‹ Le roman d'une paysanneChapitre 1 sur 2 · PREMIÈRE PARTIE y^\*'% l · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE y^\*'% l

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La Normandie, orgueilleuse à plus d'un titre de *QO,,|i ; glorieux passé, est une de ces rares provinces qui c^^J:^^ traversé les siècles et subi les révolutions sans que le cachet de leur caractère national ait rien perdu de son originalité primitive. 11 lui a bien fallu, pour la forme et à la surface, payer par quelques petites concessions les bienfaits de l'unité française, mais elle a conclu ce marché au meilleur compte possible, en vraie Normande qu'elle était, toutes réserves faites de ses ^-ieilles coutumes et do son vieux langage.

Aussi un Normand est-il avant tout Normand, quitte à être en.^uite Français, par supplément, quand les circonstances l'exigent.

Dans la partie centrale de cette féconde et pittoresque

province, perdu au beau milieu des pâturages, se trouve un village du nom de Ghamblay.

Ghamblay est situé sur la lisière des arrondissements de Caen et de Falaise : Caen, la ville de France où l'on plaide le plus après Rouen, et Falaise, une cité où les femmes portent sur la tête, en guise de bonnets, un obélisque de dentelles.

Ce village offre encore aujourd'hui l'aspect qu'il devait avoir il y a cent ans. Les mœurs, les coutumes, les modes même, y ont un cachet séculaire. Il est situé à plusieurs lieues de toute grande ville ; il ne se tj'ouve sur la route d'aucun voyageur. On n'y passe point, on y va ; de là cet aspect un peu fossile d'un hameau dont les habitants se seraient endormis le siècle dernier pour ne se , réveiller que ce matin.

Il n'y a pas d'auberge. L'étranger reçoit l'hospitalité dans la maison même où un intérêt quelconque Ta amené.

Tout mouvement industriel y est inconnu. On n'y entend aucun bruit d'usine ou de fabrique. Chacun y demande son pain au travail de la terre et y vit comme jadis y vivaient Içs aïeux, en pauvreté et en paix. Toutefois la pauvreté est là moins générale que n"y est profonde la paix. Il y règne un silence aussi imposant . que celui de la mer. Tout bruit humain se perd dans l'espace.

La poudre du sentier et la terre du sillon absorbent le bruit des pas du cheval ; la vase de l'ornière annule le grincement des roues du chariot; les troupeaux ruminent, bêlent, broutent et s'engraissent sans tapage. L'oreille n'est dislrailc de son oisiveté et exercée, d'instant à autre, que par le chant d'un coq ou les criailleries d'une couvée, et régulièrement, malin et soir par les tintements de l'angclus qui animent, pour des nji-

nutes, les mille cloches de la vallée immense où Chamblay tient obscurément sa place.

Ce paisible coin du monde doit à sa situation d'avoir conservé un 'reste traditionnel de la vie patriarcale.

Ajoutons que fermes et chaumières y ont poussé au hasard, de biais, de face, en travers, dans le plus profond mépris de l'alignement, sans le moindre égard pour la symétrie. Elles sont élevées au milieu de la cour, — la plus pauvre a la sienne, — c'est-à-dire au centre d'un enclos gazonné, drument planté de pommiers, d'arbres de rapport de diverses espèces, et plus ou moins peuplé d'animaux.

A Chamblay, comme dans toute la contrée environnante, la sécurité est absolue ; si les maisons ont des portes, c'est seulement par une vieille habitude dont on n'a pas encore songé à se défaire ; mais, quant à les fermer, personne ne s'en donne la peine. Tout au plus, la nuit, le petit Chaperon-Rouge aurait-il besoin de tourner la bobinette pour faire choir la chevillette.

L'espèce humaine serait-elle donc meilleure là qu'ailleurs? Mon Dieu, non ; mais comme le courant n'y est pas aux grandes luttes, aux grandes passions, aux grandes ambitions, nul ne peut y être poussé aux grands crimes, ni même aux grandes vilenies. L'existence y est une sorte de végétation régulière, pousse, floraison, déclin, contre laquelle personne ne s'insurge. Les femmes aussi sages que blondes, peu ou pas d'occasions de faillir; la vie au grand jour; un nom sur chaque face ; ni voyageurs, ni inconnus ; la solidarité de la famille, le respect de son nom, l'horreur du scandale...

Et voilà pourquoi, après quatre mille ans, en admettant qu'Abraham vienne miraculeusement à Chamblay, rien ne l'empêcherait de se croire encore en pleine Mésopotamie.

Un Parisien y mourrait d'ennui ; un Anglais, du spleen ; un Italien, de ce mal poétique dont le nom est si doux dans la langue du Dante; mais cela n'empêchait pas Claude Francœur, le héros de cette histoire, de s'estimer le plus heureux des hommes de pouvoir y vivre. | C'était son village ; pour lui, la patrie était là.

Claude n'avai4 pas vingt ans ; ses parents étaient morts depuis longtemps, et, bien que la loi lui eût nommé un tuteur, ce tuteur avait une telle confiance dans la science agricole et dans la sagesse de son pupille, qu'il le laissait maître absolu de ses actions et de son bien.

Le jeune homme devait sa renommée de savant nonseulement à ce qu'il savait lire, écrire et compter, mais surtout à ce que — vieille locution du pays — il lisait couramment dans les écritures et dans les contrats; aussi venait-on souvent, des environs et du lointain, le prier de déchiffrer une lettre ou quelque assignation sur papier timbré.

Claude à cet avantage en joignait un autre: il avait un beau bien, comme on dit dans les campagnes.

Ainsi, l'habitation, située au midi, était vaste, régulière et couverte en tuile, luxe encore très-rare dans les villages de Normandie, à Ghamblay surtout. La façade s'égayait d'une vieille vigne, de deux pêchers et de plantes grimpantes aux bifurcations capricieuses.

L'immense cour était entourée d'acacias, de frênes, de sureaux que reliait entre eux une haie touffue d'épines, de lilas et de coudriers.

D'un côté, les hangars, le pressoir, la grange, le fournil.

De l'autre, la basse-cour, l'écurie, les étables. Tout cela était tenu avec un ordre et une propreté remarquables. Le bien-être se révélait dans les moindres détails. Les quatre chevaux de labour, plus deux

poulains, étaient gras et luisants ; les bœufs étaient de taille à concourir au comice prochain ; les vaches donnaient une crème à désespérer les ânesses; le berger et ses chiens commandaient à une centaine de brebis.

L'équipage, comme on dit, était à la hauteur du bien, et les anciens du pays prétendaient que Claude Francœur « ne se laisserait pas couper le cou pour quarante mille francs, » ce qui signifiait sans doute qu'il n'y avait pas moins de foin dans ses bottes que dans sa grange.

Indépendamment du maître, le personnel de Fhabitation se composait d'une vieille servante appelée Pierrette, d'un garçon de ferme nommé Tranquille, et d'un berger d'une douzaine d'années, lequel répondait au nom de Rustaud.

Après le souper, fait en commun, Tranquille allait se coucher, à Fécurie, dans un hamac suspendu au-dessus de ses chevaux ; Rustaud en faisait autant dans l'étable ; Pierrette regagnait sa petite chambre attenant à la laiterie, et Claude... Ah! Claude trouvait alors que les soirées étaient bien longues, que la maison était bien grande,et que la vie à soi tout seul manquait de charme.

Le dimanche surtout n'en finissait pas, à ce point qu'il n'était jamais plus fatigué qu'après ce jour de repos.

Claude était un beau et brave garçon, bien pris de partout, à la figure franche et ouverte, vaillant au travail, secourable aux pauvres, plein de bonnes qualités, pas fier le moins du monde, et ne .se souvenant de sa fortune que lorsqu'il s'agissait d'en faire profiter les autres.

Aussi, de Chamblayà Saint-Sylvain, et dans un rayon de deux à trois lieues, les mères de famille insinuaient-

elles volontiers que toutes les fées avaient assisté à sa naissance, et plus d'une fillette rougissait-elle, sous la mousseline de sa coiffe, lorsque ses yeux bleus venaient, d'aventure, à se croiser avec les grands yeux noirs du jeune fermier.

Dans plus d'uner circonstance, on l'avait engagé à se marier; on lui avait même, avec plus ou moins de précision, indiqué celle-ci ou celle-là. De gros soupirs avaient été poussés à son adresse ; les mères, ayant des filles à établir, lui vantaient les douceurs de la vie de famille, et les jolies Normandes accentuaient du regard le discours maternel. Claude répondait aux uns et aux autres qu'il ne songerait à se marier qu'après ses vingtcinq ans révolus.

La vérité vraie était que son cœur battait aussi paisiblement que possible, et que pas une jolie fille ne lui avait encore troublé la cervelle.

Cependant il s'opéra bientôt, et presque subitement, une transformation dans le caractère et dans les habitudes de Claude Francœur. La mélancolie qui pesait sur son front disparut tout à coup, et, dans son entourage, on se demandait de quel côté soufflait le vent qui avait amené cette éclaircie.

La tâche du jour accomplie, et après le souper, Claude réglait avec ses compagnons de travail l'emploi du lendemain. Mais, un beau soir, au lieu de les congédier comme autrefois et de rester seul, de longues heures, les yeux et l'esprit appliqués sur des livres d'agriculture, il donna à sa toilette quelques soins, prit en main son bâton à lanière de cuir, et, suivi d'un de ses chiens, gagna la campagne d'un pas rapide.

Passe pour une fois! une afi'aire peut se présenter, un événement se produire, une fête se donner; mais voilà que ces excursions se renouvelèrent tous les jours.

Claude ne revenait qu'à une heure assez avancée de la nuit, ce qui ne l'empêchait pas d'être levé avec l'aurore et le premier à l'œuvre.

De plus, tcfut le long du chemin, il envoyait aux échos de la vallée, de sa voix pleine et grave, je ne sais quels hymnes joyeux dont il était, à la fois, le compositeur et le parolier. Les Bouffies n'eussent certainement pas voulu de sa musique, et Offenbach en aurait peut-être bien ri; mais c'était naïf et vrai, cela sortait du cœur en même temps que des lèvres, cela remerciait Dieu et célébrait la nature, qui venait sans doute de s'embellir, aux yeux du jeune homme, de quelque charme nouveau.

Où Claude allait-il? Quel champ ouvert aux conjectures!

Claude avait pour voisin un pauvre journalier nommé Gênais. Trop prodigue de son sang envers l'État, qui lui prendrait plus tard beaucoup de conscrits, ce brave homme n'avait qu'à compter le nombre de ses enfants pour se rappeler l'époque à laquelle il s'était marié : huit bambins, huit ans de ménage, chiffre égal. Au milieu de ce luxe d'affection, Gervais se résignait philosophiquement à la misère qui en était la conséquence.

— Bah ! disait-il, Dieu les envoie, Dieu les nourrira ! Mais Dieu a tant de monde à nourrir qu'il fallait que

Gervais y mît rudement du sien ; et encore y avait-il bien des jours où les estomacs chômaient quelque peu. La Gervaise — on l'appelait ainsi du nom de son mari — la Gervaise, disions-nous, toute jeune encore — elle avait à peine vingt-sept ans — n'acceptait pas aussi bénévolement les décrets de la Providence. Ses yeux s'arrêtaient rarement à sec sur ses huit enfants, chétifs et couverts de haillons.

— Pour être aidé du ciel, se disait cette vaillante mère, il faut commencer par s'aider soi-même.

Aussi cherchait-elle, et, parfois, elle trouvait du travail pour ses petits aînés ; mais quel travail ! Une vache à garder, une chèvre à mener paître, une brouette à remplir de fumier par les chemins. Et quel salaire! Une demi-douzaine d'œufs, une miche de pain, un quartier de fromage, et, de temps à autre, quelques sous.

Claude Francœur reprochait parfois à sa voisine de ne pas envoyer ses enfants à l'école gratuite du canton, et de les élever comme des brutes.

La Gervaise se campait alors les deux poings sur les hanches, et répondait :

— Mon brave Claude, j'aime mieux laisser grandir mes mioches dans l'ignorance que de les voir mourir de faim. Dieu qui me les a envoyés m'a donné pour tâche d'en faire des hommes, c'est assez pour mes forces ; il doit y avoir de tout dans le monde ; la science va bien aux uns, elle va mal aux autres. M'est avis que le bon Dieu sait ce qu'il fait, et que, s'il avait voulu créer de petits génies, ce n'est ni à moi ni à mon homme qu'il se serait adressé pour cela...

Il y a de grands orateurs, atteints de philanthropie, qui n'eussent pas manqué de terrasser, en prose magni-

fîque, cette hérésie de Gervaise. Claude lui-même sentait qu'il y avait fort à dire, mais cela le tourmentait intérieurement de trouver tant de désaccord entre la théorie et l'a pratique, et il préférait se taire, quitte à remplacer l'inutile discours par quelque service plus réel et plus immédiat.

Du reste, dans les campagnes, les services en nature ne se refusent guère; l'argent excepté, on s'y prête volontiers toutes choses. Aussi Gervaise rendait-elle à son voisin de fréquentes visites, toutes plus intéressées les unes que les autres. Tantôt il s'agissait de disposer du fournil pour y cuire son pain ; une autre fois, sa modeste récolte de pommes exigeait un pressoir, et elle n'en avait pas ; puis ceci, puis cela.

L'art de demander, la science de tendre la main avec cet à-propos et cette mesure qui défient les refus, étaient innés chez Gervaise. Sur une plus vaste scène, à la cour par exemple, elle eût été une quémandeuse de premier ordre, quelque chose comme Léonore Galigaï ou la marquise de Béarn, soutirant au pouvoir les charges, les bénéfices, les brevets, pour les distribuer ou les vendre à leurs protégés.

A ces gens-là, il ne faut rien donner jamais, à moins que l'on ne soit résigné à leur donner toujours; car l'œuf octroyé aujourd'hui entraînera, demain, le don de la poule, sans compter la couvée que vous aurez à nourrir plus tard.

Mais le mieux est de voir Gervaise à l'œuvre, ce qui arrivera fréquemment dans le cours de ce récit.

Or, un soir que, sous un prétexte quelconque, elle venait d'entrer chez le jeune fermier :

— Ah! s'écria-t-elle dans un langage à elle, aussi dépouillé de grammaire que d'artifice, comme cela sent bon, le lapin, ici !

C'était, en effet, l'heure du souper, et le fourneau accusait des préparatifs pleins de séductions.

— Et dire, ajouta Gervaise avec une sorte d'imprécation touchante, que mes pauvres enfants ne savent même pas quel goîit ont les lapins !

— Qu'à cela ne tienne, ma voisine ! répondit Claude en riant. Allez à l'étable ; faites main basse sur le plus gros que vous trouverez et régalez votre maisonnée.

— Pour de vrai, cher homme du bon Dieu? On n'osera bientôt plus désirer quelque chose devant vous, dans la peur d'être prise au mot; si un chacun était comme vous... mais je m'entends; suffit! Le meilleur moyen de vous remercier est encore de vous obéir.

Et Gervaise courut à la niche, où son choix s'arrêta naturellement sur une femelle près de mettre bas. A quelques jours de là, elle dit au jeune homme :

— A propos, mon voisin, j'oubliais de vous dire que ma lapine m'a donné des petits.

— Vous ne l'avez donc pas mangée, mère Gervais?

— Plus souvent! Je me suis dit comme ça : si léfe enfants en goûtent une fois, ils me tourmenteront pour recommencer; mieux vaut qu'ils pâtissent un peu, pour 61^ avoir ensuite à leur suffisance.

'— Très-bien raisonné, cela, mère Gervais!

— Et puis, d'en avoir toujours là une nichée, des petits et des grands, ça nous rappellera celui à qui nous^^' les devons.

— Cela ne vaut pas la peine d'en parler.

— Mais si, mais si, que ça en vaut la peine! C'est mon idée, à moi, de vous dénoncer comme le meilleur cœur du pays... Vous ne me couperez pas la langue, peut-être ?

— Non, dit Claude en plaisantant, ce serait là une rude besogne, dont je ne veux pas me charger.

— Tout cela est bel et bon, reprit la paysanne, mais je ne puis pourtant pas laisser mourir de faim ces chères petites bètes; il faut que vous me permettiez d'aller, dans votre jardin, couper, pour elles, quelques mauvais choux.

— Allez, mère Gervais! allez!

— Pendant que j'y serai, je prendrai aussi quelques poignées de cette belle herbe qui pousse si drue le long de votre mare, ajouta Gervaise sans attendre la réponse, car elle avait déjà un pied hors de la salle pour se diriger vers le clos.

Dix minutes après, elle s'en retournait chez elle, chargée de plus d'herbes potagères qu'il n'en fallait pour nourrir tous les lapins du pays durant une semaine.

Le dimanche suivant, à l'issue de la messe, elle accosta Claude qui causait sur la place, avec quelques amis.

— Yous savez bien, lui dit-elle, que la belle lapine blanche dont vous m'avez fait cadeau m'a donné des petits?

— Oui, ma voisine, c'est vous-même qui êtes venue m'apprendre ce grave événement.

— Mais, ce que vous ne savez pas, c'est que ces pauvres petiots nous connaissent déjà; mon homme s'est mis à les aimer, moi aussi, les enfants aussi ; les voilà quasiment comme de la famille : il va falloir les élever.

— Rien de plus facile.

— Ça vous plaît à dire, mon voisin ; pour les élever, il faut une cabane.

— Eh bien ?

— Mais quand on n'en a pas?

— On en construit une.

— Certainement, mon bon Claude, mais il faut de la terre glaise, un peu de plâtre, quelques briques... Je

sais bien qu'il y a de tout cela sous votre hangar. Je n'oserais jamais...

— Osez donc toujours, mère Gervais!

— Oh! le terrible homme que vous êtes! Quand donc serez-vous las de nous laisser prendre, chez vous, tout ce qui est à notre convenance ?

Claude aurait fort bien pu lui répondre :« Quand vous serez lasse vous-même de tout demander ; » mais le brave garçon n'y songea même pas, tant il lui paraissait naturel que ceux qui possèdent viennent en aide à ceux qui n'ont rien !

— Alors, voilà qui est entendu, reprit Gervaise ; mon homme ira prendre le nécessaire, sous votre hangar... plus un peu de chaume dans votre pièce en regain : il lui faut bien une toiture à cette cabane, n'est-ce pas, mon voisin?

— Parbleu, ma voisine.

Et, avant que le jeune homme ne fût rentré chez lui, chaume, lattes, briques, plâtre et terre glaise, tout avait dextrement passé de la ferme à l'humble demeure des Gervais.

Quoique décimés par de nombreuses gibelottes, — on sait à quel point les lapins croissent et se multiplient — Gervaise en eut bientôt plus qu'elle n'en pouvait faire sat^^er; elle en portait, chaque semaine, aux marchés d'alentour, et s'en faisait une ressource notable.

Malheureusement, ce traité fameux qui enseigne « l'art de se faire trois mille livres de rentes en élevant des lapins » n'était jamais [larvenu jusqu'à Chamblay... et d'ailleurs Gervaise ne savait pas lire.

Il en avait été de même pour les pigeons ; d'abord une simple paire, puis le grain pour les nourrir, puis le colombier. Si bien que la rusée Normande n'avait pas

tardé à joindre au commerce des mammifères celui des gallinacés.

Parfois, sur certains marchés, elle se trouvait en concurrence avec Claude, et le cœur de la pauvre femme en saignait bien fort... pensez donc : nuire aux intérêts de son bienfaiteur ! mais, de deux choses l'une : on est dans le commerce ou on n'y est pas; et, ma foi, quand on y est...

Il ne faudrait cependant pas croire que Gervaise fut une malhonnête femme ; vous lui auriez confié un trésor qu'elle ne se serait pas permis d'y toucher... à moins que ses enfants ne s'éteignissent de besoin : auquel cas elle aurait peut-être donné un tour de clef à la cassette; mais quelle est la mère qui oserait l'en blâmer?

Gervaise était donc une brave femme ; au fond seule-^ Yf^f ment, habituée dès l'enfance à vivre aux dépens d'ai]^"* / trui, elle n'était pas fière, et le peu d'éducation qu^ellè, \\*avait reçue — autant dire pas du tout — ne lui • a^^pît"^^,-?^^ donné, sur le tien et sur le mien, que des noé^ons^foçtn '*

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Ensuite, elle ne demandait qu'à travailler. Par malheur, son état permanent de mère nourrice ne lui permettait qu'une seule besogne supplémentaire : celle d'allaiter deux marmots au lieu d'un. Aussi ne cessaitelle d'implorer des nourrissons à plusieurs lieues à la ronde. Mais qui lui en aurait donné? Dans nos campagnes, à moins de force majeure, les mères n'ont pas l'habitude de recourir à une étrangère pour remplir un devoir si doux.

Toutefois, le hasard finit par être propice à l'ardent désir de Gervaise. On l'appela, un jour, à Saint-Martindes-Bois, village situé à deux lieues de Chamblay, sur une côte pittoresque qui domine le bourg de Saint-Sylvain ; et là, sur sa bonne mine, M™® de Bussières, la

femme du plus riche propriétaire du pays, lui confia un baby auquel elle venait de donner le jour.

Le baron de Bussières appartenait à la classe — ondoyante et diverse — des gentilshommes campagnards ; seulement, il était plus campagnard que gentilhomme, en ce sens que, rudesse d'écorce, vanité, entêtement, esprit de domination, goinfrerie, appétences brutales, il avait, du hobereau, tous les ridicules, sans en avoir les susceptibilités chevaleresques et les traditions délicates.

11 vivait et avait toujours vécu sur ses terres, retiré de tout commerce intellectuel, dans la plus complète indifférence de tout ce qui n'était pas lui et la satisfaction de ses goûts.

Ceux qui ruminent ainsi, toute leur vie, sur un même coin du globe, alors que leur fortune leur permettrait d'aller, de venir, de voir et de comparer, sont généralement possédés d'une passion qui n'admet pas le partage. Les uns aiment la chasse ou la pêche ; les autres aiment l'argent, l'agriculture, la terre pour elle-même, ou tout simplement une femme... M. de Bussières, lui, n'aimait que la table; mais il l'aimait comme Gargantua, comme Trvmalcion, comme Sancho-Pança.

Il ne vivait que pour manger bien, beaucoup et longtemps. Tout autre plaisir ne venait qu'à la suite et comme accessoire. Quand il n'ouvrait pas la bouche pour la remplir, il l'ouvrait rarement pour autre chose que pour dire à son cordon-bleu comment il la remplirait. Son grand souci était de varier les menus; comme ses paroles, ses actions se rapportaient invariablement à la mangeaille.

Montait-il à cheval, c'était pour gagner de l'appétit. Allait-il à la chasse, c'était pour approvisionner son office. Faisait-il une promenade à pied, c'était pour aider au travail de la digestion, à ses yeux le premier des travaux humains. Sa cervelle et son cœur ne prenaient dans son existence que la part infime qu'il ne donnait pas à son estomac, — le « roi des organes, » disait-il ; les autres ne sont que ses très-humbles sujets. En cela, du moins, il se rendait bonne justice; car il ne pouvait guère compter, en ce monde, que comme machine à absorber.

Disciple enthousiaste des Brillât-Savarin, des Grimod de la Reynière, des Sussy et des Berchoux, M. de Bussières était encore un maître dans l'art qui a valu la célébrité à Carême. Pauvre, il eût trouvé une fortune dans son talent de cuisinier.

Ceux qui n'ont pas vu le luxe et l'admirable propreté déployés dans les cuisines des grandes maisons de l'Angleterre et des hôtelleries de l'ancienne Flandre auraient pu croire la cuisine de M. de Bussières sans rivale, tant elle était vaste, bien aérée, confortablement meublée, tant elle était surtout éblouissante et propre !

Il fallait voir notre gentilhomme dans son laboratoire culinaire, entouré de trois ou quatre jeunes et fraîches servantes! Il semblait se mouvoir là dans son milieu providentiel.

M. de Bussières donnait à ses aides de cuisine la dénomination d'élèves, et il se plaisait, comme telles, à les traiter avec la tendre familiarité d'un bon maître.

Après ce que nous avons eu occasion de dire des mœurs locales, il n'est pas besoin d'ajouter que M. de Bussières ne recrutait pas son personnel domestique dans le pays. Il allait au loin à sa recherche, et il déployait dans l'accomplissement de cette tâche toute l'astuce d'un diplomate de l'ancienne école.

Quand la vente de ses produits agricoles ou le besoin de s'approvisionner de comestibles le conduisait à Caen, il demandait aux fermiers avec lesquels il avait affaire s'ils ne connaissaient pas une jeune fille propre au service. Comme il promettait de bons gages — car il n'était point avare — les fermiers lui offraient assez généralement dix servantes au lieu d'une. On prenait rendez-vous. Si la jeune fille présentée réunissait les qualités de l'emploi auquel on la destinait, M. de Bussières scellait l'engagement, en lui remettant une petite somme d'argent pour subvenir aux frais de son voyage.

Le jour même de l'entrée au manoir de la nouvelle venue, le châtelain la mettait au courant de ses fonctions futures et, en manière de bienvenue, lui ouvrait quelques petits présents : de menus bijoux, une robe, des fichus... etc.

La jeune fille refusait-elle? Sur-le-champ, elle reprenait le chemin de son clocher. Acceptait-elle, au contraire? elle passait, par cela même et d'emblée, au rang d'élève.

Pauvre, M. de Bussières eut sans doute été forcé de quitter le pays sous l'action du mépris public, ou peutêtre même à la suite de quelque volée de bois vert ; mais tel est, aux yeux des paysans, le prestige de la fortune, qu'on lui faisait, en quelque sorte, une auréole

de ses vices : on le qualifiait de gai compère: on riait de ses tours ; on clignait de l'œil à ses peccadilles. Puis, comme il était grand, vigoureux, bien bâti et que, suivant Texpression des paysans, il n'avait pas froid aux yeux, on lui témoignait, sans vergogne, un profond respect.

Gomment et pourquoi cet homme, si peu fait pour le mariage, s'était-il marié? D'abord, pour obéir à la loi commune, et ensuite parce qu'il s'était agi de palper une dot claire et liquide.

Et quelle jeune femme douce, délicate, éthérée, il avait associé à sa triviale existence! Les deux antipodes : l'esprit et la matière, la grâce et la lourdeur, la Marguerite de Goethe et le Falstaff de Shakspeare.

Quelques hommes grossiers aiment assez ces contrastes ; il ne leur déplaît pas de saccager les plus tendres fleurs, et le choix du baron peut se concevoir.

Mais elle, la pauvre jeune fille, à quel mirage s'étaitelle trompée?

Mon Dieu, à aucun. Le monde est plein de ces unions contractées sous le régime de l'ennui, des obsessions, de FindifTérence. Le cœur n'a pas encore parlé, on le croit muet pour toujours ; on se dit : « Autant celui-là qu'un autre; » et personne n'est-là pour répondre : « Mieux vaut personne que celui-là. »

M'^^ Ghristine du Mesnil était l'unique héritière d'une famille de noblesse récente ; orpheline de bonne heure; le soin de son éducation et de sa fortune avait été confié à une vieille tante fatiguée de tout, n'aspirant plus qu'au repos, et pour qui cette tutelle était une corvée dont elle ne demandait qu'à se débarrasser. Sa jeunesse était si loin qu'elle l'avait absolument oubliée; la paix, le bien-être, le coin du feu, un carlin, le whist et les réussites paraissaient à ses soixante-dix ans les seules,

les immuables conditions du bonheur ; et elle se figurait qu'il devait en être de même pour les dix-huit ans de sa nièce.

Elevée dans la retraite, M"^ du Mesnil n'en avait pas moins fait, comme toute jeune fille, de fort jolis rêves : elle s'était tracé, de l'avenir, le plus attrayant des tableaux; elle avait foi aux sentiments les plus délicats, les plus élevés. Aussi, la première fois qu'il avait été question de lui faire épouser M. de Bussières avait-elle commencé par dire non. Alors, l'humeur de la tante s'en était aigrie, et la vie intérieure de la nièce en avait été un peu plus dure.

Au deuxième assaut, elle avait pleuré ; mais il n'en était résulté que des yeux rouges pour elle, et un peu plus d'acrimonie chez la tante.

Puis, celle-ci ayant eu, à point nommé, une attaque de paralysie, l'attaque passée, elle avait dit à sa nièce :

• — Je sens bien que je n'en ai plus pour longtemps. La vieillesse y est pour quelque chose ; mais l'inquiétude y est pour plus encore.

— L'inquiétude de quoi, ma bonne tante?

— De savoir ce que tu deviendras après ma mort, avait répondu la vieille douairière. Il est bien difficile à une jeune personne seule de se tenir en bonne odeur dans le monde ; elle serait la vertu même qu'il se trouverait toujours de mauvaises langues pour ternir sa robe d'innocence. La tache une fois faite, plus rien ne l'efface.

— Mais c'est affreux cela, ma tante !

— Soit, mais je n'y puis rien. Alors, les partis honorables s'écarteront de toi; tu ne seras plus qu'une perle fausse, un diamant douteux, une hermine de seconde main, bonne tout au plus à tirer un mauvais sujet, perdu de dettes, des griffes de ses créanciers.

De même que des gouttes d'eau successives finissent par percer une pierre, ces discours, répétés chaque jour, ne laissaient pas que d'ébranler la pauvre Christine.

D'autre part, le baron se montrait, pour la circonstance, un ours assez bien léché; il était aimable et prévenant ; il se tenait gentiment sur ses deux pattes, et lorsqu'il dînait chez la douairière, il ne mangeait que pour un ou poui* deux, quitte à recommencer en rentrant chez lui.

D'autre part encore, la vieille tante avait eu une seconde attaque : décidément, sa nièce la tuait!

Et voilà comment, d'obsession en obsession, de découragement en découragement, de paralysie en paralysie, M"^ du Mesnil avait fini par épouser M. de Bussières.

Dans les premiers temps, aux yeux de tous, la jeune baronne parut assez heureuse, car elle n'avait pris que Dieu pour confident de ses souff'rances. On pouvait, à la rigueur, la féliciter, et personne, sa tante la première, ne s'en faisait faute.

Christine se taisait, et, d'ailleurs, qu'aurait-elle pu dire qui n'eût été, pour elle-même, une éclaboussure au nom qu'elle portait?

