‹ Le roman d'une paysanneChapitre 2 sur 2 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Comme dans le conte de la Belle au bois dormant^ figurons-nous que nous nous sommes endormis il y a sept ou huit ans, pour ne nous réveiller que ce matin.

Chamblay, son église, la ferme Francœur n'en sont pas beaucoup plus vieux pour cela ; les choses sont restées à peu près ce qu'elles étaient. Mais il n'en est pas tout à fait de même des personnes : les enfants sont devenus des jeunes gens, les jeunes gens ont tourné à l'homme, ce dernier a fait un pas vers la vieillesse.

Claude et Marguerite étaient au printemps de la vie, es voilà à l'été : un été fleuri, charmant tempéré, plein de promesses tenues, mieux que le printemps en quel» que sorte, si le grand charme de ce dernier n'était pas d'avoir à soi tout l'avenir.

M. de Bussières a un peu plus de goutte, un peu plus de rhumatismes, un peu plus de ces faiblesses amoureuses

qui sembleraient devoir s'éteindre avec l'âge, et qui ne font, au contraire, que croître et enlaidir.

Le commandant Duranton, grièvement blessé en Afrique, a été mis à la retraite avec le grade de colonel. Il s'est définitivement fixé à sa villa de Bretteville ; après avoir tué pas mal dWrabes insoumis, saccagé beaucoup de gourbis rebelles, il cultive maintenant les plus belles fleurs du canton, sans compter sa fille unique, M^^^ Francine, que nous avons entrevue toute gamine, jouant au cerceau, réclamant pour petit mari son cousin Christian, et que nous retrouvons une belle et sémillante brune, aux alentours de seize ans, menant haut la main la maison de son père, qu'elle fait un peu marcher comme le commandant faisait autrefois marcher son escadron.

Les Gervais ont continué à prospérer; les petits ruisseaux sont devenus rivières. Gervaise n'a plus de nourrissons, pas même pour son compte. Selon la promesse faite à Claude, ses enfants, filles et garçons, grands et petits, sont allés à l'école de Bretteville, d'abord en rechignant un peu, puis de meilleure grâce. Sans être rapides, leurs progrès ont été satisfaisants ; ils ont appris juste ce qu'il fallait, mais rien au-delà; aussi, pour le peu d'importance qu'ils ont dans cette histoire, les retrouverons-nous, en temps et lieu, pourvus de gagnepain en harmonie avec leur condition.

Guillaume Gervais, le frère de lait de Christian, avait seul fait preuve d'une persévérance sans égale ; il s'était acharné à l'étude, justifiant ainsi la prédilection de Claude, qui avait toujours eu en une estime particulière le caractère fier, ferme et réservé du petit bonhomme.

— Celui-là fera son chemin, répétait souvent le fermier à Gervaise.

La paysanne hochait la tète d'un air de doute ; mais

on devine que son amour-propre maternel ne demandait pas mieux que de croire.

Du reste, en homme sage et prévoyant qu'il était, Claude Francœur n'avait pas cherché à faire sortir Guillaume de la sphère où il était né, sans lui- assigner dans sa pensée une carrière, dont il devait lui faciliter l'accès.

Or, il n'y avait pas d'école à Ghamblay ; les enfants devaient aller à Brette ville, ce qui ajoutait un prétexte à peu près plausible à la mauvaise volonté des parents. Claude, entre autres améliorations communales, cellesci réalisées, celles-là en simple germe, Claude, disionsnous, avait, de longue date, formé le projet de doter Chamblay d'une maison d'école.

La maison, c'était l'affaire de quelques mois ; il serait toujours temps d'en réunir les matériaux quand le permettraient les ressources. Mais un bon instituteur est plus long à créer ; on n'empile pas la science aussi facilement que des moellons ; et voilà pourquoi Claude avait voulu préparer à l'avance le fonctionnaire pour l'époque, encore incertaine, où la fonction serait à donner.

Ce fonctionnaire, dans les prévisions du fermier, devait être Guillaume, et, ainsi que nous l'avons déjà dit, jamais leçons n'étaient entrées dans une jeune tête mieux préparée à les recevoir.

Les progrès, l'énergie, la persévérance de Guillaume étaient-ils dus à l'unique amour du travail, à la soif d'apprendre, ou bien à l'ambition, légitime du reste, de se faire, dans le monde, une place honorable? Il y avait sans doute de tout cela ; mais toujours est-il que, parmi les récompenses qui rémunéraient ses efforts, un simple sourire de Modeste était celle qui pénétrait le mieux au fond de son cœur,

Les éloges de Claude, les encouragements du curé, les prix remportés à Bretteville, le chatouillaient agréablement. Il en était heureux avec modération, fier avec calme. Mais un sourire de Modeste I... pour l'obtenir, il aurait appris et dévoré en huit jours la pitance scolaire de plusieurs années.

Comment était né ce culte? où et quand avait* commencé cette affection silencieuse? C'était un mystère. A en croire le pauvre garçon, ce sentiment, comme l'existence de Dieu, n'avait pas eu d'origine et n'aurait pas de lin. Pourtant, le nom avait changé, et il avait un jour reconnu, avec frayeur, que ce qu'il croyait n'être qu'une tendre amitié était un ardent amour.

Nous disons avec frayeur, car Guillaume était un esprit juste et pratique, et, en admettant même qu'il devint un jour le maitre d'école de Chamblay, il ne tombait pas sous le sens qu'on lui accordât jamais la plus riche héritière du village.

Cependant, quelque soin qu'il eût mis à le garder, Claude avait pénétré son secret.

Or, Claude, à tort ou à raison, qualifiait la hiérarchie sociale d'invention bouffonne ; il n'avait d'autre ambition que de donner à sa fille un bon et brave mari qu'elle aimât, dont elle fût aimée ; et, ce mari, une fois trouvé, quant à réconduire pour motifs d'écus, c'était là une petitesse d'esprit dont il ne se figurait pas qu'un père, digne de ce nom, pût jamais se rendre coupable.

Loin d'effrayer ce jeune et loyal amour, Francœur lavait au contraire encouragé, à ce point que, un dimanche, à la sortie des vêpres, sous le porche de l'église, Guillaume avait osé en faire, à celle qui en était l'objet, le demi-aveu.

Modeste n'avait pas reçu cette fausse éducation qui voue à la syncope ou aux grimaces les demoiselles con-

sultées, pour la première fois, sur l'état de leur cœur. Elle ne repoussa pas Guillaume ; elle se montra même honorée de sa recherche, tout en laissant au temps et aux circonstances le soin de rompre ou de raffermir ces projets lointains.

Peut-être n'était-ce pas là une réponse fort encourageante ; mais Modeste était encore bien jeune, et sans doute ne discernait-elle encore qu'imparfaitement ce qui se passait en elle.

Quant à Guillaume, il n'en demandait pas davantage; il n'aurait même jamais osé en espérer autant. On croit volontiers selon ses désirs ; dès ce moment, l'avenir fut à lui, il le broda des perspectives les plus chatoyantes.

Claude, de son côté, poursuivait son œuvre ; quand le moment fut venu, il obtint pour son protégé, le curé aidant, une demi-bourse à l'Ecole normale de Paris.

Le futur instituteur était donc parti pour la grande ville, léger d'argent et de bagage, mais aussi millionnaire que possible au point de vue de ces deux beaux trésorsdelajeunesse qui s'appellent riUusionetrEspérance.

Il y avait déjà trois ans de cela, au moment où nous renouons cette histoire. Le jeune homme venait de passer brillamment ses examens du premier degré, et il allait revenir à Ghamblay, où l'attendait, selon lui, la récompense de ses luttes et de ses travaux.

Christian venait également de terminer ses humanités au collège de Caen.

Nous sommes au milieu du mois d'août : les vacances commencent, et, cette fois, pour ne plus finir.

M. de Bussières a envoyé à Caen un domestique et un cheval de main qui doivent ramener son fils à Saint- Martin-des-Bois ; car, dans la pensée du baron, de même que Christian en a fini avec le collège, il doit en finir aussi avec « les gens de Ghamblay. )^

Le gentilhomme regarde fréquemment à sa montre; son estomac-s'impatiente ; il a invité à déjeuner, pour la circonstance, le colonel Duranton, le subrogé-tuteur du jeune homme, et tous deux se demandent la cause d'un retard qu'ils ne s'expliquent pas.

— Le gaillard a peut-être voulu passer par Ghamblay, dit le colonel.

— S'il a fait cela, reprit impétueusement le baron, je le déshérite !

— Bon! vous voilà encore avec vos exagérations! heureusement que vous n'en pensez pas un mot ; autant en emporte le vent !

Les deux cousins ont conservé de leurs anciens démêlés, survenus au sujet du testament de feu M""^ de Bussières, l'habitude de se chamailler. Mais le temps a fait son office habituel qui est d'adoucir les angles et de calmer les inimitiés. Maintenant que le colonel a sa retraite, et qu'ils habitent constamment à peu de distance l'un de l'autre, ils se voient plus souvent, ils chassent ensemble, et de l'habitude est née peu à peu une sorte d'amitié, mêlée de brusquerie, où il est convenu que peuvent s'échanger les vérités les plus dures, sans froisser personne.

— Ma foi, tant pis pour lui ! reprit M. de Bussières ; nous lui avons accordé le quart d'heure de grâce ; mettons-nous à table.

Mais, au même instant, un bruit de chevaux, lancés au galop, s'éteignit dans la cour, au bas du perron, et, deux secondes après, Christian passait des bras de son père dans ceux du colonel.

Le jeune homme avait un peu prolongé ses adieux avant de quitter le collège, et de là le retard dont se plaignait le baron .

— Ainsi tu n'es allé nulle part, avant de venir ici ? demanda M. de Bussières.

— Nulle part, mon père; je sais trop ce que jo vous dois pour ne pas vous réserver toujours ma première visite.

Le vieux gentilhomme jeta au colonel un regard vainqueur ; ce regard voulait dire :

— Vous voyez bien que votre supposition n'avait pas le sens commun.

Puis, tout haut : ' .

— Allons, maintenant la parole est aux fourchettes; nous causerons plus tard.

Profitons de ce silence pour examiner un peu Christian ; ce n'est plus le joyeux et turbulent enfant de la ferme ; il est grand et mince ; il a les traits de sa mère, doux et mélancoliques ; une fine moustache blonde commence à estomper ses lèvres. Lui, le casse-cou d'autrefois, le dompteur de Mouton, le diable à quatre, le briseur de toutes choses, « pour voir comment c'était fait en dedans » le seul reproche qu'on pourrait maintenant lui faire, c'est d'être trop sérieux pour son âge.

— Ah çà, mon cousin, demanda le colonel, que vas-tu faire de ce grand garçon ?

— Mais je n'ai rien à faire. Né gentilhomme et propriétaire, gentilhomme et propriétaire il vivra, à l'exemple de ses aïeux et de monsieur son père. C'est simple comme bonjour... Et je me permets d'ajouter que ce n'est pas là un avenir absolument lamentable.

— Certainement ; mais on ne condamne pas ainsi un jeune homme à l'oisiveté.

— Condamner I voilà un bien gros mot.... Dans tous les cas, en ta qualité de subrogé-tuteur, tu as droit au chapitre, et c'est même pour cela que je t'ai convoqué.

Le colonel s'inclina en signe de remerciment pour un acte de déférence auquel on ne l'avait pas accoutumé.

— Voyons, continua M. de Bussières, qui, à peu près rassasié, en était arrivé à alterner les morceaux et les mots, je ne demande pas mieux que d'être éclairé ; quelle carrière peut embrasser, au temps où nous vivons, un jeune gentilhomme?

— 11 n'en manque pas, dit M. Duranton.

— Assurément, mais encore faut-il qu'elles soient convenables. L'état militaire ? S'il y avait encore des croisades, je ne dirais pas non ; mais, aujourd'hui, je trouve que les guerres sont bêtes comme tout...

— Baron ! interrompit le colonel.

— Eh bien, quoi? je ne veux pas t offenser. Tu t'es trouve être au service, tu as fait les campagnes qui se sont présentées...

— C'était mon devoir.

— Soit, mais tu ne les a pas choisies, j'imagine ?

— Pour cela, non.

— Alors, tu es hors de cause. Qu'y a-t-il encore '> la jurisprudence ? Oui, je pourrais envover Christian faire son droit a Pans ou à Caen, à Rennes ou à Toulouse II y apprendrait à embrouiller les questions les plus «imples, et à rendre obscures les choses les plus claires. Et après? Ça l'avancerait beaucoup, n'est-ce pas ? Je me suis avise d avoir une idée à moi... Tu permets, n'est-ce pa^ colonel ? ^ '

— Comment donc, mon cousin, pour une fois que cela arrive !

— Cette idée, la voici : j'émancipe dès à présent Christian, et je le mets en possession de la fortune de ^a mère...

— Christian est bien jeune ! fit observer M. Duranton. -C'est une preuve de confiance que je veux lui donner.

J espère ainsi, en le traitant en homme avant lage, 1 attacher au sol qui l'a vu naître, lui faire prendre ra-

ICO LE ROMAN D'CNE PAYSANNE

1 „," \\t i-plpiiir Dar ses intérêts... Qu'en cine dans le paj=, ly leienir pdi -a-

penses-tu, mon garçon? ajouta le gentilhomme dressant directement à son fils.

-Mon père, dit le jeune homme en serrant a^ec effusion les mains du baron, vous combleriez la le plu. cEide mes vœux ; je n'ai d'autre ambition que de vivre

'"l^Et aussi un peu à Chamblay,je suppose,ajouta malicieusement M. Duranton. „ ' „nrit le Voilà précisément ce à quoi je "j'oppose, repnUe h>„.on ■ as=ez de Chamblay comme cela ! Que Christian

château pour la ferme, il y a loin : et c est ^e que J cndieau 1 question, sur

prétends empecher...Duie=te, ceci e ,,„,„„,„= de

laquelle Christian et moi nous aurons tout le temps

"!ltt:ce à dire que je suis de trop? demanda M. Du-

""i°Bonl voilà le chef d'eseadron qui enfourche son

i,.v.l rtP ïTuerre ' Vous êtes si peu de trop, monsieur

iTlÏirqÙe je vous ai invité tout exprès à déjeuner

^^!: ^::ilÏ:S^^^^' et non de con.

":i'sois ici à l'état que tu voudras, -^--^^^^^^^;;::, 1er, je te prie. Primo et d'une, mon enfant, quand j eu la douleur de perdre ta mère... . . j„ ,„ux

Ici, le colonel fut pris d'une légère quinte de toux, qu'il s'empressa d'éteindre en avalant un verre de Boi-

**'!! Quand j'ai eu la douleur de perdre ta mère, répéta

gravement M. de Bussières, son apport personnel montait à deux cent mille francs ; j'aurais pu m'en attribuer les revenus jusqu'à ta majorité...

— Tu ne Tas pas fait ? demanda M. Duranton.

— Je les ai ajoutés au capital, reprit le gentilhomme, et il en résulte que, de deux cent mille francs, il s'élève auj-ourd'hui à un peu plus de cent mille écus.

— Tu as au moins prélevé les frais de son entretien et de son éducation ?

— Pas davantage, monsieur mon cousin ; j'ai pourvu à tout de ma fortune privée.

Et se tournant vers son fds avec une affectueuse et touchante bonhomie : *«*

— J'ai eu peut-être quelques torts envers toi, mon enfant, reprit M. de Bussières, puissé-je ainsi les avoir rachetés !

— Mon père ! dit Christian en se jetant, tout ému, dans les bras du baron.

— C'est bien, ce que tu as fait là ! dit le colonel avec effusion.

Et il secoua vigoureusement la main du vieux gentilhomme.

— Sapristi! quel poigne!... ce n'est pas une raison pour me désarticuler Fépaule... Quant à mes comptes de tutelle, ils sont là-haut, et quand tu voudras les examiner...

— Je ne te ferai pas cette injure.

— Demain matin, Christian visitera ses propriétés î après-demain, nous ferons régulariser son émancipation chez le notaire de Saint-Sylvain.

— Tu vas vite en besogne.

— D'ici à peu de jours, mon enfant, tu auras donc à veiller toi-même à ton propre grain ; on prend vite goût à cette besogne ; tu trouveras ici bonne table et

bon gîte; si tu le veux, je serai moins ton père que ton camarade. Ajoute à cela d'aimables voisins... Le colonel salua.

— Ce n'est pas pour toi que je dis cela, s'interrompit le baron.... D'aimables voisins, de charmantes voisines, de belles armes, beaucoup de gibier, de bons chevaux, voilà plus qu'il n'en faut pour mener gaiement la vie.

Sans doute que, aux yeux du jeune homme, il y manquait encore quelque chose, car il n'approuva que du bout des lèvres.

— Quand je mourrai, reprit le gentilhomme, le plus tard possible...

— Mon père !

— Tu seras millionnaire.

— La belle avance ! dit M. Duranton. Si encore cela pouvait faire dîner deux fois !

— Ah ! oui, soupira le baron ; ce serait là une prérogative que j'achèterais bien cher! Pourtant on y arrive, en graduant ses menus... Quant à être millionnaire, mon cousin, la chose, à vrai dire, n'a de valeur que pour les croquants... mais il fait toujours bon de leur jeter aux yeux cette poudre aveuglante...

— Tiens, s'écria tout-à-coup le colonel en regardant par une fenêtre, qui est-ce qui nous arrive donc par làbas ? on jurerait que c'est ma fille.

M^^'' Francine, suivie d'un groom, apparaissait en effet, à distance, montée sur une jument arabe que son père avait ramenée d'Afrique, et qu'elle maniait en véritable écuyère.

Une amazone de toile écrue, soutachée d'arabesques rouges, dessinait gracieusement sa taille, et se drapait, en longs plis flottants, presque jusqu'à terre. Un petit chapeau de paille, mutin, coquet, retroussé, orné d'une

LE ROxMAN D'UNE PAYSANNE fîâ

plume blanche à la Henri IV, couvrait à peine le bout de sa tète. Une fraise droite, à petits plis, maintenue par un ruban de satin cerise, encadrait son cou. Deux grands lévriers blancs, mouchetés de taches rousses, et qu'elle lutinait du bout de sahoussine, gambadaient autour du cheval.

C'était, en somme, la plus gracieuse apparition qui se pût rêver.

— Elle vient sans doute au devant de moi, dit le colonel.

— Une charmante idée qu'elle a eue, ajouta le baron.

— Christian, mon ami, reprit M. Duranton, fais-moi le plaisir d'aller recevoir ta cousine, et de la conduire au jardin ; nous vous rappellerons tout à l'heure.

Le jeune homme s'empressa d'exécuter cet ordre agréable.

— On dirait que tu le renvoies ? interrogea M. de Bussières.

— Tout juste, mon cousin; j'ai à te dire certaines choses qu'il ne doit pas entendre.

— Des énormités, en ce cas, selon ta coutume.

— Mon Dieu, non ; ainsi je commence par reconnaître humblement que tu vaux mieux que ta réputation.

— Pour beaucoup d'autres, c'est le contraire. Ensuite, ma réputation est-elle bien aussi mauvaise que tu le prétends ?

— Quant à cela, je l'affirme.

— Soit. Et t'es-tu jamais demandé pourquoi?

— Parbleu ! parce que tu es un mauvais sujet; parce qu'il te manque la vertu.

— Non pas la vertu, mais l'hypocrisie. Ah ! l'hypocrisie ! quel bon petit vernis à déguiser toutes les turpi-

tudes !... Si je voulais m*en donner la peine, on m'ado^ rerait comme un petit saint.

— Je serais curieux de voir comment tu t'y prendrais pour cela.

— Rien de plus facile ; le procédé est infaillible : je commencerais pardonnera l'église deux ou trois mauvaises croûtes ou quelques statues de rencontre.

— Bien ! Ensuite ? demanda le colonel en riant.

— Ensuite, à certain jour de la semaine, je déposerais quarante sous sur la table de ma cuisine, où chaque porte4)esace des environs aurait le droit d'en prendre un. Peu de frais, comme tu vois, et quarante trompettes de la renommée qui me béniraient...

— Plus ou moins.

— Enfin, ils en auraient l'air, et ce serait toujours cela. Vers la Noël, atteler de six grands chevaux de labour une voiture de bois qu'un seul âne pourrait aisément traîner, et s'en aller, en cet appareil, déposer de chaumière en chaumière une demi-douzaine de fagots... Quel petit manteau-bleu je ferais bien vite !... Le conseil municipal de Saint-Martin- des-Bois serait capable de me voter une couronne...

— De rosière? demanda en souriant M. Duranton.

— De philanthrope, mauvais plaisant. Ce bon M. Claude lui-même et sa pimbêche de femme daigneraient m 'accorder leur estime ; celle-ci n'aurait peut-être jamais songé à cacher Orgon par-dessous la table....

— Que veux-tu dire?

— Rien ! un souvenir qui me passe par la tête... Que veux-tu? Ces façons cafardes ne sont pas de mon fait.

— Je te sais pourtant charitable et généreux.

— Oui, à ma manière : je choisis les pauvres honteux ; et ceux-là se gardent bien d'aller crier sur les toits la sollicitude dont ils sont l'objet. Enfin, je fais mal le

bien, à ce qu'il parait; je ne pose pas pour l'apôtre ; je ne place pas mes charités à usure... Dans tous les cas, tu vois que, si je pèche, ce n'est pas par ignorance ; j'ai le doigté», et Finstrument ; je pourrais, au besoin, jouer de la considération publique comme Paganini jouait du violon. Mais c'est précisément parce que je sais ce qu'elle vaut, et comment on l'achète, que je la dédaigne.

— Soit, mais de deux choses l'une : il faut que tu éloignes d'ici ton fds, ou que tu changes de conduite, car ta façon de vivre est un véritable scandale...

— Ah ! ah ! voilà donc que ça vient ! s'écria le baron en se frottant les mains; je me disais aussi : « Duranton ne m'a pas encore abreuvé d'injures; à quoi pense-t-il donc? Il manque à tous ses devoirs. »

— Tant que tu as été seul, reprit le colonel, tu pouvais, à la rigueur, vivre à ta guise...

— En vérité I j'avais cette liberté grande !... Avoue, mon officier, que c'est là une bien belle prérogative.

— Fais de Fironie tant que tu voudras ; il n'en est pas moins vrai que Christian est à l'âge où l'on subit fatalement toutes les influences, les mauvaises aussi bien et encore mieux que les bonnes... Je n'imagine pas que tu veuilles, de parti pris, le pervertir par ton exemple !

— Lâche donc le mot tout de suite, et dis qu'il est question des servantes.

— Oui, il est question des servantes.

— Je n'en ai plus que cinq...

— Une bagatelle! Quand je pense que nous en avions une à laquelle nous avions la faiblesse de tenir...

— Mariette?

— Oui, Mariette, et que tu ne t'es pas fait scrupule de nous l'enlever par des moyens qu'il me répugne de qualifier...

t66 LE ROMAN D'UiNE PAYSANNE

— Qualifie toujours pendant que tu y es... D'abord, pour celle-là, c'est de ta faute.

— Comment! de ma faute?

— Il ne fallait pas me faire manger de ses coulis à la Ghambord... Dieu, quels coulis!... Je ne pouvais cependant pas aller tout exprès à Bretteville pour t'en demander ; cela aurait fini par t'ennuyer, d'autant que tu ne les aimes peut-être pas autant que moi... Alors, j'ai préféré les avoir sous la main, et voilà toute l'histoire.

— Oui, l'une pour ses coulis, et celle-là pour autre chose ; du reste, ce sont tes affaires.

— J'aime à le croire.

— Seulement, comme tu n'es sans doute pas disposé à tenir compte de mes remontrances...

— Non, mais elles m'amusent, et je serais désolé d'en être privé; les distractions sont si rares, ici!

— Gomme tu n'es plus précisément de la première jeunesse...

— Tu crois cela, toi?

— Et que, d'ici à peu, il faudra bien que tu deviennes sage par nécessité...

— Oui-dà !

— Que n'autorises-tu provisoirement Ghristian à vivre à Ghamblay, comme par le passé, auprès de l'honnête homme qui, bien plus que toi, lui a jusqu'ici servi de père ?

— Parce que cet homme me fait l'effet d'un Tartuffe, et que je le déteste cordialement.

— G'est une singulière façon de reconnaître les services qu'il t'a rendus.

— S'il veut les évaluer en argent, je suis prêt à les lui payer.

— Tu sais bien qu'il n'en fera rien.

— Eh bien! alors, que réclame-t-il?

LE ROMAX D'UNE PAYSANNE ifff

— Il ne réclame rien ; c'est moi qui réclame pour lui de l'estime et des égards.

— Ma parole d'honneur, vous êtes tous plus insensés les uns que les autres! D'abord, toi, à l'entendre, on croirait que tu sors d'une capucinière plutôt que d'un régiment.

— La morale est une des consignes de la société.

— Et alors tu l'observes militairement... mais sans conviction.

— Je l'observe du mieux que je puis. ^

— Avec ça, mon gaillard, que tu n"as jamais fait de frasques, en garnison... et ailleurs! Ne dirait-on pas que je suis bon à pendre, parce que je ne déteste pas les jolies femmes? En ce cas, mon cher Gaton, le chanvre serait hors de prix sur tous les marchés du monde, et, pour ma part, je n'hésiterais pas à en semer mes terres.

— Tu es incorrigible !

— Je suis un bon gentilhomme, et je chasse de race, voilà tout: comme le Béarnais, comme Louis XIV, comme Louis XV... Au surplus, Christian n'est pas destiné à se faire moine, que je sache; il suivrait ces illustres traces, que je n'y verrais aucun inconvénient.

— Voyons, dit le colonel Duranton en se levant, il est temps de rappeler les enfants ; parlons peu et parlons bien : tu ne veux pas t'amender?

— Je me sens trop peu coupable pour prendre ce soin.

— Tu gardes toutes tes péronnelles?

— Je les garde..

— Et tu gardes aussi Christian ?

— Parfaitement, cher ami.

— En ce cas, reprit gravement M. Duranton, je ne remettrai plus les pieds chez toi.

— De toi à moi, riposta le baron en riant, nous savons ce que valent ces menaces. Je te reverrai certainement la semaine prochaine... Nous avons besoin l'un de l'autre; je suis sûr que ces secousses chroniques nous évitent bien des maladies... Si tu ne viens pas, j'irai moi-même te réclamer jusqu'à Bretteville, ne fûtce que par hygiène.

En ce moment, M'^® Francine, portant sur le bras gauche la queue de sa jupe, fit son entrée dans la salle à manger.

Elle paraissait de mauvaise humeur et fort animée.

— Bonjour, mon oncle, dit-elle; bonjour, père.

Et elle alla tendre successivement son jeune front au baron et au colonel.

— Te voilà seule? demanda M. Duranton.

— Nous t'avions envoyé Christian, ajouta M. de Bussières.

— En effet, je l'ai vu un instant... Eh bien, il peut se vanter d'être aimable et empressé !..,

— Qu'est-ce ce qu'il y a donc ?

— Il y a, mon oncle, que nous nous promenions dans le parc; nous causions gentiment de beaucoup de choses... Quand je dis que nous causions, cela signifie qu'il me répondait de temps en temps par oui et par non... lorsque, tout à coup, au détour d'une allée, je ne le vois plus... Mon cousin avait disparu!...

— Voyez-vous ça! dit le colonel en riant.

— Je l'appelle : rien! je le cherche dans tous les coins du parc : rien! Je rentre, je m'informe... Et savez-vous ce que j'apprends?

— Tu m'effrayes, ma fille !

— J'espère bien qu'il ne lui est pas arrivé malheur!

■ — Pire que cela ! Et moi qui croyais enfin avoir trouvé un vrai cousin, avec qui courir, bavarder, danser

et cavalcader ! Ahl mais c'est que je n'entends pas que cela se passe ainsi 1 D'abord, quand on a une cousine, c'est pour la distraire I

— Enfin, nous diras-tu?...

— Eh bien, il venait de partir, sans même me dire adieu, ou au revoir.

— Partir', s'écria M. de Bussières en assénant sur la table un furieux coup de poing; mais comment? et pour où?

— A cheval, et pour Chamblay, à ce que présume le garçon d'écurie, qui Ta vu filer au grand galop dans cette direction.

— Baron, dit le colonel avec une pointe de sarcasme, si tu n"es pas reconnaissant, ton fils Test pour deux; de cette façon, le compte se retrouve.

Lorsque Christian aperçut, de loin, les toits de la ferme Francœur, il était trois heures de l'après-midi.

Claude dcA^ait être aux champs, mais Marguerite serait là sans cloute. Modeste aussi, et comme elles ne savaient pas au juste le jour de son arrivée, il se faisait une douce joie de les surprendre.

Pour les cceurs bien doués, qui se gonflent facilement

et se trahissent volontiers par une larme au coin de l'œil, ces coups de théâtre ont un charme infini.

Seulement, Christian avait compté sans Mouton, lequel, après avoir signalé son approche en aboyant comme un enragé, prit un essor si violent vers le grand chemin qu'il faillit en renverser une fille de bassecour.

Marguerite accourut du fond d'un cellier.

Modeste pointa son joli petit museau à une fenêtre de l'étage, puis elle descendit quatre à quatre.

Nous ne compterons ni les étreintes, ni les baisers : ce serait trop long.

Claude, lui, en allant à Caen pour ses affaires, poussait de temps à autre jusqu'au lycée; mais, depuis que l'enfant, devenu un jeune homme, avait abordé les classes supérieures, M™*' Francœur et sa fille avaient nécessairement cessé d'aller, comme autrefois, le combler de confitures et de cajoleries.

Près de six mois s'étaient donc écoulés depuis qulls ne s'étaient vus.

Que de choses à se dire ! que de questions à s'échapper des lèvres, rapides et pressées comme une volée d'oiseaux dont la cage vient de s'ouvrir !

— Et le grand-papa Robertin? — Et tes études? — Et la jument bai, est-ce qu'elle saute toujours? — Combien de prix as-tu remportés? — A-t-on vendu la vache noire? — Et d'accessits? — Le bœuf roux est-il devenu plus docile?

Rien n'était changé dans cet intérieur modeste, et cependant Christian regardait tout, avec des yeux ravis ; il allait de chambre en chambre, il fouillait les armoires, il exhumait ses anciens livres et ses vieux joujoux.

La ferme était tout à l'heure si paisible qu'on y en-

tendait bourdonner les mouches. Maintenant elle éclatait de bruit et de mouvement, elle rayonnait de

sourires.

Modeste était devenue le vivant portrait de sa mère, lorsque celle-ci avait seize ans : même œil limijide et bleu, frangé de longs cils noirs; le teint blanc et rose, rovale fin et distingué, les cheveux comme les peintres en donnent à Cérès.

Bonne, douce et simple. Modeste, nous croyons l'avoir déjà dit, avait, plus que personne, le droit de porter son nom. Elle trouvait tout de suite le chemin des cœurs. Elle avait passé deux années dans un couvent des environs; sa mère avait fait, à la volonté de Claude, cette dure concession de se séparer de sa fdle.

Par exception, celle-ci était rentrée dans sa famille aussi naïve, aussi naturelle, aussi peu prétentieuse que lorsqu'elle en était sortie. On ne lui avait fait écorcher aucune langue exotique ni aucun instrument; elle ne connaissait que très-peu les Mèdes et encore moins Gengis-Khan ; vous lui eussiez demandé à quelle époque correspondait l'ère des Séleucides ou bien celle de Nabonassar,qu'elle ne vous aurait sans doute pas répondu. Mais, en revanche, elle n'ignorait pas que Bordeaux était autrefois en Guyenne, Poitiers en Aquitaine, et savait à peu près son histoire de France, ce qui a bien son charme pour une Française. Bref, si elle n'était pas précisément faite pour briller, elle ne serait déplacée nulle part.

Modeste avait eu pour Christian, pendant son exil, une foule de ces attentions par lesquelles se trahissent les cœurs ingénus; elle lui avait guilloché ceci et brodé cela; elle avait embelU sa chambre; elle avait entretenu ses fleurs, soigné ses oiseaux... Il lui avait semblé que le jour où reviendrait définitivement son ami d'enfance

serait le plus beau de sa vie ; et, cependant, elle était comme à la gêne dans son bonheur, ce n'était plus la même franchise d'allures, le même sans-façon ; elle avait déjà dit, deux ou trois fois, vous au lieu de toi.

De son côté, au premier baiser, le jeune homme avait éprouvé une sensation, inconnue jusque-là, qui l'avait bouleversé des pieds à la tête. Peu s'en était fallu qu'il ne dit « mademoiselle » de même que Modeste avait été bien près de l'appeler « monsieur. »

Il n'est pas. absolument difficile de donner à ces pronostics leur sens véritable.

Nous avons dit que toute la ferme était en émoi, si bien que l'attention de Gervaise, occupée à garder ses chèvres dans son nouvel enclos, sur la lisière du jardin de Claude, en avait été attirée.

Or, en général, et même en particulier, il ne déplaisait pas à la brave Normande de savoir ce qui se passait dans ses alentours.

Elle arriva donc, cahin-caha, sans en avoir Tair, tout en tricotant, une longue aiguille fichée dans les cheveux, prête à pénétrer dans tous les secrets et à profiter de toutes les aubaines.

— Faut avouer, dit-elle, qu'on n'engendre point ici la mélancolie; la joie est à sa place chez vous, ma voisine, et ça me fait plaisir de l'y voir.

Christian sortit d'une pièce voisine, et plantant bravement deux vigoureux baisers sur les joues de la paysanne ébahie :

— J'ai l'honneur de présenter mes hommages à madame Gervais, dit-il, d'un ton où le comique se mêlait au respectueux.

Christian avait quitté sa tunique d'uniforme ; il était mis avec une certaine élégance et en jeune homme de sa condition.

— Sainte Vierge î s'écria Gervaise, quel beau langage et quel beau monsieur! Le voilà quasiment de la taDle de Claudel Viens donc que je te regarde au jour... Qui est-ce qui cUrait jamais que c'est là le petiot que j ai nourri de mon lait, et qui, sans reproche, m'a fait passer tant de nuits blanches!... C'est à peine si j ose l'embrasser, tant ma peau tannée jure avec la sienne...

— La peau ne fait rien, nourrice, c'est le cœur qui est tout... Et le père Gervais? et toute la famille?

— Mon homme va bien, et les gars fdent un bon coton; Dieu a mesuré la récompense au mal qu'ils m'ont donné; ils sont honnêtes et de profit; je ne travaille censément plus que pour mon plaisir.

— Quand on te disait, nourrice, qu'il fallait les instruire, et qu'ils n'en feraient que mieux leur chemin!

— On avait raison, mon fieu, et moi j'étais une buse de faire la sourde- oreille.

— Pierre est toujours charpentier? demanda le jeune de Bussières.

— Oui, et ça ne lui fait pas de tort de savoir prendre ses mesures sur le papier.

— Je le crois bien !

— Alain est jardinier chez M. Duranton, à Bretteville. 11 a ayjpris dans les livres à tuer les chenilles, à greffer les arbres, à amender les terres... est-ce que je sais? un tas de manigances qui font qu'on le paye deux fois plus qu'un autre... 11 n y a que Jacques, que ça n'avance guère d'en savoir si long pour être tisserand..,

— Ça avance toujours, nourrice, quand ça ne serait qu'à lire, le dimanche, au Ueu d'aller au cabaret... Et

Joseph ?

— Joseph tient les livres, -^depuis le mois dernier, chez un éleveur; Antoine est encore bien jeune. Les filles poussent aussi... Lise est autant dire une demoi-

selle... Tout cela a du bon, mêlé de mauvais; ainsi, ne s'est-elle pas avisée, pas plus tard qu'hier, de me dire qu'elle en sait trop long pour garder les vaches ! Elles ne peuvent pourtant pas se garder toutes seules... M'est avis que, si nous avions tant seulement un ou deux savants de moins, ça n'irait peut-être pas plus mal.

— A propos de savant, nourrice, vous ne me parlez pas de mon frère Guillaume.

— Oh ! pour celui-là!...

— Est-ce qu'il y a longtemps que vous avez eu de ses nouvelles ?

— Nous l'attendons au premier jour, dit M°^^ Francœur qui allait et venait, en vaquant aux soins du ménage.

Modeste s'était mise à travailler dans l'embrasure d'une fenêtre; mais elle était plus à la conversation qu'à sa couture.

Au nom de Guillaume, elle se sentit rougir.

— Un maître d'école ! reprit la Gervaise ; excusez du peu! C'est l'idée à Claude que la marmaille de Chamblay n'aille plus à Bretteville pour apprendre ses lettres. On saluera mon gars dans les rues comme M. le curé... Pourvu qu'il nous reconnaisse seulement, et que la vanité ne lui trouble pas la cervelle !

— Nourrice, ce que vous dites là est mal; je réponds de mon frère Guillaume comme de moi.

— Toi, mon fieu, ce n'est pas la même chose; ta es né dans le grand; tu sais tout naturellement porter la fortune; il n'y a pas de danger qu'elle te grise...

— Yoilà papa! s'écria tout à coup Modeste.

Et elle se précipita vers la cour au devant du fermier.

Christian en fit autant, et Claude, pris d'assaut, représenta bientôt le groupe du Laocoon... avec les serpents en moins et le bonheur en plus.

" LE R0MAN:D'UNE paysanne 175

Des chèvres fétrangères broutaient dans la cour.

— Les maudites bêtes! dit Gervaise; voilà encore qu'elles m'ont suivie: elles n'en fo^t jamais d'autres!

— Bah! reprit Claude avec son bon sourire, ne faites donc pas attention!... Depuis que vous avez le pré voisin, c'est à charge de revanche; j'ai surpris, l'autre jour, deux ou trois de mes moutons qui se gobergeaient* à vos dép'ens. ,

Au village,— r peut-être avons-nous déjà eu l'occasion de le dire, — toute liesse se traduit par un'ly)n repas.

Gervaise ne se rappelait pas bien si elle avait soupe, et rien que 6e manque de mémoire l'autori^ait^^ recommencer. / ^

Ce repas du soir fut gai C(^mme cëu^ dont on r^^ sév fit pas faute d'évo^quer le souvenir ; on Vamusa beau- " ' coup de»tce que Modeste, ^straite ou 'troublée, ^vait mis à la place du jeune homme son petit couverta^i'atitrefois. ' ^- ;. •

Christian aurait bien voulu- rester à la ferme.; c'était facile ;^a chambre l'attendHit toujours ; on n'avait pas ^ même eVbes«in de la pi;épa^i^

Jus(|;^e-la^e^ jeune homme^vait -.éludé de. parler de \. son père, de sa réception au château, des jj^ojets^que ^ baran^fNKQci^H- pour l'avenir, et surtout Jl'intenti^n sérieuse, expi^rnée imr ce de^htièfr, c|^ garder son fils près de lui. ' "" *** ^\J ^'". '• • ;V

Quand Claude l'interrogea à ce "sujet, Ghristia'tt lui ^ répondit la vérité, car il ne savait pas mentir.

— Et tes intentions à toi? demanda le fermier.

-^ Je voudrais pouvoir me couper en deux... les jambes là-bas, et le cœur ici, ajouta le jeune baron en coulant à Modeste un regard furtif.

— Ton père a raison, reprit Francœur;je partage son avis.

— Toi aussi, Claude ! s'écria Marguerite sur le ton du reproche.

— Fi I que c'est vilain ! ajouta Modeste en fronçant sa bouche qui devint ainsi une petite grenade.

Le fermier n'eut pas de peine à prouver à sa femme et à sa fille qu'elles raisonnaient comme des linottes, et à Christian qu'il n'avait pas d'autre parti à prendre que celui d'obéir à M. de Bussières.

— Oui, en apparence, concéda le jeune homme, je ne dis pas non.

— En apparence et en réalité, mon garçon. Sans compter que le rôle de me faire le complice de ta désobéissance ne me conviendrait d'aucune manière, j'eusse .très-certainement pris, de moi-même, l'initiative de te

renvoyer à Saint-Martin-des-Bois.

— Tu n'es donc plus mon second père ?,demanda tristejnent le jeune homme.

— Si, mon cher garçon, mais il ne faut pas perdre de vue qu'il y en a un premier.

— Soit, mais il ne me reste plus qu'une mère^ et elle est ici. J^e n'ai jamais eu qii'une sœur, étoile est également ici. > /

/ — Il n'y a pas nien loin de Ghamblay à Saint-Martindes-Bois, et je ne pense pas qu'on t'empêche He venir nous voir quand tu 1§ voudnfs.

— Il ne manquerait plus que celai C'est pour le coup que je serais forcé de désobéir...

— Tu obéirais, j'en suis sûr, dit Claude, comme un fds soumis que tu es, et que je veux que tu sois.

— Oh! que non ! Qu'on essaie un peu!

— On n'essaiera pas, je l'espère... Rustaud, ajouta le fermier en s'adressant au berger qui était venu allumer sa pipe aux cendres de l'âtre, que l'on selle le cheval de M. Christian.

— Bon ! dit ce dernier, voilà que Ton va m'appeler monsieur, à présent ! C'était bien la peine de quitter le collège !.. Pour un rien, j'y retournerais... Et toi, nourrice, j'espère bien que tu ne vas plus me parler qu'à la troisième personne, et en m'appelant monsieur le baron I

— Il n'y a pas de danger, dit Gervaise ; je t'ai trop débarbouillé pour cela; bon lait ne saurait mentir.

Cette soirée, si bien commencée, tournait au lugubre.

Excepté Gervaise, qui venait de souper pour la seconde fois, et dont les chèvres digéraient un herbage qui ne coûtait rien, tout le monde était mécontent de soi et des autres.

Modeste, qui avait, en pure perte, dévalisé le jardin, pour fleurir la chambre de Christian, s'était éclipsée afin de pleurer à l'aise.

Marguerite ne savait plus ce qu'elle faisait ; elle venait de verser du cidre dans la lampe, et de Thuile dans un verre.

Francœur s'efl'orçait de paraître gai, mais il était sérieux malgré lui. Tout son entrain consistait à tambouriner une marche funèbre, sur son assiette, avec un couteau.

Christian s'était accoudé sur la table, le front dans les mains.

La nuit commençait à venir.

Tout à coup, il se leva et siffla Mouton :

— Allons, mon camarade, dit-il, tu vas m'escorter jusqu'à Saint-Martin, n'est-ce pas?

Le chien tourna sur lui-même, comme une toupie d'Allemagne, en jappant de satisfaction.

— Je vais voir si mon cheval est prêt, ajouta le jeune homme.

Comme il débouchait dans la cour, il vit une ombre assise à l'entrée du clos, sous un pommier.

Pour tout autre que le jeune homme, ce n'était qu'une ombre; pour lui, c'était Modeste.

Il fut droit à elle, et, la serrant sur son cœur :

— Tu sais, lui dit-il, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, je n'aimerai jamais que toi.

Puis, il lui mit un long baiser sur les' lèvres, et rentra tout seul, dans la salle, prendre son chapeau.

Tout cela s'était passé en moins de cinq minutes. Le fermier et la fermière n'avaient pas bougé. Gervaise achevait de faire fondre un morceau de sucre dans un petit verre d'eau-de-vie.

Claude tendit la main à celui qu'il n'osait plus considérer comme son fils adoptif.

— Au revoir, mon garçon, dit-il.

— Au revoir, père, répéta Christian.

Il embrassa Marguerite, il embrassa Gervaise, tout cela précipitamment, comme s'il ne se fut senti qu'une lueur de courage dont il était ufgent de profiter.

Une seconde après, il était en selle, et fuyait ventre à terre, comme le héros de la ballade allemande.

Dans d'autres circonstances, s'il était resté le commensal de la ferme, la mine n'aurait sans doute éclaté que plus tard. Comprimé, bouillant, trop plein de tendresse, il en était arrivé de son cœur comme des chaudières sans soupape, qui font explosion.

Une demi-heure après, Modeste n'avait pas encore reparu.

On la retrouva à la même place, sous le même pommier.

Gervaise, qui avait quelques prétentions en médecine, lui tâta le pouls et lui trouva de la fièvre.

Il pleuvait depuis un quart d'heure, et Modeste était légèrement vêtue.

— S'il est possible de rester ainsi à l'humidité ! dit la paysanne ; c'est le froid qui l'aura saisie.

— Tu perds donc la tète, mon enfant? demanda dou-. cernent Marguerite.

— Il pleut? Je ne m'en étais pas aperçue... Je me trouvais si bien là !

Le père ne demanda rien : peut-être commencait-il à craindre d'en trop savoir.

On coucha Modeste ; on lui fit une infusion de tilleul. Dans les campagnes, on se figure avoir obvié à tous les maux, quand on a fait bouillir quelques herbes.

Hélas ! le tilleul était impuissant en pareille aflaire.

Dès que la jeune fille fut seule dans sa chambre, elle repoussa ses couvertures et ouvrit la fenêtre.

Ce qu'il lui fallait, surtout en ce moment, c'était de voir revenir Mouton.

Mouton revint vers onze heures. C'était le signe que son maître était arrive à bon port... Et alors, Modeste se coucha pour tout de bon.

IIÏ

M. de Bussières était un peu de la nature des soupes au lait, s'emportant volontiers lorsqu'il était sur le feu, c'est-à^ire sous l'impression du moment, puis se calmant à miracle au moindre réfrigérant.

La veille, s'il avait tenu là Christian, au moment où

ce dernier venait de quitter un peu trop cavalièrement jyjiie Francine Duranton, il l'aurait grondé vertement.

Le lendemain, il y pensait à peine ; et, d'ailleurs, son intention était de soumettre le jeune homme par la douceur.

Dès six heures du matin, les chevaux étaient sellés, et le baron sonnait une fanfare sous les fenêtres de son fils, pour le réveiller.

On se rappelle qu'il était question d'aller passer en revue les propriétés du jeune homme, lesquelles n'étaient pas « d'un seul tenant », comme disent les campagnards, mais bien éparpillées, au proche et au loin, sur une grande étendue de terrain.

— Allons, s'écria le vieux gentilhomme, en route, mauvaise troupe! Rappelle-toi que tous les hommes solides sont du matin, et que ceux qui font du jour la nuit ne valent pas tripette.

Christian, qui s'attendait à une bourrasque, fut charmé de voir se lever Faurore sous des auspices aussi favorables.

Le baron avait déjà avalé un de ces plantureux potages où ne chavirent pas les cuillères, et qui sont la providence des chasseurs.

Il haussa dédaigneusement les épaules en voyant son fils se lester d'un doigt de chocolat.

— Yoilà pourtant comme on nous les élève, dit-il ; faites donc des hommes avec cela !

Le factotum du baron, un vieux serviteur de la famille, nommée Pierrotin, les accompagnait.

A chaque station, on mettait pied à terre. Christian examinait la nature du sol et faisait prendre des notes par le régisseur.

Le baron qui n'avait jamais beaucoup tourmenté la terre, la laissant produire comme elle l'entendait, sem-

blait, d'abord, n'avoir pas grande confiance dans l'opportunité de ce travail, — Tintendant non plus.

Mais le jeune Komme émettait des idées si claires, des théories si pratiques, il arrivait à des déductions tellement manifestes, que les deux routiniers finirent par se regarder d'un air qui signifiait :

— Tiens, tiens, tiens, mais tout cela n'est pas si dénué de bons sens que nous le pensions.

— Tu veux donc marcher sur les brisées de Triptolème? demanda plaisamment M. de Bussières ; que va dire cet homme vénérable ?

— Bah ! il y a longtemps qu'il est détrôné.

— Mais pas si longtemps, mon garçon ; et la preuve, c'est que je suis encore un de ses sujets.

— Parce que vous avez le culte des vieilles dynasties, mon cher père, reprit le jeune homme en riant ; j'espère d'ailleurs bien que vous n'allez pas tarder vous-même à secouer son joug.

— A savoir... Je ne dis pas non ; qu'en penses-tu, mon vieux Pierrotin?

— Dame, j'en penserai ce que voudramonsieur le baron.

— A la bonne heure ! voilà une opinion qui ne te compromettra pas... Elle me rappelle ce courtisan qui, interrogé sur le temps probable qu'il ferait le lendemain, répondait à Louis XIY : « Sire, il fera le temps qu'il plaira à Votre Majesté. » Et tu disais donc, Christian, que les bois ainsi aménagés, les terres ainsi amendées, les cultures ainsi alternées, une propriété doit doubler de rapport ?

— Certainement, mon père ; et, si vous le permettez...

— Comment, si je le permets? D'abord, puisque je l'émancipé, tu es le maître; Aiis des essais, mon garçon;

opère sur toi-même ; et, si je vois que tes expériences réussissent, eh bien, alors... quoique tout cela ne doive pas changer grand'chose au capital foncier....

— Mais, mon père, permettez-moi de vous dire que ceci est une erreur; le capital augmente nécessairement selon les revenus.

— C'est, ma foi! vrai ; je n'y songeais pas... Te voilà bien savant!... Moi qui croyais qu'on ne t'avait appris que le latin : et encore tout au plus !

— De cette science-là, mon père, j'en ai plus acquis pendant mes vacances que pendant mes classes ; c'est aux enseignements de ce bon Claude que je la dois.

— Ce bon Claude ! cet excellent Claude î Ce bon Dieu de Claude ! pensa le gentilhomme; je n'entends chanter que les louanges de ce fermier, par tout le monde et sur tous les tons.

— En ce cas, reprit M. de Bussières, je n'ai guère conflance, et j'aime encore mieux ma bonne vieille manière de ne rien surmener, pas plus la terre que les gens ou les bêtes ; qui va doucement va longtemps.

Christian ne répliqua pas, sachant à quel point son père était prévenu contre Claude Francœur, et bien décidé d'ailleurs à n'en agir qu'à sa guise, puisqu'on lui laissait le champ libre.

On rentra pour l'heure du dîner, qui était invariablement servi à midi.

La promenade avait encore élargi l'appétit du baron, déjà fort ouvert sans ce stimulant.

— A propos, demanda-t-il à son fds en lui versant à boire, tu ne me parles pas de ta cousine ; il y avait quelque temps que tu ne l'avais vue : comment la trouves-tu ?

— Elle n'est pas trop mai, ce me semble.

— Pas trop mal ! en vérité ! je ne serais pjis fâché de

savoir comment il te les faut ; je les commanderais. . . C'est à dire que Francine devient charmante ; elle tient plus qu'elle n'avait promis ; et, avec cela, le caractère le plus franc, le plus gai, le plus aimable...

— Je ne conteste pas toutes ses qualités.

— C'est, ma foi. bien heureux ! sans compter que ce diable de Diiranton a joliment arrondi ses propriétés. C'est un original ; nous nous mordons plus souvent que nous ne nous embrassons ; mais, au fond, il a le cœur sur la main... Tu ne manges pas, garçon î

— Je ne fais que cela depuis une heure, mon père.

— Une heure, ce n'est pas assez, Christian ; pense donc que tu en as mis six, depuis ce matin, à diminuer tes forces ! L'hygiène n'est qu'une question d'équilibre : tant à la dépense, tant à la recette.

Le jeune homme ne put s'empêcher de frémir à cette proposition monstrueuse.

— • Au collège, dit-il, nous étions, en moyenne, quinze heures par jour au jeu ou à l'étude, et chacun de nos quatre repas durait quinze minutes.

— Aussi, pourrais-je m'amuser à te compter les os, si j'y voyais quelque utilité. Bon pour les hommes de rien de se faire si minces, si ratatinés ; mais aux hommes de quelque chose, il faut plus de poids... Ah! si on s'entendait à bien mener la vie, comme elle durerait 1 Au lieu de cela, on s'agite, on se tourmente, on passe les nuits, on fait de l'existence une course au clocher... Veux-tu que je te déroule un joli petit plan d'existence de coq en pâte, sans émotions, sans inquiétudes, sans secousses : rien que des digestions et des menus?

— Déroulez, mon père, répondit insouciamment Christian, dont le quart d'une oreille écoutait à peine.

— Toutes les matinées comme celle d'aujourd'hui, reprit M. de Bussières, c'est-à-dire une course apéritive,

ou une partie de chasse, tantôt d'un côté, tantôt de J'autre. Ensuite le dîner, puis la sieste; puis une partie de billard, jusqu'à l'heure du lunch ; puis, selon le temps, une séance d'escrime, une visite à quelque voisin ou une seconde promenade ; puis le souper, après lequel tu auras le droit de me gagner, tous les soirs, une vingtaine de sous au piquet : un jeu que je t'apprendrai.

— Vous êtes bien bon ! murmura le jeune homme.

— Cela te fera trois ou quatre cents francs d'ajoutés à tes revenus, continua M. de Bussières! d'une voix somnolente... Hein! quel avenir charmant! poursuivit-il par phrases détachées. Quelle douce uniformité ! A ce système-là, on doit vivre toujours....

— Trop !... pensa Christian.

— Mathusalem, comparé à nous, sera mort à la fleur de l'âge... Mais, voilà que mes yeux se ferment... Si tu m'en crois, tu feras comme moi... Une heure de sieste... En Espagne, ils n'ont que cela de bon... ça et les Andalouses.

La respiration du vieux gentilhomme annonça bientôt qu'il dormait du sommeil du juste... qui a bien dîné..

Le jeune homme fit comme la veille : il monta à cheval et prit la direction de Chamblay.

Le lendemain et les jours suivants, mêmes escapades. Il assistait assez régulièrement au dîner, mais ses concessions se bornaient à cela.

Tout en ne voulant pas se fâcher ouvertement, le baron enrageait ; il risquait parfois une remontrance, que Christian subissait avec respect, sans chercher à atténuer ses torts, mais aussi sans qu'elle le fit déroger le moins du monde à ses habitudes. C'était moins le parti pris de se révolter, que l'oubli des mercuriales de la veille et l'insouciance de celles du lendemain.

