‹ Le roman d'une jeune mariéeChapitre 6 sur 7 · IPPUAP · texte numérisé non relu

IPPUAP

— Et TOUS le lui avez dit. à lui-même? repritelle.

Et, le regardant en frappant du pied :

— Et il n'a pas nié?

Maurice, qui commençait enfin à doiiter, moilié ravi, moitié confus de la tournure que prenaient les choses, se laissa glisser sur les genoux.

— Je vous en prie, pardonne?rînoi de vous avoir soupçonnée ! s-écria-t-il.

Mais elle le fit lever d'un geste indigï}é.

— Vous êtes sôr qu'il n'a pas nip ? \u\ d jt-elle. Elle était dans une agitatiqn indescriptible,

toute pâle, pleurant, se tordant les mains, lorsqu'on entendit retentir un cQup de sonnette. Prèsque aussitôt le valet de pied vint lui deiK^arifler sf elle voulait recevoir le marquis de Saint-Hplyer. En entendant ce nom, HeQriette laissa voir sur son visage les signes d'uoe répulsion pxtraqrdinaire. Maurice s'attendait à qqelque éclat subit de sa part, et il était bien dépidé à i^e rien fairp pqur la calmer. Mais, à sa grande surprise, IIpnrje|.te,

D'UNE ^rn^l^ CARIÉE 199

$^ inaitn^JHftt gc|)id£iin« se contenu da ^\\^ au domestique :

-T- Priez-le 4'eîitrey.

Pqis, qu^pd ce dpianesliqHp eut refermé la \\6t\q^ elle i^e loqrîia Tf^r^ MaHrice , et uue expression flp triomphe éclatait dans ses yeux.

— Ne hpugez p?^s ^'icj, 4it-qlle. Vous sillp? voir !

Le marquis se présenta chez Henriette d'un f|ir aimable ; mais, en apercevant Maurice, il ne put retenir un geste de dépit. Henriette ne lui laissa même pas le temps de s'informar de $^ san|,é. Il peine le valet de pied eut-il refermé la pprte dp bpudoir, qu'elle se leva, et, sans préambule, souima

M. de Saint-Hélyer d'expliquer les motifs de ^^ présence dans la maison de la rue Neu ve-des-Petit^" Champs. Le marquis essaya d'abord de prends:** les choses en rianl, mais Henriette lui coupa 1^ parole, et, Iç regardant avec la plus outrageanfc* expression de mépris :

— Je ne sais rien de plus lâche, lui dit-ell^j que l'action que vous avez commise en consentai^t à passer aux yeux de monsieur pour mon amant !

Le sang sauta aux joues du marquis sous le soii-fflet de celte violente apostrophe. Mais, compr^* nant que la seule chance qu'il eût de se tirer d'af" faire était de conserver son calme, il répondit ^ Henriette qu'il s'expliquerait avec elle quand îl^ seraient seuls, et il fit un pas de retraite. Mais Henriette lui barra le chemin de la porte.

— Ce n'est pas ainsi que je Tentends, lui ditelle. Vous m'avez conypromise; c'est en pvésevce d'un témoin que je veux que vous répariez vos torts. Il faut que, sur-le-champ, devant monsieur, L VOUS me donniez une explication loyale sur ce ((«' I j

s'est passé aujourd'hui dans la maison de madr.me Clémentine, ou... prenez garde! Ne me poussez pas à bout ! Je suis résolue à tout pour vous arracher cette explication 1 oui, à touti même à vous la faire demander par mon mari, s'il est nécessaire.

— ^^ Voulez- vous que j'aille le chercher? demanda Maurice.

Le marquis se sentit vaincu : il les regarda l'un après l'autre, et il y avait dans ses yeux une expression d'ironie singulière. Enfin :

— Je vais faire ce que vous désirez, madame, dit-il à Henriette ; mais, rappelez-vous bien que vous m'y forcez. Pour vous, monsieur, ajouta-t-il en regardant Maurice, j'ai voulu vous servir, et vous m'en récompensez mal. Tant pis pour vous s'il résulte de ce que je vais dire quelques inconvénients que j'espérais pouvoir vous épargner.

Alors, prenant un siège, et s'exprimant avec l'aisance et le naturel d'un homme qui ne peut douter de lui même :

2t)2 LE ftÔSIAN

r- C'est monsieur — désignant Maurice — c'est monsieur qui est cause de tout;

Maurice toulut se récrier^ mais Hertriette le fit taire.

— Laissez parler le marquis, lui dit-^elle;

— Vous m'accusez de vous avoir compromise^ reprit M. de Saiht-Hélyei* «n s'adressent ô Henriette, et je ne vous ai rendu que des services. Aujourd'hui mênié', j'ai passé tout mon temps à m'bccuper de vous, è déeourajjer les entriBprises de vos ennemis; le venais ce Soir poui* vous rassurer. J'étais eii droit d'attendre quelques remercîments; je n'ai reçu de vous que des reproches. Maintenant^ pour vous satisfaire, il faut que je vous étotr'étienhe^ et dfevant monsieur^ de mes affaires les plus ititimeS.Sbitt je le ferai. La respectueuse sympathie que j'ai pour vous me ferait endUrer^ sans me plaindre, des choses plus pénibles encore si VOUS daigniez me les imposer.

— Verbiage que tout tîela I s'écria Henriette. Allez au fait 1

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Le lïîarquib la regarda avec «ne sorte de. ebmtniséralion affectueuse^ jpuisj détournant les yeux : '