M. de Bussières ne quittait pour ainsi dire pas sa maison ; il administrait sagement sa fortune ; il ne refusait rien à sa femme: il lui laissait faire tout ce qu'elle voulait.

Qu'exiger de plus?

Knsuite, les plaies les plus honteuses ne s'étaient dévoilées que peu à peu.

M™*' de Bussières était souvent sans prétexte ou sans excuse pour se soustraire aux bombances si chères a son mari. Si ce dernier avait pris femme, c'était au

moins pour qu'elle fît les honneurs de sa table. Mais, hélas! quels honneurs, et surtout quelle table! Le cœur de Christine se soulevait, rien que d'y penser ! Au dessert, cela tournait naturellement aux gaillardises, et, alors, toutes les rougeurs lui montaient au front. Elle adressait au baron, à ses convives, un regard suppliant; ce regard semblait leur dire :

— Rappelez-vous donc qu'il y a, ici, une femme, et que vous n'êtes pas au cabaret?

Le hobereau répondait en ricanant :

— Bah! assez de singeries comme cela! ne faites donc pas la bégueule.

Une fois ou deux, M"^ de Bussières, ainsi outragée, avait voulu se lever de table, mais le baron l'avait poursuivie et ramenée : violence polie en apparence, dont les minces poignets de la baronne n'en gardaient pas moins de cruels bracelets.

Tout à fait* antipathique aux joies naïves du foyer, M. de Bussières n'aimait pas les enfants ; il les redoutait, au contraire, comme des fauteurs de trouble, comme des gêneurs de sieste et de digestion. Néanmoins, il avait pour principe qu'un homme de quelque chose — par opposition avec les gens de rien — devait, autant que possible, laisser après soi un continuateur de son nom.

La Providence — au compte de laquelle on a l'habitude de porter ces sortes d'événements — la Providence avait exaucé ce souhait de M. de Bussières.

Marié au mois de mars, le hobereau avait calculé qu'il aurait un fils ou une fille pour ses étrennes ; il l'avait, à l'avance, crié par-dessus les toits, élaborant déjà, dans sa tête, le menu des relevailles, lequel rappellerait tout simplement les noces de Cana.

Par malheur, tout en comblant ses vœux, cette même

Providence, dont nous parlions tout à l'iieure, lui avait joué un de ces tours pendables qu'il est impossible de conjurer. Ainsi, plus empressé qu'on ne Test, habituellement, d'être présenté à son illustre père, le jeune héritier, attendu pour le nouvel an, était apparu en octobre, quelques jours avant la Toussaint.

Ce sont là de ces événements qui mettent quelquefois martel en tête aux maris les plus débonnaires. Or, le baron, qui n'était pas précisément la douceur même, eut un accès de rage à ébranler les fondations du château de ses pères ; il abreuva sa femme des malédictions les plus insensées, des épithètes les plus insultantes.

Cependant, les médecins ayant déclaré que c'était là un de ces phénomènes auxquels la capricieuse nature se complaît parfois, le hobereau dut courber la tête ; mais ses doutes n'en subsistèrent pas moins.

— Madame, dit-il en revenant vers la malade qui fondait en larmes, ces messieurs affirment que j'ai tort. Il me manque un diplôme pour leur tenir tête. Ainsi soit- 11! Toutefois, croyez bien que je n'accepte cette opération, humaine ou céleste, d'un Saint-Esprit quelconque, que contraint par la loi. Quant à prodiguer sottement mes tendresses à ce jeune intrus, ceci est une autre affaire. Pour commencer, vous allez confier î;o^re fds aux soins d'une nourrice, qui l'emportera le plus loin possible. Nous verrons plus tard.

— Monsieur, répondit M""" de Bussières d'une voix souverainement dédaigneuse, si cela ne dépend que de moi, vous ne le reverrez jamais, w

Gervaise, appelée au château de Saint-Martin-des- Bois, s'y présenta dans ses plus beaux atours. Sans être précisément jolie, elle prévenait en so faveur par une figure ronde, fraîche, régulière, et surtout par une

poitrine qui promettait au nouveau -né de copieuses libations.

Elle plut beaucoup à M°^^ de Bussières, et ce fut avec un enchantement pleiii de gratitude que la pauvre jeune mère vit son enfant suspendu au sein de la robuste paysanne.

C'était là une trop belle occasion de faire valoir sa nombreuse famille et la dureté des temps pour que la Gorvaise y manquât. Il ne s'agissait plus ni de pigeons, ni de lapins, ni de cabane à construire, mais la fine mouche savait approprier son éloquence aux situations

Naturellement, M™° de Bussières l'accablait des recommandations les plus minutieuses. Il fallait garer le chérubin du chaud et du froid, ne le laisser jamais seul, l'entretenir toujours de langes blancs et frais.

Or, c'étaient là de grandes sujétions. Que de savon à user, que de sucre à faire fondre, pour qu'il n'y eût pas de jalousie, et que les huit petits Gervais fussent traités sur le même pied que le jeune baron!

— C'est comme pour le trousseau, chère madame du bon Dieu, disait la Gervaise ; ces petits êtres, cela n'a l'air de rien, mais ils voient et ils sentent tout, comme les grandes personnes. Pour bien faire, il ne faut pas qu'ils soient habillés plus fièi'emeat les uns que les autres. Les mioches, ça ne connaît pas la différence qu'il y a du riche au pauvre.

Si les miens s'apercevaient que j'ai des préférences pour le vôtre, savez-vous ce qui arriverait? Ils prendraient de l'humeur mauvaise, ils se démèneraient comme des diables, ils auraient peut-être des convulsions... Ah! dame!... et, alors, voyez-vous l'impatience me gagner, mon lait s'échauffer? Votre petiot serait le premier à en souffrir... Est-il donc gentil! et blanc! et

irais! et rose! On dirait qu'il me connaît déjà! Tenez, voyez-vous cette veine sur le front? Je me suis laissé ilire que, chez les garçons, c'est un signe qui annonce im grand eSprit... Et puis, vous savez, mon homme et moi nous ne sommes pas intéressés. D'abord, ces soinsià, on serait riche comme Crésus, qu'on ne pourrait jamais les payer...

Si vous voulez que j'habille et que je traite ce cher innocent à la paysanne, ni plus ni moins que les miens, je ne demande pas mieux ; et, quant au prix, ce sera ce <(ue vous voudrez. Si nous n'étions pas si pauvre^*, ma lionne charitable dame, je vous le prendrais pour rien, lant je l'aime déjà!

La Gervaise savait bien ce qu'elle faisait en s'attaquant ainsi à cette délicate nature qui s'appelait M"'"' de Busï-ières. Quelle est donc la mère opulente, pouvant encadrer son ])aby de jolies petites choses soutachées, brodées, festonnées, qui permettrait qu'on l'enlaidit sous des langes grossiers?

— Je suis peut-être trop franche, reprit la Gervaise ; une autre vous aurait promis, quitte à n'en rien faire, de sacrifier ses petits au vôtre ; mais je ne mange pas de ce pain-là. Tl faut donc que ce soit tout l'un ou tout l'autre ; mais, quant à être soigné, par exemple, je ne vous dis que ça!

Ce fut naturellement tout l'autre, c'est-à-dire que Gervaise fut comblée de toute une cargaison de linge, de robes, de petits bas de laine, de brassières, de capuchons, de pelisses à défrayer la progéniture de la mère Gigogne.

Trois mois lui furent grassement payés à l'avance.

— Dès que je serai en état de sortir, lui dit M"^° de Bussières en contenant à grand'peine les sanglots qui l'étoufTaient, j'irai vous voir ; si je tardais, n'en prenez

aucune inquiétude ; mais, à moins que je ne vous le demande, n'amenez ici mon enfant sous aucun prétexte.

La séparation fut si douloureuse, que, si elle l'avait pu, la jeune baronne eut bien volontiers échangé son sort contre celui de la paysanne.

Cependant, selon le calcul de Gervaise, il lui manquait encore une aubaine. Au moment de s'en retournera Chamblay, ne voyant pas le père du poupon, elle s'en informa à une femme de chambre qui le lui montra en train de digérer son troisième repas sur un banc du jardin.

Joyeuse et confiante, Gervaise se dirigea vers le hobereau.

— Monsieur le baron, cria-t-elle de loin, le petit vient vous dire adieu.

— Hein ! fit le dormeur réveillé en sursaut, qu'est-ce qu'il y a? que me veut-on? Quelle est la pécore qui se permet de venir troubler mon repos?

— C'est moi, monsieur le baron, je suis la nourrice.

— Eh bien, après?

— C'est bien tout votre portrait, allez, mon doux monsieur; vous ne le renierez, pas, celui-là! Et puis, voulez-vous que je vous dise, cette veine bleue qu'il a là, sur le front!...

M. de Bussières se leva, furieux, en brandissant un fouet de chasse, toujours pendu à un bouton de sa veste, et destiné soit à siffler, soit à houspiller ses chiens.

— L'insolente ! s'écria-t-il ; qu'est-ce qu'elle vient donc me chanter de veine sur le front? A-t-on jamais vu! veux-tu bien me montrer tes talons, et tout de suite, péronnelle maudite, ou je vais t'arranger de la bonne manière!

LE rtOMAN D'UNE PAYSANNE

Gervaise ne se le fit pas répéter; eUe se mit à courir comme si le diable la poursuivait.

— Et que je ne te rencontre jamais sur mon chemin! ajouta M. de Bussières en manière de péroraison

Apres quoi, il se dirigea vers roffice, où, dans l'espoir que son estomac dérangé reprendrait sa place il ^e fit administrer par l'une de ses élèves un grand verre d'eau sucrée.

— C'est égal, se disait Gervaise en regagnant Chami:>lay avec le petit baron, Christian de Bussières, suspendu a son cou, m'est avis que tout cela n'est pas' clair, et qu'il y a du grabuge là-dessous.

Ces jalons posés pour l'intelligence future du récit revenons à Claude Francœur, que nous avons lai^^é dérogeant à ses habitudes et passant à chanter par les chemins une partie des heures qu'il avait eu, jusque-là, l'habitude de consacrer à l'étude et au repos.

Le jeune fermier allait tour à tour vendre ses denrées agricoles et ses bestiaux sur jes marchés des environs* à Mézrdon, à BretteviUe, à Falaise, mais surtout à Caen' ou la concurrence était, à la vérité, plus grande, mais ou il y avait aussi plus d'acheteurs.

Toutes les fois qu'il se rendait à la halle de cette dernière ville, il y rencontrait un ancien ami de son père, Nicolas Robertin, de Gondé, village situé sur la route de Gaen.

Durant le marché, leurs chevaux tiraient au même râtelier, et, les comptes débattus, les affaires réglées, le jeune homme et le vieillard dînaient ensemble ; après quoi, chacun enfourchait son bidet et regagnait son village.

Quand le père Robertin venait à la ville, il amenait toujours avec lui sa dernière enfant : ce qui est assez l'habitude des fermiers.

Or, Glaude ayant un jour trouvé seule, à la halle de Gaen, Marguerite Robertin, il s'en était naturellement montré surpris, et avait voulu savoir la cause de cette dérogation aux habitudes consacrées.

Marguerite lui apprit alors que son père avait reçu à la jambe un coup de pied de cheval, et qu'il en résultait une ordonnance du vétérinaire qui clouait le pauvre homme à la ferme pendant quelques semaines.

— Si j'avais su cela, dit Claude, je serais bien certainement allé le voir.

— Il est toujours temps, répondit la fillette.

— Mais, savez-vous, Marguerite, que vous êtes bien jeune, pour venir ainsi toute seule à la ville?

— Si je vous disais que ça me plait beaucoup, Glaude, je mentirais ; mais il faut bien vouloir ce qu'on ne peut empêcher, et quand le père commande...

— Pourquoi ne se fait-il pas remplacer par un de ses ^rs?

— Ah! dame, Claude, vous savez, j'ai l'habitude du marché et je connais la pratique. Ensuite, mes frères sont bien braves, mais, une fois qu'ils ont dan.- leur

LE ROMAN D'UNE PAYSANNE ft

pouquette l'argent de la vente, il n'y a plus moyen de l'en faire sortir ; alors ce sont des chamaillis à n'en plus finir, et, pour avoir la paix, on me charge de la corvée. Dieu merci, pour le père encore plus que pour moi, ça ne durera pas longtemps.

— Savez-vous, Marguerite, que vous voilà bien grandette?

— Mais, Claude, je cours sur mes seize ans? Je les attraperai à la Noël.

— En vérité, vous voilà quasiment une femme.

— Pourquoi donc me dire, comme ça, des choses peu avenantes?

— Moi! je vous dis des choses peu avenantes?

— Dame, me feriez-vous la révérence si je vous donnais à entendre que vous êtes quasiment un homme?

— Pardon, Marguerite, je ne sais plus ce que je dis.

— Qu'est-ce qui vous prend donc? Y a-t-il une mouche qui vous a piqué?

— Je crois bien que oui, répondit le jeune homme en regardant la fillette avec une sorte d'ébahissement dont il ne parvenait pas lui-même à se rendre compte.

— Mon Dieu, que vous êtes donc drôle aujourd'hui! dit Marguerite.

Et elle s'en fut dénouer ses sacs de blé.

Durant toute la matinée, Claude ne quitta pas des yeux la jeune fermière. Il rôdait incessamment autour d'elle, sans doute dans la pensée de la protéger pour le cas où ce serait nécessaire.

A la clôture de la halle, il osa se rapprocher tout à fait, et dit timidement :

— De ce que le père est absent, ce n'est point une raison pour que nous dînions chacun de notre côté, n'est-ce pas, Marguerite?

— Merci, Claude ; je n'ai pas faim, et j'ai hâte de m'en retourner.

— Tout au moins, avant de vous mettre en route, vous boirez bien un verre de cidre ?

— Ça ne se refuse pas.

— Et vous croquerez bien une galette de vos jolies petites dents blanches?

— Ça se refuse encore moins, répondit la jeune fille en riant, comme pour justifier le compliment qu'on venait de lui faire.

Quand sa carriole fut attelée, et le cheval de Marguerite bridé, Claude dit à Tranquille, son domestique :

— Prends les devants, je te rejoindrai.

Puis, de ses bras nerveux, il souleva de terre la gentille fermière et l'assit sur le long panneau de sa monture.

— Je vais vous faire la conduite, jusqu'au haut de la côte Saint-Gilles, dit-il.

— Comme vous voudrez, Claude.

' — Si toutefois ça vous fait plaisir.

— Ça ne me fera pas de peine.

Mai guérite était une bonne et charmante jeune fille ; ses beaux yeux bleus exprimaient à la fois la franchise et la douceur; elle était de taille moyenne, menue, bien prise et gracieuse ; elle avait déjà les précieuses qualités de la ménagère, plus le grain de éoquetterie naturelle dont nous ne trouvons pas mauvais que les femmes soient pourvues. Dans son entourage, on disait qu'elle avait le cœur sur les lèvres, ce qui eût été une bien jolie place, mais non plus jolie, cependant, que celle où le bon Dieu a la vieille habitude de le faire palpiter.

Marguerite parlait peu, comme il convient à une jeune fille, mais d'une façon à elle, tout originale. Nous

traduirons son patois, en conservant celles de ses formules qui faisaient le mieux valoir ses pensées.

La côte Saint-Gilles était au loin déjà. Les deux jeunes gens chemi;iaient depuis longtemps, sans avoir encore échangé une parole.

Marguerite laissait aller sa monture au pas ; Claude marchait à son côté, les yeux fixés sur elle.

Ce fut la jeune fille qui, la première, rompit le silence :

— Quelle est donc votre idée, Claude, de vous fatiguer, aujourd'hui, à me faire la conduite?

— C'est tout simplement parce que vous êtes seule, Marguerite... et aussi parce que je suis content de vous voir et d'être avec vous.

— J'en suis aise. Mais je ne veux pas que vous usiez inutilement vos jambes et vos souliers. Allons, ditesmoi adieu, et prenez la traverse ; je vais mettre ma bête au trot.

— Pas encore, Marguerite! implora le jeune homme, comme s'il s'agissait d'une faveur.

— Est-ce que vous avez « à me causer? »

— Oui et non.

— Ce doit être l'un ou l'autre, pourtant.

— Tenez, Marguerite, je vais vous dire une chose... mais il faut me promettre de ne pas rire.

— Voulez- vous me faire pleurer d'aventure?

— Oh! non... tenez, Marguerite, quand, le dimanche, je me promène tout seul, dans ma cour ou dans mon jardin, que je sais par cœur, je me mets souvent à contempler le ciel pendant de longues heures, comme pour me distraire...

— Il n'y a pas de mal à cela, Claude, au contraire... Et vous y voyez de belles choses, sans doute?

— Ne m'en parlez pas, Marguerite!... Alors, mes idées galopent, galopent...

— Et vous ne pouvez plus les retenir?

— Je n'y essaye même pas ; je leur laisse la bride sur le cou...

— Ces belles choses, Claude, peut-on savoir ce que c'est?

— Mon Dieu ! je ne sais pas trop moi-même ; c'est vague, c'est confus... mais, il me semble bien que c'est le bonheur.

— Alors, Claude, ça vaut la peine de regarder.

— Eh bien, Marguerite, depuis ce matin...

— Mais ce n'est pas dimanche, aujourd'hui.

— Non, c'est mieux que dimanche; aussi, ce n'est pas le ciel, c'est vous, depuis ce matin, que je ne cesse de regarder.

— Je m'en suis bien aperçue, dit naïvement la jeune

mie. ' .

— C'est plus fort que moi; je ne m'en lasse pas... Pourquoi? C'est que, depuis ce matin, je retrouve dans "VOS yeux, ce que, le dimanche, je vois dans le ciel.

Marguerite rougit et détourna la tête.

Après un silence de quelques minutes, ce fut encore elle qui reprit :

— Allons, Claude, voilà le jour qui tombe ; il faut se dire adieu.

— C'est étonnant comme, au moment de vous quitter, je me trouve avoir le cœur gros!... Vous devez vous dire que je suis bien bête, n'est-ce pas?

— C'est tout au contraire, Claude.

Il se fît un nouveau silence, pendant lequel Claude s'en fut cueillir une fleurette, une petite campanule bleue, sur le bord du chemin.

La jeune fîUe caressait doucement l'encolure de son cheval.

— Pour cette fois, reprit- elle, il faut me laisser prendre le trot. J[e dirai au père toutes les bonnes et gentilles attentions que vous avez eues aujourd'hui pour moi.

— Il me semble que je marcherais, comme cela, toute la vie, à côté de vous, sans me fatiguer, dit le jeune homme... Au fait, puisque le père est souffrant, je ne vois pas pourquoi je n'irais pas jusqu'à Gondé lui donner le bonsoir.

— Voilà une bonne pensée, Claude ; vous en êtes riche aujourd'hui, et vous en faites largesse à tout le monde.

Comme on le pense bien, le jeune fermier fut cordialement accueilli par le vieux Robertin. La canette de grès fit plus d'une fois le voyage du cellier à la salle. On parla beaucoup de la clavelée, de la récolte et des mercuriales, sans oublier la jambe du blessé, sur laquelle le vétérinaire avait naturellement appliqué un remède de cheval.

Claude, tout occupé de voir Marguerite aller et venir par la maison, n'était que fort peu à la conversation ; il ne répondait que par non et par oui ; mais le père Robertin était un peu bavard, et cela ne lui déplaisait pas de parler tout seul.

— Tiens, s'écria Claude, quand onze heures sonnèrent au coucou, je n'ai jamais vu le temps s'écouler si vite! Tous avancez, pour sûr!

— Non, dit le bonhomme, nous retardons sur l'église. Il fallait cependant bien s'en aller.

Claude, en entrant, avait déposé sur une huche son chapeau, son bâton et la fleurette bleue qu'il avait cueillie.

11 songeait à l'offrira Marguerite avant do la quitter.

3î LE ROMAN D'UNE PAYSANNE

Offrir une fleur à une femme, cela n'a l'air de rien du tout, et le fait est que, dans beaucoup de circonstances, c'est fort peu de chose : autant en emporte le vent! mais, il y a des moments où cette simple iniliative prend des proportions effrayantes, car elle peut mettre marte] en une jeune tête et engager l'avenir.

Claude hésitait donc un peu et tremblait beaucoup. La difficulté se trancha toute seule, car il ne trouva plus la campanule là où il l'avait déposée. Il la cherchait des yeux autour de lui, lorsqu'il l'aperçut sur la cheminée^ prenant le frais dans un verre d'eau, où il n'était guère probable qu'elle se fût installée toute seule.

— Est-ce que vous avez perdu quelque chose? demanda malicieusement la jeune paysanne, prête à restituer l'innocent larcin.

— Non, répondit Claude... au contraire.

Cet ({ au contraire » était bête comme tout, mais la petite Robertin le trouva spirituel au possible.

Elle accompagna le jeune fermier jusqu'à la barrière qui fermait le clos, du côté de la grande route.

— C'est à mon tour de vous faire la conduite,, dit-elle en riant. ^

— Rentrez, Marguerite, rentrez... au revoir, et à bientôt. ♦

Ce fut ce soir-là que, pour la première fois de sa vie, Claude, habituellement peu mélomane, trouva des chants dans son cœur.

Le lendemain soir, après souper, Claude Francœur dit à sa vieille servante :

— Je sors, Pierrette ; tu ne m'attendras pas, je rentrerai tard.

— Mais, noffieu, il pleut dru comme grêle !

— Donne-moi le parapluie.

Et, armé d'un de ces vastes pépins de coton ou de soie rouge, — un des luxes du ménage normand — sous lequel aurait pu s'abriter toute l'arche de Noé, il gagna le chemin de Condé.

Condé était, depuis la veille, aux yeux du jeune homme, le roi des villages; il se souvenait bien, vaguement, qu'il y en avait d'autres, mais il les aurait tous vus disparaître sans trop de chagrin, pourvu que Condé restât.

De son côté, et à peu près à la même heure, Marguerite Robertin lissait sa longue chevelure blonde et la relevait en chignon sur la nuque.

Si naïve qu'elle fût, elle entendait très-bien l'intérêt de sa beauté et, à l'exemple des jolies filles du Bessin, remplaçait habituellement le haut bonnet cauchois, parure des grands jours, par une longue bande de batiste

blanche coquettement relevée en ailes de papillon sur le sommet de la tête.

Du reste, Marguerite ne se serait pas faite plus pimpante que les autres jours, qu'elle aurait encore attiré Tattention, car, le costume à part, toute sa personne semblait être en fête. Aussi, lorsqu'elle vint s'asseoir, avec son rouet, à côté du lit où s'impatientait le blessé, celui-ci, lui demanda en l'honneur de quel saint elle s'était attifée plus que de coutume.

— En l'honneur d'aucun, père, répondit la jeune fille; mais les veillées sont ouvertes ; il peut nous venir du monde.

— Les écluses de là-haut sont ouvertes aussi, reprit le vieux père.

— On ne peut pas savoir... J'ai idée que nous aurons de la visite.

— C'est égal, fillette, il faudrait avoir le diable au corps pour...

Mais la phrase n'était pas achevée que basculait le loquet de la porte sous la main de Claude.

— Quel bon vent t'amène? demanda cordialement le bonhomme au jeune Francœur.

— Le vent du plaisir et de l'amitié, maître Robertin.

— Allons, tant mieux !

— Je m'ennuyais chez moi ; et comme, hier, je me suis trouvé heureux ici, au milieu de vous tous, j'y reviens aujourd'hui. Si je vous gêne, vous n'avez qu'à le dire.

■ — Nous gêner? veux-tu bien te taire?

— Il pleut à verse, pas moins...

— Oui, Pierrette me Ta dit.

— Gomment! Pierrette te Ta dit!... Tu t'en es sans doute bien aperçu toi-même?

Claude regarda ruisseler ses guêtres, comme pour s'asîurer qu'on ne l'induisait pas en erreur.

— C'est bien à toi d'avoir bravé les mauvais chemins, reprit le blessé.

— Je ne serais donc pas un homme, s'il suffisait de [quelques gouttes d'eau pour m'empêcher d'aller voir [es gens qui ms vont! Il n'y a pas de risque que je fonde comme un morceau de sucre.

— Tu es bien le fils de ton père, rude au mal et de solide amitié comme lui... Si nous faisions une partie [le piquet, garçon, ;s)Our passer le temps?

— Oh! pour moi, maitre Robertin, le temps passerait bien sans cela... Mais, du moment que cela peut vous être agréable...

— Tu sais le piquet, n'est-ce pas?

— Mon père me l'avait appris dans les derniers temps de sa vie, lorsqu'il ne pouvait plus sortir, ni aller aux assemblées.

Pendant ce temps, Marguerite avait dressé une petite table, à portée du blessé, puis elle avait repris son rouet, assise presque en face de Claude.

Aussi, le jeune homme était-il beaucoup plus occupé d'elle que de ses cartes ; il faisait école sur école, oubliant les quintes, les quatorze, et n'annonçant jamais que la moitié de son jeu.

Le vieillard riait de bon cœur, et profitait sans scrupule, avec une générosité toute normande, des fautes de son innocent adversaire.

Mais Claude s'embarrassait peu de perdre, car il s'apercevait qu'il gagnait d'un autre côt^.

La petite lleur bleue trônait toujours sur la haute cheminée. Marguerite en avait même renouvelé l'eau, sans a\oir l'air de remarquer que Claude la regardait faire.

Marguerite avait été tout simplement en pension chez

les sœurs; mais ces charmants manèges sont tellement innés chez la femme qu'ils se développent n'importe où.

— Cela fait que ta toilette aura au moins servi à quelque chose, dit le père Robertin à sa fille, au moment où celle-ci offrait à Claude le coup de l'étrier, sur un petit plateau.

Claude interrogea le bonhomme du regard, comme pour avoir Texplication de cette phrase.

— Oui, continua le blessé, elle s'était fourré dans sa petite tète qu'il viendrait du monde' pour la veillée... par un temps pareil! Aussi, je ne l'avais jamais vue si actionnée à se faire brave! Enfin, heureusement que tu es venu, toi, et qu'elle n'en a pas été entièrement pour ses frais !

Marguerite devint rouge comme une cerise, et il sembla à Claude qu'on lui versait du baume dans le cœur.

Au moment du départ, Robertin dit à son jeune ami, en manière d'adieu :

— Garçon, quand tu t'ennuieras chez toi, n'oublie pas que tu as, ici, ta place réservée au feu et à la table.

— Merci, père Robertin. Le chemin de chez vous m'est trop gai à prendre pour que je l'oublie de sitôt.

Comme la veille, mais un peu plus loin que la veille peut-être, Marguerite fit la conduite à Claude.

— A demain, lui dit-elle naïvement en le quittant. Le jeune fermier fut exact au rendez-vous. Cette fois,

il apporta à Marguerite un oiseau de luxe, une tourterelle blanche qu'il avait apprivoisée.

Ce fut une grande joie pour Marguerite, et une joie plus grande encore pour Claude de voir l'accueil fait à son présent.

Le dimanche suivant, il vint à la me55G à Condé, et

fut naturellement se placer au banc des Robertin. 11 va sans dire qu'il passa la journée avec eux.

Après un certain temps de ces assiduités, rorphelin put croire qu'il avait retrouvé une famille, tant on l'entourait de sollicitude et d'affection.

A la vérité, Claude payait largement ses dettes de cœur. Il rendait à tous et en gros ce qu'il recevait de chacun en détail. Le brave garçon réussissait toujours, par quelque surprise agréable, à transformer en belles heures de récréation la monotonie habituelle de ce jour où Dieu a voulu qu'on se reposât, mais non pas que l'ennui fût un autre genre de fatigue.

C'était, selon le temps, des promenades aux environs, des goûters sur l'herbe, des lectures instructives et amusantes.

Selon l'habitude prise, dès le premier jour de leurs relations, Marguerite, quand sonnait l'heure de se quitter, continuait à faire au jeune homme une conduite de plus en plus prolongée.

Un soir, au retour d'une de ces absences Robertin dit à sa fille:

— D'où viens-tu donc, Marguerite?

— De reconduire Claude, père.

— Mais il y a une heure qu'il est parti.

— C'est que nous sommes d'abord allés jusqu'à l'église, puis il m'a ramenée ici, puis je l'ai de nouveau accompagné, et le temps s'est ainsi passé en allées et venues.

— Tous aviez donc beaucoup de choses à vous dire ?

— Mon Dieu, oui et non.

— Est-ce que Claude te parle ?

Se parler est, dans nos campagnes normandes, le synonyme de se fuivp ]n mnr.

— On le dirait, père, répondit Marguerite.

— Et, à toi, te revient-il ?

— Il m'est bien avenant.

— Si je lui en touchais deux mots?

-— Rien ne presse, mon père; attendons.

— Gomme tu voudras.

Telles étaient la confiance mutuelle, la droiture de cœur de ces honnêtes gens !

Un père plus civilisé aurait cru devoir prémunir sa fille contre les embûches de l'amour et l'environner de bastions; une fdle moins ingénue attrait mis quelque sourdine à ses impressions. Mais comment redouter le mal quand on n'y croit pas?

A quelques jours de là, un soir, en serrant, au départ la main du père de Marguerite, Claude lui dit :

— Maître Robertin, il faut me promettre de venir dimanche, avec tous vos gens, à la messe à Chamblay.

— Tu sais, garçon, je n'aime pas beaucoup me déranger, objecta le bonhomme.

— Si vous refusez, vous me ferez de la peine.

— Cela suffit, reprit le vieillard, n'ajoute rien de plus et compte sur nous... Je serai même bien aise de visiter ton bien et de voir de mes propres yeux, si, depuis la mort de ton père, il a dépéri ou gagné en tes mains.

— Vous serez content, père Robertin.

Pour faire honneur à ses hôtes, Claude Francœur avait invité, du même coup, quelques-uns de ses amis. Or, en Normandie, inviter un ami, c'est inviter, à la fois, toute la maisonnée. Le mari ne va jamais en fête sans sa femme, la femme sans ses enfants, les enfants sans les grands parents, directs ou collatéraux, qui, d'habitude, les soignent, et dont toute famille est habituellement surchargée. Quatre invitations, total : un demi-cent de personnes à table.

