, qui avait épousé Aurore sans savoir pourquoi — peut-être parce qu'on lui avait fait accroire qu'elle le rendrait heureux! — ce brave homme était littéralement torturé depuis dix ans par sa femme et ses rhumatismes. Som existence «e dépensait tout entière entre les liniments qu'il apphquait sur ses membres endoloris, l'étude des oiseaux et le chagrin d'avoir donné le titre deprio-

cesse à une personne qui l'en récompensait fort mal. 11 n'était pas de jour où, songeant à l'effroyable despotisme d'Aurore, il ne se dît en joignant les mains : c< Mon Dieu ! que t'ai-je donc fait, que tu aies jugé convenable de m'infliger une telle femme!» Aurore, quand elle n'était pas absolument satisfaite de son mari, allait jusqu'à mettre sous clef ses livres et ses collections, de sorte que le vieillard, châtié comme un enfant fautif, était privé, pendant des semaines entières, de ses occupations innocentes. Son chagriu le plus vif était qu'il ne pouvait rien reprocher à sa femme qui pût passer, aux yeux d'autrui, pour bien sérieux. Elle était la vertu même. Elle s'occupait de sa fille. Elle accomplissa^it régulièrement ses devoirs religieux. Si elle avait eu un galant encore ! Le prince pusillanime se serait cru en droit de se plaindre, et, en la menaçant de faire du bruit, il aurait pu l'amener à pactiser secrètement avec lui. Mais point! Tous les |iommes qui venaient la voir

étaient d'un convenable ! d'un respect l En son-

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géant aux charmes d'Aurore, et à son caractère ro-

manesque^ le prince jugeait la chose inconcc ?able.

Ce soir-là, il était très-préoccupé^ parce qa'il trouvait sa femme plus douce que d'habitude. Cette douceur, selon lui, n'était pas naturelle, £He devait cacher quelque mystère. Il la regardait en dessous, tout en feuilletant sa brochure, et, la voyant si calme, si rêveuse, silencieuse, elle si loquace d'ordinaire! il se disait : ce Est-ce qu'elle aurait enfin un amour au cœur 7 » Il ne faut pas en vouloir au prince de l'immoralité de sa moaomanie. D'abord, il était bien à plaindre ; ensuite, à Rome, certaines choses sont reçues qui, chez nous, seraient vues d'assez mauvais œil. Tout à coup, comme il cherchaU à deviner la cause des langueurs d'Aurore, on annonça le marquis de Saint- Hélyer. Le prince ne l'avait jamais vu chez lui. D . fut charmé de ses grandes manières. Le marqnis avait une singulière façon de parler aux femmes ^On supposait tout de suite en l'écoutant, qu41 devait avoir l'intentfon de toucher leur cœur. Aurore

D'UNE l&UHE HiaiÉE 255

Tavait reçu avec une politesse affectueuse. Elle ne fit pas la moindre allusion, devant son mari, au rendez-vous qu'elle lui avait donné, mais il était facile de voir, à l'impatience qui se manifestait dans ses regards, qu'elle avait hâte de se trouver seule avec lui. Le prince, en sournois qu'il était, n'eut pas Tair de remarquer cette impatience. Il sentait qu'il gênait; mais le malin vieillard voulait se faire congédier. Aurore, après quelques minutes d'hésitation, finit par lui faire observer, avec une teiHlresse hypocrite, que la soirée devenait froide et qu'il ferait peut-être bien de rentrer.

— Je vais donc rentrer, dit le prince.

Et, serrant la main du marquis, il s'excusa de le quitter si vite. Tout en serrant sa main, il le regardait avec une douceur pleine d'espoir.

— Mon Dieu! se disait-il, si cet homme charmant j^ouvait avoir l'idée de la trouver belle ! s'il osait le lui dire ! et si cela pouvait ne pas la mé* contenter 1

256 L£ ROMAH

A peine la princesse se trouva-t-eUe seule avec le marquis de Saint-Hélyer, qu'elle lui porta, sans préambule, une botlp terrible.

— Que donneriez-vous, lui dit-elle, à une personne qui vous épargnerait le chagrin de perdis un million ?

Le marquis s'attendait si peu à cette propositioti smgulière, qu'il ne put la prendre au sérieux.

— Cette personne-là, répondit-il en riant, me préserverait simplement de la ruine. Je possèdeun million à peine. Quant à le perdre, je ne vois guère comment cela serait possible. . .

Il allait ajouter que toute sa fortune était placée dans les affaires de Prosper, lequel était un bon*

nête homme et plus de dix fois millionnaire ; mais, en levant les yeux sur la princesse, il vit qu'elle le regardait avec un air de raillerie en lui présentant une lettre. Ce fut avec un frémissement de crainte qu'il la saisit.

La lettre était signée par l'un des plus notables banquiers de Paris. Elle réclamait d'abord le secret le plus absolu pour le service qu'elle allait rendre. Puis, en reconnaissant la parfaite honoraiilité de Prosper, elle disait qu'il avait perdu des sommes considérables dans les faillites de plusieurs maisons allemandes,* et elle concluait en ajoutant qu'il serait vraisemblablement obligé de suspendre ses payements avant peu de jours.

La ruine est une chose cruelle pour tout le monde. Pour les oisifs, pour ces hommes inutiles qui se savent incapables de tout travail, elle n'est pas moins qu'un arrêt de mort. Le marquis restf écrasé! A son âge — il avait un peu plus de quarante-cinq ans — il ne pouvait recommencer la vie. Le suicide lui paraissait donc une nécessité

inexorable. II rendit, sans mot dire, la lettre à la princesse, et, se rappelant qu'il a^ait tenté de séduire Henriette, il supposa qu'il y avait parfois dans les choses humaines une certaine justice.

Cependant, la princesse devinait ce qui se passait en lui.

— Votre passion n'a pas été heureuse, lui dilelle avec sa voix douce. Mais, par exemple, elle vous aura coûté bien cher !

Et, comme il ne répondait rien, convainca qu'il était de la justesse de cette observation :

— Qui le croirait, reprit* la princesse, qu'un homme expérimenté comme vous, ait pu se méprendre un instant sur les motifs qui poussaient cette jeune innocente à tolérer vos soins? Elle ne vous donnait rien; elle vous prenait tout. Ah! vous avez été joué comme un écolier... C'est dur!

Le marquis ne dit rien encore. Les apparences se réunissaient dans son esprit pour accabler Henriette. Henriette, d'ailleurs, nous devons l'avouer,

tenait en ce moment upe place bien minime dans ^ les préoccupations du gentilhomme. La princesse

reprit :

— Qu'allez-vous devenir maintenant, mon pauvre marquis?

. — Que voulez-vous que je devienne?

— C'est juste 1

' — Mais, dit-il en passant la main sur son front, comme un homme qui cherche à rappeler ses souvenirs, ne me demandiez-vous pas tout à l'heure ce que je donnerais à la personne qui me garantirait contre cette perte?

— Sans doute.

— Quel intérêt a-t-elle, cette personne, à me faire une proposition semblable?

— Qu'est-ce que cela vous fait?

Ici, un long silence. Puis, le marquis :

— Si je donnais moitié ?

— Ce ne serait point acceptable.

— Quoi ! on exigerait les trois quarts?

— Ce ce serait point acceptable encore*

— Je n*ai cependant aucun intérêt à donner le tout,

— On ne vous demande pas le tout. On ne vous demande rien ; du moins, presque rien. Une commission.,, insignifiante. Et Ton vous paye votre créance intégralement, argent comptant.

Le marquis, se sentant revivre, ouvrait des yeux hagards.

— Cette créance n'est donc pas aussi mauvaise que je le croyais? s'écria-t-il.

— Sifait !

— Alors, je ne comprends plus.

— Il n*est pas. nécessaire que vous compreniez.

— Cependant, il n'est pas possible qu'on me paye un million une créance de nulle valeur sans me demander en retour autre chose qu'une commission insignifiante.

— Puisque vous êtes si entêté, passons à un autre ordre d'idées, reprit la princesse. Pourquoi supposez-vous que, moi, abusée, il est vrai, parue faux renseignements, j'aie toléré hier qu'on vous

tendit un piège où vous ne pouviez tomber qu'en entraînant cette belle Henriette?

— Je n'en sais absolument rien, fit le marquis. J'avais pensé d'abord qu'il y avait entre elle et vous une de ces rivalités d'amour-propre que vous autres femmes ne pardonnez guère. Mais, après ce que vous m'avez dit au bal, j'ai supposé que vous n'étiez pour rien dans cette misérable affaire.

— Eh bien, vous vous êtes trompé, marquis.

La rivalité que vous soupçonniez était réelle, mais elle ne provenait pas d'une question d'amour-

propre.

— D'où provenait-elle donc?

La princesse se leva sur cette question ; puis, appuyant sa belle main sur le dossier de la chaise où le marquis se tenait assis, et, se penchant à son oreille :

— Vous êtes vraiment trop modeste.

Le marquis se leva. 11 croyait avoir compris.

Cependant, il y avait pour lui quelque chose de lou-

iâ.

tn iE ROVAll

ehe dans tout cela. D ne youIqI donc pas se liner, et se con'^rata de répondre :

— J'ai bien peur qoe tous ne tous moquiez de moi, princesse.

— Je ne me moque pas de tous, reprit-elle en cheminant à son côté. Je ne me mocjue jamais

de personne. Je ne yeux que tous rendre service; mais TOUS êtes si sceptique, que tous ne pouvez croire au bien.

— Franchement, pourquoi tous, tous qui auriez, tous comptes faits, quelques raisons de m'en Touloir, songeriez*TOus à me rendre senrice?

— Je TOUS ai déjà dit que tous êtes trop modeste.

Le marquis lui prit la main.

*— Nous ne sommes plus des enfants ni Tun ni l'autre, chère princesse ; traitez-moi donc en homme. Les circonstances sont graTos pour- moi. Quelque intérêt que tous me portiez, et quelipc riche qae tous soyez, je ne puis croire que vous

ayez songé un seul instant à me faire Taumône même d'une façon détournée. Dites-moi donc ce qu'on exigera de moi en échange de la cession de cette créance.

— Je n'entends pas vous faire l'aumône, répondit la princesse. Quand même j'y aurais songé, je vous connais assez pour être sûre que vous n'y consentiriez pas. Je devine seulement que vous ne pourriez supporter la ruine. La sympathie que je vous porte m'a fait chercher le moyen de vous l'épargner. Ce moyen, je suis parvenu à le trouver; mais j'étais bien loin de m'attendre à votre inexplicable résistance.

— Cette résistance ne s'explique-t-elle pas ? reprit vivement le marquis. Si c'est ma discrélion qu'on veut acheter, les plus simples convenances mVbligent à la donner ; mais j'aimerais mieux me tuer que de la vendre.

— Puisque vous êtes si discret, riposta la princesse avec un sentiment d'aigreur mal déguisé, pourquoi m'avez-vous menacée de divulguer un se-

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cret qui Rêvait être sacré pour vous, ce secret concernant Thonneur d*une femme?

— Qu'auriez-vous donc fait à ma place? Ne mV viez-vous pas mis, vous-même, dans la pénible nécessité de recourir à tous les moyens pour défendre la réputation d'une autre femme? Au sui'plus, de la menace à l'exécution, vous savez qu'il y a bien loin. Je vous l'affirme, et vous pouvez me croire, ce n'est pas le marquis de Saint-Hélyer qui vous aurait jamais fait de la peine.