— Voici les faite. Il y a déjà plus de deux ans que j^ai loué lé petit appartement où M. Maurice est tièuu me trouter^ û je passé datas cet ap^ahietnerit quelques beurëii chaque semaine. Vous dire que je n'y suis pas siBul serait inutile; tous l'aVeî compris. Vods tomhier la personne qui teut bieii m'y tenir cotapagûié siérait inutile ettcortS: Vous la connaissez, au nioins die nom^ car touis atisz èién voulu vous-même, un jour, me dire sur son compte, par malice peut-être^ les choses les plus flatteuses. Si j'éi choisi cet appartement plutôt qu'uii autre pour recevoir cette personne^ c'est que, d'abord, la maison dans laquelle il sfe trouve a deux entrées : l'une située dans la rue, l'autre dans le passage, et que cela est fort commode pour dérouter les curi;?ux. Ensuite, coinme cet appartement est situé sut^ lie mêitie palier queléâ tnàgasins d'une couturière à la mode, la personne que vous connaissez peut entrer à toute heure et tête

soi LE KOMAK

levée dans la maison. Elle n'a pas à craindre d'j * être rencontrée, et cela ne laisse pas que d'êlrc également fort commode. Je vous demande pardon de vous entretenir de ces détails, madame: si je le fais, c'est qu'ils sont indispensables à ma défense. En eux réside mon alibi. En voici quelques autres, également nécessaires, et qui vont vous faire comprendre tout ce qu'il peut y avoir d'obscur encore pour vous dans ma conduite. J'ignorais absolument, je vous l'affirme sur l'honneur, que vous vous fournissiez chez madame Clémentine. Si j'avais pu me douter que vous alliez chez elle, je vous assure que, pour une foule de motifs des plus péremptoires, je me serais empressé de déménager. Le hasard, qui se plaît à gouverner toutes choses, a voulu me laisser ignorer que j'étais exposé au plaisir de vous rencontrer et au chagrin de vous compromettre par ma seule présence dans cette maison, que je voue au diable depuis qu'elle vous a causé des contrariétés. J'aborde maintenant un autre ordre d*idét^. Depuis six mois, la liaison

que VOUS connaissez était entrée dans sa dernière phase. La certitude que le départ pour la Russie, ' sans cesse projeté, sans cesse ajourné, de la personne qui voulait bien m'honorer de son amitié ne pouvait manquer de la rompre ; certains dissentiments de caractère, à l'occasion desquels furent échangées entre nous des discussions pénibles; que vous dirai-je encore? d'accablantes comparaisons entre la nature dominatrice d'une femme habituée, dès son enfance, à tout violenter autour d'elle et une autre nature de femme que je n'avais pu apprécier jusqu'alors, ne m'étant pas trouvé à même de la fréquenter comme je l'eusse voulu, nature séduisante, celle-là, supérieure et attrayante jusque dans'ses injustices! tout contribuait à me détacher d'une part, à m' attacher de l'autre. Cependant, vous savez qu'il est de c^s liens qu'on ne peut pas briser à la légère. Si complètement inexpérimentée que vous soyez en ces matières, vous devez vous douter qu'un homme qui sait vivre ne brusque pas certaines situations. Tout

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en étant bien résolu à rompre une liaison qui... il serait malséant à moi d'en médire^ et ce{)endaiit il faut que je vous dise, à vous^ le fond des choses 1 . . . eh bien ^ tout en regrettant même par moments d'avoir jamais fornié bette liaison ^ je ne pouvais la dénouer sans y mettre des formes. Bref! depuis quelques mois^ elle avait dé^néré en une sorte d'amitié assez aigre-douce. Les apparences seules étaient sauvéeSi Ge matin, quand je ttie rendis rue Neuve-des-Petits-Chàmps, j'allais receydlr et faire des adieu5L éternels. Le départ dont Je vt)u9 parlais a dû s'effectuer ce soir même. Mais, par une complication des plus singulières et qui vous surprendra peut-être, je ne rencontrai personne chez moi. Une lettre, déposée sur une table, fut seule chargée de me transmettre lès vosmx que Ton daignait former pour mon bonheur. On ne voulait pas me revoir. On. me disait obligeamment que Ton craignait, en ma présence^ de ressusciter des regrets que le temps seul pouvait adoucir. J'étais en train de lire cette lettre et de me livrer aux ré-

D'UNE JEUN£ Mariée mi

flexions pénibles qu'elle faisait naître en moi, lorsque M. MaiiFJce, qw\ est l?i can^e de tout le mal, je le répète devait lui, e§t venu ^pnner à m^i porte. Et ipaintenant, madjiîfle, con^flie je ne veux pas que vous me soupçonniez de vous débiter une histoire arrangée d'avance, je vous prierai de vouloir bien lire cette lettre. Elle est datée, elle est signée, et il vous suffira, j'espère, de la parcourir pour être convaincue qo'an n'improvjse pas Texpression des sentiments qu'elle renferme.

Disant cela, le marquis déposa une l^Ue dépliée sur les genQ^x d'Henriette copfose.

Maurice fut atterré par \^ confession du marquis. Tout ce qM'il y avait e^ 4'ifltpJMpestif, |Je ridicule

même, dans son zèle, lui vint à l'esprit ; et, s' avait pu disparaître, aurait-il fallu pour cela a^ jeter têto baissée dans un gouffre, il l'aurait f^î sans hésiter une minute. Quant à Henriette, quoiqu'elle ne comprît pas encore tout renchaînemei}/ des circonstances de cette misérable affaire, elle ne conservait plus de doute sur la sincérité de M. deSaint-Hélyer. L'idée qu'elle avait eue d'abord et qui l'avait si fort indignée, l'idée que le marquis, pour se venger de ses dédains, pouvait avoir voulu ; lui tendre un guet-apens, il ne lui était plus possible de la garder. Ce fut en rougissant de confusion qu'elle lui rendit, sans l'avoir lue, la lettre de la dame russe

— Je vous demande pardon, lui dit-elle, d un mouvement de vivacité que toute femme aurait éprouvé à ma place. Veuillez bien oublier lesparôles violentes que je vous ai dites, et puisque, sans |

m'en pi-évenir, vous avez bien voulu, dites-vous, rui* ner les enireprises de mes ennemis, soyezassezbon pour m'apprendre comment vous avez pu le faire.