Quand, par hasard, M. de Bussières ne mangeait ou

ne dormait pas, il lui arrivait de songer aux moyens de réprimer une insubordination si calme et si ferme à la fois. Mais, à moins d'enfermer le jeune homme dans son appartement, il n'en trouvait pas. Et encore, à défaut de la porte, ne s'en irait-il pas par la fenêtre ?

Ensuite, survinrent quelques circonstances qui légitimèrent, jusqu'à un certain point, les fréquentes absences de Christian.

Par exemple, un jour que M. de Bussières trouvait le dîner détestable et qu'il se plaignait vertement, iVP^" Mariette, le cordon-bleu de service, élait survenue, pourpre de colère, l'ironie à la bouche, si bien que toutes les idées de Christian sur la hiérarchie sociale en avaient été bouleversées. Or, ce jour-là, le baron avait été le premier à s'avouer que la présence de son fils n'était pas toujours aussi indispensable qu'il se l'était figuré.

De son côté, Christian, affligé de ces esclandres, s'était jugé plus autorisé à laisser le champ libre à son père.

Ajoutons encore que, dirigeant lui-même l'exploitation de ses terres, inaugurant de nouveaux systèmes, construisant une ferme modèle, le tout d'après les conseils et sous la direction de Francœur, il était tout simple qu'il fut souvent absent, et que ses relations forcées avec la ferme s'en accrussent d'autant.

Christian avait surtout accueilli avec enthousiasme le projet d'ériger une école à Chamblay, et de mettre Guillaume à la tête de cette école. Ce fut entre Claude et lui un combat de générosité, d'où il résulta que le fermier ferait à la commune l'abandon d'une maisonnette qu'il serait facile d'approprier à l'emploi qu'on lui destinait, et que Christian, autorisé par son père, constituerait une rente de six cents francs au profit de l'instituteur.

Christian en était encore à savoir le premier mot de l'amour que son frère de lait portait à Modeste et des

i86 LE ROMAN D'UNE PAYSANNE

projets d'union formés pour l'avenir. D'abord, les paysans se tiennent volontiers dans une sage réserve; ensuite, ces projets étaient encore fort en l'air ; car, d'une part, Modeste ne s'était pas prononcée, et, de l'autre, l'absence avait très-bien pu changer les idées de Guillaume.

Quant aux relations entre nos deux jeunes gens — Christian et Modeste — elles se modifiaient si insensiblement, que de plus expérimentés ne s'en seraient pas rendu compte.

Cette explosion d'un moment, le soir, sous le pommier, alors qu'il venait d'être décidé que le jeune baron n'habiterait plus la ferme, n*avait pas eu de lendemain ; elle avait été mise sur le compte, non de l'amour, mais de la douleur. Ah! si on les avait persécutés, s'ils ne s'étaient plus revus, les obstacles eussent trèscertainement soufflé sur l'étincelle, qui serait devenue un incendie ; mais, Christian revenant chaque jour, et les choses reprenant leur train d'autrefois, l'apparence du calme était rentrée dans leur cœur.

Les voyant si bien frère et sœur, Claude lui-même, qui avait eu un instant d'appréhension, en était revenu à la confiance la plus absolue.

Bien entendu que leurs jeux n'étaient plus les mêmes que par le passé ; cache-cache et cligne-musette avaient fait leur temps; mais, pendant que la jeune fille lui lisait tout haut quelque belle histoire, le jeune homme traçait des dessins de broderies, d'où naissaient, plus tard, sous les doigts de Modeste, les merveilles si connues du commerce de Caen.

Ils allaient à la pêche, ils herborisaient, ils s'embrassaient, ils se disaient tu, ils marchaient la main dans la main, et jusque-là. Dieu n'avait jamais cessé d'être en tiers avec eux.

Cependant — explique qui pourra cette transformation — hier encore, votre voix était assurée, et voilà qu'elle tremble ; ses doigts étaient muets, et voilà qu'ils frissonnent au contact des vôtres; vous rougissez à. propos de rien ; vous vous cherchez sans cesse, et vous avez peur d'être à deux. Ses paroles — à lui ou à elle — vous les laissiez s'envoler ; autant en emportait le vent ; mais voilà que vous les arrêtez au passage, que vous les analysez et que vous les défaites, syllabe à syllabe, pour voir sïl n'y aurait pas quelque double sens qui se cache dessous.

La chaise d'où elle se levait n'était qu'une chaise vide : maintenant, c'est un tabernacle. Le ruban, la fleur qu'elle avait portés, n'étaient que des riens, et ce sont des trésors; elle marchait comme tout le monde, et voilà que vous reconnaissez son pas entre mille. Elle pouvait entrer ou sortir, sans que le firmament s'allumât soudain, ou que le ciel en fût précisément obscurci, et voilà que c'est d'elle seule — ou de lui seul — que vient la lumière....

C'est du reste une situation charmante — quoique mêlée de gros chagrins — si charmante que, si les amoureux étaient habiles, ils la prolongeraient le plus qu'ils pourraient ; mais ils ne sont qu'amoureux.

Plus tard, quand nous sommes devenus capables de faire de la stratégie galante et de calculer les étapes, c'est que l'amour a fui... nous ne sommes plus qu'habiles.

Entre deux jeunes cœurs qui s'aiment loyalement, qui prennent l'amour pour de l'amitié, qui se voient chaque jour sans contrainte, l'aveu et surtout le dénouement peuvent se faire attendre longtemps. Il est vrai qu'un rien peut précipiter l'un et l'autre.

Un soir que, causant avec Claude d'irrigation!^ et de culture, Christian était resté à la ferme plus tard que

d'habitude, et qu'il s'en retournait lentement au château, il fut tout à coup rejoint par Mouton, lequel, tout en aboyant, se mit à lécher ses bottes.

Qu'y avait-il donc? D'où venait cette poursuite inaccoutumée ? Un malheur, un événement quelconque réclamaient-ils sa présence? Etait-ce une lubie de l'animal, le désir soudain de dire à son maître un dernier bonsoir?

Continuer sa route, renvoyer Mouton, emporter le doute avec soi n'était guère possible. Le jeune homme rebroussa chemin.

Tout, à la ferme, respirait le calme le plus parfait ; les lumières étaient éteintes ; une seule fenêtre était ouverte à l'étage, et Modeste, en déshabillé blanc, y prenait tranquillement l'air.

— Tu as donc oublié quelque chose ? demanda-t-elle à Christian en le reconnaissant.

— Je croyais qu'on me rappelait.

La situation fut éclaircie en quelques mots échangés à demi-voix, pour ne réveiller personne. C'était une boutade, une gentillesse de Mouton, et le jeune homme n'avait pas compris ; il en serait quitte pour refaire le chemin, et pour dire une seconde fois bonsoir à sa sœur chérie ; le malheur n'était pas bien grand.

Premier hasard : le coup de tète du chien.

Second hasard : Modeste était à sa fenêtre.

Troisième hasard : une échelle était là, plantée de la veille devant la vigne, surchargée de fruits, qui courait le long des murs de la ferme.

Cette échelle suggéra une idée à Christian ; deux minutes après, il perchait à quatre mètres du sol, et tenait dans sa main celle de la jeune fille.

C'était bon, c'était nouveau, c'était bizarre; ils ne s'étaient jamais parlé dans cette position ; ajoutez le mys-

tère et ce parfum d'aventure qui grise si facilement les jeunes cerveaux.

Ce qu'ils se dirent? rien de plus que ce qu'ils se disaient tous les jours, et devant tout le monde.

Toujours est-il que ce jeu ne leur déplut pas, et que, à partir de cette soirée, sans que Mouton s'en mêlât, Christian revint souvent dire à Modeste un bonsoir discret.

Peu à peu, les séances en vinrent à se prolonger; le temps passait si vite ! les nuits étaient si courtes !

— Quoi! déjà l'alouette qui chante! disait le jeune homme, sans se douter qu'il passait de Bernardin de Saint-Pierre à Shakspeare, que Virginie devenait tout doucement Juliette, et Paul, Roméo.

Guillaume Gervais, dans le désir louable d'ajouter à ses ressources et de diminuer d'autant les sacrifices que faisait pour lui Claude Francœur, Guillaume donnait ce que l'on appelle des répétitions : c'est-à-dire qu'il avait ouvert une sorte de cours particulier, où quelques élèves attardés essayaient de rattraper le temps qu'ils avaient perdu.

Gomme il ne devait plus revenir, il avait tenu à bien

gagner son argent et à faire ce cours aussi complet que possible.

Cette circonstance l'avait retenu à Paris pendant quelques semaines au-delà de Fépoque fixée pour son retour à Chamblay.

Ce retard était un sacrifice ; mais, ainsi que nous ne tarderons pas à en avoir la preuve, Guillaume était l'homme des sacrifices. La reconnaissance et surtout Famour lui avaient fait faire des miracles ; il s'était jeté à corps perdu dans les rudes labeurs de l'étude. Les premiers mois de son séjour à TEcole normale avaient été bien durs ! que de nuits il avait passées, le front sur ses livres, mais l'esprit à Chamblay, luttant, souffrant, gémissant, partagé entre la réalité et le rêve, entre le découragement et le devoir !

Ses grandes joies, ses récréations les meilleures étaient de fermer les yeux, de ressusciter le village, de revoir la ferme, de se dire : « Modeste fait ceci, Modeste fait cela », de lui demander mentalement une approbation ou un sourire... après quoi, la tâche devenait un peu moins ardue, en raison de la récompense qui brillait au bout.

Le jour vint pourtant où Giiillaume, libre de tout devoir, put se mettre en route pour la Normandie.

Il arriva à Caen vers dix heures du soir ; pour tout homme demandant au temps son emploi normal, le plus simple était d'y coucher ; mais, pour le fils de Gervaise, le moment présent n'avait d'autre charme que celui de hâter l'avenir.

Qu'eût-il fait, les yeux ouverts, impatient et comptant les secondes, dans un lit d'hôtel ? La nuit était superbe ; en partant tout de suite, à pied, le sac sur le dos, il arriverait au petit jour, et ce serait quelques heures de gagnées.

Lorsqu'il aperçut l'humble clocher de Ghamblay. toutes les joies du souvenir chantaient dans son cœur. Des larmes d'attendrissement lui venaient au cœur. Là vivaient tous ceux qu'il aimait. Quelle douce surprise il devait leur faire ! Et Modeste I comme il allait la trouver changée, grandie, embellie... non pas embellie, c'était impossible. Ah! l'heureux homme que faisait Guillaume.

Pour gagner le toit paternel, il fallait en quelque sorte côtoyer la ferme ; il ne l'eût pas fallu, elle aurait été à l'autre bout du village, que le jeune homme se serait arrangé de façon à la mettre sur son chemin.

La lune enveloppait d'une blanche lumière la façade de la maison de Claude, en piquant çà et là, dans les rameaux de fleurs grimpantes qui couronnaient sa toiture, des rayons argentés.

Tout à coup, Guillaume s'arrêta, le regard attiré, rivé sur un groupe, informe d'abord, mais dont, à mesure qu'il regardait, chaque détail devenait plus précis.

Modeste, dans une attitude pleine d'abandon et de grâce, était assise de biais, le dos au mur, sur l'appui (le sa fenêtre. Près d'elle, à demi-caché par les ceps de vigne qui encadraient la croisée, se dessinait vaguement une forme humaine.

Guillaume se rapprocha autant que possible de la haie de clôture, et alors, dans cet imposant silence qui, en pleine campagne, donne aux heures nocturnes tant de grandeur et de poésie, s'éleva, imperceptible d'abord, puis un peu plus distinct, le chuchotement de deux voix.

Puis l'échelle se lit visible, puis la silhouette du jeune baron s'accusa nettement.,, et le malheureux Guillaume ne put plus douter.

— Christian ! murmura-t-il en se rejetant en arrière, Giiristian I

Il tomba affaissé contre un arbre, sans pensée, sans baleine, anéanti. Il ne sentait plus le sol sous ses pieds; il roulait inconscient de sa cbute dans un abîme de souffrance et de désespoir.

Ah ! que Dieu eût été plus clément s'il Pavait pulvérisé d'un coup de foudre !

La première inspiration de Guillaume, en revenant à lui, fut de franchir la haie et d'aller demander à Christian raison de son bonheur... La seconde, la meilleure, celle qu'il eut la force et la raison de suivre, fut de fuir au plus vite.

Seulement, dans sa fuite, il heurta violemment le cheval de Christian, attaché à un arbre, et que, dans son trouble, il n'avait pas vu. Le cheval hennit et se cabra; Mouton se mit de la partie. Tranquille, réveillé en sursaut, ouvrit une lucarne de l'écurie... Christian n'eut que le temps d'enjamber la fenêtre, et de tirer à lui l'échelle qui pouvait le trahir.

Guillaume ne marchait pas; la terre ne le portait plus; l'œil noyé de larmes, l'esprit perdu, la tête en feu, il allait droit devant lui, se cognant aux arbres et aux taillis, trébuchant dans les ravins, s'enfoncant dans les mares d'eau.

Quand le jour vint à poindre, il s'aperçut qu'il était dans les bois, à une portée de fusil du château de Bussières. Il tomba au pied d'un arbre, le front dans les mains, la poitrine gonflée, fou de douleui', cherchant une ligne de conduite, un parti à prendre, et ne trouvant rien. • ' •

Tout le monde a éprouvé cela : il y a de certaines réalités, monstrueuses et presque impossibles, auxquelles on finit par ne plus croire à mesure qu'elles

LE nOMAN D'UNE PAYSANNE 193

s'éloignent de vous. L'hallucination n'est-elle pas une chose démontrée et incontestée? D'où venait-il donc? Gomment était-il là? Avait-il seulement été à Chamblay?

Le doute commençait à s'emparer sérieusement de son esprit, lorsque le galop d'un cheval retentit sur la chaussée; il n'eut que le temps de se jeter dans un fourré, et vit passer, à quelques pas de lui, Christian qui rentrait au château.

C'était le coup de grâce.

Du reste, cela valait encore mieux que cette fièvre de l'incertitude où se perdait sa raison.

Guillaume eut alors un accès de vaillance ; il regarda face à face le passé, puis l'avenir.

Le passé, c'était la misère et l'humiliation, sa mère harcelant les Francœur, ses frères mendiant sur les routes ; leur vie à tous, y compris la sienne, était faite des bienfaits d'autrui... N'était ce pas là de beaux titres, de glorieuses annales, pour oser disputer le cœur d'une jeune fille au baron de Bussières?

L'avenir... depuis qu'il avait vécu à Paris, la situation d'un pauvre instituteur de village n'avait plus, à ses veux, le même prestige qu'autrefois.

Ensuite, selon toutes les apparences, non-seulement Christian aimait Modeste, mais Modeste aimait aussi Christian; et alors, à quoi bon lutter? Il n'avait pas même le droit de se plaindre ; M'^*" Francœur ne lui avait rien promis, et quant au jeune baron, il ignorait, sans doute encore, à l'heure qu'il était, les folles espérances conçues par son frère de lait.

L'honnête garçon se disait tout cela, et bien d'autres choses encore ; il accusait le sort, mais il était le premier à justifier ceux qui causaient involontairement pon malheur. Toutefois, il frémissait rien qu'à la

pensée de se retrouver en face de Christian, et de recevoir,comme par le passé, les témoignages de son aflection.

Que lui restait-il à faire? Quitter le pays? ne revoir personne? emporter bien loin, n'importe où, sa misère et son désespoir? Ah! que ne le pouvait-il! Mais est-ce qu'il s'appartenait? Est-ce qu'il n'était pas lié à Claude par le bienfait de cette instruction si vaillamment, si péniblement acquise, et devenue tout à coup, pour lui, une lourde chaîne qui le clouait à Chamblay?

— Allons, se dit Guillaume en reprenant son bâton de voyage, le devoir d'abord, pais à la volonté de Dieu 1

Et, l'œil sec, le pas raffermi, le visage gai en appaï-ence, mais la mort dans râme,il fut embrasser les siens.

Le fils de Gervaise, peut-être l'avons-nous déjà dit, était grand, robuste et bien bâti. Tels ont du être ces Normands qui firent la conquête de l'Angleterre, en 1066. Sa phisionomie charmait tout d'abord par une expression de droiture et de bonté ; c'était la douceur dans la force, le calme dans l'énergie; ses grands yeux noirs seuls, à de certains éclairs, trahissaient l'ardeur du foyer.

Sa mise était simple et convenable ; il n'y avait rien d'emprunté dans son attitude, ni dans ses manières. Peut-être n'était-ce pas un monsieur dans toute l'acception raffinée du mot, mais ce n'était pas non plus un paysan dégrossi. Prenez le milieu, et vous aurez un homme du peuple bien élevé.

Nécessairement, après les devoirs de famille remplis, sa première visite devait être pour Claude.

Le fermier se trouvait seul chez lui; Marguerite et Modeste étaient allées à BrettôTÎlle, à une messe de mariage; elles ne devaient pas tarder à revenir.

Guillaume fut presque heureux de cette absence qui le mettait plus à l'aise.

LE ItOMAN D LNË PAYSANNE l95

Francœur accueillit le jeune homme comme on sourit à une œuvre dont on est satisfait ; car, il n'y avait pas à dire, moralement parlant, le jeune Gervais était son œuvre, et, si ce dernier s'était montré digne des sacrifices faits pour lui, il y avait bien aussi quelque mérite à l'avoir discerné dans la foule des petits paysans qui faisaient l'espoir de Cbamblay.

— Te voilà un homme, dit Claude, un homme de toutes les façons : par la taille et l'intelligence; je savais bien qu'il y avait en toi l'étoffe d'un instituteur... Ma femme et Modeste vont être grandement étonnées, non pas de te voir, car tu es attendu, mais du changement qui s'est opéré dans toute ta personne.

Au seul nom de Modeste, tout le sang du jeune homme reflua vers son cœur.

— Maître Claude, dit-il, si vous le permettez, je reviendrai plus tard.

— Plus tard! Pourquoi donc? Si tu crois que je vais te laisser partir comme cela!... Mais tu m'appartiens, mon garçon... Aujourd'hui, surtout!... Tiens, voilà justement mademoiselle ma fille et madame sa mère qui reviennent! Attention au coup de théâtre!...

Pendant que Claude faisait un pas vers le seuil, Guillaume se reculait dans Fombre, à l'angle de la cheminée.

Modeste était en fraîche robe de jaconas bleu, et coquettement coiffée d'un petit chapeau de paille rond. Elle entra la première dans la salle, et fut droit à son père qu'elle embrassa, sans remarquer la présence d'un tiers.

A l'étudier de près, on l'eût peut-être trouvée plus pâle que de coutume; ses yeux, un peu cernés, semblaient avoir pleuré. Le père et la mère en avaient fait la remarque, le matin, mais la responsabilité en était

restée à cette commode migraine qui les endosse toutes. Claude se laissa mettre un baiser sur chaque joue, après quoi il prit sa fille par le menton, et, la tournant doucement du côté où se trouvait Guillaume :

— Regarde donc un peu ce grand garçon, dit-il en riant; le reconnais-tu?

De pâle qu'elle était. Modeste devint pourpre.

— Si je reconnais Guillaume, cher père? répondit-elle en surmontant de son mieux Tembarras que lui causait une rencontre à laquelle elle n'était pas préparée ; comment peux-tu me faire une pareille question?

Puis, sans même remarquer la métamorphose du jeune homme, elle lui tendit tranquillement la main.

Cet accueil assez froid ne surprit pas Guillaume; il s'y attendait. Aussi alla-t-il, sans trouble apparent, audevant de la petite main tendue vers la sienne.

Marguerite eut plus d'effusion ; elle accueillit en véritable mère le fils de sa voisine.

Modeste, remontée chez elle, sous le prétexte d'ôter son chapeau et sa mantille, ne se pressait pas de descendre. Elle s'était agenouillée devant une petite statue de la Vierge et pleurait à chaudes larmes.

Claude, lui, était franchement heureux.

— J'ai envoyé un exprès à Christian, dit-il à sa femme ; je le demande au plus vite sans lui dire pourquoi ; il aura le plaisir de la surprise... Fais-nous un bon dîner ; je veux que nous fêtions la réunion de nos trois enfants.

Ces derniers mots pénétrèrent dans le cœur de Guillaume comme une lame d'acier.

— Leurs trois enfants! pensa-t-il; bon pour Christian et Modeste, mais moi!

Le fermier et son protégé s'en allèrent, dans le clos, causer de l'école future.

En traversant la cour, le jeune homme s'arrêta machinalement devant une échelle appuyée contre les espaliers.

— Que regardes-tu donc là? demanda Claude.

— Rien : le raisin est beau cette année, n'est-ce pas ?

— Il n'y a pas n'excès, répondit maître Francœur. Modeste était parvenue à refouler ses larmes ; elle

aidait sa mère, triste et silencieuse.

— Tu souffres toujours? demandait Marguerite»

— Un peu moins ; je viens de me bassiner les tempes avec du vinaigre.

— C'est donc cela que tes yeux sont rouges; tu t'en seras mis partout.

Christian arriva vers midi, les traits bouleversés. On se rappelle que l'espèce d'émeute de la nuit précédente l'avait forcé à se réfugier chez Modeste. Tout était bientôt rentré dans le calme ; il avait pu s'échapper sans être aperçu. Mais que s'était-il passé après son départ? Un incident quelconque avait-il trahi sa présence? Claude était-il sur la voie de la vérité? Pourquoi le faire demander ainsi en toute hâte, ce qui n'était jamais arrivé?

Il y avait bien là de quoi inspirer au jeune baron de graves inquiétudes. Aussi, quand il vit Guillaume, et que Francœur lui tendit la main, sa poitrine se trouvât-elle soulagée d'un énorme poids.

Tout s'expliquait.

Les deux jeunes gens s'embrassèrent, et, dans l'effusion générale, personne ne remarqua que Guillaume y mettait peut-être moins d'élan que la circonstance ne le comportait.

Vers la fin du repas, Gervaise, en cornette blanche, tirée à quatre épingles, en l'honneur du retour de son fils, mais,toujours active et la quenouille à la ceinture, vint faire sa visite quotidienne.

— Tiens, dit-elle en s'arrêtant à l'entrée de la salle, vous êtes encore attablés ! Ne vous dérangez point ; je n'ai pas le temps de poser,.. Hein !... que dites-vous de mon fîeu?... Je suis venue à seule fin de voir un peu la mine qu'il fait parmi vous; car, ce matin, à son arrivée, il avait plutôt l'air d'un trépassé que d'une âme vivante.

— J'étais fatigué, ma mère, interrompit le jeune homme.

— Tu dois l'être encore, mon ami, dit Claude, remarquant pour la première fois la face contractée de son protégé.

La vérité est que, sauf le fermier et sa femme, tout le monde était mal à l'aise. Modeste n'osait pas lever les yeux, elle prenait mille prétextes pour aller et venir, et Christian, quoique rassuré sur les suites de son équipée, semblait redouter de lui adresser la parole.

— Bah! dit ce dernier, ce ne sera rien; c'est l'émotion, c'est la joie, c'est le changement d'air. Nous allons faire à Guillaume de joyeuses vacances; je me charge de lui rendre ses belles couleurs. Aimes-tu la chasse ? frère ?

— Non, répondit Guillaume.

— Aimes-tu la pêche, les promenades à cheval, les excursions en voiture?

A mesure que parlait Christian, Guillaume faisait, de la tête, un signe négatif.

— Ah çà ! qu'aimes-tu donc ? demanda le jeune baron.

— Mon fieu a raison, reprit Gervaise; ce sont là plaisirs de riches qui ne conviennent point à celui qui n'a ni pain sur la planche, ni farine chez le meunier.

— Cependant, mère Gervais, fit observer Claude, quand on a bien travaillé, il n'est pas défendu de sp distraire.

— Je ne dis pas ; mais il y a distraction et distraction. A chacun son lot. Moi, je n'y vas pas par quatre chemins pour dire la Vérité à mes enfants, et, tout bellement éduqués qu'il sont, ils n'en savent pas si long que ceux qui ont appris la vie, non dans les bouquins, mais par l'expérience. Ecoute bien ceci, mon garçon : gardetoi de faire le monsieur et de devenir trop faimud.

— Vlan ! ajouta joyeusement Christian, en manière de péroraison.

Gervaise, tout étonnée d'en avoir tant dit, rajusta sa quenouille, reprit son fuseau et s'en alla, sur ce morceau d'éloquence, sans saluer ni tourner la tête.

— La sagesse a parlé par la bouche de ma mère, dit Guillaume, heureux d'avoir un prétexte plausible pour décliner les invitations de son frère de lait.

— Il y a certainement beaucoup de vrai dans ce que vient de nous débiter la brave mère Gervais, reprit Francœur ; mais l'exagération ne mène à rien : il y a, en toutes choses, des nuances qu'il s'agit de savoir saisir ; au surplus, nous reparlerons de cela.

Et, se levant de table :

— Guillaume doit une de ses premières visites à M. le curé, ajouta- t-il ; Christian, veux-tu que nous l'accompagnions?

— Certainement, père.

— En ce cas, dit le fermier, je vais faire un bout de toilette.

— Moi aussi, dit le jeune baron qui était en blouse de toile grise. Ce sera l'affaire d'un temps de galop; je vous rejoindrai à la cure.

Marguerite venait d'être appelée au dehors par une servante.

Modeste et Guillaume se trouvèrent seuls.

ji.a jeune fille était debout dans l'embrasure d'une

fenêtre, le front appuyé contre les vitres, troublée jusqu'au fond de l'âme par l'appréhension d'un entretien qu'il n'était guère possible d'éviter. '

Guillaume faisait semblant de feuilleter un livre d'agriculture, trouvé sous sa main, et qu'il tenait à l'envers.

Il était là, tremblant, immobile, n'osant faire un pas, décidé à parler et ne trouvant rien à dire.

— "Vous ne venez pas avec nous, mademoiselle Modeste? demanda-t-il enfin, surmontant son embarras.

— Non, monsieur Guillaume ; ma mère a besoin de moi.

— Vous m'appelez monsieur?

— Tous m'appelez bien mademoiselle !

— C'est vrai, reprit le jeune homme d'une voix émue ; j'ai pour ainsi dire été élevé dans cette maison, et, je ne sais pourquoi, mais il me semble que je n'y suis plus qu'un étranger.

— Oh ! dit Modeste en se retournant avec un mouvement plein de grâce, cela est mal ! Mon père vous a pourtant fait grand accueil, et ma mère aussi.

— Oui... ce n'est pas d'eux que je me plains.

— De qui donc, Guillaume?

— Et quand je dis, « me plaindre, » le mot est inexact; je constate, voilà tout. Il n'y a ici qu'une personne que je ne trouve plus la même, et, cette personne, c'est vous.

— Oh! moi! fit Modeste en secouant tristement la tête.

Gela semblait signifier : a Je ne compte plus, je ne vaux même pas la peine qu'on s'occupe de moi. »

— Ecoutez, reprit le jeune homme, laissez-moi vous rappeler' une circonstance sur laquelle nous ne reviendrons plus jamais, si vous le désirez... Un soir, il y a

LE ROMAN D UNE PAYSANNE :0l

trois ans de cela, en sortant de l'église où nous venions de prier ensemble, je vous ai avoué...

— Que vous m'aimiez, acheva Modeste ; je ne l'ai pas oublié.

— A cette époque, poursuivit Guillaume, vous étiez presque une enfant ; vous pouviez d'autant moins engager l'avenir que vous ne saviez pas même si, un jour, je me rendrais digne de l'affection que j'ambitionnais.

— Vous vous en êtes rendu digne, Guillaume, je le sais.

— J'ai pris votre silence pour une approbation, votre .-ourire pour un encouragement... Eh bien, aujourd'hui que j'ai atteint le but que la sollicitude de votre père m'avait indiqué, aujourd'hui que vous devez lire plus distinctement en vous-même, si je vous disais : « Modeste, je vous aime toujours, je vous aime plus que jamais... » que me répondriez-vous ?

Peu à peu, la jeune fille avait repris conscience de sa situation.

— Mon cher Guillaume reprit-elle, en lui tendant la main, c'est la vérité que vous voulez, n'est-ce pas?

Le pauvre garçon sentit déjà la première atteinte du coup qui allait le frapper.

— Oui, répondit-il en s'efforçant de raffermir sa voix.

— J'ai pour vous beaucoup d'amitié, continua Modeste, parce que je vous connais depuis mon enfance, parce que mes parents vous tiennent en grande estime, et que j'ai appris moi-même à apprécier vos bonnes qualités; je vous crois, plus que personne, appelé à faire le bonheur d'une honnête femme... mais, mon ami, l'amour ne se commande pas; Dieu le met dans les cœurs, et il ne l'a pas mis dans le mien.

— Modeste, reprit Guillaume en refoulant de son mieux les larmes qui l'oppressaient, je vous remercie de

202 LE KOMAiV D UNE PAVSAxNNE

votre sincérité. Que tout soit oublié : non pour moi, car, ainsi que vous venez de le dire, l'amour ne se commande pas, et je voudrais imposer silence à mon cœur qu'il n'en parlerait pas moins; mais, pour vous, qui n'êtes pas coupable de ma folie et qui ne devez pas souffrir de mon mal... à Tavenir, mon tendre attachement ne se trahira plus au dehors ; tout se passera en dedans. .. je saurai respecter vos inclinations.

— Mes inclinations ! s'écria Modeste en rougissant d'autant plus qu'elle le voulait moins.

— Je ne témoignerai aucune jalousie...

- Aucune jalousie ! répéta la jeune fille au comble de lelTroi; que voulez-vous dire, Guillaume?

Elle ne savait pas feindre ; son trouble en avouait plus, à lui seul, que tout ce qu'avait pu surprendre le fils de Gervaise. *

Guillaume était généreux; il eut pitié de celle qui, avec une si cruelle probité, venait de lui arracher tout espoir.

— Hélas I reprit-il, je perdrais un peu la tête qu'il ne faudrait pas m'en vouloir; mes idées se heurtent et se mêlent... je ne sais rien, je ne veux rien savoir...

Gomme Guillaume achevait ces mots, Claude, prêt à partir, entra dans la salle.

— Eh bien ! mes enfants, demanda-t-il, le sourire aux lèvres, avez-vous renouvelé connaissance?... Mais qu'at-elle donc? ajouta le fermier en se précipitant vers sa fille, on dirait qu'elle se trouve mal !...

Plus morte que vive, la pauvre enfant venait en efl'et de se laisser tomber sur une chaise.

— M^^'' Modeste se plaignait de souft'rir beaucoup, balbutia Guillaume.

— C'est cette maudite migraine I dit Marguerite qui venait d'accourir.

Quand Modeste rouvrit les yeux, elle regarda autour d'elle avec étonnement, comme si elle ne se rendait pas bien compte de l'endroit où elle était.

Puis, sa poitrine éclatant, elle répandit un déluge de

larmes.

Claude crut un instant que sa iille devenait folle.

—.J'avais trop de bonheur, dit-il, Dieu me frappe comme Job.

L'excellent homme ne savait pas si bien dire.

— Ce n'est rien, père, reprit Modeste; ne t'inquîète donc pas! Il fallait cela pour me guérir.

On ne songeait plus à faire une visite au curé. Christian, ne trouvant personne au presbytère, revint

à la ferme.

Au moment où il descendait de cheval, Guillaume lui dit en le regardant fixement :

~ Modeste s'est trouvée mal, pendant ton absence.

— Modeste! s'écria le jeune baron.

Et il se mit à courir vers l'habitation.

Mais, à moitié chemin, il s'arrêta et s'assit sur un banc, la main sur le cœur, comme s'il étouffait.

— Est-ce que, toi aussi, tu vas tomber en syncope? s'écria le fds de Gefvaise.

— Elle va mieux ? demanda Christian .-ans répondre à la question de son frère de lait.

— Oui; elle a beaucoup pleuré.

— Et Claude, qu'a-t-il dit?

— Claude s'est comparé à Job; il a dit que le malheur allait s'abattre sur sa maison ; qu'en penses -tu ?

— (jue veux-tu que j'en pense ? J'espère bien que

non.

— En sorte que, si tu pouvais l'empêcher...

— Voilà une demande î tu sais bien que je me jetterais au feu pour lui.

— Ça ne l'avancerait pas à grand'chose ; il y aurait peut-être mieux à faire.

— Quoi donc?

— Je ne sais pas ; en pareil cas, on s'inspire des circonstances.

— De quelles circonstances? En vérité, nous parlons par énigmes, comme les augures de l'antiquité.

— Oui, à cela près que nous ne rions pas en nous parlant.

— C'est singulier, pensait Christian ; il ne peut pourtant rien savoir... je le trouve tout changé ; il est vrai qu'il n'a jamais été d'une gaité bien folle.

Claude apparut en se frottant les mains.

— Tout va bien, dit-il aux deux jeunes gens ; l'orage est passé... Ah! ces petites filles! Il n'est pas trop tard... Voulez -vous que nous allions faire la visite projetée !

— Allons î dit Christian.

— Allons! répéta Guillaume.

Une semaine environ après les petites scènes domestiques dont la ferme Francœur, habituellement si calme, avait été le témoin, Christian fut trouver son père à rheure où, achevant son dîner, ce dernier trempait or-

dinairement quelques biscuits dans plusieurs verres de Rivesaltes. , ' ' ^

11 y avait deux, oy trois jours que, cachant, ou faisant semblant de'icbucher sous le même toit, le jeune homme n'avjftt pas/ait acte de présence .fAussi s attendait-il à une semonce du plus beau vet^, et avait-il, avec adresse, choisi le moment où fe vieuxgentilhomme n'aimait pas à se metti^ en colère par éga/d ^ur sa

digestion. * " 4

De plus, comme c'éta^f à peu près l'heure delà sieste,

il y avait toute chance qu on ne le garderAt pas taop longtemps. ' -'y

—- Ahî dit ironiquement le bar(^n, monsieur mon fils, soyez le bienvenu I ^ ^. .

— Bon appétit, chef p^re, répondit Christian avec embarras. ^ '

— Mon appétit, monsieur, n'a nullement besoin de vos souhaits, reprit M.' de Bussières, toujours sur le même ton de politesse ironique; mais oserais-je vous demander, si ce n'est pas trop indiscret, quel est le. grave intérêt qui vous ramène près de moi?

— D'abord, mon père, le désir de vous voir ; ensuite. . .

— Parfait I... Eh bien, maintenant que vous m'avez vu, maintenant que, telle que vous l'entendez, votre tâche filiale est accomplie, je me ferais un scrupule de vous retenir davantage... Retournez au plus vite vous encanailler...

— Oh! mon père! cette sévérité...

— Oui, je te le conseille, parlons-en de cette sévérité à outrance ! Je ne te demande même pas où tu passes tout le temps que tu dérobes à tes devoirs de famille... Je veux bien que le diable m'emporte si je comprends le charme qui te retient au milieu de ces paysans! à moins que...

— D'abord, mon cher père, ce ne sont pas des paysans comme vous le croyez.

— Oui, je sais^: moitié bourgeois,' moitié manants, ni chair ni poisson.

— Ensuite, Je ne suis pas constamment chez eux ; la chasse est ouverte depuis quinze jours, et je bats la plaine à votre intention.

— Trop bon, en vérité !'

— Hier encore, j'ai envoyé ^ la cuisine deux lièvres et une demi-douzaine dç perdreaux.

■^— Excellents, par parenthèse. Ahl ils venaient de toi? Cela mérite considération.

— Avant-hier, j'en* ai expédié autant à Bretteville, chez le colisin Durant on. •

— Allons, cela m^ raccommode un peu avec toi... Es tu au moins allé en manger ta part?

— rson, mon père, je n'en ai.pas eu le loisir. ~ Oh! le loisir!...

— Mais, mon père, songez donc que je passe une partie de mon temps à surveiller les travaux qui s'exécutent à la ferme du Mesnil et le défrichement du bois des Aulnes.

— Oui, sous ce rapport, tu vas bien.

— Ces bonnes paroles, mon père, ih'encouragent à vous parler d'une affaire qui m'intéresse beaucoup, et à laquelle je désire vous intéresser un peu.

— Parle, mon garçon ! parle ! dit le baron en avalant un bâillement; rien de ce qui te concerne jie saurait mètre indifférent... mais tâche d'être bref, car je sens le sommeil qui me gagne.

— Voilà ce que c'est, reprit Christian: je désire l'nnder une école libre et gratuite...

M. de Tîussières bondit sur son lauleuil.

— Hmii ! comment dis-tu cela? une école! tu veux fonder une école! pourquoi faire, mon Dieu?

— Pour y instruire les enfants de la commune. ^

— Ok ! la «i)nïmÙ4i\! voilà encore un lil^t qui iïie crispe le^ %ierfs! Tu ne pet^jî^donCv }^^s dii^ « le vil- ^ lage ? » " ^ •

— Le village, soit. V

— Et après?... (juand ces enfants seront instruits J|k

— Ils auront plus de chances de faire leur chemin.

— Et ils le feroBÉt,, sois-en sur, innocent que tu es, mais à nos dépens* Une école ! Heureusement que c'est une plaisanterie... Oera ma tout à fait ré veillé.. T- Une école !• ïl va falloir que 'je prenne encore^'un (^u deux iHscuits et quelques doigts de Rivesaltes, pour me remettre au point: où j'en étais... une école!...

— Je ne plaisante pas le moins du monde, mon pèu'a; ne m'avez-vous pas autorisé àfidisposer dé mes revenus?

vf^ai;faitement. Uses-en en gentilhomme,, fais quelques folies, crève-moi des cheTaiix, cSmpromets une femme, deux femmes, autant de^fCTnmes que tu voudras... je t'yaiderai volontiers... .c'esi^à-dihi, non... je^ . ne t'}' aiderai "pas, "mais je' fermerai les yeu:^ tandis qu'un^école... Il^doit y\yoir du Ei'aric^ur là^^^ssoifô^. Est-ce toi qui vas faire Je pédasrosr^ie? •' •. %. v^

— ^T^,iW)H-père; je n"e*i serais pas capable. *" "* V

— Je l'espère bien ! , . XN ^"V

-^^Nt)us "dèstinohsJa place d'instituteur à Guillaume''^ Gervais, un garçon plein de savoir .et de mérite. '

— Gervais... j'ai déjà entendu ce nom-là.

— C'est mon frère de lait, le fds de Gervaise.

— Encore cette famille de gueux et de parasites !

— Si gueux signifie pauvres, mon père, vous êtes dans le vrai ; mais, c'est une raison de plus pour...

— Que lui faut-il donc, à cette insatiable nourrice ?

208 tiE ROMAN D'UNE PAYSANNE

N'a-t-elle pas été assez payée des quelques gouttes de mauvais lait qu'elle nous a vendues ? A part les libéralités de ta mère, ne m'a-t-elle pas déjà soutiré mille francs ? Dôhnons-lui tout de suite le château et que cela finisse! * ' if m *

— Mais, mon'père...

— Je vois d'ici toute<la trame ; M. Claude s'élève gentfjlpent un piédestal dont tu paies les frais. Ah! c'est un habile homme que M. Claude !... Je te parie une poularde contre une mauviette que la GervaiSe, comblée, enrichie par nous, se figure tout devoir, non aux de Bussières, mais au grand Claude, à l'immense Claude, au généreux Claude! Sème les écus, mon fils, il récoltera les bénédictions. Mais revenons un peu à cette bouff'onnerie : cela te coûterait... combien?

. Christian, embarrassé et mécontent, garda le silence.

— Oh! reprit le baron,' rassure-toi. Si tu veux absolument être un imbécile, je ne y,ois pas trop commei|^ je t'en empêcherais. Ensuite, si ta parole est engagée, il n'y a plus à y revenir; un de Bussières ne se dédit pas... Allons,, parle, uq crains plus de m'étonner ; quand on a résisté à l'annonce saugrenue de ton projet d'école, c'est qu'on est à l'épreuve Se tout, même d^ la bombe.

— ^on père, reprit timidement le jeune hornme, il ne faut pas perdre de vue que j'ai vécu longtemps chez

les Francoè-Ar--- ' ,^

— Tu y vis même encore, intercala le baron.

— Sans que cela y paraisse, et en ajoutant les années aux années, ils ont nécessairement dépensé pour moi une somme assez forte...

— Je ne demandais pas mieux que de les indemniser ; ils n'ont pas voulu.

— Et vous m'avez dit souvent que vous le regrettiez, n'est-ce pas, mon père?

— Certainement. A telle enseigne que, dans le temps, j'ai imaginé mille moyens, plus ingénieux les uns que les autres, de faire accepter à M™® Francœur un cadeau de prix: le tout en pure perte.

— Eh bien, reprit habilement Christian, le vrai, le seul moyen, moi je l'ai trouvé. Claude fonde une école...

— Avec ton argent ; j"ai compris.

— Non, mon père ; il donne la maison.

— Ah î diable ! sans doute une vieille grange dont il ne sait que faire.

— Seulement, poursuivit le jeune homme, ce n'est pas assez que la maison.

— Que faut-il donc encore ?

— Il faut un instituteur.

— Avec ça qu'il en manque, de cette graine malsaine ! Je croyais qu'il y avait là dans la, coulisse, un Gervais tout prêt?

— Oui, mon père ; mais si on ne lui constitue pas des émoluments, de quoi vivra-t-il ?

— Selon moi, il n'est pas nécessaire que cela vive. Christian se mit à rire.

— Vous lui permettrez bien, dit-il, de ne pas partager, à cet égard, votre avis... Cet obstacle arrêtait Francœur; moi, je le lève, en sacrifiant une bagatelle de douze mille francs.

— Douze mille francs 1 Peste ! et tu veux que ce croquant mange tout cela ?

— Douze mille francs de capital, ce n'est jamais que six cents francs de rente . . . Aj outez que j e donne cette somme au nom de ma mère, que son souvenir se perpétuera dans la commune, dans le village, veux-je dire. Les notaires meurent, mais les actes restent. Dans cent ans, dans deux cents ans, tant que Chamblay existera, tant qu'il y

aura un maître d'école pour émarger ses cinquante écus par trimestre, on répétera que les de Bussières sont les bienfaiteurs du pays.

Ce dernier argument était, plus que tout autre, de nature à convaincre le vieux gentilhomme. D'ailleurs le Rivesaltes, pris à certaines doses, avait pour infaillible résultat de le porter à l'attendrissement. Si, en ce quart d'heure, on lui avait demandé d'ajouter douze autres mille francs à ceux de son fils, il n'aurait pas hésité à les donner :

— Allons, dit-il en avalant une dernière gorgée de son vin de prédilection, va pour l'école! va pour Claude! va pour les Gervais! va pour tout le monde !... Nous ferons une cérémonie d'inauguration, atout renverser... D'abord, au-dessus de la porte de l'établissement, une plaque de marbre avec la date de sa fondation... en lettres d'or... A genoux, sur le seuil, le pédagogue en bonnet d'âne... Sur la place, des mâts de cocagne, ornés de grammaires de Lhomond... C'est moi qui les offre... Devant la mairie, un fût de colonne supportant le buste du sire Francœur, couronné par le garde - champêtre... J'enverrai tous... tous mes canards... pour former l'or chestre.

Et, sur ce, le baron s'endormit, la bouche encore illuminée d'un joyeux sourire.

LE ROMAN D'UNE PAYSANNE ill

Le temps s'écoulait. Une école ne s'ouvre pas comme une taverne, pour laquelle il suffit d'un simple arrêté de M. le maire ; il faut des enquêtes, des rapports de celui-ci à celui-là, puis de celui-là à celui-ci, de bureau en bureau, dabord en montant, puis en redescendant... Ah! l'administration n'oublie rien en France; elle va par poids et par mesure, et ce qu'elle use annuellement de rames de papier témoigne assez de toutes les souris dont elle a la prétention de faire des montagnes.

Guillaume, en attendant, n'avait rien à faire, et cette liberté lui était d'autant plus à charge que, à moins de se tenir complètement à l'écart, il fallait bien qu'il en consacrât les loisirs à Christian qui les rédamait.

Sous l'impression immédiate de son malheur, Guillaume avait failli se trahir plusieurs fois, le jour de son arrivée ; il avait, sans calcul, infligé à Christian et à Modeste de cruelles angoisses, et cela s'explique. Mais, depuis, il était parvenu à se contraindre mieux, et les deux intéressés, tout à fait rassurés, étaient à mille lieues de croire qu'il possédât leur secret.

Ce n'était guère qu'à l'heure du repos que Guillaume rentrait en possession de lui-même; et quel repos!

Gomme tous ceux qui ont une plaie, il aimait à y retourner le poignard. Ainsi, quand tout le monde était couché, il gagnait une hauteur qui dominait la cour de la ferme, et, de ce calvaire, Fœil ardemment fixé sur la fenêtre de Modeste, il attendait son apparition. C'était à la fois, pour lui, une joie suprême et une douleur horrible que de la voir se pencher au dehors, écouter d'une oreille inquiète tous les bruits de la nuit, tressaillir et se rejeter en arrière au souffle de l'air dans la cime des arbres, au réveil d'un oiseau passant d'une branche à l'autre, à l'écho lointain d'un marcheur attardé.

A l'approche de Christian, qu'il devinait, même avant la jeune fille, il fermait les yeux, s'étreignant le front dans ses mains crispées, formant les plus sinistres projets, et demandant à Dieu la force de ne pas les exécuter.

Puis, il fuyait, le plus loin possible, jusqu'à ce qu'il tombât de lassitude... Quand les étoiles s'éteignaient au ciel, et qu'au silence de la nuit succédaient les vagues rumeurs de la nature qui s'éveille, il rentrait chez lui, comme ces fauves que le jour ofî"usque.

Mais, de dormir, il ne pouvait pas en être question. Qu'on juge de la figure de déterré qu'il devait se faire peu à peu ! Aussi, Gervaise disait-elle parfois qu'on lui avait changé son fils, non pas en nourrice, mais à Paris,

Par moment, Guillaume était pris de l'irrésistible désir d'attirer Christian à l'écart et de lui dire tout : ses espérances perdues, son bonheur détruit, ses nuits sans sommeil, ses jours pleins d'angoisses... Il aurait voulu 'pouvoir se déchirer la poitrine, à coup d'ongles féroces, et lui dire : a Tiens, regarde, voilà ton ouvrage ; je t'aimais comme un frère, et voilà que la haine envahit mon cœur! »

Mais, à quoi bon? Est-ce que Modeste l'aimait? Estce que, en admettant que Christian s'effaçât, il aurait plus de chances de lui succéder?

Et, d'ailleurs, devant le bon sourire du jeune baron, sous la caresse de son regard, au contact de sa main loyalement tendue, la colère de Guillaume ne résistait pas.

— Frère, lui dit un jour Christian, une idée m'est venue ; il faut que je t'en fasse part... Viens!

Et le fils de Gervaise se laissa emmener.

Les deux jeunes gens traversèrent le village, bras dessus bras dessous.

Ils se trouvèrent bientôt dans une vaste prairie, plantée de pommiers et de difTérentes essences d'arbres, tous en plein rapport.

— Que penses-tu de cela? demanda Christian.

— C'est un beau morceau de terre ; je suppose qu'il t'appartient.

— Il ne m'appartient plus ; je l'ai donné à un ami. — Tu as eu tort, dit froidement l'instituteur en quittant

le bras de son compagnon.

— Et si cet ami s'appelait Guillaume Gervais ? Le jeune paysan devint pourpre.

— Mon cher Christian, je n'ai rien fait, que je sache, pour justifier cet accès de générosité....

— Par exemple î est-ce que, entre nous...

— Je te saurais même gré de ne pas insister, interrompit Guillaume ; ce sera m'épargner un refus pénible. Si pauvre diable que l'on soit, on n'en a pas moins son genre de fierté. Mon cœur n'a plus de place pour accueillir de nouveaux bienfaits : non pas que les anciens me pèsent, mais j'en ai assez. L'instruction que je dois à maître Claude et à M. le curé me fait suffisamment riche, car celui-là est riche qui peut gagner sa vie.

2t* LE IIOMA.N D'UNlil PAYSANNE

Ciirisliau était stupéfait, moins encore de ce que disait son ami, que de la sourde amertume que trahissait le son de sa voix.

— Guillaume! Guillaume! s'écria-t-il, tu as l'air de m'en vouloir... c{ue t'ai-je donc fait?

Le fils de Gervaise détourna la tête, sans répondre.

— Mes intentions étaient bonnes, reprit tristement le jeune baron; Dieu m'est témoin que je ne voulais pas t'oifenser...

— Oh! je le sais, dit Guillaume ému malgré lui.

— De ce que nous sommes frères en quelque sorte, de ce que nous avons grandi dans les mêmes jeux et sur les mêmes genoux, je m'étais cru permis de te faire un don d'une valeur modique, mais dont il me semblait que la possession pourrait contribuer un peu à ton bonheur.

— A mon bonheur! répéta Guillaume en adressant au ciel un étrange regard.

— Comme tu dis cela !

— Mais tout le monde s'en est occupé, de mon bonheur î reprit le malheureux jeune homme, avec une impatience qu'il voulait en vain refréner. C'est sans doute pour cela qu'il est si complet... La maison que je vais occuper vient de Claude, l'ameublement vient de toi... que sais-je ! Je ne pourrai pas faire un pas dans cette école, sans y retrouver la trace d'une aumône...

— D'une aumône ! ah ! Guillaume, tais-toi ! tais-toi! tu es absurde ! Tu ne te rends certainement pas compte de ce que tu dis... Je cherche le camarade d'autrefois, mais je ne le retrouve plus... Voyons, tu as un chagrin ; n'estce pas? Quelque chose qui te tourmente, qui t'aigrit le caractère... Confie-moi tes peines, que j'en prenne la moitié, et le tout, si je puis.

— Eh bien, oui, dit Guillaume, je souffre !... je souffre

d'avoir embrassé une profession pour laquelle j'ai reconnu trop tard que je ne suis pas fait... Il me faut de Fair, de l'espace, de l'indépendance...

— Les professions ne manquent pas, il faut en prendre une autre.

— Et Claude qui compte sur moil que penserait-il de ce changement survenu dans mes goûts, dans mes aptitudes?

— Claude t'aime pour toi-même ; il est homme à tout comprendre; il veut te donner un état, et non le condamner à un esclavage.

— Je n'oserai jamais lui dire...

— Veux-tu que je m'en charge?

— Non, je préfère attendre.

— Ce serait peut-être le plus sage, reprit Christian. Une fois l'école ouverte et le branle donné, nous aviserons à te trouver un remplaçant... Pendant ce temps, je te ferai bàlir une jolie petite ferme sur le terrain que nous venons de visiter.

Et comme Guillaume faisait un geste de refus :

— Si tu ne veux pas que je te la donne, entêté que tu es, continua Christian en manière de plaisanterie, jf' te la louerai... et même très-cher. Cela te va-t-il?

— Je ne me sens pas non plus un grand entraiiîement vers l'agriculture.

— Ah! çà, mon gaillard, que comptes-tu donc faire?

— Voyager.

— Mais on ne passe pas sa vie sur les grands chemins... Ce n'est pas une profession, cela... (Juand tu reviendras, il faudra bien que tu te cases quelque part.

— Je ne reviendrai pas, pensa Guillaume.

— Au surplus, reprit le jeune gentilhomme, qui vivra, verra : le temps est un grand maître... En attendant, quand il le prendra la fantaisie de courir le monde, souviens-toi que ma bourse est à lun service.

21d LE ROMAN D'UNE PAYSANNE

— Je le remercie, moj,^ cher Christian.

— Merci oui?

— Merci non ! J'ai des bras, du courage et de la bonne volonté... avec cela on trouve toujours à s'utiliser à bord d'un navire.

— D'un navire! où veux-tu donc aller? aux antipodes?

— En Amérique.

— Rien que cela! et que comptes-tu faire en Amérique ?

— Ce que le hasard voudra.

— Sans reproche, mon cher ami, il parait que nous ne sommes pas absolument nécessaires à ton bonheur.

Guillaume se tut.

— Est-ce que le séjour de Paris t'aurait fait oublier les afTections, les liens de famille? Eh quoi! tu quitterais Chamblay sans regrets, sans remords?

— Sans remords, oui; ma conscience n'a rien à se reprocher. Tout le monde ne pourrait pas en dire autant.

Le jeune gentilhomme fît un bond comme s'il venait de marcher sur une vipère.

— A qui veux-tu faire allusion? demanda-t-il.

— Je m'entends, et cela suffît.

— Ecoute, Guillaume, ce changement n'est pas naturel... Tu as un secret, quelque chose, je ne sais quoi qui te pèse sur le cœur...

— Et toi, n'en as-tu pas de secret?

Christian eut un élan de confiance ; il allait tout avouer, mais il se rappela qu'il ne s'agissait pas de lui seul.

— Non, dit-il, je n'en ai pas.

— Eh bien, moi non plus.

— Que dira ta pauvre mère, si fière de toi ? insista Christian ; que diront maître Francœur et cette bonne

Marguerite qui t'appellent leur troisième enfant?... Que dira Modeste?...

— Elle dira. . . ils diront , se reprit Guillaume, que, pour eri venir là, il fallait que je fusse bien malheureux.' •

— .Enfin? tu l'avoues donc?

Et, prenant avec efffusion lu matn de son ami :

— Au nom du ciel, frère, dis-moi ce que tu as î... je ^ le veux ! je l'exige !... Il n'y a pas -de mal sans remède.

Guillaume était au supplice.

— Qui pourrait, mieux que moi, te venir en aide et te cS'nsoler? ^

—^ Toi, moins gue personne I fut sur le point d'avouer Guillaume. ,

• — As-tu des dettes? as-tu contracté aes engagements que tu ne peux tenir? as-tu joué et perdu?... que sais-je? as-tu cédé à un de ces entraînements, à une de ces fascinations dont Paris est pavé ? ■ '*

— Rassure-toi; rien de tout cela. ï

— Un amour contrarie, peut-être ?