Ils cheminèrent après cela pendant quelque temps en silence. Ce fut la princesse qui reprit la discussion.

— Vous confier sur quelle combinaison repose l'achat de votre créance, lui dit-elle, celanem'esJ malheureusement pas possible. Je ne suis qu'un intermédiaire officieux dans cette affaire, et je ne pourrais accepter un autre rôle, mon mari se trouvant dans la même situation que vous, à Tégard de la failli!;e que je prévois, pour une somme de deux cent mille francs. Ce que je puis vous dire,

I)»UNE JEUNE MARIEE 2C5

c'est que la personne qui deviendrait votre cessionnaire — un certain M. Abraham... — le connaissez-vous?... non? Eh bien, il a ou croit avoir un intérêt à réunir entre ses mains les créances les plus importantes qui pourraient gêner la liquidation des affaires du mari de la belle Henriette.

— Et il offre de me payer intégralement cette créance? interrompit le marquis. Il doit y avoir quelque indigne tripotage là-dessous ; je ne veux pas m'y salir les mains.

— Que vous importe ce qu'il peut y avoir sous une combinaison qui vous sauve de la misère ? A-t-on été si scrupuleux à votre égard? De deux choses l'une : ou la femme de celui qui vous dépouille est votre maîtresse, et alors je comprends que vous subissiez la ruine pour elle; ou, tolérant vos soins et ne vous ayant accordé rien, elle a prêté les mains à la consommation de votre ruine, et alors vos scrupules sont inexplicables; ils touchent même au ridicule. Tirez-vous de là si vous pouvez.

S60 LK ROMAK

— U est oevtain, dit le marquis en se laissant aller à sourire» que mes soins ont été tolérés. Du moiiiS) tout en se défendant de les prendre au sérieux, ne m'a-t^on jamais rompu en yisière. Quani à m*accorder rien, je vous avoue ingénument qm j'en suis aujourd'hui exactement au même point que le premier jour.

— Eh bien, alors..., fit la princesse avec un grand éolat de rire, qui vous arrête ?

— Rien que la crainte devoir mon nom mêléà une vilaine affaire.

— Eh ! soyez donc sans inquiétude. En échange de la cession que vous allez faire, on ne vous do mandera rien que de tenir cette cession secrèle, et, s'il y a faillite ou liquidation amiable, de ne prendre, relativemrat à cette faillite ou à cette liquidation, que les seules décisions que M. Abra« ham vous dictera.

—^ Quelles décisions ce M. Abraham pourra4-il vouloir me dicter ?

— Est-ce que je le sais, moi ? S'il vous donne

un million -— - et ce million est là , dans ma cassette, en un bon au porteur sur la Banque de France — il est bien naturel qu'il le défende. Maintenant, croira-t-il dans son intérêt de provoquer une liquidation ou de courir les chances d'une faillite? Je ne puis vous le dire. Faites donc ce qu'on vous demande.

ie marquis était ébranlé.

— Est-ce que c'est bien légal, cela?

— Tout ce qu'il y a de plus légal.

— Vous êtes sûre ?

— Si sûre, que j'ai engagé mon mari à signet un acte semblable à celui que l'on vous propose.

• — Quel acte devrais-je donc signer? fit le marquis.

— Je vais vous le montrer, dit la princesse.

Elle le conduisit alors dans le boudoir qui était

de plain-pied avec son jardin ; puis elle lui remit une feuille de papier timbré, que le marquis s'empressa de lire. La princesse n'avait rien d^uiséde la vérité. En cédant sa cré«iiee au sieur Abraham

contre la somme d'un million de francs, le marquis s'engageait à devenir son prête-nom et à prendre pour ce ledit sieur Abraham » les décisions qu'il lui inspirerait pour la défense de ses intérêts,

— C'est cela qu'il faut que je signe? dit-il après avoir lu.

— Ah ! mon Dieu, ouï,

— Et on me remettra un million en échange de ma signature ?

— Voici le mandat.

— Eh bien, si vous voiriez que je vous dise toute ma pensée sur cette affaire, chèreprincesse, jene puis la croire sérieuse, et, comme je ne vois rien que d'équitable dans ce qu'on exige de moi, j'en suis réduit à ' supposer que la situation de mon ami Prosper n'est pas^ si mauvaise, ou que votre sieur Abraham, qui donne son argent pour des coquilles^ est bon à mettre à Charenton»

— Faites Jonc alors une chose bien simple, dit tranquillement la princesse. Il y a réception ce soir au ministère des finances. Toute la haute banque

D'UNE JEUNE MAUIÉE 26ir

y sera. Prenez votre voiture et allez -y. Si les ren»

seignements qu'on vous donnera sur la situation

de votre ami ne sont pas entièrement conformes à ceux que je vous ai transmis ce soir, il n'y aura rien de fait entre nous, et j'en serai (juitte \ our chercher un autre moyen de vous rendre service.

— Vous ne m'en voudrez pas si je fais cela ? demanda le marquis.

— Puisque c'est moi qui vous le conseille,

— C'est bien. J'y vais, et je reviens.

Vingt minutes plus Jard, le marquis se présentait à la porte du boudoir, et il avait la mine bien longue. On ne parlait au ministère que de la déconfiture prochaine deProsper. Le ministre lui-même

lui avait dit qu'il ne croyait pas que son ami pût se relever.

— Donnez-moi donc votre papier, que je le signe, dit le marquis à la princesse.

Il signa et reçut en échange de sa signature le mandat d'un million.

Alors, la princesse serra soigneusement dans sa cassette le titre qu-'elle devait remettre au sieur Abraham. Puis, quand cela fut fait, elle se tourna gracieusement vers M. de Saint-Hélyer, et, I invitant de la main à prendre un siège, elle s'assit en lui disant :

— Maintenant, cher marquis, causons de ma commission.

D'UNE JKUN£ MARIÉE 271

Il faut rendre justice du marquis de Saint- Hélyer. Pendant tout le cours de la discussion que nous venons de rapporter, sa pensée ne s'était pas arrêtée sur le malheur qui allait frapper Henriette. Sans être convaincu que la jeune femme avait joué auprès de lui un rôle aussi odieux que celui dont la gratifiait la princesse, il trouvait cependant qu'il y avait eu, dans l'ensemble de la conduite qu'elle avait tenue à son égard, quelque chose d'humiliant pour son amour-propre et de compromettant pour ses intérêts. Il ne pouvait pas supposer qu'Henriette ignorât la situation des affaires de son mari. Il pouvait encore moins admettre qu'elle n'eût pas connaissance de la participation qu'il avait prise à ses affaires, participation qui datait

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de plusieurs années, et qui, dans sa pensée, satzi la combinaison incompréhensible du sieur Abr-^ ham, aurait pu devenir funeste pour lui. L'égoïsti . en revenant auprès de la princesse, était donc tc^ i entier sous l'impression du plaisir de mettre 55 fortune à l'abri ; et, s'il pensait avec regret à H^j]riette, c'était uniquement parce que, depuis k veille, il s'était cru en droit d'espérer qu'elle allait se montrer moins cruelle^ et qu'il lui fallait maintenant abandonner toute idée de la soumettre à ses désirs. M. de Saint-Hélyer, d'ailleurs, se croyait joué, et cela le rendait quelque peu indifférent, et même malveillant, à l'endroit d'Henriette. « Je Tai échappé belle t se disait-il en se rappelant la cour qu'il lui avait faite. Quel bonheur qu'elle m'ait éconduit ! )>La seule chose à laquelle il ne songeait pas, et qui contenait cependant la justification de la jeune femme, c'était que, en premier lieu, de toutes les personnes qui avaient intérêt à connaître la situation de Prosper, Henriette était peut-être la seul^. qui n'en soupçonnât pas la gravité. Nous sa-

D'UNE JEUNE MARIEE 273

vons que jamais son mari ne lui avait rien confié de ses affaires. Ce n'était pas au moment où il se trouvait en présence d'un désastre imminent qu'il aurait eu l'idée de lui en parler.— En second lieu, Henriette, ayant vu l'ami le plus intime de son mari user de tous les moyens pour essayer de la détacher de son devoir, et supposant avoir besoin de stimuler par un peu de terreur salutaire l'affection de ce mari, s'était crue parfaitement autorisée à faire servir l'ami déloyal à la réconciliation conjugale, qui était sonuniquebut. Il est vrai queM. de Saint-Hélyer, s'il avait pu se douter d'avoir ainsi servi de plastron à la femme qu'il voulait séduire, ne le lui aurait pas pardonné sans doute. Mais il aurait tiré de sa mésaventure une petite leçon. Celle-ci : « On est toujours puni de pécher par son péché même ! » Et celle-ci encore : « Dans les questions de tromperie, toutes les représailles sont légitimes. y>

Reprenons maintenant la suite de la discussion du marquis de Saint-Hélyer et de la princesse.

rià LC AUX A M

-«- Si c'est à Yous^ dit-il aimablement, que j« dois une commission, je regrette qu'elle ne puisse être qu'iosigoifiante, comme vous m'en avez prévenu à Tavanoe.

— Elle ne le sera peut-être pi» autant que vous le croyez, répondît-elle. y a telle chose qui me semble toute simple, et qui peut vous paraître exorbitante.

Le marquis supposa immédiatement que la princesse allait engager avec lui un de ces assauts de sous-entendus qui se terminent par une tendre mise en demeure, et, se rappelant l'aventure du palais Oroseï :

-^ Est-ce qu'elle aurait l'habitude des déclara« tiens? se dit41.

D'UNE jëdmë Mariée 27V

Cependant, la situation était délicate. Il dit en

soupirant :

— Je crains bîen que wus n'aye» rien d'exorbitant à me demander.

— Pourquoi?

-^ Mon IMétt ! je n^ai pas plus de chance que de mérite. Et vous, d^ailleurs, princesse...

Il allait ajouter : « Tous avet tant de yertu ! )» mais le Geronimo lui revint à Tesprit, et il n'acheva point sa phrase.

— Eh bîen, moî...? reprit la princesse. Pourquoi ne continuee-vous pas?

— Je votdais dire que, jusqu'à présent, si je n'ai jamais osé tous rendre des smns, c'est que vous sembliez peu vous soucier de mes hommages.

— Vous ne dites pas ce que vous pensez, interrompît sèchement la princesse.

Elle aussi, elle pensait à Geronimo. Et, suppoposant que le marquis connaissait jusqu'aux moindres détails de son aventure, elle craignait qu'il ne vit en elle une de ces femmes qui vont s'offrir à

tous venants; et cela lui glaçait le cœur.

— La commission que je vous impose, 'écriat-elle brusquement, sera celle-ci : Vous me direz tout ce que vous savez au sujet de ce qui s'esi passé chez le comte Oroseï, dans cette nuit du 14 octobre, que vous m'avez si à propos rappelée hier.

Ici, le marquis se sentit perplexe. Il ne pouvait se dissimuler qu'il était de son intérêt le mieux entendu de ne pas froisser la vanité de la princesse. S'il lui avouait avoir été témoin, même involontairement, de tout ce qui s'était passé entre elle el Geronimo, il savait bien qu'elle ne pourrait le lui pardonner. Il demeura donc silencieux, cherchant un faux-fuyant qui lui permit de se soustraire à l'obligation de tout dire.