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Le marquis, ayant reconquis tousses avantages, s'exprima ainsi :

— Lorsque M. Maurice vint me trouver, il me fut facile de comprendre que j'étais l'objet d'une méprise, très-flatteuse pour moi, il est vrai, mais qui ne laissait pas que de vous faire courir un grand danger, à vous, madame. De même que M. Maurice, se basant en cela sur des faits que j'ignore, que je ne m'explique pas, croyait que vous aviez daigné jeter un regard d'attention sur moi , d'autres personnes que lui, je ne sais pourquoi, l'avaient cru de même, et ces persoanes-là, qui m'étaient alors inconnues, avaient poussé l'ignominie jusqu'à faire part de leurs soupçons à votre mari. Or, la situation en ce moment était telle, que, par la faute du hasard et de renehaînement des circonstances, toutes les apparences se tournaient contre nous pour nous accabler. Vous vous trouviez dans une maison, j'y étais de même. Nous n'y étions pas l'un pour l'autre; mais nul n'eût voulu le croire. Quiconque m'aurait surpris tout 3eul dans le logis

Sia iE ROMAN

OÙ YûtFe justiticatien voulait quo nous fussip deux, logis situé sur le même pajier que celui votre couturière, ho pouvait croire, eo effa^^ que nous ne dus$ion$ pas nom retrouver. Sar tant de cbes madaipe Clémentine, vous pntrie? chez flioi. C'était tout simple et trè§-f{icile. ^om n'étiez mêm^ allée chez vQtr^ opnturière que ppur ipasquer la yisite que vquç dâig^i^s me faire. Il est probable que ^es gens qui croyaient avoir inté- Fêt à vous perdre, et qui nous faisaient espionner, apprenant que, depuis quelque temps, on noqs voyait entrer tousi ^en dans h laaêrne niaison, s'étaient fait h eusrmêmes po beau raisonnpnt^i) et que, leurs espions, ne connaissant pas la personne qui venfiit me woir, ou supposant qu'avec t^nt d'autres elle allait simplement chez m^^r^ Clémentine pour essayer de§ robes, ne s'élaicp pas doïité de la vérité, si simple qu'elb ftt Dans leur pensée, il y avait entre voui^ o\ celle personne interversion de rôles. Tout cela «l'éteH vepu à Tesprit pendant que M- Maurice m'pxpli-

D'UNE JëUKË 1|4RIÉ£ ^i

quaîl, un peu en gros, lies îoptjfs de s^ visite. Qup devais-je faire çap^ndant, ipoi, le pjfis sjir et Iq meilleur de vos amis, en des cÎTconsfances si pressantes ? Fallait-il perdre un temps précieux pqpr Tunique satisfaction de désabuser un jeune bomme qui avait la tête perdue, qui, étant convaincu, tout comme vos ennemis, mad^ime, que vous m'accordiez quelque faveur, me sommait de vous fajre sortir d'une ehqmbre où vous n'étiez pqs etoii, je vous Tavouerai ingénument, je bénissais le ci^l que vous ne fussiez pas pour le quart d'heure ? Ne valait-il pas mieux chercher à savoir d'où proveppjl la machination ourdie contre vous, puis m'esquir ver pour ne pas dpnner prise aux soupçons de votre mari, lequel, dans l'opinion de M. Maurice, ne pouvait manquer d'accourir, et commencer immédiatement la campagne que je méditais pour vous servir ? Je n'ai pas fait autre chose, madame. Il me suffit de voir le visage de Taffieuse vieille femme qui se trouvait, en même temps que vous, chez madame Clémentine, poi)E deviner d'où le

coup qui vous menaçait était parti. Je crois que ne vous apprendrai rien de surprenant en vo disant que la princesse Aurore vous déteste, etq^jj^ son bon ami Gernsheim ne vous porte plus dxns son cœur. Je les trouvai tous deux, attendant vraisemblablement l'annonce du succès de leur vilaine conspiration. Us me reçurent avec honte: je leur apportais une défaite. Vous pouvez être sûre maintenant que le Fantoche, quoique je me sois privé du plaisir de lui appl iquer un bon coup d'épée, de peur de vous compromettre, aimerait mieux se couper la langue que de faire la moindre allusion à ce qui s'est passé aujourd'hui. Et, quant à la princesse, comme le hasard, qui ne se lasse pas de me servir, m'a révélé certain secret qui la concerne ; comme je l'ai menacée de le divulguer si elle s'avisait de recommencer à vous tourmenter, habillez- vous, madame, rendez-vous à ce bal où vous vous proposiez d'aller et où j'espère avoir l'honneur de vous rencontrer , et vos deux ennemis, réduits à l'impuissance la plus complète, s'em-

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presseront, en vous voyant, de se mettre où tous les hommes voudraient toujours être, c'est-à-dire. .. a vos pieds I

11 serait superflu de dire qu'après ces paroles, le triomphe du marquis fut aussi complet que le désespoir de Maurice. En croyant séparer à jamais M. de Saint-Hélyer d'Henriette, il avait livré au premier le secret de son amour et s'était fait de lui un irréconciliable ennemi. Ne sachant que trouver pour réparer sa faute j mais comprenant qu'il lui fallait essayer de se réhabiliter tout de suite, il dit, en s'adressant à son rival :

— yVous voulez me rendre responsable des événements qui se sont passés. Il me semble qu'il serait plus juste de reconnaître que, grâce à moi, ils n'ont pas eu de suites fâcheuses. Si j'ai fait à madame, ce dont je ne me consolerai jamais, l'injure de la soupçonner, c'est que, vous ayant vu entrer tous deux, l'un après l'autre, dans cette maudite maison, et surprenant le comjilot tramé contre elle, je n'avais pas le temps de réfléchir à

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ce qu'il y avait 4'absurde dans mps soupçpns. Au surplus, comme vous voulez bien l'avouer mw même, j'avais la tête perdue et ne savais, que faire poupprévenir ppadame du dapger qui la menaçait. II est facile, qqqiqu^ peu généreux, de me blâmer d'un excès de zèle. Mais, monsieur le marquis, c'est ^ mon zèle que vous devez d'avoir décpuragé Ips entreprises des ennenqis de madame. Si vous ^vjez été à ma place , vous auriez agi comm^ moi,

,-rr Mqn jeune ami, répondit M. deSaint-Hélyer, avec un air pincé qui ne promettait rien de charitable, sij'aYaia été à votre plape, perHiettezluoi d^ vQus le dire, je ne me seraisi jamais avise de lever Ibs ^w% JMsque sur la femme de mon par tron. Ensuite, si je n'avais pu m'empêcher dft l'aimpr, j'^juraîs gardé le secret de ma passioa pour ufiqi tout seul ^ et je i) -aurais jamais comi&i^ la faute de l^ Pûnfier à perspune, même au ma^ quis de Sajnt-Hélyer. De plus, je pe me serais pas cru le droit de surveiller fli le marqpis de hix^

D'UNE ifetJtlÊ iARIÈE 2t5

Hélyër ni surtout niàdàtne. Je H'âUiàîfe tiièttie jamais eu l'idée d'écbuter les irifàttlies tjtié dëui mifiéràbles échangieaiettt feojis tifae porté. Je il*àurais pas rtéfusé àvetc haiiteut les ôlîlrës de sëtviëë absolument désiiltéressées îjii'uii gentilhomme aurait bieii voulu më faire, et je he me serais point ëniporté jusqu'à lô toeiiacer d'uiié prôVocâiion. En agissant ainsi, il est certain qiië j'auràife perdu Toccasion de manifestet- mon «èlé, et tnêittë^ Je vous l'accorde, si vous y tenez beaucoup^ de rendre indirectement service à une personne aimée; Cette personne^ n'ayant rien à se reprocher^ ne pouvait être réellement compromise. Elle avait, au surplus, à défaut d'elle-même, des amis expérimentés pour la défendre. Et je n'ai pas de conseils à lui offrir, mais je suis sûr que dans sa conscience elle doit se sentir blessée d'une affection dont les défiances ne sont guère respectueuses, et dont le zèle, plein d'outrages, en la servant se permet de la flétrir.