Le malheureux jeune homme prit cette balle au bond :

— Oui, c'est cela, dit-il; tu as deviné... mais ne m'en demande pas davantage. Du reste, tu le sauras un jour ou l'autre...

— Soit, monpauvre ami; il ne m'appartient pas de te faire violence ; mon droit s'arrête là/* ^

Pendant que cette scène se passait, en pleine campagne, entre les deux jeunes gens, Modeste et Ariette, l'une des sœurs de Guillaume, causaient de leur C(Mé dans la cour de la ferme. Elles étaient assises sur l'herbe, ajustant de longues bandes de mousseline, que la brise gonflait parfois comme des voiles latines, et quelles disputaient alors, en riant, aux entreprises de Mouton, lequel ne $e faisait aucun scrupule de les happer au vol.

Veux-tu bien^nir, vilaine bête! disait Ariette; tu vas déchirer nos rideaux ! des rideaux qui feront un si hM'effet-aux "fenêHre's 'dï?da maisafud-.ea^.-,« \;\^.'»«k. '•Xe.te.n av,H.plusl^te ^alHé 'i;'^^^- ^^

' EntLnsiv^ ™uea^ le Menton d^B 1.^^^ •■regard s^flxait vaguement devant q lle\ •«. -,

-f, ^4 Qu=a>ez-vo>as,dqne, mademoiselle Modeste? te«.»- '■|a-Irlettè, frappée de cette^^ristesse soudame. V^

— ilait-il? -' V ^

y dtfdirait que vous sortez d'un rêve. / -Mod^^te rep4 saxouture, agaça Mouton e se mit a chanter d'une-Toix' douce et mélancolique, ce lefrain Sl/tout'elifant, elle avait appris sur les genoux de

sa m<

J^ y V. . Adieu Noël...

Il est passé !

Noël s'en va.

Il reviendra.

Con>tae je voudrais être encore au temps ou je chantais cela Kâît-elle avec une expression de regret, nÏÏSpasVî^iue, que l'on n'est véritablement heureux aik quand.on est tout petit?

/ -: lavoir^ M-odeste ; si c'est votre idée, ce n e»t pas ■ ,1a mienne- n^a temps pour tout. Moi, je ne suis pas / fâchée d'être grande.

' ■Ml V eut un moment de silence.

..•'i^BÏmoi donc- reprit M"« Francœur, s'armanUe courage pour faire une question qui, depuis une heur , îui brlla t les lèvres, - dis-moi donc pourquoi ta me.e éUil, l'autre soir, si fort en colère contre ta sœur Lise.

— Oh ! des bêtises ! Ce sont des affaires qu'une sage demoiselle comme vous ne d(|it pas/savoir.

Modeste rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Lise a donc fait quelqi^ chose de bien mal? demanda-t-elle.

Ariette inclina légèrement la tête, i /

— Sois gentille, ma petite Ariette, je te promets Me n'en rien dire à personne.

— Eh biem, voilà ce que c'est : la mère a surpris ma sœur en train de rire et de ge promener, avec Je fils du meunier, dans le bois des Aulnes...

— Ah!

— Oui ; Prosper lui avait donné, là, un rendez-vous ; et Lise, comme une sotte qu'elle est, y était allée,^ sans songer qu'une honnête, fille ne s'e^ose pas ainsi à faire m£A.pS|^r d'elle.

Modeste détourna la tête ; son cœuniBattait à se rom-

pre. /^

Puis, craignit sans (J^mle que soji émotiafi ne/ fût

reoKirquée, elle dit en s'efforçant de sourire :W -^ Si Pfiosper aime ta sœur, il l'épousera. "^ Ariette secoua îh tête' : \ . '' \ \

-^ )5'il l'aimaij;, reprit^lle, il ne cherch^raifpas à lui

faire du tort ; il\a resp.ecterî^it. <- ^ '•

— Oui, répondit».Modeste d'une voix défailla^t'ej^ je crois que tu as raisè«. Le Fè6pec4:'estlîfsaeifteurè-,preuve d'a^ctioif que K()n puisse dôtiner. .-'• *■ ^ a

Moutoik eifct le bon esprit de choisi^^ ce moment, ppiîr s'enfuir aa^ un 'léijd'^toffe^^ette coiwut aptes lui, ce ^uipenTiiï**a 'Modeste de reprendr^n^u d'a^ifen^.

Ariette uevint l^entôt tôat essouîtléè-, defripant dé son «lieuxla mousseline.

— Et ton amoureux à toi, demanda M\^^ Francœur, est-il mieux intenticuiné que Prosper ?

— Oh! oui... avant de me rien dire, il a parlé à mes parents. \

— Il n'est pas de Chamblay, à ce qu'il me semble?

— Tout son monde habite Saint-Martin-des-Bois.

— Yient-il souvent te voir ?

— Pas très-souvent ; mais nous nous contentons de penser, lui à moi, moi à lui. Il travaille de son côté, moi du mien ; ça nous donne du cœur et de la, patience, de songer que nous amassons pour nous mettre en ménage.

— Mais vous vous voyez au moins de temps en temps?

— Il vient le premier dimanche de chaque mois ; pous faisons, ce jour-là, provision de bonheur pour quatre semaines. Ce n'est pas un amour à grand tra-la-la, mais c'est solide. Nous ne faisons pas beaucoup de chpmin, mais nous sommes sûrs d'arriver. v?r >"

Modeste écoutait, le visage en feu, la confidence de ce chaste et paisible attachement.

— Et vous, dit à son tour Ablette, il y -aura sans doute bientôt quelque beau monsieur qui rôdera par ici.

— Pourquoi un beau monsieur? demanda Modeste, toujours inquiète et condamnée à voir des allusions où il n'y en avait pas.

— Parce que- vous êtes le plus riche parti du village, mademoiselle Modeste.

— Je me trou^*e bien auprès de mes parents.

— On a beau être bien, il est toujours agréable d'être mieux. „, jt. ^

Modeste ne répondit pas*; elle essuya furtivement deux larmes qui troublaient sa vue, et se remit au travail avec une activité fébrile.

La maison d'école est prête depuis longtemps, l'instituteur aussi, les élèves aussi — un peu moins peut-être — et l'autorisation de laisser les bambins de Ghamblay (( s'abreuver aux sources de la science » vient enfin de parvenir à M. le maire, dont l'écharpe aura là une magnifique occasion de ceindre le ventre officiel.

Nous voici au grand jour de l'inauguration. On a choisi un dimanche ; une messe du Saint-Esprit a été chantée le matin. Le curé a réuni à dîner les autorités, plus Claude Francœur, Christian de Bussières et Guillaume Gervais. Les femmes n'en sont pas, cela va sans dire.

Après les vêpres, on se dirige vers l'école pavoisée de drapeaux et de guirlandes de fleurs.

Le pasteur a béni la maison, les bancs et les pupitres; le voilà sur le perron, dominant la foule.

A gauche, une trentaine d'enfants, dont les plus pauvres ont été habillés à neuf par Claude et par Christian. Guillaume est à leur tête.

A droite, le maire, les adjoints, le bedeau et la force armée, c'est-à-dire le garde-champêtre.

Un peu en avant, vers le centre, se pavane Gervaise, à la tête de sa tribu, presque aussi nombreuse que celle

22Î I-B EOMAN D'UNE PAYSANNE

de'jacob. Son mari, pauvre ilote ^^f^J^

h rinnnpr le îour au magister du village. ÏÏaude sa femme, sa flUe et Christian sont un peu a

Le tas « des paysans et des paysannes ^eê^^de ')ou che béante. Les plus « malins » échangent des

flexions :

Pourquoi une école ?

— Ça va t-il sur l'eau? ^

J'avons ben grandi sans apprendre a lire

— Moi itou, et je n'en sommes pas plus bete pour ça.

— J'suppose que tu ne l'es pas moms non plus.

— C'est bon à faire des fainéants.

Des bavards.

— Des propres à rien.

— Mais puisqu'on ne paye pas l

Ih bien 1 il ne manquerait plus que ça, qu on nous

'TSt-à-dire que, si on me prend mon fieu, j'entends

^^:!Ti:tri signe qu'i^^

1 Des bêtises, quoi ! écoutons tout de meme En effet, le pasteur, qui avait vn na.tre "" ^«"^^ de la petite population de Chamblay, prononçait quel

ques paroles de circonstance, bien touchantes et bien simples. 11 sollicitait la confiance, le respect et Taffection de ses paroissiens pour un brave garçon qui, étant allé chercher la science au loin, la rapportait au pays. Il payait un juste tribut à la généreuse initiative de Claude. Il signalait la coopération du jeune baron de Bussières, qui, à Tàge où tant de jeunes gens riches gaspillent leurs biens en vains plaisirs et en choses futiles, remployait d'une façon si noble et si digne.

— Mes chers frères, dit le curé en terminant, une école cela n'a l'air de rien, et c'est tout simplement la régénération de la commune. C'est le refrènement des mauvaises passions ; c'est, avec le temps, le bien-être ramené dans vos ménages ; c'est le goût de la lecture substitué aux querelles et aux inutiles dépenses du cabaret, car les fondateurs de l'école songent aussi à fonder une bibliothèque... Si, en échange de ces inappréciables bienfaits, nous n'avons que de la reconnaissance à leur donner, tâchons au moins d'en être prodigues.

— Hein ! qu'est-ce que c'est? dit à son voisin le débitant de cidre et d'eau-de vie ; plus de cabaret 1 en voilà une bonne, par exemple !

— Une bibliothèque ! reprit un autre ; pourquoi pas aussi supprimer la terre? Nous irons lire au lieu de labourer, et nous récolterons des histoires au lieu d'enorranorer du blé... Ce sera un fier profit!...

— Bah! dit un troisième, laisse venirles bouquins; nous en ferons un feu de joie, cet hiver ; ça épargnera le bois.

Au moment où le curé achevait sa harangue, un roulement de voiture se fit entendre sur la route de Saint- Sylvain.

Bientôt une calèche armoriée déboucha sur la place ; elle contenait trois personnes : M. Duranton, sa fille et le père de Christian.

Tous les regards se dirigèrent sur les nouveaux venus.

Ces mots : « C'est le baron de Bussières » répétés de proche en proche, arrivèrent jusqu'à Gervaise. Il y avait un quart d'heure que la bonne femme n'avait eu l'occasion de parler ; c'était trop pour elle ; aussi, oubliant sa mésaventure d'autrefois, alors que les acclamations de sa marmaille avaient effrayé le cheval du vieux gentilhomme, se mit-elle à crier comme une sourde :

— "Vive monsieur le baron ! Vive monsieur le baron ! Il y a partout des moutons de Panurge. Criez vive

n'importe quoi — la chose la plus absurde du monde — et il se trouvera là des badauds pour crier comme vous.

Ce furent d'abord les enfants qui firent chorus, puis quelques paysans, moins par conviction que pour s'amuser.

M. de Bussières n*était pas habitué à ce royal accueil; il passait généralement partout sans produire une grande sensation. Ne se sentant plus de joie, comme le corbeau de la fable, il salua de la main, descendit majestueusement de voiture, et éparpilla sur la tète des braillards une cinquantaine de francs de monnaie.

Ce noble procédé mit le comble à l'enthousiasme. Quelques mauvais plaisants parlaient déjà de porter le baron en triomphe.

Ce dernier eut un accès d'attendrissement :

— Je ne me croyais pas autant de popularité, dit-il à M. Duranton. C'est égal, cela fait du bien de se voir aimé.

— Comment ! répondit ironiquement le colonel, vous, un gentilhomme de vieille roche, un paladin d'avant le déluge, vous faites quelque cas de l'opinion de ces manants, comme vous les appelez ! Ce n'est pourtant pas ce que vous me disiez l'autre jour.

— Certainement, certainement... mais un peu d'eau bénite de cour, cela coûte si peu ! Ces braves gens ont du plaisir à me voir... 11 y a des natures qui provoquent les sympathies de la foule, tout naturellement, sans savoir pourquoi...

— Ah! et tu es de ces natures-là?

Christian était accouru vers son père.

— Tu ne t'attendais pas à cette surprise, mon garçon, dit le gentilhomme à son fds ; j'ai voulu voir par moimême cette bicoque qu'on inaugure avec tant de pompe... Peste! c'est presque aussi bien que le chenil de mes chiens courants... Ah! çà, où est donc maître Aliboron, ce cuistre à qui tu t'es amusé à faire des rentes?... J'espère que tu vas me le présenter.

— Mon père ! supplia Christian, plus inquiet que charmé de la venue du baron, ménagez Guillaume ; c'est un garçon d'une valeur réelle.

— Je ne dis pas non... pourtant, je ne l'ai pas entendu crier avec les autres... Où donc est-il?

— Dans l'école, mon père, où l'on vient de servir une collation aux enfants.

— Une collation!... si nous allions voir? Mais ça ne doit pas valoir le diable.

— Pardon, mon père, je suis à vous tout à l'heure... permettez que j'aille offrir le bras à ma cousine, que je vois là-bas.

— 11 y a longtemps que ce devrait être fait, monsieur le sauvage.

Pendant que le jeune homme courait à Francine, M. de Bussières, grisé d'hommages, la tète haute, le jarret tendu, promenait çà et là, sur les groupes de villageoises, un regard de commissaire priseur.

— Peste! le joli minois ! s'écria-t-il tout à coup.

Et, portant galamment la main à son chapeau, il ajouta :

— Ma belle enfant, je vous en fais mon compliment sincère : vous êtes charmante.

La jeune fille rougit et baissa les yeux.

— Charmante ! charmante! répéta le baron.

11 allait même, de sa noble main, lui pincer le menton, mais la paysanne se recula vivement.

M. de Bussières crut avoir commis une maladresse.

— Diable! pensa-t-il, c'est peut-être quelque grosse fermière bourrée de sacs d'écus.

Puis tout haut avec plus de politesse que jamais :

— Mademoiselle, demanda-t-il, à qui ai-je l'honneur de parler?

— A ma fille Ariette, monsieur le baron, dit une voix à quelques pas de là ; l'honneur n'est peut-être pas aussi grand que vous le pensiez.

— Ah ! bah ! vraiment, répliqua M. de Bussières en reconnaissant Gervaise ; vous faites de beaux élèves, mère Gigogne.

— Vot'fieu est là pour le dire, monsieur le baron.

Ce dernier jeta au «joli brin de fille » un dernier sourire, et, tortillant les pointes de sa moustache grise, il se dirigea solennellement vers la maison scolaire, où Claude, sa femme, Guillaume et Modeste dirigeaient les apprêts de la collation.

Le vieux gentilhomme n'était pas Normand pour rien. Cordial et bonhomme avec Claude, il eut pour Marguerite un regain de galanterie, le tout dans une juste et discrète mesure. La beauté fine et délicate de Modeste, qu'il n'avait pas eu l'occasion de voir, depuis trois ou quatre ans, lui fit bien vite oublier, quitte à y revenir, la fraîcheur d'Ariette un peu rose-pompon.

— Bon ! se dit-il, voilà le mot de l'énigme ! Il y a de l'amour sous roche; je ne m'étonne plus si le gaillard est toujours fourré à la ferme.

Puis, allant vers Guillaume :

— Très-bien! très-bien I dit-il en le lorgnant des pieds à la tête ; c'est sans doute vous qui êtes le jeune savant dont on m'a parlé?

— Oh ! savant ! se récria Guillaume.

— Je m'entends, jeune homme; vous connaissez le proverbe : Dans le royaume des aveugles... C'est é^-al, ce ne doit pas être une société bien divertissante que celle des adverbes et des participes; et, le soir venu, une fois que vous serez seul entre ces quatre murailles...

— La lecture est une grande ressource, monsieur le baron, répondit Guillaume ; quand on l'aime, on n'est jamais seul.

— Certainement, certainement... comme théorie, cela ne fait pas de mal dans la conversation. On a tout de suite l'air d'un homme supérieur et d'avoir inventé la poudre... mais dans la pratique, voyez-vous... lire, toujours lire, cela doit devenir monotone... Moi qui vous parle, je n'ai jamais lu que la Physiologie du goût, de Brillât-Savarin, et je ne m'en porte pas plus mal... Voilà un livre I... Le connaissez-vous?

— Non, monsieur le baron.

— Et ils appellent cela élever la jeunesse! Enfin! Mais, j'y pense; ce serait un véritable progrès : pourquoi ne feriez-vous pas à ces jeunes sauvages un cours de gastronomie? J'ajouterais volontiers une centaine d'écus à vos émoluments.

— Il y a un programme officiel dont nous n'avons pas le droit de nous écarter, répondit Guillaume en riant.

— Tant pis! Au surplus je m'en lave les mains... Qu'est-ce que nous disions ? Ah ! oui, remplacez-moi vos bouquins par une jolie fille; un homme pubHc doit être marié; ça lui donne du poids... sans compter

que ça vous donnera aussi de bonne soupe, de beaux enfants, et peut-être le bonheur par-dessus le marché... Voyons, moi aussi, je voudrais faire quelque chose pour vous....

— Vous êtes mille fois trop bon, mais...

' — Avez-vous satisfait à la loi sur la conscription ?

— Non, monsieur le baron, répondit Claude qui venait de se joindre à eux ; il est du même âge que Christian. Ce sera pour l'année prochaine.

— Eh bien, s'il tire un mauvais numéro, je me charge de lui acheter un homme. Est-ce convenu?

— La loi exempte les jeunes gens qui se consacrent à renseignement, répondit le fermier.

— Que le diable emporte la loi! dit M. de Bussières avec une colère comique.

— Et, s'il en était autrement, continua Francœur, je réclamerais la priorité.

— Vous voulez donc faire tout le bien à vous seul? s'écria le gentilhomme avec plus d'ironie que d'admiration ; c'est de l'égoïsme, cela, du monopole, de l'accaparement... Je réclame !

— En ce qui concerne Guillaume, monsieur le baron, permettez-moi de vous dire que vous auriez tort de réclamer... Ma conduite envers lui n'a pas même le mérite d'être désintéressée ; car, selon toute apparence, dans un an, il sera mon fîla.

— Et moi qui, tout à l'heure, lui prêchais le mariage !... Corbleu ! jeune homme, vous pouvez vous vanter d'être né coiffé... sans doute sous le capricorne, acheva mentalement le baron.

Sous le malicieux regard que lui lançait ce dernier, Guillaume était devenu pâle comme un mort; il prétexta d'un ordre à donner et se déroba à des félicitations qull lui était également interdit d'accepter et de repousser.

La nouvelle de ce mariage aurait dérouté tout autre que M. de Bussières ; elle donnait, en effet, un démenti aux soupçons qu'il venait de concevoir sur les relations de Christian et de Modeste. Mais le baron avait une morale à lui, élastique et commode, une morale à la Louis XV, renouvelée du Parc-aux-Cerfs, dont il croyait son fils solidaire, et qu'il traduisait par les inductions que voici :

— Christian a lorgné la petite fermière ; il est dans son rôle ; elle ne lui résistera pas, c'est probable ; et, pour le cas où il la compromettrait, il se sera préparé, en établissant ce Guillaume, un éditeur responsable qui épousera de confiance et les yeux fermés... C'est trèsfort cela, pour un jeune homme de son âge, décidément ; il tient de moi.

M. Duranton, Francine et Christian venaient, à leur tour, de pénétrer dans l'école.

Le colonel fut droit à Claude, et, lui tendant la main, il le félicita, en quelques paroles simples et dignes, sur l'initiative qu'il venait de prendre en créant une école à Chamblay, et sur la juste influence qu'il s'était acquise dans le pays.

Ce n'était ni la familiarité hautaine ni l'admiration goguenarde de M. de Bussières. On voyait tout de suite que ces deux hommes — M. Duranton et Claude — étaient faits pour sympathiser; que, sur leur réputation, ils s'estimaient déjà sans se connaître ; qu'ils marchaient dans les mêmes voies de libéralité, de réforme, et que, de cette rencontre^ allaient naître, entre eux, des rapports solides et durables.

Christian présentait sa cousine à sa mère adoptive, puis Modeste à M^*® Duranton.

Pendant ce temps-là, M. de Bussières cherchait des veux Gervaise. Ne la trouvant pas dans l'école, il était

no LE ROMAN D'UNE PAYSANNE

allé faire un tour sur la place, dans l'espoir de la rencontrer.

Ainsi qu'il appartenait à la mère de l'instituteur communal, le héros de la journée, Gervaise pérorait entourée de commères.

Elle racontait comme quoi son fieu savait toutes les langues et d'autres encore, — qu'il avait dû laisser ses couronnes à Paris, par économie, pour ne pas payer le port, tant il y en avait !

Gervaise avait déjà répété tant de fois ces contes plus que bleus qu'elle y croyait maintenant elle-même comme à l'Evangile.

— Hé î bonne femme, lui cria M. de Bussières. Gervaise accourut et fit une révérence proportionnée à

son respect.

— Yoilà votre fds honorablement casé, dit le gentilhomme ; vous devez être bien heureuse.

— Oui-dà, monsieur le baron ; aussi j 'rendons grâce à Dieu, à Claude et à M. Christian... qui est tout votre portrait.

— Et vos autres enfants, est-ce qu'ils tournent tous également bien ?

C'était le cas ou jamais de se faire pauvre et d'inspirer la pitié.

— Dame, vous savez, monsieur le baron, quand il y en a tant, on a bien de la peine...

— Prenez ceci, dit le gentilhomme en lui glissant quelques louis.

— Vive monsieur le baron ! Vive...

— Assez, interrompit M. de Bussières fouillant, une seconde fois, dans sa poche ; assez, ma brave femme ! Tenez prenez encore ceci... Que font vos filles?

— Elles travaillent de ci et de là, au logis ou en journée.

— Si celle qui est là-bas... n'est-ce pas Ariette que vous la nommez ?

— Oui, monsieur le baron.

— Si Ariette voulait entrer à mon service, j'ai précisément besoin d'une servante... La place est douce et commode, les gages sont bons... Je pourrais même les augmenter un peu, en considération des soins que vous avez autrefois donnés à mon fils.

Gervaise était trop fûtée pour ne pas comprendre ; cependant, elle n'en eut pas l'air.

— Ma fine ! dit-elle, ça ne serait pas de refus... faut consulter l'enfant.

Et appelant Ariette :

— Mignonne, reprit-elle, M. le baron dit comme ça qu'il lui faut une servante... Voudrais- tu aller à Saint- Martin-des-Bois?

La jeune paysanne devint pourpre.

— Non, mère, répondit- elle du ton le plus décidé, cela ne me convient pas.

Elle salua le gentilhomme, et fut rejoindre ses compagnes.

M. de Bussières était mécontent.

— Que leur faut-il donc, à vos filles? demanda-t-il ; une place à la cour?

— Ah ! bien, si vous croyez qu'on les gouverne à sa guise, dit Gervaise; c'est qu'elles vous ont des tètes, mais des têtes !^*v'

— Mauvaise éducation î grommela le vieux gentilhomme.

— Nous ne mangeons pas de ce pain-là, pensait Gervaise.

Puis, avec une naïveté parfaitement jouée :

— Je ne voudrions pourtant pas laisser M. le baron dans rembarras, reprit la Normande. Tous les enfants

sont grands ; on se passera facilement de moi au logis, et si je pouvais faire l'affaire ?...

M. de Bussières essaya.de réprimer un grand éclat de rire, mais il n'y réussit qu'à demi.

— Oui, je comprends, poursuivit Gervaise, tenant son sérieux, une jeunesse c'est toujours plus alerte, plus allant et venant ; mais j 'avons tout de même de bons bras ; je n'boude pas sur l'ouvrage, et si...

Le baron n'en écouta pas davantage.

— Où diable ! la vertu va-t-elle se nicher ! grommelat-il en tournant les talons.

Dans la circonstance, Claude ne pouvait se dispenser d'emmener à la ferme le baron et ses hôtes.

Francine et Modeste marchaient devant, se donnant le bras, comme les deux pères ; elles s'étaient convenues tout de suite.

. Toutes deux étaient charmantes à voir, bien qu'il y eût entre elles un contraste frappant.

M^^*^ Duranton, habillée à la dernière mode, — robe courte sur un jupon éclatant, bottines à glands, toque au front, — ressemble assez bien à une bergère d'Opéra- Gomique ; aussi les hommes et les femmes de Ghamblay,

ébahis de ces ajustements bigarrés, font-ils la haie sur soji passage, ce qui ne lui plait que médiocrement. Nous savons déjà que c'est une jolie brune, très-pourvue de tous les appeaux qui nous prennent au piège — un doux piège, du reste, dans lequel on n'est pas trop malheu-. reux de tomber — un loup de dentelle ajoute à la vivacité de ses grands yeux noirs. Elle trotte menu sur ses hauts talons, comme une bergeronnette.

Cet ensemble lui donne je ne sais quoi de décidé, de mutin, de tapageur, très-émoustillant, très-gentil à voir, très-goùtè de nos jours, mais qui a, selon nous, le grave inconvénient d'attirer moins les maris que les galants.

Heureusement que sa nature était excellente, car, privée depuis longtemps des conseils d'une mère, elle a poussé un peu au hasard, en pleine liberté, sous la prétendue surveillance d'une vieille tante qui ne surveillait absoliynent rien... que la parfaite clôture des appartements, en raison de sa sciatique.

Comme beaucoup de nos demoiselles d'aujourd'hui, à qui on laisse tout lire, Francine est trop avancée pour son âge ; chaste sans innocence, elle n'ignore rien de la vie ; les problèmes les plus scabreux, les questions conjugales les plus épineuses ont été soulevées devant elle. La fraîcheur de ses sensations en a quelque peu souffert; elle ne parle guère à la lune, ni aux étoiles ; elle n'effeuille pas de marguerites ; mais elle a un fonds d'honnêteté d'abord, de raison ensuite, qui ne lui fait entrevoir le bonheur que dans le devoir, et la durée des affections que dans la modération de leur cours; avec cela, loyale comme un homme, et franche comme son père.

Du reste, cette douce philosophie n'a pas eu de combat à soutenir; sa jolie petite tète n'a été mise en ébullition par aucun de ces obstacles qui soufflent sur une simple fantaisie comme le vent sur une étincelle. On l'a

habituée à considérer son cousin comme l'époux probable que lui réservait l'avenir. Or, Christian étant un jeune et beau cavalier, aussi noble que millionnaire, la perspective n'avait rien de pénible.

11 est vrai que ce dernier ne se montrait ni très-galant, ni très-empressé, et que, pour les motifs que nous savons, il ne multipliait pas autant qu'il l'aurait pu les occasions de voir sa cousine ; mais, fort calme elle-même, M"° Duranton ne prétendait pas à ce qu'elle appelait les témoignages romanesques d'une cour trop exclusivement assidue.

Sous ce rapport, Christian Ini donnait toute satisfaction ; peut-être même lui en donnait-il un peu trop.

Modeste, nous l'avons dit tout à l'heure, offre avec Francine un contraste frappant. Elle porte une simple robe de mousseline^ ondoyante et légère, non pas à traîne mais rasant le sol, ce qui donne à sa tournure autant de distinction que de modestie ; elJe a tout de la jeune fille, rien de l'écuyère et de la femme libre. 11 y a un lustre ou deux, quand le carnaval ne durait pas toute l'année, à les voir ainsi, marchant l'une à côté de l'autre, c'est assurément la fermière que l'on eût prise pour une demoiselle, dans la meilleure acception du mot. Modeste marche et ne sautille pas ; elle déplace beaucoup moins d'air que sa compagne, laquelle jongle avec son ombrelle. On voit que celle-ci aime à commander, et que l'autre met son humble gloire à obéir. Modeste est douce et timide, tout tendresse et tout cœur ; elle aime Christian avec l'aveugle adoration d'un sauvage pour son fétiche. Peu lui importe qu'il soit noble et riche; c'est tout au plus si elle s'est jamais rendu compte de son rang. Et, si elle Ta fait, cela a été pour regretter qu'il ne fût pas un paysan comme elle est une paysanne.

Quant à la a fortune, » elle ne saisit que très-imparfaitement le sens de ce mot. D'après elle, ce doit être le bonheur, et le bonheur doit résulter d'une affection mutuelle, non d'un cofîre-fort.

Quoi qu'il en fût de ces disparates, les deux jeunes fdles, en arrivant à la ferme, étaient déjà presque des amies. M'^'' Duranton avait invité Modeste à venir la voir à Bretteville, à y passer quelques jours, mais la pauvre enfant n'osait accueillir ces avances qu'avec réserve, car elle ne s'en jugeait plus digne et se condamnait elle-même avec une impitoyable sévérité.

Marguerite avait pris les devants pour organiser un goûter champêtre : de la crème, des fruits, des gâteaux sortant du four, et dont la saveur toute particulière rendit à M. de Bussières la belle humeur que lui avait un instant ôtée le refus d'Ariette.

Francine jouait avec Mouton dont les prouesses passées étaient venues jusqu'à elle. Mouton avait alors quatorze ans, l'âge mûr des chiens, ce qui ne l'empêchait pas d'être encore d'une coquetterie juvénile et de se pavaner gravement sous la toque emplumée dont l'avait coiffé l'espiègle jeune fdle.

Claude et le colonel causaient d'économie sociale, ce qui faisait dire au baron, entre deux bouchées, qu'ils parlaient hébreu.

Sur la recommandation expresse de Christian, Modeste prenait à tâche de circonvenir le vieux gentilhomme ; elle lui avait avancé le meilleur fauteuil et roulé un tabouret sous les pieds ; elle lui choisissait les plus beaux fruits, les gâteaux les mieux réussis.

M. de Bussières l'avait d'abord trouvée ravissante; mais, depuis qu'il savait qu'elle était la fdle de Claude, son enthousiasme s'était refroidi : il ne la trouvait plus que passable.

— Pourquoi donc cette petite s'acharne-t-elle ainsi après moi ? pensa-t-il.

Ses soupçons s'en accrurent ; il résolut d'en avoir le cœur net avant de quitter la ferme, et, bâclant à la hâte un plan de campagne, il entraîna gaîment Francine et Modeste dans le jardin.

— Je vous confisque pour moi seul, dit-il en riant, afin de ne pas faire de jaloux parmi les jeunes gens. Chut! ajouta-t-il tout bas, je vous prépare une surprise.

— Laquelle? demanda Francine.

— Ah ! voilà ! si je vous le dis, vous ne serez plus étonnées.

— Alors, ce n'était pas la peine de nous mener si loin.

— N'est-ce pas déjà une sensation agréable que celle de savoir qu'il se prépare quelque chose?

— C'est-à-dire que ça me met sur le gril, où j'espère bien que vous n'allez pas me laisser, riposta Francine. N'est-ce pas^ mademoiselle Modeste, que nous voulons savoir?

Modeste, plus circonspecte,, fit un petit signe indécis qui ne signifiait ni oui ni non.

— Vous m'abandonnez! reprit Francine; eh bien, c'est égal, je lutterai toute seule.

Et elle se mit à tourmenter M. de Bussières, qui se laissait tirer l'oreille pour la forme, car il ne demandait qu'à dévoiler son fameux secret.

— Voilà ce que c'est, finit-il par dire : je prépare une chasse à courre pour après-demain.

— Ce n'est que cela ?

— Nous aurons une curée aux flambeaux.

— C'est déjà mieux.

— Il y aura aussi un grand dîner.

— Quant à ce détail, nous n'y tenons guère.

— Gomment I le dîner, vous osez appeler cela un détail?

— J'ai cette audace, mon oncle.

— Savez-vous ce que c'est que des rouelles de cerf à la Saint-Hubert?

— Ma foi, non, et je ne suis pas bien pressée de le savoir.

Il va sans dire que toutes ces réponses, assez cavalières, venaient de Francine.

— L'eau m'en vient à la bouche rien que d'y penser, reprit le vieux gentilhomme ; vous êtes des petites Vandales !

— Tout cela est bel et bon, mon cher oncle ; mais si, comme je le suppose, M"° Modeste n'a jamais suivi une chasse, je doute que cela puisse l'amuser beaucoup. (Juant à rester quatre ou cinq heures à table, ce n'est pas là non plus une perspective bien agréable pour des jeunes filles... Si vous voulez que nous allions à Saint- Martin, il faut que vous nous promettiez autre chose.

— Tout ce que vous voudrez : faites votre programme.

— Vous nous donnerez un petit bal.

— Un bal ! où veux-tu que je prenne des musiciens?

— Je tiendrai le piano.

— C'est cela! et, alors, tu ne danseras pas?

— M^^'' Modeste et moi, nous nous relayerons.

— Hélas ! reprit timidement cette dernière, ce serait avec bien du plaisir, mais...

— Vous n'avez pas appris, acheva gracieusement Francine, et je vous en félicite, car, lorsqu'on l'écorche comme moi, et à moins d'être de première force, le piano est un instrument de torture qu'il faudrait bannir de la société.

Notez que M^^*^ Duranton était une excellente musicienne.

— Ah ! mais, j'y pense ! s'écria la pétulante jeune personne, le colonel du régiment qui est à Caen est un des bons amis de mon père ; il nous prêtera bien une petite flûte, une clarinette, un hautbois et un cornet à piston.

— Restent les danseurs, dit M. de Bussières qui, petit à petit, en arrivait à ses fins Je ne vois pas beaucoup déjeunes gens dans le cercle de nos relations... Et toi, Francine ?

— Dame, la vérité est qu'il n'y en a guère, avoua M"^ Duranton. Christian...

— Le fiancé de M"*" Modeste, compta le baron, en voilà un...

— Mon fiancé ! balbutia Modeste interdite.

— Ah ! ah ! ma belle enfant, vous ne me croyiez pas si bien au courant de vos petits secrets.

La pauvre jeune fille aurait voulu pouvoir se cacher sous terre : une sueur froide lui perlait aux tempes.

Dans sa pensée, il ne pouvait être question que de Christian. M. de Bussières savait-il donc la vérité? Comment l'avait-il surprise ? Qui la lui avait dite ?

— Oui, oui, continua le perfide baron en observant Fefiet de ses paroles, Guillaume Gervais, le nouvel instituteur, m'a honoré de ses confidences...

Modeste ne comprenait plus.

-— Quoi ! dit Francine, c'est ce jeune homme qui est le fiancé de mademoiselle? Si je l'avais su, je l'aurais mieux regardé.

— Tu le reverras tout à l'heure ; il est, ma foi, trèsbien : de beaux yeux, une tête énergique, de la tournure, de l'usage... ma parole d'honneur! aujourd'hui, tout le monde s'en mêle!... En somme, ma chère demoiselle, je crois que vous aurez là un mari très-convenable.

Pour la première fois de sa vie, un sentiment de révolte entra dans le cœur de Modeste.

— Monsieur, dit-elle d'un ton décidé qui supprimait le doute, on vous a induit en erreur; Guillaume n'est point mon fiancé.

— Ah! çà, qui trompe-t-on ici? se demanda M. de Bussières. Cependant, reprit-il tout haut, votre père luimême...

— Mon père, monsieur, a pu former autrefois des projets auxquels il renoncera certainement, quand il voudra hien me consulter.

— Il n'y a pas à en douter, ma chère enfant, répondit le baron de l'air le plus gracieux ; c'est l'histoire éternelle : les pères proposent et les demoiselles disposent... au fond, cela m'est égal; si vous aviez même besoin d'un avocat auprès de vos parents...

— Ma cause est toute gagnée, monsieur le baron ; mes parents ne contrarieront jamais mes inclinations.

— Allons, très-bien... que voulez-vous! mon imagination est toujours jeune, elle prend le galop ; j'aime ces unions candides et patriarcales : Rébecca à la fontaine et présentant à Isaac des rafraîchissements : rien que celte circonstance m'aurait décidé à l'épouser... Je me disais : Christian et Guillaume sont du même âge ; ils se marieront dans un an, le même jour : Christian à Francine, Guillaume à Modeste...

C'était le coup de grâce.

Modeste donnait le bras à M. de Bussières ; sa main s'y contracta avec une telle impulsion nerveuse que le vieux gentilhomme faillit pousser un cri de douleur.

-^— Ouais ! se dit-il, j'ai touché la corde sensible.

— Mais, elle se trouve mal! cria Francine.

En effet, la tête de Modeste venait de se pencher, comme un lys brisé, sur l'épaule de M. de Bussières.

— Je m'en doutais bien, dit le gentilhomme ; Francine, aidez-moi donc à la déposer sur ce banc.

— De quoi vous doutiez-vous donc? demanda M"" Duranton en obéissant à son oncle.

— Silence ! pas si haut ! Elle n'est peut-être évanouie que d'un œil... Est ce qu'on sait jamais avec les femmes !

Francine desserrait la ceinture de Modeste et lui faisait respirer un flacon de sels.

— Ah! mon oncle, dit-elle, un pareil soupçon!... Voyez comme elle est pâle!... on dirait une morte!... Eh bien, de quoi vous doutiez-vous ?

— Qu'elle aime Christian.

— Tous croyez?... Après tout, reprit tranquillement jyjiie Duranton, c'était à prévoir... Christian lui-même a peut-être pris goût à ce jeu champêtre, et cela m'explique bien des choses.

— A la bonne heure, ma nièce ! tu prends ton parti en brave.

— Mais, je ne le prends pas du tout, mon oncle, rassurez-vous !.... Youlez-vous que le château épouse la ferme, qu'un de Bussières s'allie à une Francœur ? Est-ce possible?

— On a vu des rois...

— Dans les siècles passés, je ne dis pas... mais aujourd'hui ! C'est une idylle, comme il parait que tous les jeunes gens en filent, plus ou moins, avant de « s'enterrer dans le mariage. » Ils se servent de cette expression, n'est-ce pas?

— Ma foi, je crois que oui.

— C'est plus franc que flatteur ; mais c'est à nous de les faire mentir... Je crois qu'elle revient un peu ; nous pouvons nous dispenser d'appeler. . . Pauvre jeune fille ! , , . Elle va bien souff'rir... Je ne l'en aime que plus ! Après tout, il vaut mieux que cette crise éclate plus tôt que plus tard ; elle nous ouvre les yeux à toutes deux ; à

Modeste, pour Féclairer sur son imprudence ; à moi, pour m'apprendre à ne pas laisser ainsi flotter les rênes sur le cou de monsieur mon cousin... Allons, mon oncle, retirez vous... Laissez-nous toutes deux.

Le baron s'empressa d'autant plus d'obéir, qu'il venait de voir son fils et Guillaume déboucher dans le jardin.

— Mon pauvre ami, dit-il à l'instituteur, de ce ton quasi-mystérieux qui provoque l'attention des tiers, votre charmante fiancée a eu quelque chose comme des éblouissements... Ne vous inquiétez pas, c'est la maladie des jeunes filles; elles ne l'auraient pas, que nous voudrions la leur voir... Laissez -la aux soins de ma nièce : elle vous appellera, quand il vous sera permis de vous présenter.

Ce brûlot lancé, il laissa les deux jeunes gens, et regagna la ferme.

Christian semblait incrusté au sol ; il regardait Guillaume d'un air stupéfait.

— Qu'a voulu dire mon père ? demanda- t-il brusquement.

Ce n'hait plus l'heure des défaites. Si épais que fût l'appareil mis sur la blessure, il fallait l'arracher et dire : « Tiens, regarde ! »

— J'aime Modeste, répondit Guillaume avec une douceur extrême.

— Tu aimes Modeste?

L'humble fils de Gervaise baissa les yeux, comme s'il avait à s'accuser d'une mauvaise action.

— Oui, Claude m'avait en quelque sorte permis d'espérer.

— Et Modeste sait que tu l'aimes?

— Elle le sait.

— Tu le lui as dit?

— Oui, il y a trois ans, la veille de mon départ.

— Et... depuis ?

— Je le lui ai répété à mon retour, car je n'avais travaillé que pour l'obtenir.

— Qu'a-t-elle répondu?

— Qu'elle ne m'aimait pas, et que je devais renoncer à elle.

— Après ?

— J'ai renoncé à elle, mais je l'aime toujours. Christian eut un geste de colère ; il allait se trahir.

Irrité, inquiet, nerveux, il marchait à grands pas, déciivaut un cercle autour de Guillaume.

— Comment se fait-il que ni mon père Claude, ni toi, ni Modeste, ne m'ayez jamais fait part de ce projet?

— Je suppose que Claude attendait une décision plus précise ; Modeste se tenait dans une réserve très-explicable, et moi, je n'avais aucun motif pour proclamer ma défaite.

— Et mon père, comment sait-il?...

— Maître Claude lui a tout à l'heure fait part de ce projet, dans un moment d'épanchement.

Tout à coup, le jeune baron s'arrêta; le jour se faisait dans son esprit.

— C'est pour cela que tu voulais parth^? dit-il. Guillaume fît un signe affirmatif.

— C'est pour cela que tu ne m'aimes plus, que tu me fuis, que tu ne veux rien de moi?

— Je t'aime toujours, Christian.

— Ah ! malheureux que tu es!... Je comprends tout maintenant!... Frère, pardonne-moi!... Pardonnemoi ! . . .

Et, dans un mouvement frénétique, il prit à deux mains la tète de Guillaume, qu'il couvrit de baisers.

— Je n'ai rien à te pardonner, ni à Modeste non plus : l'amour ne se commande pas... Le tort est à celui qui

ne sait pas l'inspirer... Que veux-tu? Je partirai, et, dans quelques années, je reviendrai guéri. ' — Si tu savais... je te dirai plus tard... mais tu m'es dévoué quand même, n'est-ce pas?

— Oui, répondit simplement Guillaume.

Ce « oui f> valait toutes les protestations de la terre.

— Eh bien, ne pars pas encore ; j'aurai peut-être besoin de toi.

Le premier mouvement de Modeste, en revenant à elle, avait été de repousser Francine qui la tenait dans ses bras. Mais l'aimable jeune fille avait l'esprit assez bien fait pour ne pas s'offenser d'un geste qui ne se justifiait que trop bien.

Elle retint Modeste, et, l'appuyant tendrement sur son cœur :

— Là, mon ange.., vous êtes mieux, n'est-ce pas?

— Oui, répondit sèchement la triste martyre. Francine espérait un élan de confiance, que sa double

qualité d'étrangère et de rivale ne lui permettait pas de solliciter.

Le plus simple, en ce cas, était de ne pas insister sur la cause réelle d'un évanouissement qu'un malaise fortuit pouvait expliquer.

— Vous êtes sujette aux syncopes? demanda Francine.

— Oui, mademoiselle, depuis quelque temps, répondit Modeste en se levant.

Au moment où elles rentrèrent dans la salle commune, M. de Bussières faisait ses invitations. Claude hésitait à répondre et consultait sa femme du regard.

— Il faut qu'ils acceptent; j'espère beaucoup de ce rapprochement, glissa Christian à Modeste en passant derrière elle.

— Cher bon père! dit la jeune fille, pense donc, un bal ! Il y a si longtemps que je n'ai dansé.

Danser ! Ah ! oui, elle devait en avoir une bien grande envie !

Le fermier céda donc aux instances du baron, mais à contre-cœur.

Puis, ce fut au tour de Guillaume. Celui-là aussi ne tenait guère à la danse ; il sentait que sa place n'était pas au château, et maintenant moins que jamais.

— Frère, lui dit affectueusement le jeune gentilhomme, partout où je suis, je veux que tu sois.

— Tiens, mais c'est vrai, insista le baron, je n'y pensais plus... Vous êtes frères, en effet, sinon par le sang, du moins par le lait. Ah ! la belle chose î la sublime chose! la mirifique chose! J'en suis tout ému... La liberté, la fraternité, la mort ! Ah î mais, non, la mort est de trop : la langue m'a fourché.

Tout cela était débité avec un mélange de bonhomie et de sarcasme, dans lequel il n'était pas toujours facile de se retrouver.

Guillaume promit, quitte à trouver plus tard un prétexte pour se dégager.

Le moment était venu de se séparer.

De plus en plus charmé des sérieuses qualités de Claude, le colonel Duranton lui demanda la permission de venir quelquefois lui serrer la main.

— Si vous le permettez, mon père, ajouta Francine en allant à Modeste les bras ouverts, je vous accompagnerai... j'ai trouvé ici une compagne dont je tiens à gagner le cœur.

— La petite sotte! pensa M. de Bussières, sur mon honneur!... Ça se gagne... C'est à qui de nous s'encanaille le plus... Bah! pendant que j'y suis... j'en serai quitte pour la laver tout à l'heure.

Et il tendit la main à son ennemi intime, Claude Francœur, moins charmé que surpris de cette dérogation aux habitudes du vieux gentilhomme.

Christian ne pouvait décemment laisser partir sa famille sans lui. Mais, en donnant la poignée d'adieu à Modeste, il trouva moyen de lui dire :

— Je reviendrai ce soir ; attends-moi.

Modeste attendait avec une vive anxiété le jeune de Bussières.

Christian arrivait habituellement vers dix heures. On se couche tôt au village ; c'était le moment du premier, du meilleur sommeil, et, par conséquent celui où il avait le plus de chance de ne pas être surpris.

Or, onze heures venaient de sonner à l'église de Chamblay, et le jeune homme n'avait pas encore paru.

Dans les circonstances ordinaires, Moxleste ne se sei'ait pas inquiétée outre mesure de ce retard ; mais, après ce qui s'était passé dans la journée, après le coup que M. de Bussières lui avait porté en plein cœur, son imagination malade et surexcitée pouvait accepter les sup

positions les plus révoltantes. Si, à la suite d'une explication avec son père, et maintenant que son indigne conduite, que son double amour étaient dévoilés, Christian n'allait plus venir !

Dans son impatience. Modeste était descendue ; elle avait tout doucement ouvert la barrière et s'était même un peu aventurée sur le chemin, lorsqu'elle vit venir à elle une paysanne que l'obscurité l'empêcha d'abord de reconnaître.

— Tiens, dit Gervaise, c'est Modeste ! Que faites-vous donc là à une pareille heure?

— Je souffrais, j'avais besoin d'air, répondit la jeune fille embarrassée; j'ai entendu un rossignol là-bas, dans le grand massif... Ce chant m'a attirée, et j'ai franchi la barrière sans m'en rendre compte.... Et, toi-même, Gervaise ? ""

— Antoine, mon dernier, est malade ; il a des coliques, des crampes... C'est ainsi que commence le choléra ; j'ai eu peur, et je suis allée chercher le médecin... Il était en course et viendra tantôt.

— Il faut espérer que ce ne sera rien... Si tu avais besoin de quelque chose à la ferme...

— Merci, mon petit angel II faut que je rentre au galop... Yous aussi, n'est-ce pas? Ce n'est pas qu'il y a du danger à Chamblay... mais, la nuit, sur les chemins, on ne peut pas savoir...

Modeste était d'autant moins soucieuse de prolonger l'entretien que Christian pouvait survenir... et alors tout serait perdu.

Elles se séparèrent et rentrèrent chacune chez soi. IJ était temps, car, quelques minutes plus tard, le jeune baron attachait son cheval à l'endroit habituel et pénétrait dans le clos.

— Je t'ai fait attendre, dit-il, tout étonné de trouver

là son amie ; il n'y a pas de ma faute : les Duranton ont soupe au château; je les ai ensuite reconduits à Bretteville...

Ils entrèrent dans le jardin et s'y assirent.

Christian voulut s'emparer d'une main que Modeste retira.

— Ainsi, dit- elle sans autre préambule et sans autre reproche, vous allez épouser votre cousine... C'est mail c'est bien mal !

Et des sanglots lui coupèrent la voix.

— Que signifie cela?... Modeste I je t'en prie'.... pourquoi ces larmes?... Qui a pu te dire? ^, V

— Votre père lui-même. \^v^'' *

— Et tu as pu le croire, toi, ma femme'tievant Dieu ! Mais à quoi bon me défendre ?... Est-ce que j'ai besoin de te faire des serments i-.vV'Ne ^sais-tu pas que je n'aime et que je n'aimerai jJwi^is'rfueitpi?

Ces paroles calmèrèiil^m p^ la douleur de Modeste, et, cette main qu'elle à'vajt dl^bbrd refusée, elle la laissa prendre. .t ^ " '* •

— Je ne t'aimerais ..jlws', pou^'spivit Christian, que le plus simple sentiment^de Ja loy§^nté et du devoir me ferait encore te donner hionxnotft.-^'à plus forte raison, quand tout mon bonheiii^st attaché à cet acte de réparation et de justice.

— Cepend mt, ton père...

— Mon vrai père, c'est le tien ; ta mère a remplacé la chère morte ; je n'admets pas que tu me crois capable de l'oublier et de les en récompenser par l'ingratitude et par l'abandon... A mon tour, je te dirai : C'est mal! c'est bien mal !

— Il y a sans doute des arrangements de famille ; on peut vouloir disposer de toi.

— Disposer de moi et sans moi ! Je voudrais bien voir

cela, par exemple ! Mon père a formé le projet de me faire épouser Francine, je ne dis pas non.

— Et mademoiselle Duranton?...

— Ma cousine aime beaucoup mon père ; elle cède volontiers à ses caprices et le laisse arranger l'avenir à sa guise, ce qui n'engage à rien.

— Elle est bien jolie ! soupira Modeste.

— Oui, c'est possible. ..je ne l'ai jamais bien regardée... tandis que toi, je te sais par cœur... D'ailleurs, elle m'aime comme un cousin, et rien de plus. Bonne et généreuse comme je la connais, je la crois même trèscapable d'épouser notre cause et de la plaider auprès de mon père... là est le véritable obstacle... Ce n'est pas Francine qu'il s'agit de vaincre, c'est un préjugé : et il n'y a rien d'entêté comme cela... Que mon père en vienne seulement à te connaître, à t'apprécier, et il raffolera bientôt de toi. Voilà pourquoi je suis si beureux de voir tes parents entrer. en relations avec le château; il n'y a que la première visite qui coûte... les autres viendront toutes seules. , **"*^ ^,

La pauvre enfant ne demanda^ii qu'à croire et à être persuadée. La confiance lui revenait peu à peu. Ensuite, le jeune baron était d'autant ^dIùs éloquent qu'il croyait lui-même à ce qu'il disait. ^*

— Si tu m'avais au moins prévenue, dit Modeste, j'aurais vaillamment supporté le coup, je ne me serais pas trahie ; car, si M. le baron n'a pas tout deviné, c'est qu'il y aura mis du mauvais vouloir.

— Pouvais-je présumer qu'il aborderait jamais cette question avec toi? J'en suis encore à me demander par quel concours de circonstances ce vague projet de mariage a été amené sur le tapis. ..Quant à moi, il était tout simple que je ne te misse pas martel en tête, parce qu'il a plu à mon père de rêver une chose impossible... C'est

comme si je te demandais pourquoi tu ne m'as jamais parlé des prétentions de Guillaume.

— De Guillaume ? répéta Modeste étonnée à son tour.

— Mais je ne te le demande même pas ; je ne veux rien savoir ; je préfère me dire que tu n'as pas voulu faire naître entre lui et moi un motif de refroidissement.

— Je n'ai même pas songé à cela, mon ami ; mon père, lui aussi, avait fait un rêve, à ce qu'il paraît. J'ai

franchement déclaré à Guillaume qu'il devait tourner ses vues d'un autre côté, et tout a été dit. Nous n'en avons jamais reparlé depuis.

— Le pauvre garçon !... Allons, il résulte de tout cela qu'il n'y a pas un chat à fouetter, n'est-ce pas, mon brave Mouton? ajouta le jeune baron, en caressant l'animal dont le museau s'étalait sur les genoux de son maître.

Mouton était un chien de garde, dira-t-on, et il remplissait bien mal les fonctions dont l'honorait la confiance de Claude. Soit ; mais vouliez-vous qu'il aboyât contre ces enfants de la maison ?

— Et maintenant, ma chère adorée, reprit Christian, dresse bien tes batteries pour après-demain ; je ne te dirai pas de te faire belle, car tu l'es toujours, mais sois mieux que jolie, c'est-à-dire souriante et enjouée; mon père aime cela, et je t'autorise à faire sa conquête.

— Ce sera bien difficile, répondit tristement Modeste; je vois l'avenir en noir.

— En noir, pourquoi donc?, .. Est-ce que tu n'es pas sûre de moi ?

— Si, mon Christian.

— C'est l'essentiel ; le reste n'est plus qu'une question de patience et d'adresse. Quand le moment sera venu, et s'il faut avoir recours anx grands moyens, je m'en ouvrirai au colonel ; c'est un brave et digne homme ; il était mon tuteur ; il est indulgent et juste,

il me comprendra ; or, quoiqu'ils aient toujours l'air de se quereller, mon père lïen a pas moins une grande déférence pour ses avis.

— Espérons, mon ami ; je ne demande pas mieux... Moi, je ne puis qu'attendre et prier... Mais je souffre bien.

— Tu souffres, chère moitié de moi-même, et tu ne m'en disais rien ?

— Que veux-tu que je te dise ? Je ne sais pas moimême ce que j'ai... il me prend parfois des faiblesses, des éblouissements.

— Tl faut consulter.

— Je n'ose pas, répondit Modeste dont la jolie tête blonde se cacha sur l'épaule de son jeune ami.

En vérité, je vous le dis, et, si paradoxal que cela paraisse, ils étaient encore plus innocents que coupables.

— Tu n'oses pas ? demanda Christian ; pourquoi donc ? Est-ce que tu n'as pas le droit d'être malade ?

— J'ai peur de tout... je n'ose plus regarder personne... un médecin m'épouvanterait ; il lirait ma faute dans mes yeux; il me ferait des questions auxquelles je serais embarrassée de répondre.

— Ta faute!., reprit Christian d'une voix émue, en couvrant de baisers les mains de la jeune fille ; pourquoi ne dis-tu pas « notre faute ? » Il semble qu'il n'y a que toi de coupable... C'est donc bien mal, de se donner pour toujours l'un à l'autre, en présence de Dieu !

— Il faut croire, puisque cela se paie par tant de honte et par tant de larmes.