LE ROMAN D'UNE PAYSANNE li

Dès six heures du matin, toute la ferme était en grand émoi. La Gervaise était naturellement venue donner un coup de main à Pierrette. Quelle razzia dans la bassecour et dans le colombier! Toutes les bêtes à plumes et à poil en réquisition! Le verger au pillage! Rustaud par voies et par chemins! Tranquille sur les dents!

Dès la veille, lamphitryon était allé à Caen se munir des pièces de résistance et dévaliser quelques pâtissiers: des montagnes de viandes sur des promontoires de gâteaux.

Depuis la mort de ses parents, c'était la première fois que le jeune homme traitait^ et il mettait naturellement toutes ses voiles dehors.

A la cuisine, trois broches tournaient, superposées sur les hauts chenets à crans. Ajax aurail pu faire rôtir ses bœufs devant ce vaste foyer renouvelé des repas d'Homère. Pendue à la crémaillère bouillonnait une immense marmite. Les cuivres étincelaient, les bûches craquaient, les flammes pétillaient.

Dans la grande salle, une table, à rallonges, et sur cette table, le linge des grands jours, aux senteur* diris, dont les ménagères font leur gloire.

L'argenterie, la porcelaine, les verres étaient un peu de toutes les paroisses, mais l'aspect n'en était que plus pittoresque; cela provenait, depuis plusieurs générations, de cadeaux aux anniversaires, d'achats faits dans les foires des environs, de lots gagnés aux assemblées.

Le vieux Robertin avait servi; il ne connaissait que l'heure militaire. Aussi entrait-il, avec sa famille, dans ré5lise de Chamblay, au moment où le premier coup de cloche annonçait la messe.

Marguerite trouva à la place qui lui était destinée, dans le banc des Francœur, un beau livre d'heures portant ses initiales. La jeune fille n'osa pas se retour-

lier poiii* remercier Claude du regard; mais ce dernier la vit s'abimer en Dieu, le front dans les mains, et il put en induire, sans trop de présomption, qu'il était peut-être pour quelque chose dans les confidences que sa jolie payse faisait au Seigneur.

L'office terminé, on se rendit au presbytère pour y attendre monsieur le curé, à qui, de coutume immémoriale, on réserve toujours, au village, la place d'honneur dans les réunions de famille.

Le pasteur ofTrit son bras à Marguerite — ce qui avait sa signification au point de vue des projets que nourrissait Claude — et prit la tête du cortège. Les autres suivaient par groupes et à distance.

Aucune parole sérieuse n'avait encore été échangée au sujet d'une union probable; cependant, il y avait « du mariage dans Fair ». Les malins clignaient de l'œil ; les commères se souriaient de cet air capable et discret qui signifie : « On sait ce que parler veut dire. »

Bien entendu que tout le village était aux portes et se demandait quelle était cette jeune fille à qui M. le curé faisait si grand honneur. 11 y avait là de quoi défrayer les commérages de la semaine entière.

Les paysannes s'attachaient curieusement à évaluer l'étrangère, comme toilette d'abord et comme femme ensuite. Mais, sous ce double rapport, Marguerite pouvait défier toute critique.

La jeunesse, l'innocence, le bonheur rayonnaient sur son charmant visage ; elle était mieux que belle, elle était émue, gracieuse et jolie.

Sa mise était d'une simplicité exquise: une robe blanche sous une mantille noire ; de longues mitaines en dentelles voilaient à demi ses bras, qu'une petite maîtresse — de celles qui aiment à n'avoir que le souffle i — aurait peut-être trouvés d'un éclat trop vif. D'étroits

souliers de prunelle, à lisérés et à bouffettes roses, faisaient valoir un pied bien cambré. Rien de plus modeste à coiip sûr; mais, en revanche, elle portait fièrement son haut bonnet cauchois aux larges ailes, aux plis et replis innombrables et tout entier en point d'Angleterre. Tout le luxe des Robertin s'était concentré dans cette œuvre d'art. Marguerite avait là, sur la tête, de quoi payer un lopin de terre. Aussi, les femmes de Chamblay y avaient-elles regardé tout de suite ; c'était le point de repère le certificat d'origine, la base de l'appréciation générafe... Et, quant à la valeur de ce précieux couvre-chef, il n'y avait pas une jeune fille, sortant de poupée, qui, par livres, par sous et deniers, fût capable de s'y tromper.

En fait de bijoux, rien qu'une épingle fixant le bonnet, et de longues pendeloques d'or qui avaient appartenu à sa mère.

A la main, le livre d'heures que venait de lui offrir Claude, d'une façon aussi discrète que charmante.

Ainsi parée, dans ce milieu champêtre, toute rose d'émoi, toute palpitante d'un bonheur contenu, toute fière de l'honneur que lui faisait M. le curé, mesurant timidement son pas léger sur la marche lente du vieillard dont elle osait à peine frôler la soutane, Marguerite était adorable.

Accidentellement l'essuscité, et passant par là d'aventure, W'atteau n'eut pas manqué de vouloir la peindre. Pour ce faire, il lui aurait ôté sa mantille, il aurait retroussé sa jupe, et, du fard sur la joue, une mouche au coin de l'œil, la houlette à la main, le champeau campé sur l'oreille, il eut ajouté une paysanne de convention à toutes celles dont il a peuplé les trumeaux du siècle dernier... Eh bien, c'eut été dommage I Non pas que je veuille dire du mal de Watteau, pas plus que de Boucher ,

de Greuze, de Mignard, mais parce que rien ne saurait valoir, ni remplacer cette candeur et cette grâce modeste dont la fille de Robertin était une si touchante expression.

— Le gars n'est pas bien à plaindre, se disaient les amis de Claude.

— Elle est pas mal avenante, estimaient les mères et les filles à marier ; mais trop petite...

— Trop maigre.

— Ça manque d'estomac.

— Je gagerions qu'elle est poitrinaire.

— - Elle ne porterait pas tant seulement un demi-sac de blé au moulin.

— Fallait pas sortir de Ghamblay pour trouver mieux que ça.

On se mit à table à midi.

A deux heures, non-seulement on mangeait encore, mais il était question de boire le coup du milieu pour faire ce que les Normands appellent un trou, et se remettre ainsi l'appétit à neuf.

Ce fut ce moment que, sous le prétexte d'aller chanter les vêpres, qui ne sonnaient pas encore, le digne

vieux curé choisit pour se retirer. Il avait voulu donner publiquement un témoignage d'estime à son jeune paroissien ; m'ais, ce but atteint, il aurait craint, en prolongeant sa visite, de paralyser la gaité des convives toujours un peu bruyante ; peut-être même aurait-il eu à entendre, et partant, à tolérer, vers la fm du repas, quelques propos plus légers qu'il ne convenait, et auxquels le plus simple était de se soustraire par une fuite prudente.

L'assemblée se leva en masse pour reconduire le pasteur jusqu'au détour du premier chemin. Ce qui, d'ailleurs, devait contribuer à creuser davantage encore le trou en question.

— Amusez-vous bien, mes amis, dit-il en congédiant son escorte ; mais, surtout, ne vous grisez pas.

L'opinion était unanime sur la première partie de ce programme, mais elle était partagée sur la seconde.

Puis on se remit à table, on mangea beaucoup, on mangea longtemps, on mangea encore, on mangea toujours, et ce fut ainsi que se réalisa ce miracle de contenants plus petits que leur contenu.

M. de Bussières n'était pas là, mais il était digne d y être.

Après le café, Claude proposa d'aller respirer un air plus exclusivement chargé d'oxygène et dont les poumons de l'assistance devaient avoir grand besoin.

On visita tour-à-tour les prairies et les culture» du jeune fermier.

Et les pronostics d'aller leur train :

Le blé serait riche, le lin serait maigre, les foins ne rendraient pas, et cent autres oracles que pouvaient démentir une seule nuit d'orage ou quelques jours de soleil.

Ali 1 la grosse affaire que le temps poni l'agriculteur l

A la ville, on s'en occupe pour se dire : « Irons-nous, au bois? mettrons-nous telle robe? Fi ! la vilaine boue ! Oh ! l'atroce poussière î » Tout le résultat est là.

Dans les campagnes, c'est le pain et le bien-être, c'est l'abondance ou la disette, une question de vie ou de mort.

En rentrant, on visita les étables et les écuries ; le vieux Robertin voulait tout voir.

L'inspection finie, il attira le jeune homme à lui, et lui donna une cordiale accolade.

— Mon cher Claude, dit-il, j'ai le c'œur plein de contentement; tout marche ici à souhait. Tu sais que je m'y connais. Ah I si ton brave homme de père pouvait revenir et voir tout cela!

Restait à visiter le jardin, pittoresquement encadré d'une haie de roseaux.

Le hasard, — prémédité peut-être, — voulut que Marguerite et Claude formassent l'arrière-garde. L'un des deux marchait plus lentement que l'autre ; lequel? Je ne sais; toujours est-il que Vauti^e ralentit à son tour le pas, et qu'ils se trouvèrent bientôt cheminer côte à côte, à une honnête distance de toute oreille importune.

Tout d'abord, ils ne trouvèrent rien à se dire. Quelquefois, ils échangeaient un regard, mais, si expressif qu'il fût, ce n'était pas encore là ce qui pouvait éclaircir la situation.

Cependant, quand le jeune homme eut fait une suffisante provision de courage, il se hasarda à prendre la main de sa compagne, et lui dit d'une voix émue :

— Marguerite, vous plairiez-vous ici ?

— Claude, balbutia la jeune paysanne toute tremblante, je crois deviner ce que vous voulez me dire.

— Marguerite, je vous aime ; voulez-vous être ma femme?

— Yous avez un bien beau butin, Claude ; le mien ne pèserait pas^ lourd à côté du vôtre...

— Marguerite, si vous ne possédiez rien au monde, absolument rien, je vous aimerais tout autant ; tandis qu'une autre, aurait-elle cent lieues de terre à m'apporter, ne me plairait pas.

— Claude, voilà de bonnes paroles bien douces à entendre... mais...

— Ce qui m'a tout de suite pris le cœur, continua le jeune fermier avec^une ardente expression de tendresse, c'est votre bonté, votre humeur qui est toujours la même, votre vaillance au travail. *

— Je ne mérite pas tant d'éloges, Claude.

— Enfin, c'est vous que j'aime! C'est vous, telle que vous êtes ! C'est vous tout entière !

— Vous ne me connaissez peut-être pas encore bien.

— Oh ! que si ! Nous nous parlerions pendant dix années, que je ne vous connaîtrais pas mieux... et, quant à vous aimer davantage, ce n'est pas possible... Yous ne me connaissez donc pas assez, vous, Marguerite?

— Si, bien, Claude.

— Alors, c'est que je ne suis pas à votre goût comme cela?

La jeune fdle ne répondit rien.

Ilscontinuaient de marcher lentement, la main dans la main, et marquant, pour ainsi dire, le pas sur euxmêmes.

Claude reprit bientôt, avec une nuance de tristesse :

— Yous ne voulez donc pas me répondre, Marguerite?

— Si, Claude, et plutôt deux fois qu'une. C'est ma langue qui ne veut pas tourner... Tenez, pour parler clair et sans paroles, embrassez-moi...

Et, toute rougissante, tout émue, elle tendit à Claude sa joue veloutée comme une pèche.

C'était le baiser des fiançailles.

— Mais, nous voilà seuls ici, ajouta-t-elle ; allons rejoindre notre monde.

Ils furent bientôt au jardin, et la première chose que fit Marguerite, ce fut de se jeter au cou de son père.

— Quelle mouche t'a donc piquée? demanda le vieux Robertin: je ne t'ai jamais vue comme cela; tu m'étouffes, fillette !... Bon ! voilà des larmes à présent! ... Ils sont bien capables de s'être chamaillés... Est-ce que ce vilain Claude t'aura dit quelque chose de désagréable? Ahl mais, c'est que cela ne m'irait que tout juste, ajouta le bonhomme en souriant.

Marguerite se hissa jusqu'à l'oreille du vieillard, et lui dit d'une voix très émue, quoique ferme :

— Père, voulez-vous de Claude pour votre gendre?

— Voilà donc les paroles de l'air, s'écria Robertin ; je me disais aussi : il doit y avoir une anguille sotis roche.., mais, avant de te répondre, ma fille, il serait peut-être prudent de savoir si Claude veut de toi pour sa femme.

Le jeune homme fit un pas en avant.

— Père Robertin, dit-il, j'aime Marguerite, et Marguerite m'aime ; donnez-la moi; je vous promets de la rendre heureuse.

Tout le monde entourait le bonhomme et les deux jeunes gens. Quoiqu'elle fût prévue, on attendait avec impatience la décision du père de famille.

— Écoute-moi, garçon,, dit Robertin après une courte pause : sur ce que je viens de voir, si tu n'étais que le cultivateur, le simple ouvrier de ton bien, je me dirais : « Yoilà un gaillard rangé, économe et qui n'a pas froid aux mains; avec lui, ma fille sera toujours sûre d'avoir

une miche de pain dans la huche, » et je répondrais sur-le-champ à ta demande par un oui bien net. Au lieu de cela, tu travailles ta propre terre, ce qui est encore mieux; alors, je ne vois pas pourquoi je bouderais le sort, en trouvant que le marié est trop beau... Et puis, le père Robertin a bien aussi quelques bons vieux louis qui ne doivent rien à personne... sans compter Tavenir.

Marguerite sauta de nouveau au cou de son père.

Claude serra cordialement la main du vieillard, mais sans lui rien dire, car sa voix était absente pour cause d'émotion.

— Allons, mes enfants, échangez vos gages, dit le vieillard; j'y donne mon aveu.

Cette naïve coutume de se lier ainsi, par un don réciproque, si simple qu'il soit, est touchante au possible ; elle ne manque pas non plus de grandeur, et les Normands y mettent une sorte de solennité. Elle est, en quelque sorte, ce que la communion blanche est à la première .communion. Ce n'est pas encore tout à fait comme si le notaire y avait passé, mais bien peu s'en faut. Aussi, est-il bien rare qu'on se dédise.

Claude ouvrit une petite boîte maroquinée, et y prit une longue chaîne, dont il enguirlanda, à plusieurs tours, le cou de sa fiancée. A cette chaîne pendait unecroix, dite à la Jeannette, surmontée d'un cœur : le tout en or et de très-bon goût. Cela s'appelait autrefois un esclavage.

— Voici mon gage, dit Claude.

Marguerite sortit de sa gorgerette un médaillon, d'où elle exhuma la campanule bleue que le jeune homme n'avait pas osé lui offrir, quelques mois auparavant, mais qu'il avait mis tant de bonne volonté à se laisser orendre.

— Voilà le mien, reprit-elle.

La pauvre petite fleur était bien fanée, bien pâlie, bien recroquevillée, mais elle témoignait d un culte si assidu, que Claude en fut le plus heureux homme du monde.

— A la Saint- Jean la noce î dit le père Robertin ; elle se fera chez moi, et je compte bien y retrouver tous les amis qui sont ici en ce moment.

— A la Saint-Jean ! répéta tristement Claude Francœur ; dans trois mois !

. — La belle afl*aire, garçon! ne dirait-on pas qu'il s'agit de l'éternité î

— Pourquoi pas à Pâques? demanda le jeune homme.

— Parce que... parce qu'il me faut plus de temps que ça, si tu veux absolument le savoir, pour m'habituer à ne plus voir ma fille. Je suis charmé que tu l'aimes, mais il m'est bien permis de l'aimer aussi, sacrebleul

— Papa, dit Marguerite d'une voix caressante, en croisant ses peiites mains autour du bras de sou père, nous irons vous voir souvent, bien souvent... tous les dimanches d'abord.

— Ah! voilà mademoiselle qui s'en mêle aussi! Tu es donc bien pressée de me quitter?

— Mais cela ne s'appelle pas se quitter... Ce que j'en dis, moi, c'est à cause de Claude, qui était tout à l'heure si joyeux, et que je vois tout triste.

— Ta donc pour Pâques! consentit Robertin. Toute réflexion faite, le plus tôt sera le mieux, car je ne crois pas que vous fassiez grand'chose de bon jusque-là.

Le mariage de Claude Francœur et de Maruucrito Robertin fut en eftet célébré, au village do Coudé, le jeudi avant le dimanche de Qimsiniodn,

Il y a environ quatre ans que Claude et Marguerite sont mariés; quatre ans qui se sont envolés comme un rêve, dans le calme le plus uni, dans la plénitude du bonheur.

Nous sommes %n avril. Le printemps commence à rire sous les jeunes pousses des haies et dans les fleurs, de quelques pommiers précoces.

Marguerite, le bonnet au vent, la jupe retroussée, vaque aux soins du ménage, tout en répondant de la parole, du regard ou du geste, aux gentilles agaceries d'une petite fille de trois ans, qui la suit, pas à pas, de la maison à la laiterie, de la basse-cour au colombier, de la buanderie au jardin, sans jamais se plaindre, ni se lasser.

Cette blondinette s'appelle Modeste : un joli nom qui promet. Elle est rose et blanche, gracieuse comme une chatte dans toutes ses évolutions. Modeste commence à être un soupçon de femme; trois ans, pensez donc! Elle veut tout savoir, elle interroge : — « Pourquoi ceci? comment cela? » — et il s'agit de trouver de«i raisons à donner.

— Petite maman, dit tout à coup le baby dans son langage encore indécis, voilà Gervaise.

Gervaise arrivait en effet, tenant par la main le petit Christian de Bussières, un jeune camarade que Modeste avait déjà eu l'occasion d'apprécier souvent, et dont elle saluait toujours la venue par de joyeuses acclamations.

Christian avait trois ans de plus que Modeste. C'éta' t un bambin d'une jolie venue, espiègle, décidé, joufflu comme une reinette et faisant honneur à celle qui l'avait nourri.

— Vous désirez quelque chose, Gervaise? demanda Tyjme Francœur, habituée à ne jamais voir sa voisine qu'en solliciteuse.

— Oh! rien qui presse; je viens seulement vous prier de fixer le jour où Claude pourra prêter à mon homme un de ses attelages pour labourer notre champ.

— Pour ça, mère Gervais, Claude seul pourra vous répondre ; revenez ce soir à la brune, vous le trouverez. Si vous avez besoin chez vous, je ferai votre commission, et Pierrette ira, demain matin, vous rendre réponse.

— Je ne veux pas déranger Pierrette ; mes jambes sont plus jeunes que les siennes ; ce soir, je donnerai un coup de pied jusqu'ici.

— A votre volonté. Et vos affaires, Gervaise, comment vont-elles?

Cette demande manquait de prudence, car, déjà trèsloquace de sa nature, la paysanne ne tarissait plus lorsqu'on la mettait sur cet interminable chapitre.

— Ne m'en parlez pas! aclieva-t-elle après une longue série de jérémiades. Enfin, que voulez-vous! Il faut bien prendre le temps comme le bon Dieu nous l'envoie. Pourtant, je mentirais si je disais que je n'ai pas eu dô

chance avec ma basse-cour. Il y a aussi la Marie- Jeanne, que M™'' de Bussières m'a donnée, et qui n'est plus seule dans son étable ; mes chèvres sont bonnes laitières, et les bourgeois de Bratteville ne chôment point de fromage...

— D'après ce que vous dites là, Gervaise, vous auriez tort de vous plaindre.

— Je ne me plains pas, ma voisine; ça pourrait être pire; mais, pensez donc, quand on a tant de marmaille à élever 1... Enfm, c'est égal, je dois toujours une fîère chandelle à la mère du petit, et s'il n'en fallait brûler qu'une douzaine pour que la bonne Vierge lui rende la santé...

— Elle est donc toujours malade, cette pauvre chère dame? interrompit Marguerite.

— Oui, répondit Gervaise , elle va toujours tézitézant. Sa figure, à ce que m'a dit mon homme, qui va toutes les semaines au château avec le frère de lait de Christian, est blanche comme un cierge de la Chandeleur.

— Vous n'allez donc pas à Saint-Martin avec le petit?

— Jamais, ma voisine; ça m'est défendu. Dans les commencements, M™^ de Bussières venait elle-même, autant que son état maladif le lui permettait : mais, plus elle va, plus elle souffre, et plus ses visites deviennent rares... Ah! la bonne dame I Savez-vous, Marguerite, qu'elle m'a aussi donné un porc : un porc! C'est la joie et la santé d'une famille... la femelle s'entend!

Gervaise se rencontrait là, sans le savoir, avec Toussenel, le spirituel et galant auteur du Monde des oiseaux, lequel pose en principe que, dans toutes les races, la notre y comprise, la femelle est l'être privilégiée, la créature forte. Peut-être est-ce vrai ; peut-être,

pour ne parler que de l'espèce la plus noble, beaucoup de jolies femmes se Tavouent-elles à elles-mêmes; mais je ne les ai jamais entendues l'avouer tout haut.

— Quelle privation pour cette pauvre mère de ne pas avoir son enfant auprès d'elle ! reprit tristement Marguerite.

— Surtout un enfant si bien venu, ma voisine, si gai, si attrayant! Ce n'est pas lui qui se laisserait lurer; il est déjà malin comme un singe. M'est avis que, pour tenir si loin d'eux un chérubin qui serait la joie du logis, faut qu'il y ait quelque anicroche... Ah! Seigneur, quand je pense que, d'un jour à l'autre, on peut venir me le reprendre, mon sang ne fait qu'un tour.

— Vous l'aimez bien, ce cher petit, mère Gervais?

— Si je l'aime! Et puis trente francs par mois, sans compter chaque dent que la mire me paie comme la première, songez donc, ma mignonne!... mais, regardez, continua-t-elle, regardez par plaisir comme CJiristian et la petiote s'accordent bien ensemble ! Dieu ! la belle enfant que votre Modeste ! et qu'elle pousse drument! Ce n'est pas l'embarras, elle a de qui tenir.

La jeune femme de Claude rayonnait d'orgueil maternel.

— Et saine comme l'œil, fraîche comme une pousse d'avril. Après ça, ajouta Gervaise avec un soupir, vous me direz : a Rien ne lui manque; elle a tout à gogo. )) Si mes enfants avaient cette mine-là, je serais bien fière aussi, allez, ma voisine... Enfin, que voulezvous? A chacun son lot.

Puis, s'adressant à l'héritier des Bussières :

— Allons, mon garçon, allons-nous-en.

Modeste et Christian étaient assis, au milieu de la salle, sur un tapis encombré de joujoux.

Sans doute que cette place et ce voisinage de poupées

plaisaient au petit bonhomme, car il répondit, sans même daigner regarder sa nourrice :

- Je ne veux pas m'en aller; je suis bien ici.

- Des vouloirs! Qu'est-ce que c'est que ca? Ahî bien OUI, .que je t'y prenne î Vite, en route, ou ie prends un siofî pour te donner des jambes.

Christian hésitait à obéir, lorsque Modeste tendit ses petits bras vers sa mère, et lui dit d'une voix caressanté :

- Maman, moi aussi, je ne veux pas .^u'il s'en aille.

- Bon î s'écria Gervaise, voilà l'autre qui s'en mêle, I a présent. Ah î les diables d'enfants !

-- Puisqu'ils se plaisent ensemble, mère Gervais, dit

a fermière, laissons-les jouer. Quand vous viendrez ce

tantôt causer avec Claude, vous emmènerez votre gar-

con,

Durant toute cette journée, la sympathie mutuelle des deux enfants ne fit que s'accroître. Modeste fit à thnsfan les honneurs de chez elle avec toute la gentillesse d une miette bien douée et ravie d'avoir un si charmant camarade. Après l'exhibition de sa fortune de .louets, elle lui présenla les compagnons habituels de ses jeux c est-à-dire ses chiens et sa chatte. Puis, assis suri herbe, ils procédèrent à une dînette rovale, composée de fruits, de gâteaux et de confitures. Ce pauvre petit riche de Christian ne s'était jamais trouvé <à pa- 1 ciiie leie .

Peu à peu les hôtes de ce coin de paradis, descendu sur terre, étaient venus prendre, bon gré mal gré, leur part du festin.

Ici, un coq audacieux piquait la tartine que Modeste portait à sa bouche.

Kt de rirp !

^i LE ROMAN D'UNE PAYSANNE

La tartine tombée, un dindon vorace sautait dessus à

coups de bec et achevait la victime.

Et de rire encore! ,

un chien lapait une assiette d'un seul coup de

langue. , .

Mon nananî criait Christian.

— Le gourmand 1 répondait Modeste.

Leur petit esto.ac plein, il s'agissait ^e -e o J pour les enfants, t^est l'instant propice; c e^tausi celui k„ peu de rrpos pour les gardiennes -g.«- 0" coucha les bSnbins dans le ™éme ^e-eau et ds firent leur méridienne entrelacés dans les bras 1 un de 1 autre.

Au réveil, nouveaux jeux, nouvelles courses, nouvelles tartines, et, surtout, nouveaux projets

Dis donc, insinua Modeste, si tu restais loujour,

ici'

'— Je veux bien, répondit Christian.

Et ils luèrent aussitôt soumettre à la maman cette fameuse idée qui venait de naître. .,.„,;„p .l'an-

Mais Marguerite ne prenait jamais 1-;»- -«^ ^^it cune décision, si peu importante qu elle fut. EUe a,.ai ainsi remonter toute autorité au chef de la famille, auel en usait d'ailleurs si bien que l'affection et le resîë filial de l'enfant ne pouvaient que s'en augmenter "^ !l Nous demanderons cela, ce soir, au père, repondit-

'"!: Sois tranquille, va, dit en manière f "eo-agement Modeste à son petit ami, papa dit toujours ou quand je l'embrasse, et je l'embrasserai tout plein fort .

""'^ ;ZZt ses deux mains mignonnes les joues de Ch ' ian, elle le baisa en pincettes sans plus de façon Chl-istian ne douta plus que le père ne se rendit a cette mimique éloquente.

A la tombée du jour, le souper prêt et le couvert mis, Marguerite prit un marmot de chaque mam pour aller, selon la coutume de chaque soir, à la rencontre de son

mari.

La Gervaise était venue les rejoindre.

\ peine avaient-ils fait quelques pas dans la poussière du chemin, qu'ils entendirent de loin un sifflement bien connu.

— Voici papa! s'écria Modeste.

En effet, on ne tarda pas à voir se détacher, dans la pénombre, la silhouette de Claude, suivi de son attelage

de labour.

Pendant que Francœur embrassait sa femme, — c'était toujours par elle qu'il commençait — les enfants s'étaient accrochés à ses jambes qu'ils essayaient d escalader, en répétant à qui mieux mieux : Bonjour, papa, bonjour, papa!

Gervaise, à son tour, donna le bonsoir à Claude. Les chevaux, machinalement arrêtés à l'exemple de leur guide, saluaient de leurs hennissements le voisinage de l'écurie.

Les chiens fêtaient à leur manière, en jappant et en gambadant, le retour du maître.

Claude interrogea Gervaise du regard. Ce fut Marguerite qui répondit pour la pauvre femme.

Nous connaissons déjà trop le jeune fermier pour le croire capable de refuser un service alors qu'il était en son pouvoir de le rendre. Cependant il ne confiait pas volontiers son attelage à des mains étrangères.

— Gervais a-t-il de l'ouvrage? demanda-t-il, à la solliciteuse, dans l'espoir de trouver un biais qui lui permit d'écouter son cœur, tout pu respectant ses scrupules de propriétaire.

— Oui, Claude, grâce au ciel ! répondit Gervaisè ; en ce moment, il est bien occupé.

— Alors, ça le dérangera de labourer son champ.

— Dame, c'est bien le moins.

— Une journée perdue, mère Gervais, c'est de l'argent de moins au bout de la semaine, et l'argent est rare. Réflexion faite, nous irons, un de ces matins, Tranquille et moi, bâcler la besogne. Ce sera l'affaire de quelques heures. Par la même occasion, nous ensemencerons votre champ. J'ai justement un blé de semence qui vous donnera, l'année prochaine, des épis dont vous me direz des nouvelles, après la passée d'août.

— Ah! Claude, s'écria Gervaisè, votre maison est toujours pour nous la maison du bon Dieu! S'il nous fallait mettre, au bout les uns des autres, tous les remerciements que nous vous devons, le chapelet en serait si Jong que, à nous tous, nous ne parviendrions jamais à l'égrener jusqu'au bout.

— Alors, autant ne pas commencer, mère Gervais. On doit s'entr'aider; je suis sûr que, à ma place, vous feriez comme moi. Donc, n'en parlons plus.

— Mais regarde donc, Claude, interrompit Marguerite, regarde donc comme le voilà gentiment guêtre?

— Oui, répondit le fermier en caressant les blondes chevelures des enfants, me voilà tout équipé pour monter au ciel; allons, mes petits anges, déployez vos. ailes, et en route vers le paradis.

— Tu sais bien que nous n'avons pas des ailes, dit Modeste en son langage enfantin.

— Eh! quoi, vous n'avez pas d'ailes? tiens, c'est vrai, je m'étais trompé... vous êtes tout simplement de petits démons. Vite, vite, dégagez mes jambes, que je me sauve! vous sentez le roussi... à moins que ce ne soit le

souper qui brûle, ajouta gaiement Francœur en faisant un pas vers la ferme, et, en ce cas, il serait plus que temps de se mettre à table.

— Ah! bon Jésus, que vous êtes heureux!

— Comment, mère Gervais, vous êtes encore là!

— Mon Dieu, oui; et demandez-moi pourquoi? je pleure comme une bête, rien qu'à vous voir et à vous entendre ; après ça, vous me direz : chacun pleure à sa manière... C'est un drôle de mélange, allez! Ça me porte contentement de vous voir tant de bonheur, et j'en pleure de joie ; ça me porte ennui de comparer mon ménage au vôtre, et j'en pleure de chagrin : arrangez-moi ça!... Allons, mon petit Christian, dis bonsoir et merci à tout le monde ; il est temps de regagner notre purgatoire.

Mais le bambin n'en étreignit que plus étroitement celle des jambes de Claude à laquelle il s'était cramponné.

— Papa, s'écria Modeste, comme elle l'avait fait le matin, je ne veux pas qu'il s'en aille.

-- Ah ! diable !

— Papa, reprit à son tour Christian, je ne veux pas m'en aller.

— Ah ! sapristi !

— Papa, nous voulons dormir dans le même dodo.