— C'est Geronimo qui vous a pris pour confident, n'est-ce pas? lui dit tout à coup la princesse.

— Non.

— Alors, si ce n'est lui, c est l'un de sesaroiSf

quelqu'un enfin qui tenait le récit de lui-même?

— Non; ce n'est pas cela non plus.

— Est-ce que vous allez me laisser épuiser toutes les suppositions possibles? s'écria-t-elle avec humeur.

— Chère princesse, lui répondit-îl, pourquoi me forcez-vous à vous rappeler des souvenirs qui ne peuvent être pour vous que pénibles? Tout à l'heure vous daigniez me laisser entrevoir des sentiments auxquels je n'avais jamais osé prétendre. Ces sentiments, je tiens beaucoup à les acquérir, et encore plus à les conserver. Quelles garantie^ aurai-je contre votre inimitié, si je vous dis ce que le hasard seul m'a permis de voir et d'entendre ?

— De voir ! fit-elle. De voir et d'entendre 1

Et la chose lui parut tellement horrible, qu'elle se mit à trembler de tous ses membres. Cependant, le marquis lui avait pris la main.

— Réfléchissez, dit^îl.

Hais elle l'interrompit avec violence.

— Dites-moi tout et parlez tout de suite. Qu'avez-vous vu î

— J'en ai vu juste asseï, reprit le marquis, pour porter envie à celui qui avait le bonheur de vous plaire. Je me trouvais dans le jardin du palais Orosei\^ J'attendais une personne qui voulait se faire désirer, sans doute, car elle ne se pressait gw^e de venir. Un bruit de pas me fit blottir derrière un massif. Deul personnes s'avançaient de mon côté* Il ne me fut pas difficile de les reconnaître. Si la lune ne les avait trahies, elles Tauraient été par leurs voix. Que disaient-elles? Toujours le même mot, si doux à prononcer, si délicieux à entendre : « Je t'aime! »

— Après? fit la princesse en détournant la tête.

Elle étouffait d'anxiété.

— Il n'y a pas d'après, reprit le marquis.

Quand elles furent passées, je sortis de ma cachette. Elles venaient d'entrer dans un pavillon mystérieux, tout entouré d'arbres. J'étais trop

préoccupé moi-même, et le bouheur d'autrui m'a toujours inspiré trop de respect pour que Tidée pût me venir de troubler leur tête-à-tête. Une heure après — j'attendais toujours , moi — je les vis s'éloigner du pavillon. Je me cachai de jiouveau, aimant fort à pratiquer la' discrétion. Mais, quelque discret que je sois, je ne puis m'empêcher d'entendre... C'était toujours le même mot, prononcé,, cette fois, d'une façon plus tendre...

-— Assez ! fit la princesse.

Et, se couvrant le visage des mains :

-— Qu'avez- vous dû penser de moi! s*écriat^lle.

— Qui? moîf grand Dieu! dit le marquis.

M'élait-il permis d'ignorer combien peu vous pouviez trouver de protection auprès de votre mère?

— C'est elle qui fut cause de cette maudite affaire, reprit la princesse. Quels exemples m'at-elle mis sous les yeux depuis que je suis au monde? quels conseils m'a-t-elle donnés? J'ai tort

de l'accuser peut-être. Mais que pouvais-je faire, livrée à moi-même, avec une imagination ardente, jeune, belle, recherchée, et sous le ciel de cette Italie où l'amour est, pour ainsi dire, palpable, dans Tair? Ah ! Dieu ! s'écria-t-elle avec un geste de douleur, je me déteste quand je pense à cette horrible époque de mon existence l Ne croyez pas cependant que je me sois laissé entraîner jusqu'à tout sacrifier à ce Geronimo, dont la beauté et les supplications auraient pu faire excuser la pire des fautes. Nous nous aimions, nous devions nous niarier. Mais, malgré la vivacité de sa passion, Geronimo respecta toujours en moi celle dont il espérait faire sa femme. Je ne vous dirai pas quels furent les événements qui nous séparèrent. Apprenez seulement que je ne fis qu'obéir à la volonté de ma mère en préférant le prince à Geronimo.

D'UNE JEUNE MÂRIËB 281

La belle chose que la vanité ! et à quoi sertelie ! Le marquis, afin de ménager la susceptibilité de la princesse, avait supprimé de son récit le plus qu'il avait pu d'une aventure qu'il connaissait dans tout son entier. La princesse aussitôt s'efforça de lui démontrer que le peu qu'il en avait vu était encore trop, et que cette aventure, dont il avait fait tant de bruit, se réduisait tout simplement à une sorte de badinage entre deux enfants un peu légèrement livrés à eux-mêmes. Comme il était impossible au marquis de revenir sur ce qu'il avait dit, il s'ensuivait qu'il ne pouvait désormais exercer aucune pression sur l'esprit de la princesse; et, quant à la princesse, elle

SS4 LE UOMàar

Le matin du même jour où le marquis devait faire alliance avec la princesse, Henriette, déjeunant avec son mari, fut frappée de son air préoccupé. Prosper paraissait absorbé par de pénibles pensées. Tout en mangeant, il soupirait; puis il haussait les épaules, comme s'il eût discuté en lui-même. Quelquefois, il levait le front, regardait , longuement sa femme avec un mélange d'attendrissement et d'aversion, et on eût dit qu'il allait élever la voix pour lui chercher querelle, ou enr tamer avec elle une de ces altercations pénibles qui ne se terminent guère sans larmes. Henriette, supposant qu'il était encore sous l'impression de la lettre anonyme qui l'avait attiré chez madame

Clémentine, se dépilait de son silence. Maintenant qu'elle connaissait dans tout son entier la lâche intrigue dont on avait voulu la rendre victime, elle se sentait en mesure de rassurer son mari, et, douloureusement affectée de l'espèce de séparation tacite qui s'était faite entre elle et lui depuis quelques mois, elle se serait estimée heureuse de la faire cesser par une explication sincère. Il y eut un moment où elle espéra que cette explication allait résulter de leur embarras mutuel. Ses regards avaient rencontré plusieurs fois de suite ceux de Prosper, et, chaque fois, il avait pâli en détournant la tête. Henriette attendait que les domestiques eussent fini leur service pour interroger son mari. Elle s'encourageait elle-même à parler. Elle avait déjà préparé la phrase qui devait ouvrir les affectueuses Tiostilités, lorsqu'elle se vit brusquement séparée de Prosper, Le caissier de la maison de banque entra dans la salle à manger, sans même prendre le temps de se faire annoncer, et, se servant de la langue allemande, afin do ne

pas être compris d'Henriette, il anBon«;;a àProsper que le bordereau qu'il avait déposé la veille à U Banque de France venait d'être refusé , ajoutant que, si Ton ne trouvait pas un moyen quelconque de faire revenir la Banque sur sa décision, il serait impossible de satisfaire à l'échéance du lendemain.

Henriette, étant encore sous l'impression de son explication avortée, ne remarqua même pas l'air d'inquiétude qui bouleversait les traits du caissier. Elle n'eut donc pas l'idée de questionner son mari, et, pendant que celui-ci se levait de table pour monter en voiture et courir à' la Banque de France, elle se retira chez elle. La fin de cette Journée se passa pour Henriette dans la solitude et l'ennui. Prosper lui ayant fait dire qu'il ne dînerait pas avec elle, elle fit défendre sa porte, rt, k la tombée de la nuit^ elle se mit au lit. *

Combien de temps elle dormit de ce somr:icâl anxieux qui est le résultat le plus habituel de Tinquiétude, c'est ce qu'il lui aurait été impossible de dire. Des images confuses et toutes attristantes se

D'UNE J&CJHE VARIEE ^87

succédaient dans son cerveau mal engourdi. Tantôt elle éprouvait des secousses intérieures, comme il arrive aux gens nerveux dans la première période des accès de fièvre. Tantôt l'atroce cauchemar pesait de tout son poids sur sa poitrine, et elle ressentait dans toute son horreur l'abominable sensation de Tétouffement. Il y eut un moment où cette sensation devint si poignante, qu'Henriette fut sur le point de défaillir. Un bruit retentissant la réveilla : c'était la porte cochêre de T hôtel qui retombait après avoir livré passage à Maurice et au caissier. Mais Henriette, ignorant qu'ils avaient passé une partie de la nuit à travailler avec son mari, et ne sachant à quelle cause attribuer l'ébranlement subit qu'elle avait reçu, sauta sur fies pieds: Elle se sentait la tête en feu, les membres endoloris, ^t elle avait le pressentiment de quelque malheur.

Quand elle fut parvenue à secouer la torpeur qui l'engourdissait, elle alluma une bougie, puis elle but un coup d'eau à pleine carafe, et s'avança

'vers la pendule, en relevant ses cheveux défaits. La pendule marquait deux heures. Tout reposait ^lOrs dans la maison, et la rue était lugubrement silencieuse. Henriette, cependant, ne se rendait pas compte de la cause de l'anxiété qu'elle ressentait. Il lui semblait être dans l'attente de quelque chose de terrible. Elle se dit qu'il devait y avoir une indication providentielle dans ce pressentiment. Aussitôt elle passa une robe de chambre, mit ses pieds nus dans ses pantoufles, puis, retenant sa robe de ses deux mains sur sa poitrine, elle tourna lentement le bouton de la porte de l'autre côté de laquelle reposaient ses enfants. A la lueur de la veilleuse, qui tremblotait dans son récipient de porcelaine, elle vit les deux têtes blondes sommeiller doucement sur les oreillers La fille qui gardait ces deux charmantes créatures dormait auprès d'elles du sommeil plein et pesant de la force et de la jeunesse. Henriette demeura quelques secondes mélancoliquement occupée à regarder ce tableau paisible ; puis, rassura sur les

eux êtres qui lui tenaient de si près au cœur, elle Bntra chez elle. Certain reflet de clarté rouge tein* lit les vitres de sa fenêtre. Elle s'avança machîsilement pour voir d'où cette clarté provenait. De autre, côté de la cour, dans le corps de logis où aient installés les bureaux de Prosper , une lampe [•illait, posée sur une table, et, les deux coudes )puyés sur cette table, un homme se cachait le sage entre les mains. Henriette comprit aussitôt le c'était là qu'il fallait chercher le malheur, [ors, elle prit sa bougie dans une main, et, de mtre, tournant les boutons des portes, elle tra- ^rsa successivement le boudoir, les trois salons,

salle à manger, puis un long corridor qui reait les bureaux à l'appartement.

Mais, tout en s'avançant à travers les pièces délites, elle ne perdait pas de vue la fenêtre auprès ) laquelle se tenait son mari. Prosper écrivait aintenant, s'interrompant parfois pour passer la aîn sur ses yeux, et le plus étrange désordre rélait autour de lui dans son cabinet de travail.

«90 LE KOMAI^

Ce n'étaient que registres ouverts sur les sièges e\ sur les tables, liasses de lettres et de comptes dispersées à terre, meubles dérangés de le jr place. Henrielte.» cependant, avançait toujours. Enfin, elle se trouva debout devant la dernière porte. Elle Pouvril si doucement, que son mari ne Tentendit pas.