— Des larmes, c'est possible ; je ne puis le nier, puisque je le vois... mais, de la honte, mon amie, jamais !... ou bien, alors, c'est que je mourrais!

Du dos de sa petite main, la jeune fille lui ferma la bouche.

Insensiblement, Christian s'était laissé glisser jusqu'aux pieds de Modeste ; il la contemplait comme une sainte : il buvait la vie dans ses yeux.

Une heure se passa ainsi, dans ce silence éloquent, où les cœurs battent et s'entendent si bien. Ils oubliaient tout, même le temps qui ne se préoccupe ni des impatients qui veulent hâter sa marche, ni des amoureux qui veulent l'arrêter.

Mouton avait déjà tiré deux ou trois fois le jeune homme par le pan de son habit, sans qu'il s'en préoccupât.

Cependant, à une dernière secousse, plus vigoureuse que les autres, le jeune baron descendit sur terre.

— Que me veux-tu donc ? demanda-t-il.

L'intelligente bête leva le m.useau vers le ciel, où le jour commençait à poindre. t]tait-ce un avertissement que l'instinct le poussait à donner à son maitre, qu'il voyait habituellement partir avant l'aube ? Nous n'oserions l'afTirmer, mais Christian le comprit ainsi.

Il était temps. Déjà le charretier parlait à ses chevaux cette langue qui manque d'euphonie, mais qu'ils n'en saisissent que mieux. Encore quelques minutes, et il allait sortir de l'écurie pour vanner l'avoine.

Une dernière étreinte, toute son àme, dans un dernier regard, et Christian prit la fuite.

La veille du grand jour fixé pour la chasse, M"° Duranton avait eu une de ces gracieuses idées dont elle était coutumière : Modeste avait-elle ou n'avait-elle pas tout ce qu'il fallait pour y figurer avec avantage?

A cette première idée s'en enchaînait naturellement "une seconde, — celle d'aller mettre un costume de cheval à la disposition de la jeune fermière — et elle fut réalisée sur-le-champ.

On aurait tort de conclure de là que Francine n'aimait pas son cousin ; elle avait au contraire pour lui une amitié fort tendre, grandie chaque jour à la pensée qu'on le lui destinait pour époux ; elle venait de s'en rendre compte pour la première fois de sa vie, en entrevoyant la possibilité de perdre celui dont, la veille encore, sûre de lai être unie, elle ne faisait pas un cas excessif.

Toutefois, son humeur n'était pas jalouse, et sa tendresse ne tenait pas de l'exaltation; il restait, dans son cœur, de la place pour le raisonnement.

— Si mon cousin aime réellement, sincèrement Modeste, pensait-elle, il ne saurait me convenir de pousser à l'en séparer; je veux un mari à moi, bien à moi, tout

L moi, qui ne m'apporte, dès la corbeille, ni indifîé- •ence, ni rancune ; et c'est ce qui arriverait si Christian .voyait en moi la cause, directe ou indirecte, de ce qu'il le manquerait pas d'appeler « le malheur de sa vie. « [1 serait bien peu flatteur pour ma petite personne d'être infligée à monsieur mon cousin comme une punition. Si, au contraire, il ne s'agit que d'un bobo d'enfance, d'un attachement né de l'habitude, les obstacles, résultant de [eur situation réciproque et des refus de mon oncle, en auront bientôt raison... et alors, l'ingrat me reviendra tout naturellement. Les premiers jours, je le consolerai, je pleurerai même un peu avec lui, parce qu'il est généralement ennuyeux de pleurer tout seul... et je ne lui donne pas un mois pour expier à mes pieds le crime de m'avoir méconnue.

M'^° Duranton avait donc décidé son père à l'accompagner à la ferme, ce qui avait été d'autant plus facile que ce farouche colonel d'Afrique ne lui refusait jamais rien.

Le groom suivait, muni d'un énorme paquet où Francine avait réuni tout ce qu'elle avait cru pouvoir flatter la coquetterie présumée de M^^° Francœur.

Ce fut en pure perte ; non pas que, après sa dernière entrevue avec Christian, Modeste conservât quelque secrète répulsion contre la cousine de son amant, mais parce qu'il lui déplaisait de se parer d'une chose empruntée, et que, d'ailleurs, elle avait à peu près, quoique dans des conditions plus simples, tout ce qu'il lui fallait.

On se rappelle, en effet, que Claude avait fait de Christian un excellent cavalier, et que Modeste participait à ses leçons, qui se résumaient en de fréquentes cavalcades.

A la yérité, cela datait d'assez loin. L'habitiid j était

un peu perdue, mais elle reviendrait bien vite, et, quant à Fattirail nécessaire, il devait rester quelque part, pendus dans une grande armoire, une longue jupe et un corsage de drap bleu qui feraient parfaitement l'affaire.

En ce qui concernait l'accessoire -- la toque, les gants, la cravache — la ville était bonne, et M. Francœur était allé tout exprès à Caen, pour y faire ces petites emplettes qui ne manquaient pas d'importance.

L'aimable prévoyance de Francine n'en fut pas moins appréciée comme elle méritait de l'être. Cette seconde entrevue eut cela de bon qu'elle rompit un peu plus la glace entre les jeunes filles, et que Modeste rendit, ce jour-là, d'assez bon cœur, à sa nouvelle amie, le baiser d'adieu qu'elle ne lui avait octroyé, la veille, que du bout des lèvres.

A part Toccasion qu'il y avait trouvée de pénétrer, jusqu'à un certain point, le secret de Christian et de Modeste, le véritable mobile de la fête offerte par M. de Bussières était d'attirer Claude Francœur dans une sorte de piège aristocratique, où il laisserait probablement pas mal de ses plumes et de son importance plébéienne.

Ce fermier d'exception était devenu le cauchemar de ce gentilhomme bon vivant, mais excessivement ordinaire. Le baron ne voulait plus qu'on appelât Aristide le Juste ;ce concert d'éloges lui agaçait le système nerveux, et Claude avait décidément besoin d'uneforte leçon.

Or, c'était à un gentilhomme de vieille roche, à l'un des propriétaires les plus considérables de la province, qu'il appartenait de la lui donner.

Aussi le baron avait-il décidé que ce serait une exhibition au plus grand spectacle possible. Tout le vieux

luxe, un peu moisi, est mis à l'air, ce qui ne lui fera d'ailleurs pas de mal. Des appartements, fermés depuis plusieurs années, renouvellent connaissance avec le soleil ; les lustres sortent de leur gaine et les fauteuils de leur robe de chambre. Les pendules rattrapent l'heure là où elles lavaient laissée. Les rideaux passent du safran au blanc le plus pur. On époussette, dans leurs cadres, les respectables aïeux, que cette attention inusitée semble faire sourire.

Le perron craque sous une double fde de caisses d'oranger, lesquelles craquent aussi en raison de leur vétusté. D'antiques carrosses, exhumés des remises, grimacent la splendeur et sonnent la ferraille. Le coupé et le tilbury de Christian, signés Binder, détonnent parmi ces ruines... Vieux habits, vieux galons! Ce sont les livrées : voyant que les domestiques ne les mettaient plus, les vers s'y sont mis ; le cocher, qui s'est permis d engraisser, étouffe dans la sienne ; le valet de pied qui a maigri, se voue, pour la remplir, aux postiches les plus audacieux.

Tout cela vous a pourtant un certain grand air de sincérité et de durée, de noblesse vermoulue, mais réelle dont on rirait peut-être à la Chaussée-d'Antin, mais non dans le vieux Faubourg et encore moins à Saint-Martindes-Bois.

Tout est massif et sincère ; si la fortune date de loin on voit qu'elle s'est conservée ; on ignore le plaqué et le ruolz; le hnge vaut son pesant d'or; les grands crûs ne figurent pas sur une feuille de vélin bariolée de leurs, mais ils remplissent authentiquement les bouteilles poudreuses.

Ljescadron des servantes, habituellement assez élégant, a subi une métamorphose dans le sens inverse • cest-a-dire que, pour provoquer l'attention le moins

possible et ne pas donner d'aliment aux mauvaises langues, M. de Bussières les a condamnées à s'enlaidir le chef du classique bonnet de coton, la coiffure par excellence des paysannes de la Normandie.

M^^® Duranton doit faire les honneurs du château de son oncle, où elle et son père sont venus slnstaller la veille.

Dès sept heures du matin, la cour d'honneur présente un tableau des plus animés. La meute est accouplée et tenue en laisse par les valets de chiens ; des piqueurs sonnent le départ ; les chevaux piaffent ; des voitures attelées attendent les dames ; une troupe de rabatteurs entoure l'esplanade, le bâton à la main.

M. de Bussières, le colonel et Christian, en costume de chasse, — casaque rouge, culottes de daim, bottes à revers — reçoivent les invités. La réunion est aussi imposante que nombreuse : la noblesse et la haute bourgeoisie écrémées à trois lieues à la ronde. Le baron a même la satisfaction de voir quelques boutonnières émaillées de rosettes. On va, on vient, on échange des compliments, des cigares, des poignées de main.

On doit se mettre en chasse à huit heures ; on dînera sous bois, à midi ; on soupera au château, puis la curée aux flambeaux, puis le bal : voilà le programme.

M. de Bussières se fait à l'avance une joie maligne de voir arriver le fermier et sa famille dans un attirail qui, sans doute, contrastera très-fort avec la tenue correcte de son entourage.

Mais voici venir, au petit galop, deux cavaliers parfaitement montés : l'un en habit bourgeois — veste de chasse brune à boutons de bronze, culottes de velours rayé, gilet blanc et bottes molles, — dirige son cheval avec une virile souplesse. L'autre, une blonde jeune fille, en amazone bleue, le front couvert d'un petit cha-

peau de feutre, orné d'une plume de héron, manie, avec une sûreté presque égale, un double poney aux attaches fines et nerveuses,

— Qui est-ce là? demande le baron.

— Francœur et sa fille, répond Christian, rougissant de plaisir et d'orgueil aux murmures d'admiration soulevés sur le passage de la jeune fille.

— Ahl bahl mâchonne M. de Bussières, ils ont l'air de quelque chose, ma parole d'honneur I

Francine court au-devant de Modeste, et l'embrasse sur les deux joues.

M. Duranton serre cordialement la main du fermier.

Le baron est poli; il fait à son mauvais jeu la meilleure mine possible.

Puis, la cavalcade défile vers les bois.

M™° Francœur avait refusé d'accompagner au château son mari et sa fille. 11 lui suffisait d'être une femme sensée pour comprendre qu'elle y serait mal à Taise.

— Bon pour un homme comme Claude, avait-elle dit, qui doit être à sa place partout. Bon aussi pour Modeste, que son éducation rapproche du moins un peu de M^^^ Duranton et des autres dames avec lesquelles elle va se trouver.

Guillaume avait prétexté de ses fonctions qui le retenaient à l'école.

Nous épargnerons au lecteur les incidents oiseux de la chasse et ceux du diner. Il nous suffira de dire que Lucullus dînait chez Lucullus, et que jamais estomacs normands — des estomacs à triple fond, cuirassés et blindés — n'avaient été soumis à une épreuve si terrible.

Ajoutons qu'ils en sortirent à leur gloire, et ne demandant qu'un intervalle de quelques heures pour recommencer.

M. de Bussières avait cru jouer à Claude un tour pendable en le faisant s'asseoir à sa droite; selon lui, cet excès d'honneur devait l'humilier ; mais Francœur ne parut pas s'en apercevoir et accepta la place indiquée avec autant d'indifférence que s'il se fut agi du bout de la table.

Une seconde tactique du baron fut de diriger la conversation vers la politique — science équivoque à laquelle il espérait que Claude était étranger, — et d'interpeller directement ce dernier à propos des questions les plus épineuses ! " '

Claude n'avait jamais siégé dans aucun congrès; toutes les paix, toutes les guerres, tous les protocoles s'étaient faits sans lui; il ne connaissait que de nom les diplomates les plus tapageurs. Mais il avait ce jugements» simple et droit qui se tire toujours avec honneur des labyrinthes les plus compliqués.

Battu encore de ce côté, le vieux gentilhomme essaya de griser son convive. Il y avait précisément là des vins fins et généreux dont le mélange montait au cerveau. On allait bien rire de voir ce sage, ce Caton, ce paysan dégrossi, balbutier de pâteuses niaiseries et ne plus pouvoir remonter à cheval!... Seulement, le baron ignorait encore que Claude s'était tracé de certaines limites qu'il ne dépassait jamais, et que, ces limites atteintes, on ne l'aurait plus fait, pour un empire, porter un verre à ses lèvres.

Le résultat de cet essai fut que M. de Bussières chavirait légèrement lui-même, au sortir de table; ce qui, pendant quelques heures, l'empêcha de tenter de nouvelles mystifications à l'endroit de son hôte.

Le souper étant pour sept heures, il était important de rentrer à cinq, pour que les dames eussent le temps

LE BOMAN D'UNE PAYSANxVE 259

de faire leur seconde toilette, lacfuelle serait naturellement suivie d'une troisième, destinée au bal.

Du reste, elles avaient, toutes, pris leurs précautions, ce qui n*étonnera personne. Modeste elle-même a envoyé deux robes : l'une de taffetas gris et Tautre de mousseline blanche.

Pourtant, une chose la distingue : c'est qu'elle est prête bien avant les autres. Christian en profite pour l'emmener faire une pieuse visite au tombeau de sa mère.

De là, ils montent dans l'appartement occupé jadis par M™*^ de Bussières, et où toutes choses, restées dans le même état, témoignent du culte assidu dont le jeune baron n'a jamais cessé d'entourer la pauvre défunte.

Ce sont autant de saintes reliques, devant lesquelles Modeste pleure et s'agenouille, pour ainsi dire, à chaque pas. Elle se souvient, comme si cela datait d'hier, de ce pâle fantôme qui venait de temps à autre à la ferme, leur apporter de mélancoliques sourires, égayés de gâteaux et de caresses. Ah! que ne vivait-elle encore celte pauvre femme, si experte à souffrir, si compatissante au malheur! Ce n'est pas elle qui songerait à contrarier l'inclination de son fils, à mettre un obstacle à leur bonheur commun !.. .

— Te plairais- tu ici, chère aimée? demanda Christian, répétant sans le savoir et avec une égale passion, la question adressée par Claude à Marguerite, il y a de cela dix-huit ans.

Modeste se sentait plus effrayée qu'éblouie des splendeurs qui frappaient ses regards.

— Hélas! reprit-elle, je n'ai jamais si bien compris qu'aujourd'hui, la distance qui nous sépare! Dieu m'a fait naître si loin de toi !

— Il nous a réunis dans le même berceau ; or, Dieu ne doit rien faire sans poursuivre un but.

— Puisse-t-il alors changer les idées de M. de Bussières, car j'ai eu beau m'efforcer de lui plaire, il était facile de voir que je n'y réussissais pas. Tout me dit que nos espérances seront déçues, et quand je me compare à toutes ces grandes dames...

— Tu te trouves fort au-dessus d'elles, n'est-ce pas? interrompit le jeune homme en souriant; et tu as bien raison.

— La situation est bien grave pour plaisanter, Christian.

— Je ne plaisante pas.

— Il y a un obstacle plus grand que tous les autres, et qui naît de moi-même. Quelle contenance aurai-je au milieu de ce monde dont l'éducation diffère tant de la mienne ?

— Tu viens d'en faire l'essai, chère Modeste, — c'est trop Modeste que je devrais dire. — Et ton amourpropre n'a pas dû en souffrir.

— Je fais bon marché de mon amour-propre, mais ma raison est plus exigeante... Vois ta cousine, par exemple.

— Eh bien, ma cousine?

— Elle est musicienne, elle dessine, elle peut te dire qu'elle t'aime en italien et en anglais.

— D'abord, je te prie de croire qu'elle ne me l'a jamais dit en aucune langue. Ensuite, la belle avance! tu me le dis en français, que je comprends bien mieux.

— On assure qu'il vient un moment où l'amour se calme...

— Un pur blasphème, mon amie ! l'amour augmente, j'en sais quelque chose.

— Et que, alors, les talents sont une grande res-

source pour embellir l'existence à deux, acheva Modeste.

— Je n'ai pas une très-grande expérience, reprit le jeune homme, mais il me semble que le talent le plus précieux chez une femme sera toujours d'être douce, aimante et gracieuse comme toi. Après tout, si tu tiens absolument à baragouiner, comme ces dames, un idiome étranger, ou à martyriser un innocent piano qui ne t'a jamais rien fait, c'est chose bien facile : nous te ferons venir des maîtres de Caen.

— Il est trop tard.

— C'est juste! j'oubliais que tu es déjà une vieille femme... Ah! pauvre mignonne chérie, si tu pouvais seulement t'apprécier et te voir, tu serais bien tranquille, va! Je serais curieux de savoir ce que tous les professeurs du monde ajouteraient à ta beauté, et surtout à ton cœur, à ce cœur si tendre, si confiant, si dévoué, et que j'aime par-dessus tout !

Modeste n'écoutait pas; elle suivait sa pensée :

— Un mari qui rougit de sa femme, reprit-elle, ce doit être, pour tous les deux, un supplice horrible.

Rougir de toi! s'écria Christian.

Et, par une de ces inspirations soudaines, où le sublime touche la naïveté, il entraîna la jeune fille devant le portrait de feu la baronne.

— Chère bonne mère, dit-il, en s'adressant au tableau, tu dois être assez sainte pour faire des miracles... dis-lui donc, à cette incrédule, qu'elle offense ton fils en doutant de lui I

— Pardon ! dit Modeste.

Et elle lui sauta au cou, ce qui était la meilleure réponse qu'elle pouvait donner.

Au souper, M. Duranton s*empara de Claude elle mit à côté de lui. Il voulait ainsi le soustraire ^ux arquebusades de l'amphitryon.

Cette fois, grâce à la généreuse initiative du colonel, on causa culture, agronomie, et Francœur étonna tout le monde par la nouveauté, par la profondeur de ses vues.

Au dessert, un veneur vint déclarer les résultats de la chasse, et il se trouva que Claude avait abattu le plus de gibier.

On lui porta un toast.

-- Décidément, pensait le baron, c'est u^ triomphe que j'ai ménagé à ce diabolique paysan... mais, je prendrai ma revanche plus tard.

Le cerf avait eu la courtoisie de venir se faire tuer dans la mare convenue. A l'heure de la curée, les chiens se ruaient sur les entrailles du pauvre animal, lorsqu'une énorme bête, sortie on ne savait d'où, tomba tout à coup au milieu de la meute, comme une bombe dans un gros de pillards. A la lueur fantastique des torches, on l'avait prise pour un loup; mais, le premier mouvement de surprise passé, on reconnut Mouton, lequel emportait majestueusement sa large part du festin.

— Qu'on abatte l'intrus! ordonna le baron.

— Halte-là! cria Christian; c'est mon ami d'enfance ! Au surplus, Mouton n'avait pas attendu le résultat de

son équipée ; il était déjà loin, et bien adroite eut été l'a balle qui l'aurait atteint dans sa fuite.

— Son ami d'enfance ! grommela M. de Bussières. Je ne lui connaissais encore que M. Guillaume et M^^^ Modeste... Combien en a-t-il donc?

Le baron n'avait pas de chance, mais, ainsi que nous l'avons dit tout à l'heure, il se réservait pour le soir.

La jeunesse dansait et les douairières regardaient danser; car les femmes ont cela d'étrange que, lorsqu'elles sont à la retraite, elles sautillent encore par réminiscence, au bruit de l'orchestre. Quelques hobereaux jouaient à la bouillotte ou à l'écarté. Le baron hantait le buffet avec une assiduité qui devait flatter ses rafraichissements. Claude, accoudé à un balcon, prenait l'air du soir.

— Bon! se dit M. de Bussières, voilà mon homme... C'est le moment de lui faire avaler les couleuvres que je lui tiens en réserve.

Et, le rejoignant :

— Eh bien! mon cher monsieur Francœur, demandat-il, que vous semble de ma petite fête?

— Charmante, monsieur le baron, mais je m'étonne de m'y voir.

— Tiens, vous répondez là, sans vous en douter, comme le doge de Venise, appelé à Versailles par Louis XIV.

— Les beaux esprits se rencontrent, dit le fermier en riant; mais, vrai, je me sens un peu dépaysé, et c'est tout au plus si je reconnais ma fille au milieu de tout ce beau monde.

— C'est absolument comme moi : j'avais toutes les peines du monde à reconnaître mon fils au milieu des paysans de Chamblay... A chacun son lot : le poisson vit dans la rivière, et le gibier dans la plaine !... Attrape ! pensa le vieux gentilhomme.

Claude ne releva pas cette impertinence.

— Je voulais précisément vous parler à ce sujet, reprit le baron. Christian arrive à un âge où les actions prennent de l'importance, où les habitudes commencent à s'invétérer. Or, je vous avoue que, lorsque je le vois à tu et à toi avec ce Guillaume et autres pastours...

— Ce Guillaume, comme vous dites, est son frère de lait...

— Oui, j'entends bien.

— Et je lui souhaite d'avoir toujours un aussi digne | compagnon.

— Dieu me garde d'attaquer sa moralité, à ce garçon ; si cela peut vous faire plaisir, je le tiens pour le plus vertueux pédagogue de France et de Navarre... Vous- i même, cher monsieur Francœur, vous êtes certainement I un homme très-recommandable... mais il n'en est pas " moins vrai que Christian est appelé à faire un riche j mariage, qu'il devrait voir le monde, frayer avec ses ' égaux...

— Vous ne voulez sans doute pas dire par là que je | l'en empêche? demanda le fermier.

— Non, pas précisément; mais si vous étiez moins empressés à l'accueillir. . .

— Prétendez-vous donc que je lui ferme la porte d'une maison que, depuis sa plus tendre enfance, il considère comme la sienne?

— Mon Dieu! je ne prétends rien; je fais la part de toutes choses. Je trouve même très-légitime la reconnaissance qu'il vous garde... mais je me demande s'il est absolument nécessaire qu'il vous la témoigne si souvent... Qu'en pensez-vous, cher monsieur Francœur?

— Je pense, monsieur le baron, reprit froidement Claude, que la reconnaissance ne se mesure pas ; on n'en augmente pas la dose à volonté, pas plus qu'on

• ne la diminue; elle est ce que le cœur la fait, voilà tout!

— Tous parlez comme un livre.

— Je parle comme je sens. Les goûts de Christian paraissent devoir le fixer ici; il a l'intention de se livrer

à la grande culture; mon expérience pouvait lui être utile, et je la lui ai offerte.

— Sans doute ! sans doute ! c'est même très-aimable à vous.

— De là des relations qui me semblaient devoir n'offenser personne.

M. de Bussières était un peu désorienté devant cette dignité calme, et qui ne manquait pas d'une certaine raideur.

— Mais, diable d'homme que vous êtes, reprit-il, qui vous dit qu'elles offensent quelqu'un?

— Vous, ce me semble, monsieur le baron.

— Moi? pas le moins du monde! seulement, comme Christian ne sort guère de Chamblay, et comme je n'entends pas que mon nom s'éteigne, je cherche en vain la femme qu'il pourrait y prwidre... Ceci est un coup de maître, se dit à part soi le vieux gentilhomme.

— Il prendra la femme qu'il voudra, répondit Claude ; ce n'est plus mon affaire.

— Tous admettez sans doute bien que ce soit un peu la mienne, cher monsieur Francœur?

— Assurément, la vôtre et la sienne... mais la sienne d'abord.

— Yoilà un principe subversif que je ne saurais accepter ; du reste, nous ne pouvons avoir là-dessus les mêmes idées ; voulez-vous me permettre une comparaison?

— Toutes les comparaisons que vous voudrez, monsieur le baron.

— Suivez-moi bien : un brin d'herbe quelconque pousse dans votre cour, je suppose; un coup de vent le déracine, il s'envole ailleurs et peu importe ce qui en arrive... mais que ce soit une plante rare, vous lui choi-

sirez le terrain, vous la mettrez à Tabii, vous la cultiverez avec soin, de rejeton en rejeton... Eh bien, le brin d'herbe, c'est la roture...

— Je comprends... et la plante rare... c'est Christian, interrompit Francœur en levant un peu les épaules.

— Ce n'est pas d'aujourd'hui que noblesse oblige, continua le baron en se posant de trois quarts, la main droite dans le gilet, comme l'un des aïeux de sa galerie. Nous sommes en quelque sorte solidaires ; la faute de l'un rejaillit sur l'autre. Si je permettais à mon fils de se mésallier, tous ces représentants de la vieille aristocratie française, dont vous me voyez entouré, seraiejit en droit de m'en demander compte... Mais peut-être ne savez-vous pas au juste de quelles illustrations vous êtes entouré?

— J'avoue mon ignorance, monsieur le baron.

— Ainsi, tenez, ce beau vieillard là-bas, qui néglige de porter ses décorations, a pour ancêtre un des preux qui étaient au combat de Roncevaux, en 778.

— Ah! vraiment?

— Ce grand jeune homme, avec lequel il cause, descend, par les femmes, de Pépin d'Héristal, qui fut maire du palais, sous la première race. Cela vous étonne, n'est-ce pas?

— Mais, pas trop; il faut bien descendre de quelqu'un ou de quelque chose.

— Ce gros bonhomme qui n'a l'air de rien du tout, continua M. de Bussières...

— Et qui est ce dont il a l'air, interrompit une voix moqueuse derrière le baron ; ce gros bonhomme, qui se fait appeler le comte de Beaumesnil, est le fils d'un marchand de lin qui s'appelait Têtard.

— Laisse-nous donc un peu tranquilles, mon cousin!

it le baron avec dépit; je présente mes hôtes à M France ur.

— A distance, et en leur donnant une couche de veris, reprit gaiement le colonel, mais n'importe! Permetsloi de Vaider... A en croire ses cartes et le panneau de is voitures, ce maigrelet, là-bas, qui avale une glace, îrait marquis de Yierville et autres lieux ; il porte 'argent à neuf grilles d'or : cela fait très-bien. Toute- )is, dans les actes authentiques, où le code n'aime pas u'on plaisante, il signe simplement Grossetête.

Claude souriait.

— Colonel, tu es une mauvaise langue, maugréa le aron.

— Est-ce vrai? demanda M. Duranton.

— Je ne. sais... je ne crois pas, reprit avec embarras [. de Bussières. Dans tous les cas, cela ne prouverait u'une chose : c'est que l'ivraie se mêle souvent au bon ;rain.

Et il tourna le dos au colonel, lui laissant le champ ibre.

A l'heure du départ, et par les ordres du baron, une oiture à ses armes attendait Claude et sa fille pour les econduire à Chamblay. Mais le fermier s'était fait ameler sa carriole, et l'ostentation du gentilhomme en fut )our ses frais.

Ce qui mit le comble à l'irritation de M. de Bussières, — lequel avait échoué dans toutes ses tentatives d'hunilier Francœur, — c'est que, à mesure que ses hôtes menaient prendre congé de lui, il en était bien peu [ui ne le remerciassent de les avoir mis en rapport ivec un homme aussi distingué que le fermier de !)hamblay.

— C'est égal, maître Francœur, pensa le baron en se îouchant, si tu avais conçu l'ambitieuse pensée d'avoir

pour gendre un de Bussières, je t'ai administré des réfrigérants qui te donneront à réfléchir.

Le lendemain, le château avais remis ses splendeurs sous cloche, et l'escadron des servantes avait remplacé le casque à mèche par le bonnet de tulle à grands rubans flottants.

A Chamblay aussi les choses avaient repris leur cours habituel. L'école allait son train, Gervaise tricotait de l'aiguille et de la langue avec une égale prestesse, Mouton n'égorgeait personne. La surface était calme, unie, presque dormante ; elle n'en cachait pas moins des remous et des tourbillons.

Tyjiie Duranton venait souvent à la ferme, mais elle n'avait jamais pu obtenir que Modeste lui rendît, à Bretteville, une de ses visites. Du reste, la jeune fermière était triste et maladive ; ses couleurs rosées s'eff'açaient ; un malaise général semblait l'accabler.

Claude et Marguerite s'effrayaient de ces symptômes ; ils interrogeaient leur fille ; ils voulaient savoir; Modeste répondait invariablement : « Je n'ai rien. »

Francœur en était venu à s'imaginer que sa fille don-

lait des regrets à ce monde brillant, entrevu un instant, ;t à s'accuser de l'y avoir menée.

— Voilà ce que c'est! disait-il, nous sommes sortis le notre humble sphère, nous nous sommes gonflés de •^anité, et voilà que nous crevons, comme la grenouille le la fable... La mère a été plus sage que nous, elle n'a :)as voulu quitter le logis... On a toujours tort de viser i plus haut que soi ; paysans nous sommes et paysans lous devons rester.

Modeste se défend mollement, de façon à laisser iroire que son père a deviné juste. Ne vaut-il pas nieux, en efl'et, qu'il se figure cela que la vérité ?

Christian fréquente moins assidûment la ferme ; ^1. de Bussières et Francine l'accaparent et le circonviennent ; ce sont, chaque jour, de nouvelles fêtes, de louvelles visites. Chacun des convives du baron rend, dnon la chasse, du moins le dîner qu'on lui a offert ; lY, il est à peu près indispensable que le jeune baron ioii de ces corvées.

Il faut d'ailleurs reconnaître que sa position est trèslifficile : comment ne pas souscrîj^ de bonne grâce à lous les désirs de celui qui, par son consentement ou par son refus, tient en sa main sa destinée et celle de Modeste? Ce n'est pas que le jeune homme ne fût fort capable, le cas échéant, de braver l'interdiction pâteruelle ; mais ni Francœur, ni. Modeste elle-même ne souscriraient jamais à une union réprouvée par M. de Bussières.

L'apparente désertion de .Christian affecte Claude, mais il est trop fier pour s'en plaindre, surtout après cs insinuations quelque peu brutales - du vieux gentilliomme.

— Il paraît, se dit-il, qu'il n'avait pas besoin de mon concours pour enseigner Tingratitude à son fils... à

moins que cela ne s'apprenne tout seul, ce qui est encore bien possible.

Ah! s'il avait su que, tout en lui conservant une tendresse plus vive que jamais, le jeune homme n'osait subir ses regards et tremblait devant lui ! Les remords qui torturaient Modeste accablaient Christian ; tous deux portaient déjà le fardeau de leur faute.

Guillaume,- de son côté, se tenait à l'écart ; mais cela étonnait moins le fermier, car il avait interrogé sa fille au sujet de la recherche du jeune magister, et celle-ci lui avait franchement répondu qu'elle y était insensible. Or, elle en avait sans doute dit autant à Guillaume luimême, dont la réserve s'expliquait alors tout naturellement.

Les jours, les semaines se passaient ainsi, sans changement sensible, si ce n'est que Modeste souffrait davantage, et que, vers les derniers temps, le jeune de Bussières avait multiplié ses visites nocturnes. Les circonstances devenant plus graves, il se tramait sans doute, entre les amants, une de ces décisions capitales qui engagent l'avenir pour toujours.

Une voiture fermée traversant la grande rue de Chamblay, à onze heures du soir ! Yoilà ce qui ne s'était peut-être jamais vu de la vie. Si le village s'en était douté, il se serait certainement réveillé tout exprès pour se mettre aux portes.

Cette voiture allait aussi lentement que possible ; elle semblait avoir peur du bruit de ses roues. Elle s'arrêta devant une étroite ruelle qui avoisinait la maison d'école. Un jeune homme en descendit, et donna tout bas un ordre au cocher, lequel descendit à son tour, prit les chevaux par le mors, et les engagea dans la susdite ruelle avec des précautions infinies.

Cette manœuvre avait pour but de dégager la rue et de soustraire l'équipage aux yeux des passants, si, d'aventure, il survenait quelqu'un.

Le jeune homme franchit une haie et se dirigea vers l'école, dont il ouvrit sans façon la porte fermée au loquet. La nuit était des plus sombres, et semblait avoir été choisie tout exprès sans lune. Mais ce discret visiteur connaissait les êtres ; il alla droit à la cuisine, alluma une chandelle et gravit rapidement l'escalier qui conduisait au premier étage.

Guillaume ne dormait guère, comme tous ceux qui souffrent ; au grincement du pêne, il se dressa en sursaut et cria :

— Qui va là?

— Moi, répondit Christian.

— Toi!

— Oui, mon ami ; allons, debout et habille-toi ! — ■ Qu'arrive-t-il donc? dit Guillaume.

Et, sautant en bas du lit, il se vêtissait à la hâte.

— Un grand malheur, frère. X^ te rappelles que je t'ai prié de rester à Chamblay, parce que j'aurais peutêtre besoin de ton amitié... Eh bien, le moment est venu.

— Dispose de moi.

— Sais-tu conduire une voiture ?

— Oui.

— La voiture est là, dans la ruelle ; il faudrait me mener à Caen. Le cocher attendrait ici ; tu serais de retour à trois ou quatre heures du matin, de façon à ce qu'il puisse rentrer lui-même, à Saint-Martin, sans donner l'éveil. Je l'ai largement payé, mais il importe qu'il ne sache pas la direction que je vais prendre.

— Quoi ! tant de mystère pour aller à Caen !

— Je ne vais pas seulement à Caen, je vais à Paris.

— A Paris !... Abandonnerait-il Modeste? se demanda Guillaume, saisi d'une horrible inquiétude.

— Ce n'est pas tout, reprit Christian... Ah! frère, je vais mettre ton dévouement à une bien grande épreuve.. . Après ce premier service d'aider à ma fuite...

— Ta fuite !... tu as donc commis quelque crime?

— Pire que cela, peut-être I Après ce premier service, il faudra résister aux sollicitations de ceux qui supposeront que tu connais la vérité, fût-ce Claude ou mon père ; il faudra me tenir au courant de ce qui se passera ici pendant notre absence....

— Leur absence ! pensa Guillaume dont les tempes s'inondaient d'une sueur froide ; que veut-il dire?

— Nous correspondrons par le bureau de Bretteville, continua le jeune baron ; ce sera plus sûr.

— Bien, bien, j'ai compris ; mais le motif de cet étrange départ ? Tu parlais d'un grand malheur : quel est-il?

Un léger bruit se fit entendre au dehors, Christian s'élança vers la porte et prêta l'oreille.

— Qu'y a-t-il? demanda Guillaume.

— Rien encore.., j'ai cru que c'était elle.

Le fils de Gervaise eut un mouvement de rage et fit un pas vers Christian ; mais celui-ci, tout à l'attente et à l'anxiété, ne s'en aperçut pas. Il suffit d'une seconde pour calmer Guillaume.

— Serait-ce Modeste que tu attends? demandat-il.

— Tu savais donc...? dit Christian, navré de ce rôle horrible qu'il se voyait forcé de faire jouer à un rival.

— Oui, je savais...

— Ah! mon pauvre ami, pardonne-moi! mais le passé est le passé; si je pouvais le racheter de mon sang, ce serait vite fait !

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; je te demande si c'est Modeste que tu attends....

— Oui, elle sera ici dans quelques minutes.

— Ici! répéta Guillaume; ici, malheureux! mais tu ne t'es donc pas dit que cette maison devait t'être, entre toutes, respectable et sacrée ?

— Je ne l'ai pas choisie, reprit le jeune gentilhomme avec une nuance d'amertume; les circonstances me l'ont désignée... Je m'y croyais un ami...

— Christian !

— Au surplus, si tu crains d'être compromis, je vais l'attendre au dehors : elle n'entrera pas.

— Je te pardonne, dit Guillaume ; la passion t'aveugle ; elle t'ôte le sens du juste et du vrai... il s'agit bien de moi! Est-ce que je tiens encore à quelque chose?... veuxtu ma vie? prends-la; tu me rendras service...

— Guillaume! mon bon Guillaume!

— Cette maison est-elle seulement à moi! poursuivit le maître d'école ; demande-toi donc un peu à qui elle est... fais au moins que ce que tu exiges soit possible!... Tin rendez-vous sous ce toit avec la fdle de Francœur, d'un homme à qui je dois tout!... Et toi-même, ne lui dois-tu donc rien?

— Oui, oui, tu as raison ; je sais tout cela; tout ce que tu pourras me dire, je me le suis répété cent fois... mais que faire contrel'immuable?, ..à qui me confier ?... tu étais le dernier lien qui devait nous rattacher à la famille, au pays....

— Le dernier lien?...

— Tu n'as donc pas compris que nous partons?

— Toi, oui; et je ne sais même pas encore bien pourquoi.

— Parce qu'il le faut : Modeste part aussi.

— Tu es fou ! dit Guillaume ; mon devoir est de te sauver de toi-même ; Modeste ne partira pas !

— Ne t'ai-je pas dit qu'il le fallait?

— Non, reprit le brave jeune homme, avec une énergie croissante, il ne le faut pas ! La conscience a toujours deux routes devant elle. Dieu ne peut pas permettre que, fatalement, un homme doive mal faire... Enlever Modeste ! mais, ce serait, du même coup, Jtuer Claude et Marguerite, ton vrai père,ta vraie mère, ceux-là!... Christian, mon ami, mon frère, continua Guillaume en entourant de ses bras le cou du coupable, au nom du ciel, ne leur inflige pas ce désespoir, cette honte!... Ils te pardonneront... Modeste est tout pour eux !... Et, toi, n'as-tu pas été élevé sur leurs genoux?... Est-ce qu'ils ne t'aiment pas déjà comme un fds?... Ahl si tu pouvais être ingrat à ce point, ce serait à douter de Dieu!...

— Tu ne m'as pas compris je t'ai dit qu'il le fallait !

— Si, je ne t'ai que trop compris, et je persiste à dire qu'il ne le faut pas!... Un aveu loyal, là est le salut... Modeste partie, qui sauvegardera sa réputation? Quand la clameur publique l'aura couverte de mépris, sa famille elle-même ne pourra plus lui faire grâce... ce sera une femme perdue...

— Et si elle restait?...

— Ce ne serait plus qu'une jeune fille trompée.

— Trompée?

— Oui, trompée! répéta Guillaume, qui ne contenait plus qu'à grand'peine son indignation. Tant pis si le mot est dur î . . . Comment ! tu aimais Modeste, et tu ne l'as pas respectée!... Mais moi, je l'aimais aussi,- et j'aurais baisé, à deux genoux, la trace de ses pas!

— Guillaume ! Guillaume ! ne m'accable pas !

Il n'en fallut pas plus pour ramener l'instituteur à un calme apparent.

— Aiijourdhui, reprit-il, je me suis dompté; je Taime comme une sœur... et, à ce titre, dussé-je me mettre entre vous deux, je le répète : elle ne partira pas!

— Tu ne sais pas ce que tu dis !

— Je le sais parfaitement, car je pressentais ce qui arrive, et j'y ai beaucoup réfléchi... Tu as mal aimé Modeste, tu l'as aimé pour toi et non pour elle, mais, enfin, tu Taimes, c'est incontestable... Dans six mois ou un an, tu l'aimeras peut-être encore, je veux bien l'admettre.

— Écoute! non, ce n'est pas elle...

— Dans une couple d'années* continua Guillaume, un peu plus un peu moins, tu commenceras à reconnaître que le désordre exclut le bonheur; insensiblement, tu te détacheras de ta maîtresse, qui, dès lors, ne sera jamais ta femme... Or, il faut qu'elle le soit.

— Je ne forme pas d'autre vœu, dit Christian.

— Je le sais, et cela te sauve de ma haine, car je reste ton frère malgré tout... Aie donc le courage d'atlïonter le désespoir de Marguerite et la colère de Claude. Le premier moment passé, ils ne trouveront plus dans leur cœur qu'indulgence et pardon.

— Et le déshonneur devenu public?

— Ne l'est-il pas de toute façon?

— Claude pourra laisser supposer que sa fille est à Condé, chez le grand'père...

— Et puis?

— Si son absence doit se prolonger, on la justifiera, plus tard, par d'autres prétextes.

— Et puis?... à quelle solution cela mène-t-il?... Et ton absence, à toi, qui coïnciderait avec celle de Modeste?

Le jeune baron fit un geste d'impatience. Eviter le

276 LE ROxMAN D'UNE PAYSANNE

premier éclat, soustraire Modeste aux reproches de sa famille, se soustraire lui-même aux railleries de M. d*^. Bussières, il n'avait rien vu au-delà. Le hasard feraitl o reste; Claude s'attendrirait, et, le mal étant fait, le baron lui-même consentirait peut-être à ce qu'il fût réparé.

— Souviens-toi que les absents ont deux fois tort, continua Guillaume ; quand on a déclaré la guerre, on ne fuit pas devant la bataille.

Christian, l'oreille attentive, s'élançait au moindre bruit.

— Cette fois, dit-il, c'pst elle ; attends-moi; je remonte dans un instant ; j'ai encore diverses instructions à te donner; une fois en route, nous n'aurons plus occasion de nous parler; grâce à l'obscurité, tu passeras pour mon cocher ; Modeste souffrirait trop de savoir que tu nous conduis....

Guillaume allait répondre, mais Christian était déjà loin.

Résolu à retenir la jeune fille, même malgré elle, le maître d'école se tint aux aguets.

Pâle et tremblante, sans châle ni chapeau. Modeste s'était arrêtée sur le seuil.

— Tu es à peine couverte, chère aimée, dit le jeune homme en la prenant dans ses bras comme pour l'emporter ; les nuits sont fraîches; heureusement que j'ai songé à me munir d'un manteau ; la voiture est là.

— Mon ami, dit Modeste en se dégageant de cette étreinte, tu ne m'en voudras pas... la réflexion m'est venue... Dieu m'a éclairée... Je n'ai pas le courage de les abandonner... ils en mourraient...

— Mais, alors, que faire?... que faire?...

— Attendre, voir, espérer...

— - Espérer quoi ?

— Que ton père consente... Écoute, mon Christian, reprit-elle — comprenant déjà qu'elle était déchue de cette estime qui fait la force de l'amour — écoute, si tu m'aimes toujours, si tu me veux encore pour ta femme, tu lui parleras sans retard.

— Soitl je le veux bien... je ne demande pas mieux... Cependant...

Quoique déjà convaincu à demi par Guillaume, il était facile de voir que Christian manquait d'enthousiasme pour ce procédé lent et difficile. 11 aurait préféré vaincre de haute lutte, par la force des choses.

— Moi, de mon côté, reprit la jeune fille, je dirai tout à maman...

Et, voyant que le jeune homme secouait la tête d'un air découragé :

— Ne t'inquiète pas, ajouta-t-elle ; Dieu me soutiendra, m'inspirera... Je le prierai qu'il t'inspire aussi... Je trouverai ce qu'il faut pour attendrir, pour persuader... Je ne sais pas quoi, mais je le trouverai... par exemple, je t'avertirai : tu ne viendras pas ce jour-là... Il faut que je sois seule à essuyer ses reproches... bonne et tendre mère! Elle sera bien étonnée, bien épouvantée... mon ami, tu comprends, n'est-ce pas? Ce sont mes parents... Je suis tout à toi, mais je leur appartiens bien aussi...

Son cœur s'écoulait ainsi par ses lèvres, et Christian, ému, irrésolu, ne trouvait rien à répondre.

— Adieu donc, mon Christian bien-aimé, continua Modeste d'une voix entrecoupée par des larmes ; on va peut-être nous séparer, ma mère exigera que tu cesses de venir... il faudra se soumettre...

— Nous aurons toujours la ressource de nous voir la nuit.

— Ohl non. m.on ami, je t'en conjure, plus de cela!...

Je l'ai promis au bon Dieu... Et puis, ces terreurs de te voir surpris, je n'ai plus la force de les supporter... ce sera bien dur de ne plus te voir; mais, situ réussis, notre séparation ne sera pas longue ; tu viendras me rapporter ton cœur, et, dans tous les cas, j'attendrai, je saurai attendre... Adieu!... encore adieu!

Christian ne résistait plus ; son silence disait assez qu'il était à bout de lutte. Dans un de ces moments où le désespoir pousse à tout, il avait, la veille, arraché le consentement de Modeste. Elle serait alors partie tout de suite, sans plus réfléchir... un coup de tête, ou de cœur plutôt ! mais cette nature droite, si peu faite pour le désordre, si étonnée d'être perdue, si pure dans sa faute, ne devait pas la pousser plus loin.

Le jeune Ijaron voulut l'accompagner; elle s'y refusa.

— Mouton m'attend sur la route, dit-elle ; je n'ai rien à craindre.

Et elle disparut.

Christian rejoignit le maître d'école, et lui annonça qu'il ne partait plus.

— A la bonne heure! dit Guillaume en lui serrant la main; tu as compris...

— Je n'ai rien compris ; c'est elle qui n'a pas voulu.

— Et à quel parti vous etes-vous arrêtés ?

— Au plus mauvais possible : Modeste doit tout avouer à sa mère, qui ne me recevra plus ; moi, je dois en parler à mon père, qui refusera; non-seulement il refusera,mais il jettera feu et flamme contre Claude, contre Modeste... contre moi aussi, mais c'est la moindre des choses... A l'heure qu'il est, les deux familles se supportent: demain, elles seront brouillées à mort, et de difticiles à vaincre qu'étaient les obstacles, ils vont devenir insurmontables.

— Pourquoi ne recourrais- tu pas à l'intervention de M. Duranton? demanda Guillaume; si je le juge bien, si ses actions concordent avec ses paroles, ce doit être un homme juste et sans préjugés.

— Oui, mais il y a encore là une considération qui m'arrête. Le colonel se figure que j'épouserai ma cousine ; mon père et lui ont arrangé cela en famille, sans me consulter, comme si je n'y étais pour rien. C'est égal, je verrai... j'essayerai peut-être.

Peut-être!... C'est-à-dire le doute, l'irrésolution, le nuage... C'est par cet adverbe fatal que se résumait la situation.

Si nous pouvions dépeindre, telle qu'elle l'avait ressentie, l'immense douleur de Modeste, au premier tressaillement de la vie inconnue qu'elle portait en elle, ces lignes seraient une grande et une bonne œuvre, car elles arrêteraient certainement sur le bord de l'abime plus d'une pauvre fille sur le point d'y tomber.

Malheureusement, la parole écrite ou parlée ne sera jamais que le pâle reflet des sensations profondes.

C'était le soir, à l'heure du coucher; elle était seule, dans sa chambre, occupée à faire sa toilette de nuit.

Déjà, à quelques symptômes, elle avait, de loin en loin, entrevu la possibilité d'un malheur; mais ces symptômes n'avaient rien de concluant; on pouvait également les attribuer à ceci ou à cela, et Modeste avait une si grande foi dans la miséricorde de Dieu, qu'une semblable expiation, infligée à une créature, ne lui paraissait pas possible.

Quand il n'y eut plus à douter, la ferme détermination de Modeste fut d'aller se noyer, cette nuit même, dans le premier étang qu'elle rencontrerait sur sa route ; puis, à deux genoux au pied de son lit, étouffant ses sanglots dans les couvertures, elle demanda pardon à Dieu de l'action qu'elle allait commettre.

C'était un crime ajouté à une faute; mais la société est ainsi faite, ses appréciations sont si erronées, que celui-ci expiait en quelque sorte celle-là.

D'un de ces coups d'œil rapides, qui sont comme un 1 vaste éclair foudroyant la conscience. Modeste avait entrevu toutes les conséquences de sa situation : l'honneur de la famille perdu ; son père la tuant peut-être, dans le premier mouvement de son indignation ; si elle échappait à ce danger, sa mère essayant en vain de la cacher à tous les yeux ; le village bientôt instruit, et montrant du doigt celle que l'on avait toujours citée pour sa piété et sa sagesse ; le mépris succédant à l'estime, les sarcasmes au respect; forcée de se dérober à tous les yeux, de fuir quand quelqu'un viendrait ; lire, chaque jour et à toute heure, sur les traits de ceux qu'elle aimait les ravages faits par la douleur, et se dire : « Je leur rends la mort en échange de la vie qu'ils m'avaient donnée! »

Une de ses amies, mariée l'an dernier, venait d'être mère. Modeste se rappela toutes les joies qui avaient précédé, accompagné, suivi la naissance de cet enfant :

LE ROMAN D'UxVE PAYSANNE 281

la jeune femme, fière de son doux fardeau, rayonnante d'espoir, l'objet des soins les plus attentifs, des précautions les plus minutieuses ; — les préparatifs charmants, le berceau, les brassières brodées, les petits bonnets coquets; — le baptême, la joie franche, toutes les portes ouvertes à la famille, aux félicitations, aux amis... Tandis qu'elle... Ah! oui, mieux valait mourir tout de suite, d'une seule fois, que de dépérir lentement, chaque jour, à coups de hontes et d'humiliations.

Et Modeste, éperdue, affolée, descendit pour fuir. En traversant la cour, elle pensa que, la veille au soir, elle avait quitté assez froidement son père et sa mère, que cette dernière impression leur resterait sans doute pour toujours; que rien ne l'empêchait de remettre au lendemain l'exécution de son projet, et que, pendant cette dernière journée, elle leur ferait à eux et à elle-même une provision de caresses pour l'éternité.

Le lendemain, la nuit venue, après des tortures inouïes, de secrets attendrissements, de terribles luttes, elle gagna une pièce d'eau située sur la route de Bretteville.

Là, à la vue de l'eau — nous ne la donnons pas pour une héroïne — le frisson la prit; elle eut horreur de la mort. C'était un double suicide en une seule personne; si elle avait le triste et coupable droit de disposer d'ellemême, avait-elle bien celui de supprimer, du même coup, le pauvre petit être qui déjà tressaillait en elle? Puis, elle n'avait pas revu Christian, et c'était bien le moins qu'elle lui dit adieu; puis enfin, et nous prenons sur nous d'affirmer qu'elle fut presque heureuse de cet incident. Mouton, qui l'avait suivie sans qu'elle s'en aperçût, se jetterait certainement après elle, et la retirerait aussitôt de l'eau.

Que ceux qui n'admettent pas ces hésitations se noient les premiers !

Une fois retardés, ces projets sinistres aboutissent rarement. La pensée s'acclimate au malheur, comme la vue aux ténèbres, comme le corps à la maladie. D'abord, Christian lui avait fait jurer de vivre ; ensuite, il lui avait juré, de son côté, qu'i] l'épouserait, et que le mal serait réparé.

Et voilà comment les jours succédant aux jours, les semaines succédant aux semaines, ils en étaient successivement arrivés à cette détermination de fuir ensemble, dont nous avons vu, au précédent chapitre, le résultat négatif.

Conseillé par Guillaume, poussé par Modeste, qui, elle-même, attendait un instant favorable pour se jeter aux pieds de sa mère, le jeune baron avait donc résolu d'aller dire à M. Duranton toute la vérité.

Le colonel était l'homme du monde le plus accessible aux sentiments généreux ; en toute autre circonstance, le jeune homme eût à peine considéré comme pénible l'aveu qu'il avait à lui faire ; mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, les projets d'union entre lui et Francine, sinon absolument concertés, du moins très-visiblement ébauchés, rendaient cette démarche d'une délicatesse extrême.

Deux ou trois jours s'étaient écoulés depuis l'entrevue chez Guillaume.

— Le sort en est ieté, avait dit Christian à Modeste, en la quittant la veille; j'irai demain à Bretteville, et je reviendrai immédiatement te faire part du résultat de mon entrevue avec le colonel.

Le jeune baron avait d'abord décidé qu'il irait le matin : le matin, on a l'esprit plus dispos, les idées plus nettes. Puis, avec l'espoir non avoué de trouver le cousin sorti, il avait remis sa visite au milieu de la journée. Et enfin, considérant que, de diner ensemble, cela

facilite l'expansion, il avait encore retardé son départ de deux ou trois heures.

Or, le colonel avait importé de sa vie nomade les habitudes parisiennes ; au grand mécontentement de M. de Bussières, qui s'en accommodait fort mal, on ne dînait qu'à six heures à la villa Duranton.

Christian arriva vers cinq heures et demie.

Le couvert était déjà mis sous la vérandah.

Le jeune homme n'était pas encore descendu de cheval, que, déjà, une voix joyeuse l'accueillait du haut d'un balcon.

— A la bonne heure, mon cousin î Voilà ce qui s'appelle être exact ; nous n'attendions plus que vous pour nous mettre à table.

— Plus que moi, chère Francine ? vous saviez donc que je devais venir? (A part :) C'est tout au plus si je le savais moi-même.

— Mais, sans doute! reprit W^^ Duranton, moitié reproche, moitié raillerie, n'avez-vous pas promis à mon père d'arriver un de ces jours, à l'heure du dîner? Or, « un de ces jours, » cela devait au moins vouloir dire « dans trois ou quatre semaines,» et comme le mois est à sa fin...

— Si vous saviez comme j'ai eu à faire !

— Oh ! je m'en doute bien : pauvre garçon ! Vous devez être accablé de besogne 1

Francine descendit, et glissant gentiment son bras sous celui de Christian :

— Allons à la recherche de mon père, dit-elle ; il doit être quelque part dans le parc où l'on fait des embellissements.

W^^ Duranton, nous l'avons déjà dit, n'attachait que peu d'importance à ce qu'elle appelait le « goût passager » de Christian pour Modeste ; il ne lui convenait

pas d'entrer en lutte ouverte avec la fille du fermier. Mais, tout en restant dans les bornes d'une réserve parfaite, elle n'avait pas renoncé, pour cela, à lutter de grâce, de charme, et à se servir des armes courtoises d'une innocente coquetterie.

— Mon cousin, dit-elle, je parie que vous ne savez même pas au juste quand vous êtes venu ici pour la dernière fois?

— J'avoue que, si vous me demandiez une date précise...

— Eh bien, moi, je le sais : c'était le 25 du mois dernier. Il est vrai que j'ai un carnet spécial, où je consigne les grands événements.

— Il me semblait qu'il n'y avait pas si longtemps.

— Preuve que le temps vous a paru court.

— Dites plutôt bien long ! répondit Christian en songeant à toutes les inquiétudes qui gâtaient sa vie.