— Nom d'un petit bonhomme, voilà que ça devient sérieux.

— Je veux être ton petit garçon, ajouta Christian.

— Il me semble qu'ils veulent beaucoup de choses, dit le fermier.

Marguerite riait de tout son cœur.

— M'est avis, mère Gervais, dit Claude, que vous ferez sagement de nous tirer votre révérence.

— Comment! que je vous laisse mon fleu?

— Refuser à Modeste un si gentil camarade de lit, ce n'est pas possible; je serais un père sans entrailles.

— Mais...

— Vous n'êtes pas partie?

— Cependant, mon voisin...

— Vous n'êtes pas déjà loin?

— Je ne sais pas trop...

— Un mot de plus, mère Gervais, et je mets mon chien à vos trousses; gare à vos mollets!

— Alors, je me tais et je me sauve ! Demain, au matin, je viendrai vous débarrasser du mioche.

Mais, le lendemain, quand la bonne femme voulut emmener Christian, les enfants se montrèrent si malheureux, versèrent tant de larmes, ils prièrent si bien, qu'il fallut renoncer à les séparer.

Le lendemain, même désespoir, mêmes supplications.

Marguerite dit alors à Gervaise :

— Puisqu'ils s'aiment tant, laissons-les ensemble. Le troisième jour, la mère nourrice arriva chargée

d'une malle. Impossible de découvrir les enfants ; ils s'étaient cachés.

— Puisque c'est ainsi, dit Gervaise en riant, je ne viendrai plus vous redemander le petit ingrat. Quand il vous gênera, vous le renverrez. En attendant, voilà son butin, car ça en use des effets et du linge!

Peut-être bien que, sur le premier moment, la Gervaise s'en alla le cœur gros; mais nous nous rappelons qu'elle savait allier les sensations les plus disparates; aussi est-il permis de supposer que, toute tendresse à part, la perspective de toucher désormais des mois de nourrice sans avoir la peine de les gagner n'était pas précisément de nature à la désespérer plus que de raison.

Du reste, la chaumière des Gervais n'était plus aussi

misérable que par le passé; grâce aux bienfaits de Claude et de M™^ de Bussières, il y régnait maintenant une aisance relative. Débarrassée du petit baron, Gervaise allait pouvoir se louer, elle et ses quatre aînés, pour travailler aux champs; soit une trentaine de francs par mois ; Christian en rapportait trente autres. Gervais, de son côté, gagnait par semaine un écu de six livres. Tout cela ne faisait pas bien loin de cent francs par mois; or, au village, cent francs, c'est une somme.

Il n'y eut que le frère de lait de Christian — il s'appelait Guillaume — qui ne fut pas satisfait de se voir séparé de celui dont il avait toujours partagé le plus assidûment les jeux et les tartines.

Mais la Gervaise n'était pas femme à se préoccuper de si peu. Trop bénie du ciel, elle avait maintenant dix enfants, au lieu de huit, et toutes les économies, fût-ce celle d'une seule petite bouche, étaient bonnes à réaliser.

— Ces Francœur, disait-elle, ce soir-là, à son homme, c'est de biaves gens, tout de même; on n'en fait plus guère de cet acabit; nous en avons eu de la chance de les avoir pour voisins. Il fait toujours bon à vivre dans Tes entourages de ceux qui ont de quoi. Aussi, attends voir qu'ils aient jamais besoin de nousl Je ne le souhaite pas, mais Qs apprendraient alors de quel pied se mouchent les Gervais.

A l'heure du coucher, quand toute sa marmaille fut à genoux, après cette invocation qui terminait leur naïve prière : « Mon Dieu, conservez la santé à papa, à maman, à toute la famille. » Gervaise ajouta :

— Et aux Francœur I

— Et aux Francœur I répétèrent les petits.

— A l'avenir ne les oubliez jamais, mes chéris ; c'est è eux que vous devez d'être mieux nourris et mieux vêtus.

Ce texte fut désormais de fondation.

Puis, la bonne femme, voltairienne instinctive et sans le savoir, se dit à part elle :

— Si cette petite prière ne leur fait pas de bien, elle ne peut toujours pas leur faire de mal.

Par une tiède journée du mois d'août, M"'' de Bussières, condamnée depuis plusieurs mois à ne pas sortir, se sentit assez forte pour entreprendre, en voiture, le voyage de Chamblay.

Grand fut son étonnement de trouver la maison Gervais presque à l'abandon, c'est-à-dire à la garde d'un enfant de neuf ans, qui en surveillait cinq autres, dont le dernier encore au berceau.

— Où est ta maman, mon petit ami? demanda la ba- i ronne à ce respectable chef de tribu.

L'enfant n'avait aucun mot d'ordre ; il répondit un peu effarouché et en se promenant le nez sur la manche de sa chemise :

— Elle travaille aux champs.

— Et mon fils? Elle l'aura sans doute emmené avf^o elle?

LE ROMAN D'UNE PAYSANNE 6i

— Oh! non, madame ; Christian n'est plus avec nous depuis bien longtemps.

— Comment! Que me dites-vous là! Mais où est-il donc? demanda la jeune mère avec inquiétude.

-- Il est chez les Francœur ; il s'y plait mieux que chez nous... Je voudrais bien y être aussi, moi, chez les Francœur! on y mange toutes sortes de bonnes choses.

— Est-ce bien loin d'ici? Peux-tu me conduire?

— Pas bien loin ; je vas vous montrer le chemin de leur demeurance; il n'y a que le pré à traverser, et la passerelle du riolet.

Après avoir généreusement récompensé son guide, M°^^ de Bussières, impatiente et peu rassurée, se dirigea! aussi rapidement que le lui permettait son état de faiblesse, vers la riante demeure qu'on venait de lui désigner.

Avant d'ouvrir la claire-voie qui servait d'entrée à la cour de Claude, la baronne, légèrement oppressée, s'arrêta un instant, et promena dans cette cour un regard curieux.

Marguerite, en coquet déshabillé d'indienne, était assise sous les arbres de l'enclos, non loin de l'habitation; elle raccommodait une jaquette d'enfant que M"^'' de Bussières put reconnaître comme faisant partie du trousseau de son fils. A la droite de la jeune fermière, si près d'elle qu'elle n'avait qu'à tendre le bras pour y toucher, se balançait un large hamac, solidement fixé aux troncs de deux pommiers.

Dans cette couche aérienne sommeillaient Christian et Modeste.

Marguerite n'avait ni vu ni entendu s'approcher la visiteuse, inconnue pour elle.

Stella, une énorme chienne de berger, blanche comme

&t LE ROMAN D'UNE PAYSANNE

l'hermine, avait bien essayé de la signaler par un jappement sourd, mais sa maîtresse lui avait fait de grands yeux, en désignant le hamac.

Cela signifiait :

— Voulez-vous bien vous taire, Stella, et ne pas réveiller les petits I

Stella avait obéi, comme une intelligente bête qu'elle était.

Marguerite eut donc à réprimer un cri de surprise, lorsqu'elle vit tout à coup surgir à ses côtés, presque à l'état de fantôme, une élégante jeune femme, distinguée de traits et de tournure, mais si pâle que la blanche mousseline de sa robe s'en affaiblissait.

— Vous êtes madame Francœur, dit la baronne en saluant Marguerite avec un doux sourire.

— Oui, madame, répondit la fermière d'une voix un peu émue, je suis la femme de Claude Francœur et votre très-humble servante.

Puis, surmontant son embarras, elle ajouta :

— Quant à moi, madame, je n'ai pas besoin de vous demander qui vous êtes, attendu que, depuis plusieurs mois, j'ai sous les yeux votre portrait vivant. Tenez, poursuivit-elle en soulevant une sorte de moustiquaire qui entourait le hamac, regardez ce gentil vousmême...

En voyant son enfant si frais, si rose, si propret, si ferme de chair et si beau de santé, M™*" de Bussières tendit la main à Marguerite.

— Que je vous dois de reconnaissance! dit-elle ; oh! merci! merci!

Et, attirant affectueusement à elle la jeune paysanne rouge et confuse, elle lui donna un de ces longs baisers dans lesquels l'âme se fond touL entière.

Rien de gracieux et de touchant à voir comme le

tendre épanchement de ces deux femmes de conditions si différentes, et que le plus doux des sentiments, Famour maternel, réunissait autour du même berceau!

Christine regardait Marguerite avec des yeux ravis ! elle la trouvait be le de cette double beauté qui résulte de la pureté des traits et du rayonnement de Fâme.

De son côté , Marguerite contemplait avec une sympathie mêlée d'attendrissement cette mélancolique jeune femme, ravagée par la souffrance et par le chagrin. Ses yeux seuls vivaient; mais quels yeux divins! et surtout quels regards, plus doux qu'une caresse !

Le contraste était frappant : chez l'une, la richesse, le dépérissement, la fatigue de vivre ; chez l'autre, le travail, la santé, l'existence épanouie dans toute sa fleur, le bonheur paisible et presque parfait raconté par tout ce qui l'entourait : une belle thèse, vivante et palpable, à développer pour le moraUste.

Marguerite avait aidé la baronne à ôter son chapeau et sa mante. Elles ne s'étaient encore vues qu'un instant, et il leur semblait déjà qu'elles s'étaient toujours connues.

— Et, maintenant, dit la fermière, embrassons nos enfants.

— Quoi! les réveiller?

— Oh! n'ayez crainte, madame, ils ont un bon réveil .

— C'est égal, laissons-les dormir et causons. Je vais me contenter d'effleurer leurs joues, car mes lèvres sont impatientes.

— A votre volonté, madame.

Cette jolie tâche faite et refaite, la baronne reprit :

— Nous avons bien des choses à nous dire : expliquezmoi donc, chère belle, comment il se fait que Christian

soit installé chez vous, ce dont je suis d'ailleurs toute ravie ?

Marguerite raconta ce que nous savons.

— On verserait ici bien des larmes, si vous nous enleviez votre fils, ajouta la fermière lorsqu'elle eut fini.

M™° de Bussières n'avait jamais entendu parler des Francœur. Elle ne connaissait pas leur situation réelle, et, tout en voyant la jeune fermière entourée d'un certain bien-être, elle pouvait, elle devait même éprouver quelque scrupule à accepter ainsi, pour son fils, une hospitalité gratuite.

— Je ne serai pas si ingrate que cela envers la Providence, reprit-elle ; Christian perdrait trop au change. Toutefois, il me parait juste que nous prenions quelques arrangements. La rémunération doit suivre la peine ; non pas que j'espère la proportionner au service rendu ; mais...

— Chère madame, interrompit Marguerite, je vous en prie, ne parlons pas de ça! Ce serait nous ôter tout le plaisir, et, d'ailleurs, mon mari ne voudrait pas... La seule chose possible, le seul arrangement d'amitié est que nous restions comme nous sommes; Christian sera toujours censément chez les Gervais. Là, vrai, madame, ils ont bien besoin de la pension du petit....

— Mais, cher bon cœur que vous êtes, je ne pensais pas le moins du monde à la leur ôter ; seulement...

— Si vous voulez leur ajouter quelque chose... pour nous.

— Qui sera pour eux, n'est-ce pas? acheva la baronne en souriant ; oh ! avec le plus grand plaisir !

— Ce sera une bonne œuvre...

— Faite à vos dépens, ma toute belle.

— Mettons que nous la ferons de moitié.

Marguerite n'était pas Gervaise, il s'en fallait de tout point. Ce qui manquait extérieurement à la jeune fermière pour en faire une dame était peu de chose ; et quant à la fierté du cœur, aux délicatesses du tact, il ne lui manquait rien du tout.

La baronne le sentait bien ; aussi se demandait-elle avec un peu de honte ce que cette mère dévouée devait penser d'une femme qui se dégageait ainsi au profit des autres, du soin d'élever son fils.

De là aux confidences, il ne devait pas y avoir bien loin. M"° de Bussières raconta à sa nouvelle amie les chagrins intimes de son intérieur. Elle les lui raconta avec ménagement, en effarouchant le moins possible sa candeur, et pour la seule intelligence de la situation, comme nous l'avons fait nous-même par respect pour celles qui nous lisent.

— Vous le voyez, dit en terminant la désolée, je n'ai rien à attendre de la justice de mon mari. 11 y a des torts que le temps efface ; ceux de M. de Bussières s'aggravent par leur durée même; il a besoin que je paraisse coupable pour faire excuser sa propre conduite ; il aurait, demain, l'irréfragable preuve.de mon innocence qu'il la répudierait, pour ne pas se donner le démenti du passé.

Marguerite voyait trouble dans ces secrètes horreurs ; mais son cœur lui disait qu'elle avait là, desant elle, une femme pure et persécutée ; aussi, dans un élan de commisération touchante, prit-elle la main de la baronne, qu'elle porta pieusement à ses lèvres.

— Vous me croyez, vous, dit Christine, et je vous en remercie I M. de Bussières, lui aussi, me croit, j'en suis presque sûre; seulement, ainsi que je viens de vous le dire, il entre dans ses calculs de douter. J'ai donc le devoir d'interdire, autant que possible, à ce pauvre eii-

fant le toit paternel. Si votre désir de le garder reste le même, je le laisserai à vos soins jusqu'à ce qu'il ait l'âge d'entrer en pension...

— Tant que vous voudrez, chère madame.

— L'essentiel est que Christian n'ait jamais conscience de la conduite de son père, et que, à défaut d'affection, il lui garde au moins le respect.

En ce moment, une légère rumeur se produisit dans le feuillage des pommiers, et deux petites têtes sortirent du hamac.

— • Allons, Christian, mon mignon, dit Marguerite, ouvre tes beaux yeux, et viens embrasser ta maman.

L'enfant frotta ses paupières, se roula sur lui-même, et parvint à se mettre sur ses genoux. Une fois dans cette attitude, conquise à grand'peine, il promena sur les deux femmes un regard étonné, et, finalement, se jeta au cou de Marguerite, qu'il mangea de baisers.

De pâle qu'elle était toujours. M""® de Bussières devint livide ; et, s'étreignant le visage à deux mains, elle fondit en larmes.

— Voyons, chère madame, remettez-vous, dit vivement Marguerite ; si le petit est d'abord venu à moi, c'est par habitude ; vous savez bien que les enfants ne raisonnent pas.

— -Hélas! ma bonne Marguerite, — laissez-moi vous appeler ainsi, — ils ne raisonnent malheureusement que trop juste, car leur raison est de l'instinct, et l'instinct ne vse trompe pas. Comment me préfère rait-il à vous, moi une étrangère qu'il connaît à peine? Les soins de chaque jour venant de vous, c'est à vous qu'il les rétribue en caresses. Jl a raison, et je ne puis pas même lui en vouloir pour cela... Quand il sera grand, si Dieu me prête vie, je lui dirai tout, et il me rendra peut-être son

affection; mais, d'ici-là... Ah! c'est égal, il ^-ient, sans s'en douter, d3 me faire expier bien cruellement les torts de son père î

— Un p3u plus de courage, chère madame I Tous prenez du chagrin à plaisir. Ces soins que je lui donne, maintenant que vous voilà mieux portante, vous viendrez les partager aussi souvent que possible ; alors, il ne s'y trompera plus.

Et, déposant le petit garçon sur les genoux de sa mère en larmes :

— Allons, Christian, ajouta-t-elle gaîment, fais chaude fête à ta belle petite maman I Si tu savais comme elle t'aime, et comme elle vient de loin pour te voir! Embrasse-la fort, bien fort! Encore plus que ça! Ne sois pas honteux, mon chéri! montre-nous toutes tes gentillesses! Fais voir à ta maman que tu es un brave enfant, un vaillant garçon ! Attends, attends, Modeste va te prêcher d'exemple.

Elle prit la petite dans le hamac, l'installa à son tour sur les genoux de A[™° de Bussières, puis, du geste, de la voix, du sourire, avec un entrain charmant, elle les amena à déployer toutes leurs grâces mignonnes, toutes leurs enfantines naïvetés.

Maintenant, la baronne pleurait de joie, car elle ne s'était jamais trouvée à pareille fête.

Une partie de la journée s'écoula ainsi, heureuse et rapide, en jeux de toutes sortes, en caresses sans fin : quatre enfants au lieu de deux.

Et que de pleurs, que de faux départs, que de retours soudains, lorsqu'il fallut se quitter!

Se quitter! ah! le vilain mot... parfois si joli!

M™° de'Bussières promit de revenir, et elle tint parole dès le lendemain.

Celte fois, elle fit la connaissance de Claude, dont

elle put bientôt apprécier la droiture, le désintéressement et la loyauté. De même que sa femme, le jeune fermier portait sur son mâle visage le reflet de toutes ses précieuses qualités.

Durant toute la belle saison, la baronne put continuer ses visites sans interruption. Maintenant qu'elle avait conquis le cœur de son fils, elle ne pouvait plus s'en passer.

Quand vint Tautomne, elle dut compter avec ses forces, et ne plus entreprendre le voyage de Saint-Martin-des-Bois à Chamblay, que lorsqu'elles le lui permettaient.

Naturellement, dans ces intervalles, la maladie de la pauvre mère se compliquait de la désolation où elle était de ne pouvoir aller à la ferme.

Christine écrivait alors à Marguerite quelques lignes de regret.

Un jour, à la suite d'une de ces lettres, qui respirait un découragement profond, l'excellente Marguerite conçut la pensée d'aller porter à M°^® de Bussières la consolation qu'il lui était interdit de venir chercher elle-même.

Mais comment faire? Il ne pouvait être question a'aller au château braver la défense du maître.

Après y avoir longuement réfléchi, Marguerite écrivit le billet suivant :

« Chère Madame,

» Lundi, à deux heures, à l'endroit dit la Garenne, » où il y a une croix de pierre, derrière votre parc.

)) M. Francoeur. »

La jeune fermière connaissait les futaies de Saint- Martin-des-Bois pour y avoir passé à diverses reprises.

Elle s'était rappelé ces détails de la garenne et de la croix, jugeant que ce site isolé, à une simple portée de fusil du château, serait favorable à Tentrevae qu'elle préméditait.

Malheureusement, ce fut M. de Bussières lui-même qui reçut cette lettre des mains du piéton. Il la tourna et la retourna ; elle lui brûlait les doigts. Qui, diable! pouvait écrire à sa femme! Elle n'était en correspondance avec personne, de son aveu du moins. Il y avait assurément un mystère là-dessous. Il tenait peut-être la preuve qu'il cherchait depuis si longtemps. Enfer et vengeance! Le bon tour à jouer à cette médecine qui se prétend légale et accorde à la malice des femmes deux mois d'élasticité pour qu'elles vous trompent plus à l'aise !

Le baron n'était pas homme à respecter, en cette circonstance, le cachet d'une lettre; et, à vrai dire, beaucoup de maris eussent agi comme lui.

— • Francœur! se dit-il après avoir lu, je ne connais pas ce nom-là. Quelque freluquet qu'elle aura connu chez sa tante, avant son mariage. Un rendez-vous dans la garenne, à mon nez et à ma barbe, rien que cela! mais nous y serons trois, mon gaillard, et alors vous verrez un peu de quel bois je me chauffe! Ces imbéciles de médecins! C'est égal, l'ignorance a son bon côté, et, bien que je me doutasse de la chose, cela ne laisse pas que de vous porter un coup... Pourvu que ma digestion n'en souffre pas 1

M. de Bussières recacheta la lettre de Marguerite, et la laissa parvenir à son adresse, comme si elle n'avait pas été interceptée au passage.

Le lundi suivant, à l'heure indiquée pour le rendezvous, il était caché dans les taillis de la garenne, muni de deux pistolets ; car, malgré ses travers et quelques

goûts de bas étage, nés de Tinaction, de l'ennui, de rinutilité de sa vie, c'était après tout un gentilhomme de bonne souche, bien décidé à ne pas faire bon marché de son honneur outragé.

Un peu avant deux heures, il vit arriver Christine, faible, languissante, se traînant à peine, et jetant autour d'elle des regards défiants, comme si elle avait eu crainte d'être vue.

Elle cachait sous sa mante un paquet de petite dimension.

— Qu'est-ce que cela peut être? pensa le baron. Estce qu'elle me dévaliserait, par hasard, pour défrayer cet insolent monsieur de ses voyages sur mes terres? 11 ne manquerait plus que cela!

M"*^ de Bussières se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit au pied de la croix de pierre. Toute sa personne accusait la prostration, l'inertie; ses yeux seuls étincelaient d'espérance et ne quittaient plus le chemin par lequel devaient arriver Christian et Marguerite, car elle était bien sûre que cette dernière ne viendrait pas seule.

Le baron la contemplait de loin, à travers un épais feuillage.

-- Quel air d'innocence! se disait-il ; fîez-vous donc à l'enveloppe menteuse des femmes, à cette peau d'agneau immaculé qui cache des appétits de louve et des roueries de serpent ! Ma parole d'honneur ! on lui donnerait le bon Dieu sans confession...

Puis il ajouta, toujours mentalement, en regardant à sa montre.

— De mon temps, les hommes étaient plus exacts. Jamais, en pareille circonstance, je ne me serais permis de faire attendre une femme du monde. J'en suis pour ce que j'ai dit : C'est quelque croquant, quelque bel-

lâtre, qui se trouvera peut-être très-embarrassé de l'honneur que je vais lui faire d'échanger une balle avec lui... Il est capable de me faire manquer ma collation de trois heures et demie.

M. de Bussières se trouvait sans doute mal à l'aise, car il fit un mouvement pour changer de place. Le chien d'un de ses pistolets rencontra une branche d'arbre, et le coup partit, renvoyé d'écho en écho par toute la futaie.

Christine se leva d'un bond, et poussa un cri de terreur.

Le baron la rejoignit en deux ou trois enjambées, avant qu'elle eût le temps de s'y reconnaître, et lui mettant la main sur la bouche :

— Sur votre vie, madame, dit-il à voix sourde, pas un mot! pas un signe! pas un geste! je sais tout!

— Tout! répéta machinalement M™° de Bussières, plus morte que vive, en se laissant retomber au pied de la croix.

— Malheureuse! continua le baron, vous ne nierez plus cette fois! Je vais vous voir étalée dans toute votre honte ; car il va venir, n'est-ce pas? Je voulais vous surprendre, là, tous les deux ; le hasard en a décidé autrement ; mais, nous allons le laisser venir, et malheur à lui'!

— Au nom du ciel, monsieur, dit la jeune fennue d'une voix suppliante, quels sont vos projets? Qu'est-ce qu'il vous a donc fait?

— Comment! ce qu'il m'a fait?

— Je vous laisse bien tranquille ; je ne vous demande jamais rien pour lui ; je ne vous en parle même pas...

— En vérité, reprit le baron, pour oser me braver ainsi, madame, il faut que vous .lyez perdu I;» tèle. "u bien toute pudeur...

M""* de Bussières ne comprenait pas, elle ne pouvait pas comprendre. Au milieu de la bagarre, le paquet qu'elle avait apporté s'était étalé par terre ; des massepains, des gimblettes jonchaient le sol. Par habitude, tout en jetant feu et flamme, le baron s'était mis à en croquer quelques-uns.

— Hélas! dit Christine, je les avais apportés pour lui.

— Hein I fit le baron.

— Pauvre enfant ! il aurait mieux fait de ne pas naître.

M. de Bussières regarda sa femme ; pour le coup, il la croyait folle, et il oublia, un instant, les griefs qu'il croyait avoir.

Pendant ce temps, Marguerite, tenant Christian par la main, doublait Tangle d'un sentier, à quelques pas de là; à la vue d'un homme qu'elle ne connaissait pas, mais que, à son costume, elle prenait avec raison pour M. de Bussières, elle s'arrêta, ne sachant plus si elle devait s'avancer ou reculer.

Toute faible qu'elle était, M™° de Bussières eut un de ces accès de courage, fréquents chez les mères, lorsqu'il s'agit de sauvegarder leurs petits.

— Monsieur, dit-elle en se levant ^vec dignité, je ne faisais que vous mépriser; maintenant, je vous hais! Je vous défends de faire un pas vers cet enfant!... Si Dieu vous inflige la punition de douter de lui, c'est bien fait : vous ne méritez pas d'avoir un fils... mais il n'en est pas moins le mien...

— Quoi! balbutia le baron, c'est là le... le petit qui est en nourrice à... à chose?

— Avant d'arriver jusqu'à lui, acheva M"^" de Bussières, vous me marcherez sur le corps.

— Dieu m^en garde! reprit le irentilhommo font honteux de $on équipée.

LE ROxMAN D'UNE PAYSANNE 73

Et, très-enchanté, au fond, de n'avoir à tuer personne, il prit, en quelque sorte, la fuite, dans une direction opposée à celle que Marguerite hésitait à suivre.

Ridicule par son résultat, mais terrifiante dans la forme, cette scène n'en impressionna pas moins M™° de Bussièresà ce point qu'elle en fut réduite à garder le lit pendant quelques semaines.

Au bout de ce temps, il se produisit un mieux sensible dans son état : Tun des derniers jets de la lampe qui s'éteint.

Elle revint alors à Chamblay aussi souvent que possible ; e]]e ne se trouvait bien que là ; elle aurait voulu y vivre toujours. Christian s'était tendrement attaché à elle. Chaque jour, lorsqu'il faisait beau, il guettait son arrivée. Dès que la voiture de sa mère apparaissait au sommet de la côte, il appelait Modeste, et tous deux, lu'tant de vitesse, couraient à la rencontre de la chère désirée.

— Ah! ma bonne Marguerite, disait la jeune femme en se laissant adorer et dorloter — une rareté pour elle — si la vie a de grands déboires, qu'on ne mérite pas toujours, elle a aussi de larges compensations qu'on ne mérite pas davantage. Que serais-je devenue sans vous? Ici, j'ai au moins la consolation de voir grandir mon iils dans un milieu où il ne reçoit que de bons exemples et de saines leçons qui lui profiteront quelque jour... S'il m'était donné d'habiter près de vous, je guérirais peutêtre... Que j'aperçoive seulement, de loin, la feuillée de votre closerie, que j'entende la voix de nos chers enfants, et voilà que mes souffrances disparaissent comme par enchantement.

Selon la saison et la température, Marguerite installait la malade dans nn fauteuil , au coin du feu,

7i LE ROMAN D'UNE PAYSANNE

sous la haute cheminée, ou bien à l'ombre des pommiers, sur l'herbe de la cour.

On étendait devant elle le tapis aux jouets. Les enfants venaient s'y rouler, rire, folâtrer... Parfois une petite révolte, un cri séditieux, une grosse larme chaude qui perlait sur la joue comme une pluie d'orage sur une rose-pompon... Mais le bonheur est fait de ces contrastes.

Pendant ce temps, la jolie fermière préparait quelque friandise ; le parfum en arrivait de loin, tout plein de promesses.

Si l'on était sage, c'était une récompense.

Dans le cas contraire, c'était un appât à faire valoir, une palme à conquérir, un motif pour qu'on ne fût plus méchant.

Ah! le bon temps', le joli temps 1 l'heureux temps'.

Cette douce intimité, tour à tour interrompue et reprise, selon que M™"* de Bussières souffrait plus ou moins, dura environ deux ans.

A mesure qu'ils grandissaient, Christian et Modeste s'aimaient davantage; ils sympathisaient autant de caractère cjup dn cœur; r>Fl-à-diro que, justiQant

l'humble nom qu'elle avait reçu au baptême, Modeste calquait, sans le savoir, ses habitudes et ses goûts sur ceux de son petit ami. Celui-ci, du reste, ne s'en prévalait pas pour faire le despote ; il était, au contraire, prodigue envers la fillette de sollicitude ingénieuse et de prévenances délicates. 11 aurait tout fait pour lui épargner un bobo, une gronderie, ou pour lui causer une joyeuse surprise.

Modeste était déjà fière de cette supériorité de Christian ; elle y aidait même d'instinct, en se faisant plus faible, en se croyant plus protégée qu'elle ne l'était réellement.

Bref, dans leur milieu et à leur manière, Christian et Modeste jouaient cet adorable jeu de Paul et Virginie, qui, dès l'enfance, ouvre le cœur aux sentiments les plus tendres, et où il est bien rare que l'on ne gagne pas, pour plus tard, sinon le compagnon ou la compagne de sa vie, du moins un frère ou une sœur.

Mais, voilà que nos bambins grandissaient et qu'un intrus s'était avisé devenir rogner un peu la part, exclusive jusque-là, laissée aux amusements. Cet intrus était le travail. Nous devons ajouter que, présenté sous les apparences d'un plaisir nouveau, il n'avait pas été trop mal accueilli.

Christian de Bussières était maintenant un grand garçon de sept ans. Diable! Sept ans! Il n'y a plus à badiner! C'est le moment où, palais ou bicoque, on pose la première pierre du monument de l'avenir; c'est l'heure où les princes sortent de gouvernante, pour devenir l'orgueil et le tracas d'un grave gouverneur.

Et les dents de sagesse, dont on affirme que la pousse commence aussi à cette époque! Notez que nous disons commence, car, pour beaucoup de personnes, elle ne s'achève jamais complètement.

Ahl mais non, monsieur le jeune homme! plus de hamac à deux, plus de berceau commun ; voici, désormais, votre chambre à vous; etes-vous satisfait?

Christian ne le fut pas trop ; la communauté complète lui plaisait beaucoup. Cependant, sur cette affirmation, plus comique que sérieuse, que la réputation de Modeste Fexigeait ainsi, et surtout eu raison de la petite importance que ce changement lui donnait, il finit par se résigner.

Quant à Modeste, dont le rôle était de s'abstenir, elle ne disait rien ; seulement, elle prenait son camarade par la main, et le regardait d'un petit air tendre à faire fondre toutes les neiges du Jvvg-Frau.

Cette chambre de Christian servait, en outre, de salle d'études. Par les mauvais temps, M'"^ de Bussières s'y installait, à l'heure de ses visites. C'était aussi là que Marguerite venait coudre. En quelques mois, les deux enfants y apprirent à lire et à écrire sans trop s'en douter.

Plus tard, l'horizon s'agrandit encore, et chaque jour, après le déjeuner, Christian portant les cahiers et les livres, ils partaient pour le presbytère, où les attendaient les leçons de M. le curé.

Ce petit voyage s'accomplissait sous la surveillance de Mouton.