Maurice bondit comme un chat-tigre sous ce

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coup de massue que son rival lui avaîf appliqué avec des grâces sans pareilles. Mais Henriette,^ qui souffrait de se voir ainsi mise en jeu entre ces deux hommes, l'empêcha de dire un seul mot.

— Je n'ai jamais pris au sérieux, lui dit-elle, ce qu'il y a d'exagéré dans l'affection que vous me portez. Je ne veux donc me rappeler de tout ce que vous avez fait aujourd'hui que le désir de me rendre service. Dorénavant, veuillez vous souvenir que la réputation d'une femme est une de ces choses délicates que l'on doit manier légèrement. Je ne vous en veux pas de vos soupçons. Bien d'autres les auraient eus à votre place. Mais... vous parlez de moi, vous confessez des sentiments qui me choquent. . . que je repousse. • . et . . . il ne faut plus que cela soit !

Puis, laissant Maurice écrasé — les femnaes, même les meilleures, ne pardonnent guère la maladresse f — Henriette se tourna vers le fliarquis.

— Je vous remercie, lui dit-elle... Maintenant,

reprit-elle en reportant les yeux sur la pendule, qui marquait onze heures, vous savez que je vais au bal. Veuillez me laisser m'habiller.

Maurice s'inclina et sortit. Il avait la rage dans le cœur.

Quant au marquis, il se garda de gâter son triomphe par le plus faible signe d'immodestie. Un autre aurait serré chaleureusement la main d'Henriette. Lui, il se contenta de saluer la jeune femme avec un air triste. Cela fit qu'elle crut n'avoir pas assez fait pour lui témoigner sa gratitude.

— Je vous remercie de nouveau, lui dit-elle.

Et ses beaux yeux sourirent au marquis.

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Henriette s'était engagée un peu ingénument dans une voie pleine de périls. Voyant qu'elle ne pouvait décider son naari à lui faire une plus large part dans son existence, elle avait eu l'idée de se servir de la jalousie pour l'y obliger. Nous avons raconté comment, ayant surpris l'inquiétude que les attentions de M^ de Saint-Hélyer excitaient dans l'esprit de Prosper, elle manœuvra de façon à augmenter cette inquiétude sans livrer le pins faible espoir au marquis. Malheureusement ponr elle, en agissant ainsi, elle n'avait pas prévu qne le monde, qui se tient toujours aux aguets pour s'amuser de certaines faiblesses, et qui ne peut baser ses jugements que sur les apparences, Im

D'UNE JE'JN^ NARIËE SiD

ferait un jour payer cher la témérité de son dessein. Elle avait encore moins prévu qu'il en est de certains sentiments comme du feu, ce avec lequel on ne joue pas impunément, d dit le proverbe^ et que le marquis, dont elle se croyait en droit de faire bon marché, pouvait devenir un jour la cause d'un remords pour elle. Tant que M. de Saint-Hélyer, avec plus d'adresse et de savoir-vivre peut-être que personne, mais à l'exemple de tous les hommes qui approchaient Henriette, s'était contenté de lui dire qu'elle était belle et qu'il ne pouvait s'empêcher de l'aimer, elle n'avait fait qu'en rire. Mais l'occasion de lui rendre service s'étant présentée, il en avait profilé avec intelligence et délicatesse. Cela ne pouvait être indifférent à Henriette. Sa conscience lui reprochait d'avoir agi peu généreusement à l'égard d'un homme qui, plus tard, devait s'employer galamment pour elle. En arrivant au bal, elle était donc mécontente d'elle-même, et elle se sentait dans une position où la défensive est fort difficile.

La première personne qu'Henriette aperçut en entrant dans la salle éblouissante de lumière, fut la femme qui, le matin même, avait voulu la perdre. La princesse trônait au milieu d'un grand cercle d'hommes attentifs, et, soit qu'elle eût employé tout son art à masquer la confusion de sa récente défaite, soit qu'elle se fût promis à elle-même de prendre sa revanche séance tenante, elle resplendissait d'une beauté singulière, irritante et provocatrice. Il était impossible de rien voir de plus harmonieusement beau que ses épaules, que sa taille assouplie sous la rigide étreinte de son corsage, que ses bras découverts dans toute leur longueur, que les masses de cheveux d'un noir d'ébène qui s'appuyaient sur sa nuque impérieuse. Chose bien remarquable et qui prouverait que les femmes, même les plus futiles, lorsqu'elles sont sous l'empire d'une passion quelconque, acquièrent immédiatement une merveilleuse intelligence I pour la première fois depuis dix ans, la princesse, comprenant qu'un teint mat peut avoir du charme,

ne s'était pas maquillé le visage. Il en était résulté que sa peau légèrement dorée communiquait à ses regards un éclat extraordinaire. Il avait suffi d'un sentiment violent, l'espoir de la vengeance, pour animer cette beauté froide et lui donner ce qui lui avait toujours fait défaut, le caractère. Le marquis, en entrant au bal, fut frappé, comme tout le monde, de celte admirable métamorphose. Lorsqu'il s'approcha de la princesse pour la saluer, malgré ce qui s'était passé entre eux le jour même et quoiqu'il eût l'imagination remplie de Timage d'Henriette, il se sentit venir un compliment sur les lèvres. Pour elle, jouissant des signes précurseurs de son triomphe, elle s'était levée en l'apercevant. Peut-être alors le sang afflua-t-il à son cœur, mais elle n'en laissa rien paraître. Le sourire le plus aimable éclaira son visage. Puis, prenant le bras du marquis et se penchant à son oreille :

— Vous m'avez déchiré le cœur aujourd'hui I lui dit-elle.