— Ah! voilà qui est aimable!... Je le disais bien, moi, que vous n'êtes pas aussi ours qu'on le prétend !

— En vérité, dit le jeune homme en riant, on me fait l'honneur de me ranger parmi ces mammifères plantigrades.

— Dame! il y a un peu de votre faute : vous n'allez nulle part... cela prouve que l'on vous regrette.

— On est bien bon !

— Gomme vous dites cela!... C'est donc mal de marquer d'un signe joyeux les jours où vous venez?

— Oh! non, ma cousine! C'est très-bien, au contraire, et je vous en remercie.

— Cette villa vous plaît-elle? demanda Francine, détournant ainsi la conversation, pour y revenir par un autre chemin; mon père y fait faire d'assez grands changements ; il sera charmé d'avoir votre avis.

Et, comrhe le jeune homme ne répondait rien :

— C'est moins vaste, c'est moins imposant que le château de Bussières, reprit-elle; mais je trouve que c'est plus commode ; on est plus chez soi... Thabiteriezvous volontiers ?

— Oui... je ne sais pas.... cela me serait égal.

— A quoi pensez-vous donc, Christian?

— Moi ! dit le jeune homme, sortant en effet de chez les Francœur où sa pensée venait de faire un voyage.

— Vous avez quelque chose qui vous préoccupe.

— Mon Dieu! non, je vous assure.

— Eh bien! moi, je vous assure le contraire... j'ai des yeux peut-être...

— Et même de fort beaux, ma cousine...

— Ce n'est pas là répondre ; je préférerais un peu moins de galanterie et un peu plus de confiance.

Us s'étaient quitté le bras au détour d'un sentier.

— Voyons, monsieur, dit-elle en renouant la chaîne un instant rompue, dites-moi bien vite ce que vous avez! Christian, ajouta-t-elle avec une sollicitude où se trahissait plus de tendresse qu'elle ne l'eût peut-être voulu, est-ce que vous ne me croyez pas capable de prendre une part de vos peines, si vous en avez?

— Je vous crois capable de tout ce qui est beau et bien, ma cousine.

— Je ris volontiers, mais si vous saviez comme, au fond, je suis sérieuse!... Pensez-vous donc trouver quelque part une confidente plus discrète et plus dévouée?...

— Quel malheur que je ne puisse pas tout lui dire! pensait Christian ; elle serait, auprès de mon père, un excellent avocat... mais, à une jeune personne, ce ne serait pas convenable... Et puis, si, par hasard, je m'étais fait aimer, comme je commence à le craindre...

C'est pour le coup que mon rôle deviendrait pénible!...

M. Duranton venant à leur rencontre, la conversation en resta là. Le colonel, heureux de l'entente cordiale qui paraissait régner entre les deux jeunes gens, reçut Christian à l)ras ouverts.

Le dîner fut charmant. Francine y avait spontanément ajouté ces mille petites recherches, par lesquelles les jeunes filles savent si bien témoigner leur joie secrète, et faire comprendre à « quelqu'un » qu'il est le bienvenu.

En s'offrant de ceci ou de cela, les mains de Christian et de Francine se rencontraient fréquemment, et il semblait à celle-ci que son cousin ne fuyait pas trop ce contact. Peut-être était-ce une douce illusion. Peut-être le jeune homme était-il attiré, sans le savoir, par ce tluide aimanté que dégage toujours autour d'elle une gracieuse personne.

Le fait est qu'ils n'avaient jamais paru mieux unis que dans ce moment où leur rupture était imminente. Le colonel se croyait déjà entre ses deux enfants; il se frottait les mains ; il formait les plus beaux projets.

— J'espère que te voilà ici pour quelques jours? demanda M. Duranton.

— Non, mon cousin; je compte repartir ce soir.

• — Par exemple ! vois donc un peu la petite bouche froncée que tu fais faire à Francine ! elle qui rêve toujours d'avoir un cavalier de planton... comme à la porte des officiers généraux.

— Oh! dit la jeune fdle, je ne suis pas si exigeante; je sais que ces messieurs aiment leur liberté... A propos, mon cousin, vous savez : vous pouvez fumer : j'adore l'odeur du cigare.

— Elle a cela de bon, dit le père, c'est qu'elle n'est

pas petite-maîtresse, et que rien ne la gêne... mais, j'y pense, mon garçon, tu no peux pas partir ; j'ai besoin de tes lumières pour demain matin.

— De mes lumières, mon cousin!... En ce cas, aous avez besoin de bien peu de chose... 11 est vrai que ce sera en plein jour, et que le soleil y sera déjà pour sa part.

— Non, mais je ne plaisante pas... demande à Francine... tu as déjà eu l'occasion de signer des baux, n'est-ce pas?

— Oui, quelques-uns. *

— Et tu t'y entends?

— Comme ci, comme ça.

— Eli bien, moi, je ne m'y entends pas du tout... je sais bien que les notaires sont faits pour qu'on s'en serve; mais il faudrait aller à Saint-Sylvain... Or, j'ai un bail à conclure, demain, avec un de mes fermiers qui passe pour malin, et je ne serais pas fâché que tu fusses là, pour me crier gare I s'il y a des casse-cou.

Christian n'était pas fâché de reculer, ne fût-ce que de quelques heures, le difficile entretien qu'il était venu provoquer. Il en revint à sa première pensée — « que les idées sont plus nettes le matin » — et, persuadé, en outre, que Modeste ne s'inquiéterait pas de ne pas le revoir le jour même, ce qui devenait d'ailleurs diflîcile, vu l'heure avancée :

— Mon cher cousin, reprit-il, faites de moi ce que vous voudrez; je suis à vos ordres.

Le colonel lui tendit la main, et Francine le remercia par un doux sourire.

Le soir, on fit un peu de musique. Christian avait un tilet de voix ; il se résigna à chanter bien qu'il n'en eût guère l'envie.

On put aussi faire un whist à trois — avec le mort —

bonne fortune qui n'était par survenue au colonel depuis longtemps.

Il s'écria même dans un excès de joie :

— Yoilà comme je comprends l'existence! Yoilà comme je voudrais vivre toujours... avec quelques mioches pour saccager mes plates-bandes et monter à cheval sur mes genoux !

Le lendemain matin, après le premier déjeuner, le colonel et Christian partirent, à pied, pour la ferme où devait se signer le bail en question.

Il y avait une heure de chemin.

C'était le moment ou jamais de frapper au cœur du colonel.

Comme les peureux qui tiennent un pistolet, mais iqui n'osent presser la détente, Christian jugea qu'une demi-heure suffirait à son plaidoyer, et, mentalement, il se fixa une borne milliaire, située à moitié route, comme l'endroit où il ouvrirait enfin les hostilités.

C'était encore une vingtaine de minutes de gagnées.

Arrivé à l'endroit fatal, le jeune homme toussa, et, selon les règles de l'art oratoire, préluda par l'exorde suivant :

— Mon cher tuteur, en vous confiant le soin de veiller sur moi, ma pauvre excellente mère a donné la mesure de l'estime qu'elle faisait de vous. Elle se substituait un autre elle-même, un ami sûr, un guide dévoué.

— Dis aussi un second père, mon enfant, interrompit M. Duranton, à qui ce préambule faisait pressentir la demande formelle de la main de sa fille.

— Oui, un second père, continua Christian, et cela était d'autant plus nécessaire que le véritable devait ne pas se montrer tout à fait à la hauteur de ses devoirs.

— Pas de récriminations, mon ami ; le passé est le passé... J'ajoute que le cher papa s'est très-honorablement amendé, et que les procédés les plus généreux ont fait place à son indifférence d'autrefois.

— Loin de moi la pensée daccuser M. de Bussières, que je respecte et que j'aime, reprit Christian; je ne récrimine pas, je constate... je constate, parce que là est l'origine du présent, dont il serait injuste de me rendre absolument responsable.

— Mais le présent ne m'a pas l'air bien pénible, dit le colonel.

— Puissiez-vous ne pas changer d'avis tout à l'heure! répliqua le jeune homme... On m'a laissé sur une pente, et je l'ai suivie.

— Que veux- tu dire?

— C'est bien simple : vous étiez absent, colonel, et même hors de France; mon père, quoique plus rapproché de moi en apparence, était, moralement, à l'autre bout du monde. J'étais orphelin de fait. C'est dans ces conditions que j'ai été élevé par les Francœur, et que je me suis naturellement attaché à eux comme à ma famille véritable.

— Rien de plus juste, mon garçon, et je ne pense pas que personne s'avise de t'en faire un crime.

— Quand vous êtes revenu à Bretteville, mon cher tuteur, quand j'ai retrouvé mon père, en un mot, quand j'ai pu revenir aux affections qu'indique la nature, il était déjà bien tard.

— Entends-tu par là qu'il ne restait plus, pour nous, de place dans ton cœur?

— A Dieu ne plaise, colonel! il en restait une que je vous ai donnée à tous bien grande et bien large.

— A la bonne heure î

— Seiilement,livrc à moi-même, j'avais disposé de moi.

M. Duranton commençait à concevoir une vasjue inquiétude.

— Que diable me chantes-tu là? reprit il; si tu veux que je te comprenne, explique toi nettement.

— Voici en deux mots : j'ai fait à Modeste Francœur les promesses les plus solennelles.

— Les promesses de quoi?

— De l'épouser, balbutia Christian.

Le colonel eut un demi-sourire, un peu jaune, mais qui n'annonçait rien de désespéré.

— Je m'en doutais, reprit-il du ton le plus calmé ; il ne pouvait même en être autrement; au point oi^i nous en sommes, cet aveu est très-loyal de ta part; tu n'as pas voulu laisser de point noir dans le passé. Toutt^fois, ajouta malicieusement Tofficier,!! suffit que tu te sois confessé à moi; les femmes sont jalouses de tout, et même de rien. Donc, si, par un excès de délicatesse, tu t'étais promis de te confesser aussi à Francine, moi, son père, je t'en dispense... Elle pourrait ne pas le prendre aussi bien que moi.

Christian rougit.

— Parbleu! continua M. Duranton, qui de nous n'a pas fait, deux ou trois fois dans sa vie et même plus, les serments les plus solennels! Je n'ai aucune connaissance en anatomie, mais on ne m'ôtera pas de l'idée que le cœur a plusieurs enveloppes, dont il se dégage successivement au profit ou au détriment des premières venues. PuiSy la raison arrive, le goût s'épure, les aspirations s'élèvent, et à la dernière le bon. M'^" Modeste est assurément une très-charmante et très-agréable personne. Elle t'a ôté ta première enveloppe, et, je le répète, cela devait être... mais ce qui était aussi dans l'ordre logique, c'est que tu finisses par t'apercevoir que les

convenances sociales mettaient, entre vous deux, dlnfrancliissables barrières.

— Et si j'avais engagé ma parole? demanda Christian.

— Ce serait plus grave. Est-ce à M. Francœur, au chef de famille?

— Non, répondit le jeune homme; maître Claude ne sait rien.

— Tant mieux: ; il sera même prudent de le laisser dans cette ignorance.

— C'est impossible.

— Pourquoi?

— Parce que je viens de vous dire que ma parole était engagée; parce que les choses en sont à ce point, que, sous peine d'être un malhonnête homme, il m'est interdit d'y manquer.

M. Duranton s'arrêta court, comme sous le déchirement d'une blessure soudaine; il prit son pupille par les deux bras, et, le regardant bien en face :

— Pas possible! dit-il.

Christian baissa les yeux, ce qui était confirmer l'aveu de sa faute.

— Une jeune fille à l'apparence si sage, si candide!

— Même aujourd'hui, reprit avec feu Christian, cette apparence ne ment pas. Cette faute, que déjà elle expie si cruellement, on ne doit l'imputer qu'à moi... Aussi est il de mon devoir de la réparer, et cela promptement, avant que la honte n'éclate... Dites, mon cher tuteur, n'est-ce pas votre avis?

— Mon enfant, mets ta main dans la mienne, dégagetoi de .toute crainte, de toute considération sociale, et réponds-moi comme à Dieu lui-même : En épousant ^pie Francœur, rempliras-tu seulement un devoir, ou écouterais-tu la voix de ton cœur?

— Je ferais Y un et l'autre.

— Ainsi, tu l'aimes, tu l'estimes toujours. — '■ Plus que jamais !

— En ce cas, il n'y a pas à tergiverser : il faut que tu l'épouses.

— Ah! mon bon, mon excellent tuteur, je n'en attendais pas moins de vous !

— S'il n'en avait pas été ainsi, reprit le colonel, si tu n'étais pas aussi sûr de la profondeur de ton attachement, je t'aurais peut-être conseillé de garder ta liberté, cjuitte à chercher avec toi le moyen d'atténuer le mal autant que possible... Car, vois-tu, mon enfant, à ton âge on suit le premier élan; au mien, on le raisonne. L'expérience donne de rudes leçons; elle nous apprend l'instabilité de toutes choses, et surtout des affections qui n'ont d'autre base que les charmes de la jeunesse; chaque jour effeuille un de ces charmes, et alors, à la folle passion, succèdent souvent la satiété et le dégoût.

— Modeste n'a pas que la l>eauté, riposta Christian ; elle a toutes les qualités aimables, sérieuses, qui entretiennent la tendresse après l'avoir fait naître.

— Je ne dis pas non, mon ami; je raisonne en thèse générale. Mais, il n'en est pas moins vrai que, dans ce cas particulier, il y a des anomalies de premier ordre. Il est plus sûr que, si tu avais trente ans, tu ne ferais pas de la fdle d'un paysan...

— Oh ! un paysan!

— Personne ne l'aime et ne l'estime plus que moi, poursuivit M. Duranton; il est au-dessus de ses pareils; mais je ne puis pourtant pas ch mger sa condition pour te faire plaisir; lui-même ne le voudrait pas ;son,blason est une charrue ; il y tient, et il a raison d'y tenir... Je répète donc que, si tu avais trente ans, tu ne ferais trèsprobablement pas de la fille d'un paysan une baronne

de Bussières... Ce qui ne veut pas dire que tu aurais raison à trente ans, et que tu as tort aujourd'hui... Je me résume : tu ne peux pas abandonner cette pauvre fille dans la situation où tu l'as mise. Je me désole de n'avoir pas une autre solution, juste et possible, à t'indiquer; le devoir commande; suis-le donc sans regarder en arrière... ni même en avant....

• Le brave colonel était réellement bouleversé; tousses plans s'écroulaient ; il souffrait surtout pour sa fille... mais, juge dans sa propre cause, il ne s'en était pas moins condamné.

— Ah! ça, mais, où allions-nous donc? demanda-t-il tout à coup. .

— A la ferme de Pierreux, pour un bail à examiner.

— C'est juste. Cela m'était sorti de la tête... Je n'ai pas l'esprit aux affaires : ce sera pour un autre jour... ou plutôt, non, vas-y tout seul, pèse les clauses une à une, et mets tes observations en marge; tu diras au tenancier de m'apporter le papier demain... Mais, mon pauvre ami, je songe à une chose : Et ton père?... Nous arrangeons l'avenir comme s'il n'avait pas une voix suprême au chapitre.

— Hélas! dit Christian, je ne me suis jamais dissimulé que la difficulté serait là.

— Jai une idée, reprit le colonel ; les petits moyens décident parfois des grandes choses : mon garde m'a apporté hier un chevreuil; je rentra de ce pas à la villa, je fais atteler, j'emporte l'animal, et j'en fais hommage à ton père, qui me retient à diner ; au dessert, je tâte le terrain, j'ouvre la tranchée... 11 en faudra, des feux de file 1 Avec cela que (llaude Francœur est sa bête noire î mais, tu seras là pour me soutenir.

— Est-ce bien nécessaire? demanda le timide jeune homme.

— Je ne sais pas trop ; ta présence l'irriterait peutêtre... toute réflexion faite, je me cliarge d'emporter la place avec mes seules troupes... Tiens toi tranquille à la ferme... je te ferai prévenir quand tu rt' au ras plus qu'à paraître et à recueillir le fruit de ma victoire... C'est égal, je ne puis encore me faire à cette idée... je ne rêve pas... C'est bien vrai ce que tu m'as dit?

— Hélas ! répéta Christian.

— Allons, le sort en est jeté! Tu prendras cette sente qui abrège la route, et tu attendras de mes nouvelles à Chambla3^

Ils se donnèrent une poignée de main presque solennelle, et chacun tira de son côté.

Le pauvre colonel avait une double mission à remplir; par une retenue qui s'explique, il n'avait pas, dans tout ce qui précède, prononcé une seule fois le nom de sa fille, et pourtant ce nom était venu à chaquo instant sur ses lèvres... 11 fallait que Francine sût lavéritii tout de suite, ne fût-ce que pour la détacher à temps de son ingrat cousin; mais comment la lui apprendre?

M. Duranton était sorti de chez lui, rayonnant de satisfaction ; il y rentrait, une heure après, le cœur gros de tristesse.

Ainsi va la vie.

Francine avait employé la matinée à renouveler les fleurs des jardinières, à commander un excellent déjeuner, et à f.iire une toilette charmante.

Le colonel fil prévenir sa fille qu il désirait lui parler, et se réfugia dans son cabinet. Il avait tout à la fois hâte de l'embrasser, et redoutait de la voir venir.

Francine entra, pétulante, joyeuse, un chant sur les lèvres.

— Tiens, demanda-t-elle en faisant du regard le tour de la pièce, où est-?*/ donc?

— Il est parti, répondit M. Duranton en attirant doucement sa fille sur ses genoux.

— Comment, parti? Sans prendre congé! sans me dire adieu 1... Ce serait affreux! D'ailleurs, son cheval est à l'écurie; il n y a pas deux minutes que je lui donnais un morceau de sucre.

— Je ne parle pas du cheval, je parle du cavalier.

— J'entends bien ; mais l'un ne va pas sans l'autre... Veux-tu que je te dise? C'est une peur que tu veux me faire... il se cache quelque part.

— Je t'assure que non ; ton oncle aimant le chevreuil, l'idée m'est tout à coup venue d'aller manger le nôtre à Bussières...

— Ah ! parfait I

— Nous étions déjà loin, poursuivit le colonel; il se faisait tard; revenir ici, seller un cheval, retournera Saint-Martin, tout cela demandait du temps... si bien que Christian a préféré prendre tout de suite un chemin de traverse... Il doit nous avoir annoncés à l'heure qu'il est.

— Très-bien, cher père ! je comprends maintenant... L'essentiel est que je n'aurai pas fait ma toilette pour rien.

— Ce n'était donc pas pour moi? demanda M. Duranton en essayant de sourire.

— Si, un peu pour toi... mais pas tout entière.

— Et, le reste... pour qui?

— Que c'est vilain de me faire dire ces choses-là î comme si tu ne le savais pas ! D'ailleurs, où est le mal? ne doit-il pas être mon mari?

— Est-ce bien sûr?

— J'en ai douté longtemps; mais, depuis hier...

— Il s'est déclaré?

— Pas ouvertement ; mais tu as vu toi-même comme il était gentil, complaisant, attentionné.

— Et... tu l'aimes? demanda le père avec anxiété.

— Pour te punir de me mettre ainsi sur la sellette, je devrais bien te répondre que non.

Tout cela était débité avec un enjouement, avec un entrain qui faisaient d'autant plus souffrir M. Duranton.

Cependant, il fallait en finir.

— Ma mignonne chérie, dit il en la serrant plus étroitement contre sa poitrine, et en frôlant son oreille de si près que chaque syllabe se doublait d'un baiser, tu es la digne fille d'un soldat, n'est-ce pas? Et le cœur qui bat là, sous cette mousseline, est un cœur vaillant?

— Oui, père ; mais à quel propos?

— Eh bien ! arme- toi de courage et de fierté : Christian ne t'aime pas.

— Pas beaucoup encore, je le sais, répondit Francine, mais cela viendra.

Le colonel secoua négativement la tète.

— J'ai bien de la patience, moi, continua la jeune fille, pourquoi n'en aurais-tu pas?... Il croit aimer la petite Francœur, qui est d'ailleurs charmante et avec laquelle il a été élevé...

— Comment! tu sais...

— Oh ! je suis plus clairvoyante que tu ne le crois... mais comme il ne peut pas en faire sa femme...

— Pourquoi non?

— Pourquoi! pourquoi!... tu ne m'as jamais adressé d'aussi étranges questions... Je le sens, sans pouvoir le dire... il me semble que tout s'y oppose... et c'est bien quelque chose que tout, n'est-ce pas, monsieur mon cher père?

— Souvent ce n'est rien, mon enfant.

— Tu dois avoir de sérieuses raisons pour me parler ainsi... Christian t'aura fait quelque confidence.

— Oui... il veut, il doit épouser Modeste... je me suis chargé d'arracher le consentement de son père à cette mésalliance.

— Toiî

Et Francine se dégagea violemment des brasdu colonel.

-^ Toi! répéta- t-elle, toi!

Puis sa colère tomba tout à coup, sesjoues pâlirent, et deux larmes, vainement refoulées, jaillirent de ses yeux.

M. Duranton arpentait le cabinet à grands pas; il ne disait plus rien; il souffrait pour deux; il laissait à la blessure le temps de saigner.

Enfin, il s'arrêta devant sa fille, et lui tendit la main.

— Si nous partions dans quelques jours pour l'Italie? proposa-t-il.

Francine prit la main de son père et la porta à ses lèvres.

Cela voulait dire : « Je ne savais plus ce que, je ^qb- ""Vy sais; pardonne-moi mon emportement. » Ov^

— Alors, tout est bien fini? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

— Tout, pauvre enfant !

— Mais, il doit y avoir là-dessous quelque chose que je ne comprends pas... que tu ne me dis pas... On ne renonce pas ainsi, tout de suite, à des projets mûris pendant toute la vie, et auxquels, toi-même, tu paraissais tenir... Je puis bien te l'avouer... j'aime mon cousin!., j'en doutais peut-être; j'en suis sure maintenant... S'il le faut, je saurai me résigner... mais je veux tenir de lui, de lui-même, entends-lu bien! qu'il renonce à moi, pour le présent et pour l'avenir.

M. Duranton était fort embarrassé ; il prenait des détours ; il cherchait des biais, des euphémismes, mais Francine ne comprenait pas.

— Et mon oncle, dit-elle, crois-tu donc qu'il consente...?

— Il le faudra bien.

— Pourquoi, cher bon père?

— Que diable!... parce que... parce que...

— Si tu n'as pas d'autres raisons que celle là à me donner...

— Si, j'en ai d'autres... malheureusement et de péremptoires! Après tout, tu ne sors pas de nourrice; tu n'as pas vécu dans une boîte... Je te vois toujours lire, et il est impossible que...

— Impossible que?... Mais dépêche-toi donc!

— Tu as poussé à l'air libre, continua le colonel se disculpant à l'avance de ce qu'il allait être forcé de dire; ce genre d'éducation a ses avantages et ses inconvénients ; s'il en perd quelques-unes, il en préserve beaucoup d'autres.

— Quel préambule, mon Dieu ! C'est donc bien terrible?

— Hélas! oui, assez pour faire le malheur de plusieurs personnes;, y compris le tien.... Bref, un honnête homme n'abandonne pa> la mère de son enfant.

— De son enfant... tu dis? Modeste... ah! je comprends !

Et, soudain, ses larmes tarirent.

— Quand partons-nous, père? demanda-t-elle ; demain? ce soir? à Tinstant? le plus vite possible !

— Pas avant quelques jours... Ne faut-il pas que je plaide et que je gagne la cause de ce malheureux garçon?... Cela me rappelle que je dois alier à Saint- Martin... Le cabriolet est sans doute attelé... Je ne te propose *pas de venir avec moi.

— Je ne remettrai jamais les piéîls à Bussières.

— Jamais... c'est peut-être beaucoup dire.

— Mon pauvre oncle qui m'aimait tantl

— Eh bien, voilà que tu recommences à pleurer! Et cette promesse que tu m'avais faite d'être une fille de cœur?... Allons, mademoiselle, essuyez-moi vite ces vilains beaux yeux !... je regrette bien d'être obligé de te laisser seule en un pareil moment...

La jeune fille sortit tout à coup de son abattement :

— Je change d'avis, dit-elle; je t'accompagne... je veux être digne de toi... Moi aussi je plaiderai pour Christian, pour Modeste... pauvre Modeste!... Cène sera pas trop de deux avocats... Oh! nous l'emporterons, tu veiras... Quand je me mets à être éloquente... au profit des autres, bien entendu, car lorsqu'il s'agit de moi... M. de Bussières ne peut pas refuser; ce serait tuer la mère et l'enfant... Et puis, nous partirons aussitôt... Je me sens bien la force de contribuer de mon mieux à leur bonheur, mais je n'aurais pas celle d'en être témoin.

Ici, il faut bien le dire, l'instinct de la rivalité surnagea un instant; elle fit à son père la même question que le colonel avait déjà adressée à Christian, et qui, fùt-elle résolue en faveur de son amour-propre, ne pouvait plus rien changer à la logique des faits : à savoir si, en se mariant, le jeune baron accomplissait un sacrifice ou satisfaisait une passion.

— Je n'en sais trop rien, répondit M. Duranton, lequel jugea qu'il avait le droit de mentir pour laisser le doute à sa fille.

Francine monta chez elle, jeta un regard de regret à sa jolie toilette si inutilement préparée, passa à la hâte une robe très-simple, et, dominant la situation, calme en apparence, JDrestjue souriante, elle prit place dans la voiture à côté de son père.

Modeste, ignorant que Christian avait successivement retardé, du matin à Taprès-diner et de Taprès-dîner au soir, sa visite à Bretteville, avait été très-inquiète de ne pas le voir revenir.

C'était, aux yeux de la jeune fille le pronostic certain d'une mauvaise nouvelle, que son amant mettait naturellement peu de hâte à lui révéler.

La nuit fut mauvaise; elle soufîrit beaucoup, moralement et physiquement. C'était un miracle que sa mère ne l'entendit pas se plaindre, aller et venir. Une crise subite pouvait tout révéler. L'important était que M°° Francœur y fût au moins préparée.

Claude devait, ce jour-là, partir de grand matin pour la chasse; en pareil cas, il ne réveillait habituellement personne. Marguerite lui mettait, la veille, en se couchant, une cafetière pleine dans un foyer de tourbe, et le premier déjeuner du fermier se tenait ainsi chaud jusqu'au lendemain.

Quand Modeste entendit son père se lever, elle fut prise du besoin d aller l'embrasser... Savait-on ce qui allait arriver?... peut-être allait-elle être forcée de partir, et ne Tembrasserait-elle de longtemps.

Claude, en voyant paraître sa fille, courut à elle tout lilarmo.

— Chère enfant, demanda-t-il, serais-tu malade?

— Non, répondit Modeste, je ne dormais pas, je t'ai ntendu, j'ai pensé que tu pourrais avoir besoin de uelque chose... et me voilà!

— Tu es la perle des filles, dit le fermier.

L'aube naissait à peine; encore était-elle combattue par une petite lampe qui lui disputait ses premiers ra3'ons. Sans cette circonstance, le fermier aurait vu rougir Modeste à ce compliment mal venu; il aurait aussi remarqué l'altération de ses traits.

— Ainsi, tu m'aimes? demanda la pauvre éplorée.

— Non, répondit Claude, je ne taime pas; cela se voit assez.

Et il la mangeait de baisers.

— Encore père ! encore I

-—Tant que tu voudras... mais, toute belle action mérite récompense; ainsi, je pousserai jusqu'aux Pierreux, et je t'en rapporteiai une touffe de ces beaux dahlias blancs que tu as tant admirés au château de Bussières. Le fermier du colonel m'en a promis une collection.

Claude n'avait jamais été plus gai, plus content de vivre, plus fier de sa fille.

Il s'en allait, chantant, le fusil sur l'épaule, le carnier en sautoir, ses chiens gambadant autour de lui.

Comme il allait franchir la barrière. Modeste courut sur ses traces : elle voulait lui dire un dernier adieu ; mais sa, voix pleine de larmes allait la trahir,... elle se hissa jusqu'aux lèvres de Francœur.

— C'est juste, dit ce dernier en souriant, j'avais oublié celui-là.

Et il partit.

Durant les nouvelles caresses ainsi provoquées, Modeste avait pris la main de son père, et s'était formulé elle-même une croix sur le front.

Toute la matinée se passa dans l'attente. Christian ne venait pas.

Nous saurons tout à l'heure ce qui l'avait retardé.

Vers deux heures, la mère et la fille se trouvaient assises, dans la salle, l'une vis à-vis de l'autre, les pieds sur le même tabouret.

La jeune fille brodait; Marguerite cousait une layette destinée à une pauvre femme du village.

— Est-ce gentil! dit-el'e en coiffant sa main d'un petit bonnet qu'elle venait de garnir d'une dentelle commune, mais mignonne.

Modeste regardait le léger trousseau, amoncelé dans une corbeille à ouvrage. Son cœur se déchirait ; elle pensait trop pour pouvoir parler... L'enfant de la pauvresse était attendu et désiré ; on travaillait pour lui ouvertement; il allait apporter la joie... le sien apporterait la honte; on ne pouvait travailler pour lui qu'en se cachant.

Tout à coup, et comme brusquement poussée par une main invisible, elle se laissa tomber à deux genoux sur le tabouret et entoura de ses bras le cou de Marguerite. Puis, la tête sur l'épaule de sa mère alarmée, peu à peu, d'une voix doublement assourdie par la confusion et par les sanglots, elle lui fit une confidence si délicate, qu'une jeune fille, sans mourir de honte, ne peut que la murmurer seulement, et seulement à l'oreille de sa mère.

Marguerite ramena en face d'elle la tête de sa fille, et l'interrogea d'un de ces profonds regards qui percent les entrailles... Elle ne croyait pas... elle ne pouvait pas croire... Modeste le lui aurait répété cent fois qu'ellq

'ne Teût pas cru... mais, soudain, l'intuition du passé,

les malaises, les maux de cœur, la démarche lente, les

orbites cernées, tous ces symptômes de chaque jour lui

r 'vinrent à la mémoire et Téclairèrent comme un coup

de foudre.

La sainte femme, l'épouse sans tache se leva, elle écarta la coupable d'un revers de main, mais sans violence, et, allant droit à une Sainte-Vierge encadrée d'ébène, elle s'y agenouilla pour prier.

Modeste était restée debout, une main appuyée sur la table, rouge de honte et les yeux baissés.

Elle attendait.

Quelques minutes s'écoulèrent : ici, le repentir, et, là-bas, la miséricorde.

Une mère, coupable elle-même, eût sans doute jeté les hauts cris. Quand Marguerite eut fini de prier, elle revint à sa place, silencieuse, résignée, plus vieille de dix ans :

— Mets-toi là, dit-elle à sa fille, et raconte-moi tout. Modeste raconta tout; ce n'était pas long.

Au nom de Christian, M"° Fraucœur joignit les mains, et leva vers le ciel un de ces regards comme devaient en avoir les martyrs du cirque, au premier lambeau de chair que leur arrachait la griffe d'une panthère furieuse.

— Lui! dit elle; mon enfant!... Son frère!...

— Grâce, maman!... grâce!... supplia Modeste quand elle eut fini... Sauve-moi!... Sauve ta malheureuse fille!... dis-moi ce que je dois faire... toute ma vie sera consacrée à expier, à te chérir, à te remercier!

Et elle s'était de nouveau blottie sur le sein de sa mère.

Marguerite la souleva jusqu'à ses lèvres; et l'embrassa... C'était le pardon.

— Écoute, dit cette noble femme, cette simple paysanne, je n'ajouterai pas mes reproches à ta misère profonde... Tant d'autres, hélas! se chargeront de ton châtiment, que je puis bien ne songer, moi, ta mère, qu'à te plaindre et à te porter secours!...

— Que tu es bonne et miséricordieuse, mère chérie! Si tu savais de quel lourd fardeau je me sens soulagée!

— Il y a un nom que, ni toi ni moi, nous n'avons encore osé prononcer, reprit M"^'' Francœur.

— Mon père ! dit Modeste en se cachant le front dans les mains.

— Oui, malheureuse enfant, ton père... ton père pour qui 1 honnêteté est le premier bien... Si j'avais à lui annoncer sa ruine, ou que tu es morte, ce serait affreux, n'est-ce pas? Eh bien, il l'accepterait mieux que son déshonneur... mais... il s'agit d'aviser promptement. Heureusement que nous avons quelques heures devant nous... le premier éclat sera terrible ! je dois être seule aie subir... Où pourrais-je bien t'envoyer pendant ce temps? à Condé, dans ma famille... mais c'est là que ton père irait tout d'abord te chercher... A Thiberville, chez ma balle-sœur... Tu dirais qu'il règne ici une mauvaise fièvre, et que nous avons voulu t'éloigner

Pendant ce temps, il se calmerait, on prendrait un parti décisif...

Modeste espérait toujours que Christian allait venir, qu'il lui apporterait une nouvelle modifiant la situation ; elle demanda timidement s'il ne serait pas possible de retarder, de quelques jours, ce départ qui la désola t.

— Tu sais dans quel accord nous vivons, ton père et moi, reprit Marguerite. Je n'ai jamais rien eu à lui cacher; il lit dans mes yenx plus couramment que dans les livres... Dès son entrée ici il devinera un malheur...

Et quel malheur, grand Dieu! Je pourrais d'ailleurs l'abuser que je ne le ferais pas... Ton père est notre chef, notre guide, notre seul recours ; il faut qu'il sache tout, et le plus tôt possible... Allons, vite, ma pauvre enfant, quelques hardes, un paquet...

Marguerite prit dans une armoire, sous des piles de linge, une longue bourse, et la mit dans les mains de Modeste. Elle ne voulait pas pleurer, mais des larmes cuisaient, malgré elle, au coin de sa paupière.

— Tiens, dit-elle, voilà mes épargnes de jeune fdle ;

i ai gagné cet argent à tourner mon rouet, et je me suis bien souvent privée de dormir pour grossir ma petite fortune... Prends cela... On ne sait pas ce qui peut arriver... Cette vieille bourse est presque une relique... telle je te la donne, telle elle était quand je suis entrée ici, le jour de mon mariage, au bras de ton père, le cœur bien content, et aussi la tête bien haute, parce que... Ah! Modeste! Modeste! tu ne sauras jamais à quelle orgueilleuse satisfaction tu as renoncé! Quand tu épouseras Christian, car Dieu voudra que tu l'épouses, et que tu entreras à ton tour chez ton mari, si élevée que soit la porte, il faudra néanmoins que tu baisses le front.

La jeune fdle pleuraif à chaudes larmes.

— Pardonne-moi, chère enfant, reprit Marguerite, j'ai tort de te dire tout... C'est plus fort que moi...

Il n'v avait personne à la maison ; la récolte des pommes occupait, au dehors, tous les gens de service. Marguerite avait même pris la précaution de clore la barrière ; mais elle comptait sans Gervaise, dont le clos communiquait par un passage avec le jardin de la ferme.

Gervaise apparut donc dans sa tenue habituelle, c'està-dire le tricot à la main, et de longues aiguilles fourrées dans les cheveux.

— Bonjour, les voisines, dit-elle ; mon homme est au:x champs, les enfants sont à leur tâche, et jo viens tailler un brin de bavette.

Modeste avait rapidement essuj'é ses yeux; elle se tenait debout devant la malle, essayant, autant que possible, de dissimuler ses préparatifs.

Mais Gervaise avait le coup d'œil aussi fin que la langue bien pendue.

— Un quelqu'un va donc en voyage? demanda-t-elle. La mère et la fille échangèrent un regard de détresse.

— Qu'est-ce que c'est? reprit la bonne femme ; il y a des manigances, on a les yeux rouges, on se cache de moi... Du moment que je vous gêne, bonsoir la compagnie, je m'en vais....

Mais elle ne s'en allait pas ; la curiosité lui soufflail de rester.

Tout à coup, elle se frappa le front : un souvenir lui venait, puis une induction, puis une certitude.

Gervaise, une certaine nuit qu'elle allait chercher le médecin, n'avait-elle pas rencontré Modeste, prenani soi-disant l'air sur le grand chemin... Cela avait suff pour qu'elle soupçonnât. De là à épier et à se convaincre, il n'y avait que l'épaisseur d'une fille d'Eve, greff'ée sur Normande.

Par exemple, quant à trahir Modeste et le jeune baron qu'elle avait nourri, elle en était incapable.

— Chère pauvrette du bon Dieu, dit la pa3'Sanne, j( me doutais que cela finirait mal.

Et d'un mouvement vrai, sympathique, presque violent, auquel il était impossible de se tromper, elle prii à deux mains la tête de Modeste qu'elle couvrit de baisers.

— Que voulez-vous dire? demanda M"^" Francœur.

— Il y a belle heure, continua Gervaise, naïvement cruelle, que les voyant grandir et qu'ils s'inclinaient l'un pour l'autre, sans empêchement d'aucune sorte, je me suis dit : les braves Francœur seront peut-être, un jour, à môm3 de porter envie à plus d'un qui ne les vaut pas.

Marguerite baissala tète, et Modeste se reprit à pleurer.

— Bonnes gens, reprit la paysanne, avant tout faut se mettre cà l'abri des méchants caquets et du venin des mauvais regards. Ayez confiance en moi; la Gervaise vous appartient corps et âme... Que voulez- vous faire?

Et, comme Marguerite hésitait encore à répondre :

— Me v'ià à vos ordres, poursuivit-elle sans s'oflenser de cette défiance ; je peux aller et venir sans qu'on y trouve à redire. J'ai justement deux sacs de pommes à porter à Mézidon. Ça y est-il? je t'emmène, n'esl-ce pas, ma mignonne chérie?

— Eh bien, oui, bonne Gervaise, reprit Marguerite, vaincue par cette obstination généreuse; mettez vite une bâche à votre voiture, et passez derrière le jardin. J'y vais porter la malle ; Modeste montera près de vous, et se tiendra cachée jusqu'à la sortie du village. Vous la conduirez à Thiberville : cette visite paraîtra toute simple à ma belle-sœur, et lui fera même plaisir.

Gervaise s'élança dehors.

Au bout de cinq minutes elle revint, fit un signe à Modeste, l'attira à l'écart, et, lui glissant un petit sac en toile, assez lourd :

— Tiens, dit-elle, c'est le magot en réserve qui nous a donné, autrefois, tant de bonne volonté et de couraçre; à Tenfant du bon Dieu faut donner l'argent du bon Dieu ; il ne pouvait trouver un meilleur placement.

Modeste, très-émue, repoussa légèrement la lourde sacoche.

— Merci, bonne Gervaiss, dit-eile, merci bien! C'est comme si je l'avais accepté... Maman m'a donné ses économies; elles sont plus que suffisantes.

— Tous êtes une brave femme! dit Marguerite; ça vaut plus que tout ce que nous avons pu faire pour i vous. j ■ Mais Gervaise n'était pas normande pour rien ; elle s'obstina, et, pour en finir, car le lemps pressait, ]y|me Francœur la .laissa fourrager dans les bardes de sa fille et y cacher tout ce qu'elle voulut.

Seulement, dès que la paysanne eut tourné le dos, la fermière serra dans son armoire, pour le lui rendre le lendemain, l'argent de Gervaise.

Celle-ci venait d'attacher son cheval en toute hâte. Au moment où la voiture s'engageait dans le sentier qui contournait le jardin de la ferme, deux coups de fusil retentirent dans la plaine.

— Serait-ce Claude qui revient? pensa Gervaise. Et comme, en ce cas, ils allaient infailliblement se

rencontrer, elle rebroussa chemin et prit une direction qui devait la ramener, tout à l'heure, à son point de départ.

Modeste en serait quitte pour passer par le clos, au lieu de prendre par le jardin.

Tout cela avait pris un peu de temps.

Avant de quitter sa mère, — pour la revoir Dieu sait quand ! selon que son père pardonnerait ou non, — Modeste avait humblement repris sa place aux genoux de la pauvre femme, sur laquelle devait éclater le désespoir du père de famille.

Elle n'im[)lorait plus pour elle, mais pour Christian, qui allait sans doute revenir, et auquel il fallait bien ménager un appui, si faible qu'il fût.

— Tu lui pardonneras! disait-elle ; il a tant souffert !

il s'est tant repenti! Tu ne sais pas, je voulais mourir, je voulais me jeter dans Tétang de Bretteville... C'est lui qui m'en a empêchée... Pauvre Christian! Il n'est pas plus coupable que moi... Et c'est le père de mon enfant !...

En levant les yeux pour solliciter Marguerite, qui pleurait, la tète dans les mains, Modeste jeta un cri déchirant.

Son père était là, debout sur le seuil, effrayant de pâleur... D'une main, il tenait un gros bouquet de dahlias, et, de l'autre, son fusil.

Voici ce qui était arrivé :

Chassant de ce côté, et voulant rapporter à sa fille les fleurs qu'il lui avait promises, Claude était entré aux Pierreux, où la première personne qu'il avait vue était Christian, en train d'examiner, à la prière du colonel, les clauses d'un contrat.

Ils avaient diné ensemble, après quoi Francœur, retournant à Chamblay, avait proposé au jeune homme de l'accompagner.

Comme Modeste l'attendait, et qu'il allait s'y rendre de lui-même, Christian avait naturellement accepté. On lui avait prêté un fusil pour chasser, chemin faisant.

Claude, nous l'avons dit, était plus gai que d'habitude, sans savoir pourquoi. Il y a comme cela des jours qui se lèvent couleur de rose, et qui se couchent dans le deuil.

— Si nous leur faisions une surprise? proposa-t-il au jeune baron. Au lieu de traverser la cour, nous entrerons par la grange; j'irai tout doucement ra'assurer qu'elles travaillent dans la salle, et nous nous annoncerons tout à coup par une mousqueterie.

Une bien bonne idée qu'il avait eue là!

Christian était donc resté un peu en arrière, attendant le signal convenu.

Modeste s'était traînée jusqu'aux genoux de son père, et, là, le front courbé jusqu'à terre :

— Grâce! disait-elle, grâce!

Un nuage passa devant les yeux du fermier... La rage lui montait au cerveau... il vit rouge... le bouquet lui échappa, il repoussa sa fille qui retomba évanouie, et se tournant vers Christian, qui attendait toujours, il déchargea sur lui, coup sur coup, les deux canons de son fusil.

Bien que Christian eût vu le mouvement, il était resté en place, sans se défier; mais Mouton l'avait vu aussi, ce mouvement... d'un bond formidable il s'était rué sur Claude, et allait sans doute l'étrangler, lorsque, atteint dans le trajet par la seconde décharge, la pauvre bête était venue rouler aux pieds du jeune homme.

De son côté, Christian, étourdi, étonné, s'élançait au secours de Claude.

— Va-t'en ! dit le fermier ; va-t'en !

Et, déjà plus calme, plus maître de lui, mais aussi plus désespéré, il entra dans la salle où Marguerite, épouvantée, ne songeait même pas à rappeler Modeste à la vie.

Christian soulevait Mouton, qui perdait des flots de sang, et le couvrait de caresses.

Gervaise, effarée, venait d'accourir.

— Mon doux Jésus! s'écriait-elle, qu'est-ce qu'il y a donc?

Le jeune homme était fort pâle et tremblait un peu; avait-on tiré sur lui ou sur Mouton? Il n'en savait rien.

— Pars, mon fieu! dit Gervaise; pars au plus vite I

LE ROMAN D'UNE PAYSANNE 3tl

Ça sent le malheur ici! Modeste a tout avoué... J'allais la conduire à Thiberville, quand vous êtes venus. On s'arrangera bien sans toi ; ta présence gâterait tout.

Christian hésitait ; il lui paraissait lâche d'abandonner ainsi la jeune fîiie à la fureur de son père.

— 11 ne la tuera pas, elle, reprit la paysanne, tandis que toi... quitte à te pleurer ensuite toute sa vie, quand il serait trop tard... mais, n'est-ce pas une voiture bourgeoise que je vois venir là-bas.

— Pauvre bonne bètel elle s'est jetée au-devant du coup de feu... sans elle... mère Gervais, il faut aller chercher un vétérinaire.

Mais Mouton n'avait plus besoin que d'une fosse et de quelques pelletées de terre par-dessus; il venait d'expirer sur l'épaule de son maître.

— Sois tranquille, dit Gervaise en entraînant Christian. C'était plus qu'un chien ; il reposera dans notre pré, et je lui rendrai les derniers devoirs.

Le jeune homme élait à bout de forces; il paraissait succomber à tant d'émotions.

La voiture signalée par Gervaise venait de s'arrêter ; c'était le cabriolet de M. Duranton.

— De la part de M'^^ Francine, dit le cocher en lui tendant un billet.

Ce billet, tracé à la hâte, au crayon, ne contenait que deux lignes :

— « Mon cher cousin, venez vite, votre père consent.» Le premier mouvement de Christian fut de courir

vers la ferme; mais il ne pouvait pas même marcher.

— Monsieur le baron est couvert de sang, fit observer le cocher ; lui serait-il arrivé quelque accident?

— Oui, Benoit, j'ai tué mon chien à la chasse, sans le vouloir, bien entendu... et je l'ai rapporté du bois.

Christian remit à la paysanne la lettre de sa cousine.

— Porte cela à Claude, dit-il, et tâche de dire à ^ Modeste de prendre courage, que tout ira bien. 1

Gervaise partie, le jeune homme fit, en chancelant, quelques pas dans la direction de la voiture; une sueur glacée lui perlait au front... Il réussit à atteindre le marche-pied, se hissa tant bien que mal, et donna Tordre au cocher de retourner à Bussières.

— Qu'ai-je donc? se dit-il; ma vue se trouble; tout semble tourner autour de moi... je ne distingue plus les arbres...

Et, grièvement blessé sans qu'il s'en fût encore aperçu, il s'affaissa sur lui-même, sous la capote du cabriolet.

Nous avons laissé le colonel Duranton et sa fille partant pour Bussières, où ils allaient faire, au profit de Christian, le siège du baron.

C'était, du reste, une journée de guerre, car, en descendant de voiture, ils entendirent, du côté de l'office, une cacophonie de voix glapissantes, au milieu desquelles se détachait, en basse continue, le faux bourdori du vieux gentilhomme.

Les chiens en aboyaient, et les domestiques mâles riaient dans la cour.

— Que se passe-t-il donc ici? demanda le colonel à Pierrotin, cet intendant avec lequel nous avons déjà eu l'occasion de lier connaissance, le jour où M. de Bussieres fit, pour la première fois, visiter à Cliristian les biens que celui-ci tenait de sa mère.

— Rien de bien nouveau, mon colonel, répondit l'intendant eitclignant de Toeil ; ce sont ces demoiselles qui se chamaillent, et M. le baron qui cherche, en douceur, à les remettre au pas.

— Peste I quelle douceur! dit l'ancien officier, tout en aidant Francine à sauter du marche-pied; si mon digne cousin se livre souvent à ce genre de vocalises, il y perdra certainement la voix.

— Si cela continue, mon colonel, M. le baron y perdra bien autre chose; ce qu'on gaspille ici est inimaginable : l'argent fond comme le beurre entre les griffes dv. ce régiment de pillardes, et surtout entre celles de I\P'*^ Mariette qui tient le haut du fourneau. Mon maître n'y voit que du feu... Quand cette coquine est entrée ici, son bagage tenait dans un mouchoir noué aux quatre coins ; aujourd'hui, il lui faudrait un chariot pour emporter toutes ses fanfreluches... Ah! si M. le barqn avait le bon esprit de faire maison nette!

— Sois tranquille, mon brave Pierrotin, cela ne peut manquer d'arriver un jour ou l'autre.

— Il faudra donc que le bon Dieu s'en mêle.

— A moins qu'il ne me remette ses pouvoirs... Et, quant à Mariette particulièrement, je me charge de la rappeler à la discipline.

— A savoir, mon colonel. Tout ce qu'elle fait est bien fait. M. le baron en est un peu toqué, passez-moi le mot; quand je me permets, par hasard, une obser^

vation, il m'appelle imbécile et m'envoie au diable

— Il te reste toujours la ressource de ne pas 3 aller.

— Vous voyez bien que j'en use, mon colonel, puisque je suis là.

Pendant cet aparté, Francine recommandait ai pale^reni^•r de donner un picotin au cheval, mais de ne pas dételer, parce qu'il se pourrait que le cabriolet fui envoyé à Chamblay. •

M. Duranton écartait, autant que possible, sa fille d( ces tristes scènes; il avait menacé son cousin de ne plu; lui amener Francine, si elles se reproduisaient; or, le baron aimait beaucoup sa nièce, et il est juste de dire que celle-ci le lui rendait bien ; elle se permettait même parfois de le gronder, mais si drôlement, si gentiment en des termes où la folie s'alliait si bien à la raison, e le respect à la familiarité, que, pour rien au monde, il n'aurait voulu en être privé. C'était une sorte de traitement hygiénique favorable à limmense travail de ses digestions.

— Ya m'attendre au salon, dit le colonel à sa fille. Et il se rapprocha du champ de bataille où la mous-

queterie allait son train.

— Faites toutes vos paquets, voleuses, trompeuses que A'ous êtes! hurlait M. de Bussières. Je vous donne^^ ur quart d'heure pour détaler. Ah! vous découcherez sans ma permission ! ah! vous boirez de mon meilleui vin avec je ne sais quels drôles que vous nourrissez i mes dépens et à ma barbe î... Ah! vous vous arracherci mutuellement, par jalousie, les cheveux et les bonnets!

— A la bonne heure, mon cousin! voilà un beau mouvement! dit le colonel.

Mais, quand le baron était en colère contre quelqu'un, il l'était contre tout le monde.

— Ça ne te regarde pas, répondit-il brusquement; laisse-moi mener ma barque comme je l'entends.

— Mène-la, baron, mène-la... je ne puis que t'approuver, surtout quand c'est dans cette direction.

— Je n'ai que faire de ton approbation-; pourvu que je m'approuve moi-même, cela suffit.

— Allons, très-bien !

— Oui, je vqus chasse toutes, dit le hobereau, en reprenant à partie lescadron des servantes.

— Vous entendez ! insista Mariette avec une crânerie superbe, et comme si elle n'avait pas été comprise dans la proscription; faites-nous voir vos talons plus vite que cela!... Que M. le baron soit tranquille, je vais faire exécuter ses ordres, haut la main !...

— Hein î qu'est-ce que c'est? demanda M. de Bussières étourdi de tant d'audace, et faisant mine de lever un fouet de chasse qu'il tenait à la main.

— Allez-y donc! je voudrais bien ^oir! riposta Mariette, les poings campés sur les hanches, et s'offrant aux coups du baron.

— Oui, toi, je sais, tu es une bonne fille, dit piteusement M. de Bussières en baissant le ton.

— Ainsi soit-il! conclut le colonel.

Et il pirouetta sur ses talons, pendant que sa fille accourait malgré sa défense.

— Mon onL-le, dit-elle, mon bon oncle, vous n'êtes pas raisonnable ! Voyez un peu dans quel état vous vous mettez!

Puis, l'entraînant doucement, tout en lui épongeant le front et les tempes de son petit mouchoir brodé :

— Ce n'est p js seulement pour ces scènes qui sont ridicules, reprit-elle, mais c'est pour le mal qu'elles vous font... On n'est pas plus imprudent; vous me faites trembler pour votre santé.

— En effet, reprit M. de Bussières, tout attendri de la sollicitude dont il était l'objet, je me ressens de ces secousses pendant plusieurs jours...

— Eh bien, alors...

— Cette Mariette a une tête du diable....

— Nous en savons quelque chose; mon père allait même la renvoyer, lorsque vous avez eu la mauvaise idée de nous la prendre.

— Oh! vous la prendre !.. Je la renverrais bien aussi, mais elle vous fait le coulis d'écrevisses... je ne te dis que cela!

— Mon oncle!

— Plus on en mange, et plus on en veut manger, ce qui est le triomphe de l'art!

— Et c'est pour une considération si futile...

— Comment, si futile? On voit bien que tu as un jeune estomac qui ne doute de rien!

— Si vous le désirez, mon oncle, j'apprendrai à le faire, ce fameux coulis.

— Je le désire très-fort, ma nièce.

— Ce ne doit pas être bien difficile.

— Tu crois cela, ma mignonne...

En ce moment, Pierrotin passait, le chevreuil sur l'épaule.

— Voilà ce que mon père vous apporte, dit Francine.

— Belle pièce ! s'écria le baron en se frottant les mains.

— On m'a donné dernièrement une recette de plantes aromatiques pour faire mariner le gibier...

— Et ces plantes, chère petite?

— Je puis bien avoir aussi mon secret.

— Sournoise ! Je te l'achète contre une paire de boucles d'oreilles ou contre un bracelet.

I — Nenni, je le garde, monsieur mon cher oncle, à I moins que vous ne soyez bien gentil, bien raisonnable, et que vous n'écartiez de vous ces vilaines occasions de I vous mettre en colère et d'abréger ainsi votre vie.

— Allons, pensa le gentilhomme, faisons quelque chose pour elle... et pour sa marinade.

Puis, tout haut :

— Pierrotin, ajouta-t il avec majesté, — majesté comique pour ceux qui connaissaient ses petites faiblesses — Pierrotin, tu sais que je ne reviens jamais sur mes décisions; fais le compte des servantes et donne-leur une indemnité de quinze jours.... Je leur accorde une heure pour décamper; si, après ce délai, il s'en trouve encore une au château, c'est toi que j'en fais responsable.

— Pas de danger, monsieur le baron ; la besogne me plaît trop pour que je l'esquive.

— Seulement, reprit le gentilhomme, le service exige que nous en gardions au moins une; or, Mariette ayant été, dans tout ceci, la plus calme et la plus soumise, il est juste que nous lui donnions la préférence.

L'intendant sortit de l'office en haussant les épaules. Du reste, le gros de ces demoiselles s'en allait, et c'était toujours cela de gagné.