Mouton, fils de Stella, et tout jeune encore, était un chien d'encolure solide, que l'on appelait ainsi par antithèse, parce que son précepteur, le berger Rustaud, lui avait appris à être aussi vorace et aussi méchant que possible.

— Dame 1 disait le gâ^ normand, pour faire excuser son système d'éducation, faut qu'il puisse au besoin démolir un voleur de brebis et tenir tète à un loup.

Mouton avait même dépassé tout ce que son maître

espérait de lui : des culottes, parfois des mollets, les plus inoffensifs du monde, étaient sortis de ses crocs dans un état lamentable.

Le garde-champêtre s'en était ému, le conseil municipal aussi : il avait même été un instant question d'abattre l'animal pour cause de sûreté publique.

Mais, tout en répondant de son élève. Rustaud avait donné à entendre que, si on s'avisait d y toucher, il « abattrait rabatteur. )>

Toutefois, Mouton avait trouvé son Carter — ou son Van-Hamburg — dans la petite personne de Christian. Pour cela, il avait suffi à l'intrépide enfant de ne jamais fuir devant la bête, de marcher toujours droit sur elle, et surtout de la prendre, non par le raisonnement, mais par le sucre et les friandises.

Mouton était ainsi devenu le chien damné, le gardedu-corps, l'auxiliaire de Christian. Sa férocité même, exercée non contre mais pour l'enfant, était une sauvegarde de plus. Il en était de Mouton comme de ce brigand que l'on prend à sa solde avant de s'aventurer dans les Abruzzes, ce qui vous garantit d'abord de lui, puis de ses confrères.

Voilà comment le terrible quadrupède avait été promu aux fonctions de confiance que nous le voyons remplir.

Arrivé au presbytère, Christian étendait le bras dans la direction de la ferme; et il disait :

— Va voir maman î

Et non-seulement Mouton retournait au logis, mais il allait à la recherche de Marguerite jusqu'à ce qu'il l'eût trouvée; après quoi, il aboyait à trois reprises, ce qui signifiait : « Ils sont arrivés à bon port. » Puis, il reprenait sa course, et allait s'étaler au soleil ou à la pluie,

devant la maison curiale, jusqu'à ce que sonnât Theure du retour.

Bien que ti'ès-heureusement doués, Christian et Modeste avaient les défauts de leur âge. Ils sortaient, non des ateliers de Nuremberg, si célèbres par leurs bonshommes mécaniques, mais de la grande fabrique humaine, où rien n'est parfait. De là, de grandes propensions à l'école buissonnière ; aussi, de temps à autre, nos écoliers, sous un prétexte quelconque et même sans prétexte, capricieusement, follement, cédaient-ils au désir de secouer le joug bienfaisant de l'étude.

En cette rébellion au devoir, on commençait par tirer nonchalamment à gauche, par poursuivre des papillons, par courir pour courir.

Voyant cela. Mouton faisait entendre de longs gémissements; puis il arrêtait les enfants, celle-ci par sa robe, celui-là par sa blouse, ou gambadait devant eux de manière à former obstacle à leur course. Par ces manèges, il réussissait parfois à ramener les fuyards dans la voie qui conduisait à l'école.

Mais, par exemple, avisait-on dans une haie d'épines un mûrier chargé de mûres bien noires et bien barbues, ou, dans un champ, un merisier tout resplendissant de la pourpre de ses fruits, au diable les gémissements de Mouton ! Christian escaladait la haie ou l'arbre, non pas sans laisser, ici ou là, quelques lambeaux de son pantalon et de sa blouse, et il jetait à Modeste, qui la recevait dans son tablier, la friande récolte. Alors on prenait place sur le dos d'un sillon ou sur la verte bordure du chemin, et l'on se barbouillait jusqu'aux oreilles, en faisant la part du menton.

Mouton, toujours gémissant, promenait sa douleur autour des maraudeurs; on cherchait alors à l'amadouer par la gourmandise ou par la flatterie ; mais Mouton

restait aussi insensible à ces avances que les deux Romains de la Décadence de Couture.

Christian avait même essayé, en pure perte, de s'en faire un complice, en lui inculquant la passion des mûres.

Une fois bien avéré que l'impénitence était finale, que les deux marmots persistaient dans leur rébellion, Mouton se plantait une dernière fois devant eux, en les regardant d'une certaine façon.

C'était une manière de troisième avertissement, après quoi il s'en retournait tout seul vers la ferme, d'abord au pas, puis au petit trot, comme pour laisser aux délinquants le temps de se repentir, puis à fond de train et pour tout de bon.

— Va, sournois, traître, capon, lui criait alors Christian ; va faire ton rapport à maman ! On te connaît, monsieur le Saint difficile. Si, au lieu de mûres que tu n'aimes pas, je t'avais jeté une carcasse à ronger, tu n'aurais pas tant de scrupules. Mais, au retour, je te réglerai notre compte, et tu ne perdras pas pour attendre.

Une fois à la ferme. Mouton abordait Marguerite d'un petit air lamentable qui dévoilait tout de suite le pot aux roses à la mère inquiète. Celle-ci suivait le fidèle •messager, à la recherche des réfractaires, qui s'étaient bien gardés de l'attendre. Mais le flair de Mouton ne tardait pas à les dépister, cachés derrière une haie ou blottis dans un champ de seigle.

Marguerite n'ayant pas l'habitude de gronder, les enfants ne mentaient jamais.

— Pourquoi n'êtes-vous pas chez M. le curé? leur demandait-elle.

— Parce que nous avons mieux aimé jouer, répondait

Christian, lequel prenait toujours le premier la parole dans les circonstances épineuses.

Le désordre de leur toilette un peu réparé, la mère se bornait à ajouter :

— Allons, marchez-devant moi... je crois bien que nous ne souperons pas joyeusement ce soir.

Ces simples paroles leur faisaient plus d'effet qu'une verte semonce ; et voici pourquoi :

Une de leurs tâches quotidiennes était de rédiger, chacun de son côté, une sorte de rapport de tout ce qu'ils avaient fait pendant la journée, (^es rapports accumulés étaient remis à M™° de Bussières, lors de ses visites ; mais, en attendant, Claude devait les trouver, chaque soir, sous son assiette, à l'heure du souper.

S'ils étaient satisfaisants, tout allait bien. On était gai, on mangeait de meilleur appétit, on bavardait davantage. Le repas achevé, Claude ne s'appartenait plus, il devenait la chose des deux enfants ; on se hissait sur ses genoux, on escaladait ses épaules, on l'enfourchait comme un cheval, on ébouriffait sa chevelure. Tours de force et d'adresse, sauts périlleux, culbutes aériennes, chutes prévues et imprévues, éclats de rire, assauts de folies, baisers pris au passage, rien ne manquait à la fête.

Dans le cas contraire, on soupait dans le plus profond silence, puis Claude prenait un livre.

Les enfants comprenaient que cela voulait dire : « Vous pouvez aller vous coucher. » Et, le baiser du soir froidement octroyé par le père mécontent, ils se retiraient le cœur gros.

Quelquefois, Christian se hasardait à dire, en manière de protestation :

- — Nous ne le ferons plus.

LE ROMAN D'UNE PAYSANNE at

Mais Claude restait inflexible et répondait simplement :

— Je l'espère.

Depuis quelque temps, un nouveau petit camarade était venu se joindre aux études, aux jeux, aux écoles buissonnières de Christian et de Modeste : c'était Guillaume, l'un des fils nombreux de la Gervaise et le frère de lait du petit baron.

Solide, bien pris de partout, plus grand qu'on ne l'est habituellement à cet âge, Guillaume était un véritable enfant de cette race normande qui semble bâtie de ciment et de fer. Les traits francs et ouverts, il plaisait tout de suite par une expression de droiture et de bonté. Il avait de beaux yeux noirs, pleins de vivacité; son front était un peu bas — le front du paysan — mais large et bombé, promettant l'intelligence et tenant ce qu'il promettait.

Son caractère ferme, fier, un peu sauvage, contrastait avec celui de Christian, plus facile, plus doux, plus uni; on eut dit que tous deux avaient déjà sondé l'avenir, ce qui ne pouvait être, et que le jeune paysan le redoutait, alors que l'héritier des Bussières n'avait que des sourires à lui envoyer.

Tous trois s'aimaient, du reste, et vivaient sur le pied d'une égalité parfaite, à cette nuance près que Christian en agissait un peu plus sans façon avec Modeste que ne l'osait faire Guillaume.

Bien entendu que cette nuance était presque imperceptible, et que personne ne s'en rendait compte, pas même le fils de Gervaise.

Claude Francœur avait remarqué cet enfant, une véritable fleur parmi les sauvageons qui composaient la famille Gervais ; il s'y était attaché, il avait vaguement fondé sur lui des projets que nous connaîtrons plus

tard, et, en attendant, il avait obtenu de Gervaise, non sans quelque difficulté, que le petit s'instruisit un peu, au lieu de garder les chèvres.

Claude, on Ta déjà remarqué sans doute, était un homme au-dessus de sa condition ; il se tenait au courant des meilleures méthodes de culture, des simplifications nouvelles, des instruments de fraîche date ; il suivait les comices agricoles, il étudiait, expérimentait, comparait. Beaucoup de bons et de beaux projets mûrissaient en lui ; il aurait voulu, sous bien des rapports, transformer Chamblay. Malheureusement, il avait à lutter contre Fentètement, contre l'ignorance, contre la routine : trois murailles de Chine qui vous arrêtent tt)ut court si vous les attaquez trop ouvertement, mais qu'il est cependant possible de tourner avec de la patience et du temps.

Pendant Thiver, Claude avait institué chez lui des veillées où la lecture remplaçait utilement les commérages et les contes de revenants. Quelques amis de choix, quelques cultivateurs se rassemblaient là. Claude leur lisait, non de lourds traités de morale qui les eussent tout de suite endormis ou chassés, mais des voyages intéressants, des romans honnêtes, desquels la morale se dégage toute seule, attrayante parce qu'elle amuse, et féconde parce qu'on s'en souvient.

Rohinson, Gil-Blas, Paul et Virginie ont, à eux seuls, moralisé plus de gens que tous les in-folio réunis oii Ton a, depuis quatre siècles, délayé quelques globules de sagesse dans des océans d'opium.

Peu à peu, on parla de ces lectures dans le village, et, du plus loin, on vint y prendre part.

Gervaise elle-même, si hostile aux livres qu'elle n'en voulait pas entendre parler, ne fut pas la dernière à répondre à l'appel de Claude. Il en résultait, à la vérité,

une économie de chauffage et de lumière qui pouvait bien ne pas être sans influence dans l'empressement de la paysanne.

Ce n'était rien, en apparence, que ces lectures; mais rappelez-vous ces fleuves qui commencent sous des broussailles, par un mince filet d'eau, et vous comprendrez le bien qu'elles devaient réaliser tôt ou tard.

Quelques mots maintenant sur l'emploi des jours de repos.

Mais, d'abord, une parenthèse, je vous prie :

11 y a des lecteurs qui commenceraient volontiers par la fin, ils voudraient connaître l'épilogue avant d'avoir lu le commencement ; ils trouvent sans doute que nous allons trop lentement.

Eh bien, nous en sommes désolé, mais nous n'écrivons pas pour ces lecteurs-là. Guillaume, Christian, Modeste, ces frais bourgeons d'aujourd'hui que nous verrons plus tard tout éclos, nous aimons à vivre avec eux, à les voir en germe, à constater leur croissance, à prévoir la récolte par les semailles, à préparer l'homme dans l'enfant, à juger de ce qu'il sera par ce qu'il est. Ce travail fait, toutes les impressions se déduisent ; c'est la compagnie de sapeurs qui devance le gros de l'armée et lui fraye, à coups de pioche, la route encombrée ; on sait alors où l'on va! on n'a plus à demander : « Pourquoi cela? quel est celui-ci? » et l'action, bien engagée, se poursuit sans encombre.

En un mot, nous partons, non-seulement pour arriver, mais pour faire le chemin.

Nous en étions aux amusements des jours fériés. Or, dans les campagnes, il y en a beaucoup de ces vingtquatre heures où chôme la charrue. Ce sont d'abord les grandes fêtes carillonnées, puis les fêtes accessoires dont regorge le calendrier, sans compter le« lendemains et

les surlendemains, comme à Pâques et à la Pentecôte, sans compter aussi le jour qui précède, comme à la Noël. Joignez-y les jubilés, les anniversaires particuliers à chaque famille et les assemblées des villages voisins; si l'on ajoute à ce contingent les cinquante-deux dimanches de Tannée, on aura un agréable total de cent jours de farniente au bout de l'an.

Sans doute le travail des champs est pénible et peu attrayant. Ensuite, dans les coups de feu, à la moisson, par exemple, ou lorsqu'il s'agit de rentrer les foins, on s'en arrange avec le bon Dieu, qui se prête aux accommodements.

Dans les campagnes, le chômage a son charme, parce qu'il a sa raison d'être, sa sécurité. Si le cultivateur cesse de travailler, c'est que le moment est venu où la terre travaille pour lui. L'inaction d'aujourd'hui se balance par les labeurs excessifs du lendemain ou de la veille, et, de toutes les façons, la récolte est au bout.

A la ville, au contraire, quand les hautes cheminées ne fument plus et que l'usine se ferme, c'est que la misère frappe aux portes et que le pain va manquer.

Or, la différence est celle-ci : l'ouvrier des champs s'arrête à la pauvreté ; celui des villes dépasse souvent la misère.

Donc, à Chamblay comme partout, il y avait beaucoup de fêtes. Modeste était, tour à tour, reine des fdeuses à la récolte du lin ; reine des glaneuses à l'époque de la moisson, puis reine de la galette aux jours de cuisson, et reine du pressoir. Ces couronnes éphémères, il va sans dire qu'elle les partageait avec Christian, sauf quelques cas où ce dernier donnait gentiment à entendre à sa petite amie, qu'il ne fallait pas absolument exclure leur camarade Guillaume de ces faveurs monarchiques.

Guillaume se montrait alors très-ému, très-embarrassé de sa dignité ; il avait l'air de comprendre que les couronnes n'étaient pas faites pour le front d'un fils de Gervaise; il refusait, il rougissait; souvent, il se cachait. Mais Christian allait le chercher et le ramenait par l'oreille, en lui disant :

— Sire, excusez-moi si je vous manque de respect. Une ou deux fois par mois, le dimanche, on montait à cheval dès le matin: — Marguerite, en croupe de Claude, sur une jument appelée Tcyntaine; Modeste, en croupe de Christian, sur un jeune poulain issu de Tontaine, auquel revenait tout naturellement le nom de Tonton, — et on s'en allait passer la journée à Condé, chez le père Robertin.

Ces cavalcades n'étaient pas du goût de Guillaume; il s'enfonçait alors tout seul dans les bois ; il était fort.^''^^ '1 triste, et se disait que ses vrais dimanches, à lui, étaient^ ^„^ dans la semaine. ''* " s\i

D'autres fois, un attelait la carriole, et lesté de prçÊ$\V'^' sions, Mouton éclairant la route, on s'en allait aux \'te3yrt^-l\ des environs, à Mézidon, à Falaise ou ailleurs. On tirai*- * ^ aux loteries, on entrait dans les baraques, on ouvrait de grands yeux devant les phénomènes, et il en résultait un fonds de conjectures, de pourquoi et de comment, qui ne s'épuisait pas de sitôt.

Les visites des Robertin à la ferme alternaient avec celles des enfants à Condé.

Le vieux grand-père en était arrivé à confondre Christian et Modeste dans la distribution de ses caresses et de ses gâteries. Il lui semblait refleurir en deux rejetons, et sa joie en doublait.

Généralement, le lundi, l'école avait tort; les trois enfants partaient bien avec l'intention de sV rendre, ;nais on ne pouvait se dispenser de raconter à Guillaume

les incidents de la veille, que l'on avait vu ceci, admiré cela; les questions se multipliaient, les réponses aussi. On baguenaudait en chemin : le temps se passait bien vite... et, lorsque Mouton avait épuisé son répertoire de remontrances et d avertissements, il s'er\ allait chercher Marguerite.

Mouton n'aimait pas le lundi.

Aussi, ce jour-là, le souper... mais on se rattrapait sur les jours suivants.

Ainsi s'écoulaient, à Chamblay, tranquillement et heureusement, les semaines, les mois, les années, comme un doux ruisseau bien limpide qui murmure sans cesse entre les mêmes rives, lorsqu'un triste événement vint y rappeler que le bonheur continu n'est pas de ce monde.

Un matin, Gervaise, en grand émoi, entra chez Marguerite.

— Vite, vite, dit-elle, le petiot! madame de Bussières est morte I

— Morte? s'écria Marguerite en fondant en larme.-, M*"^ de Bussières est morte?

— On l'enterre à onze heures; M. le baron envoie

chercher le petit; il le croit toujours chez nous; faut pas qu'on se cloute de rien. Le domestique et la voiture sont à notre porte; ils nous attendent.

— Morte! répétait M^^^ Claude.

— Hélas, oui, chère bonne dame, et plus heureuse que moi, car me v'ià ruinée... Dire que, il n'y a pas plus de huit jours, elle était là où vous êtes,''sur ce même fauteuil, quasiment bien portante. Bonnes gens, ce que c'est que de nous!

— Elle n'était pas bien forte, mais de là à mourir

presque subitement... Avez-vous des détails, mère Gervais?

— Dame! elle est morte comme on meurt, quoi! parce qu'elle était au bout du rouleau... Il y avait du monde à dîner, même que le médecin en était, mais ça n'a rien fait; elle était restée dans sa chambre; tout'à coup, on entend un cri, mais un cri ! Les fourchettes s'arrêtent; M. le baron court, le médecin aussi... bref, on a trouvé la pauvre femme étendue sur le lapis, au beau milieu de sa chambre ; à ce qu'il paraît, elle avait quelque chose de cassé dans la poitrine, je ne sais plus quoi ; le domestique l'a pourtant dit : la rupture de... de... mais le nom n'y fait rien... Mon avis, à moi, est que ce sont les chagrins... Encore doit-on retenir sa langue !

Et, comme Marguerite continuait de pleurer :

— Faut se faire une raison, ma voisine, continua Gervaise; la plus à plaindre dans tout ça, c'est moi... Mais nous n'avons pas grand temps à perdre; faudrait avoir l'obligeance de m'arranger le petit en un tour de main.

Marguerite appela l'enfant ; et, tout en procédant à sa toilette, elle lui apprit peu à peu le malheur qui le frappait, et en raison duquel on venait le chercher.

Christian ouvrait de grands yeux étonnés, car la mort

n'avait pas encore pour lui une signification bien exacte.

— Si ton père Claude était ici, ajouta la fermière, nous irions sans doute tous ensemble rendre les derniers devoirs à ta pauvre maman; mais il est à la ville, et je ne puis pas prendre sur moi de m'absenter d'ici. Ça me coûte gros, va, de te laisser partir seul!

— Mais je raccompagne, moi ! dit la Gervaise en se rengorgeant.

— Allons, embrasse-moi, et adieu reprit Marguerite! en étouffant ses pleurs. C'est la première fois que tu me quittes, depuis tantôt trois ans... Si j'allais ne plus te revoir !

— Maman, s'écria le petit bonhomme en pleurant à son tour, puisque mon autre maman est morte, je ne veux pas rester à Saint-Martin. Si je ne reviens pas ce soir, c'est que, bien sûr, on m'aura enfermé.

— Pas de révolte, mon (Uiristian ! Sois bien obéissant, bien sage, bien soumis. Fais voir à ton père que tu as été élevé par d'honnêtes gens. Ya! mon bienaimé, va! c'est la loi du bon Dieu, il faut nous y soumettre. Embrasse-moi encore!

Modeste était accourue, et ce fut bien une autre scène, plus touchante encore ! Elle se rivait- au cou de Christian; elle ne voulait pas le laisser partir; elle vou- | lait aller avec lui, pour être plus sûre de le ramener.

Il fallut que Gervaise employât la violence pour couper court à cette scène d'adieux.

On arriva à Saint-Martin-des-Bois juste au moment où le convoi funèbre se mettait en marche. Ce fut donc derrière le cercueil de la mère que le père et le fds se virent pour la première fois.

Par respect humain, M. de Bussières se pencha vers l'enfant, et l'embrassa sur le front. Christian lui rendit

p4 t^ + • , ^ ' P^"^ souvent, pas d'aubei-e il e» ou s,o.ple de se restaurer dans la maison d dé' lunt, en 1 honneur duquel on s'est déplacé.

tumë éta^T' ""' f '" P^-"'« -constance, la coutrai! on , ™"-' ^ ^' ■"'"•ï"'^^- Si elle n'avait été de tradition, Il 1 aurait plutôt inventée

.■erlë eœurV'"; ""T " '^''^""^^ ^'^'^« ^-' «* «'-'oub ■ , atë n„ " ,"''P^,^ "'■^'"' " >■ '^ des moments où la ^•ovan 'In f ^ "' T''' '''''' ^^^^^ré soi. En

Aiën tenu .• '' .r'"'''""^"' 8''^"«- «' distingué, 30uïë dor^u il : ■"] '' '^ ^"'" ^^ '«■«oUrait,°u„; 'eau et n^ ; """ '^' tendresse, lui mo^nta au cerceau et prenant son héritier par la main, il fut de oupe en groupe, dans la cour du château, répondre '-X compliments de condoléance'de ses invitfe

et e"n cenTcf"""'",' "'"' ^"'' ^'^"^«-' ^' " ^^ait encens comme <il s'agissait de son œu^re morale

on moins que physique, comme s'il avait cultwëlu '

riienclre parler depuis plus de sept ans.

11 n était pas au cliàteau ? demandait l'un

oe ne lavais jamais vu, disait un autre -^11 est cependant bon à montrer, ajoutait un troi-

- Vous savez, répondait le baron en éludant, mais

jO LE ROMAN D'DNE PAYSANNE

d'un ton capable, réducalion d'un garçon est une c.hose

T:1 i^nUrma. i'avais l'œil dessus, sapnsUl et

s'il s'était permis de b^o^^^J-^^^^^it ^.^^ air étonné,

Ici, voyant que ^°^,^''^l'fl2ni terrible, le ba-

et craignant qu'U ne ^ J f J^ ^^/^^^ ?„terrompant :

"" ^"la'ra^ptrratsS^; -n bonhomme, dit-U

qurnous'als faim, et demande-leur si on ne sert

^^^' . io fit r^flq réDéter; seulement, à la fa-

une cour de,*er\itc uu . ^

"■ï.Z,t' "Tôt;. «... r.;.«> .;i- "- --

Christian, -ff est-ce pas? ^ très-humble ser-

-Oui, monsieur le baron, ^ot très numDi

'"melle fit une révérence pittoresque qu aucun pro-

belle humeur que ce jour de deud ^o^f^^^TZl sans inconvenance, que je u» a. fa^ peu ^.^^^^

deux; mais rassurez- vous, je ne suis pa

que je suis noir. J'ai même à vous adresser mon compliment très-sincère sur la façon dont vous avez justifié la confiance que nous avons mise en vous. Sapristi! ça vous va de donner la becquée aux petits !

Gervaise étourdie, confuse, écarlate, prit le coin de son tablier, et se confondit en une révérence encore plus comique que la première.

— Cependant, poursuivit le baron, si bien que mon fils paraisse être chez vous, vous trouverez bon que je le garde.

La paysanne qui balançait gauchement le coin de son tablier, le porta à ses yeux.

— Il ne faut pas vous désoler, ma brave femme, reprit M. de Bussières; rappelez-vous que vous serez toujours la bienvenue au château.

Gervaise se mit à pousser quelque chose comme des beuglements.

— Voilà toujours de quoi vous consoler aujourd'hui, continua le baron en lui coulant deux louis, que la normande eut cependant la force de faire disparaître dans sdi jjouquette; revenez sous deux ou trois jours; nous réglerons le petit compte que vous pouviez avoir avec feu M"^ de Bussières ; et ce sera, pour moi, une nouvelle occasion de vous témoigner à quel point je suis satisfait... Ma parole d'honneur, on serait heureux d'avoir des enfants tout exprès pour vous les confier.

— Monsieur le baron est ben honnête! dit Gervaise, en baissant les yeux.

— Ainsi, c'est entendu, je le garde.

En ce moment', rentrait au château un fermier des environs, lequel avait profité de l'intervalle entre les funérailles et le repas pour aller donner ce qu'il appelait « un coup de pied » chez lui.

— C'est de vot' jeune gars que vous parlez, monsieur le baron? interrompit-il.

— Oui, mon brave, je ne veux plus qu'il me quitte; j'en ferai mon ami, mon camarade, mon convive; je lui apprendrai à chasser, à monter à cheval...

— 11)^ monte déjà, dit fièrement Gervaise.

— Voyez-vous ça ! le gaillard ! il tient de sa race ! les Bussicres ont toujours été des manières de centaures... Il faut que je m'applique aussi à lui faire un bon petit estomac d'autruche... Ça me distraira.

— En ce cas, reprit le fermier en riant, vous feriez peut-être bien d'envoyer quelqu'un à ses trousses, car je viens de le rencontrer courant à toutes jambes sur le chemin de Chamblay.

— Allons donc! il était là, il n'y a qu'un instant. Christian, Christian!

Mais l'écho seul répondit à cet appel.

— Du diable s'il vous entend, dit le fermier; au train dont il y allait, il doit être déjà loin.

Gervaise crut devoir intervenir :

— Il ne faut pas lui en vouloir, à ce cher petit, monsieur le baron, reprit-elle de sa voix pateline. Vous savez, les enfants, sauf vot' respect, c'est comme les bêtes : ça s'attache là où ça vit d'habitude. Tout ce beau monde, ça l'aura effarouché ; il n'aura fait ni une ni deux, il s'en sera retourné chez nous. Ah! dame, c'est que, quand il a quelque chose dans la tête, il ne faut pas le contrarier.

— Cette fois, reprit M. de Bussières, je l'excuse... Mais il pourrait s'égarer, et je crois qu'il serait prudent d'aller à sa recherche.

— Oh! soyez tranquille, il doit avoir un compagnon de route qui est solide au poste, car j'ai vu Mouton roder par ici.

— Qu'est-ce que cela, Mouton? ma brave femme?

— Mouton, monsieur le baron, c'est comme qui dirait un chien féroce...

— Il est mal nommé en ce cas.

— Un chien féroce pour tout le monde, continua Gervaise, mais que vot' petiot a endoctriné, que c'est à croire qu'il y a, là-dessous, de la sorcellerie. C'est tout comme saint Roch : quand on voit Christian, on voit Mouton...

— Oui-dà! reprit le gentilhomme, chatouillé par ricochet dans son amour-propre, il parait que le gaillard n'a pas froid aux yeux.

— Ni aux yeux, ni ailleurs, monsieur le baron, je vous le promets.

— C'est égal, nourrice, vous feriez bien de le suivre; un accident est si vite arrivé !

— Toute à vos ordres, monsieur le baron.

— Seulement, je réfléchis à une chose : il va y avoir ici, pendant quelques jours, du remue-ménage, des inventaires des hommes d'ennui et de loi, le diable et son train ! mieux vaut que je vous laisse encore le fugitif pendant une semaine ou deux. Vous le raisonnerez, vous le préparerez à son installation qui, cette fois, sera définitive, car il ne s'agira plus de jouer des jambes. Si, au retour, vous ne le trouviez pas chez vous sain et sauf, vous m'expédieriez quelqu'un, et je ferais faire une battue; dans le cas contraire, pas de nouvelles bonnes nouvelles... mais j'y songe, faites un tour à la cuisine, et ne vous en allez pas sans biscuit. Décrochez quelque chose au garde- manger ou à la broche ; car le moins qui puisse arriver à notre petit diable, après une course pareille, c'est de mourir de faim en touchant au but.

— Oh! répliqua Gervaise, je lui avais bien « garni le jabot » ce matin, avant de l'amener.

— Parfait! dit le baron en souriant; vous êtes dans les bons principes; le jabot est toujours une chose qu'il est prudent de garnir... Allons, au revoir et à bientôt; je vous ferai prévenir quand je voudrai le petit.

A la cuisine, Gervaise déclina son titre et l'ordre du maître.

L'escadron volant des filles de service était dans son coup de feu.

— Servez-vous vous-même, lui répondit-on. Comme on ne l'est jamais si bien que par soi, à ce

qu'assure le proverbe, Gervaise ne demandait pas mieux. Elle déploya sa pouche^ sorte de double bissac en toile, qui ne la quittait jamais et qu'elle savait, par expérience, pouvoir engloutir des cargaisons efl'rayantes. Et, sans avoir l'air d'y toucher, profitant des absences fortuites, des dos tournés, de l'attention absorbée ailleurs, elle se livra à un escamotage des mieux réussis.

Un chapon d'abord, que suivit une dinde ; quant à celle-ci, ce fut le hasard ; Gervaise n'y songeait même pas; mais, quand elle les vit là si également bien rissolés, si unis, si près l'un de l'autre que, du même coup de main, on pouvait faire deux volailles, elle n'eut pas le courage de les séparer. Ajoutez une motte de beurre, deux fromages, quatre pots de confitures variées et des fruits de diverses espèces. Gervaise allongea encore son bras rapace vers une étagère chargée de bouteilles de liqueurs et en prit une.

— Il faut que mon homme ait aussi sa régalade, se dit-elle; ça lui fera du bien de boire une goutte d'eaude-vie avant de se mettre en route.

De ce côté le bissac était plein ; à l'autre maintenant, car il fallait bien pouvoir l'équilibrer sur l'épaule.

— Ma mie, dit-elle à Tune des fdles de cuisine, je vous prends ce reste de jambon.

— Tous avez bien sûr la berlue, nourrice, répliqua la servante, car c'est un jambon tout entier.

— Ah! bien, tant pis I fallait donc le dire! Maintenant qu'il a pris la poussière de ma « pouche, t> il ne serait pas poli de le remettre à sa place. Ylà-t-il pas une n fTaire !

Des bouteilles cachetées prenaient le frais dans une cuve pleine d'eau ; la paysanne en pécha deux, non pour elle, mais encore pour son homme. Et puis, on ne mange pas sans boire, et M. le baron aurait été sans doute désolé d'étouffer quelqu'un.