Le marquis voulut répliquer, mais elle l'interrompit :

— . L'explication que vous me devez ne pourrait avoir lieu ici ; j'en ai trop long à dire, et vous, sans doute, lorsque vous m'aurea entendue, vous ne refuserez pas de me répondre. Avant tout, avezvous confié à personne le secret que vous me menaciez de divulguer ?

— Non, à personne, dit le marquis ; je vous l'affirme sur rhonneurl

— Bien ! fit-elle. Maintenant, laissez-moi pa^ 1er. Quoique je n'aie pas eu tous les torts que vous supposez, ma conscience n'est pas cependant exempte de reproches. Je la soulagerai ici, ce soir même. Je réparerai de mon mieux le mal que j'^i laissé faire. Après cela, j'espère que vous ne me garderez pas rancune, et que vous voudrez bien venir me voir demnin soir.

— - Je suis heureux de vous trouver dans ces bonnes dispositions, répondit le marquis.

— Viendrez- vous? reprit-elle en lui lâchant

le bras et Tenveloppant tout entier dans un regard chargé de flammes.

— Sans doute.

— - A demain donc !

Elle était déjà au bout du salon, distribuant des poignées de mains et s'amusant aux marivaudages, quand le marquis vit Henriette arriver, accompagnée de son mari, et la comparaison qu'il fit immédiatement entre les deux femmes ne fut pas aussi absolument à Tavantage d'Henriette * qu'elle l'aurait été la veille. Il trouva Henriette un peu simple de mise et trop juvénile de maintien, I^a vérité était que la jeune femme, plus modeste 0t d'ailleurs beaucoup plus décemment vôtuec(ue la princesse, ne violentait pas l'admiration comme cette dernière, et qu'il fallait avoir une certaine délicatesse de goût pour l'apprécier. Pourquoi cette délicatesse faisait-elle défaut au marquis ce soir même? Son attention fut tout à coup trèséveillée en voyant la princesse s'avancer au-devant d'Henriette. Les deux feirimes se. trouvaient seules

alors au milieu d'un grand espace vide. Spectacle saisissant ! la plus embarrassée des deux était Hen^ riette. En excellente comédienne, la princesse lui avait saisi les mains, et, la regardant avec une hypocrite expression de sympathie :

— Que je suis heureuse de vous voir! lui ditelle. S*il n'y avait personne autour de nous, je me jetterais à vos pieds. Une misérable femme, une femme que j'avais recueillie par charité, et qui, à l'occasion d'une pique insignifiante qu'il y eut entre nous cet hiver, supposa qu'il pourrait me plaire de vou§ savoir malheureuse, s'est permis de vous tendre un piège, et sans m'en prévenir, car elle était bien sûre que je ne l'aurais pas souffert. Je l'ai chassée ! Maintenant, chère madame, il ne tiendra qu'à vous de me compter parmi vos amies les plus sincères. Je suis si irritée de ce qu'on vous a fait, si désolée que vous ayez pu m'attribuer une part quelconque dans une infamie pareille ! . . . Dites-moi tout de suite que vous ue m'en jugez pas capable... allons!

dites-le-moi , ou je vais me mettre à pleurer !

— Le fait est que cette action aurait été bien peu digne de vous, madame, répondit Henriette.

— N'est-ce pas? fit la princesse en éclatant de rire.

Puis, glissant son bras nu sous le bras d'Henriette, elle l'entraîna à travers la foule. Et, tout en répondant par-dessus l'épaule aux compliments que les hommes lui adressaient :

— Il n'est rien de plus doux, entre amies, lui dit-elle, que la franchise. Je vous dirai tout aujourd'hui . Je vous en voulais à la mort. Je m'étais figuré qjie vous aviez montré quelque faiblesse à ce beau marquis dont toutes les femmes ont fait leur coqueluche. Et vous êtes si jolie ! je ne me sentais pas de force à lutter avec vous. Ne vous étonnez pas de cet aveu ; s'il ne s'accorde guère avec ce que je vous ai dit autrefois, c'est que, alors, il me semblait bien inutile de vous laisser lire dans mon cœur. J'ai malheureusement l'âme la plus sensible L . • Si vous saviez, . , ! Mainteuai\l c^^ V^^ ^\»&

certaine qu'il n'y a rien entre vous et M. de Saint- Hélyer, je me sens si heureuse! si rassurée!... N'allez pas confier au marquis les folies que je vous débite, ma toute belle. Les hommes sont si fats! il en abuserait. Dites-lui seulement, si vous en trouvez Foccasion ce soir, que je vous ai dit de lui tout le mal possible. Il ne manquera pas de croire que je pense le contraire, et c'est là tout ce que je veux!

Là-dessus, la princesse se remit à rire en serrant sous son bras le bras d'Henriette avec les contractions les plus félines. Henriette, cependant, éprouvait une sensation singulière. Si elle croyait peu aux bons sentiments que lui manifestait la princesse, en revanche, elle ne supposait même pas qu'elle pût mentir quand elle lui parlait de sa passion pour M. de Saint-Hélyer. Dans sa pensée, la grande dame était femme à ne reculer devant nul moyen pour se faire aimer. Henriette, tout en se disant qu'il lui était fort indifférent que le marquis répondît ou non aux avances que la princesse pour-

rait lui faire, se sentait cependant troublée à l'idée que le seul homme qui, jusqu'ici, lui eût donné des preuves d'un réel intérêt, pût s'allier avec son ennemie. Le désir d'apporter un obstacle quelconque à la liaison qu'elle prévoyait, et qui lui paraissait constituer un danger pour elle, lui vint à l'esprit. Quand la princesse l'eut quittée, sans se rendre compte bien exactement de ce qu'elle allait faire, elle se mit à chercher des yeux M. de Saint- Hélyer. Celui-ci n'affectait pas de la fuîr, mais il craignait, s'il se montrait trop empressé, dépasser pour un homme désireux de recevoir le prix de son service. Il se tenait donc à l'écart, méditant à part lui sur les changements que la soirée avait apportés dans sa situation. Il avait beau se dire que l'humanité est ingrate et lâche, que plus on frappe les gens, plus ils vous estiment, il n'y avait pas moins dans l'attitude et la manière d'être de la princesse à son égard certaine chose qui le surprenait et qui, tout en le flattant, l'inquiétait. Il s'en voulait de la trouver si belle, et il lui en v