Quand elle fut dans le cabinet, elle posa sa bougie sur une chaise, puis elle demeura immobile pendant quelques secondes, cherchant à reprendre ses esprits. Prosper, assis au fond de la pièce, lui tournait le dos, écrivant toujours avec une rapidité convulsive. La lampe placée devant lui concentrait toute sa clarté sur la table, et le reste de la chambre était plongé dans la pénombre.

De temps à autre,, il levait la tête, soupirait profondément; puis, comme un condamné à mort qui s'est arrête sur le chemin de Tcchafaud, et tout à coup s'élance en avant, pressé d'en finir, il se rejetait sur son pupitre, et sa plume criait sur la page blanche.

Henriette était terrifiée. Elle fit quelques ^9 en avant, si lentement, que le frôlement de sa robe de laine sur le tapis ne produisait ipême pas un murmure appréciable. Pour lui, il était tellement absorbé, qu'il ne se doutait pas de sf présence. En arrivant derrière lui, par-dessus son épaule, Henriette lut ces mots, tracés à grands traits au haut de la page :

Ceci EST mon testamen^.

Et, sur la table, auprès du bras de son mari, elle aperçut la crosse d'ébène d*un pistolet de tir.

Une autre aurait poussé un cri, un sanglot.

Mais elle n'était pas de ces femmes qui s'abandonnent elles-mêmes devant le danger. Son âme, un moment ébranlée, se redressa soudain, avec vigueur. Elle lui mit une main sur l'épaule; en même temps, de l'autre main, elle saisit Tarme par le canon et la cacha dans les plis de sa robe. Cela se fit en un centième de seconde. Prosper cependant s'était levé en sursaut. II s'était dressé sur ses pieds, stupéfait de la voir, de son actioo

S9S iE ROMAN

virile et silencieuse. Le malheureux ne pouvait articuler une syllabe. Elle se tenait devant lui, étrange^ Les sourcils contractés, les cheveux tombants sur ses joues, elle avait Tair moins désespéré qu'indigné.

— De quel droit voulez-vous vous tuer ? lui ditelle avec véhémence.

Et, comme il balbutiait, à demi fou, elle lui secoua les esprits.

— Votre vie vous appartient-elle?

Il balbutiait encore. Elle reprit :

Si vous vous tuez, que deviendront vos en-

faïits? votre femme?

Il pliait sous le coup. Alors, elle redoubla et Tacheva.

— C'est une lâcheté ! s'écria-t-elle*

Un homme faible se serait jeté dans les bras de sa femme. Mais lui, rudement ramené des hauteurs de Thorrible action qu'il préméditait^ retomba foudroyé sur son siège. Il sentait qu'elle avait i^ison. Une réaction se fit en lui. Il baissa la tête

avec honte, et toute la force qui Tavait soutenu pour ourdir son suicide l'abandonna.

G^était une abdication.

— Vous allez me dire tout! fit-elle en s'asseyant en face de lui.

Puis, comme il la regardait de ce regard éperdu qui donne tant de profondeur aux yeux des mourants; comme il était effondré dans sa volonté, dans sa dignité de mari, de père :

— Vous allez me dire tout, Prosper, reprit-elle, d'une voix plus douce.

Et, ne pouvant plus résister à sa douleur, elle fondit en larmes.

— Que voulez-vous que je vous dise? réponditil d'un air accablé. Nous sommes ruinés ! pis que ruinés, déshonorés ! car c'est un déshonneur que de devoir sans pouvoir payer. Je ne sais plus aujourd'hui si je possède même le vêtement que je porte !

Et, levant les deux mains au ciel :

— insatiable ! ô insensé que j'ai été I

Henriette, sur ces mois, levant le front, le re* garda d'une telle manière, qu'il ne put soutenir l'éclat de ses yeux.

— Ainsi, dit-elle, un honnête hortime comme vous, un homme expérimenté comme tousj et disposant de plus de dix millions de fortune, a pil se ruiner on un mois et descendre jusqu'au suicide? Qu'avez- vous donc fait pour cela?

— Je n'ai rien à me reprocher, répondit-il.

Et, comme elle le regardait encore de son œil

bleu, gênant à force de fixité :

— Non, je n'ai rien à n^e reprocher, Henriette, reprit-il. A la suite de quelques pertes qui ne pouvaient me compromet trcj je me suis vu sous le coup de remboursements imprévus. Comme si quelque ennemi caché avait juré de consommer ma ruine, en même temps que les propos les plus inquiétants couraient sur mon compte à la Bourse, la plus grande partie des gqns qui avaient de l'argent chez moi s'empressèrent de le réclamer. Ce n'est pas sous l'incurie que je succombe. Je tombe

D'UNE iÈma tÂRIÉB ^ty

écrasé par quelque fchbSe dëviiidicdtif et d'inconnu, de perfide et d'absoluinént incompréhensible. . Henriette, cependant, iié vouldit pas lui l&issei* le temps de penser.

— Qu'avez-voiis de pis â tëdôUtër? Itii déMndat-elle.

— La faillite.

— Et qu'avez-vcTus de mieux à espérer?

— Un arrangement amiable avec mes créanciers.

Mors, elle songea qu'un homme était un homme, et que celui dont elle portait le nom avait été assez humilié.

— Je ne sais ce que c'est que la pauvreté, lui dit-elle, mais je m'y soumettrai sans murmure. U me sera même doux de stlbir quelques privations à cause de vous. Votre honneur seul mè préoccupe. S'il est sauf, comme je Tespèrë^ eh bien^ il ne faut pas vous déëolëi^. Nous sommes jeunes tous les deux. L'avenir doit tious réserver encore de beaux joui s. Noua àvofl§5 â(i surplus^ à remplir des de-'

Î96 LE ROMàM

voirs qui ne nous permettent pas de nous appesantir sur nos peines. Si nous nous abandonnions nous-mêmes, que de reproches pourraient nous faire plus tard nos enfants!

Ces derniers mots firent pâlir Prosper. Henrielle, par cette allusion détournée, avait consommé son châtiment»

Cependant, îl ne pouvait suffire à Henriette d'avoir ainsi relevé le moral de son mari. Puisqu'il était ruiné, elle voulait au moins qu'il Sortit un bien de sa ruine et que, de tous les assentiments qui avaient existé entre euX| il ne restât même plus un souvenir. Elle pensait bien aussi que Taf-

D'UNE JEUNE HÂRIÉE 297

fectation qu^elle avait mise, depuis quelques mois à le tenir éloigné d'elle, et cette autre affectotion non moins cruelle, de paraître prêter l'oreille aux propos du marquis de Saint-Hélyer, pouvaient être pour quelque, cnose dans le chagrin de Prosper. Mais elle ne savait comment le lui dire, et, quoique son cœur, en ce moment surtout, débordât de tendresse, elle se sentait comme paralysée devant lui.

Ce fut lui qui, sans s'en douter, plaça la discussion sur le terrain qu'aurait voulu choisir Henriette.

— Vous m'avez fait entendre tout à l'heure une parole bien dure ! lui dit-il après un moment de silence pénible.

— Laquelle?

— Celle de... « lâcheté! »

— Il faut me pardonner si j'ai eu le malheur

de vous blesser, lui répondit-elle. Mais, dans un

tel moment, j'avais peu le loisir de choisir mes

expressions. Et, d'ailleurs, l'important pour moi,

208 LB'ROMAP

c'était d'imprimer à votre âme une secousse assez forte pour la rappeler à elle-même. Je ne sais s'il y a ou non de la lâcheté à se tuer, ajouta-t-elle; mais il me semble que, lorsqu'on a une femioe, dès enfants...

Ici, elle ne put retenir ses larmes.

— Un père est un soldat. . . Se tuer, c'est une désertion !

— Et quand le mari, répondit Prosper... — lui aussi, le pauvre homme, ne pouvait relenir ses pleurs !...— quand le mari est si malheureux qu'il en arrive à oublier tout, même qu'il est père; quand, frappé dans ses biens, dans son orgueil, dans sa considération même, en reportant les yeux autour de lui, il ne voit rien qui le console ; quand tout est doute dans son âme et déchirement dans son cœur ; quand l'idée de la trahison la plus odieuse, la plus avilissante, se dresse devant lui, à toute heure, lui enlevant tout son courage, le poussalit à se demander s'il n'était pas prédestiné à déshonorer sa vie par un crime ; jquand, hési-

D'UNE JEÙNË HÀRIÉE Χ9

tant entre ce crime et la lâcheté du suicide, il se jette, tête baissée, dans cette lâcheté, pour s'âi'ràcher lui-même à là tentation que, trop soUVënt, comme une chose naturelle, il envisage ; réfondez, Henriette, cet homme est-il tifi holnmë qu'lF faille / plaindre? ou, même ^uand ou tëut le rappè^j 1er à lui-même, uù^hoânùe qu'on ait lé droit d'outrager ?

— Je ne comprends absolument rien à ce quô vous voulez dire, répondit Henriette.

— Ce que je veux dire est pourtant sittiplef s*écria-t-il avec des sanglots dans la voix. La ruiné toute seule... j'aurais pu la supporter ; la décôhsidération même... j'aurais pu m'en relevef. Mais comment supporter la perte de votre affection!...

— A moi? fit Henriette en se levant.

— Comment se relever de votre trahison ! . . ,

— ^ Ma trahison, à moi? fit encore Henriette.

— Croyez-vous donc, fit-il en s^animant, que,

, depuis deux mois, mes affaires m'aient absorbé h ce point qu'elles m'aient empêché de voir ce qui crevait les yeux de tout le monde? Un autre..*

— Quel autre?

— Je n'ai pas besoin de vous le nommer. Vous devez avoir son nom dans le cœur. Mais, tenez, sî je devais vivre, plutôt que de vous voir, vous, si belle ! vous , ma femme ! vous , le moule adoré d'où sont sortis mes deux enfants ! pi utô t que de vous voir vous détacber de mes bras pour vous glisser dans les bras de ce marquis ! . . . peut-être avez- vous eu bien tort de m'empêcher de mourir !... de ces mains tendues devant vous, j'aimerais mieux vous étouffer 1

Henriette, en entendant cela, s'était précipitée entre les bras de son mari, et, renversée sur son épaule, la face radieuse et levée au ciel :

— Ah ! cher époux ! s'écria-t-elle, depuis trois ans que nous sommes mariés, voilà la première preuve d'amour que vous m'ayez donnée 1

D'UNE JEVHE MARIEE 301

Dans notre pauvre humanité, le sourire est proche des larmes... Ils se tenaient tous deux embrassés. Deux bouches : un même cœur I II y eut véritablement mariage entre eux.

Ouand^ écrasée d'émotion, Henriette se détacha de ses bras:

— Comment, toi l lui dit-elle, comment as-tu pu croire, non pas même que j'oublierais jamais mon devoir, mais que je te préférerais qui que ce soit !

— Que veux-tu I répondit-il. Il me semblait que tu te détachais de moi.

— Je voulais faire revivre î'amour par la jalousie.

soi ii RôfcAi^

— Bien. Je comprends. Mais le marquis?...

— Eh ! il était comme tous les autres I s*écriat-elle. En épousant une jolie femme, tu devais bien prévoir qu'on lui ferait la c(mr. Si tu es jaloux du marquis, sois-le donc de tous les hommes qui viennent chez toi.

— Gomment ! tous?

— Oui| tous! tous! depuis le plus vieux jusqu'au plus jeune.