Le colonel, étendu sur un banc, dans le jardin, fumait un cigare, en attendant de commencer, lui aussi, les hostilités. 11 était soucieux; sa conscience, qu'il interrogeait, lui répondait qu'il avait peut-être un peu superficiellement rempli ses devoirs de tuteur. 11 était clair que, moins abandonné aux Francœur et à lui-même, guidé dans la vie par un homme de son rang, soumis à des devoirs sociaux, mis à même de voir et de comparer, il était clair, disions-nous, que Christian n'eût pas circonscrit l'univers à Chamblay seulement, et

qu'il en serait résulté, pour lui, de plus hautes visées.

Le ciel le punissait par la désolation de Francine, froissée dans ses espérances et trompée dans ses affections.

Nous rendons, du reste, à M. Duranton cette justice qu'il faisait actuellement taire tout intérêt personnel; le mariage de Christian et de Modeste lui semblait indispensable; aussi était-il d'autant plus décidé à y concourir loyalement, qu'il s'en reconnaissait en quelque sorte la première cause.

Pierrotin avait procédé vite et militairement.

Du banc où il était, le colonel put assister au départ simultané de quatre fdlettes, en somme assez jolies, quoique la mine allongée et les yeux rouges : quatre ennemies de la veille, momentanément frappées du même ostracisme et réunies par le même malheur.

Un domestique chargeai! une carriole de leur bagage, un peu trop considérable pour avoir été honnêtement gagné. Si M. de Bussières s'était avisé de jeter un regard curieux dans ces caisses profondes, il y aurait certainement reconnu beaucoup de ses dépouilles opimes, acquises par contrebande, et qu'il aurait eu le droit d'arrêter aux portes. Mais le vieux Céladon était au-dessus de ces misères. Bien plus : alors que ces demoiselles étaient à peine venues en sabots, il les renvoyait en voiture.

Grâce à Famour-propre de Mariette, laquelle tenait à prouver qu'elle pouvait se passer des proscrites, grâce aussi aux mille charmants petits soins apportés par Francine dans les détails du service, le dîner fut une œuvre d'art.

Le colonel, si enclin aux discussions, se gardait bien de contrecarrer le sujet qu'il allait, tout à l'heure, falloir attendrir.

^jiie Duranton cachait si bien sa douleur, que, par la force de sa volonté, elle lui donnait des semblants de gaité.

On souscrivait à foutes les envies du gentilhomme; on le dorlotait comme un enfant malade.

— Oui, mon cher cousin, — certainement, mon bon oncle, — vous avez bien raison, — c'est clair comme le jour, — j'ai toujours dit que vous étiez un homme d'un grand sens, — ^' plein de cœur, — l'équité en personne, — quelle bonne mine vous avez! — quelle verdeur! — vous rajeunissez tous les jours, — bon pied, bon œil, ■ — le goût de Brillât Savarin, — l'estomac de Gargantua, et autres douceurs destinées à faire passer l'amertume du plat imprévu qu'on lui destinait au dessert.

C'était une double fête de la vanité et de la gourmandise satisfaites à laquelle le baron ne s'était jamais aussi complètement trouvé.

— Ah! s'écria-t il au comble de la jubilation, voilà comme je voudrais vivre toujours!

— Il ne tiendrait quà vous, mon oncle, répondit Francine, entamant le feu.

— Tu crois?... Aurais-tu, par hasard, une recette pour cela, comme pour faire mariner le chevreuil?

— Oui, mon oncle, et une recette bien simple : il faut marier Christian. C'est le seul moyen d'avoir une maison bien organisée, bien tenue...

— Ma fille a raison, ajouta le colonel; il faut ici une femme jeune et gaie, douce et entendue,, qui ne lésine pas, mais qui sache compter. Il n'y a pas de fortune, si robuste qu'elle soit, qui puisse résister à des dilapidations de chaque jour, comme celles dont tu étais victime. Pierrotin m'en a compté de belles!

— De quoi se mèle-t-il, ce vieil imbécile?

— Il se mêle de te servir, puisque tu le paies pour cela.

— Ce qui ne saurait être contesté, mon cher oncle, reprit avec une tendresse infinie M"° Duranton, c'est que vous ne pouvez rester seul plus longtemps. Voyons, ne vous serait il pas bien doux de voir aller et venir autour de vous, attentive à vos désirs, souriante, empressée, une aimable bru...

— Elle ne se dit pas de sottises, pensa le baron.

— Une aimable bru, qui retiendrait ici le cher déserteur, et vous ferait renaître en un joli petit chérubin blond et rose !

— Là, là, mignonne, interrompit en souriant M. de Bussières; de quel train tu y vas! ô innocence, voilà de tes hardiesses ! Mais pourquoi donc serait-il blond, ce marmot? 11 n'aurait, ce me semble, aucun titre légitime à cette parenté avec le sieur Phœbus et la dame Gérés.

Le moment fatal approchait; la pauvre Francine perdait contenance; le colonel pensa qu'il fallait faire donner le gros de l'armée.

— Brun ou blond, reprit-il, il importe peu.

— Il importa beaucoup, car j'entends bien que ce bambin de l'avenir ressemble à sa mère, et comme la mère sera brune...

— Qu'en sais tu?

— Dame, à moins que Francine nechange de couleur...

— Écoute, mon ami, reprit gravement M. Duranton, puisque nous avons entamé ce sujet, je crois que le moment est venu de nous en expliquer loyalement.

— Expliquons-nous en, colonel, je ne demande pas mieux.

— Moi aussi, continua M. Duranton, je n'eusse pas mieux demandé que de voir se resserrer nos liens de famille ; seulement, c'était à la condition que les deux cœurs fussent du contrat.

LE ROMAN D'UNE PAYSANNE 3îl

— J'espère qu'ils en seront.

— Ma fille nainie pas Christian, reprit le colonel.

— Ilein! que ni'apprends-tu là? G'est>à-dire, en ce cas, qu'elle ne l'aimerait plus.

— Plus ou pas, c'est absolument la même chose.

— Voilà du nouveau, par exemple! s'écria le baron.

— Eemande-le-lui à elle même, reprit M. Duranton ; n'est-ce pas, Francine, que tu as renoncé à épouser ton cousin?

— Oui, mon père, répondit celle-ci à demi-voix.

— Voilà un oui qui manque de netteté. Mais, dernièrement encore, chère petite ingrate, nous nous plaisions à former des projets dont cette union était la première base.

— Souvent femme varie, dit héroïquement le colonel.

— Alors, il n'y a rien de perdu, reprit le baron; qui a varié hier peut \arier demain... Et en quoi monsieur mon fils a-t-il pu démériter de tes sympathies, mademoiselle ma nièce?

— La sympathie et l'amitié y sont toujours, dit le colonel; seulement il y a ce... je ne sais quoi... de plus tendre... qui né se commande pas; n'est-ce pas, Francine?

— N'est-ce pas, Francine! n'est ce pas, Francine I s'écria le baron, tu as l'air de craindre qu'elle ne sache pas bien sa leçon... Que diable! laisse-la donc s'expliquer elle-même.

— Mon père a dit vrai, confirma la courageuse fille.

— Et que va dire Christian?

— Christian se résignera, répondit M. Duranton.

— Fais-moi le plaisir de laisser parler ta fille.

— Je crois même que c'est déjà fait, ajouta Francine en essayant de sourire.

322 LE ROMAN D'UNE PAYSANNE j

— Pourquoi me parliez-vous d'une aimable bru à faire régner ici? C'était donc pour augmenter mes regrets?

— 11 n'y a pas que moi, mon bon oncle.

— Je ne suis plus voire bon o: cle, mademoiselle. C'est très-mal, ce que vous faites là!... infidèle à votre âge!...

— Mais, mon oncle... D'ailleurs, Christian luimême...

— Christian lui-même!... Je voudrais bien voir!...

— Après tout, mon cousin, ces enfants sont maîtres de leur cœur; moi j'ai pour principe...

— Oui, je sais, tu as toujours beaucoup de principes... tu es même à cheval dessus... l'habitude de la cavalerie... Eh bien, Francine, ajouta M. de Bussières en se tournant vers sa nièce, veux-tu que je te dise?... Moi aussi j'ai appris à déchiffrer ce grimoire qu'on appelle un cœur; or, je lis dans le tien que la petite fermière de Chamblay... M^^° chose... je ne sais plus comment... te porte de l'ombrage ; il y a du dépit sous roche.

— Non, mon oncle, j,e vous assure... Christian n'aimerait pas Modeste que ma résolution resterait la même.

— Il l'aime donc? demanda le gentilhomme.

— Elle est assez jolie et assez distinguée pour cela, répondit M. Duranton.

— Penh ! une amourette ! un feu de paille !

— Elle l'aime aussi, ajouta Francine.

— Je le crois sans peine. Christian est assez hier tourné pour cela... mais ce n'est pas une raison...

— Trouve-m'en donc une meilleure que celle de s'aimer.

— Encore un de tes principes, n'est-ce pas?

— Sans doute, mon cousin; et- le plus arrêté de tous...

D'ailleurs, plus d'un galant homme serait fier d'épouser l^jiie Francœur...

— Qu'est-ce que cela me fait?

— Elle est parfaitement élevée...

— Tant mieux pour elle !

— Elle est riche...

— Grand bien lui fasse !

— Et ferait l'ornement de plus d'un salon.

— Pourvu qu'elle n'orne pas le mien, c'est tout ce que je lui demande.

— Somme toute, c'est un excellent parti.

— Je le crois bien î C'est même un parti brillant, éblouissant, abracadabrant! De quoi pourrions-nous bien écarteler nos armes?... de deux bœufs sur un champ de seigle.

— Ce champ-là en vaut bien un autre.

— Cela dépend des goûts, mon cousin... Tu me fais rire, parole d'honneur I mais j'aime à croire que, si Christian était là, tu modérerais tes discours; il n'est déjà que trop enclin à porter aux nues ces maudits Francœur... Dans trois mois, il épousera Francine.

Celle-ci balança sa petite tête de gauche à droite et de droite à gauche.

— Tu arranges cela à toi seul, dit le colonel, comme si tu y étais pour tout, et que les futurs conjoints y fussent pour rien... A ton tour, tu me fais rire !

— Ahçàl est-ce que cette mauvaise plaisanterie ne va pas finir? reprit le baron visiblement irrité.

— 11 ne faut jamais prendre un mariage pour une plaisanterie, mon cousin; c'est une chose fort grave.

— J'espère bien que vous n'avez pas la sotte mission de me proposer cette énormité?

— Nous serons Modeste et moi a vous aimer, reprit Francine; vous aurez deux filles au lieu d'une.

. — C'est trop de moitié, mon enfant... Voyons, là,^ sérieusement, serait-il possible que cet idiot de Christian songeât à épouser la petite Francœur?

— Oui, mon oncle, avec votre permission, bien entendu.

— Ma permission ! je lui donnerais plutôt celle de se pendre.

— Mais, pourtant, mon bon oncle, s'il aime cette jeune fille , s il lui a promis qu'elle serait sa femme?

— Promesse d'amoureux vaut serment de buveur.

— Cousin, interrompit le colonel en abordant, cette fois, la question nettement, je n'ai qu'une chose à ajouter, et qui te décidera tout de suite : notre honneur est attaché à ce mariage ; Christian doit une réparation à M^^^ Francœur.

— Une réparation! reprit M. de Bussières, pourpre de colère, non à cause du fait en lui-même, qu'il considérait commme une bagah^lle, mais eu égard aux conséquences sérieuses qu'il pouvait avoir. — Un accroc à la robe d'innocence de M^^'^ Francœur... Qu'est-ce que cela peut bien valoir l'honneur d'un Francœur?

— Autant que le tien.

— Oui, je te vois venir avec tes principes; mais j'en ai assez comme cela... Fichtre! on le vend cher, l'honneur, dans cette famille-là! moi, j'en achète tant que je veux pour des babioles.

— Si tu voulais bien te rappeler que ma fille est-là, dit le colonel. On ne doit pas plaisanter sur les questions de ce genre. Et, pour le cas où Christian ne réparerait pas sa faute, le père de M^^® Modeste est trèscapable de le tuer net.

— Je voudrais bien voir...

— Ou9.nd tu l'aurais vu, il serait trop tard. Ensuite,

Christian est un garçon de cœur, et, que tu le veuilles ou non, il s'exécutera tôt ou tard... fut-ce après ta mort; et qu'y auras-tu gagné? des ennuis, la solitude, la tristesse : ton malheur à toi et celui de ton fils.

La première de ces considérations était de nature à toucher M. de Bussières. Si Claude n'avait été qu'un paysan comme tant d'autres, il se serait borné à rire de l'aventure. Mais le fermier de Chamblay était un homme en vue, une puissance, relative sans doute, mais très-réelle dans le milieu où elle s'exerçait ; il pouvait fort bien se faire, comme lavait insinué M. Duranton, qu'il recourût à toutes les extrémités, y compris la réparation pénale, car Modeste était mineure. C'était donc un gaillard avec lequel il fallait compter, quitte à i joindre ce nouveau grief aux griefs anciens, et à se ménager, pour plus tard, une solide vengeance. Le vieux gentilhomme se leva :

— Colonel, dit -il avec un certain air de grandeur qu'il savait prendre au besoin, je ne veux pas de scandale. Si tu es le confident, l'intermédiaire, le je ne sais quoi des Francœur, je t'autorise à leur faire, de ma part, la proposition que voici : je mets cinquante mille francs dans le tablier de M^^"" Modeste; c'est un joli denier, très-capable de faire renaître à l'état de lys immaculé une vertu ternie. 11 n'en manque même pas, qui, à ce taux, seraient charmées de se ternir tout exprès.

■ — J'imagine que tu ne dis pas cela pour les Francœur.

— Je ne nomme personne, et je sous-entends qui je veux. Payons donc en prince, bien que nous ne soyons que baron... Mais, quant à souiller par une sordide alliance le nom que je porte, un nom qui date de huit siècles; quant à laisser introduire une hlle [)erdue sous ce toit vénéré, qui n'a jamais légalement abrité que des

femmes pures, la prétention est si burlesque, que je ne puis encore m'expliquer qu'elle te soit venue... De l'argent tant qu'on voudra, mais je ne trafique pas de mes aïeux.

Et, jetant sa serviette sur la table, le vieux baron sortit majestueusement de la salle à manger.

Franeine et son père se regardèrent piteusement.

— Nous voilà bien avancés, dit ce dernier.

— Rien n'est perdu, reprit la vaillante jeune fille; laisse-moi faire.

Et, lestée de deux baisers pris en guise de munitions, elle s'élança sur les traces de M. de Bussières.

— Je sais que certaines batailles, entre autres celle de Waterloo, ont été gagnées par une dernière charge, au moment où on s'y attendait le moins, pensa le colonel; mais, à moins que Bliicher n'arrive... et je ne pense pas qu'il soit dans les environs.

M. de Bussières avait beau être en colère, il ne s'en était pas moins rappelé qu'une digestion interrompue est le premier pas vers la gastralgie. Franeine le retrouva, arpentant au pas gymnastique une allée de son parc.

— Pas un mot de plus, mon enfant, je t'en prie, dit-il en la voyant ; la discussion est épuisée ; tu es une brave fille que j'aime et que j'admire, car tu plaides contre ton propre cœur; aussi dois-je me montrer infiexible, quand ce ne serait que pour toi.

— Pour ce qui est de moi, mon oncle, je suis hors de cause ; je n'aime plus Christian, et quelle que soit voire décision, elle ne saurait modifier la mienne.

— Bah ! est-ce qu'on sait jamais î

— Moi, je sais fort bien. Je suis une Bussières, par alliance du moins, et vous me permettrez bien d'être fière, mais ce qu'il y a de terrible à penser, c'est que

LE ROMAN D'UNE i^AYSANNË 3ZÎ

Modeste va être mère, qu'un enfant va naître, un Bussières aussi, et que ce sera dans la honte.

— Oh ! un Bussières, c'est beaucoup du'e.

— C'est dire la vérité, et rien de plus... Ainsi, jugez par votre propre aflliction du désespoir de ce pauvre Claude.

— Quant à cela, ma chérie, c'est le cadet de mes soucis.

— C'est Modeste qui est surtout à plaindre ! toute une vie perdue ! elle si belle, si douce, si charmante ! Elle voulait venir se jeter à vos pieds.

— Je l'aurais bien reçue !

— Vous l'auriez reçue comme un galant homme que vous êtes I

— Tu crois ?

— J'en suis sûre. Modeste en était sûre aussi ; il y a des élans de cœur qui ne trompent jamais... elle se sentait entraînée vers vous ; vous vous en êtes bien aperçu, l'autre jour, à la ferme, lorsque, sans le savoir, vous lui avez fait tant de mal.

— Je le savais fort bien, et je m'explique, aujourd'hui, toutes ses prévenances.

— Comme je l'aimerais 1 me disait-elle ; — reprit Francine, encouragée par le calme apparent du baron, dans les petits mensonges dont elle chargeait sa conscience, — je serais sa première servante ; j'ai tant à me faire pardonner! 11 lui faudra tant d'indulgence et de pitié pour daigner m'admettre auprès de lui, que ce serait peu de ma vie entière pour lui en témoigner ma reconnaissance.

— Elle disait cela?

— Oui, mon oncle, et moi je l'encourageais à la confiance, en la confirmant dans tout le bien qu'elle pense de vous.

328 LE nOMAN D'UNE PAYSANNE

— Tu as eu tort.

— Yoilà qu'elle va croire que j*ai menti, que je l'ai trompée.

— Le beau malheur !

— D'abord, mon oncle, j'ai promis pour vous ; j'ai engagé ma parole.

— Tu en seras quitte pour la dégager.

Cependant, tout en se défendant, M. de Bussières réfléchissait, et ses réflexions étaient d'une couleur fort sombre.

D'abord, il était évident que Claude n'accepterait ni cinquante mille francs, ni cinquante millions; l'offre serait même considérée comme une aggravation de l'injure. Le scandale était donc inévitable. Christian et lui, dans ce pays pieux, seraient à l'index. Francine elle-même ne voulait plus de son cousin, ce qui était assez naturel ; à plus forte raison, cette esclandre soulevée autour de leur nom ferait elle peut-être échouer, dans l'avenir, les alliances honorables auxquelles le jeune homme pourrait prétendre. Un enfant naturel dans le passé, cela perd les jeunes filles, mais cela n'embellit pas du tout la situation des jeunes gens. Il faudrait renoncer aux douceurs de la famille, aux caresses des petits enfants, si chères aux vieillards... et puis le nom s'éteindrait. Un instant, il avait espéré que Mariette réaliserait pour lui la complaisante Babet du grand chansonnier ; mais Mariette, il venait d'en avoir la preuve, était une créature perverse et intéressée, sur l'affection de laquelle il avait peut-être le tort de compter.

Le peut-être était bon î

Comment trancher la question, sans céder aux prières de Francine et aux sollicitations du colonel, ce qu'il ne voulait faire à aucun prix? Ne pourrait-on pas conten-

ter, en apparence, tout le monde, et se fier au temps, qui est un grand maître comme chacun sait.

— Admettons que je dise oui, pensait M. de Bussières, et que, en raison de leur jeunesse, j'impose à cette paysanne et à mon fils deux années de stage et d'attente : deux années pendant lesquelles Christian apprendrait la vie en émiettant son cœur sur les grands chemin... Evidemment, ils accepteraient avec effusion, Claude tout le premier... et je mets ma main au feu qu'au retour, le gaillard aurait oublié ses serments.

Ce plan machiavélique une fois arrêté, le baron se frotta les mains, et se tournant vers Francine :

— Décidément, dit-il, je ne suis plus qu'une vieille ganache, sans nerf et sans fermeté ; tu fais de moi ce que tu veux.

— Quoi! mon oncle, il se pourrait?...

— Oui, petite sirène, il se peut... mais qu'on me prenne vite au mot; si on me donne le temps de la réflexion, je ne réponds plus de rien... Allez donc refuser quelque chose à un minois comme celui-là 1 car tu sais que je ne fais rien pour eux... tout pour toi!... L'animal ! avoir sous la main un trésor comme celui-là, et ne pas s'en apercevoir ! Ah ! si j'étais seulement mon fils.

Francine était elle réellement heureuse de cette victoire presque inespérée? Mon Dieu! il ne faut pas demander à la nature humaine plus qu'elle ne peut donner. Elle avait fait tout au monde pour réussir; on ne pouvait pas lui en demander davantage ; s'il y avait un ver caché qui rongeât sa joie, elle n'en était que plus méritante.

— Puis-je annoncer cette bonne nouvelle à mon cousin? demanda Francine.

■ — Parfaitement, répondit l'astucieux baron.

C'est alors que M^^® Duranton écrivit à Christian ce billet que nous l'avons vu recevoir à la fin du dernier chapitre :

<( Venez vite, votre père consent. »

Pendant ce temps, le colonel accablait le baron des félicitations les plus chaudes et des poignées de main les plus viriles.

On s'attendait à voir arriver Christian fou de joie, riant, empressé, ne sachant que faire du bonheur qui le débordait de toutes parts.

La nuit commençait à tomber, lorsqu'on entendit une voiture entrer dans la cour.

Francine se précipita au devant de son cousin.

Qu'on juge de son épouvante, lorsqii'elle se trouva en face du jeune homme évanoui, couvert de sang, soutenu par le cocher, et autour de qui s'agitaient, en tumulte, les domestiques effrayés!

Le colonel et le baron accoururent au cri qu'elle poussa.

— J'ai bien peur que ce ne soit là l'œuvre d'un père offensé, pensa M. Duranton en arrêtant sa fille, qui, affolée de douleur, allait se jeter sur Christian.

M. de Bussières, lui, prit son fils dans ses bras, et l'emporta sans rien dire... Seulement, une grosse larme roulait sur ses moustaches grises.

Revenons à la ferme, où la situation est encore plus aftreuse qu'au château de Bussières.

Le premier moment passé, Christian blessé, Modeste repoussée du pied, Claude Francœur était tombé sur une chaise, comme une masse inerte, et, là, le front dans les mains, les doigts crispés sur le crâne, la conscience aux abois, le cœur déchiré, l'esprit perdu, la pensée confuse, il cherchait à se retrouver dans ce grand naufrage. Mais, pas une épave ne flottait sur Fonde courroucée, et la terre, c'est-à-dire l'espérance, était à une telle distance, qu'il fallait même renoncer à l'espoir d'y aborder jamais.

Marguerite avait trouvé assez de forces pour emporter sa fille dans ses bras ; elle l'avait couchée sur son lit ! elle avait attendu qu'elle reprit ses sens ; puis, un doigt sur les lèvres pour lui recommander le repos et le silence, elle l'avait quittée, pour retourner à cet autre enfant — un homme fort pourtant -- qui réclamait également ses soins dans la salle du bas.

On ne saura jamais ce que d'humbles femmes, douces,

timorées et qui passent habituellement pour nulles, ont, dans ces circonstances, de forces surhumaines.

Claude avait quitté la salle ; il était monté dans sa chambre.

Dans la cour, tout était animation et mouvement; les journaliers revenaient des champs ; les charrettes arrivaient chargées de pommes, que l'on déversait sur Faire du pressoir et sur le gazon de l'enclos. Personne ne se doutait de rien. Cependant, Pierrette venait de trouver par terre le carnier de Claude ; elle avait aussi remarqué quelques traces de sang.

Marguerite, interpellée à ce sujet, répondit que son mari avait eu le malheur de tuer Mouton, en déchargeant son fusil.

— Il en est même si affecté, ajouta-t-elle, qu'il en a pris un grand mal de tête, et qu'il est allé se coucher. Modeste aussi en est toute malade... Fais la paie, renvoie tout le monde, et ne t'occupe pas du souper, si ce n'est pour Tranquille, pour Rustaud et pour toi; vous mangerez dans le fournil.

Pierrette sortie, Marguerite avait fermé la porte de l'habitation, pour être tout à sa fille et à son mari.

C'est alors que Gervaise avait apporté le billet de Francine, qu'elle s'était chargée de transmettre à Claude, et que Pierrette l'avait arrêtée au passage, prétextant de l'indisposition générale, fourrant le « mot d'écrit » dans son tablier, et promettant de le remettre à son adresse le plus tôt possible.

Gervaise tenait à remplir sa mission ; elle avait appelé, elle avait secoué la porte ; mais, personne n'ouvrant, elle s'était retirée comme les autres.

Pendant ce temps, la fermière montait chez son mari.

Claude était debout, les bras croisés, devant un por-

trait de Modeste, dessiné au crayon, alors qu'elle était une bambine de cinq à six ans.

Deux larmes coulaient lentement le long de ses joues et y laissaient un sillon d'argent.

— Mon ami, dit la fermière en allant à lui, aie pitié de moi, aie pitié de ta fille, aie pitié de toi-même... Tes larmes me tuent... C'est la première fois que je te vois pleurer.

— Les malheureux! les ingrats! les indignes! disait Claude sans répondre autrement que par ces exclamations.

Tout en essayant de prodiguer à son mari des consolations — elle qui avait tant besoin d'être consolée — Marguerite baignait d'eau fraîche le visage enflammé de Claude ; elle le déshabillait à demi, et l'asseyait dans un fauteuil, la tête soutenue par des oreillers.

— Les indignes ! les ingrats ! les assassins de notre repos ! les larrons de notre honneur ! répétait incessamment le malheureux père ; se jouer ainsi de nous, de notre confiance, de notre crédulité ! Un abandonné que j"ai recueilli! un orphelin à qui nous avions rendu une famille ! Ah ! Dieu n'est pas juste !

— Calme-toi, Claude! calme toi ! Nous étions trop heureux, vois-tu... la preuve que Dieu est juste, c'est qu'il nous envoie, comme à tout le monde, notre part de calamités... Si tu savais comme notre pauvre enfant...

— Ne me parle pas de cette malheureuse, elle n'existe plus pour moi... je ne veux plus la voir, je la renie, je la repousse, je la mau...

— Claude ! s'écria Marguerite en étouffant sous ses lèvres la malédiction commencée, Claude ! Je ne te reconnais plus... C'est d'un mauvais chrétien ce que tu fais là! Qui donc recueillera ta fille, si tu la repousses?

Où trouvera-t-elle la protection due à sa jeunesse, le ij secours qu'appelle son malheur? Qui donc aura de Fin- î dulgence, si tu n'en as pas? Elle est coupable, oui, bien t coupable, mais la faute qu'elle a commise porte sa peine j avec elle... Ah! mon Claude, toi aussi, tu as besoin de pardon... la colère n'arrange jamais rien... tirer sur Christian ! Si tu l'avais tué, ou seulement blessé, quels remords pour toi ! quelle douleur pour nous ! i.

Pendant longtemps encore, Marguerite plaida pour sa | fille avec cette éloquence simple et vraie que les mères ij les plus incultes trouvent dans leur cœur, au moment j' donné.

Claude, sombre, abattu, farouche, écoutait sans comprendre.

A^ers neuf heures, il se coucha, et pour n'avoir plus à répondre, il feignit de s'endormir.

Marguerite aurait voulu pouvoir se multiplier; elle alla du père à la fille.

Celle-ci, immobile et blanche comme une morte, les bras inertes, la tête renversée, était encore dans la position oii l'avait laissée sa mère.

^me Francœur l'embrassa, ce qui était le meilleur calmant qu'elle pût lui donner ; puis elle la redressait, l'encourageait, la couvrait, traduisant par mille soins muets son inépuisable tendresse.

Modeste se laissait faire sans rien dire, effleurant au passage, de ses lèvres blêmies, les mains de la sainte femme.

— Et mon père? demanda-t-elle enfin d'une voix peureuse.

— Ton père est bien malheureux, mon enfant.

— Me pardonnera-t-il?

— Il faut l'espérer... mais la miséricorde ne lui viendra pas tout de suite.

— N'ai-je pas entendu comme un coup de fusil ? — Oui, mais ne prends point d'inquiétude... C'est un accident dont ce pauvre Mouton a été la victime.

Modeste avait tant sangloté depuis quelques heures, qu'elle croyait n'avoir plus de larmes; elle en retrouva pour pleurer Mouton.

I La nuit fut bien rude, et bien longue, pour les habitants de la ferme. Marguerite avait installé un matelas par terre, à côté du lit de Modeste. Bien entendu que ni l'une ni l'autre ne dormaient; le silence était parfois troublé par de longs soupirs venus de la chambre voisine. Parfois, aussi, on entendait Claude se lever violemment et marcher à grands pas, en se parlant à lui-même par phrases saccadées.

Modeste, au supplice, se couvrait la tète pour ne pas entendre... mais c'était dans son propre cœur que le bruit se faisait.

Le lendemain, au soleil levant, Pierrette fit la commission de Gervaise.

Francœur n'était déjà plus le chêne abattu de la veille ; il s'était relevé ferme et fort, vainqueur de soimême.

— Eh quoi I dit-il après avoir lu et communiqué à sa femme le billet de Francine, il n'y avait donc que nous d'aveugles, et tout le monde savait ce qui se passait !

Il présida, ainsi qu'il le faisait chaque matin, à la distribution des travaux de la journée ; il alla donner partout le coup d'oeil du maître ; après quoi il se mit à table, fît semblant de manger et ne demanda même pas où était sa fille. A ses yeux, la faute restait la même, bien que les résultats parussent devoir l'amoindrir.

A une heure, il sella lui-même son biJet, et partit pour Saint-Martin.

Les deux femmes restaient seules ; un rayon d'espoir luisait dans leurs larmes, comme lorsque la rosée s'irri?e au soleil levant.

M. de Bussières attendait le fermier. Pour donner plus de solennité à l'entrevue qui se préparait, il avait fait ouvrir le grand salon de réception. L'entourage des mauvaises peintures qui représentaient ses aïeux lui donnerait une plus grande mine, pensait-il ; ses foudres tomberaient de plus haut sur l'humilité de Francœur.

Le domestique en livrée qui guettait la venue de Claude affectait une mine refrognée qui n'annonçait rien de bon.

Mais le fermier n'était pas dans une disposition d'esprit à remarquer ce détail, pas plus que la majesté du sanctuaire où on venait de l'introduire.

— Qui annoncerai-je? demanda le valet en toisant Francœur avec cet air d'insolence des Frontins de théâtre, que l'on a le tort de ne pas souffleter.

— Claude Francœur, répondit le fermier.

Et, debout au milieu du salon, le chapeau à la main, triste, grave, humilié — lui si her! — il attendit... il attendit même pendant un quart d'heure, car le baron

voulait lui laisser le temps de se pénétrer des grandeurs qui l'entouraient.

Malheureusement, M. de Bussières n'avait pas de hallebardiers à son service ; sans cela, il les eut, à coup sûr, fait s'échelonner sur deux rangs dans le vestibule, pour se ménager une royale entrée.

Le gentilhomme entra donc seul, arborant ses plus grands airs, et marchant droit à Claude :

— Monsieur, lui dit-il, savez-vous que mon devoir serait de déposer une plainte au parquet de Caen, et de vous faire arrêter?

Claude eut comme un éblouissement; il comprit que Christian avait été blessé.

— Ah! vous tirez sur les gens I continua le baron; vous chassez au gentilhomme! Vous vous faites justice vous-même des prétendus torts de mon fils !... Autrefois, nous avions droit de vie et de mort sur les manants : il paraît que les rôles sont changés.

— Christian a donc été atteint?

— Oui, monsieur... et je ne m'explique pas que vous l'ignoriez.

— Gravement? demanda Claude avec une touchante expression de prière et de regret.

— Très-gravement, monsieur ; mais le crime n'est pas s. dans la gravité de la blessure, il est dans l'intention,

dans l'arme pointée, dans l'audace inouïe que vous avez eue d'attenter à la vie d'un Eussières... oui, je le répète, je devrais vous livrer aux tribunaux, comme un malfaiteur que vous êtes... et peut-être je le ferai.

— Libre à vous, monsieur, reprit Claude avec dignité... j'ai eu tort de frapper un jeune homme que, si je dois en juger par le passé, j'aime sans doute plus (|ue vous ne laimez vous-même...

338 LE KOMAN D'UiNE PAYSANNE

— C'est là une appréciation, monsieur, que je ne vous reconnais pas le droit de faire.

— L'affection que je lui porte, continua le fermier, n'a malheureusement pas pu le protéger contre un premier mouvement de colère, dont je n'ai pas été lé maître... ma fille déshonorée, ma confiance trahie, notre honneur perdu!... tout cela du même coup et à l'improviste !... j'étais armé, le coupable était là... mettez-vous à ma place, monsieur, et osez me dire que vous n'en eussiez pas fait autant!... Un instant après, la raison revenue, j'ai béni le ciel de ce qu'il avait fait trembler ma main... je ne m'étais rendu aucun compte du résultat de mon imprudence...

— Le mot est indulgent, reprit M. de Bussières; les juges en trouveraient un autre... Quoi qu'il en soit, monsieur, vous devez comprendre que cet odieux attentat change la face des choses... Je m'étais laissé attendrir à la pensée de vos souflrances paternelles, j'avais cédé aux sollicitations de ma nièce, vos manœuvres allaient réussir.

— Mes manœuvres 1 répéta Claude; que voulez-vous dire, monsieur?

— Je veux dire que, non content de me déposséder du cœur de mon fils, non content de substituer votre autorité à la mienne, vos droits aux miens, non content d'user et d'abuser de l'influence que vous donne votre réputation usurpée de vertu et de sagesse, vous avez encore voulu accaparer l'héritier des Bussières.

Grâce au douloureux souvenir de ce qui s'était passé la veille, grâce aussi au respect que lui inspirait le légitime courroux de ce père ulcéré, Claude trouva la force de contenir son indignation.

— Monsieur, reprit-il avec un calme apparent, il y a de ces accusations auxquelles un homme de mon carac-

tère peut se dispenser de répondre: elles retombent sur leur auteur qui, seul, doit en rougir.

— Monsieur, vous oubliez...

Claude n'avait plus rien à ménager; tout projet d'alliance était bien rompu.

— Je n'oublie rien, continua-t-il, et je vais vous le prouver : Vous avez été un mari injuste et un père dénaturé ; vous avez, lorsqu'il était enfant, banni votre fils de votre présence et de votre cœur... Ces droits, cette autorité que vous me reprochez d'avoir usurpés, vous les aviez répudiés ; vous n'aviez rien du père de famille, pas même, de loin en loin, ce vulgaire intérêt qui sauve l'apparence... Il y a de pauvres enfants que l'on jette au coin d'une borne : vous avez abandonné le vôtre, non pas précisément à la charité, mais à la sollicitude publique...

M. de Bussières était au comble de l'exaspération.

— Comment! reprit-il, ce n'est pas assez d'être un assassin, vous venez encore m'insulter chez moi!

— C'est alors que nous l'avons recueilli, poursuivit Francœur sans daigner répondre.

— Vous saviez bien ce que vous faisiez.

— Nous savions que nous accomplissions une bonne œuvre, et cela suffisait.

— Une bonne œuvre doublée d'espérances.

— Je croyais vous avoir prouvé, à une certaine époque...

— Que vous étiez assez habile pour refuser cinquante mille francs, dans l'espoir que, plus tard, ils décupleraient... Oui, en effet, je me le rappelle...

Claude tordait son chapeau pour donner une issue à sa colère.

— En ce cas, reprit-il, j'ai été bien maladroit, car, ce plan, si parfaitement combiné, je viens de le détruire d'un seul coup.

— L'événement a devancé vos calculs, voilà tout. Vos innocents complices sont allés trop loin ; ils ont un peu abusé de la liberté que vous leur laissiez... J'ajouterai, à ce propos, que vous ne devez vous en prendre qu'à vous et à votre sainte femme de ce qui arrive... Sur mon honneur, on n'a jamais vu fille si mal gardée...

— J'ai eu tort en cela, répondit tristement le fermier; mais j'avais confiance, et je ne savais pas qu'iJs s'aimassent.

— Vous y avez mis de la bonne volonté, cela sautait aux yeux... Ce n'est pas le tout, monsieur, que de fonder des écoles, d'instituer des bibliothèques, de prêcher et de moraliser sur la place publique, ajouta ironiquement le vieux gentilhomme ; il est également bon d'avoir l'œil à ce qui se passe chez soi.

Claude baissa la tète, car il y avait du vrai dans ce que disait le baron... Par moments, il se reprenait à espérer que tout n'était pas perdu ; la colère était un peu soulagée, et la froide raison revenait.

— Epargnez-raoi,monsieur,reprit-il d'une voix grave; je suis à la fois si offensé et si coupable moi-même, que je ne sais plus qui doit 1 emporter de mes reproches ou de mes regrets... Je venais ici plein de gratitude et de soulagement, touché jusqu'au fond de l'âme du consentement que vous veniez de donner, et que je n'espérais pas, je l'avoue... Et voilà que, par ma faute, ma fille est perdue à jamais!... Vous parliez de tribunaux, monsieur le baron: que serait cet arrêt des hommes, en comparaison du châtiment que m'inflige celui du Destin? Au moment où j'ai appris le plus grand désastre qui puisse frapper un père, il a fallu que mon doigt fût sur la gâchette d'un fusil... Que la volonté de Dieu soit faite !... Puisse-t-il vous éclairer sur la sincérité, sur le désintéressement de l'afl'ection que nous avons toujours portée

à votre fils ! Je me serais volontiers dépouillé de tout ce que je possède, pour que la dot de Modeste fût à peu près égale à la fortune actuelle de Christian...

— Monsieur, interrompit sèchement le gentilhomme, tous les millions de la terre ne laveraient pas le sang que vous avez répandu... Toutefois, je me prêterai volontiers à réparer de mon mieux le tort fait à mademoiselle votre fille ; si ce qu'on m'a donné à entendre est vrai, si elle devient mère, son enfant sera reçu ici à bras ouverts. Nous lui rendrons, et au-delà, ce que vous avez, autrefois, fait pour Christian... mon fils lui donnera son nom...

Tel que nous connaissons M. de Bussières, c'était déjà une belle concession... mais, qui sait? peut-être sous cette apparente grandeur d'âme, ne songeait il qu'à se ménager une chance de perpétuer sa maison, pour le cas 011 Christian ne se marierait pas... peut-être aussi prévoyait-il que, grâce à la clause suivante, on refuserait.

— Je ne mets à cela qu'une condition, poursuivit le baron, c'est qu'il ne connaîtra jamais sa mère et que vous oublierez qu'il existe.

— Quoi î objecta le fermier, vous voudriez enlever à ma fille la seule consolation qui lui resterait?

— Ce serait, en même temps, effacer le témoignage de sa faute ; elle pourrait se marier ; une dot efface bien des choses...

Claude fit un geste d'indignation.

— Dame! reprit avec cynisme M. de Bussières, ce n'est pas le moment de faire le délicat... Je connais, moi, un jeune gaillard, du nom de Guillaume, qui endosserait la situation, les yeux fermés.

— Ah! monsieur!... Et vous croyez que moi, Claude Francœur...

3i> LE ROMAN D^UNE PAYSANNE

— Pour Dieu ! pas de grandes phrases ! reprit le baron ; il vous reste encore une ressource : si votre malheureux coup de fusil n'a pas ébruité l'aventure, faites voyager à point M"® Modeste ; vous savez le proverbe : Quand on le sait, c'est peu de chose ; quand on l'ignore...

— Assez! monsieur! interrompit Claude, je n'en entendrai pas davantage.

Et, saluant légèrement, il coupa court à un entretien qui ne pouvait avoir pour résultat que d'envenimer encore la situation.

M. de Bussières accompagna d'un sourire ironique la sortie du fermier; de l'une des fenêtres du salon, il le vit traverser la cour d'un pas chancelant, et remonter à cheval comme un homme ivre.

— Enfin ! se dit-il satisfait de lui-même, voilà ce chêne déraciné, cet orgueil réduit!...

Cependant, quelques inconnus criaillaient et gesticulaient dans la cour. En même temps, accourait Pierrotin, poussant des lamentations.

— Qu'y a-t-il ? demanda le châtelain, est-ce que Christian irait plus mal?

— Non, monsieur le baron, au contraire ; M^^° Francine et le colonel sont auprès de lui.

— Très-bien ; que veulent ces hommes, là-bas, et que signifie ce tapage?

— Ah! si monsieur le baron savait!

— Comment veux-tu que je sache, animal, si tu ne me dis pas...?

— Monsieur le baron avait voulu que M^^^ Mariette réglât les fournitures journalières...

— Eh bien, après?

— Je lui avais donné de l'argent pour cela. . •

I — Parbleu! elle ne pouvait pas payer de sa poche.

— Ah! que monsieur le baron soit tranquille : elle n'a même pas payé de la nôtre. Il y a trois mois et plus qu'elle achète à crédit... Comme la maison est solide, les fournisseurs attendaient avec plus ou moins de patience; mais, hier, ils ont appris que les servantes étaient renvoyées; cela leur a donné de l'inquiétude, et les voilà qui viennent réclamer le paiement de leurs factures.

— Comment, Mariette... une fille que je croyais rhonnèteté en personne ! il doit y avoir quelque chose là-dessous.

— 11 y a quelque chose là-dessous, en effet, monsieur le baron : c'est que Mariette a détourné les fonds à son profit.

— Si cela était... je voudrais bien voir ! s'écria M. de Bussières, pris d'une de ces rages soudaines qui ne duraient pas; qu'on la fouille! qu'on la dénonce! qu'on la chasse !

— En attendant, je vais payer ces marchands et les renvoyer, n'est-ce pas, monsieur le baron?

— Certainement; ils devraient déjà être partis... Corbleu! Morbleu î Yentrebleu! Une fille pour qui j'ai eu toutes les bontés imaginables!

— Il pourrait bien dire les faiblesses, pensa Pierrotin.

— Ainsi, c'est entendu, je la renvoie, demanda l'intendant.

— Toute réflexion faite, reprit le baron, je veux éclaircir cette affaire moi-même ; la précipitation ne vaut jamais rien... Fais venir Mariette... Je vais te la tancer de la bonne manière!

— Oui, se dit Pierrotin en s'en allant, nous la connaissons, cette manière... elle ne lui fera pas grand mal.

Mariette arriva, l'œil rougi par le coin de son tablier, qu'elle y portait plus fréquemment que ne semblaient il l'exiger ses larmes absentes.

Ceci se passait toujours dans le grand salon, lequel avait accidentellement pris Fair, en Fhonneur de Claude.

Le baron s'était posé de trois quarts, la main droite dans le gilet : attitude magistrale, copiée d'après le portrait d'un de ses ancêtres, conseiller au Parlement, qui se morfondait sur l'un des panneaux, depuis plus d'un siècle.

Mariette le surpiit en train d'étudier, dans une glace, des regards farouches. ^

— Tiens, que faites-vous donc là? dit-elle, vous ressemblez à Croquemitaine.

— Mademoiselle, la question n'est pas de savoir à qui je ressemble; je viens d'en apprendre de belles sur votre compte... Eh bien, qu'est-ce donc? comment donc? pourquoi donc? allons donc! fi donc!

— Ah! reprit Mariette, vous n'avez pas besoin de me gronder... j'en ai assez souffert, allez!,., même que j'en suis malade, et que je n'en ai plus que les os sur la peau.

— Mais, pas trop ! pas trop ! dit le vieux gentilhomme, j

— J'ai eu tort... je n'aurais pas dû le faire... et si je | vous avais dit de quoi qui retournait...

— Eh bien, voyons, de quoi retournait-il?

— Si vous me regardez comme ça, avec de gros yeux, je ne pourrai plus parler... je sens mon cœur qui s'en va...

Le baron, flatté d'avoir produit son petit effet, éteignit ses foudres et prit une attitude moins olympienne.

— C'est donc pour vous dire, monsieur le baron, que mon frère, le grand Jacques, vous savez bien?...

— Je ne sais pas, mais allez toujours.

— Je vous en ai cependant assez parlé... Pour lors, il soutenait ma mère qu est \euYe... vous savez?... au Petit- Quévilly...

— Au Petit-Quévilly... ensuite?

— Il marchait sur vingt-et-un ans... mon pauvre frère... et voilà qu'il les a attrapés...

— Je vous demande un peu ce que tout cela peut me faire.

— Possible que cela ne vous fasse rien à vous, mais ça nous faisait beaucoup, à ma mère et à moi... Pour lors, il a reçu un papier avec de l'imprimé dessus, et il est allé à la mairie mettre sa main dans une roue.

— L'imprudent! s'écria le baron. Oh! toutes ces affreuses mécaniques qu'on invente aujourd'hui! je parie qu'il s'est estropié?

— Plut à Dieu ! ça ne nous aurait rien coûté... que le chirurgien.

— Je ne comprends plus du tout.

— Il a mis sa main dans une roue, quoi! et il en a tiré un mauvais numéro.

— Ah ! ce n'est que cela !

— On voit bien que vous avez des mille et des cents! pour lors...

— Voilà une préposition et un adverbe qu'elle affectionne particulièrement, pensa M. de Bussières.

— Pour lors , continua Mariette , ma mère en a pleuré toutes ses larmes, et mon frère a pensé à se couper un doigt, dans l'espoir que ça le ferait réformer.

— Il était fou !

— Non, monsieur le baron, mais il était pauvre.

— Eh bien ! joowr lors?

— Le curé lui a dit qu'il marcherait tout de même, ou qu'on le ferait fusiller.

34« LK fiOMAN irum Paysanne

-Oh! fusiller!... Est-ce qu'on est vraiment aussi sévère que cela ?

— Encore plus, monsieur le baron !

— Ce serait difficile... Et enfin...

~ Il a aussi voulu se périr dans un puits, mais on Fa repêché.

— S'il est véritablement le soutien de votre mère, je ne vois pas trop en quoi ce suicide pouvait améHorer la situation.

— Uue voulez-vous? on perd la tête!... ma mère m écrivait des lettres, que mon sang en tournait, et que J en ai même, un jour, laissébrûler un faisan... monsieur se le rappelle?

— Parfaitement... Mais pourquoi ne m'as-tu pas fait part de tes chagrins?

— Dame, monsieur le baron est si compatissant que cest presqu un meurtre de rien lui demander; il n'a pas de défense; il vous donne tout de suite...

— Et voilà pourquoi tu as préféré t'accorder toimême la somme qu'il fallait pour remplacer le grand Jacques?

— Grâce à la confiance de monsieur, j'avais de l'argent en maniement... C'était si facile!

— Mais ce n'est pas déUcat.

— Et puis, je me disais : on aura toujours la ressource de retenir ça sur mes gages...

Ici, le baron ne put s'empêcher de sourire, car il s'agissait de deux à trois mille francs, et il aurait fallu pas mal d'années pour combler le déficit.

— Pour lors, monsieur le baron, tout le monde a été sauvé ; car monsieur le baron pense bien qu'il fallait un motif comme celui-là pour... Ce n'est pas quand on a été couronnée à Nanterre...

— C'est bien vrai cela, Mariette?

— Jour de Dieu, si monsieur le baron en doutait...

— Mais, comment se fait-il que, née au Petit-Quévilly, tu aies concouru à Nanterre?

— J'étais en service dans ce pays-là. Et chez de braves maîtres, allez! J'aurais bien mieux fait de me jeter à l'eau, plutôt que d'entrer ici... Un sacrifie son temps, sa jeunesse, son salut, tout, quoi!... et pour vous récompenser, on vous appelle voleuse...

Cette fois, de goutte en goutte, Mariette était parvenue à répandre un torrent de larmes.

— Allons, calme-toi, je te donnerai quelque chose pour te dédommager...

— Je ne veux rien... C'est assez comme cela

j'vas écrire au grand Jacques qu'il vienne vous remercier...

— Oh ! pour cela, non 1 je l'en dispense, reprit M. de Bussières, lequel trouvait, à part lui, que les parents de Mariette avaient, en général, beaucoup trop de moustache pour des paysans.

Dans un intérêt facile à comprendre, M. de Bussières avait aggravé à plaisir la blessure de son fils, et laissé

348 LE ROxMAN D'UNE PAYSANNE

croire à Claude qu'elle pourrait avoir de funestes suites.

Heureusement, il n'en était rien. Toutefois, les cahots, du cabriolet avaient fait perdre beaucoup de sang au jeune homme; de là, l'état de prostration complète dans lequel il était arrivé au château.

Aux premières questions de son père, Chiistian avait répondu qu'il avait emprunté un fusil au fermier des Pierreux, que l'arme était à chien, en mauvais état, de vieille fabrique, et que, n'ayant pas l'habitude d'en manier de pareilles, il s'était sottement blessé lui-même, comme un apprenti chasseur.

Le baron avait d'abord accepté ce conte, mais le médecin de Bretteville, appelé à la hâte, s'était montré plus sceptique. Le coup, selon lui, avait dû être tiré à trois ou quatre pas de distance, presque à bout portant : le petit plomb avait fait balle, et la direction était telle qu'une main étrangère avait, seule, pu pointer le fusil.

Christian s'était obstiné à nier l'évidence, disant, avec une apparence de raison, qu'il devait savoir mieux que personne ce qui en était... mais la fièvre étai! venue, puis un peu de délire, et le pauvre jeune homme s'était trahi, dévoilant lui-même toutes les circonstances de la catastrophe.

Alors, on avait beaucoup de peine à retenir M. de Bussières, lequel ne parlait de rien moins que d'aller faire mourir le fermier sous la cravache ou sous le bâton.

Le lendemain, à l'heure où Claude s'était présenté au château, Christian allait aussi bien que possible. Toutefois, il n'était en état ni de s'informer des choses qui l'intéressaient le plus, ni même de se rendre un compte bien lucide de ce qui se passait autour de lui.

M. Duranton et Francine avaient passé la nuit dans -a chambre. Celle-ci était admirable de sollicitude, de dévouement et aussi d'abnégation, car, en présentant une }jotion au malade, il lui était arrivé plus d'une fois de ^entendre appeler Modeste, et de recueillir des témoi- .i^nages de reconnaissance qui n'étaient pas à son adresse. Une fois bien rassuré, par le docteur, sur les conséquence d'une blessure qui ne demandait que des soins et quelques semaines de repos, le baron s'était presque réjoui d'un événement qui semblait déplacer les torts, et le dégageait d'une promesse gênante, si machiavélique qu'elle fût.

Le cocher ayant été interrogé, il résultait de son rapport, que le jeune baron, en quittant Chamblay, ne se savait pas atteint, et qu'il avait même attribué au contact de son chien le sang remarqué sur lui. A plus forte raison Claude devait-il ignorer que son coup avait porté. D'ailleurs, n'aurait-on pas recueilli le blessé à la ferme, ou même chez Gervaise, plutôt que de le renvoyer brutalement au château sans un premier pansement, sans secours, sans rien, au risque de le voir succomber en route ?

Il était donc à présumer que Claude allait venir réclamer, comme un acte de justice, la réparation due à sa fdle. Or, le baron se promettait un véritable plaisir de lui rendre son coup de fusil à coups d'épingle, et de le précipiter, du haut de ses prétentions, dans le désespoir et dans l'abaissement.

Nous avons vu comment il s'en était acquitté.

Le fermier était revenu à Chamblay dans une situation d'esprit facile à comprendre.

11 fit signe à Marguerite de le suivre dans leur chambre, et, comme la pauvre mère, tout inquiète, n'osait

l'interroger, il lui prit les deux mains, Tattira sur sa poitrine et lui dit en l'embrassant :

— Fais appel à tout ton courage... Christian est blessé, Modeste est perdue.

Puis, il raconta ce qui s'était passé entre M. de Bussières et lui.

Marguerite ne put réprimer ses larmes, mais elle arrêta le cri de son désespoir qui pouvait retentir, à l'état de reproche, dans la conscience de son mari.

— Maintenant, mon ami, dit-elle, nous n'avons plus de refuge que dans la bonne union de la famille. Si la faute de Modeste, qui allait être réparée, ne peut plus l'être, il serait injuste de l'en rendre responsable... A quoi bon l'accabler de tes rigueurs? Nous souffrirons moins de l.i voir pleurer avec nous, que de la savoir loin d'ici, isolée, sans consolation... Je vais la chercher; ménage-lui les reproches... Songe à la lourde croix qu'elle va porter toute sa vie.

Claude ne répondit rien : c'était consentir.

Il aurait certainement moins vite pardonné à la jeune baronne de Bussières, heureuse, réhabilitée, honorée, qu'à sa fille humiliée et délaissée, compromise d'abord par son imprudence à elle, mais définitivement perdue par sa faute à lui.

Marguerite reparut bientôt, tirant après elle Modeste .{ui, n'osant avancer, restait sur le seuil de la porte... pâle, brisée d'émotion et de peur, ses l)eaux yeux noyés de larmes brillantes, ses petites mains jointes, humble et malheureuse, implorant du geste et du regard... Rien qu'à la voir ainsi, la colère la plus féroce se serait calmée, l'indignation la plus légitime se serait fondue.

— Ah! Modeste! Modeste! dit le fermier.

Ce fut tout... mais sa voix était si pénétrée de pitié et d'amour qu'il n'en fallait pas davantage.

— Mon père! s'écria la jeune fille.

Et elle s'éîança au cou de Claude.

Celui-ci eut, cependant, encore la force de ne pas l'embrasser ; mais, il se laissait couvrir de caresses, et c'était déjà beaucoup.

— Ma fdle, dit maître Francœur quand cette effusion tut un peu calmée, j'arrive de Bussières, et j'en rapporte la cruelle certitude que tu ne seras jamais la femme de Christian.

— Il y a peut-être encore quelque espoir, hasarda Marguerite, craignant que, dans l'état où était sa fdle, cette brusque nouvelle ne provoquât de nouveaux malheurs.

— Il n'y en a pas, répondit Claude. Mieux vaut vous mettre tout de suite en face de la vérité, si cruelle qu'elle soit, que de vous leurrer d'espérances qui ne se réaliseraient jamais... Hier encore, il n'était que difficile de surmonter les obstacles ; aujourd'hui, c'est impossible...

— Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu! sanglota Modeste... Christian me repousse...

— Non, mon enfant, Christian ne te repousse pas... je veux être juste avant tout... S'il pouvait disposer de lui, il réaliserait les promesses qu'il t'a faites... L'autorité de son père — autorité que je ne lui permettrais pas de braver — pèse sur lui, comme elle pèse sur nous.

— Ainsi, je ne le verrai plus ?

— Non, répondit résolument le fermier... Si, à défaut de réserve et de respect de toi-même, tu avais mieux connu le monde, tu aurais prévu ce qui arrive... le bonheur est de plain-pied, on ne l'escalade pas; il faut le chercher autour de soi, parmi ses égaux... mais là est peut-être ton excuse : c'est que tu ne savais rien, et que tu n'as pas calculé.

— Mais, alors, que vais-je devenir? demanda Modeste avec épouvante, et se rendant véritablement compte, pour la première fois, de la profondeur de Tabime dans lequel elle était tombée.

— Nous te resterons, nous élèverons ton enfant... tu vivras ici avec nous comme par le passé.

Modeste jeta sur sa mère un regard de détresse.

— Si tu voulais, Claude, proposa timidement Marguerite, je conduirais Modeste à Thiberville, chez ma sœur. Elle y resterait jusqu'à...

— Non, interrompit le fermier ; le pardon se mérite par l'expiation... je ne veux tromper personne.

— Oh! père! supplia la jeune fdle, tout le village saura...

— Que tu as manqué à tes devoirs, acheva Claude; il est juste qu'il le sache.

— Père, je t'en supplie, épargne-moi cette nouvelle torture, cette honte...

— Nous les as-tu épargnées, à nous, la torture et la honte?

— Père? mais, songe donc! mais la seule pensée de braver les regards me fait déjà frémir! que sera-ce...?

— Il est trop tard pour frémir; il fallait le faire avant. C'était comme un regain de colère qui lui montait au

cerveau.

— Je serai victime, mais non pas complice, poursuivit le fermier ; si ta mère et toi vous avez pensé que je me prêterais à vos petites manœuvres, vous vous êtes trompées.

— Claude, reprit Marguerite, c'est pourtant notre honneur à tous qui est en question.

— Il y a plus de véritable honneur dans l'aveu public d'une faute, que dans l'étalage d'une vertu menteuse, répondit l'inflexible paysan.

— C'est plus que le martyre, insista Modeste ; c'est m'infliger une mort de toute heure et de chaque jour... C'est me condamner à ne plus sortir, à ne plus lever les yeux... Si je suis indigne de pitié, qu'on me punisse, mais non comme cela! Laissez-moi partir!... vous n'entendrez plus parler de moi... Je prendrai le voile.

— Voilà qui serait noble et courageux, reprit le fermier; si tu abandonnes ton enfant, qui donc Télèvera?

Modeste rougit. Elle était encore si peu femme, qu'on pouvait bien lui pardonner d'oublier, un instant, qu'elle allait être mère.

Pendant que ceci se passait à la ferme, de sourdes rumeurs couraient dans le village. L'histoire du coup de fusil commençait à circuler. Un domestique du château, allant à Bretteville, s'était arrêté à la porte du maréchal-ferrant. Là, il avait raconté aux désœuvrés de la forge l'arrivée de Christian dans l'état que nous savons, l'entrevue de Claude avec M. de Bussières, et la rupture définitive qui en avait été la suite.

Selon ce valet, qui, à l'exemple de ses pareils, voulait avoir l'air d'être de moitié dans les secrets de son maître, le jeune baron, une fois guéri, partirait pour la capitale, d'où il ne reviendrait vraisemblablement que pour épouser sa cousine, la fille du colonel Duranton... même qu'elle était installée au château, quelle veillait le blessé, et qu'il allait, lui, â Bretteville, pour y chercher quelques jupes et quelques collerettes de rechange.

Puis, sur ce thème donné, les imaginations étaient allées leur train : ainsi, Claude avait surpris Christian dans la chambre de Modeste; ils s'étaient battus; 1g fermier avait voulu tuer le jeune baron, et que sais-je encore! On criait â l'orgueil de Claude, à l'inconduito

de Modeste, à la complicité de sa mère... et pourtant on ne savait pas encore à quel point la pauvre jeune fille était compromise ; que serait-ce donc, lorsqu'on le saurait ?-

Quant à M. de Biissières, comme on ne lui devait pas de reconnaissance ; comme il était trop haut pour que l'envie montât jusqu'à lui; comme il n'avait ni instruit, ni protégé, ni secouru personne, il provoquait naturellement toutes les sympathies.

Gervaise, à qui revenaient tous ces bavardages, et qui, s'il n'avait pas été question des Francœur, y aurait si bien joué sa partie, Gervaise demandait au ciel une idée, une inspiration, un baume à appliquer sur ce grand malheur qui frappait ses amis de la ferme ; de grosses larmes roulaient dans ses yeux; elle défaisait plus de mailles qu'elle n'en tricotait; elle en oubliait ses fromages, et sa basse-cour criait famine.

— Oui, va, pleure, propre à rien, se disait-elle, en tamponnant rudement ses paupières; ça leur fait de belles jambes à ces braves gens du bon Dieu!... Ce petit gueux de Christian! S'il ne leur fallait que mon saint-frusquin, y compris la terre, la maison et le bétail, comme je le leur baillerais bien tout de suite! Mais à quoi que ça leur servirait? à rien de rien... Ce n'est pas là que le bât les blesse... Oh mais ! oh mais!... Moi qui cherchais une idée, en voilà une fameuse! une plus que fameuse ! et qui rafistolerait bien des choses!... que tout le village en jaunirait comme un coing, et que les mauvaises langues en seraient clouées.

Soudain, Gervaise change de tablier, de fichu, de iDonnet de coton, car elle avait pour principe très sage que la mère de l'instituteur ne devait se montrer qu'en tenue décente, et elle se dirigea vers l'école.

Guillaume venait d'être mis au courant, par le vieux

curé, au désespoir, de ce qui se passait. Nous n'insisterons pas sur ses souffrances, sur son anxiéle : son pre mier mouvement avait été de courir à la ferme; mais U V a de ces situations difficiles, équivoques, où, quand le cœur voudrait parler, la délicatesse conseille de s'abstenir. C'était d'ailleurs l'heure de la classe, et Guillaume était l'esclave de son devoir.

Les écoliers, silencieux et la tête sur leur livre, semblaient comprendre que le maître avait du chagrm.

— Guillaume, dit Gervaise en entranl,j'aiate parler; viens une minute dans le clos.

L'ardeur de la bonne femme était un peu calmée; elle avait réfléchi en chemin, et comme ces coureurs, déterminés au départ, qui s'arrêtent tout à coup devant l'obstacle à franchir, elle restait bouche close devant son fils qui l'avait suivie.

— Eh bien, mère, demanda ce dernier, voila tout ce que tu as à me dire? tu paraissais si pressée !

— Dameî mon garçon, je tourne ma langue sept fois... C'est plus difficile à dégoiser que je ne croyais.... Tu sais ce qui arrive, n'est-ce pas?... les Francœur sont

dans la peine.

— (3ui, je sais, répondit tristement le jeune homme.

— Tu sais... tout?

— Oui, tout! Christian ne m'a rien caché. L'embarras de Gervaise parut redoubler.

— Nous devons gros aux Francœur, reprit-elle. .. toi,

le premier.

— Je me le rappelle assez, mère... trop peut-être... ma mémoire n'a pas besoin d'être stimulée.

— Comment, trop?

— J'entends par là que j'aurais préféré rester un simple paysan... Claude l'a fait pour le bien, sans doute... mais...

— Mais? voyons, dévide ton chapelet.

— Mère, je n'ai qu'un seul secret au monde; laissemoi le garder.

— Tu n'en as pas seulement la queue d'un, reprit Gervaise; ce n'est pas à moi que l'on fait accroire que des vessies sont des lanternes. Je ne serais pas ta mère,, si je ne m'étais pas aperçue de tes airs sombres... j'ai' flairé le vent, et je sais où allaient tes soupirs... je ne t'en ai pas parlé; à quoi que ça aurait servi? la place était prise.

— Et, aujourd'hui, à quoi cela sert-il que tu m'en parles.

— A queuque chose peut-être... C'est à toi de voir... Supposons que Christian soit mort... Il ne l'est pas. Dieu merci!... mais il n'en vaut guère mieux pour Modeste, que je tiens tout de même pour une honnête fille,

malgré ce qui arrive Eh bien, sachant que nous

n'avons ni un pouce de terre, ni un grain de blé qui ne nous viennent des Francœur, qu'ils t'ont élevé, que tu es quasiment leur fils, est-ce que, en chf.'rchant bien, en réunissant tous nos cœurs, en mettant notre reconnaissance d'un seul tas, il n'y aurait pas moyen de leur rendre en bloc ce qu'ils nous ont donné en détail... bien entendu que c'est toi, mon fieu, qui paierais pour tous... à moins que tu ne trouves que c'est trop cher.

— Je te comprends, va, répondit Guillaume ; rien ne serait trop cher pour la sauver... mais je n'oserais jamais.

— Quoi donc que tu as à craindre? les diries des mauvaises gens : on s'en moque comme d'un grain de poussière dans l'œil. Si l'on nous jette au nez que les Franeœur sont des richards, et que nous sommes des malins, j'ai la langue assez bien pendue pour répondre

que, grâce à notre travail, le bien du prochain n'empêche pas le soleil de luire sur le nôtre... Nous n'avons rien à envier à personne, et, en fait d'honneur, que les plus fiers apportent leur balance, nous pèserons le leur et le nôtre.

Guillaume prit à deux mains la tête de sa mère, et l'embrassa étroitement.

— Tu es le meilleur cœur et la plus brave femme du monde, dit-il avec effusion. Rentre à la maison ; ne dis rien à personne. Aussitôt la classe finie, je cours à la ferme... Moi aussi, j'ai mon idée.

— Laquelle? demanda Gervaise.

— Voilà l'heure qui sonn'e, dit le jeune homme en évitant de répondre ; vite, que je renvoie les enfants!

Guillaume avait en effet une idée : une idée folle, héroïque, désintéressée à l'excès, telle qu'il en naît parfois chez les âmes trop tendres, trop exaltées, qui vivent solitaires, et que tentent les grands sacrifices... mais nous la dirons tout à l'heure.

Guillaume désirait que la démarche qu'il allait tenter fût aussi secrète que possible. Le visage en feu, le cœur battant fort, il franchit la haie de l'enclos, et, de sentier en sentier, de taillis en taillis, il arriva, sans être vu, à la barrière de la ferme.

Claude sortait de chez lui, en costume de travail, la bêche sur l'épaule.

Tous deux commencèrent par échanger une de ces poignées de main silencieuses, qui, dans de certains cas, expriment tant de choses.

Francœur avait amicalement glissé son bras sous celui du jeune homme; mais ce bras tremblait comme la feuille, si bien qu'il en passa comme un frisson dans les veines du fermier.

— Maître, commença Guillaume, excusez-moi si je

suis venu... Je ne voudrais pas être importun... Il y a des douleurs qui ne peuvent pas être consolées, mais je souhaiterais vous parler en particulier.

— En ce cas, rentrons, mon ami; allons au jardin; nous y serons plus seuls.

Ils furent pour s'asseoir sur ce même banc de gazon, où Christian et Modeste avaient passé, l'un auprès de l'autre, de si longues heures.

— Pas là, dit Guillaume... Allons plus au fond. Francœur se laissa conduire.

— Et maintenant, parle, mon garçon, dit-il lorsqu'ils se furent installés sous une charmille épaisse.

Le maître d'école de Chamblay prit la main de Claude, et la gardant dans les siennes :

— Mon cher bienfaiteur, commença-t-il, vous savez combien je vous suis attaché... Vous savez aussi combien est profonde l'afTection que je porte à Modeste...

— Oui, je sais cela, répondit le fermier avec une intraduisible expression de tristesse et de regret.

— Cette affection n'a fait que grandir, continua Guillaume; rien ne l'a découragée... J'aime Modeste comme je l'aimais il y a trois ans, comme je l'aimerai toute ma vie... et je viens vous supplier de m'accorder sa main.

Claude fit un bond, et regarda Guillaume.

— Je n'ignore pas qu'elle s'est attachée à Christian, continua ce dernier... Cette préférence était bien naturelle, et je l'avais acceptée sans me plaindre... Aujourd'hui que, d'après ce qu'on affirme, ces projets ne peuvent aboutir, je me remets sur les rangs... n'est-ce pas tout simple?

— Il appelle cela tout simple ! pensa le fermier en levant au ciel un regard désolé.

— Quand l'affection peut librement se manifester,

continua le jeune homrne, elle est contagieuse, et peutêtre qu'avec le temps...

— Mon cher garçon, reprit courageusement Claude, ta démarche me touche plus que tu ne le sauras jamais... mais il y a un obstacle... un obstacle insurmontable.

— Est-ce que Christian épouse Modeste?

— Non.

— Est-ce qu'il y a quelque apparence qu'il l'épouse dans l'avenir?

— Non, mon ami, non.

— Eh bien, alors?...

— Je t'ai dit que l'obstacle est insurmontable, reprit Claude; tu peux t'en rapportera moi... D'ailleurs, tu ne tarderas pas à le connaître... comme tout le monde, hélas !

— Je le connais, dit Guillaume en baissant les yeux, comme s'il avait été le coupable... ils voulaient même fuir, il y a quelques jours; Christian s'était adressé à moi... C'est moi qui les en ai empêchés... ou plutôt, non, c'est Modeste qui, au dernier moment, ne s'est pas senti le courage de vous quitter.

— Et, malgré cela, tu voudrais...?

Claude était trop ému pour achever sa plirase; mais il tendit les bras au fils de Gervaise.

— Non-seulement je voudrais, dit ce derniei", mais c'est le plus cher de mes vœux.

Le malheureux père s'abîma un instant dans de cruelles réflexions..

— Ah ! les belles imprudences, les nobles folies que celles de la jeunesse! reprit-il bientôt; et que notie expérience, que notre sagesse sont mesquines devant cette exaltation I Cher et brave enfant, ajouta-t-il, heureusement que je puis te sauver de toi même. Ce sent

là de ces dévouements qui ne s'acceptent pas. On dirait...

— Qu'importe ce qu'on dirait !

— On dirait que je n'ai cherché à faire de toi un homme honorable, que pour te sacrifier plus tard à mon égoïsme, à mes intérêts... On rirait de toi... tu perdrais la considération dont tu jouis aujourd'hui.

— Dans tous les cas, j'aurais retrouvé le bonheur, ce qui est bien une compensation.

— Pas même, mon ami... Dans les premiers temps, c'est possible... mais après! l'ivresse disparue, la mémoire reviendrait bien vite ! le passé ferait obstacle à l'avenir...

— Si vous saviez comme je l'aime, dit Guillaume, vous ne me feriez pas toutes ces objections.

— Non, ne me tente pas... laisse-moi être un homme... je n'aurais qu'à faiblir, et je ne me le pardonnerais jamais... C'est quand survient l'adversité, qu'il faut être fort... et d'ailleurs, malgré tout, je présume encore trop bien de Modeste elle-même...

— Au moins, permettez-moi de la consulter? demanda Guillaume ; il ne faudrait pas décider d'elle sans elle...

— Tuas raison, répondit le fermier; sa vie commence à peine ; l'avenir est si long pour elle, qu'elle peut bien avoir droit au chapitre qui en décide... je ne sais trop moi-même sije désire ou si je crains que tu réussisses... D'un côté, sa faute m'humilie, elle me désespère... et, de l'autre, il me semble que je ne lui pardonnerais pas (Je la laver si vite, aux dépens d'un autre... Va donc, et quoiqu'il arrive, Guillaume, souviens-toi que tu es, que tu resteras mon fils.

Modeste était encore dans la chambre de son père lorsque Guillaume informa M™® Francœur qu'il venait parlera la jeune fille de la part de Claude.

— Elle n'est guère en état de te recevoir, mon garçon, fît observer la fermière.

Mais, le désir de son mari équivsjant à un ordre pour cette femme trop rare, elle n'en introduisit pas moins le fils de Gervaise.

Modeste, en le voyant, crut qu'il lui apportait des nouvelles ou quelque secret message de Christian ; elle vint au-devant de lui, et lui tendit la main.

Marguerite était la cheville ouvrière de cette ruche qu'on appelait la ferme. On s'adressait à elle cent fois le jour, pour ceci ou pour cela; aussi, à joeine étaitelle montée qu'elle avait dû descendre.

— L'avez-vous vu? demanda Modeste; vous a-t-il dit quelque chose pour moi?

— Je ne l'ai pas vu, répondit Guillaume.

— Ah ! je croyais, j'espérais...

— Je ne songe qu'à une chose, Modeste : à votre bonheur; et, du moment qu'il le réalisait, je lui pardonnais tout le reste ; aujourd'hui, que le contraire arrive...

— Eh bien, nous n'en sommes que plus à plaindre ; ce n'est pas une raison pour y ajouter votre haine, répondit froidement la jeune fille.

— Oh! ma haine! se récria Guillaume, il y a encore bien des amitiés qui ne valent pas cette haine-là!., mais je ne suis pas venu pour vous dire ces choses... Depuis la perte de certaines illusions qu'il est inutile de rappeler, la vie m'est à charge; je ne sais plus qu'en faire, à moins que je ne puisse l'employer au service de quelqu'un... et je viens vous l'offrir. Écoutez-moi... il n'est pas question de mon amour infini... Je désire même que vous oubUiez que je vous aime... Vous êtes à Christian; Christian est à vous, et, à un jour donné, vous serez sa femme..,

Un éclair d'espoir rayonna sur le visage de Modeste.

— Mais, hélas! ce jour n'est pas proche, continua Guillaume ; des mois, des années vous en séparent peutêtre... Eh bien, ces mois, ces années que vous passeriez dans une position fausse et dans l'isolement, je viens vous proposer d'en adoucir l'amertume.

— Gomment cela?

— Je vais vous le dire ; seulement, il faudrait que vous eussiez en moi une confiance entière.

— Pourquoi ne l'aurais-je pas? Vous ne m'avez jamais trompée.

— J'ai demandé votre main à maître Glande, et il n'est pas éloigné de me l'accorder....

— Ma main! s'écria M^^® Francœur stupéfaite.

— Oh! mais, ne vous effrayez pas... cela ne vous engagerait à rien envers moi... seulement, ce serait, pour vous, l'honorabilité, la tête haute, le respect de tous, l'attente dans le calme et dans la patience...

— Je ne comprends plus... l'attente de quoi, puisque j'aurais mis, entre Christian et moi une infranchissable barrière ?

— Nous n'aurions été que frère et sœur, reprit Guillaume. Je disparaîtrais quand il le faudrait... Aux yeux du monde, vous seriez une veuve ; mais, le jour où, par un événement quelconque, Ghristian vous serait rendu, ce serait sa fiancée qu'il retrouverait.

Modeste crut, un instant, que le jeune homme était devenu fou.

— Vous disparaîtriez? demandat-elJe ; et comment?

— 11 y a tant de manières î

— Guillaume, mon ami, revenez à vous !... Qu'est-ce que cela sigifie ?... Vous me faites peur!

— Je vous jure, Modeste, que j'ai toute ma raison... malheureusement.

— Mais, alors, vous vous tueriez donc?

— Non, répondit le jeune homme en souriant tristement ; on se bat toujours un peu dans quelque coin de l'Europe... Si la mort ne venait pas à moi, j'irais au devant d'elle, voilà tout.

— Et vous prétendez avoir toute votre raison?... Et vous croyez que je serais capable de...

— Chère Modeste, interrompit Guillaume, il faut savoir ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore, pour coruprendre quelle délivrance ce serait pour moi que l'éternel repos.

— Ce que vous appelez votre délivrance, Guillaume, serait le signal de notre perte, à Christian et à moi... Comment oser s'aimer, ou même se regarder, quand se dresse, entre deux cœurs, le souvenir d'un pareil sacrifice?

— Réfléchissez, reprit-il d'une voix suppliante ; songez à votre père, à votre mère, aux amers déboires qui vous attendent tous...

— En ce moment, je ne veux penser qu'à vous, Guil- * laume ; je vous aime comme le meilleur des frères, et

je vous bénis.

— Si vous refusez, je n'en vivrai pas davantage, au contraire, car je ne serai pas soutenu par la pensée que je vous suis utile.

— N'est-ce donc pas m'être utile que de me conserver un ami comme vous, un dévouement comme le vôtre?

^jme Fi'ancœur venait de rentrer dans la chambre où se débattait cette touchante querelle.

— Tiens, mère, ajouta Modeste, embrasse donc Guillaume : si tu savais ce qu'il m'a offert...

Et n'osant l'embrasser elle-même, elle poussa le jeune homme dans les bras de Marguerite.

— Qu'est-ce donc? demanda celle-ci.

— Rien, répondit Guillaume. Les remèdes qui ne guérissent pas ne sont bons qu'à être jetés... J'offrais ma vie pour quelque chose ; il va falloir que je la donne pour rien.

Et il s'en alla plus désespéré que lorsqu'il était venu.

Le surlendemain de ce jour, où Modeste avait refusé l'héroïque et folle proposition de Guillaume, était un dimanche.

Les sorcières de Chamblay n'avaient pas précisément employé la veille, c'est-à-dire le samedi, à chevaucher sur un balai, mais à colporter, de proche en proche, le malheur survenu à la ferme. Bien entendu qu'elles s'en délectaient comme d'une bonne fortune. Un village si petit, où il survenait si peu d'événements, où les langues trouvaient si rarement l'occasion de se dégourdir !... Une séduction, une tentative de meurtre, sans compter la suite, il y avait là une provision de scandales, de morsures et de bavardages à défrayer tout l'hiver... Ah! que les veillées allaient être amusantes !

Le dimanche donc, à l'heure de la messe, Modeste s'était habillée très-simplement ; elle souffrait beaucoup, mais elle n'avait pas voulu se dire malade, tâchant d'où* blier elle-même sa situation, et redoutant surtout de la rappeler à son père.

Pâle, un peu défaite, le regard attristé, les lèvres pensives, rien de gracieux, de touchant et de sympathique comme toute sa personne.

Marguerite avait relevé sur son bonnet le capuchon d'une mante noire.

Cependant, elles étaient loin de se douter que, grâce à Firxdiscrétion d'un domestique, le bruit de leur malheur vait fait, en deux jours, un si beau chemin.

Suivant la coutume, Claude avait laissé les deux femmes prendre les devants. Au village, les hommes ne font leur entrée à l'église qu'après l'évangile, au commencement du sermon.

Il y avait foule sur la place, moins pour le bon Dieu peut-être, que pour voir si Modeste viendrait à l'église, et l'attitude qu'elle y garderait.

Des groupes, formés çà et là, causaient avec animation. Quelques mégères, des garçons et des fillettes à la mine insolente, s'étaient rangés sur deux lignes, à l'entrée du cimetière, évidemment dans un but hostile.

C'était une manière de fourches caudines sous lesquelles la lie de Chamblay avait imaginé de faire passer M^^° Francœur.

Gervaise, suivie de ses quatre filles, essayait vainement d'écarter, de la main et du coude, cette haie vivante.

— Elle viendra, disait-on.

— Elle ne viendra pas.

— Il faudrait être bien effrontée pour oser se montrer en plein jour! reprenait une horrible vieille qui devait à Claude de n'être pas morte de faim.

— J'ai défendu à ma fille de la saluer, ajoutait la paysanne pour laquelle Marguerite faisait une layette.

— Ces riches, ça se croit tout permis !

— Ils faisaient assez d'embarras !

— Vous verrez qu'ils en feront encore î*-^ ■

— Si elle a jamais l'audace de m'adresser la parole, je sais bien ce que je lui dirai.

— Et que lui direz-vous donc, à cette pauvre chère âme du bon Dieu, si ce n'est qu'elle a été bien généreuse d'habiller, l'autre hiver, tous vos moutards de la tête aux pieds ? demanda Gervaise.

L'ingrate villageoise, ainsi interpellée, s'éloigna en grommelant.

— Et d'une! dit Gervaise en poussant Ariette à la lace conquise.

— N'empêche que c'est pas grand chose de bon, affirma une vieille fille qui communiait tous les dimanches.

— Voyez-vous cette mangeuse de bon Dieu ! répliqua vertement Gervaise ; ça vous prend des airs de saintenitouche, faute d'avoir trouvé l'occasion de courir le guilledou.

La dévote haussa les épaules et abandonna la partie.

— Et de deux ! dit Gervaise en faisant avancer Lise qui combla le vide.

Quelques minutes de plus, et elle était capable de dissiper l'attroupement à elle seule.

Mais Modeste et sa mère venaient de déboucher sur la place.

— La voilà! la voilà! crlait-on de tous les coins diî cimetière.

Les groupes se serraient; les abords de l'église étaient pour ainsi dire gardés. L'insulte était sur toutes les lèvres, le mépris dans tous les regards.

Et pas un homme de cœur pour imposer à celte foule stiipide, et pour protéger la jeune fille !

Gervaise cherchait autour délie, lorsqu'elle vit Guillaume sortir du presbytère. '^'V^

Elle courut à lui :

— Vite, dit-elle, va au-devant de Modeste, car il se manigance, ici, de méchants projets.

Le jeune homme s'élança à la rencontre des deux femmes etless.alua. Sa première pensée fut de leur faire rebrousser chemin ; mais, pour cela, il fallait des explications aussi dures à donner qu'à entendre.

D'ailleurs, Claude arrivant de son côté, il était à présumer que la présence de l'instituteur et celle du fermier suffiraient à réprimer les hostilités.

Au villaofe, on se borne Généralement à marcher l'un à cùté de l'autre ; pourtant, dans la circonstance, Guillaume voulut donner à la pauvre jeune fille un témoi»* gnage public de respect. Il mit le chapeau à la main, offrit son bras, que Modeste, tout étonnée, n'osa refuser, et attendit, dans cette attitude, l'arrivée de Claude.

Ce dernier avait apprécié d'un coup d'oeil la disposition des esprits. Il hâta le pas, fit signe à Guillaume de veiller sur Marguerite, et prit lui-même les devants avec sa fille.

Modeste grelottait de honte et de peur. Le bourdonnement des voix résonnait à son oreille comme un glas funèbre : les regards de la foule lui semblaient marquer ses joues d'un fer rouge.

Claude se pencha vers sa fille, dont il serra tendrement le bras sous le sien.

— C'est le chemin de la croix, mon enfant, dit-il, mais la palme est au bout... Allons, un peu de courage.

Cette bonne parole et ce geste affectueux ranimèrent Modeste ; elle retrouvait son père.

Calme et triste, sans humilité comme sans forfanterie, Claude Francœur fendait la foule qui s'écartait machinalement devant lui. Il ne saluait personne et personne ne le saluait. Son regard doux, mais ferme, interrogeait les physionomies : celles-ci immobilisées par la crainte, celles-là surprises dans un demi-sourire qu'elles n'achevaient pas. «

On comprenait que l'homme, pas plus que le père, ne tolérerait une insulte. ,^,

Gervaise et ses filles avaient gagné du terrain. Elles occupaient le porche de l'église et s'y tenaient solidement, j

On franchit enfin le passage ; il était temps, car, en entrant dans l'église. Modeste perdit connaissance.

Claude transporta sa fille dans la sacristie, où il la laissa aux soins de Marguerite.

— Elle entendra la messe ici, dit le vieux curé, profondément indigné de la conduite de ses paroissiens.

Pendant ce temps, les mauvaises têtes de Chamblay complotaient une reva.nche,et se disaient que, à la sortie de l'office, on ne se laisserait plus imposer par les grands airs de maître Francœur.

Après l'Evangile, le digne prêtre, qui ne devait pas prêcher ce jour-là, monta cependant en chaire.

— « Mes chers paroissiens, dit-il d'une voix émue, de- « puis quarante ans que j'exerce, au milieu de vous, mon « saint ministère, dispensant à tous, du plus grand au « plus petit, du plus fort au plus faible, du plus riche au « plus pauvre, la parole divine, je me plaisais à croire « que, liés par des intérêts communs, par une existence « commune, vous ne formiez en quelque sorte qu'une « même famille. Je vois aujourd'hui avec douleur que je « me suis trompé... Etes-vous une société de chrétiens, ou « bien une tribu de sauvages et d'ennemis réciproques?

« Eh quoi 1 il est, parmi vous, un homme bon et généreux, « compatissant à toutes les souffrances, charitable à « toutes les misères... »

Ici, tous les regards se tournèrent vers Claude, debout à la porte de la sacristie.

(( Un homme, continua le curé, à qui il suffirait « d'appeler par leur nom ceux auxquels il a rendu ser- (( vice, pour voir se lever, dans cette enceinte, les trois « quarts des assistants... »

Quelques têtes se baissèrent avec confusion.

« Cet homme, jeune encore, vous l'avez connu en- « fant ; il a grandi sous vos yeux, comme un de ces ar- « bres robustes qui répandent autour d'eux Tombre et la « fraîcheur... Sa vie a été-i^e suite de bienfaits; prodi- (( gue de son temps, de son argent et de sa peine, il a, je (( le répète, tendu à tous l'appui de sa main virile... Cela « est si vrai que je n'ai même pas besoin de le nommer, <( et que, dès mes premières paroles, vous l'avez recon- (( nu... Je disais tout à l'heure que, s'il faisait l'appel de '( ceux qu'il a sauvés d'une infortune quelconque, les trois (( quarts des assistants se lèveraient; maintenant, je ren- (( verse la proposition, et je dis : S'il en est un seul qui « ait à se plaindre de lui, un seul qu'il ait seulement « froissé ou rebuté, qu'il se lève, qu'il parle, et à celui- (( là, en raison de la faiblesse humaine, nous pardonne- « rons peut-être de «e point s'être incliné avec respect (' devant le grand malheur qui a frappé cet homme. ")V

Le curé de Chamblay fit une pause, promenant sur l'assemblée son regard interrogateur, comme s'il attendait que quelqu'un répondît à son appel.

u Tout le monde se tait, reprit-il au bout de quel- (( ques minutes ; ainsi, cela est bien avéré : presque tous « ses obligés, et pas un seul qui puisse lui reprocher « quelque chose !...»

(( Le Christ, le Juste au Golgotha «t les Pharisiens qui «l'abreuvent de fiel... Hélas! mes enfants, mes très- « chers enfants, continua le vieillard d'une voix que l'é- <( motion rendait tremblante, ce n'est pas vous, c'est moi « que j'accuse... puisque je n'ai pas su développer dans « vos cœurs l'indulgence et la charité, ces vertus évangé- « liques que la bonté de Dieu met en germe dans toute « créature, c'est que je suis sans doute un pasteur indi- « gne . . .Ma longue carrière a été stérile ; j e n'étais pas à la (( hauteur de ma tâche. . .cela est triste à s'avouer. . .Le jour (( ne peut être loin où j 'irai rendre compte au j uge suprême « de moi et de vous tous ; il me dira : Je t'avais confié des (c hommes pour les rendre meilleurs : tu n'en as fait que (( des ingrats et des cruels... et je n'aurai rien à réponc( dre, et je serai puni selon sa divine justice... 11 en est « encore temps, mes chers frères ; si vous aimez un peu « le vieillard que, depuis tant d'années, vous avez vu au « berceau de tous ceux qui venaient au monde, au che- « vet de tous ceux qui allaient le quitter, détournez de « lui cette réprobation... Soyez humains, soyez bons... « interrogez votre conscience, et demandez-vous si vous « êtes sans péché pour lapider ceux qui faillissent... La (( faute d'un jour ne suffît pas à contrebalancer les verce tus de toute la vie : à ce titre, la douce et pieuse ence fant, à laquelle je fais allusion, reste encore une de mes « paroissiennes les plus méritantes, et c'est plus partice culièrement elle que je bénis aujourd'hui, au nom du ce Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.»

Le curé descendit de la chaire, et l'apparition de quelques mouchoirs, compliquée de gens, sans doute enrhumés, qui se mouchaient bruyamment, permettait de croire qu'un petit nombre d'âmes sensibles avaient été touché de l'allocution,

— Il n'y a pas d'avance à se bien tenir, dit à sa voi-

jl sine racariàtre vieille fille que nous avons signalée, puisqu'on porte aux nues celles qui tournent mal.

En cet instant, un bruit de chaises remuées attira Tattention vers l'entrée de l'église.

C'était le colonel Duranton et sa fille, précédés du bedeau qui leur frayait un passage vers le chœur où ils avaient aperçu le fermier.

L'apparition du tuteur de Christian produisit, dans la circonstance, un efTet magique. Un revirement soudain se fit dans les esprits ; on se mordit les pouces d'avoir été si prompt à l'insulte. Modeste était donc rien moins que perdue, puisque, après ce qui s'était passé, le colonel allait à Francœur et lui donnait une poignée de main.

Voici, du reste, comment M. Duranton, un peu à son corps défendant, avait été amené à venir, ce jour-là, à Chamblay.

Christian allait presque bien, et, dès le matin, en voyant à son chevet sa cousine toute bonne et si dévouée, il l'avait suppliée, les larmes aux yeux, d'aller voir Modeste.

Le jeune baron connaissait l'inflexibilité, la rigueur de Claude ; il pressentait que, au risque de ce qui pourrait en advenir, ce dernier contraindrait sa fille à aller à la messe, où son absence eût donné lieu à mille commentaires. Il savait aussi — les domestiques n'avaient pas su se taire — que Francœur était venu au château, qu'il en avait été repoussé avec perte, et que toute cette triste histoire courait déjà le pays.

La conclusion à tirer était que Modeste allait passer une affreuse journée, qu'il lui fallait une sauvegarde, un appui moral, et que M^'*^ Duranton, nièce de M. de Bussières, cousine du coupable, remplirait mieux que tout autre ce rôle tutélaire.

Toutefois, l'entreprise n'était pas facile, et Christian

avait failli y échouer ; car si, d'un côté, Francine était bien l'auxiliaire qu'il fallait, de l'autre, elle devait être moins disposée que personne à secourir sa rivale. Ensuite, à bien considérer la situation, si peu collet-monté que fût M^^° Duranton, cette démarche de la part d'une jeune fdle n'était pas des plus convenables ; plus d'une indulgente douairière l'eût même trouvée déplacée, bien que l'incontestable honorabilité de la famille Francœur l'atténuât quelque peu.

Eh bien, le jeune blessé y avait déployé une éloquence si touchante, si persuasive, que tous ces graves obstacles, nés de l'amour-propre et de l'étiquette, il les avait terrassés. Francine, vaincue dans sa résistance, avait eu raison, à son tour, de celle du colonel; et voilà pourquoi tous deux, le père et la fille, messagers de conciliation et d'espoir, venaient de tomber, comme du ciel, en pleine église de Ghamblay.

Le service divin se termina sans autre incident.

Quand le curé fut rentré dans la sacristie, Claude alla le remercier chaleureusement du généreux appui qu'il en avait reçu.

— Allez, chère enfant, dit le pasteur en effleurant de ses lèvres le front courbé de Modeste, allez et prenez courage... Tout n'est pas perdu... Voilà même qui est d'un bon présage, ajouta-t-il en désignant M. Duranton, lequel venait, à son tour, serrer la main du curé.

— Je suis le messager de consolation et de paix, dit le colonel.

Puis il souleva jusqu'à ses lèvres la petite main tremblante de Modeste, et la baisant courtoisement :

— Ma chère demoiselle, reprit-il, veuillez me compter parmi vos serviteurs les plus dévoués.

Restait Francine, qui, la messe finie, s'était agenouillée un instant sur les marches du maitre autel,

sans doute pour demander à Dieu le courage et Tabncgation.

La peur et la reconnaissance, la honte et la joie se disputaient le cœur de Modeste; elle comprenait que W^^ Duranton accomplissait là un grand acte de commisération et de générosité. Aussi n'osait-elle ni faire un pas vers elle, ni lever les yeux.

Mais Francine n'était pas d'une nature à faire les choses à demi ; elle embrassa cordialement sa rivale et glissa son bras sous le sien.

— Que vous êtes bonne et miséricordieuse î s'écria Modeste touchée jusqu'aux larmes.

— Hélas ! pensa Francine, elle ne sait pas à quel point elle dit vrai!

Les deux jeunes filles marchaient en avant ; puis venait M. Duranton donnant le bras à Marguerite ; puis Guillaume et Claude.

Cette fois, tous les chapeaux se soulevèrent sur le passage de ce dernier. Quelques mains calleuses se tendirent vers lui, il se laissa serrer la main sans rancune.

La vieille dévote, que Gervaise avait mise hors de combat, salua Modeste jusqu'à terre, et la femme à la layette se courbait humblement pour baiser le bas de sa robe, lorsque Claude la releva d'un bras vigoureux :

— Ni injures, ni génuflexions, dit-il, nous ne voulons pas plus des unes que des autres.

Quelques voix, franchement émues, criaient de concert : « Bonjour, Modeste I Ça va bien, Modeste? au revoir, Modeste !...)>Et celle-ci répondait aux uns et aux autres avec une bienveillance pleine d'humilité.

Claude n'était pas sans inquiétude sur les conséquences que pourrait avoir, non pour lui, mais pour Christian, la regrettable blessure qu'il lui avait faite. Mais le colonel Je rassura complètement.

— Ce n'est rien, disait-il ; j'en ai reçu de plus graves sur les champs de bataille, et je ne m'en porte pas plus mal... Quant aux suites morales, il est clair que ce n'est pas fait pour adoucir le père du jeune homme ; les grains de plomb, ainsi offerts, sont de trop dans une corbeille : il vaut mieux des perles... Pourtant, vous savez, mon cousin est un original, tout par soubresauts, par saccades... Laissons-le digérer sa mauvaise humeur... il ne faut qu'un moment... or, vous pouvez compter sur moi, non-seulement pour en profiter, mais pour le faire naître.

Francine, de son côté, consolait Modeste.

— 11 vous aime, disait -elle, et c'est l'essentiel ; il ne l'êve que de vous, il ne parle que de vous ; vous êtes plus présente à sa pensée que ceux-là mêmes à qui il parle ; car, hier encore, il m'appelait « Modeste » par inadvertance... Yous êtes jeunes tous deux; si le présent est cruel, vous aurez au moins le bonheur en perspective... tandis que tant d'autres!...

Après avoir traversé ainsi tout le village, et donné ce témoignage public d'estime aux habitants de 14 f<^me, M. Duranton et sa fille remontèrent dans lem^ voitu» \ qui les suivait au pas, et reprirent le chemin- de Saint- Martin des Bois.

LE ROMAN D'UxNE PAYSANNE 375

Nous avons dit que M. et M^^° Duranton s'étaient installés au château.

Ils allaient, tour à tour, faire leur quart auprès de (Christian, lequel boudait son père, et, presque guéri, prolongeait à plaisir sa séquestration.

De deux jours Tun, Francine se faisait conduire à la ferme, d'où elle revenait chargée de nouvelles, en échange de celles qu'elle y avait laissées.

Une\orte de conspiration du silence et de la tristesse s'4ri&'»^i'i^r'isée autour de M. de Bussières. On ne lui reprochait i'^en ouvertement, mais le reproche était dans tout, dans le geste, dans le regard, dans Tindifférence polie qu'on lui témoignait : sa nièce l'embrassait bien encore le matin et le soir, mais du bout des lèvres, comme on s'acquitte d'une corvée ; lorsque le baron voulait la retenir dans ses bras, elle se dégageait prestement et prenait la fuite.

— Est-ce que je serais devenu lépreux sans le savoir? se demandait le vieux gentilhomme.

Aux repas, plus de douce gaieté, plus d'aimables causeries, ces condiments d'une bonne digestion. S'il arrivait au baron de vouloir dérouiller les langues et d'en-

tamer une question quelconque, le colonel le prenait tout de suite de très-haut, se faisant quand même de l'avis contraire, niant l'évidence, soutenant que le blanc était noir, le noir blanc, puis jetant sa serviette, aussitôt le café pris et s'en allant, au fond du parc, fumer son cigare tout seul.

— Voyons, ma Francinette, demandait alors le pauvre baron, est-ce que je n'avais pas raison? Je ne sais quelle mouche a piqué ton père.

— Mon oncle, ces questions ne sont pas de ma compétence.

— Mais cela crève les yeux... il ne peut pas y avoir deux façons de voir.

— Si j'avais à me prononcer pour quelqu'un, ce serait naturellement pour mon père.

— Alors, toi aussi, tu me donnes tort?

— Peut-être bien.

De telle façon que, après s'être demandé s'il avait la lèpre, M. de Bussières finissait par craindre que sa raison ne déménageât.

Priait-il sa nièce de se mettre au piano, et de lui chanter quelque chose, celle-ci répondait :

— De la musique, mon oncle ? Vous n'y pensez pas I Que mon cousin se désole, il faut bien Je supporter, puisque je ne puis l'empêcher ; mais insulter à sa souffrance, chanter en bas, quand un pleure là-haut : jamais de la vie !

Et elle s'en allait, comme venait de le faire son père.

Le baron se résignait alors à faire sa sieste sans accompagnement; mais son sommeil était lourd, embarrassé, peuplé de cauchemars, et, au réveil, il en éprouvait plus de mal que de bien.

Mariette elle-même lui faisait froide mine et lui rendait la vie dure : non pas qu'elle s'intéressât le moina

du monde à Modeste et à Christian, mais parce que la présence au château de ses anciens maîtres menaçait son influence, paralysait ses manœuvres, et que toute conclusion lui semblait bonne qui les ferait retourner chez eux.

— Mariez-les donc de bonne volonté, ces pauvres enfants,lui cornait-elle aux oreilles du matin au soir; sans cela, vous courez le risque qu'ils se marieront malgré vous, et alors vous serez bien avancé î

Au point de vue du baron, il y avait du vrai dans cette perspective, car on ne l'eut jamais persuadé que Christian, fùt-il majeur et voulùt-il enfreindre la volonté paternelle, Claude refuserait obstinément de Tacceptrr pour gendre, dans de pareilles conditions.

M. de Bussières se débattait donc comme le diable dans un bénitier ; il voulait céder, puis ne voulait plus, lorsqu'une circonstance, en apparence insignifiante, vint le décider à la clémence... mais toujours aux mêmes tonditions jésuitiques, stipulées naguère, d'une séparalion préalable de deux années.

Cette circonstance la voici :

Un matin que le docteur descendait de chez Christian, il rencontra dans le vestibule M. de Bussières, lequel, depuis qu il était en chartre privée, recherchait volontiers l'occasion d'échanger quelques paroles avec une figure humaine.

— Eh bien, et mon fils ? demanda-t-il.

— La plaie se cicatrise, monsieur le baron ; encore quelques jours, et il n'y paraîtra plus... mais je n'en dirai pas autant de vous... Avancez donc un peu le bras que je voie celai... Hum! la peau est sèche, le pouls est fréquent... Et la langue ? Hum ! la langue est chargée... Souffrez-vous quelque part ?

— Non, pas positivement.

— Eh bien, je vous trouve changé, maigri... Il faut faire attention à cela.

— A quoi, docteur ?

— Dame ! je ne sais pas... à moins que ce ne soit le résultat de tous ces ennuis... Vous vous affectez peutêtre trop... Allons, morbleu, un peu de philosophie ! Il faut bien que les jeunes gens jettent leur gourme; et \ nous-mêmes... Otez-vous cela de l'esprit, monsieur le baron; sinon je vous préviens que vous en ferez une maladie... et ces maladies noires, voyez-vous, c'est mille fois plus dangereux que les autres.

— Et que dois-je faire, docteur? demanda piteusement M. de Bussières.

— Mens sana in cor pore sanOj reprit le docteur : riez, prenez des distractions, voyez le monde, montez à cheval...

— Il en parle bien à son aise, pensa le baron ; monter à cheval, c'est facile, mais le reste...

Toute la journée qui suivit, il la passa à s'arrêter devant toutes les glaces, y cherchant — et y trouvant, cela va sans dire, — la confirmation des symptômes signalés par le docteur.

Ce dernier était-il de bonne foi, ou bien s'agissait-il d'une innocente supercherie, inventée par Francine, et à laquelle Hippocrate s'était bénévolement associé ? Ce point n'a jamais été éclairci. Toujours est-il que M. de Bussières ne maigrissait pas ; au contraire.

Mais l'essentiel était qu'il le crût.

Le lendemain, au déjeuner, après s'être senti, toute la nuit, diminuer à vue d'œil, son parti était pris.

Considérant que, après tout, on se marie pour soimême et non pour les autres — que, si leur union tournait mal, ce seraient surtout les conjoints qui auraient à en souffrir : — A^u que, l'espèce humaine étant gêné-

ralernent aveugle, cest une tentative inutile que de vou- I loir l'opérer de la cataracte ; — vu que, Tamour étant arrivé à l'état de fièvre chaude, le plus sur moyen de I guérir promptement le malade, similia similibus, est de I lui accorder l'objet de ses vœux ; — considérant que, lorsque les colonels sont hargneux et les nièces acariâtres, ils ne contribuent que fort peu à embellir l'existence de leurs cousins et de leurs oncles. . . par ces motifs, M. de Bussières déclara donc que, de lui-même, dégagé de toute influence étrangère, mais prodigieusement agacé par les obsessions muettes auxquelles il servait de cible, malade de corps et faible d'esprit, il autorisait Charles-Pierre-André-Christian, baron de Bussières et aultres lieux à commettre toutes les folies qui lui passeraient par la tète, y compris celle d'épouser M^'*" Francœur, vulgairement appelée Modeste, lequel nom était admirablement approprié à sa conduite et à son intéressante position.

Cette harangue terminée, le baron but un grand verre d'eau et constata avec plaisir, dans un petit miroir de poche qu'il portait sur lui, que son embonpoint revenait déjà.

Le consentement n'était pas formulé dans un style flatteur; mais, selon l'usage, cette fois encore, ce fut la musique qui fit avaler la prose.

Francine paya d'un seul coup à son oncle, arrérages compris, tous les baisers qu'elle lui devait.

Le colonel lui donna une de ces agréables et sérieuses poignées de main qui déboitent l'épaule.

Christian se trouva soudain la force de descendre, et vint mêler sa joie chaleureuse au contentement général.

— Pourvu que je n'engraisse pas trop mainten.ant, pensa le baron.

Mais cela n'était pas à craindre, car un grand déboire l'attendait au sortir de table.

Ce déboire lui apparut sous la forme d'un dragon à crinière flottante, que Mariette faisait se rafraîchir dans l'office.

— Eh bien, mademoiselle, qu'est-ce que cela? demanda le vieux gentilhomme, devenu tout à coup plus garance que le pantalon du troupier.

— C'est le grand Jacques, monsieur le baron, répondit l'audacieuse ; c'est mon frère que vous avez eu la bonté de racheter du service, et qui n'a pas voulu retourner au pays sans venir vous dire qu'il vous porterait toujours dans son cœur.

— Une jolie habitation que j'aurai là! pensa M. de Bussières.

— Ok! ui^ tujiirs, confirma le dragon en étalant sa main sur le plastron de sa veste.

— Je vous avais dit que c'était inutile... mais quel est ce jargon qu'il parle ?

— Il a été élevé chez une tante, à Sarreguemines.

— Quelle famille nomade!... la mère au Petit-Quevilly, la sœur à Nanterre, le frère dans la Moselle...

— Les pauvres gens vont vivre où ils peuvent.

— Je croyais qu'il venait seulement de tomber au sort; alors comment se fait-il...

— [fij mais je afrai déchà été ingorporé,

— Pardi! le remplaçant ne s'est pas trouvé tout seul; il a fallu le chercher... pendant ce temps, mon pauvre frère a dû rejoindre le régiment pour lequel il avait été désigné.

— Ui, pur leguel je afrai été tésigné.

M. de Bussières n'était pas content ; sa raison lui criait de douter ; sa faiblesse lui disait de croire.

— C'est bien, reprit-il; maintenant que vous m'avez

témoigné votre reconnaissance, je ne vous retiens plus.

— Mais, moi, je le retiens, s'écria Mariette. Puis, se mettant tout à coup à pleurer :

— Si c'est là le bon accueil qu'on fait ici à ma famille... exténuez-vous donc à travailler pour des maîtres qui ne tiennent pas tant seulement compte du mal que vous vous donnez!.. Pour une pauvre petite fois que mon frère vient me voir,je ne pourrais pas le garder pendant vingt-quatre heures! Ah! mais nous verrons... Je m'en irais plutôt moi-même !... Si c'est la nourriture qui vous gène, je la payerai de ma poche.

Au lieu d'exaspérer le baron, cette sortie le rasséréna complètement ; il pensa que l'innocence seule pouvait avoir un pareil aplomb.

— Ce que vous dites là est insensé, Mariette, reprit-il ; vous savez bien que c'est, ici, la maison du bon Dieu, et que l'appétit de chacun peut s'y satisfaire... Va pour vingt-quatre heures ; on lui préparera une chambre audessus des écuries, à côté de celle du cocher.

En ce moment, le colonel Duranton traversait la cour ; il s'arrêta devant la fenêtre ouverte de l'office, et regarda le militaire entre les deux yeux.

Celui-ci s'était levé comme sous l'impulsion d'un ressort, et, les talons sur la même ligne, le petit doigt sur la couture du charivari, il portait militairement au front le revers de la main droite.

— Diable! pensa le baron, pour un conscrit il a déjà du métier.

— Ici, à l'ordre, cavalier ! dit le colonel d'une voix brève.

Le militaire sortit de l'office, et, docile comme un mouton, quoique raide comme un piquet, il vint se placer devant M. Duranton dans la même attitude que dessus.

— Tu t'appelles Schmuch.

— Ui, mon commandant.

— Tu es du ¥ dragons, 3^ escadron.

— Ui^ mon commandant.

— Tu es en congé renouvelable.

— Ui, mon commandant.

— Cette fille est ta sœur? demanda M. Duranton en désignant Mariette.

— Ui^ mon commandant... C'est-à-dire non, se reprit Schmuch en voyant que le colonel fronçait ses sourcils.

— Oii Fas-tu connue ?

— A Nanterre, mon commandant, quand le réchiment était à ^dimi-Chermatn.

— Très-bien...maintenant, parle flanc gauche, file ton nœud et plus vite que cela ! Tiens, voilà pour boire à la santé de ton ancien commandant, ajouta le colonel en tirant un louis de sa poche.

— Comment! tu le récompenses? s'écria le baron furieux . ^

— Mais il me semble qu'il nous a rendu là, sans le savoir, un fameux service.

Le dragon ne se le fît pas répéter; il alla chercher son casque, et sans se donner le temps d'agrafer le ceinturon de son sabre, sans même daigner jeter un dernier adieu à l'Ariane qu'il abandonnait, il prit la clef des champs.

Mariette restait là, intrépidement, les poings sur les hanches.

— Eh bien, après? demanda-t-elle.

M. de Bussières voulait parler, mais il étouffait ; ses yeux sortaient de leur orbite : il tournait à l'apoplexie.

— Viens, lui dit M. Duranton en Fentrainant, cette malheureuse est au-dessous de ta colère ; je ne souffrirai

même pa» que tu lui adresses un reproche... Seulenieiil, ([u'elle s'en aille; je vais de ce pas, à Chamblay, remplir la missiuu duiit tu mas chargé... Si elle s'avise d'être encore ici à mon retour.... Vous m'avez entendu, Mariette ?

Mariette haussa les épaules et ne répondit pas.

Cette ferme de ChamWay, dont nous avons connu les habitants si heureux et si gais, M. et M"^ Duranton — car Francine avait voulu accompagner son père — la trouvèrent enveloppée d'un suaire de désolation.

Les choses extérieures et inanimées oui beau rester les mômes, elles s'imprègnent en quelcpie sorte, selon les circonstances, d'un caractère difl'érent.

C'étaient toujours les mêmes allées et venues de laboureurs et de journaliers, mais, comme dans les Templiers de Raynouard, (( les chants avaient cessé.» La douleur de Claude était trop comprise et trop respectée pour que tout le monde n'en prît pas sa part, ne fût-ce qu'en apparence.

Francœur était un homme juste et droit, mais assez Normand toutefois pour flairer les pièges auxquels on voulait le prendre. Aussi fut- il moins enthousiasmé,

qu'on pourrait le croire, de la générosité de M. de Bussières.

Deux années de séparation, de nouvelles relations, d'autres habitudes, l'éblouissement parisien, l'exemple qui entraine, le mirage qui attire, tout cela devait, selon lui, bien vite étouffer le souvenir de Modeste dans le cœur du jeune baron.

— J'y ai pensé comme vous, cher monsieur I>ancœur, reprit le colonel, et je m'associe à vos craintes. Paris ne vaut rien pour les jeunes gens livrés à euxmêmes et que n'y attire pas le besoin de se faire une carrière. Mais, en qualité de tuteur, j'ai ma voix au chapitre, et je vote pour l'Algérie.

— Oui, la séparation décidée, cela vaudrait mieux... mais qu'y ferait Christian? demanda Claude; et puis le climat...

— Le climat est excellent, meilleur sous tous les rapports que celui de Paris. Quant à ce qu'il y ferait, j'ai là un chef de corps, de mes amis, qui me rendra certainement le service de le prendre pour secrétaire. Quelques mois de discipline militaire ne lui feront pas de mal. C'est à la fois hygiénique et réfrigérant.

— Mais M. de Bussières voudra-t-il?

— M. de Bussières commencera par ne pas vouloir : c'est dans l'ordre ; puis, nous le ferons peu à peu changer d'avis, ce qui est encore dans l'ordre.

— C'est égal, c'est bien long, deux ans, reprit Claude ; et quand je songe que dïci-là ma pauvre Modeste...

• — L'enfant aura provisoirement deux mères, sans compter M™^ Francœur, interrompit le colonel en fai- 1 sant allusion à sa fille ; il sera tour à tour choyé ici et à Bretteville. Cette communauté de soins témoignera qu'il est de la famille.