lait, à elle, de venir se jeter ainsi, avec les encouragements de ses regards et de sa parole, à la traverse d'une intrigue qui lui tenait si fort au cœur depuis qu'il se croyait en droit d'espérer qu'elle allait enfin réussir. Il était donc, de son côté, aussi troublé et aussi mécontent de lui qu'Henriette l'était d'elle-même. Ce trouble et. ce mécontentement réciproques se manifestèrent d'une façon assez singulière. Henriette avait l'intention sournoise de persifler le marquis en lui racontant tout ce que lui avait dit la princesse ; le marquis s'était promis de dire à Henriette que la princesse Favait prié de venir la voir le lendemain ; tous les deux ouvrirent la bouche en même temps pour commencer leurs confidences, et, comme si un motif secret leur avait soudain conseillé de n'en rien faire, ils n échangèrent que dés banalités. Explique qui le pourra cette réticence simultanée de deux caractères. La princesse, en agissant comme elle l'avait fait, supposait-elle qu'Henriette recevrait une blessure de sa confession amoureuse ; calçu-

ait-elle que la jeune femme se garderait de comnuniquer cette confession au marquis, dans la irainte de donner un autre coursa ses visées; :alculait-elle aussi que le marquis, si épris qu'il 'ut d'Henriette, ne résisterait pas au plaisir de se aisser séduire par la perspective qu'elle venait l'entr'ouvrir devant lui; et ces germes de mé- Liance qu'elle avait semés entre eux, espérait-elle qu'ils lèveraient soudainement pour sa vengeance? C'est là ce que, étant donné le caractère de la princesse, nous nous croyons autorisé à supposer. Il est certain que, en quittant le bal, le marquis se sentait soucieux, et Henriette, si on l'eût interrogée sur la cause de sa tristesse, n'aurait su que répondre. Seule, la princesse rayonnait d'espoir et d'une joie qu'elle ne cherchait même pas à dissimuler. Lorsqu'elle fut rentrée chez elle et que ses femmes de chambre l'eurent quittée, après l'avoir accommodée pour la nuit et mise au lit, elle se leva lentement; puis, avec un sérieux qui aurait fait )eur à quiconque se fût trouvé lamelle ralluma une

lampe, et, demi-nue, elle alla se poser devant sa psyché. Et là, Toeil fixe et les sourcils contractés, elle se mit à s'examiner elle-même, anxieuse de savoir jusqu'à quel point elle était encore capable d'inspirer de l'amour. Cette femme de trente-cinq ans, pendant qu'elle écartait ainsi ses voiles pour se livrer à cet examen singulier, avait dans le regard je ne sais quoi de triste et de terrible. Sa figure de keepsake, se transfigurant peu à peu, finit par prendre une expression de ruse et de cruauté. Son corps, dont la beauté, par place, commençait à s'alourdir, conservait encore cependant, dans l'ensemble, autant de distinction que d'élégance. Elle se recoucha, fière d'elle-même.

— Pourvu que ce poltron de Gernsheim ne m'abandonne pas, se disait-elle.

Tout à coup elle se releva, et, se jetant par terre, à deux genoux, elle se mit à prier avec ferveur. Ainsi, elle mêlait la religion à l'impudeur, et, naïve jusque dans ses vices, elle faisait servir sa religion à la satisfaction de ses mauvaises

passions. Prier Dieu de vous venger de vos ennemis a toujours été le fait d'un orgueil extraordinaire. Mais prier Dieu de vous aider à faire le mal ! il n'y avait que la princesse Aurore pour avoir de pareilles idées I

La princesse Aurore avait été bien mal élevée. Il serait même peut-être plus juste de dire qu'elle n'avait pas été élevée du tout. Sa mère, ayant eu « la chance de devenir veuve de très-bonne heure, » comme elle le disait elle-même, ne s'était guère plus occupée d'elle que si elle eût été l'enfant d'une autre. Jusqu'à Tâge de dix ans, Aurore fut entièrement livrée à des domestiques, et, de dix à vingt ans, à une institutrice qui, plus

tard, devait lui tenir lieu de demoiselle de compagnie. Il s'ensuivit de ce joli système d'éducation que la jeune fille ne fit jamais dans la vie que les choses qui avaient le don de lui plaire. Sa mère, dont la beauté avait jadis été célèbre, et qui, à quarante ans, pouvait en montrer de

bons restes, n'avait jamais songé qu'au plaisir.

C'était la femme la plus facile à distraire qu'il y eût au monde. A trente ans, elle connaissait tout, et elle s'amusait de tout. Comme elle ne pouvait tenir en place et que la monotonie d'une existence régulière lui eût répugné singulièreiftent, elle était toujours par monts et par vaux : un hiver à Florence, un autre à Vienne ou à Paris, et elle passait ses étés tantôt à Bade ou à Hombourg, tantôt en Suisse. Partout où le monde se porte, avec sa futilité et ses passe-temps, on était sûr de voir arriver ce modèle des mères, invariablement escortée d'un « attentif, » et suivie de sa fille, laquelle laissait bien loin derrière elle sa complaisante demoiselle de compagnie. On les reconnais-

sait au splendide équipage qu'elles traînaient partout avec elles. C'était un grand carrosse trèsdoré, sur les panneaux duquel étaient écartelées des armes fantastiques, avec des harnais resplendissants, un cocher à perruque et deux laquais habillés d'éclatantes livrées. Des chevaux de rencontre convoyaient ce carrosse, qui semblait, tant il reluisait, toujours flambant neuf. Une trèsgrande fortune aurait à peine suffi au train que menaient ces deux femmes, leurs dépenses étant presque doublées par les nécessités d'une existence nomade. Les revenus dont elles pouvaient disposer ne dépassant pas soixante mille francs par année, elles y suppléaient en écornant tout doucement le capital. Aurore, dès qu'elle eut atteint l'âge de seize ans, était assez jolie pour légitimer les plus brillantes espérances. Elle ne se sentait pas du tout embarrassée pour trouver un riche parti. Elle n'aurait qu'à se baisser, disait sa mère, pour ramasser des princes à la pelle. La jeune fille, comme nous le savonis, ne fit pas men-