Alors, elle lui reprit de nouveau la tête à deux mains; puis, remerciant le ciel d'avoir ainsi fait sortir un bien suprême d'un mal qui pouvait être réparé, elle embrassa encore son mari, et, prenant en main sa bougie qui brûlait toujours sur la chaise^ elle T emmena coucher.

D'UNB JEUNE MARIÉI 803

Le lendemain, la nouvelle 4e la suspension des payements se répandit rapidement dans Paris. Ce fat un grand émoi à la Bourse. Prosper était estimé, mais il avait beaucoupd'ennemis. Chose triste à dire ! sa ruine excita autant de joie que de regrets. La caisse était fermée. Le banquier ï^ tenait dans son cabinet de travail avec sa femme. Les employés dressaient le bilan. Cette tâche, dont Prosper n'avait pu venir à bout la veille au soir, ne pouvait être accomplie qu'approximativement . Vers deux heures, Maurice entra dans ïe cabinet, apportant i n état du passif et de l'actif. Henriette U lui prit des mains, sans mot dire, quoique le

3e4 LE ROMAN

jeune homme lui eût adressé, en balbutiant, quelques paroles de condoléance. Presque au même moment, les créanciers, que Prosper avait convoqués dès le matin, commencèrent à arriver. Ils étaient tous réunis, au bout d'une demi-heure, au nombre d'une vingtaine. La plupart d'entre eux avaient eu des relations d'intimité avec leur débiteur. Cela rendait leur situation quelque peu gênante. La présence d'Henriette contribuait aussi à les décontenancer. Il est difficile, en effet dç se montrer bien exigeant envers le mari d'une jeune femme qui vous a reçu chez elle, et à qui, sans penser beaucoup s'engager, on n^a pas épargné les protestations de dévouement quand elle n'avait pas besoin do vos services. Les hommes les plus délicatement doués acquièrent rapidement au contact des affaires un si désolant scepticisme, que quelques-uns de ceux qui se trouvaient là attribuèrent la présence d'Henriette au désir de les apitoyer. Ils pensèrent qu'on voulait les obliger à accepter des conditions de liquidation désastreuses,

et ils se prémunirent à ravance contre toute sur* prise de leur sensibilité.

Quelques-uns des personnages qui ont déjà figuré dans ce récit étaient au nombre des créanciers. Nous mentionnerons en premier lieu le sieur Abraham, pm, selon l'expression pittoresque usitée en pareil cas, pour une somme de trente mille francs. En entrant dans la pièce où Henriette, vêtue d'une robe noire, se tenait auprès de son mari, il se précipita vers eux, leur serra les mains, s'é- . cria qu'il avait préVu que les choses finiraient mal, qu'il n'avait cessé de le dire à Prosper, que c'était un malheur irréparable, et qu'il ne fallait pas compter sur le bon vouloir de tous les créanciers. Puis il se jeta sur un siège, marmottant dans son baragouin allemand, je ne sais quelles réflexions sur la misère des temps et le triste état des affaires. Le Fantoche arriva quelques minutes plus tard. Celui-là avait l'air triomphant d*un sot qui rentre en maître par la porte dans une maison d'où on l'avait menacé de le chasser par la fe-

néire. Il se ii^ntenta de saluer^ puis il s'assit sans souffler mot , en plongeant les mains dans ses poches et balançant sa jambe sur son genou. Sa créance s'éleyait ad chiffre respectable de six cent mille francs. Le marquis de Saint-Hélyer entra derrière lui. Quoiqu'il eût cédé sa créance au sieur Abraham, il restait son préte-nom, comme nous l'ayons dit, et le premier stcte d'autorité du sieur Abraham^ lequel n'était dans toute cette af*^ faire que le mandataire isecret de la princesse, avait été d'exiger de M. de Saiiit-Hélyer qu'il se présenterait en personne à l'assemblée des créanciers. On conviendra que la situation du marquis vis-à-vis de Prosper et d'Henriette était aussi difficile que compliquée. Ami intime du premier^ il avait voulu séduire sa femme, et, s'il pensait que Prosper ne ë'en doutait pas, il ne lui était guère possible de l'oublier. D'une autre part^ après avoir rendu à Henriette un service qui ne lui avait coûté qu'un peu d'adresse, après l'avoir quittée dans les termes les plus affectueux, voilà qu'il avait fait

D'UlfB JEtJNià HâRIÉE 301

alliance, sans qu'elle en sût tieii, avec son ennemie mortelle, et qu'il se présentait devant elle, dans une circonstance si pénible^ comnie le prête-nom occultede cette ennemie. Il est vrai que le marquis, en vertu de ce phénomène physiologique qui nous rend aveugleà sur tios propres torts, tout en nous douaût d'une perspicacité de lynx pour découvrir les torts d'autrui, pensait avoir quelques griefs contre Prosper et contre Henriette. Au premier, il se croyait en droit de reprocher de ne l'a- Voir pas averti à l'avance du mauvais état de ses affaires, afin que lui, marquis, suborneur intentionnel de sa femme, pût tirer son épingle du jeu du détriment des fautres créanciers; De même, il s'estimait autorisé à reprocher à Henriette de l'a- Voir laissé s'engager sans profit pour lui avec elle, et de n'avoir toléré ses soins que pour mieux lui fermer les jeux; Ajoutez à cela que -le marquis était, avant tout, homme du monde, c'est-à-dire qu'il avait au plus haut point le respect des formes, et l'ehibarras qu'il éprouvait en entrant dans lé

cabinet de travail se trouvera toat expliqué. Afin de se poser, dès le début, en homme qui n^est pas pris pour dupe, et qui a de sérieuses revendications à exercer, il se contenta de saluer sans prononcer un mot ni tendre la main à personne. C'é^ tait jouer un bien gros jeu ! Prosper avait pâli en Tapercevant. Si, même par un mot, il n'avait jamais laissé soupçonner au marquis que sa fortune courait le risque d'être compromise, c'était, il faut l'avouer, un peu par suite de la rancune qu'il éprouvait contré le gentilhomme depuis qu'il l'avait vu convoiter Henriette. La conscience de Prosper, à cet égard, était comme partagée entre le désir honorable de ne rien faii» perdre à personne, et le désir, légèrement féroce, de causer quelques inquiétudes fondées au faux ami qui avait voulu le déshonorer. Henriette avait reçu M. Abraham en homme qu elle ne copnaissait pas et dont elle n'attendait ni bien ni mal. die accueillit le salut du marquis avec surprise, et celui du Fantoche avec une nuance imperceptible de

hauteur. Singulière et triste situation pour une jeune femme qui voyait devant elle, en qualité de créanciers, des hommes qu'elle avait admis dans son salon, et qui, pour la plupart, lui avaient fait la cour. L'arrivée de la princesse Âiirore arracha Henriette à ses réflexions. Ce n'était pas, on le pense bien, seulement en vue de défendre les intérêts de son mari que la princesse lui avait arraché une |>roctiration pour le représenter à rassemblée. Elle voulait surtout jouir de la vue du malheur d'autrui, et consommer autant qu'elle le pourrait le désastre et l'humiliation d'une femme qu'elle regardait comme sa rivale. La princesse avait cru devoir, pour cette solennité tant désirée, se vêtir d'un costume qui fût en harmonie avec l'état ap-* parent de son âme. Elle ne portait que du jais pour tout ornement, et sa robe volumineuse, en velours violet, disparaissait presque tout entière sous des volants de dentelle noire. Son arrivée fit sensation. Elle n'avait mis que du blanc sur ses joues afin de leur donner un semblant de pâleur qui, dans sa

Mf LE aOHAK

pensée devait sembler à tous intéressante. Mais elle avait pris soin de se chausser et de se ganter en femme à qui les accrocs de fortune ne sauraient faire négliger le culte de sa personne. La bonne comédienne embrassa Henriette avec la tendre effusion du tigre et la grâce de la vipère; puis elle fit à Prosper un salut tout sec, et, contente d'elle^ même, elle s'assit, présentant au feu un pied divin qui se fondait délicieusen^ent dans les contours de chevilles idéales.

Tous les intéressés étant réunis, Prosper, non sans un serrement de cœur facile à comprendre, fit Texposé de sa situation.

Les créances dont se composait la plus grande gartie de son actif s'élevaient à la somme énorme de dix millions. En dehors de ces créances, dont il lui était impossible, pour le moment, de déterminer la valeur, le^ ressources disponibles du banquier en déconfiture consistaient en valeurs diverses représentant, aux cours du jour, un total de onze cent mille francs et en une maison, située

D'UNS JËIJNE MARIÉE Mi

â Par^, celle qu'il b^l^itait, évaluée buît ceqt millp fraTies. Le passif, p'est-à-dire le totîjl des objigulions à repfiplir, pris pn bloc, atteignait le chiffrp de quatre millions.. C'était donc une somme de deux flfiil lions cent ipille francs seulement qui manquait à frpsper pour satisfaire à sa signature, et, abstraction faite des dix millions àe créances qui, si mauvaises qu'elles pussent être, devaient avoir cependant une valeur quelconque, le l^anquier était en mesure de distribuer immédiatement à ses créanciers un peu moins de cinquante pour cent.

Cet exposé excita (^ans l'assemblée des sensations diverses. Les uns trouvaient qu'il était bien dur de succomber faute d'une somme relativement minime, et ne s'expliquaient pas comment Prosper n'avait pas pu trouver de ressources, sa situation étant si peu obérée. Ils ignoraient^ ceux-là, que, depuis un mois, Al^raham et Gernsheim, poussés par la princesse, avaient démesurément aggravé cette situation par de faux bruits habile-

!H2 LE HOMâH

ment répandus dans le public, et que, la veille encore, à la Bourse, les personnes les plus timorées estimaient que Prosper devait faire perdre près de trente millions. C'est ainsi que les choses se passent dans le monde de la finance. Il suffit d'un seul mot, prononcé d'une certaine manière, et par de certaines personnes, pour tuer un homme aussi sûrement que le ferait une balle d6 pistolet. D'autres parmi les créanciers — ceux-là avaient un intérêt à consommer la ruine de leur débiteur — ne pouvant suspecter son honorabilité devant un pareil exposé de situation, se contentaient de secouer la tête comme pour dire : « C'est un malheur ! »

Ce fut Gernsheim qui se chargea d'exprimer les sentiments de ces derniers :

— Nous perdrons moins que nous ne le craignions, dit-il d'un air dégagé ; mais il n'est pas d'arrangement possible devant des créances dont il sera très-difficile de poursuivre le remboursement à l'étranger. Je suis pour les positions

nettes, d'ailleurs. Il faut se mettre en faillite. Ce mot terrible excita chez tous les assistants un sentiment de stupeur. La princesse, détournant la tête, se pinçait les lèvres. Abraham regardait par terre comme s'il avait craint de rencontrer les yeux de personne. Le marquis, malgré le peu d'expérience qu'il avait dans les questions de chiffres, ne pouvait se dissimuler que }es choses n'étaient pas précisément telles que la princesse les lui avait présentées la veille, et, se rappelant que le matin même Abraham, pour toute instruction, lui avait dit de modeler en tout sa conduite sur celle de Gernsheim , il se sentait mourir de honte à l'idée de ce qu'il allait être obligé de faire. Prosper était devenu affreusement pâle en entendant articuler le mot « faillite. » Mais Henriette lui prit la main et l'empêcha de rien répondre. Elle voulait que tous les masques tombassent devant elle. Ce fut Maurice, qui, en sa qualité de secrétaire, tenait la plume et dressait le procèsverbal, qui, dans la plus louable intention du

monde, les fit tous tomber d'un seul mot,

— M. le marquis de Saint-Hélyer étant le plus fort créancier, dit-il, je crois que c'était à lui de donner le premier son opinion.