Pour l'acquit de sa conscience, quoique personne ne pût l'entendre, Gervaise ajouta encore :

— Je vais vous prendre aussi quelques gâteaux. Une douzaine de brioches compléta le poids.

— Faut bien songer aux petits, se disait Gervaise. r)ites-donc, ma mie, ajouta-t-elle tout haut, en hélant une des servantes, M. le baron m'a recommandé de ne pas m'en aller sans biscuits : où donc qu'il y en a?

— Il n'y en a pas, répondit brusquement la cuisinière; mais, moi, à votre place, j'emporterais le château; comme ça vous seriez sûre de ne rien rater de ce qu'il y a dedans.

La pouche se trouvait à présent gonflée de comestibles comme un ballon, comme deux ballons de gaz. Après l'avoir placée en équilibre sur son épaule, la madrée commère détala avec la vitesse et la prudence du serpent. Quand elle eut gagné le bas de la côte Saint-Martin, elle se dit avec une joie intime, atténuée cependant par quelque amertume :

— Ah î mes pauvres enfants, si vous êtes trop misérablement vêtus pour que j'aie osé vous amener avec

moi à l'enterrement de notre Providence, vous goûterez du moins au repas de ses funérailles. Pendant quelques jours, vous allez vivre comme ja-nais vous n'avez vécu. Celte aubaine datera dans votre enfance et vous fera, dans le plus tard, regretter davantage la poule aux œufs d'or que nous venons de perdre. D'années en années, grâce à elle, nous sortions de la trop grande peine et, elle partie, j'en ai peur, nous allons, de mois en mois, retomber dans notre ancienne et dure misère. Enfin à la grâce de Dieu !

De retour à Chamblay, Gervaise alla d'abord, chez elle s'alléger de son lest, puis, ayant donné la clef des champs à ses chèvres, elle courut en toute hâte à la ferme.

Elle y trouva Christian triomphant de sa fuite, et racontant à la famille Francœur les événements de la journée.

L'enfant crut qu'elle venait le chercher et se réfugia derrière Claude.

— Sois tranquille, lui dit sa nourrice, ce n'est pas pour aujourd'hui, mais nous ne reculons que pour mieux sauter.

Elle raconta, à son tour, ce que nous savons de son entrevue avec M. de Bussières.*

— Vous avez trop bien éduqué le petit, acheva-t-elle et le père s'en est entiché. Il a sur Christian toutes sortes de projets que je ne comprends pas bien, entre autres celui de lui faire un estomac d autruche; je vous demande un peu! comme si celui qu'il a ne suffisait pas !

Christian et Modeste s'étaient pris par la main et témoignaient de leur joie en s'embrassant étroitement, A cet âge, quelques jours, c'est l'éternité.

— Satané sort ! reprit la paysanne. V'ià mes trente francs par mois qui sont morts aussi... Sans compter le reste. Je n'ai plus rien à espérer. Adieu mes trente francs ! Cette fois-ci je puis bien faire la croix de clôture. — Ah! mes chers trente francs! je les regretterai toute ma vie et plus que je ne regrette mes quinze ans ! Nous commencions à être un brin à notre aise, et puis patatras !

— Cependant, ma voisine, dit Claude en souriant, il me semble que vos affaires ne doivent pas trop mal aller.

— Vous dites vrai, Claude; je vous avouerai même que, depuis deux ans, grâce à la bonne chance, j'avais pu faire un magot de ma rente.

— Bravo, mère Gervais ; c'est de l'économie, cela.

— Et de la bonne, car, depuis ces deux ans, je n'ai pas détourné une seule pièce de cent sous. Elles sont toutes entassées pêle-mêle, dans un coin bien caché telles que M- de Bussières me les a successivement données.

-- Mais alors, voisine, vous n'en avez tiré ni bien ni profit.

— En apparence, non; en réalité, c'était toujours

tout pour nous, ça nous donnait du cœur au ventre et la paix de l'esprit. On prenait plaisir à se casser de travail, à se priver des moindres douceurs, et même du nécessaire, pour n'entamer pas les trente francs. Par exemple, il n'y a pas encore assez longtemps pour que je l'aie oublié, quand je tirais une langue de misère dont la longueur est venue bien souvent jusqu'à votre huche au pain et à votre marmite...

— Bah! quand il y en a pour quatre...

— Il y en a pour douze, n'est-ce pas, mon brave Claude? Oui, je sais cela... Eh bien I sitôt que j'avais en poche l'argent du gain de mon homme et du mien, cracl — pour citer une chose entre plusieurs — j'allais vite faire notre provision de sabots. Quand il en faut une paire chez nous, il en faut douze. Et je me disais, avec un contentement passager : « Cet hiver, mes enfants, du moins, n'auront pas froid aux pieds. Nous vivrons comme nous pourrons.

Les Francœur échangèrent un regard où se révélait leur attendrissement.

— L'achat fait et le boursicot vide, continua Gervaise, je me mettais martel en tête pour savoir où nous trouverions le pain de la semaine. Je n'en dormais pas, et que c'était des cauchemars à vous faire dresser les cheveux sur la tête! On maudissait le sort, on injuriait le diable guignon, on regardait d'un mauvais œil le bien du voisin...

— Un grain d'envie se glissait dans le cœur, quoi! interrompit le fermier.

— Oui, mon voisin ; on se disait : « Pourquoi ont ils, et pourquoi n'ai-je pas? » Le sang tournait à l'aigre ; on devenait méchant; et, durant le jour, on taillait sa besogne à la douce, sans tremper de sueur son front, ni attraper de courbature, à la manière des maçons e(

de bien d'autres... Quoi qu'on fît, un peu plus ou un peu moins, c'était toujours la misère au bout de la semaine, au bout du mois, au bout de l'an. Comment s'intéresser à un pareil sort, même quand ce sort est le sien? — A quoi bon se mettre en frais de courage?

— Je vous ai pourtant toujours connue vaillante à la besogne, mère Gervais, dit Claude, naturellement observateur, et dont ce caractère original provoquait l'intérêt.

— Que voulez-vous, cher homme du Bon Dieu ! poursuivit Gervaise ; dix petits estomacs qui vous crient la faim sont un rude coup de fouet... Quoique ça, on rechignait ; mais du jour où j'ai coulé dans un bas mes premiers écus, le ciel m'a toujours paru bleu, même lorsqu'il était noir. Moi aussi, j'avais de l'argent! moi aussi, j'avais de la soupe trempée pour le lendemain ! A dater de ce moment, je n'ai plus eu qu'une pensée, celle de grossir mon magot : une véritable idée fixe.

— M'est avis que vous tourniez doucement à l'avarice, mère Gervais?

— Peut-être bien, Claude ; mais la sécurité et le plaisir en sortaient tout de même. Mon homme et moi, les enfants itou, nous piochions double, et, d'un autre côté nous nous privions te priveras-tu! nous coupions quasiment les bouchées en quatre...

— Yous aviez tort, dit Francœur, et si je l'avais su...

— Nous parlions de sabots : eh bien ! au lieu d'aller, comme de coutume, en acheter de neufs, à l'entrée de l'hiver, je tirais les vieux de leur coin, je les rafistolais avec du fil de fer, je leur mettais des emplâtres de cuir, et ils faisaient tant bien que mal, leur service. L'essentiel était de pouvoir se dire : « Il ne tiendrait qu'à nous de les remplacer. » Si nous n'avions pas eu d'argent,

nous aurions toujours été dans les transes de les voir se briser, et pour sûr, cela serait arrivé, allez, mon voisin ! car voilà la justice du sort : le malheur attire le malheur... De même pour les habits : nous les portions qu'on voyait le jour à travers : mais nous n'avions pas froid. Il y a des idées qui vous réchauffent mieux les membres qu'un fagot qui flambe!...

— Bon pour vous, cela, mère Gervais, mais pour les enfants !

— Pour les enfants aussi, mon voisin. Je les éduquais comme ça. Quand ils criaient pour obtenir quelque chose , je vidais le bas aux écus , et je leur disais : « Nous avons de tout là-dedans. Si vous avez par trop froid, j'achèterai du froc pour vous faire des vestes; mais si j'achète du froc, adieu notre épargne, adieu nos belles pièces de cent sous. Tâchez donc d'avoir chaud... » et je les laissais courir tout l'hiver avec leurs blouses et leurs pantalons de toile, et ils avaient chaud !

— Oui, je comprends ; c'est comme ceux qui dinent du fumet de la broche.

— Jour de Dieu ! continua Gervaise qui s'animait à mesure qu'elle parlait; un magot, ça donne tous les droits, ça contente tous les appétits; nons n'étions jamais malades, parce que nous avions les moyens de l'être ; et comme nous dormions sans crainte du réveil I A la crique du jour, on se levait sur deux pieds solides; on était frais comme la rosée, joyeux comme l'alouette; les chèvres étaient traites en un tour de main ; les fromages se faisaient tout seuls ; à mesure que je les étalais sur leur claie d'osier, il me semblait que j'empilais des pièces de dix sous, et j'y mettais un peu de mon âme dans ces diables de petits fromages !...

— Ainsi, tout votre bonheur consistait à amasser? demanda Marguerite.

— Oui, ma voisine , c'était du nouveau pour nous, et ce nouveau nous semblait bien doux ; mais le bon temps est passé ; plus de trente francs par mois î Vienne une mauvaise année, un accident, et il en viendra, faudra entamer le trésor, ce sera le commencement de la fin...

— Mère nourrice, dit Christian, quand je serai ^rand et que je pourrai travailler, je te les rendrai, tes trente francs.

-^ Xérci, mon chéri. Il le fera comme il le dit, ajouta Gervais^n contemplant avçc orgueil le petit bambin. Mais, je reste là à jaser comme une pie borgne... Donc, mon pauvre Christian , un de ces jours, au premier appel de votre papa, je viendrai vous chercher, et ce sera « pour de bon. »

— Il ne s'en ira pas, dit Modeste.

— Jamais! répéta résolument Christian; ma famille est ici î^

Et il se jeta dans les bras de Marguerite, qui le couvrit de baisers.

— Allons, dit Gervaise, je me sauve... Tiens I s'écriat-ell^ en changeant soudainement de ton, voilà mes chèvres' qui' viennent me chercher. J'aurai laissé la barrière ouverte. Ah I les maudites bètes 1 elles soupent à vos 'dépens ;Tiien sûr qu'elles trouvent votre herbe meilleure (^ue la notre.

Et 'elle; s'ea alla, furieuse «n apparence, chassant les indiscrètes à grands cou'ps de gaule..

Pour dire Jraif Gervaise marchait rarement sans se faire accompagner de ses chèvres.' Ce jour-là, elle les avait lâchées, dans lïntention formelle de les faire se repaître aux dépens de Claude, comme elle le disar. elle-même ; mais il fallait bien qu'elle s'en excusât.

Il lui arrivait souvent de recourir à ces finesses cou-

sues de fil blanc, car elles n'échappaient point à la sagacité de Claude, mais il se contentait d'en rire. Gervaise arrivait comme par hasard, elle entamait un de ces bavardages qui n'en finissent pas, ou bien, lorsque Marguerite allait et venait, sans trop riposter, elle s'endormait au coin de l'âtre, durant une heure ou deux, sous j^prétexte qu'elle tombait de lassitude ; après quoi, ses bêtes avaient eu le temps de déjeuner ou de souper, et le tour était fait. • , » " î

Une quinzaine se passa sans que l'on entendttv parler de M. de Bussières. A la feiy#îe, on était dans to perpétuel qui-vive. * . /^

— Mon Claude, disait Marguerite à sofi msurt*, je'» ne puis m'habituçx à la pensée 'de nous voir'- séparés de Christian. Pourvu que Modeste n'en fasse pas une maladie ! «^ ' .'i •

— On te le rendra peut-être, ^répondait Francpi^ur, berçant ainsi sa femnie d'un éspoir-rgu'il/h'av^it pas lui-même. . . '' .• •

Il avait un instant pensé, surtout dans l'intérêt de Gervaise, à tenter une démarche auprès de M. df Bussières. Mais à quel tjtre et sous quel prétexté? i, ^

Le mieux était encore d'atteindre et (fe voir vejair. \

xn

Laissons un instant Chamblay et les habitants de la ferme, pour aller jusqu'à Bretteville, gros bourg situé à quelques kilomètres de Saint-Martin-des-Bois.

A une demi portée de fusil des premières maisons de Bretteville, à gauche en venant de Saint-Sylvain, au fond d'une verte prairie, s'élève une maison de campagne de belle et simple apparence. On y arrive par une allée de marronniers si ombreuse, si touffue, qu'il n'y pleut jamais que lorsque la pluie a cessé, c'est-à-dire quand les feuilles, érigées en conques marines, finissent par céder à la pesanteur de l'eau.

Le corps de logis, flanqué de deux ailes du même style, est en briques rouges, encastrées de pierre de taille.

Devant le perron, une vaste nappe d'eau, bordée de plates-bandes, où dominent le myosotis et le géranium rouge.

Un grand parc, clos de murs, entoure la propriété.

Au fond, un immense rideau d'aulnes et de peupliers.

A droite et à gauche, de gras pâturages où ruminent

mélancoliquement des troupeaux de bœufs, tels que ce pauvre Troyon les faisait si bien... après Dieu.

Rien de gothique, ni mâchicoulis ni tourelles ; pas le moindre pan de mur qui s'écroule sous le lierre et les saxifrages ; pas le moindre pont-levis sous lequel croupisse l'eau verdâtre. Tout y est, au contraire, moderne, commode, élégant, depuis le pavillon chinois auquel on monte par un labyrinthe, jusqu'aux stores de nankin rayé de rouge qui défendent les appartements contre les ardeurs du soleil.

Les habitants de Bretteville appellent cette habitation la maison bourgeoise. M. de Bussières, lui, très-entiché de son vieux manoir, la nomme plaisamment une cage à chardonnerets.

Ce gentil castel appartient au commandant Duranton, chef d'escadron dans un régiment de chasseurs d'Afrique.

M. Duranton est un homme de quarante à quarantedeux ans, brun, grand, carré, habitué à se tenir droit comme un I sous le harnais de guerre, la loyauté en personne, très à cheval sur toutes les consignes, tant sociales que militaires, un peu rude d'aspect, mais, au fond, tout à fait du monde et non moins bien à sa place dans un salon qu'à la tète de son escadron.

Resté veuf, avec une petite fille, qui peut avoir actuellement de cinq à six ans, il a obtenu d'une vieille tante à lui, que, pendant cette vie nomade de garnison, à laquelle l'astreint son état, elle viendrait s'installer à Bretteville pour y surveiller l'éducation de M^'^ Francine.

M. Duranton était le cousin germain de M""" de Bussières. 11 avait toujours témoigné à la pauvre Christine, si mal mariée, l'intérêt le plus vif, le plus véritable, et celle-ci l'en avait récompensé en lui accordant une confiance entière. A ce point que, se voyant mourir, et vou-

lant soustraire au pouvoir paternel tout ce que la loi lui permettait d'en rogner, elle avait désigné le commandant comme subrogé tuteur de son fils, dont M. de Bussières restait forcément le tuteur légal.

A M. Duranton échéait également le soin de faire exécuter toutes les clauses du testament de M™® de Bussières.

Parmi ces clauses, et à part cette précaution préliminaire de donner un surveillant à son mari, il y en avait d'étranges qui blessaient profondément le baron.

M™® de Bussières léguait à Christian toute sa fortune immobilière ; à son cousin Duranton, pour le remercier de la tâche délicate qu'elle lui imposait, elle léguait ses livres, ses tableaux et les mille babioles intimes qui sont la coquetterie du chez soi.

Jusque-là il n'y avait pas trop à dire, et le baron paraissait disposé à s'exécuter de lui-même. Mais ce qui le froissait à outrance, ce qui avait déjà, plus d'une fois, failli apporter le trouble dans les fonctions de son estomac, c'était la part faite par la défunte à Marguerite Francœur.

Cette part, outre le linge et la garde-robe, comportait tous les joyaux successivement accumulés dans la famille par les mariages de plusieurs générations. C'était moins un écrin que le médailler des ancêtres de M. de Bussières ; chaque aïeule y avait ses reliques ; chaque époque y avait gravé son style, ses modes, son empreinte.

Or, valeur intrinsèque à part, le baron considérait cette riche collection de diamants et de pierreries comme faisant partie de son apanage, comme un dépôt qu'il était de son orgueil, — sinon de sa gloire, — de transmettre à ses descendants. Aussi, était-il bien résolu à ne pas s'en déposséder.

lOS LE ROMAN D^UNE PAYSANNE

Attaquer en nullité le testament de sa femme eût sans doute été chose facile, car M"*^ de Bussières avait certainement outrepassé son droit, en disposant d'objets dont elle n'avait eu, en quelque sorte, que la propriété temporaire. Mais ce testament avait un préambule, une sorte d'exposé des motifs d'une vingtaine de pages, où la mourante s'était complu à retracer ses griefs de mère et ses souffrances de femme. C'était la triste histoire de son cœur méconnu, de sa vie torturée, de ses craintes sur l'avenir de Christian, si son père ne s'amendait pas. Elle terminait en adjurant le coupable de se rappeler ses devoirs si longtemps méconnus, d'adopter une existence plus conforme à la morale, plus digne de son nom, et mettait son pardon à ce prix.

Cette flèche de Parthe, décochée par la victime du fond de sa tombe, mettait M. de Bussières dans l'impossibilité de produire en justice un testament qui ne serait autre chose que la divulgation de ses torts et le certificat de son inconduite.

Que faire ?

Depuis bientôt un mois qu'il était veuf, le gentilhomme manifestait un chagrin réel, qu'il était permis d'attribuer à ses regrets d'époux, bien que les préoccupations que nous venons de dévoiler en fussent l'unique cause.

Il avait toutefois mis un crêpe à son chapeau ; mais, comme il ne portait jamais qu'une énorme casquette de chasse, rivée à sa tête comme un pommeau sur une canne, ce témoignage de douleur ne dépassait pas le vestibule du château, oii il faisait le perpétuel ornement d'une patère.

Comme on le pense bien, il reculait le plus possible le moment de prendre un parti.

Or, M. Duranton était venu tout exprès à Bretteville pour obéir aux dernières volontés de M°*^ de Bussières.

Son congé allait expirer, et il entendait bien ne pas rejoindre son régiment sans avoir accompli la tâche imposée dans toute sa rigueur.

Il avait donc écrit au baron, très-amicalement du reste, qu'il lui donnait quarante-huit-heures pour tout délai ; après quoi, il se verrait forcé de prendre luimême l'initiative des démarches à faire.

Cette lettre avait mis le comble à la mauvaise humeur de M. de Bussières. 11 se sentait le cœur plein de récriminations, de reproches, et comme il n'avait personne là, sous la main, sur qui déverser sa colère, il était allé droit à Bretteville, avec l'intention de dire carrément à l'exécuteur du testam.ent de sa femme tout ce qu'il pensait des avanies posthumes auxquelles il était en butte.

Toutefois, les deux cousins avaient commencé [.ar se donner une poignée de main, pu's le commandant avait offert au baron un excellent déjeuner, ce qui avait un peu attendri M. de Bussières, car rien ne trouvait mieux le chemin de son cœur que les procédés de ce genre.

Us sont donc là tous les deux, prenant le café, sous la vérandah. pendant que M"*' Francine gambade sur la pelouse, où elle partage son temps entre le cerceau, la raquette et la course aux papillons.

— Quel excellent diuestif! disait le baron, en luimant, à petits coups, un verre de Chartreuse! Il y a pourtant des imbéciles qui prétendent que les communautés religieuses ne sont bonnes à rien I

— Us ont tort, reprit en souriant le chef d'escadron. A propos, mon cousin, où en sommes-nous de nos affaires?

— Nos affaires ! nos affaires ! Nous avons bien le temps d'y songer.

— C'est ce qui vous trompe : il y a d'abord l'es délais lécaux prescrits par la loi.

— Je me moque pas mal de la loi!...

— Il y a ensuite mon séjour ici, que je ne puis prolonger; or, si vous vous moquez de la loi, moi, j'ai le plus grand respect pour la discipline.

— Libre à vous, mon cousin ; malgré tout le plaisir que j'ai à vous voir, ajouta M. de Bussières en dissimulant une légère grimace, je ne vous retiens pas.

— Mais vos tergiversations me retiennent, reprit le commandant. Allons, mon ami, que diable ! un peu de volonté et de raison !... Le fossé est là; autant le sauter plus tôt que plus tard.

— Vous en parlez bien à votre aise, mon cousin.

— J*en parle comme le devoir m'ordonne de le faire.

' — Ah ! oui, votre éternelle discipline ! à cheval sur tout ! . . . Maudit testament î Que les hommes de guerre ou d'État, que les gros bonnets de la littérature ou du barreau nous laissent leurs mémoires, j'y consens volontiers, bien que je n'en voie pas l'utilité; mais si chaque femme incomprise se met sur le pied de léguer à la postérité ses souvenirs d'outre -tombe, où irons -nous, grand Dieu?

— Cela nous engagerait peut-être à ne leur en laisser que d'agréables.

— Mais remarquez donc, commandant, que ça dépend souvent d'elles-mêmes, bien plus que de nous. Ah! vive le célibat ! Avec cela qu'il n'y a pas assez de femmes errantes, pour qu'il soit nécessaire d'en prendre une à soi!

— Jolis principes !

— Faites donc le bon apôtre ! Je gagerais bien qu'au régiment... mais voilà! j'ai voulu perpétuer ma lignée, et il fallait absolument, pour cela, que j'eusse une collaboratrice légitime. Le malheur est qu'on se

marie à colin maillard; or, quand j'ai ôté le bandeau, qu'ai-je trouvé?

— Vous avez trouvé une femme charmante, digne de tous les égards, de tous les respects.

— De trop de respects, mon cher: maladive et jalouse par-dessus le marché ; si débile qu'elle n'a pas même pu porter un enfant neuf mois... à ce que prétendent les médecins...

— Baron, interrompit gravement le chef d'escadron, rappelez-vous que j'étais le cousin de Christine, et que je n'admets pas la plai^anterie sur ce point.

— Que diable ! reprit M. de Bussières, quand on est d'une complexion si glacée, on ne se permet pas d'être jalouse. C'est trop de moitié. Ne fallait-il pas que je me misse au vert, parce que ma femme y était ?

— Il fallait au moins ne pas étaler, devant elle et chez elle, vos déportements.

— Mes déportements ! Voilà le grand mot lâché ! En d'autres termes, je n'ai pas été suflisamment hypocrite. Aussi elle m'en punit bien! Sa rancune me poursuit j iisqu'après sa mort. Elle fait le vide dans ma maison ; elle dispose de mes tableaux, de mes souvenirs de famille...

— En ce qui me concerne, mon cousin, reprit M. Duranton, vous savez que, sauf une babiole quelconque que je désire m'adjuger comme souvenir, je suis tout disposé à renoncer aux avantages que Christine m'a faits. J'ai ce droit pour moi, mais non pour les autres.

— Il ne s'agit pas de vous, commandant. Moi aussi, j'ai le droit d'être fier et d'opposer ma générosité à la votre. Vous accepterez donc ce «pii vous est échu en partage, ou vous direz pourquoi. Mais, quant aux jovaux des Bussières, les reliques de ma maison follement jetées en pâture à la convoitise d'une paysanne, je me débattrai comme un diable.

— Vous ne reculerez que pour mieux sauter.

— C'est ce que nous verrons ! Ah ! madame de Bussières ! madame de Bussières! je ne sais si vous êtes au purgatoire ; je veux bien Tespérer pour vous ; mais, s'il fallait absolument mes prières pour racheter votre âme, je ne vous cache pas qu'elle serait exposée à y faire un long bail.

— Ma cousine, pendant sa courte existence, a semé trop de bienfaits pour ne pas récolter un peu de reconnaissance ; à défaut de vos prières, elle en aura d'autres.

— Oui, celles de ces maudits Francœur, par exemple ; ils sont assez bien payés pour cela... Francœur î rien que ce nom me crispe les nerfs! Francceur! d'où cela sort-il, je vous prie?

— Cela sort de soi-même, mon cousin ; cette origine en vaut bien une autre.

— Un rustre ! un vilain! que j'eusse pu tailler à merci, il n'y a pas encore un siècle !

— Le beau malheur qu'irn'en soit plus ainsi! dit en souriant M. Duranton.

— Et il faut que, moi, un Bussières, je m'abaisse à discuter, à parlementer avec cet homme !

— Pas le moins du monde, cher ami. Je trouverais plus gracieux, plus convenable, plus gentilhomme, que vous allassiez vous-même lui faire part de l'acte de libéralité dont sa femme est l'objet. Du moment que vous en jugez autrement, j'irai moi-même, j'irai dès demain.

— J'espère bien, commandant, que vous ne ferez pas cela.

— Je le ferai, à moins que vous ne m'en évitiez la peine.

— Mais puisque je ne veux pas délivrer le legs.

— En ce cas, attaquez le testament.

— Vous savez bien que c'est moralement impossible ; il est conçu dans de tels termes...

— Eh bien, alors, quoi? qu'est-ce? à quelle résolution vous arrêtez-vous ?

— Je ne sais pas... à aucune.

— Ah : ceci est par trop fort ! Vous me ferez perdre patience à la fin I

En ce moment, une soubrette assez accorte passait devant le perron.

— Tiens, dit M. de Bussières en détournant brusquement le cours de l'entretien, je n'avais jamais vu chez vous ce minois fripon.

— Vous êtes incorrigible, s'écria le commandant qui ne put s'empêcher de rire ; il n"y a rien à espérer de vous.

— Si vous veniez à la congédier, ajouta le baron, je vous saurais gré de m'en informer.

— Je m'en garderai bien. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Irai-je ou n'irai-je, pas à Chamblay? Cette question doit être tranchée aujourd'hui.

M. de Bussières parut réfléchir ; après quoi, il reprit :

— Quel homme est-ce, au fond, que ce Claude Francœur ?

— C'est un homme très-distingué dans son genre, et fort au-dessus de son état.

M. de Bussières haussa les épaules.

— Autrefois, dit-il, chacun restait dans le sien ; vos révolutions ont fait de belles choses.

— Ce n'est pas seulement un cultivateur, continua M. Duranton, c'est un agronome.

— Agronome î... un de ces grands mots nouveaux qui jettent de la poudre aux yeux. Si on vous laisse faire, il n'y aura bientôt plus de paysans ; vous aurez, en re-

î 12 LE KOMAN D'UNE PAYSANNE

vanche, un tas d'agronomes, comme vous dites, qui feront de la théorie, et. pendant ce temps, la terre se croisera les bras. .

Tout en sautant à la corde, la petite Francine s'était rapprochée ; elle n'avait eu qu'une seule fois l'occasion de voir Christian — à l'enterrement de M™^ de Bussières — mais le souvenir lui en était resté.

— Pourquoi donc que tu n'as pas amené ton petit garçon? dit-elle au gentilhomme; il est bien gentil; nous aurions joué ensemble.

Le baron hissa l'enfant jusqu'à lui, l'embrassa et passa les doigts dans ses boucles brunes.

— Je te l'amènerai une autre fois, mon joli lutin, répondit-il.

Et il fouilla dans ses poches qui, toujours bourrées de friandises, eurent auprès de Francine le plus grand succès.

— A propos, mon cousin, reprit le commandant, vous n'allez sans doute pas laisser Christian à la ferme? Il commence à grandir; ce n'est plus sa place.

— Ce ne l'a jamais été, dit M. de Bussières.

— Sa place est ici, ajouta ingénument Francine ; n'estce pas, petit père? Moi, d'abord, je m'ennuie toute seule.

— Youlez-vous bien vous taire, mademoiselle, dit le commandant; est-ce qu'on avoue ces choses-là?

— Tiens, puisque c'est vrai! Il sera mon petit mari, ajouta l'enfant.

Et elle s'en alla à la poursuite d'un papillon, qui butinait d'une fleur à l'autre.

— Eh bien, demanda M. Duranton à son hôte, au moment oii ils allaient se quitter, que décidez-vous au sujet des Francœur?

— Je voudrais pouvoir les envoyer à tous les diables .

— Fort bien, mais comme vous ne le pouvez pas, et qu'ils refuseraient sans doute d'y aller...

— Je vous demande encore deux jours pour y réfléchir ; est-ce trop?

— Deux jours, soit; mais songez, baron, que c'est le dernier délai. Je n'ai pas recherché le témoignage de confiance que m'a donné ma cousine ; j'avoue même que je m'en serais parfaitement passé... mais, du moment où j'ai cru devoir l'accepter, je veux m'en montrer digne, dans toute l'étendue du mot.

— Et, pour ce faire, mon cousin, vous ne m'épargnerez aucune avanie, n'est-ce pas?

— Au contraire, baron, je voudrais pouvoir vous les épargner toutes ; mais il faudrait que vous vous les épargnassiez aussi un peu vous-même, en vous exécutant de bonne grâce.

— C'est bon ! c'est bon, nous verrons cela! dit M. de Bussières en tendant amicalement la main au commandant.

Après quoi, il mit le pied à l'étrier, et s'en alla au petit galop de chasse, ce qui devait le préparer au repas suivant.

XIIÏ

C'était un dimanche.

Les Francœur n'étaient pas allés à Condé ; les Robertin n'étaient pas venus à Chamblay, et, chose rare aux jours de repos, personne n'était venu s'asseoir à la table de Claude.

Marguerite voulut profiter de cet isolement relatif pour remplir un devoir de charité auquel elle attachait une grande importance.

On se rappelle que Modeste, Christian et Guillaume, son frère de lait, allaient prendre régulièrement des leçons au presbytère ; or, monsieur le curé ayant toujours refusé de mettre un prix à ces leçons, le fermier et sa femme s'étaient arrêtés au parti de convertir délicatement cette rétribution en aumône mensuelle pour les pauvres de la commune.

C'était cette aumône qu'il s'agissait de porter à la cure .

Marguerite avait donc emmené les enfants aux vêpres pour, ensuite, aller faire une visite à leur instituteur vénérable.

Claude était resté seul à la ferme ; il parcourait un numéro de VEcho agricole, lorsque, soudain, Mouton

s'élança vers la cour, les oreilles dressées et avec ce grognement sourd qui annonce l'approche d'un étranger.