tir l*auteur de ses jours. Maïs, avant de rencontrer le digne homme dont elle devait faire k bonheur, il lui fallut passer par une série de mécomptes assez durs à digérer. Sa beauté effrayait les prétendants. Le luxe de ses toilettes leur pa-. raissaît chose bien grave. Enfin, le sans-façon avec lequel elle se comportait dans la vie, étant encore toute jeune fille, leur ftiîsait supposer qu'une fois mariée elle se gênerait moins encore, Sa mère, faisant naturellement partie de toutes les fêtes qui se donnaient dans les villes où elle séjournait, ne pouvait guère aller au bal et laisser sa fille chez elle. Elle remmenait donc avec elle; mais à peine la bonne femme avait-elle mis le pied dans le vestibule d'une salle de danse, qu'elle ne pensait plus qu'à elle-même, et, pendant qu'elle sautait, valsait, papillonnait. Aurore, avec sa beauté, sa jeunesse, son inexpérience, devenait... ce qu'elle pouvait. Il s'ensuivit que la jeune fille prit de bonne heure l'habitude de se gouverner toute seule. Tandis que son aima-

b!e mère échangeait de tendres propos, sous Téventail, avec le sigisbéequî régnait sur son cœur, Aurore marivaudait avec les jeunes hommes, se promenait languissamment suspendue au bras de quelque joli cavalier, s'en allait avec lui jusque dans les jardins mal éclairés ou dans les petites pièces retirées que toute maison confortable tient à la disposition de ses invités, acceptait des parties de cheval, des déjeuners sur l'herbe, en société de gens qu'elle ne connaissait pas la veille, et se conduisait enfin, en toutes choses, comme une femme mariée qui se soucierait peu de faire par- 1er d'elle. Dire que sa vertu résista toujours à tant d'occasions de succomber serait une étrangeté dont personne ne se croirait dupe. Le fait est que, toujours certaine de rencontrer le prince qui ne devait attendre qu'elle pour apprécier le charme de vivre, Aurore, en prudente fille et bien avisée, réservait le plus qu'elle pouvait d'elle-même à l'amour-propre de cet honnête homme. Elle ne songeait pas, en agissant ainsi, qu'elle gaspillait

en détail ce que d'autres dépensent en bloc, i

qu'à la longue elle était appelée à se ruiner, elle si parcimonieuse, tout aussi bien que les plus prodigues. Un serrement de main par-ci, une tendre œillade par-là, une fleur accordée, une boucle de cheveux instamment demandée et gracieusement offerte, quelques lettres non signées, il est vrAi, et qui ne renfermaient guère que l'expression juvénile d'asjpirations vagues, un baiser dérobé derrière une porte, rendu parfois sous le couvert d'une charmille, c'était là la menue monnaie dont la belle Aurore, à vingt-quatre ans, avait payé les soupirants qui Pavaient câlinée de paroles mielleuses. Il est juste de dire que ces œillades, ces serrements de main, ces boucles de cheveux, ces fleurs, ces lettres et ces baisers avaient été distribués à des personnes fort diverses. Si c'avait été au même homme, grand Dieu î Aurore se serait crue sérieusement compromise, et sa mère, qui, malgré ses occupations, n'aurait pu manquer de le découvrir, se serait certainement empressée de lui

faire des observations. Il ne. faudrait pas croire, en effet, que cette mère, parce qu'elle avait le cœur sensible, ne s'occupait jamais de sa fille. Il y avait de certains jours où, du milieu de ses plaisirs, elle s'éveillait comme d'un rêve. Elle se rappelait alors tout à coup qu'elle avait donné le jour à une enfant brune et rose, laquelle était devenue une personne fort grande et fort belle. Et, ne la trouvant pas auprès d'elle, comme de juste, elle se répandait immédiatement dans les sociétés, avec un air effaré, en demandant de ses nouvelles. «Où est ma fille? s'écriait-elle avec un accent ' pathétique, en abordant les gens qu'elle connaissait. — Ah ! oui, au fait, où peut bien être mademoiselle votre fille, madame? » lui répondait-on. Et, après de longues recherches, tantôt elle trouvait Aurore fort innocemment occupée à laisser admirer son petit pied à un jeune homme qui l'aidait à monter à cheval ; ou à chanter de tendres duos avec un autre jeune homme doué d'une superbe voix de basse-taille ; ou bien encore à se

promener avec un troisième jeune homme au bord d'un ruisseau clair, dans un de ces jardins plantés d'orangers qu'on voit à Nice, à Rome, et qui portent si bien à la rêverie les âmes sensibles. Gela rassurait sur-le-champ la mère, et, satisfaite de posséder une fille si sage, elle retournait immédiatement à son sigisbée.

Mais, comme le dit le proverbe spirituellement modifié par Beaumarchais, c< tant va la cruche à l'eau...» Aurore, tout en confirmant jusqu'à un certain point la justesse de ce proverbe, devait donner tort, en un autre point, à l'auteur du Mariage de Mgaro. Il arriva que, se trouvant a Rome, elle s'éprit violemment d'un jeune homme de bonne famille, mais qui, malheureusement, n'avait pas assez de fortune pour pouvoir aspirer à l'honneur de conduire la belle fille à l'autel. Ce jeune homme, que nous appellerons par son prénom de Geronimo, était doué d'une telle beauté, que toutes les demoiselles qui le voyaient en devenaient folles . Cette beauté n'avait cependant

rien de très-élevé. On aurait dit Aurore en homme. Les élèves de l'école de Rome qui, en leur qualité de Français, ne manquent ni de trait ni de méchanceté, ne l'appelaient jamais que a le plus délicieux des perruquiers I » Geronimo, en effet, ressemblait à ces têtes de cire si joliment faites qu'on voit aux étalages des coiffeurs, et dont la régularité sans expression représente pour les artistes quelque chose de si haïssable. C'était le même front lisse, suavement encadré de boucles de cheveux d'un noir d'ébène, les mêmes yeux immobiles, bordés de cils si longs qu'on pourrait les compter, le même nez, mignard et gentil, la même bouche en cœur et surmontée d'une ombre de moustache. L'âme de Geronimo était en rapport parfait avec son visage. C'était une âme de bellâtre, très-froide, même pas vaniteuse, une âme sans tempérament, également incapable d'une action haute et d'un crime. N'éprouvant pour Aurore qu'une sorte de goût assez fugitif, ne pouvant, faute de fortune sufQsante, en faire sa