Maurice, en s' exprimant ainsi, n'avait d'autrç désir que de détruire le mauvais efiet des paroles de Gemsheim ; car, après ce ^qui s'était passé Tavant-veille entre lui, Henriette et le marquis, il ne pouvait supposer que ce dernier ne fût pas entièrement à la discrétion de là jeune femme.

Mais la princesse avait regardé le marquis, et Gemsheim lui avait légèrement poussé le coude. Le marquis put comprendre alors ce qui lui avait semblé inexplicable dans le fait de l'achat de sa créance par le sieur Abraham. Cependant, il lui fallait payer le million qu'il avait reçu. Il était vert de rage, le pauvre homme, pendant qu'il prononçait ces mots, d'une voix basse :

— Je suis de Tavis de M. Gernsheim.

Henriette avait encore quelques illusions. Il faut * les lui pardonner : elle était jeune et femme.

— Vous ! fit-elle.

Elle ne pouvait en croire ses oreilles, et le dégoût lui montait aux lèvres, pendant que, glacée d'horreur, elle se disait : « Si j'avais été assez abusée, cependant, pour croire aux protestations de dévouement de ce gentilhomme! »

Prosper s'était contenté de détourner la tête. De la part du marquis, maintenant, rien ne l'étonnait.

Ce qu'il y avait de plus curieux dans cette scène singulière, c'était l'absurde joie de la princesse. Supposant qu'Henriette aimait le marquis, elle avait cru lui faire tout le mal possible en for. çant ce dernier à se conduire comme un misérable envers elle, et elle la sauvait I

Les deux amants que le monde avait généreusement prêtés à Henriette, Gernsheim et M. de Saint- Hélyer, se montraient avec elle d'une férocité près* que sans exemple dans les annales des affaires* Quel moyen restait-il de croire aux galantes supjpositions qu'on avait faites? Trois ou quatre per-

sonnes dans Tassistance en firent immédiatement la remarque à voix basse, et, le même soir, cette découverte inattendue défraya toutes les conversations de Par/s.

Cependant, la princesse, qui voulait se donner le plaisir d'enfoncer le dernier trait dans le cœur d'Henriette, leva languissamment sa belle tête.

— Est-ce donc une si terrible chose que la faillite? demanda-t-elle. Je ne sais pas, moi.

Là-dessus, le Fantoche, comme s'il avait voulu lui renvoyer la balle :

— Ce n'est pas tout à fait aussi déshonorant que la banqueroute.

— Non, monsieur, répondit aussitôt Henriette, ce n'est pas tout à fait aussi déshonorant que la banqueroute ; mais, rassurez-vous, s'il plaît à Dieu, il n'y aura ni faillite ni banqueroute.

Et les pleurs lui vinrent aux yeux.

Il y eut alors Une éclatante protestation de la

D'UNE JSUNE MARIÉE Sl'ï

part des créanciers qui, étant venus là uniquement pour la défense de leurs intérêts, étaient intérieurement révoltés de la tournure que prenaient les choses.

— C'est une indignité! s'écria l'un d'eux. Sommes-nous des Caraïbes pour nous conduire avec une cruauté pareille? Comment! voilà un honnête homme, un homme sur le compte duquel il n'y a pas eu jusqu'à présent l'ombre d*un fait d'improbité à relever, un homme malheureux, intelli* gent, actif, qui a été volé, dépouillé ! il nous abandonne tout ce qu'il possède; et, quand notre intérêt serait de prendre les cinquante pour cent qu'il nous offre et de l'autoriser à continuer les affaires avec ce qu'il pourra tirer de ses créances, on s'en vient prononcer ici le mot banqueroute ! Je ne marchande par les mots, moi, et j'ai le droit de dire mon opinion tout comme un autre, car je suis inscrit au bilan pour une somme de cent mille écus. Eh bien, je dis que c'est ignoble I Oui, messieurs, c'est ignoble I Ce mot

Sft LB KOIAN

de banqueroute né devait pas être prononcé.

Le tumulte qui suivit cette violente sortie fut terrible. Les uns applaudissaient comme au théâtre, les autres protestaient par des murmures el d'énergiques interjections. La princesse, devenue ' d'un jaune citron sous son blanc^ regardait M. de Saint-Bélyelr^ qui se inordait les lèvres jusqu'au sang, désespéré de l'irréparable infamie qu'on lui faisait faire. Quant à Gernsheim^ il ricanait, l'outrage qu'on lui avait fait ne restreignant rien de ses droits. N'oublions pas de dire que le éieur Abraham, comme s'il avait eu son plan, ne soufQait mot et ne levait même pas les yeux de terre. Ce fut Henriette qui calma toutes les tètes.

— Nous sommes en mesure^ dit-elle, de donner imtnédiatemçnt plus de cinquante pour cent. Ma dot est de six cent mille francs. Je l'abandonne. De plus, j'ai vendu ce matin nos chevaux, nos voitures, notre mobilier et tous mes bijoux. On m'en offre trois cent mille francs. Je les abandonne de

même. Enfin, je possède une terre, le château où je suis née. Il vaut cinq cent mille francs. Je l'abandonne encore. Tous cîomptes faits, c'est donc d'une somme de trois millions trois cent mille francs que se compose notre actif immédiat. Il ne reste à trouver que sept cent mille francs.

— Très-bien! bravo!... c'est magnifique I c'est sublime! s'écrièrent aussitôt une douzaine de voix.

— Ce que vous voulez faire, madame, est admirable ! lui dit en lui serrant la majn, les larmes aux yeux, le brave homme qui, le premier, avait pris sa défense. Mais vous n'êtes pas forcée de vous ruiner. Ni la loi ni votre devoir même ne vous y obligent. Tout le monde plaint votre mari. Vous avez des enfants, d'ailleurs.

— Le plus réel intérêt de mes enfants^ reprit Henriette, c'est que leur père soit respecté.

""-^ Qui doûc oserait Taccuser? Donnez-nous soixante pour cent, et que votrq mari reprenne les affaires avec le reste*

— Je VOUS sais gré de votre bonté, monsieur, dit Henriette, mais l'intention de mon man n est pas de recommencer les aflaires.

Prosper baissait la tête.

— Mais, alors, que voulez-vous faire? dirent plusieurs voix, il faut bien vivre ! Il faut aussi vous libérer !

La princesse, maintenant, s^agitait sur son siège comme si elle avait été assise sur des milliers de pointes d^aiguilles. Quant au marquis, il avait profité du tumulte pour s'esquiver.

n est temps de révéler dès à présent les profonds calculs de Tâmed^Âbraham. était, avant toat, esclave de sa parole. H s^était engagé envers la princesse à consommer la ruine de Prosper et à brouiller, sans espoir de réconciliation, Henriette et le marquis de Saint-Hélyer. U n'avait pas risqué on aou pour atteindre ce résultat. En faisant avancer le million par la princesse, il ne lui avait «ît rien risquer, à elle-même, ainsi qu'on va le ^ir « Cette machination sermil ses {dans, il Tavait

D'UNE JEUNR MARIÉE 521

donc favorisée de ses conseils et de sa vieille expérience. Mais le but que la princesse poursuivait ayant été atteint, il ne voyait pas de raison qui pût l'empêcher de poursuivre son but à luimême. Ajoutons que, de toutes les personnes qui se trouvaient là, Abraham était certainement le seul qui connût, depuis plus d'un mois, à un cefttime près, la situation de Prosper, 11 lui avait suffi pour cela d'acheter l'un des employés chargés de tenir les livres de la maison de banque de ce dernier. Le malheureux, prévoyant la déconfiture, craignait de se trouver sans" place, et il était allé chez Abraham pour se pourvoir dans ses bureaux.

— Tenez-moi au courant de la situation , lui avait répondu avec un sens éminemment pratique le sieur Abraham; je vous payerai généreusement , mais je ne vous emploierai jamais.

Tout le monde porta les yeux sur Abraham quand il se leva.

3tt ifi ROMAN

Ici, nous n'inlerpréloas plus : nous sténographions.

— Messieui^, dit-il, si j'ai bien compris les sentiments qui animent la majorité de cette honorable assemblée, aussi bien que les légitimes désirs d*un ami malheureux et de sa digne femme, ce qu'il faudrait trouver ici, ce serait le moyen de faire rouvrir avant une heure le guichet de cette caisse, qui, s'il y avait sur cette terre la moindre justice, n'aurait jamais été fermé.

—-Oui! oui! c'est cela! cria-t-on.

— Eh bien^ messieurs, reprit lé sietir Âbrar ham^ si notre excellent ami et sa digne épouse veulent bien s'y prêter un peu, je m'en charge.

Cette proposition inattendue produisit sur l'assemblée l'effet d'un coup de tonnerre. Tout le monde se leva, tout le monde parlait en même temps.

— Misérable I pensait la princesse.

— Est-ce qu'il est devenu fou? 6e disait Gernsheim.

D'UNE IIUN^ MAHIËE \%i

— Qu'est-ce que nous voulons tous, niessieurs? reprit Abraham d'une voix qui fit rentrer ch,ar Clin dans le silence. Nous voulons le salut de cette famille,

— Oui ! oui I bravo !

— Nous voulons sauver sqn hormeur.

— Très-bien !

— Nous sommes donc tpifg Jjiep d'accop^i.

— Parfaitement.

— : Maintenant, comptons. . .

Alors, se tournant du côté d'Henriette, qui l^ regardait avec attendrissement :

— La terre et le château, que vous jévalue?

cinq cent mille francs, je puis en donner trois cent Drille en payant tout de suite.

— Si c'est ainsi que vous vous y prenez pour sauver l'honneur de la famille I... dit une voix.

— Vous le connaissez donc, ce châteai| ? de* manda Gernsheim.

— Oui. Je l'ai visité... il y a longtemps;

l^a yéfité, c'est que la visite d'Abraham

524 LE ROttAN

ne remontait pas à plus de quinze jours. U reprit :

— L^hôtel que vous habitez^ et que vous estimez huit cent mille francs, je vous en offre six cent mille, et je paye encore tout de suite.

— L'avez- vous aussi visité? demanda Gernsheim.

— Non. L'architecte qui Ta construit est de mes amis.

— Mais, messieurs, dit encore une voix, c'est une plaisanterie. Ce n'est plus sept cent mille francs qu'il nous manque maintenant, c'est onze cent mille.

— Attendez ! reprit Abraham ; ce que je fais, ce n'est pas pour moi, c'est uniquement pour cette famille?. Il manque donc onze cent mille francs. . .

— Je vous devine I s'écria quelqu'un. Vous allez avancer cette somme, et, pour vous en couvrir, vous allez demander que les premières rentrées qui se l'eront sur les dix millions de créances vous

appartiennent jusqu'à due concurrence. Vous êtes un brave homme !

L'assemblée applaudissait.