Claude leva les yeux et vit un cavalier attachant sa monture à l'un des barreaux de la claire-voie.

Ce cavalier portait une veste de chasse, dont chaque bouton représentait une tête de sanglier, — une casquette de chasse, dont la visière aurait pu, à la rigueur, en cas de pluie, abriter une deuxième personne ; — des guêtres de chasse montant jusqu'aux cuisses,— un fouet de chasse à sifflet? Tout était de chasse chez cet homme, jusqu'au teint hâlé, quoique fleuri, jusqu'à la grosse montre qui gonflait la poche de son gilet. Sa visière en arrêt, ses gantelets de daim et de grands éperons d'argent à courroies, le faisaient assez bien ressembler, de loin, à quelque chevalier de Guillaume-le-Conquérant, revenu en Normandie, après sept ou huit siècles, pour y respirer l'air natal.

—- Bon! se dit le fermier en reconnaissant M. de Busrières, voilà l'ennemi à ma porte ; en garde !

— Moi, venir ici, faire le premier pas 1 se disait, de son côté, le baron en attachant son cheval; c'est le monde renversé ! Et dire qu'il y a eu un temps où j'aurais pu bâtonner ce rustre, sans qu'il m'en coûtât rien ! ou, mieux encore, le tuer tout bonnement, quitte à déposer cinq sous sur son cadavre pour subvenir aux frais de sa sépulture !

Claude était allé au devant de l'hôte, peu désiré, qui lui arrivait.

— Bonjour, monsieur Francœur, dit le hobereau en soulevant à demi sa prodigieuse casquette ; vous attendiez sans doute ma visite depuis longtemps?

Le jeune fermier, pour toute réponse, s'inclina avec déférence.

— Mon Dieu ! au premier coup d'œil, continua le baron, il semblerait que naître et mourir sont les choses les plus simples du monde ; ce n'est jamais qu'une personne de plus ou de moins, et, dans la quantité... Eh bien, pas du tout ; cela vous condamne à d'odieuses formalités qui n'en finissent plus. Ainsi, depuis la mort de M"*'^ de Bussières, c'est à peine si j'ai eu le temps de manger.

— Il n'y paraît guère, pensa le fermier.

— Libre aujourd'hui, maître Francœur, je viens vous faire la visite que je vous dois, et vous demander un service.

— Je suis tout à votre disposition, monsieur le baron.

— J'ignorais que mon fils eût grandi chez vous; je savais encore moins qu'il y était élevé gratuitement...

— Ne parlons pas de cela, monsieur le baron.

— Au contraire, monsieur Francœur, parlons-en; car, si reconnaissant que je puisse être des bons soins que vous lui avez donnés, je dois cependant vous dire que je ne l'eusse pas soufî'ert.

— En ce cas, il n'y serait pas resté une heure, répondit Claude, car nous n'aurions accepté aucune rétribution.

— Soit. Cette part faite à nos susceptibilités réciproques, et comme aussi bien le passé est le passé, j'aborde sans ambages la question qui m'amène ici : M"^*^ de Bussières vous faisaif de fréquentes visites; elle a dû vous dire, que, tout en sauvegardant autant que possible les apparences, comme il convenait à des gens de notre sorte, nous ne vivions pas dans une intelligence trop parfaite.

— Je n'ai jamais entendu madame la baronne se plaindre, reprit Claude.

— Vous m'étonnez.

— Cependant, pour répondre à votre franchise par une franchise égale, l'éloignement où vous teniez le petit nous prouvait assez qu'il y avait du désaccord dans le ménage.

— Ma femme n'est pas morte en parfaite chrétienne, continua M. de Bussières ; si j'ai eu des torts envers elle, ce. qui est possible, elle ne me les a pas pardonnes. . . De là des précautions injurieuses qui ne tendraient à rien moins qu'à faire une lettre morte de mon autorité paternelle ; de là aussi quelques dispositions testamentaires d'une légalité douteuse et que je pourrais sans doute faire casser, mais à la plupart desquelles je veux néanmoins souscrire, par respect pour sa mémoire... Ainsi, M"° Francœur hérite de sa garde-robe et de ses bijoux.

— Ma femme ! s'écria Claude au comble de l'étonnement ; et que voulez-vous donc qu'elle en fasse ?

— Ceci la regtirde.

Tout civiUsé qu'était Claude Francœur, il pouvait, il devait même y avoir, dans un monde qui n'avait jamais été le sien, de certains usages gracieux dont la portée lui échappait.

— Ma femme n'a besoin de la défroque de personne, répondit-il d'un ton blessé.

— Entendons-nous, reprit le baron ; il y a défroque et défroque. Celle-ci se compose surtout de dentelles, de châles, d'objets de prix qui ne sont pas à dédaigner. Va pour cela ; va même pour les bijoux apportés en dot, ou acquis depuis, par M"'" de Bussières. Mais, quant à ceux qui, accumulés de siècle en siècle, sont devenus comme une sorte d'annexé à notre généalogie ; quant à ceux qui, à part leur valeur intrinsèque, représentent des souvenirs, fallût-il plaider, je ne m'en dessaisirai jamais que contraint et forcé.

ils LE KOMAN D'UNE PAYSANNE

— Plaider contre qui? demanda Claude qui ne cuiriprenait pas encore parfaitement.

— Contre votre femme, cher monsieur Francœur. Voir au col, aux bras, aux mains, aux oreilles d'une étrangère les parures de ma mère, ou, moi possédant assez d'argent pour les racheter, voir ces parures vendues, passées au creuset et fondues en lingots, jamais ! Jamais ne n'accepterai volontairement cette humiliation, cette douleur filiale.

— En effet, monsieur le baron, reprit le fermier, cela ne se peut... pas plus qu'il n'est, selon moi, permis à une honnête femme de porter des bijoux qui ne lui viendraient pas de son père ou de son mari.

— Je vois avec plaisir que vous êtes dans les bons principes.

— Ma femme, poursuivit Claude, a tout ce que, dans sa modeste sphère, il lui est permis d'avoir.

— C'est cela même, cher monsieur Francœur ; il y a, entre nous, une grande communauté de vues et d'appréciations. Aussi, me suis-je dit que de l'argent ferait bien mieux votre affaire.

— De l'argent! à nous?

— Oh ! ne vous fâchez pas ! Nous choisirions des experts; ils estimeraient les écrins, et je ne vous offrirais que leur stricte évaluation. De cette façon, au lieu d'avoir là, sous clef, un trésor inerte, improductif, vous palperiez des écus au moyen desquels votre bien pourrait s'arrondir.

— Je le trouve assez rond comme ça, reprit Claude ; et, du jour où je changerai d'avis, je tâcherai de me contenter sans recourir à la générosité de personne.

— Diable, maître Francœur, mais savez-vous que vous avez la tête bien près du bonnet !

— Je l'ai surtout près du cœur, monsieur le baron, el

LE ROMAN D'UNE PAYSANNE tl9

voilà pourquoi il me semble que M°^® de Bussières ne devait pas nous traiter de la sorte.

— Vous ignorez peut-être qu'il s'agit d'une valeur de s plus de cinquante mille francs?

— Raison de plus. J'aurais compris une simple bague, une petite croix, la moindre des choses... Mais un legs chargé d'or!... Non, monsieur le baron, ce serait trop lourd pour nos cœurs. Je m'étonne même que M"^ de Bussières ait pu s'y tromper. On ne cherche pas à payer ce qui est inappréciable. Tous voyez que je n'y mets pas d'humilité ; selon moi, Christian a retrouvé ici le premier des biens : une famille ; cela vaut plus que tous les bijoux de la terre.

Le baron tendit la main à Claude :

— Touchez là, dit-il ; vous êtes un brave homme ; on ne m'avait pas trompé sur votre compte.

— Si vous ne l'avez pas été, monsieur de Bussières, M™*" la baronne l'aura été pour vous; sans cela, je le répète, son legs serait inexplicable.

— Et si je vous l'expliquais, cher monsieur Francœur?

— Je n'en serais vraiment pas fâché, monsieur le baron.

— Ecoutez, mon ami, je ne suis pas venu ici dans le but de tirer à vue sur la générosité de vos sentiments; je ne suis ni un grippe-sou, ni un procureur; je ne tends de pièges à personne ; aussi, me convient-il de vous dire ce que je pense de tout cela. Tous pourrez ensuite vous prononcer en pleine connaissance de cause. A mon sens, quand ma femme a testé, la méfiance et la jalousie lui soufflaient à l'oreille des horreurs sur moi; elle a tout bonnement craint que, prostitués à quelque maîtresse, à plusieurs peut-être, ses diamants et ses robes ne passassent du salon à l'office... De là le don appa-

rent qu'elle faisait à votre femme, mais, en réalité, lé dépôt sacré qu'elle confiait à l'honneur et à la délicatesse de M™° Francœur, bien sûre que ses intentions seraient devinées par vous, et que Christian, à sa majorité, retrouverait le tout parfaitement intact.

— A la bonne heure! dit le fermier; cette explication me soulage d'un grand poids.

— Yous, c'est possible, maitre Claude, mais non pas moi. J'aurais mieux aimé mâcher un cent d'aiguilles que de faire un pareil aveu ; seulement, il le fallait ; or, devant ce mot-là, un gentilhomme ne recule jamais. Et vos intentions restent-elles les mêmes?

— Absolument, monsieur le baron. M"''' de Bussières avait le cœur ulcéré, et je suis sûr qu'elle vous jugeait mal. Cette confiance qu'elle vous a refusée, moi je l'aurai en vous. Le legs est entre vos mains ; qu'il y reste. Donnez-moi seulement votre parole que vous ne vous en dessaisirez qu'en faveur de Christian.

— Je vous la donne, répondit simplement M. de Bussières.

Au ton pénétré dont furent prononcés ces quatre mots, il était aisé de comprendre qu'ils valaient le serment le plus solennel.

Une crainte traversa l'esprit du gentilhomme.

— Tout cela est fort bien, reprit-il, mais M™^ Francœur étant personnellement légataire, c'est surtout son avis qu'il importe d'avoir.

— Son avis et le mien, répondit le fermier, n'ont jamais fait qu'un.

— En ce cas, maitre Claude, vous pouvez vous vanter d'être un homme heureux.

— Personne ne le sait mieux que moi, monsieur le baron.

— Je n'ai jamajs pu en dire autant... pendant que

nous y sommes, et pour n'avoir plus à y revenir, permettez que je mette encore votre obligeance à contribution.

— Tout ce que vous voudrez.

— De vous à moi, reprit M. de Bussières, cette renonciation verbale suffirait; mais la loi est plus exigeante ; elle a crée des notaires, et veut qu'on s'en serve . . .

— Je comprends ; il faudrait qu'elle fût renouvelée et signée devant le notaire de Saint-Sylvain.

— Oui, et, de là, légalisée au greffe du tribunal de Falaise. Ce sera peut-être bien des dérangements.

— Ne vous préoccupez pas de cela, monsieur le baron; il n'est pas dans mes habitudes de faire les choses à demi ; fixez un jour et une heure à votre convenance.

— Voulez-vous que ce soit demain?

— Demain, soit. Ma femme, les enfants et moi nous serons à Saint-Silvaii), à dix heures ; ce sera un devoir dont nous ferons une partie de plaisir.

— Voulez-vous que je vous envoie ma voiture?

— Merci, monsieur le baron; nous ferons la route à cheval; vous verrez comme notre Christian faii manœuvrer son poulain ; c'est le meilleur cavalier du pays.

— A propos, je voudrais bien être présenté à madame Francœur et à monsieur mon fils. C'est bien le moins que.*..

— Bon! pensa Claude, il parait (fu'il n'est pas dans rintention de nous Tenlever tout de suite.

Puis, tout haut :

— Ma femme est aux vêpres avec les enfants, interrompit-il; sans cela, monsieur le baron pense bien <Xue le petit serait, depuis longtemps, dans ses bi'as.

m LE ROMAN D^UNE PAYSANNE

— Hum I dans mes bras! je crains qu'il lui faille de Fapprentissage avant qu'il y vienne de lui-môme.

— Oh! que non! mais je vais les envoyer chercher, reprit le fermier.

Et il siffla Mouton qui accourut à toutes jambes, en remuant la queue, ce balancier de son cœur.

A l'approche de l'énorme bête, M. de Bussières recula d'un pas.

— Qu'est-ce que cela! demanda-t -il, un loup?

— Le fait est qu'il en a l'air, et même aussi un peu la chanson. Christian n'en prétend pas moins, par amour-propre d'éleveur, que c'est le plus doux des caniches.

— Je me souviens en effet en avoir entendu parler par la nourrice in pm^tibus de monsieur mon fils.

— Et intelligent! vous allez en avoir la preuve. Claude indiqua du geste une direction, et cria :

— Allez chercher maître !

Mouton aboya un coup sec, et regarda le fermier.

— Non, dit Francœur en secouant la tête. Le chien aboya trois fois.

— Oui, reprit Claude en frappant trois fois dans ses mains.

Et la bête partit de toute sa vitesse.

— Yoilà une conversation en règle, dit en riant M. de Bussières.

— Tout ce qu'il y a de plus en règle, monsieur le baron ; la question était de savoir s'il devait seulement aller attendre Christian et l'escorter, au ratour, ou bien le ramener sans retard.

— Et elle a été résolue?

— Oui, par les trois coups, et si bien résolue quo

vous nallez pas larder à voir rentrer tout notre monde en courant.

— Mais, si on n'obéissait pas au messager?

— Ah 1 dame, les mollets t eraient saufs, mais je ne répondrais pas des vêtements.

— L'aimable bête 1 pensa le gentilhomme ; il faut toujours que ces paysans mal léchés laissent voir le bout de l'oreille.

Claude était cependant sur des épines, car, bien que M. de Bussières ne parût pas devoir emmener son fils, ce point délicat n'avait pas encore été abordé.

— Le jour où Christian quittera la ferme, hasarda-t-il enfin, il y laissera un grand vide.

— Ceci est encore un point qu'il convient de régler, reprit le hobereau ; et vous avez été trop coulant avec moi, mon cher monsieur Francœur, pour que je ne cherche pas à le faire à votre satisfaction.

— Ah! monsieur le baron, voilà une bonne parole, plus précieuse pour moi que tous les joyaux dont il s'agissait tout à l'heure. J'avais bien peur, je ne vous le cache pas, que la journée ne finit, ici, dans les larmes.

— Ma réputation est donc bien mauvaise? reprit en riant M. de Bussières; heureusement que je vaux mieux qu'elle. Moi vous léguer le chagrin en échange de vos gracieusetés! Allons donc! j'en suis incapable! Du reste, vous ne me devrez pas même un remerciement ; l'une des dernières volontés de M™® de Bussières, — volonté à laquelle je suis, cette fois, heureux de pouvoir me rallier — a été que Christian restât confié à vos soins jusqu'à ce qu'il entre au collège, à huit ans révolus.

— En ce cas, nous ne le garderons plus longtemps, ^soupira le fermier.

\n LE nOMAN D'UNE PAYSANNE

— Il les aura précisément au mois d'octobre prochain, à la rentrée des classes, reprit le gentilhomme. Mais je suis un père si barbare, que je me refuse absolument à livrer mon fils, en plein hiver, au dur apprentissage des haricots et des pensums.

— Bravo! cria le fermier.

— Mon intention est donc de lui laisser la clef des champs jusqu'à Pâques...

— Ahl la JDonne idée', et nous le garderons jusque-là? demanda Claude, tout heureux du bonheur inattendu qu'il allait causer à sa femme et à Modeste.

— S'il ne vous gêne pas trop, répondit en souriant le baron.

Marguerite et les enfants ne tardèrent pas à rentrer. Mouton les avait rencontrés en chemin, et son éloquence leur avait donné des ailes.

A la vue de M. de Bussières, ils devinrent pâles de rouges qu'ils étaient. Marguerite porta la main à son cœur. Christian et Modeste se serrèrent contre elle.

Claude la rassura de son premier regard; quelques courtes paroles achevèrent d'éclaircir la situation.

La fermière poussait doucement (Christian vers son père. Elle désirait que cet acte de tendresse eût Fair d'être spontané.

— Ah! dit l'enfant terrible,- s'il me laisse ici, je ne demande pas mieux.

Et il fiit se jeter au cou du baron.

— A la bonne heure ! dit ce dernier en plaisantant, voilà une tendresse de bon aloi; on sait au moins à quoi s'en tenir.

Du reste, M. de Bussières était tout à fait bon homme et il savait plaire quand il le voulait. Or, il le voulait toujours, quand le hasard le mettait en présence d'une jolie femme.

— Ma foi, tant pis, dit-il tout à coup, — sachant bien qu'il allait faire à ces braves gens le plus grand plaisir — vous penserez de moi ce que vous voudrez, mais j'ai un aveu à vous faire : ce matin, avant de venir ici, j'en avais gros sur le cœur, et l'estomac, son voisin, s'en est ressenti. En d'autres termes, je meurs de faim.

— Gomment! s'écria Marguerite, vous ne disiez pas... Et toi, Claude, à quoi songeais-tu donc de ne rien offrir à M. le baron.

— Oh! vous savez, reprit le gentilhomme, une simple croûte, la moindre des choses; et puis, cela me fera un véritable plaisir de sentir mon verre toucher les vôtres.

— Tout l'honneur sera pour nous, dit la fermière en faisant une belle révérence.

— Et tout le plaisir aussi, ajouta Francœur.

Pour tenir compagnie au père de Christian, on résolut de hâter le souper. Marguerite se mit à l'œuvre ; du reste, la maison était bonne, et tout fut prêt en un chn d'œil.

En attendant, et pour remédier tout de suile à la défaillance du baron, Claude était allé à la cave, et en revenait lesté d'une bouteille poudreuse.

— Diable! dit xM. de Bussières en dégustant lentement la hqueur vermeiJle, ceci est du chenu, et je vous prie de croire que je m'y connais : une douzaine d'années de bouteille, au moins.

— Quinze, répondit Claude; ça me vient de mon père.

— Je vous en fais mon compliment, cher monsieur Francœur; un homme qui laisse du pareil vin ne meurt jamais tout entier; et, la preuve, c'est que vous allez me permettre de boire à son souvenir.

Le baron était vraiment charmant; il avait dix ans

de moins ; il prenait Christian et Modeste sur ses genoux, et les faisait sauter à jambes que veux- tu. La gamine fourrageait dans ses favoris ; le gamin essayait de déboucler ses grands éperons.

Marguerite épiait du coin de l'œil en allant et venant ; elle ne pouvait s'empêcher de sourire, et se disait :

— Il n'a pourtant pas l'air d'un méchant homme.

Le repas fut très-gai. Chacun était satisfait, soulagé d'une crainte. Le gentilhomme trouvait tout excellent, et tout l'était en effet. Il dévorait le souper à belles dents, non sans dévorer un peu du regard la femme de l'amphitryon.

Marguerite avait vingt-quatre ans ; elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Aussi, pour un rien, — pour beaucoup, veux-je dire,. — le baron aurait-il peut-être offert spontanément, dans son enthousiasme, quitte à le regretter ensuite, ce même legs dont il s'était tant évertué à esquiver la délivrance.

— Maintenant que je vous ai vue, madame, dit-il, je rougis de la démarche que je suis venu faire ici : elle est indigne d'un gentilhomme.

— Pourquoi donc? demanda Claude.

— Dame, les fleurs, les bijoux, les femmes, tout cela va si bien ensemble ! Mais, madame Francœur fera bien un choix, n'est-ce pas? Je serais véritablement mortifié si elle refusait; un simple souvenir de ma femme...

— Je n'en veux d'autre que celui-ci, répondit Marguerite en attirant Christian sur son cœur.

— Ahl très-joli! C'est le mot de Cornélie, dont l'histoire a fait tant de fracas 1

Cependant, il n'est si douce compagnie qui ne doive finir par se quitter; le baron s'était levé de table; ses

hôtes l'accompagnaient jusque dans la cour, où Tranquille achevait de brider le cheval du hobereau.

Au même instant, Gervaise, suivie de ses chèvres, franchissait la barrière. Elle n'eut pas fait quatre pas qu'elle se trouva face à face avec le père de son nourrisson. Malgré le crépuscule, ils se reconnurent.

— Ah! pensa la paysanne au comble de l'épouvante, voilà le pot aux roses découvert! Adieu mes beaux écus qui ne coûtaient rien, que la peine d'ouvrir la main pour les recevoir !

— Parbleu! la bonne femme, dit M. de Bussières, je suis bien aise de vous rencontrer! Savez- vous que vous êtes encore une fière farceuse, vous?

Gervaise, promptement remise de son trouble, interrompit le gentilhomme d'une voix câline.

— Si c'est Dieu possible ! dit-elle ; appeler farceuse une mère de dix enfants !

— Et moi qui la complimentais sur la belle venue du petit, comme si elle y était pour quelque chose !

— Mais je crois bien qu'elle y est pour tout, dit Claude en se rangeant du côté de sa voisine ; nous n'avons fait que continuer son œuvre.

— A propos, et, le jour des obsèques, vous n'êtes donc pas morte d'indigestion? Figurez-vous qu'elle avait si bien dévalisé les cuisines que mes convives ont failli diner par cœur.

— Monsieur le baron m'avait permis de garnir ma poifche, balbutia Gervaise en baissant les yeux.

— Très-bien, mais je ne me doutais pas que, pour . garnir votre pouche, il fallait dégarnir la maison.

Gervaise creusait le sol du bout de son sabot.

— Les enfants ont été si heureux! dit-elle.

— Allons, ne parlons plus de cela, reprit gaiement le gentilhomme ; je suis trop satisfait de ma journée pour

m LE ROMAN D^UNE PAYSANNE

ne pas être porté à Findulgence ; j'ai même une bonne nouvelle à vous annoncer : M'"'^ de Bussières vous a légué mille francs.

— Mille francs! répéta Gervaise en roulant des yeux effarés ; mille francs, à moi!

— Oui ; trouvez- vous demain, à dix heures, chez le notaire de Saint-Sylvain ; on vous les comptera en espèces sonnantes.

— Ah! monsieur le baron, est-ce bien vrai? Vous ne vous moquez pas de moi? Mille francs! Gomment est-ce fait? Je ne pourrai jamais emporter tout cela... il faudra une charrette... G'estàne pas croire ! Ce serait bien mal si vous vous gaussiez de moi!

Le hobereau eut un mouvement d'épaules qui frisait le dédain.

— Vous êtes folle, ma chère, dit-il du haut de ses trois merlettes sur champ de sinople.

— Mère Gervais, reprit Claude avec une imperceptible teinte d'ironie, vous oubliez qu'un homme du rang de M. de Bussières ne plaisante pas avec les gens de votre sorte. Demain matin, je vous prêterai un cheval, et nous ferons route ensemble.

— Excusez-moi, monsieur le^ baron, et vous aussi, Claude; c'est que, voyez-vous, mille francs et moi ça n'a jamais passé par la même porte... faut que je me pince, pour être bien sûre que je ne rêve pas... Bon! voilà encore mes gueuses de chèvres qui se sont invitées à souper chez vous !

Et elle courut faire semblant de les houspiller.

M. de Bussières embrassa les enfants, porta galamment à ses lèvres la main de Marguerite, très-interloquée de cette façon d'agir, fit ses adieux aii fermier et lança sa monture au trot.

— Tu vois bien cet homme, n'est-ce pas? demanda

LE ROMAN D'UNE t^AYSANNE 120

Claude à sa femme, en faisant allusion au cavalier qui disparaissait dans la poussière du chemin.

— Oui, après?

— Je détourne de lui un procès scandaleux, je lui fais l'abandon d'importantes valeurs ; il daigne me devoir ce double service, mais il ne fait pas assez cas de moi pour me donner une poignée de main.

— Tu crois?

— Je me trompe; tout à Theure, quand nous étions seuls, dans un moment d'effusion, il m'a tendu sa noble griffe, mais c'était pour prendre cinquante mille francs qu'il y avait dans la mienne. Maintenant que le tour est fait, il reprend ses distances.

— Ce serait aussi par trop bête, dit Marguerite, qu'il fut venu chez toi, tout exprès, pour te demander un service et pour t'insulter.

— C'est égal, dit le fermier en manière de conclusion, c'était, dans tous les cas, un mauvais mari; c'est un mauvais père, et je le crois plus généreux en discours qu'en action; mais, puisqu'il veut absolument te faire un cadeau...

— Quoi! tu accepterais...?

— Oui, à ma manière.

Que faire en un checal à moins que Ton n'y songe?

— Enfin ! se disait M. de Bussières en regagnant son manoir ; il y a longtemps que je n'ai respiré si à l'aise 1" Ce cauchemar de Duranton va donc me laisser tranquille avec ses délais légaux, ses mises en demeure, et tout le tyemblement de ses trente-six mille millions d'articles du Code... Le sommeil va peut-être me revenir, l'appétit aussi... Quant à ce dernier, il n'a jamais été bif^n loin; il n'aura que peu de chemin à faire.

Joli brin de femme que cette Marguerite ! De l'œil, de

la fraîcheur, de la dent, et' de la tournure par-dessus le marché ; ce qui est rare chez les paysannes, car, en général, ce ne sont pas des femmes, ce sont des paquets... ma parole d'honneur, cela vaudrait la peine de se baisser et de prendre... Et comme c'est dressé à obéir, à s'effacer, à être toujours contente! Et de l'ordre! Ça rapporte plus que ça ne coûte ; tandis que les autres... Ajoutez à cela l'instinct de l'art culinaire... Ce rustre de Claude a eu la main heureuse... et quand je dis rusti-e, il a, ma foi ! fort bon air, sans compter que ses manières jusqu'à je ne sais quelle fierté d'allures qu^

contraste singulièrement avec la bassesse de son extraction.

C'est égal, ce paysan dégrossi, cet homme qui n'est ni chair, ni poisson, m'est antipathique; il me gêne; il marche dans mon soleil; seulement, le moment n'est pas venu de le lui laisser voir; d'autant que sa femme... charmante, délicieuse, un morceau de roi, ma parole d'honneur!

M. de Bussières se parlait ainsi, à bâtons rompus, au trot cadencé de son double poney, lorsque, tout à coup, une salve de cris perçants faillit l'assourdir.

Ces cris : — Vive monsieur le baron ! vive monsieur le baron! — sortaient de partout, de la cime des arbres, des champs de seigle, des bords de la route.

C'était Gervaise qui avait eu la triomphante idée de ménager à son bienfaiteur cette désagréable surprise.

Vite! vite! toute sa marmaille réunie, elle avait pris un chemin de traverse qui devait la faire se trouver, à temps, sur le passage de M. de Bussières ; un dôme de branchages avait été bâclé en quelques coups de serpette ; puis la mère et les petits s'étaient cachés... on sait le reste.

Mais ce que Ton navait pas prévu, c'est que le cheval s'effrayerait, et que le, cavalier serait sur le point d'être désarçonné.

Le baron possédait une collection variée de prros mots, qui, tous, virent le jour dans cette circonstance. 11 se mit à galoper de ci de là, la houssine au vent, dispersant devant lui la tribu des Gervais, comme une nuée de moustiques.

La mère avait espéré une douce averse de pièces blanches: mais Ihumeur varie comme le temps, et ce fut une pluie de horions quelle se trouva récolter.

On assure, pourtant, que lintention est tout.

Le lendemain matin, tout le monde fut exact au rendez-vous donné chez le notaire de Saint-Sylvain.

M. de Bussières était radieux: il 'avait présidé à sa toilette avec un soin extrême. Une redingote remplaçait la veste de chasse : un pantalon gris-perle, bien

tiré, faisait valoir son pied qu'il avait petit et sa jambe encore belle. Un diamant de prix étincelait à sa main gauche. 11 était venu en calèche armoriée ; ses chevaux piafï'aient devant la porte du notaire, sous les panonceaux.

— Il est toujours bon, pensait-il, de jeter un peu

de poudre aux yeux des mariants et surtout des

femmes.

Les Francœur et Gervaise ravalent devancé à l'étude.

Celle-ci, honteuse de son expédition de la veille, se tenait dans le coin le plus obscur de la salle.

— Belle dame, dit le gentilhomme en s'adressant à Marguerite, je suis vraiment au désespoir de vous avoir fait attendre.

— Ce n'est rien que cela, monsieur le baron.

— Et vous enlever à votre riante demeure, pour vous enfouir dans ce poudreux réduit qu'on appelle un greffe! Comment me faire pardonner tout cela?

— Vous êtes tout pardonné, dit rondement la jolie fermière.

— C'est que ce n'est pas tout, chère " madame;* je couve encore d'autres torts : ainsi, je me suis mis là — et il se piquait le front de l'index, — que je vous ferais, bon gré mal gré, accepter quelque bagatelle... Oh! Mi Francœur a beau froncer le sourcil, je ne m'effraye pas pour si peu. D'abord, le premier devoir d'un mari est d'avoir tort...

— En ce cas, reprit Marguerite en riant, Claude manque à tous les siens, car je trouve toujours qu'il a raison.

— Vous le gâtez, cet heureux homme : prenez garde!

— Ma femme oublie de vous dire, reprit le fermier, que, le plus souvent, je devine sa façon de voir, et quQ

c est en me conformant à la sienne, que nous sommes si souvent d'accord... Mais qu'à cela ne tienne, monsieur le baron, puisque la reconnaissance vous pèse...

— Elle ne me pèse pas, mon cher Claude... Tous permettez ce sans-gêne, n'est-ce pas?

— Comment donc?

— J'aime les braves gens, moi, et je suis tout aussi uni en relations qu'en affaires. Je disais donc que la reconnaissance ne me pèse pas, au contraire ; seulement, je ne serais pas fâché de l'atténuer.

— Eh bien, nous acceptons vos largesses...

— Ah I enfin I

Marguerite regarda son mari d'un air étonné.

— Mais à la condition, acheva Claude, que nous en fixerons la valeur et que nous en choisirons l'emploi.

— Tout ce que vous voudrez! répondit M. de Bussières; trop heureux de... de...

— Mère Gervais, à Tordre! cria le fermier; vous n'êtes pas de trop pour ce que j'ai à dire.

La paysanne sortit de son coin, et s'avança timidement à l'appel de Claude.