femme, et redoutant de se lancer dans une intrigue qui aurait pu troubler sa propre existence, il la fuyait. Cela, comme de raison, désespérait Taltière fille. Elle aimait ce Geronimo avec toute sa tête. Elle lui écrivait de longues lettres passionnées, auxquelles il répondait par des sentences et des préceptes. Partout où elle le rencontrait, elle se mettait à le contempler, mais à le contempler dételle manière, que le Geronimo finissait par en rougir. Il l'avait si bien prise, avec son air indifférent, qu'il n'est pas de folie au monde, s'il l'avait voulu, qu'il ne serait parvenu à lui faire faire. La misère, la déconsidération même, elle aurait tout subi avec joie pour obtenir un mot d'amour de cette bouche qui daignait à peine lui sourire. En vain sa demoiselle de compagnie, fille experte et compatissante — Aurore, faute de mieux, l'avait prise pour confidente — lui faisait observer que plus elle en ferait, moins elle réussirait. Elle avait beau lui dire que le plus sûr moyen de se ^ faire adorer des hommes sera toujours de les trai-

ter avec dédain, et que le mépris même est une glu, dans ces sortes d'affaires, à laquelle ils se laissent tous prendre « comme des bêtes ; » Aurore secouait languissamment sa belle tête, puis elle allait bnller des cierges aux pieds de la madone, puis elle se remettait à la poursuite de son Geronimo. La mère, nécessairement, ne se doutait seulement pas de l'état aussi triste qu'avilissant dans lequel était tombée sa fille. Elle aussi, elle ne manquait pas de petits chagrins, la digne femme, car elle se trouvait alors, et pour la première fois depuis longtemps, sans même une ombre de galant. Aurore, exaspérée de se voir, à vingt-quatre ans, lancée comme elle l'était, avec sa beauté, sa fortune, ses grands airs, son pied, 'une merveille! sa taille moulée par l'Amour, méprisée par cette espèce de Joseph romain, fut prise un soir d'un accès de rage tel, que, rencontrant inopinément son Geronimo dans le jardin du palais Oroseï, où se donnait un bal, elle n'hésita pas à l'apostropher, à lui dire qu'il était, à ses yeux, le

plus méprisable des hommes. Puis, comme le beau sire, fort embarrassé de cette scène, s'e{fo^ çait de la calmer, elle lui prit le bras, pleura, Tentraîna dans un pavillon isolé, et, là, oubliant tout , sa dignité comme son sexe, comme la valeur réelle qu'elle avait, étant si jeune et si belle fille, elle se jeta à ses pieds. Si cette scène, touchante par un point, stupéfiante par beaucoup d'autres, n'avait pas eu un involontaire témoin qui se trouvait là, attendant une femme empêchée de venir, personne n'y pourrait croire. Ce témoin n'était autre que le marquis de Saint-Hélyer, tout jeune alors, et, quoique beau, infiniment moins sot que Geronimo. Ce qu'il vit, sans être aperçu, le toucha aux larmes. Aurore montra tant d'amour , d'émotion ; pour ia seule fois de sa vie, elle trouva des accents ùi vrais pour exprimer sa honte et sa douleur; elle se sentait si abaissée, si malheureuse en même temps , qu'elle parvint enfin, Pygmalion femelle, à animer la froide statue qui se tenait décontenancée devant elle. L'im-

bécile ne la relevait même pas pendant qu'elle pleurait sur ses pieds I II ne se décida à la serrer entre ses bras, et encore le fît-il d'une façon maussade, que lorsqu'il s'entendit menacer par elle des vengeances célestes. De sa vie le marquis n'avait supposé que pût arriver chose pareille. Comme il devait quitter Rome le lendemain, il ne sut rien du dénoûment de l'histoire. Ce dénoûment , pour Aurore, fiit de tous points à la hauteur du commencement. Après une nuit de réflexion, le beau Geronimo, effrayé de se voir sur les bras une maîtresse si belle et si aimante, partit sans dire où il allait, sans écrire un mot à Aurore, emportant avec lui tout ce qu'il y avait dans cette malheureuse fille d'opiniâtreté d'affection. Elle pensa mourir de cette fuite, qui, de la part d'un autre, et effectuée la veille, aurait pu être considérée comme sublime, et qui ne fut qu'ignoble de la part de Geronimo. Après un mois de maladie, elle se réveilla guérie. Et elle était guérie, parce qu'elle était devenue une autre femme. Elle se

maria, un an après, avec le prince que nous cou*

naissons.

Il est facile de comprendre, dès à présent, les causes delà singulière existence que menait à Paris la princesse Aurore. Après dix. ans de mariage et de péijibles réflexions sur les aventures de sa jeunesse, elle était parvenue à s'ossifier si bien le cœur, qu'elle pouvait, sans se vanter, se dire la femme la plus sûre d'elle-même de tout Paris. Dep^iis la fuite deGeronimo, elle avait pris les hommes en horreur, et l'amour ne lui inspirait plus qu'une insurmontable répulsion. Son orgueil, déjà excessif, ne fît que s'accroître par le souvenir de l'affront

qu'elle avait reçu. Elle se sentait profondément malheureuse, elle avait le « cœur dévoré, » ainsi ' que le soupçonnait Henriette, et, comme elle rougissait de la cause de son malheur, elle mettait tous ses soins à faire croire qu'elle jouissait d'une incomparable félicité. L'existence qu'elle s'était faite, existence toute mécanique, dont les habitudes étaient réglées comme les rouages d'une horloge, était la seule qui pût lui plaire depuis qu'elle s'était juré de ne plus se soucier dans la vie que d'elle seule. Il faut dire, pour être juste, que le féroce égoïsme de la princesse était en partie justifié. Avoir été l'une des plus belles filles et des mieux titrées de l'Europe, avoir vu tous les hommes qui vous approchaient se troubler et venir humblement rendre hommage à votre beauté ; avoir été le point de mire de tous les regards, l'orgueil de tous les salons, l'objet de l'envie de toutes les femmes, avoir senti en soi toutes les ambitions, caressé tous les rêves, passé huit ans à chercher l'homme si|f iecjuel on voulait concentrer toutes ses affec-

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