— Non pas, non pas, messieurs ! s'écrra le sieur Abraham, qui voyait s'écrouler sa combinaison par cette interprétation trop philanthropique. Permettez : je me risque ! je risque beaucoup même. Il est juste que j'aie une chance de bénéfice.

— Voyons la chance de bénéfice ! dit Gernsheim.

— Notre ami malheureux, reprit Abraham, me substituera dans tous ses droits sur une partie des

créances qui lui sont dues, et que je choisirai moimême; c'est-à-/lire que je lui achète immédiatement une partie de ses créances, dont je vais lu donner la liste, et qui s'élève en bloc à sept millions. Je lui paye ces créances tout de suite. Je les lui paye onze cent mille francs. .

L'assemblée regardait Prosper.

—T C'est la ruine complète, irrémédiable! murmurait-il.

— Non. C'est l'honneur sauvé ! reprit Henriette. Et, se tournant vers Abraham :

— Monsieur, dit-elle, c'est chose faite.

Alors, pendant que Gernshcim dclalait, en couvrant de secrètes imprécations Ikmcien associé de son père; pendant que Ja princesse, traversant majestueusement la pièce, allait tendre la main à Henriette, et que celle-ci refusait nettement de la lui serrer, le sieur Abraham eut un mouvement superbe.

— J'aurai fait le boriheur de toute cette famille! s*écria-t-il.

Puis il dit à Maurice de faire reprendre immé* diatement les payements à la caisse, et d'annoncer au caissier que, pour ce faire, il aurait droit de tirer sur lui à vue jusqu'à concurrence de deux millions de francs. Puis il tira de sa poche les actes nécessaires pour tégulariser sa situation vis-à-vis de Prosper, et, quand Prosper eut tout signé, le sieur Abraham se retira, accablé de bénédictions par toute l'assemblée.

Cette petite affaire, si finement menée grâce à la qualité des créances qu'il avait choisies, avec le flair d'un Alsacien qui connaît sur le bout du doigt la valeur de toutes les maisons allemandes, ne rapporta au sieur Abraham ni plus ni moins que cinq millions.

Le soir de ce même jour, le marquis de Saint- Hélyer se faisait annoncer chez la princesse. Malgré le sentiment de réserve qui avait toujours dominé les actions de sa vie, il ne cherchait même pas à dissimuler sa colère.

— Vous m'avez deshonoré, dit-il à la princesse. La transaction que vous m'avez fait accepter n'é*

7i^ LE RQMÀN

tait qu'un piège. Vous saviez que, même dans le désastre imminent que vous prévoyiez, ma fortune ne courait aucun risque. Ce que vous vouliez, c'était me faire augmenter, par une impardonnable injure, les douleurs d'une situation que les plus simples convenances m'ordonnaient de consoler. Grâce à vous, me voilà, moi, l'ami de dix ans d'un homme dont j'avais follement convoité la femme, moi qui n'avais jamais reçu de cette femme et de son mari que des marques d'estime, d'intérêt, je pourrais presque dire d'affection, me voilà devenu dans leur esprit, et sans que l'ombre d'un prétexte puisse en rien pallier mes torts, un objet du mépris le plus mérité. Je donnerais tout entière cette fortune qui me vaut une telle honte pour n'avoir pas sur la conscience le remords de m'être si ignominieusement comporté. Jamais je ne pourrai me consoler de cette tache que vous avez faite à mon nom, et que le monde, qui n'oublie rien, agrandira par ses sarcasmes. J'ai voulu vous revoir encore une fois pour vous dire cela. Quoique femme,

i)'Ui\ii JEUNE MARIÉE 329

VOUS devez répondre du mal que vous faites. Vous n'aviez pas le droit, même pour servir une ran- • cune bien ou mal fondée, de compromettre mon honneur et ma dignité. Je ne vous pardonne pas de vous être permis de le faire. Ne comptez donc maintenant sur aucun égard, sur aucun procédé de ma part. A dater d'aujourd'hui, toutes relations sont rompues entre vous et moi, et vous voyez en moi votre ennemi mortel.

Le marquis s'éfait levé, disant cela.

— Beau courage! fit la princesse en pâlissant, beau courage de menacer une femme !

— Les femmes qui se comportent comme vous, reprit le marquis, n'ont plus droit à aucun des privilèges de leur sexe.

— Eh bien, vengez-vous donc! fit-elle. Allez conter au monde le secret d'une faiblesse que vous avez surpris. On ne vous croira pas, ou si, par hasard, on vous croit, Findignilc de votre action couvrira ma faute.

— Je ne sais, lui répondit-il, s'il me viendra ja-

mais à la pensée de divulguer ce que vous appelez le secret de votre faiblesse. J'ai pu vous en menacer une fois. C'est que je n'avais pas d'autre moyen pour vous empêcher de ternir la réputation d'une honnête femme. Tous les hommes qui se seraient trouvés à ma place auraient fait de même. En ce moment, je suis si peu maître de moi, que tous les expédients me sembleraient bons pour vous faire expier le mal que vous m'avez fait. Mais ne supposez pas que Tarme remise par le hasard entre mes mains soit si peu cruelle. Afin de ménager votre amour-propre , lorsque vous me pressiez de vous dire ce que je connaissais de votre liaison avec Geronimo, je vous ai tu les trois quarts de la vérité. Apprenez maintenant que je la connais tout entière^ et cela, par une bonne raison : je me trouvais dans le pavillon lorsque vous y êtes entrés.

— Ce n'est pas vrai, cela ! cria la princesse. , Elle était tellement furieuse et hors d'elle-même, que, si etle avait su comment s'y prendre, elle aurait cherché à le tuer.

-^ Pas vrai ! fit le marquis, intérieurement ravi de causer une souffrance à cette femme qui l'avait couvert de honte. Faut-il vous répéter vos supplications? faut-il décrire les répugnances de ce niais à qui vous faisiez tant d'honneur? faut-il vous dire comment il se déroba par la fuite à l'excès d'un amour qui Tépouvantait?

— Eh bien , Ot-elle en se levant, et avec plus de bon sens qu'elle n'en montrait d'ordinaire, dites cela, si vous l'osez, et tout le monde me plaindra. J'étais jeune, inexpérimentée, livrccà moi-même. J'avais un fol amour au cœur. Mais l'excès même de cet amour était mon excuse.

Et, accablée par la douleur que lui faisait éprouver son orgueil rudement blessé, elle se laissa tomber sur un siège et fondit en larmes.

Le marquis fut embarrassé. Mais elle était si

épouvantée à i'idée qu'il avait tout son secret et qu'il pourrait s'en servir contre elle, qu'elle ne voulait pas lui laisser le temps de penser<

— Sans doute, dit-elle en sanglotant, je me

iiiis montrée cruelle; mais j'avais la tête perdue. Je voulais à tout prix creuser un abîme entre vous et cette femme que vous aimiez et que je déteste. Suis-je assez malheureuse! s'écria-t-elle encore. J'ai aimé deux fois eu ma vie, et deux fois... la première, je me suis heurtée à la plus insultante • indifférence... la dernière, je n'ai rencontré que de la. haine! Mlez, et vengez-vous! Vous en savez assez maintenant pour faire rire le monde entier aux dépens d'une femme dont vous avez brisé le cœur.

Disant cela, par une inspiration subite de son audace, elle joua le tout pour le tout en s'élançant rapidement hors de la chambre.

Le marquis resta consterné. Était-il dupe d'une comédie? L'aveu qu'il venait d'entendre était-il sincère? Que faire? Un homme dont le bon sens n'aurait été égaré par aucun mouvement intérieur se serait méfié. Il aurait remarqué que cet aveu si spontané paraissait n'être fait que par nécessité, pour essayer de sauver une situation bien compro-

mise. Mais le marquis étail. vaniteux, et, de tous les délauls capables d'endormir la vigilance lui maine, la vanité est certainement le plus énergique. La porte du boudoir où s'était retirée îa princesse, avait été violemment rejetéc derrière elle, si violemment, que, rebondissant sur elle-même, elle était restée entr'ouverte. Gela ne semblait pas avoir été calculé. Mais que faire? Le marquis, resté seul, analysait déjà sa situation. Il se trouvait entre deux femmes, dont Tune, Henriette, lui avait inspiré un désir très-vif, mais ne lui avait jamais accordé le moindre espoir. Il se sentait séparé d'elle, bien moins par une indifférence ou un attachement au devoir, dont, selon luî^ il eût été possible de triompher avec le temps, que paç un de ces événements décisifs contre lesquels les ressources humaines sont impuissantes. L'autre femme, qui s'irtiposait à sa pensée, ne lui avait jadis inspiré qu'une sorte de commisération affectueuse; c'était seulement depuis deux jours qu'il avait été frappé du caractère particulier que pou-

vait prendre, à Toccasion, sa beauté, et qu'il s'était senti flatté, en même temps, à Tidée qu'il pouvait ne pas lui être absolument indifférent. Il avait contre celle-là une rancune terrible. Mais, si elle n'avait pas menti, si, bien réellement, tout ce qu'elle avait fait était causé par la jalousie, si c'était seulement par amour pour lui, comme elle le disait en pleurant, qu'elle avait creusé un abîme entre lui et sa rivale, comment lui en vouloir? où trouver l'inflexibilité nécessaire pour l'en punir? comment ne pas se sentir profondément touché d'une action dont la violence même dénonçait la cause? Les femmes ne savent point assez ce qui, en de semblables occasions, se remue de faiblesses et de petites lâchetés dans le cœur des hommes. Le marquis, en réalité, n'avait jamais aimé Henriette, si nous entendons par ce amour » ce sentiment irrésistible qui concentre tous nos désirs, toutes nos facultés de tendresse et d'expansion, toute notre vie, en un mot, sur une même créature. La princesse.., il pe l'aimait pas davap-

D'UNE JEUNE MàRIËE 335

tage. Toutes deux lui paraissaient belles et désirables. L'une était loin de lui, hors à jamais de sa portée; l'autre, tout près, paraissant s'offrir. Le marquis était ulcéré dans son orgueil ; il lui fallait une satisfaction quelconque, et tout de suite, pour oublier. Là fut la cause de ce qu'il allait faire. En cela, dans cet angle du cœur où gît la vanité auprès de l'égoïsme, nous devons chercher la raison décisive, la raison péremptoirc et déterminante do ce qu'il fit.

Que fU-il?

Il poussa lentement la porte du boudoir, sî lentement, que les gonds de cette porte ne produisirent aucun bruit. La pièce était petite. Les rideaux de velours tombaient devant la fenêtre. Une lampe posée sur une table éclairait le tout. La face renversée sur le coussin d'un canapé, le corps à demi allongé, la princesse pleurait, et, dans le désordre de son attitude — cela encore no semblait pas avoir été calculé — sa jambe de Vénus émergeait de ses blancs jupons, luisante sous Iç

bas de soie qui moulait ses formes. C'était assez pour un homme qui se trouvait dans les dispositions où nous avons laissé le marquis. Il referma la porte. Il est à croire que l'autre, Tautre qui l'exécrait alors, se sentant toute vive et pour toute sa vie dans ses mains, le guettait. Aussi ne iitelle pas un mouvement, pas .plus de mouvement que la panthère tapie, le ventre sous les feuilles, et qui voit l'innocente proie s'approcher à portée de ses pattes. Cependant, le marquis ne disait rien. Qu'aurait-il pu lui dire, dans un tel moment, aux

prises qu'il était avec sa vanité et son désir ? li s'approcha, et, quand il fut auprès de sa tête, il se laissa glisser sur les genoux. *

Elle n'attendait que cela. Elle lui jeta le bras autour du cou, si violemment qu'on aurait dit qu'elle allait le mordre. Mais non ; une morsure aurait été une franchise. C'était dans un baiser que ces deux bouches menteuses devaient s'unir. Un baiser! caresse de Judas !