— Que vous êtes bon I dit le fermier en serrant la main de M. Duranton.

— Quant aux deux années d'épreuve, reprit ce dernier, ce serait bien le diable si nous n'obtenions pas une commutation de peine. Rapportez-vous-en, pour cela, à Francine : elle a déjà beaucoup fait ; elle fera plus encore. C'est vraiment un cœur d'or, ajouta le père attendri en regardant sa fille qui causait avec Modeste, à quelques pas de là.

— Oui, un cœur d'or, répéta Claude en soupirant... et un corps sans tache-.

— Ne parlons pas de cela, mon brave Francœur; la tache est de celles qui s'effacent; nous sommes en général trop portés à accuser les femmes. Que de jeunes filles innocentes, et tout étonnées d'avoir été coupables, qui succombent à nos attaques '...Votre enfant n'est qu'à plaindre ; Christian est à blâmer; il mérite une leçon sévère ; ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'elle s'applique à l'un comme à l'autre... Mais voyez donc quelle douce influence ma fille exerce déjà sur la vôtre ! Je viens de voir sourire M^^^ Modeste, et ses fraîches couleurs reviennent à vue d'œil.

En effet, Modeste, tout à l'heure si pâle, si défaite, semblait puiser l'espérance et la vie aux lèvres de Francine.

A quels sentiments de bonté presque surnaturelle et de délicatesse excessive, M^^^ Duranton faisait-elle appel pour consoler ainsi une rivale à la fois si triomphante et si abaissée? Où trouvait-elle de tendre paroles, à l'adresse de celle qui lui enlevait à jamais le cœur convoité par elle-même? Comment l'orgueil blessé, l'amour méconnu, la douleur secrète ne se trahissaient-ils pas?

Elle avait le respect d'elle-même : là était tout le secret de sa force.

— Tenez dîner dimanche à Bretteville, continua

M. Duraiitori... Christian est maintenant en état de supporter la voiture, il y sera; vous vous verrez, vous

vous entendrez

Et comme Claude semblait hésiter :

— Voyons, reprit le colonel, après ce qui s'est passé, est-ce que vous allez lui garder rancune? il vous avait pris l'honneur : il vous le rend ; tandis que, si vous lui aviez pris la vie...

— Ce n'est pas la même chose : je mets l'un audessus de l'autre.

— Soit. Mais, comme il faudra bien que vous lui pardonniez un jour, autant le faire tout de suite... Entre nous soit dit, vous ne trouveriez pas beaucoup déjeunes gens dans sa position, riches, indépendants, pouvant disposer d'eux-mêmes, sinon de droit, du moins de fait, qui, en pareille circonstance, consentiraient à s'expatrier pendant deux ans, je mets le maximum^ pour conquérir la femme de leur choix... il faut un certain courage, allez, une volonté ferme de tenir ses serments

Eh bien, cela mérite quelque chose...

— Dites-lui...

— Non, cela ne suffît'-pas. .. je ne lui dirai rien ; moi le colonel Duranton, moi le tuteur de Christian, moi qui fais de l'honneur un aussi grand cas que vous-même, je déclare, sur ma conscience, que vous devez à votre gendre futur un adieu cordial et une poignée de main.

— J'irai, dit Claude en se faisant violence.

— A la bonne heure I... Amenez-nous aussi M. Guillaume, l'instituteur de Chamblay... Christian en parle souvent; il sera content de le voir.

Gervaise était naturellement initiée à tous les secrets ; elle avait vu arriver M. Duranton et sa fille ; elle était accourue ; elle voulait tout savoir, c'est bien naturel.

— Ah! ça, et moi donc, M. le colonel, dit-elle, lorsqu'elle eut apprit que Claude et Guillaume iraient, le dimanche suivant, faire leurs adieux à Christian. — Ah ! ça, et moi donc? est-ce que vous croyez bonnement que j'vas laisser partir comme ça mon nourrisson^ sans lui bailler des embrassades que ses joues en deviendront chaudes comme de la braise?...

— Rien ne vous empêchera de venir aussi, ma brave femme, dit le colonel.

— Ça te servira, glissa la paysanne à l'oreille de Modeste ; si tu as queuque chose à lui faire dire ou à lui donner, les femmes s'y entendent mieux que les hommes.

Le premier visage que rencontra le colonel, à son retour à Bussières, fut celui de M"® Mariette, allant, venant, trottinant à ses petites affaires, avec le calme d'une personne qui se sent bien chez elle, et ne songe nullement à déménager.

Ce modèle des filles cle confiance lui jeta, en passant, un regard narquois où perçait le triomphe.

— Un instant, Benoît, dit M. Duranton à son cocher, ne remise pas la voiture ; il se peut que nous retournions, ce soir, à Bretteville.

M. de Bussières arpentait le salon de long en large, se caressant la barbe et se frottant les mains.

Il n'avait pas de grandes raisons pour cela ; mais ne suffit-il pas de se croire heureux, pour qu'on le soit réellement?

— Ah! ça, mon cousin, demanda le colonel, cette vipère est donc toujours là ?

— De quelle vipère veux-tu parler? reprit le baron, un peu embarrassé.

— De Mariette.

— L'expression est un peu violente... Oui, elle m'a donné des explications. v

— Je ne serais pas fâché de savoir lesquelles, par exemple.

— Le dragon s'appelle bien Schmuch, tandis que Mariette s'appelle Lemoine.

— Et après?

— Après..., la mère est une veuve remariée ; ils sont de deux lits : c'est bien simple.

— C'est bien simple, en effet, surtout de ta part, reprit M. Duranton; et tu crois cela, toi?

— Pourquoi non? qu'est-ce que cela a d'extraordinaire ?

— Cela a d'extraordinaire que... Mais, au fait, je suis bien bon de m'évertuer à t'ouvrir les yeux ; tu es incorrigible... arrange-toi comme tu l'entendras.

— C'est bien ce que je compte faire.

— Voilà Christian guéri, reprit le colonel ; nous retournons à Bretteville.

— A ton aise, cousin... A propos, comment les choses se sont-elles passées là-bas, à Chamblay?... M. le fermier doit être satisfait; il aura pris ses grands airs de triomphateur.

— Mais, pas trop.

— Il refuse ?

— Il accepte, parce qu'il ne peut faire autrement...

— C'est bien aimable à lui.

— Maintenant, autre chose : Christian a été élevé au grand air des champs ; il a des habitudes saines et laborieuses ; il est rangé et de bonnes mœurs...

— Oui, de bonnes mœurs surtout, parlons-en!...

— N'en parlons pas, mon cousin, dit le colonel, car je pourrais établir des comparaisons qui ne seraient pas à l'avantage de tout le monde.

— Qu'est-ce à dire? demanda le baron.

— Rien! je répète que, sauf une faute qu'il a commise, ton fds est un garçon de bonnes mœurs... Eh bien! je te demande si tu tiens essentiellement à en faire un mauvais sujet?

— Voilà une singulière question.

— C'est que, si j'en juge par les projets que tu as sur lui, ça en a tout à fait Tair.

— Pourrais-tu l'expliquer un peu plus clairement?

— Volontiers! Paris est une ville dangereuse pour la jeunesse ; Christian n'a aucune expérience de la vie qu'on y mène ; il tombera bien vite dans quelque pLége, cl Dieu sait ce qui en arrivera.

Le baron se sentit deviné.

— Est-ce M. de Francœur-Chamblay qui t'a fait ces observations? demanda-t-il avec ironie.

Le colonel comprit qu'il suffirait que Claude y eût seulement une part pour qu'elles fussent mal venues.

— Non, répondit-il, ces observations viennent de moi, de moi seul ; elles me sont inspirées par l'intérêt que je porte à Christian, et par la part de responsabilité que m'a léguée M™'' de Bussières; si la mère de Christian vivait encore, elle serait certainement de mon avis.

A moins de dire tout net : « Je veux que mon fils s'étourdisse dans d'indignes amours et abandonne Modeste, » le baron ne pouvait pas insister.

— Et oi^i voudrais-tu que nous l'envoyions ? demanda-t-il.

— Mon Dieu ! où cela te conviendrait, pourvu que ce ne fût pas à Paris... J'avais pensé à l'Algérie...

— Il y a des Mauresques, sans compter les Françaises... on m'a même affirmé que certaines Bédouines ne sont pas trop mal.

— Parbleu!... à moins de le mettre dans un couvent,

L'essentiel est que nous prévenions le danger dans la mesure raisonnable... J'ai conservé là-bas des amis qui lui feraient une existence régulière et occupée.

— Eh bien, nous reparlerons de cela, dit M. de Bussières, pensant qu'une concession en valait une autre, et charmé de voir que le colonel n'insistait plus sur la généalogie de Mariette, quelque peu scabreuse.

Les deux cousins se quittèrent assez froidement, mais sans rupture ouverte.

Pendant cette conversation, Christian et Francine causaient dans le jardin.

Celle-ci fit semblant de n'avoir rien deviné, de ne rien savoir, et embrassa son oncle comme de coutume.

Au moment où les Duranton montaient en voiture, Mariette eut le front de venir à eux.

— Monsieur et mademoiselle, un bon voyagé je vous souhaite, dit-elle avec un sourire doublé d'insolence.

Le colonel avait pris les rênes; pour toute réponse, il lui allongea un grand coup de fouet.

XXT

Le jour fixé pour l'entrevue de Bretteville arriva comme ils arrivent tous, à leur heure, les uns trop lentement, les autres trop vite, selon qu'on les espère ou qu'on les redoute.

La carriole était attelée.

Exacts au rendez-vous donné, Gervaise et son fils attendaient dans la salle, en compagnie de Marguerite et de Modeste qui rentraient des vêpres.

Celle-ci tenait à la main un petit paroissien, élégant et coquet, sur lequel son nom était gravé.

— Dame Marguerite, demanda Guillaume, n'avezvous rien à faire dire à Christian?

— Oh ! que oui, mon garçon ! répondit la fermière ; si je soulageais mon cœur de tout ce qu'il y a dedans, j'en aurais pour longtemps... Tu lui diras que je l'aime toujours comme mon enfant, et que nous prierons, chaque jour, le hon Dieu pour lui.

— Si vous avez quelque chose, une croix bénite, une amulette, un souvenir à lui envoyer, reprit Guillaume en s'adressant toujours à M™^ Francœur, mais en regardant Modeste, je suis sur que cela lui ferait plaisir, et j^ m'en chargerais volontiers.

3'n LÉ ROMAN D'UNE PAYSANNE

— C'est une bonne idée, répondit Marguerite; attends, | je vais quérir là-haut ce que tu demandes.

La fermière sortie :

— C'est surtout pour vous ce que j'en disais, mademoiselle Modeste, ajouta le jeune homme ; disposez de j moi.

Modeste allait lui tendre, àdestinati on de l'exilé, le livre d'heures qu'elle tenait à la main, lorsqu'une petite toux sèche, partie du coin où Gervaise s'était assise, l'arrêta soudain.

— Merci, Guillaume, dit-elle ; ce que maman lui donne suffira... et, quant à mes adieux, mon père s'est chargé de les lui transmettre.

Et elle sortit un instant, suivie de Gervaise.

— Tu allais faire là un beau coup, ma mignonne, dit la paysanne. Le pauvre garçon n'a-t-il pas déjà un assez grand crève-cœur de t' aimer à en perdre l'entendement, sans que tu le fasses encore porteur de tes tendresses à J'adresse d'un autre?

— C'est vrai, ma bonne Gervaise, je n'y pensais pas. Claude venait de donner le signal du départ.

— Allons, ajouta Gervaise, baille-moi vite cela — et elle s'emparait du petit livre — il y aura bien sûr une réponse ; je te la rapporterai.

En moins d'une heure, le fermier, Gervaise et son fils arrivaient à Brette ville.

Sous l'avenue des marronniers qui précède ]8i villa, ils virent venir à leur rencontre un jeune homme, pâle et faible encore, appuyé d'un côté sur une canne, et, de l'autre, au bras de M. Duranton.

C'était Christian.

Des larmes roulèrent dans les yeux du fermier ; son cœur se fondit... Il passa les guides à Guillaume, des-

cendit de voiture, et courut plutôt qu'il ne marcha audevant du jeune baron.

Celui-ci, de son côté, avait hâté le pas autant que ses forces le lui permettaient.

Claude ouvrit ses bras, dans lesquels se jeta Christian. Pendant une minute, le fds coupable et le père irrité oublièrent, l'un sa faute, Fautre sa colère.

Puis vint le tour de Gervaise; puis celui de Guillaume, qui se contenta de serrer la main de son frère de lait.

La route à parcourir s'acheva à pied ; seulement, ce n'était plus le colonel qui soutenait le blessé, c'était maître Claude.

Toujours souriante et gracieuse, Francine reçut ses visiteurs au seuil de l'habitation.

En attendant le dîner, le fermier et Christian furent laissés seul à seul dans le salon, pendant que les autres convives s'éparpillaient dans le parc.

Jusque-là, ils ne s'étaient encore rien dit, mais l'émotion avait parlé pour eux.

— Mon père ! dit Christian en se jetant à genoux. Claude ne faisait rien à demi; du moment qu'il^ar-

donnait, c'était largement, sans rancune, sans arrièrepensée ; et voilà pourquoi il avait tant hésité à accepter cette entrevue.

— Christian, dit-il en relevant le jeune homme, n'oublions pas le passé, mais n'en parlons plus... L'avenir seul doit nous occuper ; or, je ne te cache pas que l'avenir m'inquiète...

— Mon père, je vous proteste...

— Tu es bien jeune, mon ami, pour comprendre l'importance de l'engagement qui te lie... le temps amènera la réflexion, et la réflexion les regrets...

— Jamais! s'écria le jeune homme.

— Si tu savais, reprit mélancoliquement le fermier,

394 LE ROMiVN D'UNE PAYSANNE

si tu savais tous les démentis que ce mot reçoit!... Je ne doute, en ce moment, ni de ta sincérité, ni de toi... Aujonrd'liui que tu es encore sous Tinfluence du premier amour, le devoir te paraît facile... plus tard, tu hésiteras peut-être devant son accomplissement.

— Jamais ! jamais ! répéta énergiquement Christian. Croyez-vous donc que je m'éloigne volontairement de tout ce que j'aime au monde?... Dites un mot, et je reste, et je répare sur l'heure la faute que j'ai commise! Si je m'exile, ce n'est pas uniquement parce que M. de Bussières l'exige : c'est parce qu'on m'affirme que vous l'exigez aussi. ri|

— C'est-à-dire que je m'incline devant l'autorité paternelle, et que je n'admets pas que tu puisses l'enfreindre.

— Mais, vous aussi, vous êtes mon père, et môme à ,| plus juste titre... Oh! je vous en supplie! revenez sur cette cruelle détermination! ^ -*

— Impossible, mon cher Christian; j'en souffre autant que toi-même : c'est assez te dire que la délicatesse, que l'honneur commandent, et que je n'ai pas le choix.

— Que de temps perdu pour le bonheur! Je suis trop jeune, dit-on : mais, est-ce donc un défaut? Je ne vois pas assez clair dans mon cœur : mais qui donc y peut lire mieux que moi? Et, en admettant l'impossible,, c'est-à-dire que l'absence me fasse méconnaître, oublier Modeste, ou qu'elle atténue seulement ma tendresse pour elle, est-il donc sage et louable de m'exposer à devenir déloyal et traître, alors que je n'aurais qu'à vivre ici, sous une loi bénie, à l'abri de toutes les embûches que l'on me signale, mais dont je-njai cependant pas peur, car je me sens plus fort qu'elles?

— H le faut ! dit Claude.

C'était tout ce qu'il trouvait à répondre.

Une pensée préoccupait le fermier; elle montait à ses lèvres, et ne savait comment en sortir.

— Et ta blessure, cher enfant? demanda- t-il enfin, en pressant les mains du jeune homme.

— Ohl père, ce n'était rien... une égratignure...

— Tu dis cela pour atténuer mqs remords... Veux-tu me la faire voir? ""y

— Mais, père, je t'assure... '^

— Ce sera mon expiation, reprit le fermier; nous aurons chacun la nôtre.

Et, déjà, il dénouait délicatement les cordons qui retenaient la manche du blesse.

Christian voulut s'y opposer, mais il pensa que, dans l'imagination de Claude, ce serait grossir encore la réalitôw Celui-ci put donc mettre à nu la plaie, et la baisa pieusement. .^, y. ****

— Ah! dit-il, quelle terrible inspiratrice que la colère î la cicatrice restei%.

— Bah! est ce qu'on se regarde jamais à l'épaule!

— Tu souffres?

— Non... j'en souffre là, ajouta le jeune homme en mettant la main sur son cœur, car elle me rappelle mon indignité....

— Silence! reprit le fermier en appuyant une main sur les lèvres de Christian ; ma femme t'a envoyé sa bénédiction.

Le dîner ne fut pas bien gai, car il précédait la séparation, et chacun avait sa part de soucis.

Au moment où l'on se levait de table, Gervaise trouva le moyen de glisser au jeune baron le livre dont Modeste l'avait chargée.

— Une réponse? demanda la paysanne.

— La voici, répondit Christian, comme Rosine à Figaro.

Et il lui confia une petite boîte, préparée d'avance. !

Vers neuf heures, on se sépara. Claude et Gervaise | retournèrent à Chamblay. I

Guillaume accompagna son frère de lait jusqu Saint-Martin.

Claude voulut déposer Gervaise à sa porte ; mais, celleci pensa bien que Modeste l'attendait avec impatience.

La petite boîte fut donc remise, le même soir, à son adresse.

Elle contenait une alliance, une petite montre, plus une lettre de quatre pages, que Modeste trouva trop courte, ce dont elle se dédommagea en la relisant toute la nuit.

«Prends courage, disait Christian en terminant; » quand tu te désoleras trop, pense au mal que ça peut » /m?" faire. Hélas! tu le verras, tu l'embrasseras, tu le )) connaîtras avant. moi! M. le curé de Chamblay, qui » est venu me voir l'autre jour, me disait que tout ce )) qui doit durer s'édifie lentement, que tout ce qui )) s'achète cher s'apprécie davantage... En ce cas, nous » devons nous attendre à beaucoup de bonheur pour » l'avenir... Tu es ma femme devant Dieu, et aussi )) devant les hommes, il y manque ce qu'exige la loi, » mais, en attendant, le cœur y est tout entier... Je » t'envoie une alliance... elle porte nos deux noms n'en » formant qu'un seul... Quelle que soit l'heure à laquelle » tu consulteras cette petite montre, tu pourras te dire : » Il pense à moi. »

On s'était arrêté à ceci : que M. de Bussières, le colonel et sa fille accompagneraient Christian jusqu'à Paris, où, avant de se séparer, ils passeraient quelques jours ensemble. Mais le baron avait compté sans sa goutte, et Francine elle-même, un peu souffrante, désira rester.

LE ROMAN D'UxXE PAYSANNE 397

M. Duraiiton, qui avait à demander quelques lettres de recommandation pour Alger au ministère de la guerre, fut seul du voyage. Les lettres obtenues, le jeune homme prit la direction de Marseille, et le colonel revint à Brette ville.

Peu désireux de retourner au château, où régnait Mariette, M. Duranton allait tout simplement se borner à écrire au baron le résultat du voyage, c'est-à-dire que Christian voguait vers l'Afrique, lorsqu'il apprit que la servante maîtresse avait demandé et obtenu quelques jours de congé, sous le prétexte d'aller soigner, à Quévilly, sa mère très-gravement malade.

— Je parierais ma tète que sa mère fait partie du 4° dragons, pensa le colonel ; mais je m'en lave les mains.

Et, comme plus rien n'y faisait obstacle, il partit pour Saint-Martin avec sa fille.

A part sa goutte, le vieux gentilhomme était encore très-indisposé d'une indigestion que, pour se distraire, il s'était procurée la veille. ■

Christian et Mariette — Mariette surtout — manquaient à ses habitudes. Il errait dans ce grand château, comme une âme en peine, bâillant d'une oreille à l'autre, et invoquant le sommeil qui ne venait pas.

Aussi le colonel et Francine furent-ils bien accueillis.

— Tu arrives à point, mon cousin, et toi aussi, Francinette, dit-il, car je crois que j'allais mourir pour me désennuyer.

— Le moyen est bon, mais trop radical, répondit le colonel.

— Mon oncle en avait un meilleur, fît observer Francine; il n'en a pas voulu.

— Oui, je sais, chère petite : celui de faire des heureux, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous, le sire de

Francœur ne me convient pas ; il me produit Teffet indi* geste de la bouillabaisse que j'ai eu la malencontreuse fantaisie de manger hier... Il faut que mon estomac s y fasse peu à peu ; nous verrons plus tard... dans deux ans. "Vous allez me rester pendant quelque temps, j'espère?

— C'est selon, mon cousin ; nous avons chacun nos répugnances, et pourvu que la mère de votre gouvernante continue à être malade...

— Colonel, le souhait n'est pas charitable..

— Je le reconnais, baron... Mais qu'a donc ma fille? s'écria tout à coup M. Duranton en se précipitant vers Francine, qui, la tête renversée sur le coussin d'un divan, perdait connaissance.

Elle avait que toute son énergie était épuisée par la lutte morale soutenue depuis deux mois ; elle avait qu'elle s'était crue forte, n'étant que courageuse, que la réaction s'opérait, et que la nature reprenait ses droits un instant bravés.

Ce n'était qu'une première atteinte, mais elle en présageait d'autres.

M. de Bussières était au désespoir. Il allait, il venait, il appelait, il remuait tout le monde et toutes choses.

— Comme cela vous anime tout de suite une maison! pensait l'égoïste; ce qui ne l'empêchait pas d'avoir pour sa nièce une tendresse très-vive. Je ne souffre plus, je me sens renaître... .««t.

11 voulait absolument que l'on transportât Francine dans la plus belle chambre ; déjà un domestique était à cheval pour aller à Bretteville chercher le médecin.

Les forces étant un peu revenues à sa fille, le colonel pensa, au contraire, qu'il fallait en profiter pour regagner la villa le plus vite possible. Si Francine couvait une vraie maladie, comme elle semblait le prévoir, elle serait encore mieux chez elle que partout ailleurs; sans

compter que le médecin serait là, sous la main, à toute heure du jour et de la nuit.

Si péremptoires que fussent ces raisons, M. de Bussières avait beaucoup de peine à s'y rendre.

— Ce n'était pas la peine de venir pour m'abandonner aussi vite, disait-il avec une ingénuité presque féroce; maintenant que je vous ai possédés pendant quelques heures, mon isolement va me paraître plus insupportable.

Cependant, il fallut céder, et les Duranton reprirent le chemin de Bretteville.

Le colonel avait bien fait d'emmener sa fille, car, la nuit suivante, une fièvre cérébrale s'était -déclarée. La pauvre Francine payait sa vaillance ; elle fut, pendant plusieurs semaines, entre la vie et la mort.

M. de Bussières allait chaque jour à Bretteville savoir des nouvelles de la malade. C'était un but de promenade, une manière de tuer le temps ; il faut toutefois ajouter qu'il était réellement affecté de la maladie de sa nièce, et que, à choisir, il aurait, sans nul doute, préféré une distraction moins lugubre.

Il avait écrit plusieurs fois à Mariette pour la rappe-

1er, mais la mère de cette fille pieuse souffrait toujours beaucoup ; selon toute apparence, elle ne devait même guérir qu'après l'expiration du congé de Schmuch.

La science a fait tant de progrès, qu'elle est arrivée à prédire le retour à la santé à date fixe comme les éclipses.

Il n'en était cependant pas ainsi pour la guérison de Francine, bien lente à venir, car, si le résultat était physique, l'origine du mal était dans l'esprit.

La tristesse régnait partout : au château, à la ferme, à la villa : nous pourrions ajouter à l'école, où le fils de Gervaise en avait sa part... Tout cela, parce que, la nuit de son retour à Chamblay, Guillaume avait heurté, dans le taillis, le cheval de Christian, que le cheval avait henni, que, de ricochet en ricochet, les chiens de la ferme s'en étaient émus, que le berger Rustaud avait mis le nez à la fenêtre de l'étable, et que le jeune baron avait dû se réfugier chez Modeste.... ce qui ne serait jamais peut-être arrivé sans cette circonstance.

Ah! si Guillaume avait pu se douter qu'il était, en quelque sorte, la cause de tout ce qui arrivait!

Quant à Modeste, son état n'était plus un mystère, et les sourdes rumeurs, les insultes plus ou moins directes de recommencer; car, pour les habitants de Chamblay, le fait brutal était que Christian avait disparu, mais nul ne savait dans quelles conditions de retour.

La pauvre enfant n'osait plus se montrer. Un jour, à la messe, quelques villageoises, à côté desquelles elle avait pris place, s'étaient, d'un commun accord, retirées à distance. ,-.^/

Un soir, des jeunes gens en goguette avaient imaginé de lui donner un charivari. Claude était sorti, un gourdin à la main, mais il n'avait plus trouvé que des lâches qui prenaient la fuite. ^,

Des fillettes, d'anciennes amies, peut-être moins

chastes qu'elle, s'étaient cotisées pour acheter, à une foire, un baby dans son berceau, et le lui avaient envoyé.

Ce n'était pas vivre.

Claude n'avait plus de courage à rien ; il voyait Modeste décliner de jour en jour; il passait de longues heures à l'encourager, à essayer de la distraire, sans en arracher l'ombre d'un sourire.

Marguerite priait. '*'

Gervaise était venue habiter la ferme, pour être plus à portée de donner ses soins et de suppléer la mère désolée.

Guillaume aussi se multipliait ; la classe finie, il accourait à la ferme, dont, à défaut du maître, il surveillait les travaux.

Ëc Christian écrivait régulièrement toutes les semaines. Il était dans les spahis, à Oran. Grâce aux lettres qui le recommandaient, après huit jours de stage, il était passé brigadier ; on l'employait aux écritures au bureau arabe. Le colonel l'ayant un jour retenu à diner, cette distinction lui avait valu la sympathie, presque le respect de tout le monde. Bref, sans le souvenir incessant de Modeste, sans le remords de sa faute, sans son impatience de la réparer, il n'aurait pas été trop malheureux.

La jeunesse de Francine avait fini par avoir raison du mal extérieur, sinon du chagrin latent. Un beau jour elle était revenue à la ferme ; mais, les deux jeunes filles s'étaient mutuellement accueillies par un cri de surprise, tant, après une séparation de quelques semaines, elle se trouvaient cruellement changées 1

Toutefois, l'une revenait de la maladie, et l'autre y allait.

Une circonstance vint encore aviver les souffrances et

l'hamiliation de Modeste. Ariette, la fille aînée de Gervaise se mariait : elle épousait l'amoureux patient dont nous l'avons entendue raconter la discrète poursuite, un jour que, assises toutes deux sur le gazon de l'enclos, elles ourlaient des rideaux destinés à la maison d'école, et que le pauvre Mouton happait en se jouant. Prévoyant bien le mal que cela ferait à sa chère Modeste, la brave Gervaise avait voulu ajourner le mariage.

— Nous ferons les deux cérémonies à la fois, disait- f elle en faisant allusion au retour de Christian.

Ariette était une bonne fille, et son fiancé n'aurait pas chagriné une mouche ; mais, attendre près de deux ans, l'abnégation ne pouvait aller jusque-là.

On avait alors décidé que la noce se ferait sans bruit, sans éclat, c'est-à-dire sans ces détonations d'armes à feu, qui, dans les campagnes, ne manquent jamais de signaler l'union de deux cœurs devant M. le maire.

Or, Modeste, n'allant plus à l'église, elle n'entendrait pas publier les bans ; elle commençait même à garder la chambre, et comme cette chambre donnait sur la cour, il y avait toutes chances qu'elle ne verrait pas défiler le cortège.

Mais il paraît que, lorsqu'ur^e jeune fille va se marier, cela se lit dans ses yeux,, cela trépigne sur ses lèvres, . cela saute dans son esprit, cela se dégage de toute sa personne, de toutes ses paroles, de tous ses mouvements, même de son silence et de son inaction.

Et comme, chaque jour que Dieu donnait, Ariette venait voir Modeste, Modeste avait tout deviné.

— Tu te maries demain, dit-elle un soir à l'heureuse fiancée. --

— Moi! plus souvent! "

— A quoi bon me le cacher, Ariette? Crains-tu donc

que je sois jalouse de ton bonheur?... Ouvre ce tiroir.^ bien! à gauche, dans le fond, un petit nécessaire... c'est cela même; fais-moi le plaisir de me l'apporter.... là !... merci !

Et, ouvrant le nécessaire, elle prit une chaîne d'or qu'elle passa au cou d'Ariette.

— Tiens, dit-elle, c'est mon cadeau de noces.

— Cela fera joliment bien sur ma belle robe blanche, dit Ariette toute joyeuse.

Elle s'était trahie, et cela devait être.

Le lendemain, au grand crève-cœur de Gervaise, de Claude et de Marguerite, Modeste voulut absolument voir son amie en costume de mariée. Elle lui prit les deux mains, l'attira bien en face, et regarda longtemps la couronne de fleurs d'oranger qui lui ceignait le front. . . Après quoi, elle fondit en larmes et se trouva mal.

A dater de ce jour, l'état de Modeste alla s'empirant.

Ce n'était ni la langueur, ni les défaillances, ni les troubles dans l'économie qui précèdent, d'habitude, la maternité. C'était une incessante prostration, la prescience d'un malheur prochain, un désespoir muet qui minaient les sources de la vie.

Le médecin commençait à hocher la tête d'une façon qui n'avait rien de rassurant. '^

A la suite de plusieurs conciliabules entre Claude, le colonel et Francine, celle-ci s'était décidée à faire quelques nouvelles tentatives auprès de son oncle.

— N'aurez-vous donc pas de pitié? disait-elle; Modeste se meurt... Si vous ne vous hâtez de faire revenir mon cousin, il ne la re verra jamais.

— J'en suis désolé pour mademoiselle Francœur, répondait l'entêté vieillard ; ce sera assurément une grande perte que feraient monsieur son père et madame

sa mère, j'y prendrai une part très-vive... Mais je n'ai qu'une parole... D'ailleurs, d'après ce que tu me dis, ma petite Francinette, ce n'est pas assez que cette jeune fille soit de roture... et quelle roture, juste ciel!... elle serait encore d'une santé débile, d'une complexion délicate fort peu rassurante pour l'avenir de ma race ; or, les de Bussières ont toujours été de solides gaillards, et je n'entends pas qu'ils déchoient. Qu'elle guérisse d'abord, nous verrons ensuite.

Il tranchait la question à rebours, car, la maladie procédant du chagrin et de l'absence, c'était avant qu'il aurait fallu voir.

Guillaume s'agitait au milieu de tout cela, sombre, presque farouche, désespéré de son impuissance. Cependant, il méditait un projet audacieux, extravagant même, et que Fimminence du danger pouvait, seule, absoudre.

Du reste, si la situation restait telle quelle, toute espérance s'éteignait. Il n'y avait donc rien à perdre.

Son parti arrêté, Guillaume expédia à Christian le télégramme que voici :

« Ton père consent. Tu es engagé volontaire ; donne ta démission, et obtiens de ton colonel de partir sur l'heure.

» Guillaume. »

D'aprèe ses calculs, quatre jours au moins devaient s'écouler avant le retour de Christian ; or, comme le départ du jeune homme pouvait être retardé par quelque circonstance imprévue, comme il ne voulait pas qu'on eût le temps de lui expédier contre-ordre, il remit au matin de ce quatrième jour l'entrevue, scabreuse mais décisive, que, pour l'accomplissement de son projet, il devait avoir avec M. de Bussières,

Ce quart d'heure venu, bien autrement terrible que celui de Rabelais, il alla au château et fit annoncer au vieux gentilhomme l'instituteur de Ghamblay.

Le baron allait se mettre à table.

— Que diable peut me vouloir cet Olibrius? pensa-t-il. ^

Cependant, comme il continuait à s'ennuyer beaucoup, et que toute distraction était bonne à prendre, il donna l'ordre d'introduire le visiteur imprévu.

Guillaume tremblait, comme cela arrive aux plus braves conscrits avant le premier coup de feu. ^

— Bonjour, jeune homme, dit cordialement M. de Bussières ; je vous remets. fort bien : vous êtes le fils de Gervaise ; j'ai même assisté à l'inauguration de votre école... Quel vent vous amène? Youlez-vous casser une croûte avec moi?... là, sans façon. "^'

Le baron était plein d'aménité, quand il voulait ; il faisait de la popularité à son heure et à sa manière. Ajoutons que, depuis un certain temps déjà, le colonel et Francine s'éloignaient de lui ; il sentait qu'on lui en voulait, et il s'en voulait peut-être lui-même d'une obstination qui tournait à la cruauté, et sur laquelle le maudit amour-propre l'empêchait de revenir.

De plus, il causait volontiers à son repas, et, depuis quelques semaines, il n'avait mis la main sur aucun convive.

Guillaume remercia sous le prétexte qu'il avait dîné.

— Bah ! reprit le gentilhomme, à votre âge on dîne tant qu'on veut.

— Cela me serait impossible, monsieur le baron.

— Vous accepterez bien un verre de bordeaux?

— Impossible !

— En ce cas, jeune homme, vous permettez, n'est-ce pas? Comme le dit Boileau, à ce que je crois.

Un dîner réchauffé ne valut jamais rien.

Je vous écouterai en mangeant.

— Ce sera peut-être long.

— Raison de plus pour commencer tout de suite, mon ami.

— J'ai besoin de tout mon courage, monsieur le bnron, et je réclame toute votre indulgence.

— Diable! c'est donc bien terrible, ce que vous avez à me dire?

— C'est au moins fort triste.

— Un instant, jeune homme! Si cela devait troubler ma digestion, 'je vous serais obligé de vouloir bien remettre l'entretien à un autre moment.

— Cela ne souffre pas de retard, monsieur le baron.

— En ce cas, marchez !

— Vous savez que j'ai été élevé par les soins de Claude Francœur, commença Guillaume, et que je lui dois le peu que je suis?

— Oui, je sais.... après?

— A ce titre, il est tout naturel que je lui sois dévoué et que je considère sa famille comme la mienne.

— Je ne vous en empêche pas, dit M. de Bussières entre deux bouchées.

— D'un autre côté, poursuivit Guillaume, je suis le frère de lait de monsieur Christian, et, à ce titre encore, j'ai pour lui le plus tendre et le plus profond attachement...

— Vous êtes trop bon... après?

— Eh bien, monsieur le baron, Christian est à la veille d'être frappé d'un affreux malheur, car sa fiancée est au plus mal...

— Gela m'afflige beaucaup, mon garçon, répondit

M. de Bussières en déchiquetant un perdreau; mais que voulez-vous que j'y fasse?

— Je voudrais qu'elle fût sauvée, et cela dépend de vous.

— De moi! et comment cela? Je ne suis malheureusement pas le bon Dieu...

— Vous pouvez l'être en cette circonstance, monsieur le baron.

— Je ne serais pas fâché de savoir comment.

— En rappelant votre fils.

— Oh! oh! comme vous y allez, jeune homme î C/est à peine s'il est parti... En ce cas, il eût autant valu le laisser ici.

— Je crois, en effet, que cela eût été préférable.

— Moi, je crois le contraire, mon cher monsieur ; vous trouverez peut-être bon que mon avis prime le vôtre.

Guillaume s'était raffermi; le combat s'engageait; son brave cœur se soulevait à la vue de cet homme qui mangeait comme quatre, alors qu'une pauvre jeune fille, séduite par son fils, succombait au désespoir et à la honte.

— Monsieur le baron, reprit-il, en toute autre circonstance je n'aurais qu'à m'incJiner devant votre volonté; seulement, quand une àme se perd, quand quelqu'un se meurt, le droit de sauvetage appartient à tous.

— Sauvez, jeune homme! Sauvez! je ne demande pas mieux.

— C'est ce que j'ai essayé de faire en rappelant moimême Christian.

— Vous dites? demanda le vieux gentilhomme, arrêtant sur Guillaume des yeux incrédules, et tenant, à une portée de sa bouche, une cuisse de gibier frappée de paralysie.

— Je dis, monsieur, que j'ai rappelé Christian en votre nom...

— En mon nom ! Ce serait un peu fort ! par exemple!...

— Je lui ai écrit que vous consentiez à ce que son mariage avec M^^® Modeste se fit tout de suite.

— Cela dépasserait toutes les bornes !

— Si je compte juste, si la traversée a été bonne, il doit arriver aujourd'hui ou demain au plus tard.

— Allons, mon ami, vous êtes tout simplement fou, archi-fou, et je m'étonne qu'on vous confie des enfants à élever. . . Je reconnais dans ce choix la sagacité habituelle de l'infaillible Francœur.

— Monsieur le baron, reprit Guillaume avec beaucoup de calme, ce que je viens de vous dire est vrai de tout point.

— Mais, en ce cas, monsieur, fulmina le gentilhomme en se levant violemment, savez-vous qu'il ne me resterait plus qu'à vous faire jeter à la porte!

— Faites, monsieur le baron... Mais écoutez-moi d'abord, je vous en supplie!...

— Eh ! monsieur, je ne fais que cela depuis une heure! Yenir me braver chez moi!...

— Ceci est loin de ma pensée, j'ai voulu vous éviter des regrets tardifs.

— Chacun est libre de sa conscience, monsieur; peuplez la vôtre comme bon vous semble, et laissez-moi diriger la mienne !

— Je sais, par la voix publique, que vous êtes bon, sensible et bien meilleur que vous ne voulez le paraître.

— La voix publique se trompe, monsieur; d'ailleurs, qu'elle se mêle de ses affaires...

Il y avait déjà moins de colère dans l'accent du vieux gentilhomme.

— De toute façon, reprit Guillaume, et quel que soit l'arrêt que vous prononciez, monsieur votre fils pouvait revenir sans inconvénient : si vous daignez lui faire grâce et qu'il puisse épouser Modeste, sa présence est indispensable...

— Certainement, mais...

— Si, au contraire, vous persistez dans votre rigueur, cette présence ne vous inspirera plus aucune inquiétude, car c'est moi qui épouserai mademoiselle Francœur...

— Yousî s'écria M. de Bussières... Allons, pensa-t-il, je ne me trompe pas; il est fou à lier!

— Moi ! reprit Guillaume ; la fille de Claude Francœur ne peut donner le jour à un enfant que légitimement mariée et sous l'égide d'un homme de cœur qui se déclare le père de cet enfant.

— Nous ne nous sommes jamais refusés à le reconnaître, dit le baron. ^-^

— Cette tâche réparatrice ne peut incomber qu'à un mari, continua le jeune homme. Nous ne voulons pas d'une condescendance injurieuse parce qu'elle serait incomplète... J'épouserai donc Modeste à son lit de mort... et ce sera bientôt... puis je serai veuf, et le fils de Christian sera le mien. *

— Ah ! mais, non I mais, non ! dit le gentilhomme ; ce n'est pas ainsi que je l'entends... Que diable ! un Bussières!...

— Et comme, tout naturellement, il ne m'inspirera pas une tendresse bien vive, reprit Guillaume, j'en ferai un ouvrier.

A cette menace, le baron tressaillit de la tête aux pieds.

Un Bussières ouvrier 1... c'est-à-dire que les vieux guerriers, ses aïeux qui tapissaient le grand salon, sortiraient dç leur cadre et en reprendraient les armes I

Cependant, il se ravisa : ^^ ,,,^

— Après tout, répondit -il, legalemenx,

P'^l'îî^i^'^.nTqtnd vous le rencontrerez la bêche ou la cognle sur l' é'paule, vous n'en saurez pas moms que c'est votre sang qui coule dans ses vemes

Nous en aurons d'autres, qui nous le leront ou

t)lier

D'autres quoi? demanda Guillaume.

- D'autres rejetons, cher monsieur, répond, le ba ron en se redressant avec orgueil, comme s il se chargeait de les faire.

J'en doute, dit GuUlaume. .

Et pourqu;i cela, je vous prie, jeune téméraire?

-Parce que, moi vivant, et Modeste morte, Chi.»-

"^" tT;::irvrs qui ren empêcherez? demanda'le sitilhomme souriant de pitié, mais beaucoup plus sérieusement remué qu'il n'en avai 1 a^.

Oui monsieur le baron, ce sera moi. Si Christian vo;^aU commettre cette indigne action dechercherlo bli dans des liens nouveaux.jesignalerais a qui de droit

- -"^"^5 „rr lue" at:^ ri'arnV:'or:^H i

'' s TSTce simple fUs de Gervaise, ce paysan Encemome ^ ,^^.^ j^^^ ^^ „„

dégrossi cet humbl; ma.ti ^^^.^.^^ ^^^^^

S:CiÎqueI enthousiasme du bien, le sacrifice de soT-mLe. la passion exaltée le tr-f.S-aie"t M. de Bussières n'avait jamais rien nu, m entenau

.''!!"par la sambleu ! jeune homme, dit-il, vous êtes un

rude avocat ! Je commence à rendre justice à votre Francœur ; seulement, au lieu de vous donner des gamins en sevrage, il aurait dû vous envoyer au barreau de Gaen... Moi, je m'en charge, si vous le voulez.

— Je vous remercie, monsieur le baron; nous verrons plus tard, mais pour le. moment....

— C'est juste ; oui, il y a quelque chose de plus pressant... Et c'est bien vrai que Christian revient?

Guillaume fit signe que oui.

— Savez-vous, jeune homme, que vous avez eu là une idée diablement hardie?

— Je l'avoue, monsieur le baron, mais je n'avais pas le choix des moyens. D'ailleurs, Christian m'avait si souvent répété que, sous une enveloppe un peu bourrue, vous étiez le meilleur des hommes....

— Ah! Christian répétait cela... Mais voyons, mon garçon, soyons de bon compte : s'il est vrai que cette jeune fille se meurt...

— Elle meurt de chagrin et de honte, reprit vivement Guillaume ; ôtez le chagrin, disparaisse la honte, en un mot, ouvrez-lui vos bras, et je ne lui donne pas quinze jours pour redevenir fraîche comme une rose.

M. de Bussières ne répondait plus ; il réfléchissait :

— C'est étonnant comme ce gaillard-là m'a secoué et retourné, se disait-il; j'aurais dû le faire jeter par la fenêtre vingt fois pour une... Eh bien ! non ; il a remué la corde sensible, il a trouvé le joint... Un Bussières ouvrier ! . . . Duranton et sa fille avaient fini par m'écœurer ; c'était toujours les mêmes rengaines monotones et à l'eau de guimauve ; ça me faisait l'efFet d'une pinte de tisane sur un doigt de Bordeaux... Tandis que celuici... Tudieu ! quelle logique dans la discussion î quel nerf dans les arguments! C'est qu'il serait capable de faire comme il dit... Notre race serait éteinte... Et puis,

cette pauvre jeune fille... Après tout, elle est charmante... Je n'ai jamais voulu la mort de personne, moi, pas même des pécheresses : j'ai trop contribué à en faire.... Je ne savais pas qu'elle fût à l'extrémité ; et, d'ailleurs, puisque Christian arrive... Le tout est de savoir me prendre... Ensuite, ce qui me tourmentait, c'était de paraître céder aux arguments du colonel; comme cela, au moins, il ne pourra pas se targuer d'avoir tout conduit, tout mené à bonne fin.. .

Cette dernière considération ne fut pas la moins décisive.

Guillaume attendait l'arrêt presque avec confiance ; il se sentait vainqueur, tant les traits du vieux gentilhomme reflétaient ce qui se passait en lui.

— Eh bien, monsieur le baron, demanda-t-il, serai-je décidément le père de votre petit-fils?

— Non, répondit M. de Bussières ; je t'autorise même à aller dire, à ceux que cela intéresse, que tu viens de gagner, en dernier ressort, une cause qu'avait déjà perdue, je ne sais combien de fois, maître Duranton...

Le lendemain de cette entrevue décisive entre le baron et Guillaume, vers dix heures du matin, un jeune homme à cheval suivait, au galop, la route plantée de pommiers qui va de Caen au village de Chamblay.

— Eh I dites donc, ma commère, demanda à sa voisine une paysanne de Conteville, c'est-il pas le jeune monsieur de Bussières ce beau cavalier qui passe comme le vent?

— M'est avis que oui.

— On le disait parti pour deux ans, même que la fdle aux Francœur en dépérit comme une plante qui manque de soleil.

— Oh ! mais, pour ces riches, les années, c'est pas comme pour nous ; ça se manigance à leur volonté.

— Ils peuvent faire quoi qu'ils veulent : çà se blanchit toujours.

Laissons jaser et médire ces bonnes méchantes vieilles, pour suivre Christian dont le cheval semblait avoir des ailes. Les hameaux succédaient aux hameaux, mais il ne voyait rien, ne regardait rien, si ce n'est, de temps à autre, quand les accidents de terrain le permettaient, tout là-bas, là-bas, au fond de la vallée, un clocher

pointu, d'abord presque invisible, mais qui se dessinait peu à peu.

La matinée était charmante. Avril bourgeonnait ; le printemps s'habillait de vert tendre ; il couvrait déjà de tleurs les branches épineuses de l'aubépine et de l'églantier. Le lilas balançait au vent ses grappes parfumées ; les boutons d'or et les marguerites étoilaient les prés; de vagues senteurs de violette et de muguet sortaient des buissons. On entendait, sous bois, le chant monotone du coucou et le roucoulement des tourterelles. Il faisait bon vivre, surtout pour ceuxenqui, l'orage passé, le printemps du bonheur renaissait aussi.

Du reste, le jeune baron ne s'occupait que de celui-ci; il était comme sourd et aveugle, n'entendant que la voix de son cœur qui criait en lui : « Modeste ! Modeste ! »

Pourtant, au détour d'un sentier, il s'arrêta : il venait d'apercevoir et de reconnaître un cerisier précoce, déjà tout empourpré de ses fruits.

— Notre arbre ! s'écria- t-il.

Et, attendri jusqu'aux larmes, rejeté tout à coup dans un passé qui datait déjà de dix ans, il se revit grimpé sur les branches et laissant tomber des bouquets de cerises dans le tablier de Modeste.

C'était l'époque où ils oubliaient les leçons du bon curé, pour faire l'école buissonnière, et qu'ils se cachaient pour échapper à la surveillance de Mouton... Pauvre Mouton !

A partir de là, tout parlait à la mémoire et rappelait le bonheur. Ici, ils avaient, ensemble, déniché un nid de pinsons. Modeste, compatissante, voulait qu'on le respectât; mais, lui, plus féroce, l'avait eniporté.

Plus loin, sur l'écorce blanche de ce bouleau, alors qu'il faisait à peine des jambages, il avait essayé de graver, en majuscules, le nom de sa petite amie. Pour

tout le monde, c'était illisible ; pour elle, c'était un chefd'œuvre de calligraphie.

Un peu plus grands, sous Fomb rage de ce saule qui pleurait sur eux, ils avaient lu Paul et Virginie, et ils avaient guetté tout exprès un jour de pluie, pour mettre en action la vignette qui se trouve en tète du volume : c'est-à-dire que Christian avait pris Modeste dans ses bras, que celle-ci avait arrondi sa jupe sur leurs deux petites têtes, en manière de préservatif, et qu'ils avaient ainsi traversé un ruisseau de deux pieds de large, promu, pour la circonstance, aux fonctions de torrent.

Ces douces réminiscences du passé fur-ent tout à coup troublées par un tintement de cloche lent et répété... Christian s'arrêta et prêta l'oreille... C'était le glas des agonisants.

— Pour qui cet appel au recueillement et à la prière? Se demanda le jeune homme. C'est peut-être pour Nicolas, le vieux cantonnier, ou pour la tante Véronique, la loueuse de chaises... pauvres vieilles bonnes gens!... Ils vont cesser de souffrir... C'est égal, quel que soit celui qui s'en va, j'aurais voulu lui serrer la main avant le départ.

Sous ces impressions, les pensées du voyageur, tout à l'heure si riantes, avaient naturellement pris une teinte de deuil.

Il éperonna sa monture, et reprit le galop. Il était encore à un quart de lieue de Chamblay.

Bientôt, aux mouvements du cheval, à la brise légère qui caressait ses cheveux, à l'aspect des sites nouveaux qui lui rappelaient d'autres souvenirs, les idées noires s'envolèrent, et la joie revint plus folle, plus expansive, plus enivrante que jamais.

Enfin, voilà le village 1 Voilà la maison Francœur avec sa ceinture de lilas, ses pommiers tout blancs, et la vieille vigne qui tapisse déjà toute la façade.

Il voit çà et là, aux alentours, quelques paysans, quelques femmes dont il ne remarque pas le sombre costume, et, sans s'arrêter, il agite son chapeau en signe d'allégresse.

La barrière de la cour était ouverte ; à la vue du cavalier qui arrivait au galop, une jeune fille s'était élancée à sa rencontre.

— Modeste ! Modeste !

Il sauta de cheval et courut les bras ouverts, mais ce n'était pas celle qu'il espérait.

— Francine ! dit-il ; ma chère Francine 1 mais où est Modeste?

Et, sans attendre la réponse de lajeune fille, il s'élança vers la maison.

Mais, là, il se trouva en face de Claude, qui apparut sur le seuil, et, d'un bras énergique, lui barra le passage.

— Modeste! Modeste! appelait toujours Christian.

— Modeste est morte ! dit le fermier.

Christian n'entendit pas, ou ne crut pas ; il repoussa Claude comme il avait repoussé Francine, et, se frayant un passage, il gravit l'escalier quatre à quatre, et vint tomber à deux genoux devant le lit mortuaire....

Celle qu'il avait tant aimée, à laquelle il accourait consacrer sa vie, était là sans mouvement, sans parole, sans regard... morte ! oh! oui, bien morte, puisqu'elle ne s'était pas soulevée à son approche, puisque ses yeux ne s'étaient rouverts, puisque la voix ne lui était pas revenue!.. Elle était là comme endormie : ses beaux cheveux blonds encadraient son front d'un nimbe d'or; un cercle de bistre ombrait ses^oues mates... elle avait tant pleuré depuis quelques mois ! un mince sillon d'argent trahissait la dernière larme versée... Sa petite main, d'une blancheur de cire, si durement repoussée par le vieux baron, pendait

inerte, froide, et c'est en vain que Christian cherehait à la ranimer de ses ardentes effluves.

Que divjd encore? Son désespoir, ses cris, ses appels, ses reproches au ciel, ses vœux de mourir aussi... le langage a des limites, tandis que la douleur n'en a pas.

Dans la ruelle du lit, Marguerite, à genoux, priait et pleurait. Au coin le plus obscur de la chambre, Gervaise, accroupie sur ses talons, le front dans les mains, sanglotait tout bas ; mais ni la mère, ni la nourrice n'avaient même levé les yeux sur Christian.

Appelé par un exprès, M. Duranton venait d'accourir. Il fallut toute son autorité, ajoutée à celle de Claude, pour arracher Christian au lugubre attrait de cette chambre, éclairée de cierges et tendue de deuil, qu'il ne voulait plus quitter.

Guillaume aida le colonel à le mettre dans une voiture qui le ramena à Saint-Martin, sous la surveillance de Francine.

Le fds de Gervaise n'avait pas échangé une seule parole avec son frère de lait ; il ne lui avait même pas tendu la main.

— Il oubliera bientôt, lui, pensa-t-il en suivant des yeux la voiture qui emportait Christian et Francine. • •....••••••••••« ••

Ce jour-là même, à l'heure où ces tristes scènes se passaient à Chamblay, M. de Bussières était, en son château, un des plus heureux hommes du monde.

D'une part, il venait de faire le bonheur autour de lui et de se tranquilliser la conscience en acceptant pour bru M^^° Francœur.

De l'autre, Mariette venait de rentrer au bercail... Ah! si vous saviez comme sa mère avait soufl'ert, et comme elle l'avait soignée !... Jour et nuit, monsieur !... et des crises de nerfs, et des rages de ceci, et des attaques de

cela! A chaque instant, on croyait qu'elle allaiii passer... puis les ordonnances, les pilules, les petites bouteilles, des médicaments qui coûtaient les yeux de la tête... que toutes ses épargnes y auraient à peine suffi... Une vraie sœur de charité que cette Mariette, bien digne d'être couronnée partout, au palais Mazarin non moins qu'à Nanterre!..Seulement,le médecin craignait une rechute, et il se pourrait bien qu'elle fût rappelée avant peu... si Schmuch parvenait à obtenir une prolongation de congé.

Le baron écoutait avec une confiante admiration cet épique récit, lorsque la voiture qui lui ramenait Christian en même temps que Francine, entra dans la cour.

-X Cette fois, le jeune homme était blessé au cœur ; les larmes coulaient au lieu de sang, mais l'état de prostration était presque le même. Hélas ! depuis quelque temps, ses retours de Chamblay n'étaient pas heureux !

Rendons à M. de Bussières cette justice de dire qu'il prit, sans arrière-pensée, une part véritable à la désolation de son fils. Il eut donné beaucoup pour ressusciter Modeste, — et Mariette fut oubliée... jusqu'au lendemain.

Claude et Marguerite sont restés les mêmes : serviables et généreux. En leur ôtant le bonheur, Dieu leur a laissé la bonté.

Guillaume avait disparu le soir même du jour où l'on avait enterré Modeste. Il a été tué, dans la dernière guerre, à Patay, en enlevant un drapeau à l'ennemi.

Quand le jeune baron va à la chasse, il s'arrête souvent de longues heures sur une hauteur qui domine

Chamblay, les regards fixés sur ce paradis perdu de ses jeunes années. Cependant...

Cependant, le cœur est un peu comme ces velms préparés, sur lesquels il arrive souvent d'écrire un nom nouveau en effaçant l'ancien... Et Francine, qui, depuis quelques mois, dédaignait tout ornement, avait, hier, une rose dans les cheveux.

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