— Vous savez que, pas plus tard qu'hier soir, dit le gentilhomme, cette satanée femme a failU être la cause de ma mort? Pour un peu, je tombais de chfval

— Oui, elle nous a raconté cela ; c'était une surprise quelle voulait vous faire.

— Bien obligé !

— L'intention était bonne.

— C'était la reconnaissance, marmotta Gervaise.

— Je préfère l'ingratitude, reprit M. de Bussière:^. C'est mmns dangereux... Mais vous disiez donc, mon clier monsieui- Claude?...

— Je disais, monsieur le baron, qu'une nourrice est une seconde mère, et qu'elle devait avoir, ou sa place marquée au foyer de la famille, ou le bien-être assui'é pour le restant de ses jours. Ceci est surtout de tradition dans les maisons nobles... Or, Gervaise est pauvre, chargée de famille, réduite à accepter souvent de la charité de ses voisins ce qu'elle ne devrait tenir, selon moi, que de votre seule générosité... Vous n'y songiez pas, je le sais; ce détail vous échappait, et voilà pourquoi je me permets...

— Mais, mon cher Francœur, vous perdez de vue que M™° de Bussières lui a laissé mille francs.

— C'est déjà quelque chose, mais ce n'est pas assez; c'est le présent, mais ce n'est pas l'avenir... Combien le lopin de terre qui joint votre maisonnette et qui est actuellement à vendre? ajouta le fermier en se tournant vers la paysanne.

— Deux mille francs, je crois, mon bon Claude, répondit Gervaise en écarquilkmt de grands yeux.

— Eh bien, monsieur le baron, reprit Francœur, permettez à ma femme de se substituer Gervaise...

Le hobereau allongea une moue, laquelle témoignait assez qu'il perdait au change.

— Reportez sur la nourrice de votre fils vos généreuses intentions, poursuivit Claude ; doublez le legs de feu M™'' la baronne; rien ne saurait être plus agréable à M°''' Francœur. C'est là le cadeau détourné qu'elle vous permet de lui faire.

Le baron aurait certainement offert pour dix mille francs dé bijoux à Marguerite, plutôt que dix écus à Gervaise; mais Claude le prenait au piège, et il n'y avait pas à se dédire. Il y avait d'ailleurs là, dans l'étude, sans compter les clercs, une douzaine de per-

sonnes qui écoutaient, et dans l'opinion desquelles il s'agissait de ne pas déchoir.

— J'ignorais, reprit-il, que cette bonne femme fût aussi besoigneuse ; sans cela, croyez bien que je n'aurais pas laissé à M™° Francœur le temps de manifester son désir; va pour deux mille francs!

Le tout fut fait de bonne grâce. Gervaise se jeta aux pieds du gentilhomme campagnard qui la releva majestueusement; il y avait là comme une sorte de foi et d'hommage renouvelés des temps féodaux; cela ne déplaisait pas à M. de Bussières, même au prix de mille francs. D'ailleurs, une fois n'était pas coutume, et, soit dit à sa louange, il donnait plus facilement son argent que sa main.

Les actes lus, signés, paraphés, le baron voulut, à son tour, offrir à dîner aux Francœur. Mais Claude refusa sous divers prétextes, plus ou moins plausibles, et qu'il fallut bien accepter.

Un équipage, cela ne se voit pas tous les jours à Saint-Sylvain. Celui de M. de Bussières avait ameuté les badauds et les enfants. Quand le gentilhomme eut franchi le marche-pied, il resta un instant debout, saluant à droite et à gauche. La situation était capiteuse, et lorsqu'il vit Marguerite attirée à l'une des fenêtres de l'étude par l'espèce d'émeute qu'il occasionnait, sa satisfaction n'eut plus de bornes.

Les chevaux détalèrent.

Il avait déjà doublé le coin de la rue, qu'il distribuait encore de gracieux ronds de bras et des sourires.

Gervaise tournait et retournait, dans tous les sens, deux chiffons de papier-joseph que le maître clerc lui avait remis, en échange d'une croix formulée, tant bien que mal, au bas de l'acte. La pauvre femme n'avait pas l'air trop rassuré.

— C'est ça, deux mille francs? demanda- t-elle a Claude. Je croyais qu'une si grosse somme faisait plus d'embarras.

— Et encore ne va-t-elle que passer entre vos mains, ma voisine.

— Hein ! dit Gervaise avec un geste de défiance.

— J'avais fait venir Jean Leroux, votre vendeur, reprit le fermier ; il est là ; nous venons de causer ensemble ; en faveur de l'argent comptant, il consent à une réduction. C'est une affaire d'or, et autant que vous en profitiez qu'un autre.

— Alors, le bien est à nous?

• — On prépare les actes, mère Gervais ; non-seulement le bien est à vous, mais la meule de blé, la luzerne et toute la récolte sur pied... L'hiver peut venir, il ne vous manquera plus rien.

— Sauf des bestiaux pourtant, objecta l'insatiable Normande.

— Pas même des bestiaux, mère Gervais.

— Tous me dites ça d'un drôle d'air, Claude. L'acquisition, frais compris, montait à dix-neuf cents

francs. Gervaise en remporta cent, qui, sous la forme de louis d'or, lui faisaient en quelque sorte plus d'effet que les billets de mille. Elle devait venir, au prochain marché, retirer ses titres enregistrés.

Christian et Modeste n'avaient pas été amenés à l'élude. On les avait laissés, avec les montures, chez un ami de Claude, un des riches éleveurs du pays, dont les pâturages regorgeaient de troupeaux.

Quand Gervaise y arriva, la dernière — retenue qu'elle avait été par le soin de s'assurer, à chaque pas, que ses cinq louis restaient à leur poste, — elle trouvâtes Francœur et les deux enfants réunis dans la cour de l'habita-

LE ROxMAN D^UNE PAYSANNE J3|

tion, autour d'une vache laitière et d'un génisson de la plus belle espérance.

Christian vint à la rencontre de la paysanne.

— Mère nourrice, dit-il, il y a deux ans que Modeste et moi nous remplissons une tirelire à ton intention. Hier, nous lavons cassée, et nous avons trouvé ces deux bêtes dedans.

Gervaise promena autour d'elle un regard ébahi ; l'émotion la paralysait. Tant de bonheurs successifs et inattendus ne dépassaient pas ses vœux, mais ils les comblaient... à peu do chose près.

Elle couvrait les enfants de baisers et de larmes.

— Tout cela dans une tirelire ! disait-elle, sans plus réfléchir, et frappée par la dispropoition flagrante qu'il y avait entre le contenant et le contenu.

— Claude : Claude ! reprit-elle, et vous, Marguerite, cœurs du bon Dieu, saintes et bonnes gens que vous êtes, je ne pourrai donc jamais vous témoigner en rien ma reconnaissance, ni vous rendre un seul grain de sable pour vos montagnes ?

— Au contraire, ma voisine, répondit Claude- j'ai même lintention d'être très-exigeant, et de placer mes services à gros intérêts... Mais nous parleions de cela plus tard.

Le soir, Gervaise voulut renouveler, à Tégard des Francœur, mais dans des conditions plus prudentes, son ovation de la veille, si mal accueillie par M. de Bu^sières. Pour ce faire, elle débarbouilla tout son monde, opération d'autant plus lon-ue qu'elle était plus rare' et son homme fermant la marche, elle ht processionne''lement son entrée à la ferme.

— Voilà la première fois, dit Gervaise, que j entre ICI sans que ce soit pour ^jrendre ou pour y demander quelque chose. De belles paroles, nous n'en savons pas,

mais nous venons tous vous remercier du fin fond de notre âme... Et, pourtant, voyez l'habitude de quémander, je n'ai pas encore tout ce que je veux.

— Parlez, voisine ! parlez! dit Marguerite.

— Je veux embrasser Claude, reprit Gervaise, et, pour la première fois que ça m' arrive, que le bon Dieu mette mon cœur tout entier sur mes lèvres.

Il va sans dire que Francœur se laissa faire de bonne grâce ; une larme furtive perlait dans le coin de ses yeux.

Ce baiser fut naturellement le signal de beaucoup d'autres. Gervaise avait en réalité très-bien fait de débarbouiller ses enfants.

— Voisine, demanda Marguerite, vous n'avez sans doute pas encore eu le temps de souper.

— Non. Il fallait que nous venions, d'abord, déborder ici le trop-plein de notre joie ; mais, encore un adieu ; et nous vous quittons pour aller faire bombance..* C'est un grand jour ! la fortune nous vient ; il faut la bien recevoir ; autrement, elle serait capable de nous tourner les talons.

— Eh bien, si nous la fêtions ici, tous ensemble? proposa le fermier.

Cette idée fut accueillie avec un enthousiasme que les enfants traduisirent par des cris et des cabrioles.

Gervaise, moins pauvre, était déjà plus circonspecte.

— Tout ce monde ! dit-elle ; ça va vous donner bien de rembarras !

— Vous le partagerez, voisine, répondit Marguerite ; allons, vite, la main à la pâte !

Les préparatifs ne furent pas bien longs. A la ville, il y a de tout ; mais il faut, pour improviser un repas, courir aux quatre points cardinaux. A la

campagne, les œufs, le beurre, la volaille, tout est sous la main, sans compter l'appétit qui se charge des assaisonnements.

— Mère Gervais, dit le fermier lorsque les fourchettes se furent ralenties, je vous ai prévenue que j'aurais, à mon tour, un service à vous demander.

— Plutôt dix qu'un seul, mon bon Claude ! Allez toujoui'S, et n'ayez point peur !

— Vous ne pensiez pas si bien dire, voisine ; dix services, c'est juste le compte ; nous allons être quittes d'un seul coup... 11 faut que vous envoyiez vos enfants à l'école.

— Je me doutais de l'histoire. Eh bien ! Claude, je les y enverrai... toutes les fois que je pourrai me passer d'eux à la maison.

— Cela ne suffit pas ; j'exige qu'ils y aillent tous les jours.

— Bien pour les petits, mon bon Claude ; ils iront dès demain; quant aux grands, ce sera pour plus tard, après la Toussaint.

— Ah 1 vous êtes incorrigible, et je me fâcherai à la fin.

Jusque-là, on avait pu croire que l'homme à Gervaise était privé du don de parler; mais voici qui prouve le contraire :

— Femme, dit-il en ayant l'air de sortir de son assiette une tête roussâtre et crépue, laisse donc aviser M. Claude, puisque nous n'y entendons rien de rien, pas plus l'un que l'autre.

— Parle pour toi, animal, répUqua conjugalement Gervaise ; il y en a plus dans mon petit doigt que dans tout ton corps.

— Ainsi, reprit Francoaii?, voyez votre aîné ; il marche sur ses quatorze ans, et il ne sait pas lire I

— A quoi que ça sert?

Claude haussa les épaules et frappa du pied.

— Yoilà Guillaume, reprit la Normande en désignant le frère de lait de Christian ; il n'a que huit ans, celui-là ; vous avez voulu en faire un savant, mêmement que, au dire de M. le curé, il connaît déjà toutes ses lettres.

— Ah ! oiciche, dit le petit, si je ne savais que cela!

— Eh bien, poursuivit Gervaise, malgré toute sa science, c'est celui qui m'a le moins rapporté.

Claude fit un appel à sa patience. La persuasion échouant, il essaya de pénétrer dans cette tête rebelle à grands coups d'images qui frappent mieux l'esprit :

— Yoilà que vous avez maintenant le clos à Jean Leroux, n'est-ce pas? dit-il.

— Oui bien; après, mon mignon?

— Il n'y a rien dedans, je suppose ; il n'a été ni fuméy ni remué, ni semé...

— Oh! mais que si!... même que la récolle est à nous ; c'est dans l'acte.

— C'est une supposition que je fais, mère Gervais. Yoilà donc votre terrain qui n'a rien dans le ventre, et vous le laissez comme cela... je suppose toujours.

— Bon!...

— Yienne la moisson, il vous donnera peut-être quelques mauvaises herbes, par habitude et parce que la nature est, d'elle-même, si laborieuse qu'il faut qu'elle travaille toujours, en bien ou en mal...

— Mais nous ne sommes pas encore si bêtes que ça î interrompit la paysanne; nous la travaillons nous mêmes; nous suons dessus...

— Et elle vous le rend au centuple en fertilité... Eh bien ! comment ne comprenez-vous pas qu'il en est de même pour lintelligence des enfants?... Cultivée, elle peut vous faire riches, un jour; on jachère, elle peut

vous rapporter tous les maux, y compris les larmes et le déshonneur.

— Ça me paraît sensé tout de même ce que dit là M. Claude, fit observer le père Gervais.

Sa femme n'était pas si facile à persuader; elle paraissait réfléchir.

— Les années voni leur venir, à tous ces gaillards, reprit Francœur, et le temps que vous leur laissez gaspiller ne reviendra plus.

— Comme ça, not'terre se remuera toute seule ? demanda la Normande.

— Yoiis savez bien, ma voisine, que nous ne vous avons jamais refusé un coup d'épaule.

— Je ne dis pas, mon brave Claude... Et il faut qu'ils y aillent tous, tous, à cette satanée école qu'est si loin ?

— J'espère qu'un jour nous la rapprocherons.

— Les filles aussi bien que les garçons ?

— Les uns aussi bien que les autres, ma voisine.

— Que votre volonté soit donc suivie ! soupira Gervaise ; je me laisse conduire en aveugle, et par la grande fiance que j'ai toujours eue dans vos conseils ; mais, sur ma foi d'honnête femme, je ne comprends pas comment il pourra être utile à mes petits de savoir tant de ehoses pour faire ce que, mon homme et moi, nous avons appris avec la seule aide du bon Dieu !

— Allez toujours ! répondit Claude Francœur à ce naïf apôtre de Fignorance... Demain se fait avec aujourd'hui... aucun de nous ne peut savoir ce que l'avenir lui réserve. Allons, mes bons amis, ajouta-t-il en se levant de table ; il commence à se faire tard ; c'est Fheure de se séparer; bonne nuit, et à demain !

Au moment de mettre le pied dehors, Gervaise s'arrêta. L'instinct et l'habitude reprenaient le dessus : elle

regardait ses mains vides ; il lui manquait quelque chose ; elle ne savait quoi.

— Comme le temps est novr I dit-elle à Claude, n'avezvous pas là un bout de lanterne ?

Et, à part elle :

— Maintenant que nous allons avoir une écurie et un grenier, ça pourra toujours servir.

Aux approches de Pâques, M. de JBussières était allé, en personne, faire au collège de Caen les démarches d'usage, et payer le premier quartier de la pension ; après quoi il laissa aux Francœur le soin de présider à l'installation de son fds.

Marguerite voulait tout voir par elle-même ; elle voulait aussi ne se séparer que le plus tard possible de son enfant d'adoption.

Modeste avait compté les mois, puis les semaines, puis les jours. Elle demandait naïvement à sa mère s'il n'y aurait pas moyen d'arrêter le temps, et, comme essai, elle avait un soir détaché le balancier de la grande horloge, dans sa caisse de bois.

Mais, hélas! cela n'y avait rien fait. Pâques était venu, et, un beau matin, Tontaine, attelée à la carriole bourrée de paquets, avait emmené toute la famille dans la direc • tien de Gaen.

LE ROMAN DUXE PAYSAXXE 143

Quelle difTérencc avec les bonnes parties d'au Ire foir, alors qu'on allait aux foires voisines; ou à Condé, chez le père Robertin 1 quels cris: quelle joie ! quel entrain î Maintenant, les cœurs étaient si gros que personne n'osait parler, dans la crainte de trahir ses larmes.

Mouton, lui-même, la queue basse, semblait comi>rendre qu'il ne ramènerait pas son jeune maître.

Il était midi lorsqu'on arriva dans la vieille capitale de la basse Normandie. Après le diner. oi^i on ne man.irea guère, on alla fairp une première visite au collège. L'entrée définitive ne devait avoir lieu que le lendemain.

L'aspect des hautes et sombre? murailles du lycée n'était guère fait pour égayer la situation, ni la lourde porte percée d'un judas, ni la mine renfrognée du cerbère, ni la grille fermée qui séparait le vestibule du préau. Il y a de vraies prisons dont l'entrée est comme cela.

Les longs dortoirs, meublés de galettes qui aiïectent des apparences de matelas, firent surtout pousser de gros soupirs à M°^" Francœur. Quoi ! son Christian était appelé à se meurtrir les reins sur ces sacs de noix ! ne pouvait-on lui acheter une bonne couchette, un sommier élastique ?

L'économe souriait et disait que non.

Et, le soir venu, qui lui borderait ses couvertures, à ce cher enfant? Leur distribuait-on au moins quelque friandise pour les endormir? Quel froid il devait faire, l'hiver, sur ces dalles toutes nues, sous ces voûtes sonoîes ! Tout cela pour apprendre des langues que personne ne parle plus! Est-ce que, par hasard, Gervaise n'aurait pas raison ?

Les dernières heure- de la journée furent ninployéesù se promener par la ville, à essayer de s«^ distraire, à

acheter mille petites choses en prévoyance des disettes futures.

Modeste ne quittait plus Christian ni du regard, ni de la main. Pourquoi donc ne la mettait-on pas aussi au collège? C'était injuste, et elle réclamait.

Claude était le plus à plaindre, car il devait donner Texemple de la fermeté, et il était, au fond, tout aussi désolé c{ue les autres.

Le lendemain, les derniers, les terribles adieux se firent à l'hôtel. Francœur craignait une explosion publique qui suffirait à ridiculiser le nouveau aux yeux de ses condisciples. Il conduisit donc, tout seul, le banni au lieu de son exil, pendant que Marguerite et Modeste, étroitement embrassées, se baignaient mutuellement de leurs larmes.

— Il s'agit d'être homme, dit le fermier à l'enfant. Et, l'amour-propre aidant, cette dernière épreuve fut

piesque subie avec stoïcisme.

— Ah 1 mon bon Claude, disait tristement Marguerite en retournant à Chamblay, la richesse qu'on va donner à l'esprit de Christian vaut-elle la grande peine que déjà elle coûte à son cœur?

Au retour, ces braves gens trouvèrent leur maison déserte. Ils cherchaient l'absent de la pensée et du regard. Parfois, ils s'oubliaient jusqu'à l'appeler. Ainsi, à table, Claude tendait distraitement son verre et disait :

— Christian, verse-moi à boire.

Alors, la mère et la petite fille le regardaient avec un douloureux étonnement. Puis un instant après, Marguerite elle-même, partageant un fruit en deux, en donnait une moitié à sa fille, et posait l'autre à la place occupée naguère par le petit garçon.

Mouton, se redressant de loule sa hautcui'. posait à

cette même place ses deux pattes de devant ; ii tournait son museau à droite et à gauche, cherchant et ne trouvant pas, puis il s'en allait tristement fureter dans tous les coins de la ferme.

Il faut avoir perdu un enfant pour apprécier au vrai

.le vide que laisse après elle, au foyer de la famille, une

seule de ces gracieuses petites créatures qui en sont le

charme et la vie, et dont le seul tort, hélas ! est d'être

destinées à devenir des hommes !

Cependant, on s'écrivait, de part et d'autre, une fois par semaine. Le premier dimanche de chaque mois, les Francœur faisaient le voyage de Caen ; on passait la journée avec le jeune collégien ; on lui faisait faire un bon dîner ; on renouvelait ses provisions de friandises, sans oubher ses finances.

De son côté, à Noël, à Pâques et aux grandes vacances, après avoir été faire acte de présence, durant quelques heures, chez son père légal, Christian regagnait bien vite son cher village de Chambiay, où il reprenait ses douces habitudes d'enfance.

Les rapports entre l'adolescent el sa famille adoptive étaient donc, sinon aussi assidus, du moins aussi étroits et aussi intimes que par le passé .

Ajoutons que, dans son ingéniosité cà multiplier les occasions et les moyens de communiquer avec cehii qu'elle appelait son frère. Modeste lui avait un jour dépêché Mouton, porteur d'un message fixé à son collier. Mouton avait trop souvent accompagné les Francœur à Caen, pour ne savoir par cœur la route du collège. L'instinct seul, ce que Virgile appelle Vodora canum VIS, aurait au besoin suffi pour le conduire à son maître.

C'était unjeudi, jour de promenade. Mouton, arrivé un peu avant l'heure de la sortie, s'était couché devant

la grande porte en attendant qu'elle s'ouvrit. On n'a jamais pu savoir pourquoi il n'avait pas songé à sonner.

Qu'on juge de la joie et de l'étonnement du lycéen, lorsque, en franchissant, à son rang, le seuil du collège, il se sentit en quelque sorte étouffé par les caresses de son vieil ami !

Au retour, il répondit par le même courrier.

A partir de ce moment, le chien revint tous les jeudis; les élèves l'eurent bientôt pris en amitié ; son histoire leur était connue ; on l'accablait de gâteaux et de sucreries. Un beau jour, cette sympathie générale tourna à l'engouement ; voici dans quelles circonstances :

Les ébats de Mouton disloquaient naturellement un peu les rangs; les élèves carambolaient l'un sur l'autre, et l'ordre en souffrait. Quand le « pion » était de bonne humeur, il ne faisait qu'en rire, tout allait bien et l'ordre se rétablissait vite... Malheureusement, le sort des pions n'est pas assez enviable pour qu'ils aient le privilège exclusif de la gaîté à toute heure. Par un jour de lune rousse, celui-ci se fâcha ; et comme Mouton ne venait là que pour Christian, ce fut à ce dernier que s'en prit le pion ; il alla même, pour mieux accentuer sa réprimande, jusqu'à allonger un peu les oreilles du jeune collégien.

Or, il était dans le caractère de Mouton de ne 'pas supporter qu'on mît la main sur son maître. En moins d'une seconde et de six coups de crocs, l'autorité fut étendue à terre, les habits en compote et la peau quelque peu trouée.

Le premier moment fut à la stupeur, et Christian en profita pour renvoyer le délinquant.

•Quand le pion reprit ses sens, il se retrouva, à peu de chose près, sous le costume de St-Jean. Le paletot d'un

rliétoricien combla les lacunes tant bien que mal ; mais la colère du pion fut plus longue à cicatriser : elle coûta à Christian trois jours de prison, et le cliie^i fut désormais consigné à la porte.

Mouton n'en eut pas moins Teffronterie de revenir les jeudis suivants. Seulement, en ville, il se tenait à distance et aboyait en sourdine comme pour dire bonjour; mais, une fois les rangs rompus, et les jeunes diables éparpillés sur les coteaux de Mondeviile, Mouton reprenait ses droits de quadrupède, c'est-à-dire qu'il narguait le pion, déjouait ses poursuites, rejoignait son maître et s'acquittait, aussi ponctuellement que par le passé, de ses fonctions de facteur. ,

Toutefois, le temps est un grand maître, et les pions ne sont pas éternels ; si bien que, sous un confrère plus clément, — on appelle aussi les lAons chiens de basse-cour — et à la sollicitation générale, Mouton fut amnistié.

Du reste, ces relations entre le collège et la ferme, aussi variées que multipliées, avaient pour excellent résultat de tenir Christian en haleine, de lui faire prendre la discipline en patience et d'écarter de lui cette nostalgie si poétiquement nommée le mal du pays.

Dans les premiers temps qui suivirent l'entrée de son fds au lycée de Caen, M. de Bussières avait fait à Chamblay de fréquentes ajjparitions. Tantôt, il venait tout exprès pour avoir, par ricochet, des nouvelles de son fils; tantôt, il passait par là, et ne pouvait se dispenser de présenter ses hommages à M™*" Francœur. Il envoyait souvent des fleurs de sa serre, du fruit de ses vergers, du gibier de sa chasse.

Claude n'accueillait ces marques d'attention qu'à contre-cœur et parce que, sous peine de témoigner une répulsion trop ouverte, il lui était impossiljle de les refuser.

Le baron jouait au serpent de la Bible, et se piquait au jeu, étonné de rencontrer une femme qui ne descendît pas de la première en ligne plus directe.

— Comment, se disait-il, une simple petite villageoise résisterait à l'honneur que je veux lui faire ! Ah ! nos anciens droits du Seigneur, qu'êtes-vous devenus ? Elle est gentille à croquer et, avec CQla, un petit air de candeur qui assaisonne le tout le plus galamment du monde. Ajoutons que feu la baronne doit lui avoir dit de moi un mai affreux, et que les femmes sont toujours friandes de mauvais sujets... Que diable ! il faudrait pourtant s'entendre : puisqu'elle tient à être la mère de mon fds, cela me crée des droits... oii bien ce serait le monde renversé.

C'était surtout aux heures où il prévoyait que Claude devait être aux champs, que le hobereau venait à la ferme.

— Chère belle, disait-il, en mettant un baiser sur la main un peu hâlée de Marguerite, votre époux n'est donc jamais là? Donnez-leur un trésor, à ces travailleurs acharnés, voilà le cas qu'ils en font !

— Mais, monsieur le baron, il faut que Francœur cultive notre bien.

— - Certainement, mais il ne faut pas qu'il néglige l'un au profit de l'autre. A sa place, moi je m'occuperais d'abord du plus précieux... Ah ! la jolie culture ! Comme elle m'absorberait! Mais, dites-moi donc où vous êtes allée chercher des yeux comme ceux-là? Savez-vous bien qu'on n'a pas de pareils yeux? Ce devrait être défendu ; ce sont des étincelles à n'en plus finir, et le feu est si vite mis !

Une autre fois, c'était le sourire, la taille ou le pied.

Marguerite n'était pas à la hauteur de ces quintes-

sences ; elle se disait que, dans le grand monde, Fusage était sans doute d'en agir ainsi ; elle craignait d'avoir l'air d'une sotte ou d'une mijaurée, d'autant que le baron avançait prudemment, et que si, à la contenance de la jeune femme, il jugeait avoir dépassé certaines limites, il rentrait en ligne aussitôt.

Comme tous les galants de son âge, il voulait apprivoiser avant de séduire.

Toutefois, l'instinct parlait ; Marguerite se trouvait mal à l'aise en face de ce gentilhomme familier. Elle se prenait à rougir, sans trop savoir pourquoi ; sa conscience n'était pas tranquille ; elle mentait à Claude par égard pour lui-même et dans la crainte de le contrarier.

— M. de Bussières est venu, disait-elle le soir, à son mari.

— Encore ! répondait le fermier. Que voulait-il !

— Mon Dieu I rien ; il passait.

— 11 passe bien souvent. Et de quoi avez-vous causé?

— De choses et d'autres, répondait Marguerite.

Et, pour couper court à de nouvelles questions, elle s'improvisait une besogne quelconque.

Claude n'était pas jaloux ; il ne croyait pas au mal; sa confiance était si absolue qu'il ne la raisonnait même pas; c'était plus qu'un dogme; mais le baron était si notoirement perverti que son assiduité auprès d'une honnête femme équivalait à un semblant d'insulte.

Rompre carrément en visière avec M. de Bussières, ce n'était pas chose facile, d'autant que les relations avec Christian se trouveraient sans doute rompues du même coup.

Tout ce qu'il était possible de faire, c'était de recevoir le gentilhomme avec cette réserve froide et polie qui ôte souvent à ceux qui en sont l'objet l'envie de revenir.

Mais le baron se montrait bon prince; il cliaufïait lui-même l'entrain de ses hôtes, il parlait au besoin pour eux et prenait toutes choses du meilleur côté.

Les dépendances de la ferme étant d'un seul tenant, Claude n'était jamais bien loin de chez lui.

— A l'avenir, dit il un jour à sa femme, dès que tu verras poindre la casquette de M. de Bussières, tu m'enverras chercher.

Ce que Marguerite ne manqua pas de faire.

Les premières fois, le baron crut à une coïncidence fatale; il accusa son étoile. Mais il n'y eut bientôt plus moyen de s'y tromper ; à peine avait-il eu le temps d'attacher son cheval, que le fermier était là.

— Je vous dérange? demandait le vieux Lovelace.

— Nullement, monsieur le baron.

— Vous savez, j'entends ne gêner personne, et si vous avez des occupations....

— Oh! rien ne presse; je ne suis pas à la tâche... Et qu'y a t-il pour votre service?

Marguerite se contentait de saluer, puis elle montait à l'étage supérieur ou s'en allait au jardin.

A cette question si simple : « Qu'y a-t-il pour votre service? » le hobereau restait la bouche ouverte, dans l'attitude d'un chasseur qui voit une compagnie de perdrix prendre son vol pendant qu'il charge son fusih

On parlait un peu de la moisson, des progrès de Christian, des mercuriales du dernier marché.

— Et M""" Francœur ? hasardait de temps en temps M. de Bussières.

— Elle est très-occupée aujourd'hui, répondait Claude; elle surveille sa lessive.

Une autre fois elle faisait la cueillette des fruits, ou ceci, ou cela.

— Ah ! c'est com.me cela ! se dit un jour le baron en

revenant bredouille au manoir; la petite se dérobe, elle a peur de succomber, c'est clair comme le jour... Et son grand benêt de mari qui ne manque jamais d'arriver là, comme un chien dans un jeu de quilles 1 Ma foi, au diable les Agnès de village ! une de perdue, dix de retrouvées ! C'est mille francs que cela m'aura coûté, les mille francs de Gervaise... Et ce Francœur, avec ses prétentions à tout savoir et à tout mieux faire que les autres I J'avais déjà quelques dents contre lui, ça complétera le râtelier; il ne perdra pas pour attendre.

A dater de ce jour, Chamblay cessa de se trouver sur le chemin du baron, Marguerite n'eut plus à déranger son mari dans ses travaux de culture, et, tout ce qui, au sujet de Christian, intéressait à la fois le château et la ferme, fut diplomatiquement traité par correspondance.

Le baron, pour se refaire, avait alors tourné ses batteries vers une place moins bien défendue ; cette place s'appelait Mariette; c'était cette soubrette que le gentilhomme avait remarquée chez le commandant Duranton, et qu'il avait retenue pour le cas oîi son cousin la congé' dierait.

Le congé ne venant pas de la part du maître, il s'était agi d'engager la camériste à le provoquer. Or, il n'avait fallu, pour cela, qu'une paire de pendeloques d'or et un foulard des Indes.

C'était le prix auquel s'estimait provisoirement cette modeste fille.

Peut-être l'avenir nous apprendra-t-ii que M. de Bussières n'avait jamais conclu le marché dont les consé* quences fussent plus onéreuses.

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