Lï

De celle éoirée date la liaison intime du marquis de Saint-Hélyer et de la princesse Aurore, liaison qui dure encore, ^qui fit d'abord tant de scandale dans la société parisienne, le prince n'ayant pas manqué de faire tout le nécessaire pour en répandre la nouvelle, et qui est aujourd'hui définitivement acceptée par cette société. Inutile de dire que le marquis a hérité des chaînes du prince. C'est lui maintenant qu'on tourmente. C'est à lui qu'on ne laisse ni un moment de répit, ni la moindre initiative, ni une liberté, ni même une idée. « Le ressentiment d'une femme est implacable, dit Ju vénal, quand la honte aiguillonne sa haine. » La

338 LE RUVAtr

princesse se charge chaque jour de donner une éclatante confirmation à ce précepte du pocte romain. Elle qui, depuis l'aventure de Geronimo, avait pris l'amour en pitié et tous les hommes en dégoût, elle se venge largement de la nécessité où elle s'est trouvée de sVmbarrasser d'un amant, en faisant à cet amant l'existence la plus pénible. Elle le tient par toute sorte de liens : par l'action honteuse qu'elle lui fit commettre, par les infirmités précoces qui ont assailli l'homme de plaisir, infirmités qu'elle soigne avec les raffincmcnls du sauvage, qui prolonge à dessein la vie de sa victime afin d'éterniser son supplice. Elle le tient encore par l'amour-propre, par l'habitude, par la crainte de ne pouvoir nouer une autre liaison s'il la quittait, n'étant plus jeune. Chacun d'eux possède un secret accablant pour l'autre. Ils sont " comme deux malfaiteurs attachés l'un à l'autre par la terreur d'une indiscrétion. Condamnés à se détester jusqu'à la mort et à feindre de s'adorer, le mensonge est h loi de leur existence. C'est

D'UNE JEUNE MAlilÉE 53»

le châtiment. Le prince cependant respire. Comme il a la fibre sensible, il ne peut s'empêcher de plaindre le « pauvre marquis » . L'affection qu'il a pour lui, très-réelle, est tout égoïste. Le marquis, en effet, remplit auprès du prince l'office du paratonnerre surje toit d'une maison. ^Quand il y a quelque dissentiment dans «le ménage, » le prince s'inquiète, et c'est lui qui opère îes raccommodements.

Et Henriette? De toute la fortune que son mari et elle avaient possédée, il ne resta, liquidation faite, qu'une somme d'environ trois cent mille .rancs. Avec cette somme, Henriette racheta du sieur Abraham le château où elle était née, ainsi qu'une partie des terres qui l'entouraient. Le château fut facilement transformé en ferme. Prosper, qui, de son propre aveu, ne continuait les affaires que par horreur de l'inaction, reporta son activité sur une exploitation rurale, et, en très-peu de temps, il reconnut que, pour se plaire à la campagne, il suffit d'y être occupé. Ils disparurent tous deux

de la société parisienne sans y laisser un bien grand vide. D'autres femmes, aussi jeunes, peut-être même aussi jolies qu'Henriette, mais qui toutes ne devaient pas gouverner aussi bien leur barque, ne tardèrent pas à la remplacer. Prosper, qui depuis les derniers événements se croyait quelque peu diminué dans l'esprit d'Henriette, s'effprçait, jour par jour, et de toutes manières, de reconquérir le prestige qu'il supposait avoir perdu. Il lui'avait été facile de reconnaître qu'une femme, une jeune femme surtout, ne peut se passer de soins et d'égards, et qu'il est nécessaire de s'occuper d'elle, de se montrer avec elle délicat d'esprit et plein d'attentions pour posséder son cœur. Il reconnut aussi que le devoir, chose sèche quand elle n'est pas accompagnée d'affection, ne saurait être tout pour elle. Le mariage, en effet, est une association dans laquelle un peu d'art et de finesse n'est pas du tout inutile; et la femme, dans h mariage, est comme un clavier qui garde les tré sors de son harmonie pour l'époux qui en sait

jouer. Désormais, il n'y eut plus de désœuvrement pour Henriette, plus de ces froids et vains plaisirs qu'empoisonne la vanité. Plus d'ennui! plus de nostalgie! Le roman qu'elle avait rêvé s'était dénoué de la façon la plus heureuse en lui faisant trouver le plus accompli des amants dans son mari. Il est juste de dire qu'après avoir donné à Prosper des preuves irrécusables de la maturité de son esprit, Henriette ne tomba pas dans le travers de tant de femmes qui s'imaginent que, pour se faire apprécier, il est habile de se faire souvent désirer. Elle possédait deux qualités qui devaient pour toujours attacher Prosper : la complaisance et la bonne humeur, qualités que je me permettrai de recommander humblement à toutes les jeunes femmes, môme aux plus jolies. Prosper, qui, autrefois, s'exténuait de travail, afin d'escamoter la vie, loin de la dévorer niaintenant, la savoure avec délice. Il ne cherche même plus à échapper à lui-même. Au contraire, il aime à se retrouver, à méditer sur mille choses curieuses et profondes qui, jusqu'à-

lors lui avaient été toujours étrangères. La sentiment de la paternité s'était subitement éveilléenlui quand il se trouva chaque jour en contact immédiat avec ses enfants. Il entreprit de faire lui-même l'éducation de ses fils, et il sut se tirer de cette noble tâche à son honneur, pendant qu'Henriette donnait tout le temps que lui laissait le gouvernement de sa maison à l'instruction de ses Clles. Ils eurent le bonheur de voir un jour dix enfants assis autour de leur table, tous charmants et tous bien portants, bonheur qui sera sans doute médiocrement envié par une foule de séduisantes femmes, mais qui pourra bien être apprécié par quelques autres d'un sens plus mûr et d'un esprit plus élevé. Que pourrai-je ajouter encore? Quand, après plusieurs années de séjour à la campagne, Henriette, me rencontrant inopinément, daigna me reconnaître, je la trouvai toujours belle, mais d'une beauté plus grave, j'allais dire plus maternelle. La destinée de cette jeune femme, qu'on avaitlongtemps surnommée « l'ornement de la société, »

était d'embellir les champs. Elle n'y manqua pas, et sut tirer de nouveaux charmes du milieu sain et fortifiant où elle était née et dans lequel le hasard la ramena alors qu'elle pouvait l'apprécier encore. Son mari me parut également avoir gagné quelque chose à sa nouvelle existence. A la roîdeur imparfaitement dissimulée, peut-être forcément calculée, du financier, avait succédé chez lui la bonhomie de l'homme dont les travaux s'exécutent au grand soleil. Je ne pus m'empêcher de les envier. Le malheur s'était chargé de leur apprendre la science de la vie. Qui ne possède pas cette science mènera de? jours misérables, quand bien même ïi aurait cent millions dans ses cofïres.

344 LE ROMAA

LU

II nous faut, pour conclure, dire quelques mots des autres personnages qui ont figuré dans cette histoire. Maurice, profondément ému du désastre qui s'était abattu sur a l'ange de ses rêves, » avait offert de conserver ses fonctions auprès de Prosper ; mais Henriette ne le permit pas. D'abord, elle le croyait peu fait pour le labourage. Ensuite, elle ne voulait pas entraver son avenir. Et enfin, et surfout, elle en avait assez de tous ses soupirants! Maurice, placé .par Prosper chez l'un de ses coufrères, devait continuer à végéter. Idole de sa tante, il continua à fréquenter « les meilleures sociétés, »

se fit une réputation dans Tart de faire danser les jeunes filles au piano et de conduire les cotillons. On dit que, devenu un peu moins platonique en prenant de l'âge, il est parvenu enfin à réaliser son idéal en se faisant aimer de la femme de son pair on.

Gernsheim se maria, lui, avec une petite femme d'un assez mauvais caractère. Charmant ménage! la cravache y joue un rôle.

Abraham, accablé d'argent, devait continuer longtemps le cours de sa triomphante existence. Ce grand homme avait été taillé comme Minerve, tout d'une pièce. Pas une faiblesse dans sa vie ! pas l'ombre d'une défaillance ! Les affaires seules, et les affaires non pour le pouvoir, non pour l'ambition, non pour la vanité, non pour le plaisir, mais se Icinent pour les affaires : telle était son unique passion. Au lit, à table, au théâtre, au bal, en voyage, même jadis, quand il était jeune el s'égarait de temps à autre, les lendemains d'échéance, par exemple, dans les bras d'une femmQ^

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il ne songeait qu^aux saintes affaires ; elles le suivaient partout. Ce n'est pas lui qui se serait jamais | avisé de dire : ce Je suis trop riche! c'est assez! » et encore moins lui qui aurait songé à dilapider un argent si péniblement gagné, en se lançant dans des entreprises qui auraient eu autre chose que des bénéfices certains pour mobiles. Acquérir pour acquérir, entasser pour entasser, accaparer pour accaparer, il était condamné à cela par sa nature, comme Técureuil domestique à tourner sur luimême en cage. Abraham n'avait pas d'enfants. En aurait-il eu, d'ailleurs, son existence aurait été la même. Ne rien risquer, tout prendre; guetter les gens, les ruiner à propos pour s'enrichir de leurs dépouilles, et faire cela naïvement, comme une chose toute simple et légitime : telle était sa manière de travailler. Il était si peu ambitieux, que, quoique possédant à soixante-cinq ans plus de quatre-vingt millions, pas le moindre vestige de ruban ne décorait sa boutonnière. Il connaissait si bien le prix du temps, qu'il n'avait jamais voulu accepter de;

fonctions publiques d'aucun genre. Enfin il avait si peu besoin Reparaître, qu'il allait on fiacreetne dépensait pas deux mille francs par mois dans son mlérieur. Aivec cela, pas méchant du tout, mais pas philanthrope, non plus. Ce ne fut qu'à son lit de mort qu'on put le juger en toute connaissance de cause et mesurer ses dimensions prodigieuses. Il avait des cousins en quantité, comme tous les Alsaciens.

— Voulez-vous leur léguer votre fortune? lui demanda-t-on.

D répondit:

— Je ne veux la léguer à personne.

—Alors, vous voulez donc que l'Etat soit votre

héritier?

— Que m'importe qui aura mon argent quand je ne serai plus! La seule chose intéressante pour moi, c'était de l'avoir.

— Vous n'aimez donc personne au monde?

Abraham fit une concesssion. Il chercha dans

î s souvenirs*

34H LE KOMAN DaHl: JEUNE JTARI^B.

— Non, dit-il fort naïvement.

Il rendit l'âme avec beaucoup de peine , ou-^^^ blianl que celte âme ne lui avait pas été donnée, mais PKÉTÉià.

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Ûicby. — * Irrpr. M LoignoD, Huul DapQUt et C'*, rue du Bae-ë'Asuièrcs, li

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